Les grammairiens

Laurent Vallance · Chapitre 3 sur 13 · partie 1/5

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Les grammairiens

1. Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

1 Présentation du corpus, des auteurs

 

et de la langue

 

On se propose ici d’étudier les « grammairiens » italiens de la Renaissance face à « leur » langue. C’est là une formule commode mais générale, qui mérite d’être précisée : qui sont donc ces grammairiens et de quelle langue s’agit-il ? Voyons d’abord comment est constitué notre corpus, en passant en revue les titres qui le composent et leurs auteurs, la langue que ceux-ci disent présenter et dans laquelle ils écrivent et le problème de leur origine.

 

1.1 Des œuvres et des auteurs

 

Voici un tableau chronologique qui présente la répartition des œuvres gram-maticales italiennes de la Renaissance décennie par décennie. Entre paren-thèses, les grammaires non imprimées à l’époque ; entre crochets, celles impri-mées mais non étudiées ici.

 

T1. Chronologie décennie par décennie des œuvres étudiées.

 

date titre auteur

15 e s. 1 (Grammatichetta, v. 1440) L. B. Alberti 1511– 2 Regole grammaticali della volgar lingua, 1516 G. F. Fortunio 1520 [Osservationi in volgar Grammatica sovra l’Ameto] 1520 G. Claricio 1521– 4 Compendio di la volgare grammatica, 1521 M. Flaminio 1530 [Alcune menomissime osservationi in volgar Grammatica

sovra l’Amorosa Visione] 1521 G. Claricio Libri della Volgar lingua, 1525 P. Bembo Dubbii grammaticali, Grammatichetta, 1529 G. G. Trissino

1531– 4 La grammatica volgare trovata ne le opere di Dante, 1540 di Francesco Petrarca, di Giovan Boccaccio di Cin

da Pistoia di Guitton d’Arezzo, v. 1530 (éd. 1539) T. Gaetano La Grammatica Volgar dell’Atheneo, 1533 M. Carlino [Grammatica, 1536] A. Acarisio [Gramatica, 1536–1541] B. Varchi

1541– 7 Grammatica, 1543 A. Acarisio 1550 Regole osservanze, et avvertenze sopra lo scrivere

correttamente la lingua volgare Toscana in prosa

in versi, av. 1544 (éd. 1545) P. del Rosso Grammatica, av. 1544 (éd. 1560) G. Camillo

 

https://doi.org/10.1515/9783110427585-002

22 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

date titre auteur

Regole grammaticali, non meno utili, che necessarie

a coloro, che dirittamente scrivere, ne la nostra natia

lingua si dilettano, 1545 J. Gabriele Fondamenti del parlar Thoscano, 1549 R. Corso Avertimenti sopra le regole Toscane con la Formatione

de Verbi, variation delle voci, 1550 N. Tani Osservationi nella volgar lingua, 1550 L. Dolce

1551– 4 Regole della lingua fiorentina, 1552 P. F. Giambullari 1560 (Regole della lingua thoscana, 1553) M. Florio

Le osservazioni grammaticali e poetiche della lingua

italiana, 1555 Matteo Il paragone della lingua toscana et castigliana, 1560 G. M. Alessandri

1561– 7 Giunta fatta al ragionamento degli articoli et de verbi 1570 di messer Pietro Bembo, 1563 L. Castelvetro

De’ Commentarii della lingua italiana, av. 1566 (éd. 1581) G. Ruscelli [Delle frasi toscane libri 12, 1566] S. da Montemerlo

[Institutioni grammaticali volgari e latine a facilissima intelligenza ridotte, 1567] O. Toscanella [Regole della thoscana lingua, 1568] V. Menni [Le Prose ridotte a metodo, 1569] M. Flaminio [Regola della lingua thoscana, 1570] G. Labella

1571– 4 [Regole de la lingua toscana con brevità, chiarezza 1580 e ordine raccolte, 1572] G. da San Demetrio

(Grammatica de la Lingua Italiana, v. 1575) A. Citolini [Regole volgari in dialogo, 1575] B. Bini (Regole della toscana favella, v. 1576) L. Salviati

1581– 1 Degli Avvertimenti della lingua sopra’l Decamerone. 1590 Volume primo, 1584 ; Del secondo volume degli

Avvertimenti della lingua sopra il Decamerone, 1586 L. Salviati

 

On remarque que c’est dans le tiers central du siècle que les grammaires sont les plus nombreuses, en particulier dans la décennie 1541–1550 (7), et dans celles qui précède (4) et qui suit (4).

L’origine des auteurs de notre corpus est des plus variées, comme on le constate ci-après en regardant leur lieu de naissance – même si cette donnée n’est pas toujours significative ni déterminante, car certains ont beaucoup voyagé, faisant leurs études ou exerçant leur métier dans d’autres villes que celle où ils ont vu le jour. Les voici néanmoins avec leurs dates, pour permettre au lecteur de les situer un peu mieux. Giovan Francesco Fortunio (146?–1517)

1.1 Des œuvres et des auteurs 23

 

est frioulan, comme Giulio Camillo dit Delminio (1485?–1544), né peut-être à Portogruaro ; élève de Delminio, Alessandro Citolini (v. 1505–ap. 1582) est natif de Serravalle en Vénétie, aujourd’hui Vittorio Veneto, comme Marcantonio Fla-minio (1498–1550) ; Pietro Bembo (1470–1547), Nicolao Liburnio (1477–1557), Iacomo Gabriele (1510–1550?) et Lodovico Dolce (1508–1568) sont vénitiens ; Giovan Giorgio Trissino (1478–1550), de Vicence ; Rinaldo Corso (1525–1582?) est né à Vérone (mais a grandi à Correggio près de Modène) ; Alberto Acarisio (1497?–1544) est natif de Cento, en Emilie, entre Ferrare et Modène, et Lodovico Castelvetro (1505–1571), de Modène ; Matteo (1494–1556) est piémontais ; Gio-vanni Mario Alessandri (1507–1585?), d’Urbino, dans les Marches, Girolamo Ruscelli (1518–1566), de Viterbe, et Tizzone Gaetano (v. 1490–1531?) de Pofi, dans le Latium. Marcantonio Carlino (14??–ap. 1533) est probablement napoli-tain. Outre Leon Battista Alberti (1404–1472) né en exil à Gênes, les grammai-riens toscans sont Pier Francesco Giambullari (1495–1555), Benedetto Varchi (1503–1565), Paolo del Rosso (1505–1569) et Lionardo Salviati (1539–1589), tous florentins, Michelangelo Florio (v. 1510–1573), originaire de Sienne, et Nicolò Tani (?–155?) né à Borgo San Sepolcro, près d’Arezzo.

Les premières tentatives pour établir les règles de la langue littéraire ita-lienne sont le fait d’écrivains extérieurs à la Toscane. 1 Sans doute la question les intéresse-t-elle davantage, et profitent-ils de l’inactivité des Toscans pour oc-cuper le champ laissé libre. Dans l’exploration et la constitution de ce nouveau domaine de savoir, les grammairiens originaires du nord-est de l’Italie en parti-culier ont joué un rôle de pionniers – ils sont les seuls jusque 1530 – et pris une place prépondérante eu égard à la production grammaticale du 16 e siècle dans son ensemble – puisque leur nombre s’élève à près d’une quinzaine, dont une douzaine pour la Vénétie et le Frioul, ce qui est aussi remarquable qu’intrigant. Ce phénomène, trop massif pour être uniquement l’effet du hasard, est une curiosité historique difficilement explicable. Tout juste peut-on noter que la République de Venise était alors, avec le Duché de Toscane, la première puis-sance économique italienne, l’un des Etats les plus influents en Europe (grâce à ses colonies en Méditerranée) et les plus ouverts sur l’extérieur (que l’on

 

1 Certains même étrangers, comme J.-P. de Mesmes, auteur en 1548 de La Grammaire italienne composée en françois, la première du genre, devenue en 1567, toujours à Paris, La Grammaire italienne composée en françois pour l’intelligence des deux langues, ou W. Thomas, qui publie à Londres en 1550 Principal rules of the Italian grammer. Le premier dictionnaire français-italien édité est le Petit vocabulaire en langue françoise et italienne en 1578. En Italie, par contre, il faut attendre 1625 pour disposer d’une grammaire du français rédigée en italien, La grammatica italiana per imparare la lingua francese composta da Pietro Durante Francese Utilissima per tutti quelli che saranno studiosi di detta lingua : voir le Repertorio cronologico de Mormile (1989, 215–219).

24 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

pense à la fameuse diplomatie vénitienne) : on peut supposer que la connais-sance de la principale langue de culture de la péninsule – et donc son appren-tissage et son enseignement – était particulièrement importante pour l’admi-nistration vénitienne et les habitants de la Sérénissime.

Hormis Alberti, dont la vie s’inscrit entièrement dans le 15e siècle, et qui précède de trois générations les plus âgés de ses successeurs, l’ensemble se divise en deux groupes égaux ou à peu près : dix grammairiens (onze si l’on y inclut Tani) sont nés dans le dernier tiers du 15e siècle et ont vécu à cheval sur le siècle suivant, onze (ou douze) ont vécu entièrement au 16e siècle. Fortunio, Bembo, Trissino et Carlino – auteurs des quatre premières grammaires ita-liennes imprimées (compte non tenu de Flaminio et de son résumé de la gram-maire de Fortunio, de 1521) –, ainsi que Liburnio et Valeriano, sont nés assez tôt pour avoir reçu leur formation de base encore au 15e siècle, et être considé-rés comme des écrivains d’une autre époque. 70 à 75 ans séparent la naissance du premier (Fortunio) et du dernier (Salviati), soit quelques années de plus qu’entre Alberti et Fortunio. Les premiers grammairiens nés au 16e siècle (Var-chi, del Rosso, Castelvetro, Citolini, Alessandri) ne peuvent guère avoir de sou-venirs de l’événement que fut la publication de la grammaire de Fortunio ; trois, Ruscelli, Corso et Salviati, sont même nés après 1516.

Ajoutons, en passant, qu’un certain nombre sont des clercs ou membres de congrégations religieuses, ce qui n’est pas si étonnant, l’Eglise conservant encore pratiquement le monopole de l’instruction : outre le cardinal Bembo, Alessandri, évêque d’Oppidum, de Milet et de Saint-Marc, Corso, entré dans la carrière ecclésiastique en 1567, inquisiteur apostolique et successivement évêque de Strongoli, Policastro, Malte et Chypre, et Tolomei, évêque de Corsola puis de Toulon ; Giambullari, chanoine de la basilique San Lorenzo à Florence et Liburnio, mort chanoine de Saint-Marc ; Florio, franciscain, converti au luthé-ranisme, devenu pasteur à Soglio, et Borghini, bénédictin, qui refusa l’archevê-ché de Pise pour ne pas laisser sa bonne ville de Florence… Pour davantage d’informations sur tous les auteurs, se reporter aux notices biographiques (Annexe 6).

 

1.2 Ce que disent les titres

 

Le nom même de grammatica ou l’adjectif grammaticale figurent dans le titre d’une petite moitié seulement des ouvrages analysés, dix exactement (sans compter la Grammatichetta d’Alberti, dont on ignore le titre original) : Regole grammaticali della volgar lingua de Fortunio et Compendio di la volgare grammatica de Flaminio (sous-titré Regole brievi della volgar grammatica), la Grammatichetta de Trissino, La grammatica volgar dell’Atheneo de Carlino, La

1.2 Ce que disent les titres 25

 

grammatica volgare trovata ne le opere di Dante, di Francesco Petrarca, di Gio-van Boccaccio di Cin da Pistoia di Guitton da Rezzo de Gaetano, Vocabolario, grammatica et orthographia de la lingua volgare d’Acarisio, la Grammatica de Delminio, Regole grammaticali non meno utili, che necessarie a coloro, che dirit-tamente scrivere, ne la nostra natia lingua si dilettano de Gabriele, Le osserva-zioni grammaticali e poetiche della lingua italiana de Matteo, la Grammatica de la Lingua Italiana de Citolini.

Le nom qui revient le plus souvent dans les titres (8 fois, contre 7 pour grammatica) est regole (règles), parfois d’ailleurs joint à grammaticale. Outre les traités de Fortunio, Flaminio et Gabriele déjà cités, il figure dans les Regole osservanze, et avvertenze sopra lo scrivere correttamente la lingua volgare Tos-cana in prosa in versi de del Rosso, les Avertimenti sopra le regole Toscane con la Formatione de Verbi, variation delle voci de Tani, les Regole della lingua fiorentina de Giambullari, les Regole della lingua thoscana de Florio, et les Regole della toscana favella de Salviati.

Parmi les titres qui ne comportent ni grammatica(le) ni regole, plusieurs, à commencer par les livres Della Volgar lingua de Bembo, et la critique qu’ils ont inspirée à Castelvetro, Giunta fatta al ragionamento degli articoli et de’ verbi di Messer Pietro Bembo, De’ Commentarii della lingua italiana de Ruscelli et Degli Avvertimenti della lingua sopra’l Decamerone de Salviati se présentent comme des essais ou des traités sur la langue. Sous un titre peu contraignant, l’auteur a la main plus libre pour parler de choses et d’autres et le lecteur peut s’attendre à trouver un texte moins spécialisé qu’une grammaire ou moins limité que des « règles ». Tel est aussi le cas des Osservationi nella volgar lingua de Dolce.

Enfin, les Fondamenti del parlar thoscano de Corso, qui prétend révéler les bases mêmes sur lesquelles est fondée la langue toscane, et Il paragone della lingua toscana et castigliana d’Alessandri, qui propose une grammaire compa-rée sans précédent, annoncent chacun à sa manière un ouvrage ambitieux, qui s’avère à la hauteur de leur titre.

 

1.2.1 Regole ou grammatica…

 

Grammatica 2 , mot technique et savant de la tradition érudite antique, annonce un ouvrage plus abstrait ou plus théorique, un exposé organique ou systéma-tique, présentant un ensemble de règles complet, cohérent et structuré. Regole

 

2 Comme le rappelle la déclaration liminaire d’Alberti, qui définit son « opuscule » ainsi : « Qual cosa simile fecero gl’ingegni grandi e studiosi presso a’ Gr aeci prima, e po’ presso de ẻ Latini; et chiamorno queste simili ammonitioni, apte a scrivere e favellare senza corruptela, suo nome, Grammatica » (1).

26 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

en titre, plutôt que le grand mot de grammatica, apparaît comme un choix plus modeste et plus concret, qui laisse imaginer un nombre fini de règles simple-ment rassemblées en une sorte de catalogue, dont la longueur est vite vue et que l’on suppose ordonné, de manière plus ou moins pratique. Sinon toutes les règles, du moins les règles les plus importantes ou les règles essentielles, voire seulement un certain nombre de règles, un choix de règles effectué par l’auteur. L’exemple le plus typique est fourni par Fortunio :

 

« Le parti della volgar grammatica; cosi bastevoli per cognitione di lei, come necessarie:

sono quattro. Nome, Pronome, Verbo, Adverbio. Di ciascuna delle quali Regolatamente ra-

gionar intendendone; dal nome pigliando principio, dico

La prima Regola del nome essere; che li nomi […] » (1/1), « La seconda regola sara; che li

nomi […] La terza adunque regola, dalle due preposte nascente fia tale; che li nomi […] »

(3/28 et 32), « La quarta regola sara; che li nomi adiettivi […] La quinta et ultima regola del

nome sia; che molti nomi […] » (4/43 et 46).

 

Et ainsi de suite : toute la grammaire est une séquence de règles numérotées concernant successivement les noms, les pronoms, les verbes (cinq règles pour chacun) ; seule la quatrième partie sur les adverbes (parties invariables) n’est pas ordonnée en règles. Les ouvrages successifs intitulés Regole ne sont toute-fois pas si clairement structurés.

Le mot regole, mis en avant dans les titres, révèle un fait important : il montre que, au début du 16e siècle, le caractère régulier de la langue vulgaire est désormais communément admis – même s’il reste encore quelques scep-tiques, par exemple Liburnio.3 Le temps n’est plus où Leonardo Bruni et Bion-do Flavio en débattaient avec acharnement et où Alberti devait en apporter la démonstration. 4 L’exemple de la première grammaire imprimée de l’italien est éloquent. La préface est intitulée Agli studiosi della regolata volgar lingua Gio-vanni Francesco Fortunio. D’emblée, la langue vulgaire est posée comme « ré-glée », c’est-à-dire régie par des règles, que l’on peut étudier (et apprendre par l’étude), des règles que l’on peut également énoncer et rassembler pour constituer une grammaire, comme l’affirme ensuite le titre du traité grammati-cal proprement dit : Delle regole della volgar grammatica, où les deux termes coexistent exceptionnellement. Seulement implicite dans l’épithète de regola-ta, l’existence de règles est maintenant déclarée. Inhérentes à la langue vul-

 

3 Qui de fait n’a pas écrit de grammaire et en 1521 dans ses Vulgari elegantie souligne de manière poétique la difficulté, en bien des points de la langue, de « déterminer des raisons fermes » : « Ma chi presume in molte cose della vulgar lingua saper assegnare firme ragioni: colui puo ancho assicurarsi nel sereno della tacita notte poter sanza errore noverare le vaghe stelle dell’alto cielo » (47). Scepticisme dont se fait l’écho l’un des personnages de la grammaire de l’Atheneo (5v ; voir citation à l’appel de n. 47).

4 Sur ce débat, Tavoni (1974) et Patota (2003, XXIII–XXX et LV–LIX).

1.2 Ce que disent les titres 27

 

gaire, elles n’en sont pas pour autant inséparables : elles ne restent pas piégées dans la gangue du langage, virtuelles ou insaisissables, mais peuvent en être tirées et accéder à une réalité objective. Enfin, les deux sections de l’ouvrage sont réunies sous un titre d’ensemble qui synthétise parfaitement les deux sous-titres : Regole grammaticali della volgar lingua. On peut admirer l’art et la manière dont les différents termes sont croisés : avec quelle subtilité Fortunio varie son thème en insistant sur l’idée de « règle », mise en exergue dans cha-cun de ses titres, et répétée d’emblée dès la deuxième phrase de la grammaire, dans la présentation sommaire du plan.

La régularité de la langue littéraire italienne trouve son expression la plus étonnante quatre décennies plus tard chez Dolce, qui la désigne sous le nom de « Langue Réglée » avec deux majuscules : « Ma qui dee avvertir lo studioso osservatore della Regolata Lingua, che alcune de somiglianti vogliono sempre las-ciarsi intere, a troncarsi, sconciamente si peccarebbe » (14v). Faire de la langue vulgaire la langue réglée, que ce serait un « péché » de ne pas respecter, voilà qui est assez hardi, puisque naguère seul le latin pouvait prétendre à un tel titre.

Justement parce qu’il est plus élevé, les auteurs emploient souvent le nom grammatica au fil des introductions pour définir leur ouvrage, même lorsqu’il est absent du titre. Alberti le premier, et solennellement (comme on l’a vu), puis Fortunio : « che dunque pensar di me si deve che non solo con alcuno appresta-mento di parole ornate, ma con quali mi sono occorse, questo principio di mia nova grammatica vi ho porto » (a3v/20). Dans la dédicace Ala Illustris. Eccelltis. Donna Dorotea di Gonzaga Marchesana di Botonto, Libero Gaetano définit l’ou-vrage de son cousin, qu’il publie en 1539, comme une « grammaire vulgaire » : « Dopo molti anni é piaciuto a colui che po il tutto di farmi pervenire ne le mani questa volgare grammatica » (1v). De même Dolce dans ses Osservationi nella volgar lingua : « Ma lasciando hoggimai questo discorso da parte, vegniamo alla nostra Grammatica » (9v), ou encore Ruscelli à la fin du premier livre de ses Commentarii della lingua italiana consacré à des généralités sur les langues : « Nel seguente Libro comincierò con l’aiuto di Dio à scrivere i precetti Grammatica-li » (71) ; et d’ajouter : « Ora venendo alle regole, alla grammatica, diremo, doversi primieramente discorrere intorno alle parti di questa lingua » (72).

En somme, si seule une minorité d’œuvres étudiées prétendent littérale-ment au titre de grammaire, toutes sont, dans une mesure variable, des traités grammaticaux.

 

1.2.2 … della lingua volgare

 

Impossible de ne pas le remarquer : un autre mot apparaît constamment dans les trois titres de Fortunio, l’adjectif volgare. Cette itération est tout aussi im-portante : Fortunio, dans son livre, ne présente pas n’importe quelles règles 28 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

de grammaire, mais des règles de la langue vulgaire. La précision n’a rien d’anodin : elle suffit à transformer un projet sinon banal en un ouvrage pion-nier. Jusque-là, le mot Grammatica ou le syntagme Regulae grammaticales étaient presque toujours accolés à l’adjectif latina ou à la locution latinae lin-guae (exceptionnellement à graeca ou linguae graecae) ; en tout cas, jamais encore on n’avait vu ces expressions accompagnées de l’adjectif uulgaris. A nous qui voyons des grammaires de notre langue maternelle depuis l’école primaire, la chose apparaît insignifiante ; pour les lettrés de l’époque, sans doute, la grammaire de Fortunio fut comme une apparition. On peut vague-ment imaginer la stupeur qu’ils durent éprouver, à l’aune de celle ressentie 444 ans plus tard par Dionisotti à l’avènement en 1960 de la Storia della lingua italiana de Migliorini : « la prima storia della lingua italiana su cui si siano posati i nostri occhi increduli 5 ».

Comme l’emploi récurrent de regole, l’application par Fortunio au nom grammatica de l’adjectif volgare (Delle regole della volgar grammatica) repré-sente une révolution, puisque, depuis le Moyen-Age et jusqu’au 15 e siècle, le latin était à peu près la seule langue à être apprise et enseignée méthodique-ment, au point que grammatica (ailleurs grammere ou grammar) était devenu petit à petit synonyme de 6 latino . En publiant une grammaire de la langue vulgaire, Fortunio infirme définitivement l’équation grammaire = latin, formu-lée au Moyen-Age et transmise pendant des siècles de génération en généra-tion. Elle est effectivement nova, comme Fortunio lui-même la qualifie. Et del Rosso peut écrire dans l’introduction de ses Regole, osservanze et avvertenze que « la grammaire est l’art d’écrire bien et correctement la langue latine ou toscane », c’est égal : « i princípij della Grammatica, ciò è dell’Arte de’l bene, e rettamente scrivere; ò la Latina, ò la Toscana lingua » (A3).

Au début du 16e siècle, volgare est le qualificatif le plus fréquent pour dé-terminer lingua ou grammatica : volgar lingua ou lingua volgare, grammatica volgare ou volgar grammatica sont les expressions qui reviennent le plus sou-vent dans les titres des premières grammaires italiennes, cités plus haut – no-tons que le nom (il) volgare, par contre, n’est jamais employé. Cette prédilec-tion pour l’adjectif volgare, qui apparaît huit fois dans les titres, ne laisse pas de surprendre.

Volgare était, en effet, un qualificatif utilisé à partir du haut Moyen-Age pour désigner, par opposition au latin – langue écrite clairement identifiable, définie et fixée, avec ses règles, ses grammaires, son enseignement, sa littéra-

 

5 Per una storia della lingua italiana (1967, 89–124 : 89). 6 De nombreux exemples pour l’Italie dans Patota (2003, XVIII–XXIII, notamment XXI n. 50). Sur le mot grammatica, Lepschy (1992).

1.2 Ce que disent les titres 29

 

ture –, les langues modernes en gestation, d’usage exclusivement oral, tous ces parlers nouveaux dont on ne savait encore dire au juste ce qu’ils étaient mais seulement ce qu’ils n’étaient pas. Vulgaire était un terme pratique et som-maire pour qualifier ces vernaculaires peu dégrossis, variables d’une région à l’autre, et aux traits distinctifs individuels encore mal établis, et exprimer la seule chose que l’on pût vraiment en dire : qu’ils étaient tout sauf du latin ; en somme, une appellation par défaut.

Or, à la Renaissance, quelques siècles plus tard, la situation a évolué : d’une part, les vulgaires sont de plus en plus utilisés comme langue de commu-nication écrite – d’abord dans des actes administratifs ou des écrits privés puis dans des œuvres littéraires – par une fraction croissante de la population, et ne sont plus seulement les parlers populaires qu’ils étaient à l’origine : persister à qualifier les langues romanes comme l’italien de volgari revient à les mainte-nir dans un statut subalterne par rapport au latin, qui était le leur au Moyen-Age, mais qui ne l’est plus. D’autre part, la morphogenèse des différents vul-gaires, embryonnaires avant l’an mille, s’est poursuivie, ils ont atteint leur ma-turité et leur identité s’est affirmée. La physionomie linguistique de l’Italie, comme des autres pays européens, s’est clarifiée suffisamment pour que l’on puisse, désormais, non seulement distinguer les vulgaires suivant les régions et les définir géographiquement, mais aussi les nommer de manière absolue et non plus par opposition au latin, dont l’usage, parallèlement, régresse à un rythme accéléré. Continuer à parler génériquement de volgare n’est plus adapté à la réalité du temps.

Ce qui étonne le plus, c’est que longtemps cet adjectif soit le seul utilisé. Dans le texte des Regole grammaticali della volgar lingua, le syntagme volgar lingua est précisé tout au plus par des adjectifs esthétiques comme elegante ou tersa 7 . On peut supposer que les tout premiers auteurs, nouveauté historique aidant, emploient le seul adjectif volgare par souci de mieux souligner l’essen-tiel, comme Fortunio. Le cas des Vulgari elegantie de Liburnio est particulière-ment net : il s’agit de faire référence (sans excès de modestie) aux fameuses Latinae elegantiae de Lorenzo Valla (1449, première édition : 1471), tout en s’en démarquant justement quant à la langue. Toscanes, florentines ou italiennes, peu importe : elles sont avant tout vulgaires, c’est-à-dire non latines.

 

7 « Seguendo con la penna non il latino, ilquale have pronontiar diverso, ma talmente, come nella volgar piu tersa lingua li vocaboli siano pronontiati » (Agli studiosi della regolata volgar lingua, a3v/17) ; « oltre che la elegante volgar lingua in loco di teste o ver hora o ver mo non usa adesso » (9v/112). A noter que, en 1509, dans sa demande de privilège aux autorités vénitiennes pour plusieurs œuvres, Fortunio mentionne déjà (en une langue mâtinée de latin) des « regule grammaticale de la tersa vulgar lingua, cum le sue ellegantie et hortografia ». Sept ans plus tard, il a donc jugé bon d’éliminer l’adjectif tersa au moins du titre.

30 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

A mesure que le temps passe, cette valeur devrait s’estomper. Surtout que la simplicité de cette opposition binaire est trompeuse, car, si le mot latin con-serve un signifié à peu près identique au cours des âges non seulement à tra-vers toute l’Italie mais dans toute l’Europe, et constitue donc un pôle stable, son antonyme, le vulgaire entendu comme non-latin, est lui partout différent, de sorte qu’il n’y a pas une opposition, mais toute une série, pratiquement innombrable. En d’autres termes, l’opposition abstraite ou idéale latin-vulgaire se réalise concrètement en une infinité de variantes, le seul latin s’opposant à une grande pluralité de vulgaires.8 Si, par exemple, un Vénitien ou un Toscan peuvent définir tous deux le vulgaire comme la langue qu’ils parlent quand ils ne s’expriment pas en latin, le vulgaire de l’un n’est pas pour autant le vulgaire de l’autre, aussi vrai que le toscan n’est pas le vénitien. C’est bien ce qui tra-casse M. Ercole au début des livres Della Volgar lingua, dont l’aveu suscite l’amusement de Carlo Bembo :

 

« Tale è in Napoli la Latina lingua; quale ella è in Roma, et in Firenze, et in Melano, et in

questa citta, et in ciascuna altra; dove ella sia in uso o molto o poco: che in tutte medesima-

mente è il parlar latino d’una regola et d’una maniera […] Ma la Volgare sta altramente.

Percio che anchora che le genti tutte, lequali dentro a termini della Italia sono comprese,

favellino et ragionino Volgarmente; nondimeno ad un modo Volgarmente favellano i Napole-

tani huomini; ad un’altro ragionano i Lombardi, a un’altro i Thoscani; et cosi per ogni

popolo discorrendo parlano tra se diversamente tutti glialtri […] cosi le favelle, come che

tutte Volgari si chiamino, pure tra esse molta differenza si vede essere, et molto sono disso-

miglianti l’una dall’altra. Per laqual cosa […] impacciato mi troverei; che non saperei, volen-

do scrivere Volgarmente, tra tante forme et quasi faccie di Volgari ragionamenti a quale

appigliarmi » (I 12).

 

8 Dante, qui les a inventoriés le premier vers 1300 dans le De uulgari eloquentia, notait à propos de Bologne (I 9 4) cette difficulté mentionnée par Fortunio dans l’introduction à ses Regole : « Alcuni diranno – anzi dicono – tale mia impresa esser stata vana, quale onde nascer non possa alcun profitevole frutto, perché, volendo dar regole alla volgar lingua sarebbe di mistieri, overo tutti gli idiomi delle diverse Italiche regioni – il che dicono impossibile essere – ad uniformi et medesime regole del parlar et scriver sottoporre, overamente per ciascuno di loro ordinar diverse regole, con ciosiacosa che (come si vede) non solo le regioni, ma tutte le lor cittadi, castella hanno tra sé molto diverso modo di prononciare e seguentemente di scrivere » (Agli studiosi della regolata volgar lingua, a2v/7–8). Une tirade, copiée encore quelques décennies plus tard par Varchi pour réfuter, après Martelli dans sa Risposta, l’expression « prononciation italienne » em-ployée par Trissino : « E ardirei di dire che non pure tutte le città hanno diversa pronunzia l’una da l’altra, ma ancora tutte le castella; anzi, chi volesse sottilmente considerare, come tutti gli uomini hanno nello scrivere differente mano l’uno da l’altro, cosí hanno ancora differente pronun-zia nel favellare; onde non so come si possa salvare il Trissino, quando dice nel principio della sua Epistola a Papa Clemente: ‹ Considerando io la pronunzia italiana ›, favellando non altramente che se tutta Italia dall’un capo all’altro havesse una pronunzia medesima » (Hercolano I 23–24). Trissino lui-même avait mis cette argumentation dans la bouche de son paladin Rucellai dans

1.3 La faute à la « Question de la langue » ? 31

 

Par conséquent, quand des Italiens de régions différentes parlent chacun de volgare, ils ne doivent pas parler du même, ce qui devrait donc les conduire logiquement à indiquer duquel il s’agit. Et pourtant, pendant presque toute la première moitié du 16e siècle, les grammairiens italiens, qui se trouvent tous être non toscans, parlent simplement dans leur titre de volgare (lingua ou gram-matica), sans craindre de méprise, alors qu’aucun ne traite du dialecte de sa région.

Evidemment, la langue même dans laquelle le titre se présente au chaland et au lecteur fournit aussi une indication précieuse sur la langue (probablement) traitée : en lisant Libri della Volgar lingua, on peut supposer que cette langue vulgaire n’est ni le sicilien ni le vénitien. Et le prestige de Bembo et de Fortunio, auteurs des deux premières grammaires imprimées, qui portent chacune en titre le simple syntagme volgar lingua, peut expliquer que des grammairiens aient ensuite repris le terme volgare (tant qu’à faire avec l’apocope), pour l’intitulé de leur œuvre. Il est probable que la publication par Trissino en 1529 du De uulgari eloquentia dans sa traduction en italien ait favorisé aussi la fortune du terme dans un milieu lettré, où la citation est la forme privilégiée de l’hommage. Mais le phénomène ne saurait s’expliquer juste par l’inertie ou par la volonté de s’in-scrire dans la lignée des grands pionniers. Il faut croire que M. Ercole a tort et que, contre toute logique, lingua volgare a un sens univoque. L’emploi généralisé de volgare dans les titres à la place et au détriment de toute référence géogra-phique mérite quand même réflexion.

 

1.3 La faute à la « Question de la langue » ?

 

La persistance pendant une trentaine d’années (de 1516 à 1545) de la simple appellation volgare a vraisemblablement partie liée à la questione della lingua, le débat qui fait rage à partir de 1524 sur le nom à donner à la langue littéraire italienne.9 L’homme par qui le scandale est arrivé s’appelle Giovan Giorgio

 

le Castellanω : « ciascun homω ε caʃa ε cωntrada ha qualche particulare prωpriεtà di parlare che l’altrω nωn l’ha » (113).

9 Querelle dont Malatesta, dans le dialogue Della nuova poesia overo delle difese del « Furioso » (1589, 53) dit judicieusement : « par, che sia fatta celebre più tosto dalla curiosità, dall’otio di molti scrittori, che dalla sua propria importanza ». Die Sprachenfrage – ein Streit um Worte ? Trissinos « Castellano » (1529) : ainsi Bossong (1990) a-t-il intitulé le § 2 de la quatrième section, consacrée à l’Italie (Renaissancegrammatik und Sprachendialoge: die Tradition von Pietro Bem-bo in Italien, 98–122), du chapitre 3 (Der erste Partikularismus: « Deffence et illustration » der Muttersprache im Zeichen des Humanismus) de son étude historique sur la réflexion au sujet des langues romanes.

32 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

Trissino : d’abord dans la dédicace de sa tragédie Sofonisba au pape Léon X, imprimée en juillet 1524 à Rome (où elle avait été créée en 1516), puis dans sa fameuse épître au pape Clément VII à l’automne suivant, l’écrivain vicentin a osé appeler cette langue 10 italiana – au grand déplaisir des écrivains toscans, qui, en l’espace de six mois, répliquent par une salve nourrie, à commencer par Machiavel (Discorso intorno alla nostra lingua, probablement septembre-octobre, inédit jusqu’en 1730), puis Martelli (Risposta alla epistola del Trissino delle lettere nuovamente aggionte alla lingua volgar fiorentina, novembre-dé-cembre), Firenzuola (Discacciamento de le nuove lettere, inutilmente aggiunte ne la lingua toscana, décembre) et Tolomei (De le lettere nuovamente aggiunte Libro di Adriano Franci da Siena intitolato Il Polito 11 , 1525). Face à cette levée de boucliers des Toscans, pour qui seules les appellations fiorentina (Machiavel et Martelli) ou toscana (Firenzuola et Tolomei) sont acceptables, et malgré le tollé général dans la péninsule, Trissino persiste et signe : en janvier 1529, parallèlement à l’édition princeps du De la vωlgare εlωquεntia, il fait imprimer le Dialωgω intitulatω il Castellanω, nel quale si tratta de la lingua italiana, où il présente le traité de Dante comme un atout maître en faveur de sa thèse, qu’il maintient, tout en admettant, par la bouche de son porte-parole

 

10 « Non credo già che si pωssa giustamente attribuire a vitio l’εssere scritta in lingua italiana εt il non havere anchora secondo l’uso commune accordate le rime » (Sophonisba, Dedica A3). La première édition de l’ℇpistola de le lettere nuωvamente aggiunte ne la lingua italiana (1524) montre une attitude fluctuante et non des plus cohérentes : d’un côté, Trissino avoue : « in molti vocaboli mi parto dal uʃo fiorentino, ε li pronuntio secondo l’uʃo cortigiano. Com’ὲ hωmo dico, ε non huωmo, ωgni, ε non ogni, compωsto, ε non composto, fωrse, ε non forʃe […] lettera, ε non lεttera […] » (21/B3) et de l’autre : « In alcuni altri vocabuli pωi sono quaʃi chε trωppo fiorentino. Come ὲ porre dico, ε non pωrre, poʃe, ε non pωʃe, meco, ε non mεco » (22/ B3) ; enfin, il affirme que « ne la predetta ‹ Sophonisba › » « tanto hω imitato il toscano quanto ch’io mi pensava dal rεsto d’Italia poter εssere facilmente inteso; ma, dove il tosco mi parea far difficultà, l’abandonava ε mi riduceva al cortigiano ε commune. Il che quanto io habbia saputo fare, al giuditio d’altri starà: io cεrtamente l’hω tentato » (22/B3–v), et conclut : « giu-dico manco riprensibile peccato l’accostarsi trωppo al toscano chε’l discostarsi trωppo da esso » (23/B3–v). Trissino dans ces quatre phrases utilise indifféremment fiorentino et tosca-no, et reconnaît qu’il suit autant que possible le toscan, c’est-à-dire tant qu’il est compréhen-sible, et qu’il passe à la langue commune seulement quand tel n’est pas le cas. De l’aveu même de son auteur, la lingua italiana de la Sophonisba ne serait autre que du toscan épuré des idiomatismes les plus crus. Dans la seconde édition de l’ ℇpistola (1529), Trissino a beau avoir supprimé ces deux derniers passages, trop favorables au toscan, cela ne change évi-demment rien à la langue de sa tragédie.

11 Sur ces traités et la polémique entre leurs auteurs et Trissino, l’Introduzione de Richardson (1984). Outre sur le nom de la langue, la réaction se concentre sur la réforme de l’alphabet. Le même débat avait fait rage au siècle précédent à propos du latin : en préférant florentine à toscane, on encourait le reproche adressé par le Pogge à Valla, qui dans ses Latinae elegantiae avait appelé le latin lingua romana plutôt que latina.

1.4 Le radicalisme de Trissino 33

 

Giovanni Rucellai, que la langue italienne (du point de vue du genre) peut aussi être considérée comme toscane (en tant qu’espèce) et florentine (en tant qu’individu).12

 

1.4 Le radicalisme de Trissino

 

Cinq mois après le Castellanω, en juin 1529, toujours dans sa bonne ville de Vicence, Trissino publie sa grammaire, où il propose une solution encore plus radicale au problème. Le chapitre initial De le lettere de La grammatichetta di Messer Giωvan Giorgiω Trissinω s’ouvre par l’énumération de trente-trois lettres, distinguées aussitôt en significative et ωziωʃe, sans que l’auteur ne dise un mot sur la langue à laquelle elles servent ! Rien dans le titre et, dans les pages qui suivent, aucune occurrence de lingua fiorentina, toscana ou italiana, ni de volgare, questa ou nostra. Etonnante grammaire d’une langue non identi-fiée, comme une devinette posée aux lecteurs interloqués, un immense lipo-gramme, une Disparition avant la lettre, si au détour d’une phrase sur le parti-cipe passé Trissino ne se décidait quand même à prononcer enfin le mot : « Il propriω participiω de la lingua italiana ὲ quellω del passatω » (73) ! Trissino refuse ostensiblement tout qualificatif, toute considération sur la langue, qui l’obligerait à reprendre position dans le débat en cours. Un parti-pris d’autant plus remarquable qu’il s’efforce, par ailleurs, à la différence de tous ses prédé-cesseurs, de donner un cadre théorique et un tour didactique à son exposé, organisé en chapitres brièvement introduits. En choisissant simplement pour titre Grammatichetta, Trissino entend affirmer, avec un volontarisme acharné, qu’il écrit, cela va de soi, une grammaire de la langue : la langue dans laquelle ladite grammaire est elle-même écrite, celle pour laquelle il a proposé, cinq ans plus tôt, de nouvelles lettres dans l’Εpistola de le lettere nuωvamente ag-giunte ne la lingua italiana 13 , l’unique langue (d’écriture) qui existe en Italie.

Le seul autre exemple d’un titre aussi sec est la Grammatica de Delminio (publiée posthume et dont le titre est peut-être sujet à caution). On retrouve dans le texte la même absence délibérée de référence explicite à la langue traitée, sauf une fois pour toutes à la deuxième page, où l’auteur alterne « questa lingua », un démonstratif sans autre référent que la langue d’écriture, et « il vulgare » (124). Hormis ces deux passages, l’espace linguistique auquel

 

12 Castellanω 15–37 (notamment 36). Cet argument taxinomique, emprunté à la tradition phi-losophique aristotélicienne, est repris et développé en 104–113. 13 Lettres qu’il reprend toutes, en permutant toutefois la valeur respective de e et ε et de o et ω.

34 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

se rapportent les remarques grammaticales et dans lequel elles s’inscrivent reste indéfini.14

 

1.5 Rien ne vaut volgare. Le vulgaire comme désignation

d’évitement : Bembo et Dolce

 

Même si, en général, elles ne prennent pas ouvertement position dans la ques-tione della lingua, puisqu’aussi bien tel n’est pas leur propos, les grammaires italiennes du 16e siècle (à la seule exception de celle de Fortunio, toutes posté-rieures à 1524) ne peuvent pas faire totalement abstraction du débat. Les deux premières grammaires publiées après le déclenchement de la querelle, et qui encadrent celle de Trissino, signées Bembo et Carlino, en fournissent une dé-monstration éclatante.

Au début du livre 3 Della Volgar lingua, le cardinal de Médicis qualifie, dans la même phrase, la langue et le parler qu’il s’apprête à expliquer de fiorentina ou de toscano, comme si les deux étaient synonymes, et son interlocuteur, E. Strozzi de Ferrare, d’italiano : « Quello che io a dirvi ho preso, è M. Hercole, se io dirittamente stimo, la particolare forma et stato della Fiorentina lingua, et di cio che a voi, che Italiano siete, a parlar Thoscanamente fa mestiero » (3). En somme, cette « langue Vulgaire », qui est devenue la langue à apprendre pour les « Italiens » comme Strozzi, est pour Bembo du toscan ou du florentin, on ne sait au juste, et peu importe. La confusion est si constante et si affirmée qu’elle en semblerait presque une provocation délibérée à l’égard des Toscans qui se déchirent sur le sujet.15 Trêve de subtilité et d’ergotage à la Trissino-Martelli :

 

14 La grammaire commence ainsi : « Qualunque nome appellativo, levandone alcuni proprij, che nel numero del meno terminano in i si come Giovanni prende nel detto numero per fine una di queste tre vocali che seguono; cioè a, e, o » (123). La grammaire d’Acarisio débute de manière tout aussi abrupte, sous le titre Incomincia la grammatica : « Gli articoli sono quattro » (1), mais le titre général de l’ouvrage, Vocabolario, grammatica, et orthographia de la lingua volgare, donne une indication.

15 Du moins dans les deux premiers livres : [Bembo :] « et tra le grandi cure, che con la vostra incomparabile prudentia et bonta le bisogne di santa Chiesa trattando vi pigliate continuo; la lettione delle Thoscane prose tramettete, et gliorecchi date a Fiorentini poeti alcuna fiata » (I 1), [Giuliano :] « Percio che se io volessi dire che la Fiorentina lingua piu regolata si vede essere, piu vaga, piu pura, che la Provenzale; i miei due Thoschi vi porrei innanzi il Boccaccio et il Petrarcha […] perche è, che M. Pietro suo fratello i suoi ‹ Asolani libri › piu tosto in lingua Fiorentina dettati ha; che in quella della Citta sua […] [Carlo :] Percio che primieramente si veggono le Thoscane voci miglior suono havere, che non hanno le Vinitiane […] Molte guise del dire usano i Thoscani huomini piene di giudicio […] La dove la Thoscana et nel parlare è vaga; et nelle scritture si legge ordinatissima […] sicuramente dire si puo M. Hercole la Fiorentina lingua essere non solamente

1.5 Rien ne vaut volgare 35

 

pour ne pas s’embarrasser plus avant, Bembo utilise ensuite presque exclusive-ment le nom Volgare ou le syntagme Volgar lingua, qu’il choisit aussi pour le titre de son traité. Erigé par la majuscule constante au rang de langue à part entière, le Volgare est reconnu dans son individualité, même si la détermination de cette spécificité est difficile et problématique. 16 Volgare semble pour l’auteur un moyen commode, de masquer son embarras, ou de refuser de prendre posi-tion dans le débat en cours.

Dans le livre 3, Bembo recourt aussi souvent (une quinzaine de fois) à une expression des plus intéressantes, « la lingua » tout court – une nouveauté, puisque l’expression remonte seulement au début du siècle –, notamment dans la locution (non) essere della lingua au sens de ‘(ne pas) être de la langue écrite générale’ :

 

« Semo et havemo, che disse il Petrarcha, non sono della lingua » (27), « Proferèva, che si

legge nelle prose, non da Proferire, ma da Proferere, che è etiandio della lingua, si forma »

(30), « Concesso, che alcuna volta si legge, altresì della lingua non è et è solo del verso »

(32), « o esse della lingua propriamente non sono; o sono della molto antica et di quella;

che piu di ruvidezza in se ha, che di leggiadria » (34), « Ma l’usanza della lingua ha portato,

che vi si pone la e in quella vece: et dicesi Amero Portero » (38), « come che Sediate et

Sediamo piu siano in uso della lingua, voci nel vero piu gratiose et piu soavi » (46), « se il

Petrarcha, che osservantissimo fu di tutte non solamente le regole, ma anchora le leggiadrie

della lingua, disse » (48)…

 

Laissant tomber volgare, mot dont il sent au fond l’impropriété et qui n’a plus lieu d’être, car cette langue est presque aussi élitaire que le latin et loin en tout cas, pour des siècles encore, d’être celle du peuple, Bembo aboutit logi-quement à cette locution – qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours pour distin-guer la langue littéraire du ou des dialecte(s) (on parle ainsi couramment des comédies « in lingua » de Goldoni face à ses comédies en dialecte vénitien). L’expression générique e la lingua volgare utilisée en ce début du 16 siècle pour désigner la langue littéraire italienne par opposition au latin est l’ancêtre direct de 17 la lingua utilisée ensuite pour l’opposer à ses dialectes.

 

della mia, che senza contesa la si mette innanzi; ma anchora di tutte l’altre Volgari, che a nostro conoscimento pervengono, di gran lunga primiera » (I 14–15). Dans le troisième livre, toutefois, fiorentino disparaît au profit de toscano (« Vedo Siedo non sono voci della Thoscana », 27) et ne réapparaît plus qu’une fois (« Percioche tutto il verbo per lo piu da dicere; laqual voce non è in uso della Fiorentina lingua », 35).

16 Bembo réserve la majuscule à l’épithète et à l’adjectif substantivé (« Le voci poi, che sono del Neutro nel Latino, et io dissi nel Volgare non haver proprio luogo », 6) : Volgar lingua répond à Latina lingua (Vela 1996, notamment 273). La majuscule est absente chez Fortunio. 17 La locution della lingua reste rare dans notre corpus. On la retrouve chez Carlino et del Rosso, qui l’utilise en trois occasions. A la différence du dernier, « cotali voci si chiamano 36 1 Présentation du corpus, des auteurs et de la langue

 

Lingua volgare ou lingua, la volonté d’éviter tout terme géographique est évidente.

On retrouve la même incertitude chez un fidèle émule de Bembo, qui avoue franchement la même esquive. Dans le préambule de ses Osservationi nella vol-gar lingua, long de six pages (7–9v), et intitulé Se la volgar lingua si dee chiamare italiana, o thoscana, Dolce reconnaît que volgare et toscana sont deux noms pour la même langue, l’un général, l’autre particulier, comme latina et romana pour la langue ancienne : « E si come gliantichi havevano due nomi, con che nominava-no la lor Lingua: l’uno generale, che era Latina, l’altro particolare, che era Ro-mana: cosi noi parimente ne havremo due altri, Volgare e Thoscana » (8v), mais préfère le premier. Voici comment il s’explique du choix de volgare : « Ma se pure vogliamo nominarla dal genere; meglio sia nominarla Volgare: come la nomina il Bembo, la nominò Dante, il Boccaccio: e come la nomina hoggidi per la Italia comunemente ciascuno » (8v). Dans le doute, rien de tel que d’en appeler aux grands noms et de s’en remettre à leur avis, en se couvrant de leur autorité. Et tant pis si l’on n’est plus au 14 e siècle et que l’époque a changé. Puisque l’espèce (italiana ou toscana) est incertaine et disputée, tenons-nous en au genre (vol-gare). Quoique implicite, la référence au Castellanω de Trissino est évidente, mais pour Dolce, le genre n’est plus défini géographiquement, d’un point de vue synchronique (langue italienne, car commune aujourd’hui aux habitants des différentes régions d’Italie), mais socio-linguistiquement d’un point de vue diachronique (langue vulgaire car la seule parlée historiquement par le peu-ple).

 

1.6 Le vulgaire comme langue nationalisée : Carlino

 

La seconde grammaire, de 1533, atteste l’influence à la fois de celle de Trissino et de celle de Bembo. Rapportée par cinq personnages, la Grammatica volgar dell’Atheneo de Carlino s’ouvre par un préambule sur le sujet brûlant du mo-ment, que Bembo avait soigneusement évité : comment définir la langue vul-gaire. Il est d’abord rappelé que ledit Atheneo, convaincu que « notre pure langue Vulgaire » est « en grande partie fondée sur l’art » (13, « la nostra tersa

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