Les chemins d'exil et de lumière
Ouverture 4
Pharel s’est déplacé d’Ouganda par hasard, y a rencontré Gisèle. Grande, port de tête impeccable, pieuse, discrète, femme de caractère. Ce jour-là, Kampala épouse Kinshasa dans le cœur de deux jeunes êtres qui ne se soucient ni des frontières, ni de l’or, ni du diamant.
Chaque jour, les pêcheurs s’empoignent pour quelques poissons le long du lac Albert, lieu de représailles entre Ougandais et Congolais. Congo, terre de promesses, où le sol regorge de minéraux et de diamants, où l’eau offre tant de poissons qu’on ne songe plus à réguler la pêche ; terre de tumulte où il faut choisir son camp, entre les rames, les pioches et les barques.
Chaque jour, on se tue, on se pille, on se crache à la figure, pour un peu plus de colombo, de tantalite et de niobium. Les Congolais se meurent, perdent de vue le cobalt et le coltan, s’agenouillent devant la faillite de leurs entreprises, quand tant d’autres nations viennent plonger les mains dans leurs richesses. Les revendications sont territoriales et financières. Le cœur des hommes ne s’y trompe pas, pas plus celui de Pharel que celui des autres, d’ailleurs. On en veut plein les poches, on veut la richesse, la prospérité. Puisqu’on ne l’a pas chez soi, on prend ce qu’il y a chez les autres. C’est notre droit précieux, qui se cache derrière la politique et l’hypocrisie de nos langages. Gisèle la Congolaise aime Pharel l’Ougandais, et il n’est rien, pas même une arme entre les mains, pour les empêcher de se marier.
Mais voilà, leur union ne peut rien contre la guerre. Dieu a les mains liées devant la folie des hommes éblouis par les pierres précieuses, éblouis par les mines au fond desquelles de jeunes gosses aux côtes proéminentes ramassent en pleurant de quoi fabriquer des batteries de téléphone. Elles sont des dizaines à plier sous le poids d’un homme qui s’allonge entre leurs cuisses maigres de petites filles, ils sont des dizaines à plier sous le poids de sacs plus lourds les uns que les autres, et qu’on charge sur leurs épaules décharnées d’où surgissent deux omoplates aussi saillantes que des os mis à nu.
Pharel aime Gisèle, et lui, l’Ougandais, ne voit pas pourquoi il devrait faire la guerre au pays de sa bien-aimée.
Il joue le jeu de la guerre dans les premiers temps. Il espère réussir à maintenir la paix. Il croit en sa capacité d’action, Pharel. Il n’a jamais été naïf et sait que les ordres qu’il reçoit sont dictés par l’argent qui domine le monde, et que la conquête du pouvoir est un puissant élixir. Posséder les terres, posséder les pierres, posséder les eaux, posséder tout ce petit monde autour de nous, s’assurer que les bouches sont tendues vers nous, de prières et de faim, de soif d’or et de soif d’eau. J’ai soif, dit la petite fille, mais les armes ne donnent pas d’eau, elles tuent. Qui pourrait croire qu’elles aident à donner la vie. Pharel temporise parce qu’il veut pacifier les mémoires et les corps, tendre un fil entre les âmes ougandaises et congolaises. Il refuse qu’on lui reproche sa naïveté, son manque de clairvoyance. C’est que Pharel a ses partisans, prêts à basculer doucement dans la rébellion, prêts à assumer le poids des mots et des armes. Remuer le couteau dans la plaie, cela veut-il forcément dire enfoncer pour de bon le couteau dans la paix.
Broyer les os de toute l’Humanité, 1 si vis pacem para bellum ; il a tant détesté cette citation qu’il la fait sienne, à présent, pour le principe.
C’est ainsi, il l’a compris, son frère en est persuadé, les soldats ougandais doivent se rebeller, comploter s’il le faut, pour que les puissances comprennent, pour qu’elles entendent : nous ne voulons pas coller nos armes sur les tempes de nos frères et de nos sœurs. Nous ne voulons pas pleurer sur des tombes que nous aurions pu tout aussi bien creuser de nos mains, à cause de notre lâcheté, de nos renoncements, de cette résignation qui nous condamne.
Il s’illusionne tant qu’il peut.
J’ai tendu des fils de clocher à clocher, voilà ce que chante sa bien-aimée. Et il l’aime aussi pour sa culture et sa clairvoyance, son éducation et sa lumière. Il veut bien tendre des fils entre les voûtes célestes qui séparent Rwandais, Congolais et Ougandais, mais cela ne se fera pas sans drame. Doit-il prévenir l’épouse qu’il faudra se préparer à l’éventualité. Il ne mettra rien derrière ce nom ; éventualité. Voilà. Pas de compléments. Juste une ombre qui plane sur nos projets. C’est toujours quand on veut être remarquable, et agir de manière à se regarder dans la glace avec respect, que la mort nous frôle. Il pèse le pour et le contre : parce qu’il a dans son sac deux êtres chers qu’il ne voudrait pas voir disparaître : Gisèle et Karelle. Mais il se demande. Va-t-il passer le reste de sa vie ainsi, à laisser aller ses jambes entre deux patries, entre deux amours irréconciliables. Vivre entre guerres et représailles jusqu’à ce que sa propre fille soit en âge de se marier et de devenir mère. Que fera-t-il alors, que décidera-t-il. Décider pour soi, c’est aussi décider pour les autres. Pharel ne sait pas que le destin de Gisèle et de Karelle sera tout autre. Il ignore encore, lorsqu’il songe à son complot, que Karelle, un jour, sera une femme admirée pour sa beauté et son talent, mais dans un autre pays que le sien, et qu’elle fera sien.
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