Les Blancs et les Bleus II

Alexandre Dumas · Chapitre 45 sur 56

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Les Blancs et les Bleus II

Chapitre 10 - Le Mont-Tabor

10

 

Chapitre

 

Le Mont-Tabor

 

Comme l’avait pensé Roland, le cheik d’Aher était arrivé au point du jour

au camp. En raison de son axiome : « Réveillez-moi toujours pour les

mauvaises nouvelles, mais jamais pour les bonnes », on avait éveillé

Bonaparte.

Le cheik, introduit près de lui, lui avait dit ce qu’il avait vu, comment

vingt-cinq à trente mille hommes avaient passé le Jourdain, et venaient

d’entrer sur le territoire de Tibériade.

Sur la question de Bonaparte qui lui demandait ce qu’était devenu

Roland, il lui dit que le jeune aide de camp s’était chargé de prévenir Junot,

qui était à Nazareth, et faisait dire à Bonaparte qu’il y avait au pied du

Tabor, entre cette montagne et celles de Naplouse, une grande plaine dans

laquelle, sans être gênés, vingt-cinq mille Turcs pouvaient dormir couchés

les uns près des autres.

Bonaparte avait fait éveiller Bourrienne, avait demandé sa carte, et

mandé Kléber.

Devant celui-ci, par le jeune Druse auquel il avait donné un crayon, il

s’était fait indiquer le passage précis des musulmans, la route qu’ils avaient

prise et celle que lui, cheik d’Aher, avait suivie pour revenir au camp.

– Vous allez prendre votre division, dit Bonaparte à Kléber ; elle doit se

composer de deux mille hommes à peu près. Le cheik d’Aher vous servira

de guide, pour que vous ne passiez pas justement par la même route qu’il a

prise avec Roland. Vous suivrez le chemin le plus court pour aller à

Safarié ; demain, dès le matin, vous pourrez être à Nazareth. Que vos

hommes prennent chacun de l’eau pour la journée. Quoique je voie un

fleuve tracé sur la carte, j’ai peur qu’à l’époque de l’année où nous sommes,

il ne soit desséché. Engagez, si vous pouvez, la bataille dans la plaine qui

est en avant ou en arrière du Mont-Tabor, à Loubi ou à Fouli. Nous avons

une revanche à prendre de la bataille de Tibériade, gagnée par Saladin sur Guy de Lusignan en 1187. Tâchons que les Turcs n’aient rien perdu pour

attendre. Ne vous inquiétez pas de moi ; j’arriverai à temps.

Kléber réunit sa division, bivaqua le soir près de Safarié, ville que la

tradition veut avoir été habitée par saint Joachim et par sainte Anne.

Le même soir, il se mit en communication avec Junot, qui avait laissé une

avant-garde à Cana et était remonté à Nazareth, pour laquelle il avait un

faible.

Il apprit de lui que l’ennemi n’avait point quitté sa position de Loubi, et

que, par conséquent, il le trouverait sur un des deux points que lui avait

indiqués Bonaparte, c’est-à-dire en avant du Mont-Tabor.

À un quart de lieue de Loubi était un village nommé Seïd-Jarra, occupé

par une portion de l’armée turque, c’est-à-dire par sept ou huit mille

hommes. Il le fit attaquer par Junot avec une partie de sa division, tandis

qu’avec le reste de ses hommes, formés en carré, il chargeait la cavalerie.

Au bout de deux heures, l’infanterie des pachas était chassée de Seïd-

Jarra, et la cavalerie, de Loubi.

Les Turcs, culbutés, se retirèrent en désordre jusqu’au Jourdain. Junot,

dans ce combat, eut deux chevaux tués sous lui ; ne trouvant sous sa main

qu’un dromadaire, il le monta, et, emporté par lui, se trouva bientôt au

milieu des cavaliers turcs, parmi lesquels il semblait un géant.

Les jarrets coupés, son dromadaire s’abattit, ou plutôt s’écroula sous lui.

Heureusement, Roland ne l’avait pas perdu de vue ; il arriva avec son aide

de camp Teinturier, le même qui regardait avec lui passer les belles filles de

Nazareth.

Tous deux tombèrent comme la foudre sur la masse qui l’enveloppait,

s’ouvrirent un passage et arrivèrent jusqu’à Junot. Ils le remontèrent sur le

cheval d’un mamelouk tué, et tous trois, le pistolet au poing, perçant une

muraille vivante, reparurent au milieu des soldats qui les croyaient perdus,

et qui se hâtaient, sans autre espérance que celle de retrouver leurs

cadavres.

Kléber était venu tellement vite, qu’il n’avait pu se faire suivre par ses

fourgons ; il en résulta que, faute de munitions, il ne put poursuivre

l’ennemi.

Il se retira sur Nazareth et se fortifia dans la position de Safarié.

Le 13, Kléber fit reconnaître l’ennemi. Les mamelouks d’Ibrahim bey, les

janissaires de Damas, les Arabes d’Alep et des différentes tribus de Syrie, avaient opéré leur jonction avec les Naplousins, et toute cette nuée

d’hommes campait dans la plaine de Fouli, c’est-à-dire d’Esdrelon.

Kléber informa aussitôt le général en chef de ces détails. Il lui dit qu’il

avait reconnu l’armée ennemie, qu’elle pouvait monter à une trentaine de

mille hommes, dont vingt mille de cavalerie, et lui annonça que, le

lendemain, avec ses deux mille cinq cents hommes, il allait attaquer toute

cette multitude. Il terminait sa lettre par ces mots :

L’ennemi est justement où vous le vouliez ; tâchez d’être de la fête.

Le cheik d’Aher fut chargé de porter cette dépêche ; mais, comme la

plaine était inondée de coureurs ennemis, elle fut envoyée en triple

expédition et par trois messagers différents.

Sur les trois dépêches, Bonaparte en reçut deux : l’une à onze heures du

soir, l’autre à une heure du matin. On n’entendit jamais parler du troisième

messager.

Bonaparte n’avait garde de manquer d’être de la fête. Il était urgent d’en

venir à une action générale et de livrer une bataille décisive pour éloigner

cette masse formidable qui pouvait venir l’écraser contre les murailles de

Saint-Jean-d’Acre.

Murat fut envoyé, à deux heures du matin, en avant avec mille hommes

d’infanterie, une pièce d’artillerie légère et un détachement de dragons. Il

avait l’ordre de marcher jusqu’à ce qu’il rencontrât le Jourdain, où il

s’emparerait du pont d’Iacoub, pour empêcher la retraite de l’armée turque.

Il avait plus de dix lieues à faire.

Bonaparte partit à trois heures du matin ; il emmenait avec lui tout ce qui

n’était pas strictement nécessaire pour maintenir les assiégés dans leurs

murailles. Au point du jour, il bivaquait sur les hauteurs de Safarié, faisait

faire à ses hommes une distribution de pain, d’eau et d’eau-de-vie ; il avait

été obligé de prendre la route la plus longue, parce que son artillerie et ses

fourgons n’eussent pu le suivre sur les rives du Kison.

À neuf heures, il se remit en marche, et, à dix heures du matin, il était au

pied du Mont-Tabor.

Là, dans la vaste plaine d’Esdrelon, à trois lieues de distance environ, il

aperçut la division Kléber, forte de deux mille cinq cents hommes à peine,

comme nous l’avons dit, aux prises avec la masse entière de l’armée

ennemie qui l’enveloppait de tous côtés, et au milieu de laquelle elle faisait

un point noir entouré de feu.

Plus de vingt mille cavaliers l’assaillaient, tantôt tournant autour d’elle

comme un tourbillon, tantôt fondant sur elle comme une avalanche ; jamais

ces hommes, qui avaient vu tant de choses cependant, n’avaient vu tant de

cavaliers se mouvoir, charger, caracoler autour d’eux ; et cependant, chaque

soldat, pressant du pied le pied de son voisin, conservait ce sang-froid

terrible qui pouvait seul faire son salut, recevait les Turcs au bout de son

fusil, ne faisant feu que lorsqu’il était sûr d’atteindre son homme ; frappant

les chevaux de sa baïonnette quand les chevaux s’approchaient de trop près,

mais gardant les balles pour les cavaliers.

Chaque homme avait reçu cinquante cartouches ; mais à onze heures du

matin, on fut obligé de faire une seconde distribution de cinquante autres.

Ils avaient fait autour d’eux un rempart d’hommes et de chevaux tués, et ils

étaient abrités par cet horrible abatis, par cette sanglante muraille, comme

par un rempart.

Voilà ce que voyaient Bonaparte et son armée lorsqu’ils débouchèrent du

Mont-Tabor.

Aussi, à cette vue, un cri d’enthousiasme s’échappa-t-il de toutes les

poitrines :

– À l’ennemi ! à l’ennemi !

Mais Bonaparte cria : « Halte ! » Il les força de prendre un quart d’heure

de repos. Il savait que Kléber tiendrait, s’il le fallait, des heures encore, et il

voulait que la journée fût complète.

Puis il forma ses six mille hommes en deux carrés de trois mille hommes

chacun, et les divisa de manière à prendre toutes ces hordes sauvages,

cavalerie et infanterie, dans un triangle de fer et de feu.

Les combattants étaient si acharnés que, pareils aux Romains et aux

Carthaginois qui, pendant la bataille de Trasimène, ne sentirent pas un

tremblement de terre qui renversa vingt-deux villes, ni Turcs ni Français ne

virent s’approcher ces deux masses armées qui roulaient dans leurs flancs

des tonnerres muets encore, mais dont les armes brillantes envoyaient des

milliers d’éclairs, précurseurs de l’orage qui allait gronder.

Tout à coup, on entendit un coup de canon isolé.

C’était le signal par lequel Bonaparte était convenu de prévenir Kléber.

Les trois carrés n’étaient plus qu’à une lieue les uns des autres, et leurs

triples feux allaient porter sur une masse de vingt-cinq mille hommes.

Le feu éclata des trois côtés à la fois.

Les mamelouks, les janissaires, tous les cavaliers enfin tourbillonnèrent

sur eux-mêmes, ne sachant comment sortir de la fournaise, tandis que les

dix mille hommes d’infanterie, ignorants de toute science et de toute théorie

militaire, se débandèrent et allèrent se heurter à ces triples feux.

Tout ce qui eut le bonheur de donner dans les intervalles parvint à peu

près à s’échapper. Au bout d’une heure, les fugitifs avaient disparu comme

une poussière balayée par le vent, laissant la plaine couverte de morts,

abandonnant leur camp, leurs étendards, quatre cents chameaux, un butin

immense.

Les fuyards se croyaient sauvés ; ceux qui gagnèrent les montagnes de

Naplouse y trouvèrent, en effet, un refuge ; mais ceux qui voulurent

rejoindre le Jourdain, par lequel ils étaient venus, rencontrèrent Murat et ses

mille hommes qui gardaient le passage du fleuve.

Les Français ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent las de tuer.

Bonaparte et Kléber se joignirent sur le champ de bataille, et, au milieu

des acclamations des trois carrés, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

Ce fut là que, suivant la tradition militaire, le colosse Kléber, posant la

main sur l’épaule de Bonaparte, qui atteignait à peine à sa poitrine, lui dit

ces paroles tant contestées depuis :

– Général, vous êtes grand comme le monde !

Bonaparte devait être content.

C’était bien sur le même point où Guy de Lusignan avait été vaincu qu’il

venait de vaincre ; c’était là que, le 5 juillet 1187, les Français, ayant épuisé

jusqu’à l’eau de leurs larmes, dit l’auteur arabe, en vinrent à une action

désespérée avec les musulmans, commandés par Sala-Eddin.

« Au commencement, dit ce même auteur, ils se battaient comme des

lions ; mais à la fin ils n’étaient plus que des brebis dispersées. Entourés de

toutes parts, ils furent repoussés jusqu’au pied de la montagne des

Béatitudes, où le Seigneur, instruisant le peuple, dit : « Bienheureux les

pauvres d’esprit, bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui

souffrent persécution pour la justice » et où il leur dit : « Vous prierez ainsi :

« Notre Père, qui êtes aux cieux ! »

Toute l’action se porta donc vers cette montagne, que les infidèles

appellent la montagne d’Hittin.

Guy de Lusignan se réfugia sur la colline et défendit tant qu’il put la

vraie croix, dont il ne put empêcher les musulmans de s’emparer, après qu’ils eurent blessé mortellement l’évêque de Saint-Jean-d’Acre, qui la

portait.

Raymond s’ouvrit un passage avec les siens et s’enfuit à Tripoli, où il

mourut de douleur.

Tant qu’un groupe de chevaliers resta, ce groupe revint à la charge, mais

il fondait bientôt au milieu des Sarrasins, comme la cire dans un brasier.

Enfin, le pavillon du roi tomba pour ne plus se relever ; Guy de Lusignan

fut fait prisonnier, et Saladin, en prenant des mains de celui qui lui apportait

l’épée du roi de Jérusalem, descendit de cheval et rendit grâce à Mahomet

de sa victoire.

Jamais les chrétiens, ni en Palestine, ni ailleurs, n’avaient subi une

pareille défaite. « En voyant le nombre des morts, dit un témoin oculaire, on

ne croyait pas qu’il y eût des prisonniers ; en voyant les prisonniers, on ne

pouvait croire qu’il y eût des morts. »

Le roi, après avoir juré la renonciation de son royaume, fut envoyé à

Damas. Tous les chevaliers du Temple et les hospitaliers eurent la tête

tranchée. Sala-Eddin, qui craignait que ses soldats ne ressentissent une pitié

qu’il n’éprouvait pas, et qui appréhendait qu’ils n’épargnassent quelques-

uns de ces moines-soldats, paya cinquante pièces d’or pour chacun de ceux

qu’on lui livra.

De toute l’armée chrétienne, à peine resta-t-il mille hommes debout. « On

vendit, disent les auteurs arabes, un prisonnier pour une paire de sandales,

et l’on exposa dans les rues de Damas des têtes de chrétiens en guise de

melons. »

Monseigneur Mislin dit, dans son beau livre des « Saints Lieux », qu’un

an après cet horrible carnage, en traversant les champs d’Hittin, il trouva

encore des monceaux d’ossements, et que les montagnes et les vallées

d’alentour étaient couvertes des restes qu’y avaient traînés les bêtes

sauvages.

Après la bataille du Mont-Tabor, les chacals de la plaine d’Esdrelon

n’eurent rien à envier aux hyènes de la montagne de Tibériade.

 

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