Les chemins d'exil et de lumière
Ouverture 5
La France.
Pharel n’y pense pas un instant. C’est un pays qu’il connaît peu ; sa femme a des amis qui ont des liens avec ce pays. C’est une entité lointaine, fantomatique. Pour le moment, il est persuadé que tout se passera pour le mieux, qu’il conservera ses êtres chers auprès de lui. C’est sa famille et il n’est rien qui puisse détruire cela : une famille. Il faut protéger les frontières, chasser les rebelles qui fuient le Rwanda et massacrent dans le Kivu, pister les déserteurs de l’armée qui se cachent sur le territoire congolais. Il faut tuer pour étendre la paix. Personne ne semble dérangé par cet oxymore infect, la gâchette prête à être pressée : pour garantir la sécurité, il faut tuer, et pas qu’un peu. Pharel, s’il se rebelle, s’il ose dire qu’on n’en peut plus de tuer à tout va, non pour protéger les villageois mais pour servir les intérêts de gouvernements avides, sera-t-il rebelle, déserteur, terroriste. Que risqueront les membres de sa famille. Plusieurs sont à ses côtés, dont son propre frère. Ils sont des deux côtés de la frontière ; la région des Grands Lacs est leur condamnation. Pharel ne s’en sort plus de ce territoire qui ne cesse de grouiller de rebelles et d’assassins. Il faut que cela cesse, d’une façon ou d’une autre.
On se donne des rendez-vous à la nuit tombée ; la nuit, c’est le moment où les langues se délient, où l’on ose dire que l’on ne comprend plus. On a trop pris l’habitude de faire parler les armes quand on n’y arrive plus soi-même. Les gâchettes et les balles tiennent lieu d’onomatopées quand on s’en voudrait de faire claquer sa langue sur son palais et d’offenser Dieu. Les armes hurlent mieux que nous un désespoir que l’on ne contrôle plus. Les armes se nourrissent de la colère et de l’éternelle frustration qu’elle engendre car jamais satisfaite. Qu’est-ce que je fais là, voilà ce que chacun d’entre eux finit par se dire. Qu’est-ce que je fabrique dans ce monde-là, à obéir aux ordres, à régler des problèmes provoqués par ceux qui demandent de les réparer. Et le cliquetis des armes devient comme une ritournelle qui berce la langueur des pensées. Les mots pèsent trop lourd, surtout le jour, durant lequel les murs ont des oreilles si longues qu’elles arrivent toujours jusqu’au commandement.
Alors on privilégie la nuit, qui comporte son lot de risques. Les déplacements suspects, la parole feutrée qu’on ne doit pas surprendre. La nuit croit nous cacher, elle abrite cependant deux camps aussi habiles l’un et l’autre dans leur jeu de cache-cache. La nuit écoute les paroles discrètes de Pharel et des siens, mais elle prête aussi l’oreille à ceux qui se terrent pour écouter, pour fouiner, pour dénicher les traîtres et les conspirateurs. La nuit est un terrain de forces et de conquêtes et chacun y voit un avantage dont il faut savoir profiter.
Pharel dit à Gisèle, Je me lance, je prends ma décision,
Gisèle dit à Pharel, Je l’accepte, même si j’ai peur.
Commence alors un jeu de dupes, de faux-semblants au sein de la hiérarchie. Pharel et son frère entrent dans l’aventure, ils quittent les sphères des ordres connus, attendus, pour des eaux plus sombres, où les complots se chuchotent, parce que les projets avortés sont légion du fait des menaces et des représailles. Que décide-t-il exactement, quel est l’intitulé exact de son projet, son déroulé concret dans le temps et dans l’espace pour que nul ne soit en danger. Gisèle ne sait rien, se demande ce qu’il va bien pouvoir arriver. Elle ne s’affole pas, elle a confiance en sa patrie, en sa famille, tout peut encore être sauvé. À 8 ans, Karelle ignore tout cela. Elle aime son pays, son école, sa nounou, ses amis. Elle n’est que tendresse et attente tranquille du lendemain, comme cela devrait être le cas pour chaque enfant.
Pourtant, la parole se fait ricochet, les langues se délient.
Qui a ébruité leur affaire, qui a éventé leur lassitude et leur envie de rébellion. Les conséquences sont là ; une grenade dégoupillée au cœur de cette famille sans histoire, dans la vie de cette femme éduquée, suffisamment riche et bien assise dans la société pour bénéficier des services d’une domestique. Le monde s’écroule. Les arguments des uns ne valent pas les arguments des autres, la raison du gradé est toujours la meilleure. On a parfois tout à perdre, à parier sur le mauvais cheval ou le mauvais bonheur. Gisèle commence à comprendre, quand les rumeurs d’assassinats et d’enlèvements vont bon train. Elle se dit que sa patrie se dérobe sous ses pieds. Le sol est meuble, il va les engloutir, elle et sa fille.
La panique monte et s’enroule ; elle n’a pas encore atteint son paroxysme. Pharel se fait toujours rassurant. Les ouï-dire ne tiennent pas lieu de preuves. Alors une inexorable attente nous malmène, harcèle nos nerfs, stimule notre imagination. Nos angoisses se nourrissent si bien de nos incertitudes. On entend par-ci, par-là que des gens disparaissent – soldats ou membres de la famille des soldats. Ça s’approche, tout doucement, puis ça fonce droit sur nous et il n’est rien qu’on puisse faire pour stopper cette machine trop bien rodée. Pharel pressent qu’il sera le prochain. Il peut encore compter sur certains de ses amis. Jusque-là, il n’a jamais commis le moindre impair, ni fait la moindre vague, jamais.
Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
Pharel ne connaît pas cette phrase et ses conséquences inéluctables. La raison du plus fort est toujours la meilleure et les fables savent enrober leurs mensonges de quelques affreuses vérités. Il sait pourtant qu’à vouloir blesser quelqu’un en profondeur, au point de remuer ses convictions et le ramener dans le droit chemin, ce n’est pas lui qu’il faut viser, mais l’amour à travers lui. Il se savait surveillé sans savoir toutefois qu’on peut tirer juste à côté du viseur pour mieux atteindre sa cible.
La rumeur frappe comme un uppercut en plein poitrail.
Elle devient certitude, engendre la peur, les reproches, les tentatives de fuite, les plans B, les demandes de pardon, les envies de tout abandonner, de prendre son arme et de tirer dans le tas, de faire un carnage pour reprendre ce qu’on nous a pris. Mais on est sage, trop sage et raisonnable pour risquer de perdre encore plus. Si ce n’est pas la femme ou la fille qu’on a prise, cette fois-ci, cela ne saurait tarder.
Regarde, réponds-moi, Seigneur mon Dieu ! Donne la lumière à mes yeux !
Pharel envisage l’inenvisageable lorsqu’il sait.
Des profondeurs je crie vers Toi, Seigneur.
Il rentre chez lui seul. Il rentre chez lui sans son frère. Il rentre chez lui pour annoncer qu’il ne rentrera peut-être pas toujours chez lui. Il rentre chez lui et ses yeux se confrontent à leurs yeux. L’épouse, la belle-sœur, les neveux, les nièces.
Éloigne de moi tes coups : je succombe sous ta main qui me frappe.
Il n’est pas là, le frère. Il n’est pas chez lui, il n’est pas chez elle, il n’est pas aux champs. Il n’est nulle part, le frère. Sans doute pas mort, non, mais dans un endroit caché, où l’absence est un coup de chaos qui remet les idées à leur place. Il a été enlevé, le frère, et il faut soutenir les regards de toute la famille.
Maintenant, que puis-je attendre, Seigneur ? Elle est en Toi, mon espérance.
Soutenir le regard de sa femme et sentir le poids des décisions à prendre, l’éloignement qui désormais ne fait plus de doute, la douleur du déracinement qu’il faudra se planter dans le cœur pour ne pas risquer pire qu’un aller simple vers un autre continent. Soutenir le regard de sa femme et se dire qu’on risque de ne plus le voir si souvent, ce beau regard-là, de ne plus jamais le voir… Jamais, est-ce possible seulement : la suspension de l’amour, la fin de la vie à trois, le lit vide et le cœur lourd, ivre des mots qu’on ne se dira plus.
Connaît-on dans les ténèbres Tes miracles, et Ta justice, au pays de l’oubli ?
Alors quoi ! Ce sera l’avion, Western Union, le téléphone et quelques lettres. Ce seront les adieux à ma reine, ma Congolaise belle et fière, courageuse et vivante. Alors quoi. C’est la vie mais l’absence, plutôt que la peur et la peau contre soi. Il faut renoncer, il faut tout boire de son désespoir, parce qu’on voulait la paix, rien d’autre que la paix. Et ma petite fille. Huit ans, ce n’est rien, elle n’a pas eu le temps de bien pousser pour que je me fasse une idée exacte de ses traits. Il faudra se l’imaginer aussi grande et aussi belle que la déesse qui lui tient lieu de mère. Il faudra se contenter des photographies, de la poste et des images numériques, pour tenter d’envelopper de réalité cette enfant tant aimée qui deviendra la femme qu’on n’a pas vue grandir.
Qui parlera de Ton amour dans la tombe, de Ta fidélité au royaume de la mort ?
Renoncer,
Tu éloignes de moi amis et familiers ; ma compagne, c’est la ténèbre.
Déchirure.
Ma famille va s’en aller.
Kinshasa se sépare de Kampala.
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