Les chemins d'exil et de lumière

Céline Lapertot · Chapitre 18 sur 26

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Les chemins d'exil et de lumière

Ouverture 16

Karelle n’a pas choisi la facilité. Elle souhaite intégrer l’un des lycées les plus prestigieux de sa ville qui possède une option théâtre.

On n’y entre pas facilement, elle en a conscience. C’est une partie d’échecs qu’elle doit remporter. Il lui faut une lettre de motivation et un entretien pour lequel elle se sent préparée, depuis qu’elle travaille son éloquence. Sa place n’est pas assurée, pour elle, immigrée, étudiante dans un petit collège classé REP qui fait de son mieux, certes, mais qui n’aura jamais la prétention d’ouvrir ce genre de porte. Elle n’est plus très sûre des limites entre obstination, persévérance et acharnement, mais sa soif de réussir est nichée là, au creux de sa poitrine, chevillée au corps. Karelle admet qu’elle ne sera jamais le genre de femme à faire siennes des maximes aussi creuses que Contente-toi de ce que tu as.

Ce lycée, c’est sa chance.

Il lui expose de manière très nette sa différence, de culture, de couleur et les incompréhensions sociales qui s’installent entre adolescents qui ne sont pas issus du même moule. Posséder la bonne trousse, se soucier de l’environnement – une gourde en fer sur chaque table, surtout pas de bouteille d’eau ! Le gouffre est palpable, visible à l’œil nu, entre elle et ces lycéens qui ont grandi entourés de bibliothèques et de riches conversations pour des enfants promis à un brillant avenir. En elle croît un sentiment d’infériorité difficile à combattre, lorsqu’elle observe certaines de ses camarades, sûres d’elles, de leur phrasé, de leurs goûts vestimentaires et musicaux, leur certitude d’une culture historique et livresque qui les rend intimidantes. Il lui en faut, du travail sur elle-même, des heures durant, pour comprendre qu’elle a sa place au sein de cet établissement, qu’elle ne la leur vole pas, qu’il y a en elle une valeur qu’elle ignore, ou feint d’ignorer. Elle trouve sa place dans la certitude qu’elle a de son intelligence, lors des débats sur des œuvres littéraires, lors des conversations relevées en géopolitique et sociologie. Et il y a, bien sûr, l’endroit où elle se sent mieux préparée que quiconque : le théâtre.

Elle ne saurait l’expliquer mais c’est un fait : Karelle est une personne qui fédère. Sans qu’elle le veuille, sans qu’elle l’ait cherché, les gens sont attirés par cette lumière qui émane d’elle. Elle sait que quelque chose en elle pousse les autres à l’écouter, à prendre en compte ce qu’elle a à dire. Parfois, certains la jugent écrasante, parce qu’une telle personnalité laisse des marques, et les plus fragiles, peut-être blessés par cet espace qu’elle prend sans s’en rendre compte, se laissent aller à une certaine forme de rancœur. Elle ne sait pas si elle devrait demander pardon, s’expliquer.

Elle n’a pas le sentiment d’avoir volé quoi que ce soit. Elle se contente d’être la sorcière qu’elle a choisi d’être.

Ses 15 ans, l’année de la consécration.

L’entrée dans le lycée tant convoité.

Le CV déjà chargé d’éloquence.

La régularisation.

C’est un éclat brut aussi lumineux qu’un diamant. Une porte ouverte sur le monde, ce qu’on peut encore y découvrir, la possibilité de s’y mouvoir avec plus d’aisance. La régularisation, pour elle ainsi que pour Gisèle. La possibilité, sans que plus aucun doute soit permis, de clamer Je suis française, Nous sommes françaises. Pour Karelle, c’est la promesse des études, des combats politiques si elle le souhaite. Une part d’elle hésite entre les planches et le prétoire, entre le costume d’une comédienne et la robe d’une avocate. Pour Gisèle, c’est la possibilité, dès les jours qui suivent, de pouvoir s’inscrire à des organismes, de prétendre à un emploi, d’habiter son propre appartement, sans les tupperwares des autres, sans le linge sale des autres, sans l’hygiène et la nourriture des autres. Liberté, liberté chérie, jamais un mot n’a embrassé tant de contours, tant de reliefs, brillé de tant de couleurs changeantes aux multiples facettes. Les aides de l’État, oui, enfin, un travail, surtout. Faire quelque chose de ses dix doigts.

Gisèle frappe à toutes les portes, ne recule devant rien.

Jadis, elle a connu l’indépendance d’une petite boutique de vêtements qui n’appartenait qu’à elle. Jadis, elle a connu l’amour du travail bien fait et la fierté d’être sa propre patronne. Tout cela n’est plus que cendres d’un passé que l’on sait révolu, cendres d’un pays qui était le sien, d’une langue qui était la sienne, d’une monnaie qui était la sienne. Gisèle est un phénix qui ne renaît pas tout à fait dans les mêmes cendres. Qu’importe. Elle fera le ménage, elle fera la cuisine. Elle donnera aux autres la propreté dont elle n’aura pas bénéficié dans quelques hôtels dont elle n’oubliera jamais le nom. Elle astiquera chez les autres ou cuisinera dans les cantines, en se disant que la dignité qu’elle y trouve ne sera pas perceptible par tous. La dignité change de curseur en fonction des endroits où l’on naît, où l’on habite. Être né quelque part, voilà ce qui change tout. Les critères d’appartenance ou de non-appartenance, ceux d’ancrage ou de déracinement, la foi en l’histoire de sa patrie ou la découverte des traditions de son pays d’adoption. Tout cela se heurte et se cogne dans l’esprit de Gisèle et de Karelle qui ont déjà vécu tant de choses.

L’OQTF semble loin, désormais.

Elles sont là et elles y restent. Déterminées, travailleuses, taillées dans le sourire de leur éternelle bonne humeur.

Le plus beau cadeau lié à leur régularisation, Gisèle et Karelle le reçoivent quelques semaines après. Ce cadeau, c’est Pharel.

En pensée, Pharel n’a jamais été loin. Il a suivi chacune de leurs démarches, prié pour elles, pleuré, espéré. Il a souffert de cette incapacité à les réconforter, à mener cette épuisante bataille à leurs côtés. L’idée de se rendre en France pour abolir cette distance qui l’empêche d’être un père et un mari est un baume à ses yeux. Enfin, il peut respirer le même air qu’elles, se promener à leurs côtés, savourer le temps qui passe en compagnie des êtres aimés. Être assuré de la bonne santé de sa fille. Embrasser sa femme. Enfin. La serrer dans ses bras et croire un instant qu’il n’aura plus jamais à relâcher son étreinte. Il sait que leur temps est compté, cette vie à trois est un leurre qui ressemble à une parenthèse enchantée. L’illusion est précieuse : le quotidien d’une famille qui se retrouve et s’apprivoise après tant de temps et de kilomètres. Il profite autant qu’il le peut, ne demande rien, se coule dans cet univers qu’elles ont façonné, prend la place qui lui est destinée et savoure les plaisirs simples que procure ce mot : famille.

Gisèle a longuement préparé cette visite pour rendre son mari le plus fier possible. Elle l’a fait étape par étape. Régler le volet financier puisqu’elle peut enfin bénéficier des aides de l’État qui vont lui permettre de souffler et de reprendre des forces pour le combat final : un emploi. Ensuite, se mettre à la recherche du bien le plus précieux que sa fille et elle puissent posséder : un appartement. Un lieu bien à elles. Sans prétention. Sans partage. Sans compromis. Quelques mètres carrés qui n’appartiennent qu’à elles.

Gisèle ressent un tel bonheur à l’idée d’accueillir son époux dans ce qu’elle nomme son chez-elle. C’est à présent que la vie peut vraiment commencer.

Karelle, elle, jubile, respire, se redresse. Ses épaules touchent le ciel. À l’idée que sa vie française s’épanouisse s’ajoute l’allégresse de revoir son père et d’entendre sa voix chaude et rassurante sans passer par le voile d’un téléphone.

Elles décorent leur appartement à leur goût ; elles y disposent leur vaisselle, leurs couvertures, leurs bibelots variés, les livres de Karelle, leurs lits, leur réfrigérateur. Cet épanouissement matériel fait partie de leur réussite. Karelle sourit quand elle songe à ce concept : privilégier le spirituel au matériel. C’est un concept qui se défend quand le manque ne s’est jamais installé dans notre vie. Pour certaines personnes, avoir est aussi nécessaire qu’être, et il n’est pas un homme pour les juger.

C’est en allant chercher son époux à la gare que Gisèle mesure le chemin parcouru. Quelques années plus tôt, cette gare lui semblait immense, inaccessible, hostile. Aujourd’hui, c’est à elle de jouer les guides touristiques et d’accueillir son mari avec tout l’amour et le respect qu’il mérite.

— Viens près de moi, que je te regarde !

Pharel encadre le visage de sa fille avec ses mains et la contemple longtemps. Qu’elle est belle, avec ses longues tresses et son large sourire surmonté de fossettes. Elle a tellement grandi, ce n’est plus une petite fille. Cette image de son enfant le ravit autant qu’elle le brise ; c’est là qu’il mesure le temps qui passe et ne se rattrape pas.

— Il paraît que tu es brillante !

Karelle est fière de plaire à son père, de lui montrer qu’elles ont été plus fortes que la vie et que tout commence à rentrer dans l’ordre. Chaque élément de leur existence retrouve la bonne place qui lui était destinée.

Gisèle dépose les plats sur la table et Pharel l’attire vers lui. De ses deux bras, il enlace les hanches de sa femme et la remercie pour le repas. Gisèle se penche et embrasse le front de son époux, sa paume plaquée contre sa joue droite. Cette intimité stupéfie Karelle. Les années passent et rien ne change. Les deux époux se sont quittés la veille, c’est une évidence. L’intimité n’a pas cédé la place à la pudeur, les années passent et ne font pas d’eux des étrangers. Ces retrouvailles rendent Karelle confiante pour l’avenir. Quand sa mère rentrera au pays – car Karelle sait que les vieux jours de sa mère ne se feront pas en France – elle ne sera pas une amie de longue date dans le cœur de son mari, elle sera l’épouse.

Tout est là.

Tout est à sa place.

Rien n’est déconstruit.

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