Les Blancs et les Bleus II

Alexandre Dumas · Chapitre 39 sur 56

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Les Blancs et les Bleus II

Chapitre 4 - De l’Antiquité jusqu’à nous

Chapitre 4

De l’Antiquité jusqu’à nous

 

Puisque nous avons le bonheur de trouver des lecteurs assez intelligents

pour nous encourager à écrire un livre dans lequel le côté romanesque est

rejeté au second plan on nous permettra, sans aucun doute, de faire non

seulement l’histoire présente des localités que visitent nos héros, mais

encore leur histoire passée. Il y a un charme immense pour le philosophe,

pour le poète, et même pour le rêveur, à fouler un sol composé de la cendre

des générations écoulées, et nulle part plus qu’aux lieux que nous visitons

nous ne trouvons la trace de ces grandes catastrophes historiques, qui,

toujours diminuant de solidité et s’effaçant de contours, finissent par aller se

perdre comme des ruines et comme des spectres de ruines, dans les ténèbres

de plus en plus épaisses du passé.

Ainsi en est-il de la ville que nous venons de laisser pleine de cris, de

carnage et de sang, avec ses murailles éventrées et ses maisons en flammes.

La rapidité de notre récit nous a, en effet, empêché, voulant entrer avec le

jeune vainqueur dans la Jaffa moderne, de vous dire en quelques mots ce

qu’était l’antique Jaffa.

Jaffo en hébreu signifie beauté. Joppé, en phénicien, signifie hauteur.

Jaffa est au golfe oriental de la Méditerranée ce que Djeddah est au

centre de la mer Rouge.

La ville des pèlerins.

Tout pèlerin chrétien, qui va à Jérusalem pour visiter le tombeau du

Christ, passe par Jaffa.

Tout hadji musulman, qui va à La Mecque visiter le tombeau de

Mahomet, passe par Djeddah.

Quand nous lisons aujourd’hui les travaux du grand ouvrage sur

l’Égypte, ouvrage auquel ont concouru les hommes les plus savants de

l’époque, nous sommes étonnés d’y voir si peu de ces points lumineux, qui, disposés dans la nuit du passé, éclairent et attirent le voyageur comme des

phares.

Nous allons essayer de faire ce qu’ils n’ont point fait. L’auteur qui

assigne à Jaffa, c’est-à-dire à la phénicienne Joppé, sa place la plus reculée

dans l’histoire est Pomponius Mela, qui prétend qu’elle fut bâtie avant le

déluge.

Est Joppe ante diluvium condita.

Et il fallait bien que Joppé fût fondée avant le déluge, puisque l’historien

Josèphe, dans ses « Antiquités », dit avec Berose et Nicolas de Damas, non

pas précisément que c’est à Joppé que l’arche fut construite, car alors ils se

fussent trouvés en contradiction avec la Bible, mais à Joppé qu’elle s’arrêta.

De leur temps, assurent-ils, on montrait encore ses fragments aux voyageurs

incrédules, et l’on employait, comme remède efficace en toute chose,

comme dictame universel, la poussière du goudron dont elle avait été

enduite.

C’est à Joppé, s’il faut en croire Pline, qu’Andromède fut enchaînée aux

rochers pour être dévorée par le monstre marin, et qu’elle fut délivrée par

Persée, monté sur la Chimère et armé du stupéfiant bouclier de Méduse.

Pline affirme qu’on voyait encore, sous le régime d’Adrien, les trous des

chaînes d’Andromède, et saint Jérôme, témoin qu’on n’accusera pas de

partialité, déclare les avoir vus.

Le squelette du monstre marin, long de quarante pieds, était considéré par

les Joppéens comme celui de leur divinité Céto.

L’eau de la fontaine, dans laquelle Persée se lava après avoir égorgé le

monstre, demeura teinte de son sang. Pausanias le dit, et, de ses yeux, il a

vu cette eau rose.

Cette déesse Céto, dont parle Pline, colitur fabulosa Ceto, et dont les

historiens ont fait Derceto, était le nom que la tradition donnait à la mère

inconnue de Sémiramis.

Diodore de Sicile raconte la charmante fable de cette mère inconnue avec

ce charme antique qui poétise la fable sans lui enlever sa sensualité.

« Il y a, dit-il, dans la Syrie, une ville nommée Ascalon, dominant un lac

grand et profond dans lequel les poissons abondent et près duquel est un

temple dédié à une célèbre déesse que les Syriens appellent Derceto.

» Elle a la tête et le visage d’une femme ; tout le reste est d’un poisson.

Les savants de la nation disent que Vénus, ayant été offensée par Derceto,

lui inspira pour un jeune sacrificateur une de ces passions comme elle en inspirait à Phèdre et à Sapho. Derceto eut de lui une fille ; elle conçut de sa

faute une si grande honte, qu’elle fit disparaître le jeune homme, exposa

l’enfant dans un lieu désert et plein de rochers, et se jeta elle-même dans le

lac, où son corps fut métamorphosé en sirène. De là vient que les Syriens

révèrent les poissons comme des dieux et s’abstiennent d’en manger.

» Cependant, la petite fille fut sauvée et nourrie par des colombes, qui

venaient en grand nombre faire leurs nids dans les rochers où elle avait été

déposée.

» Un berger la recueillit et l’éleva avec autant d’amour que si elle eût été

son enfant, et la nomma Sémiramis, c’est-à-dire la fille des colombes. »

Si l’on en croit Diodore, ce serait à cette fille des colombes, à cette fière

Sémiramis, à cette épouse et à cette meurtrière de Ninus qui fortifia

Babylone et qui suspendit à son faîte ces magnifiques jardins qui faisaient

l’admiration du monde antique, que les Orientaux doivent le splendide

costume qu’ils portent encore aujourd’hui. Arrivée au comble de la

puissance, ayant soumis l’Arabie d’Égypte, une partie de l’Éthiopie, de la

Libye et toute l’Asie jusqu’à l’Indus, il lui avait fallu inventer, pour ses

voyages, un costume à la fois commode et élégant, avec lequel on pût, non

seulement accomplir les actes ordinaires de la vie, mais encore monter à

cheval et combattre. Ce costume fut adopté par tous les peuples qu’elle

conquit.

« Elle était si belle, dit Valère Maxime, qu’un jour une sédition ayant

éclaté dans sa capitale, au moment où elle était à sa toilette, elle n’eut qu’à

se montrer, demi-nue et les cheveux épars, pour que tout aussitôt rentrât

dans l’ordre. »

Ce qui avait donné naissance à la haine de Vénus pour Derceto, peut-être

le trouverions-nous dans Higin.

« La déesse de Syrie qu’on adorait à Hiérapolis, dit-il, était Vénus. Un

œuf tomba du ciel dans l’Euphrate ; les poissons le conduisirent au rivage,

où il fut couvé par une colombe. Vénus en sortit, devint la déesse des

Syriens, et Jupiter, à sa prière, plaça les poissons au ciel, tandis qu’elle, par

reconnaissance pour ses nourrices, attelait les colombes à son char. »

Le fameux temple de Dagon, où l’on trouva la statue du dieu renversée

devant l’arche avec ses deux mains brisées, était situé dans la ville d’Azoth

entre Joppé et Ascalon.

Lisez la Bible, ce grand livre d’histoire et de poésie, vous y verrez que

c’est aux portes de Joppé qu’arrivèrent les cèdres du Liban pour la construction du temple de Salomon. Vous verrez que c’est aux portes de

Joppé que le prophète Jonas vint s’embarquer pour Tharsis, afin de fuir la

face du Seigneur. Puis, passant de la Bible à Josèphe, que l’on pourrait

appeler son continuateur, vous verrez que Judas Macchabée, pour venger la

mort de deux cents de ses frères, que les habitants de Joppé avaient égorgés

par trahison, vint, l’épée d’une main, la torche de l’autre, mettre le feu aux

navires ancrés dans le port, et fit périr par le fer ceux qui avaient échappé au

feu.

« Il y avait, disent les « Actes des Apôtres », à Joppé, une femme

nommée Tabithe, Dorcas en grec ; sa vie était pleine d’œuvres pieuses, elle

faisait beaucoup d’aumônes.

» Or, il arriva qu’étant tombée malade, elle mourut, et, après qu’on l’eut

lavée, on la mit dans une chambre haute.

» Comme Lydda était à peu de distance de Joppé, les disciples, apprenant

que Pierre était là, vinrent le trouver et le conduisirent dans la chambre

haute où était le corps, et, autour de lui, toutes les veuves assemblées et

pleurant en lui montrant les tuniques et les vêtements que la bonne Dorcas

leur faisait. Pierre ayant fait sortir tout le monde, se mit à genoux et pria.

Puis, se tournant vers le corps, il dit :

» – Tabithe, levez-vous !

» Alors, elle ouvrit les yeux et, ayant vu Pierre, elle s’assit sur son lit.

Pierre lui donna la main, l’aida à se lever, et ayant appelé les fidèles et les

veuves, il la leur rendit vivante.

» Ce miracle fut connu de toute la ville de Joppé, si bien que beaucoup

crurent au Seigneur.

» Pierre demeura plusieurs jours à Joppé chez un corroyeur nommé

Simon.

» Ce fut là que le trouvèrent les serviteurs du centurion Corneille, lorsque

ceux-ci vinrent le prier de se rendre à Césarée. Ce fut chez Simon qu’il eut

cette vision qui lui ordonnait de porter l’Évangile aux gentils. »

Lors des soulèvements juifs contre Rome, Sextius assiégea Joppé, la prit

d’assaut, la brûla.

Huit mille habitants périrent ; cependant, elle fut bientôt rebâtie. Comme

de la ville nouvelle sortaient à chaque instant des pirates qui infestaient les

côtes de la Syrie, et qui faisaient des courses jusqu’en Grèce et jusqu’en

Égypte, l’empereur Vespasien la reprit, la rasa au niveau de la terre depuis

sa première jusqu’à sa dernière maison, il y fit bâtir une forteresse.

Mais, dans son livre des guerres, Josèphe raconte qu’une nouvelle ville

ne tarda pas à se bâtir au pied de la forteresse vespasienne, qui fut le siège

d’un évêché, ou plutôt d’un évêque, depuis le règne de Constantin (330)

jusqu’à l’invasion des Arabes (636).

Cet évêché fut établi dès la première croisade et soumis au siège

métropolitain de Césarée. Enfin, elle fut érigée en comté, embellie et

fortifiée par Baudouin I er, empereur de Constantinople.

Saint Louis, à son tour, vint à Jaffa, et c’est dans Joinville, son naïf

historien, qu’il faut lire le séjour qu’il fit chez le comte de Japhe, comme

l’appelle le bon chevalier en francisant son nom.

Ce comte de Japhe était Gautier de Brienne, qui fit de son mieux pour

nettoyer et badigeonner sa ville, laquelle était en si piteux état que Saint

Louis en eut honte, et se chargea d’en relever les murs et d’en embellir les

églises.

Saint Louis y reçut, pendant son séjour, la nouvelle de la mort de sa mère.

« Quand le saint roi, dit Joinville, vit que l’archevêque de Tyr et son

confesseur entraient chez lui avec une grande tristesse sur le visage, il les fit

passer dans sa chapelle, qui était son arsenal contre toutes les traverses du

monde.

» Puis, lorsqu’il eut appris la fatale nouvelle, il se jeta à genoux, et, les

mains jointes, il s’écria en pleurant :

» – Je vous remercie, ô mon Dieu ! de ce que vous m’avez prêté madame

ma mère tant qu’il a plu à votre volonté, et de ce que maintenant, selon

votre bon plaisir, vous l’avez retirée à vous. Il est vrai que je l’aimais au-

dessus de toutes les créatures, et elle le méritait ; mais, puisque vous me

l’avez ôtée, que votre nom soit béni éternellement ! »

Les travaux de Saint Louis furent détruits en 1268 par le pacha d’Égypte,

Bibas, qui rasa la citadelle et qui envoya au Caire, pour en bâtir sa mosquée,

les bois et les marbres précieux que l’on y trouva. Enfin, au temps où

Monconys visita la Palestine, il ne trouva à Jaffa qu’un château et trois

cavernes creusées dans le roc.

Nous avons dit dans quel état la trouva Bonaparte et dans quel état il la

laissa. Nous passerons encore une fois par cette ville, qui, pour Bonaparte,

ne fut ni Jaffa la Belle, ni Joppé la Haute, mais Jaffa la Fatale.

 

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