Les Blancs et les Bleus II

Alexandre Dumas · Chapitre 52 sur 56

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Les Blancs et les Bleus II

Chapitre 17 - Où l’on voit que les pressentiments de Bonaparte ne l’avaient pas trompé

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Chapitre

 

Où l’on voit que les pressentiments de Bonaparte

 

ne l’avaient pas trompé

 

Le 24, on arriva à Jaffa.

On y séjourna les 25, 26, 27 et 28.

Jaffa était véritablement pour Bonaparte une ville de malheur !

On se rappelle les quatre mille prisonniers d’Eugène et de Croisier, que

l’on ne pouvait nourrir, que l’on ne pouvait garder, que l’on ne pouvait

envoyer au Caire, mais que l’on pouvait fusiller et qu’on fusilla.

Une plus grave et plus douloureuse nécessité peut-être attendait

Bonaparte à son retour.

Il existait à Jaffa un hôpital de pestiférés.

Nous avons au musée un magnifique tableau de Gros représentant

Bonaparte touchant les pestiférés de Jaffa.

Pour représenter un fait inexact, le tableau n’en deviendra pas moins

beau.

Voici ce que dit M. Thiers. Nous sommes fâché, nous, chétif romancier,

de nous trouver cette fois encore en opposition avec le géant de l’Histoire.

C’est l’auteur de la « Révolution », du « Consulat » et de l’ » Empire »,

qui parle :

« Arrivé à Jaffa, Bonaparte en fit sauter les fortifications. Il y avait là une

ambulance pour nos pestiférés. Les emporter était impossible ; en ne les

emportant pas, on les laissait exposés à une mort inévitable, soit par la

maladie, soit par la faim, soit par la cruauté de l’ennemi. Aussi Bonaparte

dit-il au médecin Desgenettes qu’il y aurait bien plus d’humanité à leur

administrer de l’opium qu’à leur laisser la vie ; à quoi ce médecin fit cette

réponse fort vantée : « Mon métier est de les guérir, non de les tuer. » On ne

leur administra point d’opium, et ce fait servit à propager une calomnie

indigne et aujourd’hui détruite. »

J’en demande humblement pardon à M. Thiers, mais cette réponse de

Desgenettes, que j’ai beaucoup connu, comme Larrey, comme tous les

Égyptiens, enfin, compagnons de mon père dans cette grande expédition, la

réponse de Desgenettes est aussi apocryphe que celle de Cambronne.

Dieu me garde de calomnier, c’est le terme dont se sert M. Thiers,

l’homme qui a illuminé la première moitié du XIXe siècle du flambeau de

sa gloire, et, quand nous en serons à Pichegru et au duc d’Enghien, on verra

si je me fais l’écho de bruits infâmes ; mais la vérité est une, et il est du

devoir de quiconque parle à la foule de la dire hautement.

Nous avons dit que le tableau de Gros représentait un fait inexact,

prouvons-le. Voici le rapport de Davout, écrit sous les yeux et par ordre du

général en chef dans sa relation officielle.

L’armée arriva à Jaffa le 5 prairial (24 mai). On y séjourna les 6, 7 et 8

(25, 26 et 21 mai). Ce temps est employé à punir les villages qui se sont mal

conduits. On fait sauter les fortifications de Jaffa. On jette à la mer toute

l’artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués par mer et par terre.

Il n’y avait qu’un petit nombre de bâtiments, et, pour donner le temps

d’achever l’évacuation par terre, on fut forcé de différer jusqu’au 9 (28

mai) le départ de l’armée.

La division Kléber forme l’arrière-garde et ne quitte Jaffa que le 10 (29

mai).

Vous le voyez, pas un mot des pestiférés, pas un mot de la visite à

l’hôpital et surtout de l’attouchement des pestiférés.

Pas un mot dans aucun rapport officiel.

De la part de Bonaparte, dont les yeux, depuis qu’ils ont quitté l’Orient,

sont tournés vers la France, c’eût été une modestie bien mal appliquée que

de garder le silence sur un fait si remarquable et qui eût fait honneur, non

pas à sa raison peut-être, mais à sa témérité.

Au reste, voici comment Bourrienne, témoin oculaire et acteur fort

impressionné, raconte le fait :

« Bonaparte se rendit à l’hôpital. Il y avait là des amputés, des blessés,

beaucoup de soldats affligés d’ophtalmie, qui poussaient de lamentables

cris, et des pestiférés. Les lits des pestiférés étaient à droite en entrant dans

la première salle. Je marchais à côté du général. J’affirme ne l’avoir pas vu

toucher un pestiféré. Et pourquoi en aurait-il touché ? Ils étaient à la

dernière période de la maladie ; aucun ne disait mot. Bonaparte savait bien

qu’il n’était point à l’abri de la contagion. Fera-t-on intervenir la fortune ? Elle l’avait, en vérité, trop peu secondé dans les derniers mois pour qu’il se

confiât à ses faveurs.

» Je le demande. Se serait-il exposé à une mort certaine, pour laisser son

armée au milieu d’un désert que nous venions de créer par nos ravages,

dans une bicoque démolie, sans secours, sans espérance d’en recevoir ; lui,

si nécessaire, si indispensable, on ne peut le nier, à son armée ; lui sur la tête

duquel reposait en ce moment, sans aucun doute, la vie de tous ceux qui

avaient survécu au dernier désastre et qui venaient de lui prouver par leur

dévouement, leurs souffrances et leurs privations, leur inébranlable courage,

qui faisaient tout ce qu’il pouvait humainement exiger d’eux, et qui

n’avaient confiance qu’en lui ? »

Voilà déjà qui est logique ; mais voici qui est convaincant.

Bonaparte traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers

jaune de sa botte avec la cravache qu’il tenait à la main. Il répétait, en

marchant à grands pas, ces paroles :

« – Les fortifications sont détruites ; la fortune m’a été contraire à Saint-

Jean-d’Acre. Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis

qui vont arriver. Dans peu d’heures, les Turcs seront ici ; que tous ceux qui

se sentent la force de se lever viennent avec nous, ils seront transportés sur

les brancards et les chevaux. »

Il y avait à peine une soixantaine de pestiférés, tout ce que l’on a dit au-

delà de ce nombre est exagéré : leur silence absolu, leur complet

abattement, une atonie générale annonçaient leur fin prochaine ; les

emmener dans l’état où ils étaient, c’était évidemment inoculer la peste

dans le reste de l’armée. On veut sans cesse des conquêtes, de la gloire, des

faits brillants, que l’on fasse donc aussi la part des malheurs. Lorsque l’on

croit pouvoir reprocher une action à un chef qui est précipité par les revers

et par de désastreuses circonstances à de funestes extrémités, il faut, avant

de prononcer, se bien identifier avec la position donnée et connue, et se

demander, la main sur la conscience, si l’on n’aurait pas agi de même. Il

faut alors plaindre celui qui est forcé de commettre ce qui paraît toujours

cruel, mais il faut l’absoudre, car la victoire, il faut le dire franchement, ne

peut s’acquérir que par ces horreurs ou d’autres qui leur ressemblent.

D’ailleurs, voici celui qui a tout intérêt à dire la vérité qui prend la

parole.

Écoutez :

« Il ordonna d’examiner ce qu’il y aurait de mieux à faire. Le rapport fut

que sept ou huit hommes étaient si dangereusement malades, qu’ils ne

pouvaient vivre au-delà de vingt-quatre heures ; qu’en outre, atteints de la

peste comme ils l’étaient, ils répandraient cette maladie parmi tous les

soldats qui communiqueraient avec eux. Plusieurs demandèrent instamment

la mort. On pensa que ce serait un acte de charité de devancer leur mort de

quelques heures. »

Doutez-vous encore ? Napoléon va s’exprimer à la première personne :

« Quel est l’homme qui n’aurait pas préféré une mort prompte à l’horreur

de vivre exposé aux tortures de ces barbares ! Si mon fils – et cependant, je

crois l’aimer autant qu’on peut aimer ses enfants – était dans une situation

pareille à celle de ces malheureux, mon avis serait qu’on en agît de même,

et si je m’y trouvais moi-même, j’exigerais qu’on en agît ainsi envers

moi. »

Rien n’est plus clair, il me semble, que ces quelques lignes. Comment

M. Thiers ne les a-t-il pas lues, et, s’il les a lues, comment a-t-il démenti un

fait avoué par celui qui avait le plus d’intérêt à le nier ? Aussi, quand nous

rétablissons la vérité, n’est-ce point pour accuser Bonaparte qui ne pouvait

agir autrement que de faire ce qu’il a fait, mais pour montrer aux partisans

de l’histoire pure qu’elle n’est pas toujours de l’histoire vraie.

La petite armée suivit, pour rentrer au Caire, la même route qu’elle avait

suivie pour en sortir. Seulement, la chaleur alla chaque jour augmentant. En

sortant de Gaza, elle était de trente-cinq degrés, et, si l’on faisait toucher le

sable au mercure, elle montait à quarante-cinq degrés.

Un peu avant d’arriver à El-Arich, au milieu du désert, Bonaparte vit

deux hommes qui recouvraient une fosse.

Il crut les reconnaître pour leur avoir parlé une quinzaine de jours

auparavant.

En effet, ces hommes, interrogés, répondirent que c’étaient eux qui

portaient le brancard de Croisier.

Le pauvre garçon venait de mourir du tétanos.

– Avez-vous enterré son sabre avec lui ? demanda Bonaparte.

– Oui, répondirent-ils tous deux en même temps.

– Bien sûr ? insista Bonaparte.

Un des hommes descendit dans la fosse, fouilla le sable mouvant avec

son bras et amena la poignée de l’arme jusqu’à la surface du sable.

– C’est bien, dit Bonaparte ; achevez.

Il demeura jusqu’à ce que la fosse fût comblée ; puis, craignant quelque

spoliation :

– Un homme de bonne volonté qui reste en sentinelle ici jusqu’à ce que

l’armée soit passée, dit-il.

– Voilà, dit une voix qui semblait venir du ciel.

Bonaparte se retourna et aperçut, perché sur son dromadaire, le maréchal

des logis-chef Falou.

– Ah ! c’est toi, fit-il.

– Oui, citoyen général.

– Et comment se fait-il que tu sois à dromadaire quand les autres sont à

pied ?

– Parce que deux pestiférés sont morts sur le dos de mon dromadaire et

que personne ne veut plus le monter.

– Et tu n’as pas peur de la peste, toi, à ce qu’il paraît ?

– Je n’ai peur de rien, citoyen général.

– C’est bien, dit Bonaparte, on s’en souviendra ; cherche ton ami Faraud,

et venez me voir tous les deux au Caire.

– On ira, citoyen général.

Bonaparte abaissa une dernière fois son regard vers la fosse de Croisier.

– Dors en paix, pauvre Croisier ! dit-il, ta modeste tombe ne sera pas

souvent troublée.

 

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