Les Blancs et les Bleus II

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 56

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Les Blancs et les Bleus II

Chapitre 2 - Le voyageur

Chapitre 2

Le voyageur

 

Le voyageur ne s’était pas trompé ; la voix venait bien de la rivière. Une

ombre, en effet, gravit lestement la berge et en un instant se trouva à la tête

du cheval, la main appuyée sur son cou. Le cavalier, qu’une si grande

familiarité paraissait inquiéter, fit faire à sa monture un pas en arrière.

– Oh ! pardon, excuse, citoyen, fit le nouveau venu ; je ne savais pas

qu’il fût défendu de toucher à votre cheval.

– Cela n’est point défendu, mon ami, dit le voyageur, mais vous savez

que, la nuit, dans les temps où nous sommes, il est convenable de se parler à

une certaine distance.

– Ah ! dame ! je ne sais pas distinguer ce qui est convenable de ce qui ne

l’est pas, moi. Vous m’avez paru embarrassé sur votre chemin ; j’ai vu ça ;

je suis bon garçon, moi. Je me suis dit : « Voilà un chrétien qui me paraît

mal sûr de sa route ; je vais la lui indiquer. » Vous m’avez crié de venir ; me

voilà. Vous n’aviez pas besoin de moi ; adieu.

– Pardon, mon ami, dit le voyageur en retenant du geste son interlocuteur,

le mouvement que j’ai fait faire à mon cheval est involontaire ; j’avais, en

effet, besoin de vous et vous pouvez me rendre un service.

– Lequel ? Parlez… Oh ! moi, je n’ai pas de rancune.

– Vous êtes du pays ?

– Je suis de Saint-Rémy, ici près. Tenez, on voit le clocher d’ici.

– Alors, vous connaissez les environs ?

– Ah ! je crois bien. Je suis pêcheur de mon état. Il n’y a pas un cours

d’eau à dix lieues à la ronde où je n’aie tendu des lignes de fond.

– Alors, vous devez connaître l’abbaye de Seillon ?

– Tiens ! si je connais l’abbaye de Seillon, je crois bien ! Par exemple, je

n’en dirai pas autant des moines.

– Et pourquoi n’en diriez-vous pas autant des moines ?

– Mais parce que, depuis 1791, ils ont été chassés, donc !

– Alors, à qui donc appartient la chartreuse ?

– À personne.

– Comment ! il y a en France une ferme, un couvent, une forêt de dix

mille arpents, et trois mille arpents de terre qui n’appartiennent à personne ?

– Ils appartiennent à la République, c’est tout comme.

– La République ne fait donc pas cultiver les biens qu’elle confisque ?

– Bon ! est-ce qu’elle a le temps ? Elle a bien autre chose à faire, la

République.

– Qu’a-t-elle à faire, donc ?

– Elle a à faire peau neuve.

– En effet, elle renouvelle son tiers. Vous vous occupez donc de cela ?

– Oh ! un peu, dans les temps perdus. Nos voisins du Jura, ils lui ont

envoyé le général Pichegru, tout de même.

– Oui.

– Dites donc, ça n’a pas dû les faire rire là-bas. Mais je bavarde, moi ! je

bavarde, et je vous fais perdre votre temps. Il est vrai que, si vous allez à

Seillon, vous n’avez pas besoin de vous presser.

– Pourquoi cela ?

– Dame, parce qu’il n’y a personne à Seillon.

– Personne ?

– Excepté les fantômes des anciens moines ; mais, comme ils ne

reviennent qu’à minuit, vous pouvez attendre.

– Vous êtes sûr, mon ami, insista le voyageur, qu’il n’y a personne à

l’abbaye de Seillon ?

Et il appuya sur le mot « personne ».

– J’y suis encore passé hier en portant mon poisson au château des

Noires-Fontaines, chez M me de Montrevel : il n’y avait pas un chat.

Puis, appuyant sur les mots suivants :

– C’étaient tous des prêtres de Baal, ajouta-t-il ; le mal n’est pas grand.

Le voyageur tressaillit plus visiblement encore que la première fois.

– Des prêtres de Baal ? répéta-t-il en regardant fixement le pêcheur.

– Oui, et, à moins que vous ne veniez de la part d’un roi d’Israël, dont

j’ai oublié le nom.

– De la part du roi Jéhu, n’est-ce pas ?

– Je ne suis pas bien sûr : c’est un roi sacré par un prophète nommé…

nommé… Comment donc nomme-t-on le prophète qui a sacré le roi Jéhu ?

– Élisée, fit sans hésitation le voyageur.

– C’est bien cela, mais il l’avait sacré à une condition. Laquelle ? Aidez-

moi donc.

– Celle de punir les crimes de la maison d’Achab et de Jézabel.

– Eh ! sacrebleu ! dites-moi cela tout de suite.

Et il tendit la main au voyageur.

Le voyageur et le pêcheur se firent, en se tendant la main, un dernier

signe de reconnaissance, qui ne laissa plus ni à l’un ni à l’autre le doute

qu’ils n’appartinssent à la même association ; pourtant ils ne se firent pas la

moindre question sur leur personnalité ni sur l’œuvre qu’ils

accomplissaient, l’un en se rendant à l’abbaye de Seillon, l’autre en relevant

ses liens de fond et ses verveux. Seulement :

– Je suis désespéré d’être retenu ici par ordre supérieur, dit le jeune

homme aux lignes de fond ; sans quoi, je me fusse fait un plaisir de vous

servir de guide, mais je ne dois rentrer à la chartreuse que lorsqu’un signal

m’y aura rappelé ; au reste, il n’y a plus à vous tromper maintenant. Vous

voyez ces deux masses noires dont l’une est plus forte que l’autre ? La plus

forte, c’est la ville de Bourg ; la plus faible, c’est le village de Saint-Denis.

Passez entre les deux, à égale distance de l’un et de l’autre, et continuez

votre chemin jusqu’à ce qu’il vous soit barré par le lit de la Reyssouse.

Vous le traverserez, à peine si votre cheval aura de l’eau jusqu’aux genoux ;

alors, vous verrez un grand rideau noir devant vous, c’est la forêt.

– Merci ! dit le voyageur ; une fois à la lisière de la forêt, je sais ce qui

me reste à faire.

– Même quand on ne répondrait pas de la forêt à votre signal ?

– Oui.

– Eh bien ! allez donc, et bon voyage.

Les deux jeunes gens se serrèrent une dernière fois la main, et, avec la

même rapidité que le pêcheur avait escaladé la berge, il la descendit.

Le voyageur allongea machinalement le cou pour voir ce qu’il était

devenu. Il était invisible. Alors, il lâcha la bride de son cheval, et, comme la

lune avait reparu, comme il lui restait à franchir une prairie sans obstacle, il

mit son cheval au grand trot et se trouva bientôt entre Bourg et Saint-Denis.

Là, en même temps, l’heure sonna dans les deux localités. Le voyageur

compta onze heures.

Après avoir traversé la route de Lyon à Bourg, le voyageur se vit, comme

lui avait dit son guide, sur le bord de la petite rivière ; en deux enjambées,

son cheval se trouva de l’autre côté, et, arrivé là, il ne vit plus devant lui qu’une plaine de deux kilomètres à peu près bordée par cette ligne noire

qu’on lui avait dit être la forêt, il piqua droit sur elle.

Au bout de dix minutes, il était sur le chemin vicinal qui la bordait dans

toute sa longueur. Là, il s’arrêta un instant et regarda tout autour de lui. Il

n’hésitait point à faire le signal qu’on lui avait indiqué, mais il voulait

s’assurer qu’il était bien seul. La nuit a parfois des silences si profonds, que

l’homme le plus téméraire les respecte, s’il n’est pas forcé de les rompre.

Un instant, comme nous l’avons dit, notre voyageur regarda et écouta, mais

il ne vit rien et n’entendit rien. Il porta la main à sa bouche et tira du

manche de son fouet trois coups de sifflet, dont le premier et le dernier

fermes et assurés, et celui du milieu tremblotant comme celui d’un

contremaître de bâtiment. Le bruit se perdit dans les profondeurs de la forêt,

mais aucun autre bruit analogue ou différent ne lui répondit.

Pendant que notre voyageur écoutait, minuit sonna à Bourg et fut répété

par l’horloge de tous les clochers voisins. Le voyageur répéta le signal une

seconde fois, et une seconde fois le silence seul lui répondit.

Alors, il parut se décider, suivit le chemin vicinal jusqu’à ce qu’un autre

chemin vînt le rejoindre comme la ligne verticale d’un T joint la ligne

horizontale, prit ce chemin, s’y enfonça résolument ; au bout de dix

minutes, le voyant coupé transversalement par un autre, il suivit cet autre en

appuyant à gauche, et, cinq minutes après, se trouva hors de la forêt.

Devant lui, à deux cents pas, s’élevait une masse sombre qui était à n’en

point douter le but de son voyage. D’ailleurs, en s’approchant, il devait, à

certains détails, s’assurer que c’était bien la vieille chartreuse qu’il avait

sous les yeux.

Enfin le cavalier s’arrêta devant une grande porte, surmontée et

accompagnée de trois statues : celle de la Vierge, celle de Notre-Seigneur

Jésus-Christ et celle de saint Jean-Baptiste. La statue de la Vierge, placée

immédiatement au-dessus de la porte, formait le point le plus élevé du

triangle. Les deux autres descendaient jusqu’à la traverse formant la

branche de la croix de pierre dans laquelle s’emboîtait une double porte

massive de chêne, qui, plus heureuse que certaines parties de la façade, et

surtout que les contrevents du premier étage, paraissait avoir bravé les

efforts du temps.

– C’est ici, dit le cavalier. Voyons maintenant laquelle des trois statues est

celle de saint Jean.

 

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