Les chemins d'exil et de lumière

Céline Lapertot · Chapitre 4 sur 26

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Les chemins d'exil et de lumière

Ouverture 1

Karelle aime venir en avance sur les plateaux de tournage ou les coulisses d’une scène de théâtre. Elle prend le temps d’observer les lieux, les décors, les petites attentions discrètes qu’on glisse près de la coiffeuse, pour elle. Karelle aime être parmi les premiers à se rendre sur place, à se mouvoir dans cet univers pour lequel elle s’est battue. Ce soir, à la Comédie-Française, elle joue Phèdre, son premier amour littéraire.

Ce soir, elle joue Phèdre.

Dans sa loge, le nez collé un bref instant au miroir, elle se souvient du jour où elle en a appris les mots au collège, où, prenant conscience de sa valeur et se lançant pour la première fois dans un concours d’éloquence, elle a lu à haute voix la déclaration de Phèdre à Œnone. Cet amour perdu d’avance, cet aveu de honte qui contient en lui-même le meurtre et le suicide. Comment ne pas être éblouie à 15 ans, quand les mots tout à coup prennent cette place insoupçonnée qu’ils ne rendront jamais. Karelle savoure le silence des locaux presque vides ; c’est le moment choisi, le moment rêvé, durant lequel elle calcule les kilomètres parcourus, le poids des êtres et des décisions à prendre, la froideur des nuits où il n’a fallu compter que sur son espérance. Elle aime cette dilatation des heures où les secondes s’égrènent avec lenteur, et lui laissent le temps, presque chaque soir, de se dire, Je suis Karelle Dia, Congolaise à l’âme d’argile, au souffle aussi fort que la guerre de mon pays, je suis un roc, la scène est ma patrie.

Karelle s’installe dans sa loge. Ce soir, elle portera un simple voile de coton blanc, parce que Phèdre est la pénitente, Phèdre est l’amante ignorée, la femme perdue qui se moque d’un joli bracelet au poignet, des robes tapageuses qui frapperaient comme une gifle sa beauté si vaine en cet instant. Elle a ôté les tresses de ses cheveux : elle les veut crépus et presque abandonnés, puisque Phèdre s’abandonne, et entache son nom de la plus vile des trahisons : la condamnation de l’homme qui ne l’aime pas, celui qu’elle aurait dû aimer comme un fils, non comme un homme.

Karelle se sent prête, elle ne l’a jamais autant été.

Elle a la certitude qu’elle va tout donner, qu’elle va pleurer, s’étrangler devant ce public qu’elle a tant espéré, se griffer le visage et le ventre, elle sait – c’est une évidence – que sa carrière commence. Elle ébouriffe ses cheveux, elle les veut en pleine tourmente, parce que la tragédie, quand elle est jouée avec amour et avec précision, est magnifique de chaos. Ça la fait sourire : elle se souvient avec émotion d’un des sujets d’éloquence à défendre au collège, il y a de cela dix ans : Y a-t-il de la beauté dans la destruction ?

Bien sûr que oui, ne peut-elle s’empêcher de répondre à haute voix, en revivant cette époque cruciale.

Bien sûr que oui, prononce-t-elle en se frottant les yeux avec énergie, parce qu’elle les veut humides et gonflés. Elle sera malade, sur scène, malade et triste à en crever (ce qu’elle aura à jouer à la fin de la pièce). C’est ainsi qu’elle se veut en Phèdre, qu’elle se voit en Phèdre. Le corps d’une comédienne est le lieu de toutes les souffrances, de toutes les jouissances. Elle a connu les conquêtes difficiles, les jours où il ne fallait compter que sur sa volonté et celle de sa mère, pour survivre, et appeler ça vivre. Son corps est un matériau dans lequel elle puise chaque jour ; c’est un diamant brut qui la rend unique, c’est son talent, sa force vitale. Le choix des mots qu’elle fait naître avec volupté dans sa bouche habituée à déclamer, depuis qu’elle est en classe de troisième.

Karelle froisse un peu sa robe légère, son voile de coton blanc, froissé autant que l’âme de Phèdre. Elle s’abîme consciemment et avec tendresse, pour les besoins du rôle. En tapotant ses joues, elle se contemple encore dans le miroir et se dit Je suis Karelle Dia, congolaise, enfant de la République française, éloquente, forte en gueule, que mon courage soit mon talent. Elle se souvient de la jeune fille de 15 ans qui devait prononcer son discours en déclamant la passion de Phèdre. Elle avait recherché sur YouTube les traces des plus grandes qu’elles, les puissantes, dont une Dominique Blanc aux beaux yeux sombres et prête à la dévastation. Comme ça l’avait éblouie. Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

Oui, brûler, d’une passion peu commune, celle des mots, que l’on hurle, que l’on murmure, que l’on chante, que l’on griffonne, entre deux tasses de café tiède. Elle a en mémoire le courage qu’il lui a fallu pour entrer au Conservatoire, vaincre les stéréotypes, faire transpirer sa peau de tout le talent dont elle dispose, jusqu’à en faire oublier sa couleur. Entrer dans la lumière, parce qu’on s’est fait une promesse, à soi et aux autres : épouser la vie. Toutes les vies. Toutes celles qu’on aurait à vivre, des succès aux dégringolades, des chagrins d’amour aux ivresses réciproques. Tout vivre.

Tout écrire et tout déclamer, sur scène.

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