Les chemins d'exil et de lumière

Céline Lapertot · Chapitre 14 sur 26

Pages du PDF

Les chemins d'exil et de lumière

Ouverture 11

Il faut avoir expérimenté la collectivité pour en comprendre tous les secrets, les codes, les ombres et les enfermements. Il faut avoir goûté à ce que l’on nomme un placement. Qu’il soit ordonné par la DDASS, par l’État ou par l’entremise d’une assistante sociale ne change rien à l’affaire. Six mois d’hôtels insalubres pour arriver là, dans un quartier difficile, comme il se dit entre initiés, une zone prioritaire avec son collège où l’on apprend la valeur d’un poing plus sûrement que la valeur des temps. Tous ces gens qui voient débarquer un Noir en hurlant Pas de ça chez nous, mais en faisant semblant d’ignorer que les codes des quartiers sont plus injustes et monstrueux que ce que Karelle a vécu durant ses huit premières années dans son pays. La petite fille ne comprend pas où elle vient d’atterrir. Gisèle, elle, observe cette immense tour grise constituée de fenêtres ridiculement petites, ce que les habitués des lieux nomment des cages à lapins – autrement dit des barres HLM. C’est gris, pluvieux, bétonné, triste à en crever, avec son lot de matelas à même le sol, de pisse dans les cages d’ascenseur, de murs tagués et de trottoirs troués. Les ascenseurs sont plus souvent en panne qu’on ne compte de beaux jours en été, on s’insulte de pute et se tape dans le dos à coups de frérot. On installe des quartiers crades au pied des prisons et on se campe bien droit, les mains sur les hanches, pour dire aux gosses qu’il ne tient qu’à eux de préparer leur avenir. Ça dégueule de condescendance tout en créant des cartes scolaires et des politiques territoriales qui ne donnent d’autres choix aux nouveaux arrivants que s’installer entre gens de la même tribu.

Karelle se contente d’arpenter la rue de son « foyer », un appartement situé au troisième étage de la tour grise. L’endroit est propre, ce qui est un avantage sérieux. Elle s’habitue à grimper les étages sans accorder un regard à l’ascenseur ; elle s’habitue à la rue qu’elle arpente de long en large et qu’elle commence à connaître par cœur. Elle sait quel coin éviter, quelles heures privilégier. Elle s’habitue, parce qu’on s’habitue à tout, dans la vie. Son existence se rythme des allers-retours à l’école, des visites de l’assistante sociale qui les aide à préparer leur dossier de demande de régularisation, pour devenir des citoyennes à part entière. Elles y croient dur comme fer : elles s’intègrent, elles travaillent avec acharnement, après tout ce qu’elles ont traversé, elles veulent cette vie qu’elles méritent. Karelle se sait une excellente élève, Gisèle, quant à elle, n’attend qu’une chose, pouvoir enfin prétendre à un métier en toute légalité.

Ce foyer sera leur vie durant quatre longues années. Quatre années passées à se battre, à espérer, à blinder leur dossier, à suivre les démarches pas à pas, à solliciter l’administration lorsque la demande de régularisation sera rejetée la première fois. Malgré la sensation de n’être nulle part au bon endroit, Karelle s’accroche, continue à travailler comme une acharnée, offre à sa mère des bulletins scolaires impeccables. C’est de là que naîtra cette fierté immense qui empêche d’accepter toute idée d’échec. Karelle n’est pas du genre à se contenter de la seconde place, à faire sien un adage aussi ridicule que l’important, c’est de participer. Elle observe le béton, contemple les ruissellements amples qui se déversent sur le bitume et forment des flaques brunâtres les jours de grosses pluies, les bordures de fleurs systématiquement saccagées, jonchées de mégots, les parcs pour enfants dans lesquels les toboggans et les tape-culs sont tagués ou brûlés. Elle ne comprend pas.

Elle est africaine. Elle le revendique. Elle le revendique d’autant plus que la pauvreté se vit autrement dans son Congo natal.

Elle ne comprend pas cette volonté de détruire le peu que nous ayons, cette volonté d’écraser, de salir, d’humilier l’environnement dans lequel de jeunes mères tentent de construire une vie avec leurs enfants. Les vitres des abribus explosées, les flaques de pisse dans les escaliers, les joints dans les parterres de fleurs, quand ce ne sont pas des seringues et des gants. La pauvreté fait le décompte de son lot de trésors sur lesquels on veille farouchement, sans saccages et sans carnages. Elle ne comprendra jamais cette volonté d’arracher à la vie le peu de biens que les plus démunis possèdent.

Le bien le plus précieux d’entre eux : une voiture.

C’est le spectacle le plus étrange auquel sa mère et elle aient jamais assisté.

Nous sommes le soir du Nouvel An. C’est la fête dans le quartier comme partout sur le territoire. Les cris de joie ; les youyous des femmes en liesse ; les pétarades à chaque coin de rue, avec leur lot de hurlements quand le gamin a fait éclater un pétard un peu trop gros pour ses bras trop maigres et qu’il se retrouve à SOS mains ; les bagarres et les insultes éclatent partout parce que beaucoup d’entre eux ne sont pas capables de se réjouir sans finir par se taper dessus. Et, à minuit, la flamboyance, le spectacle ultime auquel Karelle n’a pas été préparée.

Elle est dans le salon avec sa mère quand elle entend l’explosion. C’est intense et surprenant dans son immédiateté. Le souffle est si puissant que les vitres ont tremblé, laissant mère et fille stupéfaites au milieu de la pièce. Aussitôt, Karelle se précipite vers la fenêtre pour observer ce qui se passe en bas. Elle n’a jamais vu un spectacle aussi incompréhensible. Dans quelques années, lorsqu’elle aura à défendre le sujet Y a-t-il de la beauté dans la destruction ? Elle songera à cette dévastation, aussi poétique que monstrueuse, lorsque les flammes montent très haut dans le ciel, dévorent la carrosserie des voitures et lèchent les façades environnantes. Le bruit des pneus et celui des vitres qui explosent, les cris des jeunes qui exultent de leur connerie. Karelle compte quatre voitures et trois poubelles. Elle mesure déjà les conséquences auxquelles les ados du quartier n’ont même pas songé.

Dès demain, des travailleurs, jeunes et moins jeunes, plus ou moins diplômés, perdront leur emploi parce qu’ils n’auront plus de voiture. Dès demain, des familles entières descendront dans la rue en se tenant le visage, les joues rouges et ravagées par les larmes, des cris de désespoir plein la gorge, comprenant tout à coup que cette nouvelle année en cours leur réserve un lot de misère et de chômage. Au Congo, une voiture est un luxe qu’on ne peut se permettre de détruire. Au Congo, tout signe de réussite sociale, d’ascension vers plus de prospérité est un luxe qu’on ne peut se permettre de détruire. Alors Karelle ne comprend pas. Elle ignore la cause d’un tel acharnement, refuse d’imaginer qu’on puisse déceler un quelconque symbole dans cette destruction organisée, dans le saccage de la vie des gens qui ne nous ont rien demandé, lorsqu’à la pauvreté s’ajoute la stupidité des jeunes de quartiers. Tradition populaire, répliqueront-ils, qu’est-ce ça peut foutre, de toute façon on n’a rien. Si, vous avez, aurait envie de répliquer Karelle, mais vous cassez, vous salissez, vous détruisez ce que les gens construisent.

— Ferme la fenêtre, c’est dangereux !

Gisèle est affolée par cette violente agitation en ce soir de fête où tout le monde devrait s’embrasser et se serrer dans les bras. Elle a été habituée à plus d’amour, à plus de ferveur spirituelle, plus d’entraide et moins de carnage. Gisèle ne comprend pas non plus de tels comportements. C’est donc en France, pays des Lumières, qu’on se permet de tout cramer. C’est dans ce pays qui s’autorise tant de leçons de morale que l’on trouve des animaux prêts à brûler ce qui ne leur appartient pas. Gisèle ne peut s’empêcher de penser qu’en se comportant de cette manière, ils correspondent exactement à l’idée que se font d’eux les Français dits de souche. Ils leur obéissent au doigt et à l’œil, donnent chair aux pires clichés qui courent sur eux, se conforment en tout point aux lieux communs sévissant sur les chaînes d’information continue. Ils ne deviennent ainsi que des délinquants de quartier qui, immanquablement, échoueront dans la prison la plus proche.

Karelle colle son front contre la vitre de la salle à manger. Ce spectacle la fascine. Elle n’a jamais vu des incendies de cette ampleur. Ça illumine tout le quartier jusqu’aux façades en face. Les gens se précipitent pour fermer leur appartement et leurs volets. Elle ne tarde pas à comprendre pourquoi. La fumée monte alors, noire et opaque, chargée de particules qui se collent dans la gorge et les narines. Ça sent un mélange de goudron et de plastique brûlé, une odeur qui se répand et s’incruste dans les vêtements.

C’est inoubliable.

Le lendemain, lorsque Karelle descend pour constater les dégâts, elle est fascinée par les formes qu’ont prises les voitures, fondues et noircies, éclatées, des pneus aux vitres. Les poubelles ne sont plus qu’un amas fondu et éventré dans le caniveau. Près d’elle commencent à pleurer des mères de famille et des pères désemparés, balançant des coups de pied de dégoût dans la carcasse de ce qui était, la veille encore, leur voiture. Karelle se contente de les observer, trop jeune pour trouver les mots qui réconfortent. Existe-t-il un vocabulaire assez fort, assez imagé, assez expressif, pour soulager des travailleurs pauvres, des gens humbles et capables d’accepter beaucoup, du moment qu’on ne leur prend pas de quoi faire chauffer leur marmite. Tout cela sent la honte, la victimisation, Karelle sent à quel point être né dans un quartier ne donne pas un passeport pour les larmes et les cocktails Molotov. Elle se demande s’il ne faut pas être né ailleurs pour prendre conscience de la valeur de ce que nous avons.

De là vient sa force, son obstination.

À se rendre au collège chaque matin, lire, La Farce du cuvier, Les Fabliaux du Moyen Âge, ingurgiter le programme de cinquième, se faire l’honneur d’être ce qu’on appelle une tête de classe ; les professeurs, eux, disent : une élève moteur. Elle en oublie parfois sa situation au milieu de ses camarades, au seuil de son adolescence. Avec les centimètres en plus, les goûts musicaux et les sensibilités littéraires qui s’affirment, les bavardages et les éclats de rire. Être une jeune sans-papiers en quête de perfection scolaire n’empêche pas le bonheur d’être une enfant qui ressemble à n’importe quel autre enfant. Elle sait que sa mère a régulièrement rendez-vous avec l’assistante sociale qui se charge de leur dossier, dans l’attente d’une nouvelle procédure. Elle s’en préoccupe de loin en loin, davantage concernée par sa vie sociale, ce qui, dans le fond, est le rêve de beaucoup de mères, parce qu’il n’y a pas plus agaçant qu’un adolescent épanoui.

Karelle n’a pas idée, en rentrant chez elle ce jour-là, que l’administration l’attend au tournant.

Elle s’observe dans la glace, l’eau froide goutte encore le long de son visage qu’elle vient d’asperger d’eau. Elle reste un instant penchée au-dessus du lavabo, les omoplates paralysées par la peur qui la prend tout à coup, elle qui a commencé à se construire en France, elle qui connaît à présent les dangers de revenir au pays. Elle sait que tant que son père ne sera pas retraité de l’armée, il n’est pas question – au moins pour sa mère – de rentrer. Elle a goûté à la France, à ce pays qu’elle aime désormais, à sa culture, ses auteurs, ses idées, ses occasions multiples et sans cesse renouvelées. Elle se murmure : Je suis une étrangère, je dois être expulsée.

C’est en tout cas ce qui est écrit sur la feuille blanche glissée dans le dossier avec lequel est venue l’assistante sociale. Elle lit rapidement des mots tels que préfecture ou séjour. Du haut de ses 12 ans et demi, Karelle sait que c’est grave. Il suffit d’observer le visage de sa mère se décomposer, ses traits se figer et ses yeux s’humidifier. C’est un vent violent, une tempête qui s’annonce.

Je suis une étrangère, je dois être expulsée.

Je suis.

Je suis Karelle.

Je suis noire, certes, bon.

Je suis gourmande.

Je suis rigolote.

Je suis cultivée et réfléchie.

Je suis une force qui va.

Je suis sociable et solidaire.

Mais voilà,

Je suis une étrangère, je dois être expulsée.

Elle apprend au passage ce qu’est un acronyme, lorsque l’assistance sociale leur explique que la demande a échoué en leur présentant la décision de Justice qui a été prise quelques jours auparavant : Obligation de Quitter le Territoire Français. Gisèle et Karelle se demandent pourquoi. Elles ont fait tellement d’efforts, elles se sont accrochées à tout ce qu’elles pouvaient. Karelle est une excellente élève, Gisèle est une femme exemplaire qui mène sa vie de manière simple et réglée. Elle repense aux paroles de son amie et elle cherche où est la faille. Dans sa situation, dans la mesure où sa famille est en danger au pays et qu’en plus, Karelle s’adapte merveilleusement, pourquoi ne peuvent-elles pas être régularisées.

OQTF

Quatre lettres abattent les frontières de l’espoir et de l’imagination. Quatre lettres insaisissables, face à la réalité de ce qu’on se construisait petit à petit, avec patience et discrétion. Quand faut-il partir, dans quelles conditions, avec quels moyens, aura-t-on le droit de dire au revoir aux nouvelles relations que l’on s’est faites, avant de renoncer à l’école, aux copains, retrouver un pays en guerre où nous ne sommes pas certains de ne pas finir enlevées.

OQTF

Devant ces quatre lettres qui pulvérisent tout ce en quoi elle commençait à croire, Karelle se console en écoutant la voix de son père. Le téléphone n’abolit pas la distance et les frontières. Mais il a le mérite de créer un pont entre elle et Pharel qui la rassure. Elle a besoin d’envisager toutes les possibilités. Si on ne lui accorde pas le droit de rester en France, quelle place aura-t-elle dans son pays d’origine, après toutes ces épreuves. Elle a besoin de la voix chaleureuse et accueillante de son père, cette voix qui aura le pouvoir de rendre la perspective du retour moins tétanisante. Assise à côté de sa mère qui entortille entre ses doigts le fil du combiné, elle attend que celle-ci ait fini de parler. Elle lève la main vers Gisèle, pour être certaine qu’elle comprend pourquoi elle attend à ses côtés.

— Ne quitte pas, crie presque Gisèle. Ta fille veut te parler !

Karelle saisit le combiné à la volée, avec avidité, comme si sa vie en dépendait.

— Papa, tu me manques beaucoup !

Elle sanglote en s’accrochant à la jambe de sa mère. Elle ne sait plus pourquoi elle est triste : parce qu’elle ne veut plus rester, parce qu’elle ne veut pas partir, parce que demain semble à la fois proche et lointain.

— Ma petite Karelle, pourquoi pleures-tu ?

— J’ai peur.

— Il ne faut pas avoir peur, ma chérie, ça va s’arranger. Ça s’arrange toujours.

— Mais s’ils nous disent de partir, répond Karelle.

— Il faut que tu sois forte, ma Karelle. Je crois en toi.

Les mots qui rassurent, les mots qui réconfortent.

Karelle ignore ce que son père a dit à sa mère. Gisèle tremble moins, elle semble plus apaisée. C’est leur petit secret, à tous les deux, leur bulle d’amour qui protège des agressions, un rempart efficace contre les désillusions. Karelle aimerait que ça fonctionne sur elle. Elle a pourtant la conviction que la nuit sera blanche. Elle laisse les mots de son père couler dans ses veines, l’apaiser. Puis elle se décide à choisir le camp de l’espoir, comme le lui a demandé Pharel.

— Tu as entendu ton père, ma fille. On garde notre courage.

Karelle se laisse aller à son autre refuge, plus proche, plus concret : les bras de sa mère.

 

OQTF

Karelle se souviendra de ces quatre lettres et les prononcera encore devant le miroir de sa loge, lorsqu’elle se préparera à jouer Phèdre. Elle en accentuera la prononciation, distinctement.

O – Q – T – F

Un entraînement de la langue et des zygomatiques, pour une meilleure articulation quand elle sera sur scène.

O – Q – T – F

OceanofPDF.com