Les grammairiens
2. La méthode des auteurs et l’orientation des grammaires
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
2 La méthode des auteurs et l’orientation
des grammaires
2.1 « Per ammaestramento di me medesimo »
Les lettrés italiens de la première moitié du 16 e siècle, qui, sans être originaires de Toscane, connaissent la langue littéraire et veulent en présenter les règles ont dû évidemment l’apprendre eux-mêmes au préalable, comme le latin. Les moyens d’apprendre une langue n’ont certes pas changé depuis la Renais-sance, mais étaient toutefois moins nombreux qu’aujourd’hui et la chose n’était pas aussi facile. Si pour le latin, il y avait des écoles ou des maîtres de langue (maestri di grammatica), il n’en allait pas de même pour le vulgaire, que tout le monde avait appris à parler depuis la naissance avec sa mère ou sa nourrice, et que l’on n’imaginait pas d’apprendre autrement. Les Toscans parlaient toscan (ou les Florentins, florentin et les Lucquois, lucquois…), les Vénitiens, vénitien (les Véronais, véronais et les Padouans, padouan). A une époque où il n’existe pas d’école de langues vivantes et où le bain linguistique n’a pas encore été réinventé par Manzoni,1 à moins d’avoir des amis toscans, il n’y a guère d’autre choix que d’apprendre par soi-même.
La démarche des premiers grammairiens italiens de la Renaissance est parfaitement décrite et illustrée par Fortunio dans la préface des Regole gram-maticali della volgar lingua, destinée « à ceux qui étudient la langue vulgaire réglée » :
« Soleva io nella mia verde etade […] Quanto di otioso tempo dallo essercitio mio delle civili
leggi mi venia concesso, Tanto nella lettura delle volgari cose di Dante, del Pet. del Boc-
caccio dilettevolmente ispendere. scernendo tra’ scritti loro, li lumi dell’arte poetica, et
oratoria non meno spessi, che a noi nella serena notte si mostrino le stelle, non con minor
luce che in qualunque piu lodato auttore latino, risplendere: non mi potea venir pensato
che sanza alcuna regola di grammaticali parole, la volgar lingua cosi armonizzatamente
trattassono. con piu cura alquanto, rileggendoli; il mio aviso non vano ritrovando; per
ammaestramento di me medesimo, quelli finimenti di voci che a ffare o generali regole,
overo con poche eccettioni, mi paressono convenevoli, cominciai a raccogliere » (Agli stu-
diosi della regolata volgar lingua, a2/1–3).
1 Dans l’Antiquité, les Romains de bonne famille, pour apprendre les langues étrangères, ne se contentaient pas de lire les « Etruscorum libri » (Cicéron, De diuinatione I 72) ou bien les classiques grecs ; ils étaient coutumiers des séjours linguistiques : après être allés un temps dans la proche campagne du Latium pour s’y initier à l’étrusque dans des familles hôtes (Tite-Live, IX 36 3), ils faisaient le voyage en Grèce afin d’y apprendre la langue du peuple qui, pour prix de sa défaite, donnait à Rome sa culture.
https://doi.org/10.1515/9783110427585-003
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Il faut donc imaginer le jeune Fortunio, natif de Pordenone, magistrat en Vénétie, dans les années 1490, grand amateur de lecture, occupé à longueur de journée à consulter des codes juridiques pour dire le droit, 2 dévorant, le soir venu, de retour à la maison, les classiques de la littérature toscane dans le texte, pour se changer les idées ou se délasser, suivant Dante pas à pas sur le chemin escarpé menant de l’Enfer au Paradis ou déchiffrant le journal senti-mental de Pétrarque. Une littérature d’abord certes difficile, d’autant plus qu’elle est en langue étrangère, mais qui jouit d’une tradition de deux siècles et d’un prestige que sa région est encore loin d’égaler. Il la lit par goût et la relit par passion de linguiste : l’admiration qu’il éprouve pour ces œuvres le persuade que leur qualité est l’effet de l’utilisation par les auteurs d’une grammaire, que leur style harmonieux est donc la preuve indirecte de l’existence en toscan d’une structure grammaticale. Et ce constat suscite aussitôt en Fortunio un désir, somme toute logique : si règles il y a, tirons-les au clair, voyons-les enfin.
2.2 De l’observation de l’observance à la règle
Comment faire pour établir ces règles ? La clé pour répondre à cette question fondamentale, c’est le concept double d’observation, tel qu’il apparaît dans la préface de Fortunio et qu’il ressort des 3 Regole grammaticali della volgar lingua .
Osservare et ses dérivés (osservatore, osservatione, osservantia, tous déjà attes-tés en latin) y constituent un réseau sémantique complexe, qui mérite d’être expliqué. La première occurrence, dans le préambule, est claire : « Mi parve che, come li grammatici latini dalla osservatione degli approvati auttori loro la-tine regole hanno posto insieme, cosi nella volgar lingua, la quale invece di quella hoggidi usiamo communamente, con la osservatione delli sopranomati tre autto-ri, in cio degli altri primi, ad ogni studioso di lei il medesimo poter essere conces-so » (a2/5). Observation (au singulier) équivaut ici à ‘examen attentif’ (selon le sens premier d’obseruāre en latin, de ob ‘vers’ et seruāre ‘regarder’) : grâce à l’« observation » des « auteurs approuvés » (alias Dante, Pétrarque et Boccace), Fortunio, à l’instar des grammairiens latins, a pu découvrir puis rassembler les « règles » de la langue toscane au bénéfice de ceux qui veulent l’étudier.
Il apparaît vite que les grammairiens comme Fortunio ne sont pas les seuls à « observer ». Avant d’être objets d’« observation » pour le grammairien, les bons auteurs sont eux-mêmes des « observateurs », des sujets observants :
2 Son ami Sabellico le décrit « forensibus causis uehementer occupatus » (énergiquement occu-pé à des causes judiciaires), dans une lettre citée par Benedetti (1966, 93). 3 Notons que le concept d’osservare n’apparaît pas dans la grammatichetta d’Alberti.
2.2 De l’observation de l’observance à la règle 97
« Ma forse, con risservamento della grammatica, della quale esso Petrarca ne è stato diligentissimo osservatore » (7v/90), « Perche il Boccaccio, come dell’altre regole, cosi di questa ne fu osservatore diligentissimo » (15/175). Il y a toutefois là un glissement général, tant dans le sens d’osservare que dans la distribution des rôles. Ce ne sont plus les « grammairiens » qui observent les « auteurs ap-prouvés », mais les « bons auteurs » qui observent, « très diligemment », « la grammaire » ou « les règles », c’est-à-dire qui les suivent et les respectent ; l’observateur n’est pas tant ici quelqu’un qui examine attentivement que quel-qu’un qui obéit fidèlement, un osservante ou un seguace (les équivalents manquent en français, où pourtant, contrairement à l’italien, l’acception la plus ancienne d’ 4 observer et d’ observateur est celle-ci). En « observant » les règles non écrites de la langue, qui sont encore plutôt des façons d’écrire et des usages, les bons écrivains définissent une « observance » (osservantia, mot qui ne se trouve qu’au singulier dans les Regole de Fortunio). Cette prise de position des auteurs par rapport au fonctionnement de la langue est présentée comme une obéissance à sa grammaire (encore tacite) : « questa é la diritta grammaticale lettura. come ancho nella novella di Tophano, nella giornata setti-ma si vede in cio la osservantia dello auttore » (7/81), « Ma io solo della osservan-tia parlo delli auttori, dal cui fonte, il ruscelletto di questa mia grammatica si der[r]iva » (30/II 79). L’« observance » (des règles) est le critère de définition des bons auteurs – « Ma questo non trovo io osservato da alcuno de buoni scrit-tori; dalle cui orme a me partir non lece » (13/152), « et io ho veduto in uno antico libbro delle cento novelle sempre osservata la regola per me data » (13v/158) –, le discriminant qui permet de distinguer les auteurs de référence, tel Boccace (« Et questo sempre osserva il Bocc. », 10v/120), des moins recommandables, tel Landino (« tal lettura segue il Landino, di questa come dellaltre regole della volgar lingua trascurato osservatore » : ibidem). La locution buoni scrittori ou buoni autori est consacrée. On la retrouve chez presque tous les successeurs de Fortunio, comme Gabriele : « pure gli piu sovente ne buoni scrittori si ritro-va » (2v), « ma piu sovente si vede ella con il fine de la a detta da buoni scritto-ri » (4v) ou Delminio : « noi amammo, questa sincopata è, da buoni autori rice-vuta » (134).
Les règles sont donc tirées de l’observation d’auteurs sélectionnés pour leur orthodoxie grammaticale. Logiquement, il y a un vice : pour trouver les règles chez les bons auteurs, définis comme ceux qui observent les règles, il faut que Fortunio ait au préalable une petite idée soit des bons auteurs chez
4 On trouve un bel exemple d’osservante en ce sens dans les livres Della Volgar lingua : « il Petrarca, che osservantissimo fu di tutte, non solamente le regole, ma ancora le leggiadrie della lingua » (III 47).
98 2 La méthode des auteurs et l’orientation des grammaires
qui chercher les règles, soit des règles que les bons auteurs doivent observer. Puisque son objet est d’établir et de rassembler des règles qu’il puisse commu-niquer à ceux qui veulent apprendre la langue (ce qui suppose qu’elles ne soient pas connues d’avance), admettons que c’est le corpus des bons auteurs, et non les règles, qui est prédéfini. L’observation, en fait, n’est donc pas rigou-reusement scientifique : il y a un biais, créé par la subjectivité de Fortunio, qui part de l’axiome que les « premiers en ce domaine » sont Pétrarque, Boccace et Dante (à un degré moindre : citation n. 14), c’est-à-dire que ce sont eux, et non Landino, qui ont le mieux observé les règles du toscan.
Pourquoi eux ? Evidemment parce que ces auteurs sont unanimement ap-préciés et reconnus pour la valeur littéraire de leurs œuvres. Pour Fortunio, qualité littéraire et grammaticalité de la langue coïncideraient. Moins réputé et moins prestigieux que ses aînés, Landino ipso facto n’est pas un parangon de grammaticalité. Le rapport nécessaire ainsi posé entre les deux plans n’est pas univoque, mais réversible. Il n’y a qu’un pas pour renverser le postulat. Landi-no est un moins bon écrivain que Boccace pour une seule et simple raison : il n’a pas observé assez diligemment les règles du toscan. Comme si la clé du succès littéraire résidait dans la maîtrise de la grammaire, comme si recte scri-bere était sinon synonyme de bene scribere, du moins sa condition sine qua non – une conception dominante dans la production grammaticale ultérieure.
Il est parfois difficile de décider dans lequel de ses deux sens prendre le verbe osservare, notamment quand le sujet est impersonnel, comme dans les deux exemples suivants : « Questo istesso, in questa altra particola li si osserva come li dirai: cio é allui dirai » (11v/132), « il medesimo nelli participii loro attivi et passivi si osserva, come ascendente, pasciuto » (23v/II 8). Qui observe les règles en question ? Tout dépend du sujet qu’on supplée. Soit c’est Fortunio, qui les a constatées, et généralise son observation, soit ce sont plutôt les au-teurs, qui les appliquent. Mais, au fond, peu importe puisqu’il y a transitivité de l’observation entre le grammairien (qui observe les bons auteurs), les bons auteurs (qui observent les règles et la grammaire) et la langue (réglée et gramma-ticale) : observer les auteurs qui observent la langue, c’est observer la langue elle-même. Il s’agit d’un système à deux niveaux fondamentaux : les « bons auteurs », dans une première phase, ayant « observé la grammaire » inhérente à la langue, suivi « les règles » inscrites en elle, pour « bien écrire », le « gram-mairien » peut en « observant » leurs (bons) écrits, dégager ces règles. Le gram-mairien, en d’autres termes, ne fait que découvrir les règles cachées dans la langue écrite : « A gli primi [miei critici] parrebbemi potersi brevemente rispon-dendogli dire, che […] né sconvenirsi a me delle regole di lei per me ritrovate farvi copiosi e meno a voi appararle volontieri » (a3/12). L’osservantia précède la regola du grammairien et constitue le chaînon qui relie la grammaire impli-
2.2 De l’observation de l’observance à la règle 99
cite de la langue (suivie par les auteurs) de la grammaire explicite du manuel (exposée aux étudiants) : l’auteur dans son écriture code la grammaire en d’in-nombrables observations (concrètes et pratiques) que le grammairien doit en-suite décoder pour obtenir un certain nombre de règles (abstraites et théo-riques). Osservantia et regola sont la manifestation, sous deux formes complémentaires (sur le plan de la parole) d’une même réalité linguistique, insaisissable en tant que telle (car appartenant au plan de la langue). Dans leurs œuvres, les écrivains en fixent une image sous forme d’osservantie (au pluriel dans l’acception d’‘obéissances’, mais le mot manque chez Fortunio5), que le grammairien, tel le photographe avec le négatif, doit ensuite développer et révéler pour donner à voir les regole, aussi différentes des règles idéales qu’une photographie l’est de la réalité. La grammaire comme livre (celle de Fortunio, par exemple) constitue ensuite un album de ces règles positives. C’est en « observant » (au sens d’examiner) l’« observance » des auteurs et en collectant leurs « observances » que les grammairiens établissent, de manière indirecte, les règles de la langue proprement dites, fondées sur les « observa-tions » (osservazioni, au pluriel, qui manque également chez Fortunio mais ap-paraît cinq ans plus tard chez son premier émule, Liburnio6). Ces règles, enfin, sont apprises et suivies par les apprentis écrivains, en un troisième temps. Ce système à trois niveaux peut être résumé par le schéma suivant :
5 Il n’apparaît qu’à partir de Gaetano : « Hora discriverò alcune osservantie de la lingua molto bone belle da osservare, da coloro, che pensano di stendere in carta alcun loro concetto » (48v) et de Carlino : « Escono dalla osservanza ch’io dico, con la voce de’l piu si restano a’l meno. pari, ogni » (68), qui emploie aussi en ce sens osservamento. 6 C’est dans le domaine linguistique que l’on trouve pour la première fois, semble-t-il, et avec plus d’un siècle d’avance sur les sciences naturelles (zoologie, 1664, selon le GDLI), le mot osservazione au sens de ‘règle ou principe tiré de l’observation scientifique d’un phénomène naturel’, tout d’abord chez Liburnio en 1521 (« Chi addocchia e ben gastigati volumi delli tre scientiati authori nostri, se n’avedera circa il modo cosi fatto delle osservationi qui dette », 45), puis couplé à regole chez Trissino (« de la Marca Trivigiana […] vennerω ne la nostra εtà le prime ωsservaziωni ε le prime regωle de la lingua di lui [= Petrarca] » (Castellanω 137) et en titre chez Matteo (Le osservazioni grammaticali e poetiche della lingua italiana). 100 2 La méthode des auteurs et l’orientation des grammaires
langue,
la bene) écrire) lingua,
approvabile
de
della
servation règles observations auteur bien scriver osservazioni à autore lesa regole bon un les sur le sulle un l’ob dell’osservare bene écrire de apprendreimparare ut b scopo bien dégager fondées estrarre fondate devenir (= diventare(= scriver
règles.
langue
leurs la lingua observances
de della grammairien
leurs e grammatico
établir du et del écrites scritte autori pour non écrites non auteursscritte servé dell’osservare osservanzie ob
jet règles bons approvati règles regole loro regole
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R
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italiens
l’observance l’osservantia l’observation l’osservatione l’observance l’osservantia
grammairiens
premiers
des autori
écrivain
auteurs
Méthode bons approvati servateur grammairien grammatico
T2. ob osservatore les gli le il l’apprenti l’apprendista scrittore
2.3 Des statistiques maquillées pour les besoins de la cause 101
Le cardinal de Médicis ayant affirmé (pour soutenir le Vénitien T. Gabriele contre le Romain Calmeta) qu’il n’était pas sûr que la langue de la cour de Rome « en soit vraiment une », Bembo lui faisait répondre à messer Ercole, qui s’étonnait d’un tel discours, qu’« un parler n’est pas vraiment une langue s’il n’a pas d’écrivain »7 ; pour Fortunio, si une langue n’a pas d’écrivain(s), elle n’a pas de grammairien. 8
2.3 Des statistiques maquillées pour les besoins de la cause
Dans les exemples ci-dessus, Fortunio qualifie les « observateurs » Pétrarque et Boccace d’« extrêmement diligents », employant par deux fois l’adjectif diligente au superlatif. Que la plus grande diligence soit nécessaire dans l’observation des règles, cela va sans dire, car, sinon, il n’y aurait pas à proprement parler d’observance (observer parfois ou à peu près, ce n’est pas observer). On com-prend, à la lumière de cette conception, comment, par la suite, diligente tout court (sous-entendu « nell’osservare ») peut pratiquement prendre le sens d’os-servante, comme dans cette phrase de Liburnio : « Lo diligente scrittore di prosa
7 « – Quella lingua, che esso all’altre tutte prepone, non solamente non è di qualita da preporre ad alcuna: ma io non so anchora, se dire si puo che ella sia veramente lingua – Come che ella non sia lingua ?, disse messer Ercole: non si parla et ragiona egli in Corte di Roma a modo niuno ? – Parlavisi, rispose il Magnifico, et ragionavisi medesimamente, come ne glialtri luoghi. Ma questo ragionare peraventura et questo favellare tuttavia non è lingua. Percio che non si puo dire che sia veramente lingua alcuna favella, che non ha scrittore » (I 14). 8 L’ensemble de la procédure, jusqu’à la première mise en règles grammaticales de la langue par Fortunio, est ainsi résumé par Matteo dans la dédicace de ses Osservationi avec un usage différent des termes-clés : « E così di uno in altro secolo senza altra riformatione trascorsi, pur in processo di tempo sopravennero brigate di componitori siciliani, poi toscani et altri, che in essa lingua a comporre cominciarono. Usando però molti vocaboli e rime inculti e di mala consonantia, e secondo che in esso idioma si producevano alcuni huomini di più acuto giuditio de gli altri, più quello seguendo che alcuna descritta osservatione, chi in una parte e chi in altra limando l’andava-no, finché sopravennero Dante e i suoi coetanei, che con castigate osservationi restringendolo sotto alcune regole non poco l’abbellirono […] E pur seguendo essi il precetto di Cicerone, cioè che nello studio della eloquentia è arte il saper celar l’arte, ne i loro poemi esse regole occulte le nascosero, sì che più tempi stette quel rinchiuso loro soavissimo succo ne i loro poemi sepulto, che, ancor che i lettori leggendoli vi conoscessero non so quale harmonizzata consonantia risuo-nare, non fu però mai spirito alcuno sì elevato che attentar presumesse di più oltra investigarne. Fin che’l Fortunio, primo che io creda di mia notitia, in scritti parte raccogliendone le diede in luce » (Dedica 4–5/4–6). Fortunio est « le premier » à avoir « recueilli et mis au jour » « les règles dissimulées » sous lesquelles « Dante et ses contemporains », « par leurs observations soi-gnées », avaient « réduit l’idiome » italique, et qu’ils avaient « cachées dans leurs poèmes ». Par leurs osservationi, les premiers écrivains conscients et réfléchis sont parvenus à des regole qu’ils ont suivies dans leur écriture et qu’il est revenu à Fortunio d’expliciter.
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vulgare scrivera cosi: cioe Muoia, Puoi, Essamina » (45), qui accentue le dogma-tisme de Fortunio. 9 Alors que celui-ci énonçait des règles face à face avec ses auteurs de chevet, Liburnio se tourne ici ouvertement vers l’apprenti écrivain, à l’attention duquel la règle se transforme en prescription catégorique. En grati-fiant donc Pétrarque et Boccace du titre de diligentissimi osservatori de la gram-maire toscane, Fortunio tombe dans le pléonasme, et surtout dans la caricature, pour les besoins de sa méthode.10 Tirer des règles de l’observation des œuvres suppose, en effet, que les auteurs aient un usage constant et homogène, où l’ob-servateur puisse déceler des régularités : une situation idéale qui ne correspond pas toujours exactement à la réalité, d’où la nécessité de faire comme si, en forçant le trait et en exagérant l’orthodoxie des « auteurs approuvés » et l’hérésie des autres. L’observance ne souffrant pas la demi-mesure, Fortunio est contraint au manichéisme : tandis que Boccace « observe toujours » la règle, (toutes) les règles, Landino est un « observateur négligent de cette règle, comme de [toutes] les autres » (tant pis pour la rigueur et la justice).
Evidemment, la réalité est moins tranchée.11 Fortunio, sans jamais l’avouer explicitement, ne peut l’ignorer. L’observantia d’un auteur sur certains points n’est pas toujours conséquente, cohérente ou univoque. Comment déterminer en ce cas quelle est la meilleure, et quelle est au fond la règle à suivre ? Le grammairien doit alors opter pour une approche statistique : « le regole si trag-gono da grammatici da quello, che moltissime volte ne gli auttori ad un modo trovano posto: non da quello che in alcuno di loro ad un altro, rarissime volte leggono 12 » (13v/159). Un double critère garantit la validité de la règle : l’usage à retenir doit être non seulement fréquent mais aussi commun à plusieurs au-teurs, tandis qu’un phénomène doublement isolé (présent rarement chez un
9 Comparant Pétrarque à Molza, Ruscelli emploie trois adjectifs, « diligent » et « observateur » encadrant « averti » : « Percioche chi ha conosciuto il Molza, chi vede gli scritti suoi può affer-mare, che la lingua nostra dal Petrarca in quà non habbia havuto scrittor più diligente, più avvertito, ò più osservatore delle regole, di lui » (91). 10 A propos de Pétrarque, Gabriele renonce à tout qualificatif pour osservatore : « nel Petrar-ca, a cui si puo bene, oltra tutti i molti avertimenti, che in se ritiene, attribuire il nome di osserva-tore del bello, leggiadro parlare » (21v). 11 Ainsi, à la différence de Dante, Boccace, quoi qu’en dise Fortunio, utilise gli pour le comme pronom atone féminin singulier au datif (Rohlfs, § 457) : il n’est donc pas vrai qu’« il observe toujours cette règle » (à savoir « parlando di feminile, dirassi le dissi, non li dissi », 10v/119) sauf « erreur imputable à l’imprimeur » (« se altrimenti si legge, come in alcun loco, in ogni stampa si trova, devesi imputare allo errore del stampatore », 10v/120). 12 Qui reprend sous une forme différente « lo uso, non lo abuso de gli auttori dovemo segui-tare; cio é che non quello che una volta o poche piu; ma a quello che frequentemente usino nel dire, si deve haver riguardo » (8/91), écho des Latinae elegantiae de Valla (I 1) : « sed ego de usu loquendi disputo, non de abusu ». Même remarque encore chez Ruscelli (226).
2.3 Des statistiques maquillées pour les besoins de la cause 103
seul auteur) est négligeable. Une approche bien résumée par cet apophtegme : « del uso frequentato si fan norme » (8v/97 : « De l’usage fréquent les normes sont tirées »). Le résultat est que l’on substitue à l’usage souple, complexe et varié des écrivains un usage simplifié et rigide.
Les exemples qui contreviennent à cet usage majoritaire sont interprétés plutôt comme des erreurs d’édition ou d’impression ou comme des abus de langue (ce qui est parfois le cas), que comme des attestations d’un usage con-current ou alternatif : « Ma essendo questi essempi molto rari piu volte io ho avisato, che veramente la regola sia generale […] et quando altrimenti si trovan posti nelli nostri auttori quello procedere per colpa di scrittori o di stampatori » (6v/76). Ils sont en général écartés ou censurés sans scrupule : « Male iscritti diro ben esser io, over male stampati, quelli testi di Dante nelli quali nel canto XV dell’infer. si legga voi non saresti anchora; ove sareste é da esser riposto » (15/174). Embarrassé par le doublet puzza, Fortunio n’hésite pas à déclarer crû-ment (ou ingénument) : « Ma a me giova di creder chel Bocc. lasciasse scritto, in ciascun loco puzzo; non puzza » (5/57). Qu’une telle démarche, éloignée de l’approche descriptive et de la neutralité scientifique modernes, soit biaisée par des préjugés ou des parti-pris est prouvé par le traitement différent réservé à ces doublets – qui sont nombreux, comme Fortunio en convient (« molti nomi si trovano in medesima significatione et in variata voce, delluno et l’altro sesso », 4/46), au point de constituer « la cinquième et dernière règle des noms ». Alors que la puzza est rejeté au profit d’il puzzo, il lodo ou la loda, lo scritto ou la scritta sont considérés comme des variantes libres et acceptés sans aucune difficulté. Ailleurs, le souci angoissé de sauver sa (règle de) grammaire face à un contre-exemple est palpable, et sincère, le soulagement d’avoir trouvé un scribe qui fournit une autre leçon, favorable : « Onde secondo la oppenione di colui che scrisse quel libro (chi che si fusse) et il giuditio mio (qual che si sia) leggeremo ‹ quello che elle si vogliano istesse ›, cosi la grammatica non sara violata, et il sentimento pur rimarra intiero 13 » (7v/87). Il n’empêche : la subjecti-vité des Regole de Fortunio, soulignée précédemment, est encore accentuée par l’arbitraire avec lequel il traite les citations sur lesquelles il s’appuie.
Hormis quelques cas particuliers, où le texte pour une raison ou pour une autre est effectivement fautif ou présente une construction un peu compliquée voire une anacoluthe, tous les auteurs, bien sûr, quoi qu’en pense Fortunio un peu naïvement, ont toujours écrit grammaticalement, sans attendre les gram-
13 Le manuscrit autographe Hamilton de Berlin porte elleno stesse, l’edition originale, ellono stesse. Même remarque précédemment à propos de la correction de « Ma perche lei che di e notte fila » en « Ma per colei che di e notte fila » : « Et cosi parmi quadrar bene il senso, senza violenza della grammatica » (6v/73).
104 2 La méthode des auteurs et l’orientation des grammaires
mairiens. Il est donc presque impossible, en s’appuyant sur les classiques de la littérature, de tomber sur des phrases agrammaticales ou des formes incor-rectes. Tout au plus s’agit-il d’anomalies apparentes ou d’aberrations statis-tiques. En rendre compte supposerait toutefois de s’enfoncer plus avant dans l’analyse linguistique, trop avant pour la plupart de nos grammairiens, dont la méthode reste donc à la surface de la langue.
L’usage étant parfois variable et fluctuant, certains grammairiens s’en tiennent au cas de figure majoritaire et passent sous silence tout exemple con-traire, par souci de concision ou de clarté, quitte à schématiser le fonctionne-ment de la langue. D’autres, par contre, n’hésitent pas à présenter des exemples qui contredisent la règle, expliqués au pire comme des leçons fau-tives (résultant d’erreurs du copiste ou de l’imprimeur, qui ont le dos large, voire de l’auteur lui-même, inattentif ou ignorant du bon usage),14 au mieux comme des négligences de l’auteur, des libertés prises avec la grammaire, qu’il vaut mieux ne pas imiter,15 ou des figures de style, dont il ne faut pas abuser. Si nécessaire, une démultiplication des règles, par sous-division de la règle principale, permet de couvrir les écarts les plus visibles.
L’habitude de réécrire les textes d’auteur selon une norme fixée, parfois en invoquant des manuscrits si vieux qu’ils doivent être autographes et authen-tiques, persiste longtemps, y compris chez des éditeurs de classiques :
« Ne mai i buoni scrittori dissero in lo, o in la. E se in tutti i libri stampati del Petrarca si
trova
‹ Ma ben ti prego, ch’in la terza Spera › ‹ Il di sesto d’Aprile in l’hora prima ›;
ho veduto io appresso il reverendissimo Bembo in uno essemplare scritto a penna: e tanto
antico, che si afferma, quello essere stato del medesimo Poeta: i medesimi versi in questa
maniera.
‹ Ma ben ti prego, ch’a la terza Spera ›: et ‹ Il di sesto d’Aprile a l’hora prima ›.
La onde poi nella nostra correttione fatta sopra questo Poeta in nelle Stampe del Nobile
amatore de virtuosi M. Gabriello Giolito: questi molti altri luoghi, che guasti si leggevano,
habbiamo ridotti alla lor buona lettione, nel modo che gli lasciò il Petrarca […] E nel ‹ Trion-
fo della Morte ›, dove ciascun volume ha ‹ Essendo’l spirto gia da lei diviso ›, in questo senza
errore sta, ‹ Sendo lo spìrto gia da lei diviso › 16 » (Dolce 19–19v).
14 C’est Fortunio qui recourt le plus volontiers à cette solution de facilité : « Ma non è maraviglia perche delle regole della volgar lingua [Dante] hebbe, over poca scienza, o poca cura » (19v/227). 15 Citons par exemple del Rosso : « Io hò ò vero haggio usato da i Poeti anchora habbo, ma non perciò da usare molto con tutto che Dante l’habbia usato » (B4). Déjà Quintilien notait « At in eadem uitii geminatione ‹ Mettoeo Fufetioeo › dicens Ennius poetico iure defenditur » (I 5 12, « Concernant cette même gémination fautive, on défend Ennius d’avoir dit Mettoeo Fufetioeo par le droit des poètes »).
16 Conformément à la prescription de Bembo (« non si dira il spirito, il stormento: ma lo spiri-to, lo stormento, et cosi glialtri », 9), Acarisio avait déjà épinglé ce dernier exemple et affirmé : « leggere si dè cosi trovasi ne buoni testi: ‹ Sendo lo spirto già da lei diviso › » (1). Ruscelli est
2.3 Des statistiques maquillées pour les besoins de la cause 105
Dolce n’a aucun doute : il a restitué le texte tel que laissé par Pétrarque. 17 Son rival Ruscelli, tout en étant convaincu que la forme alli dans le Décaméron est « soit une erreur d’impression, soit un produit des éditeurs », l’a laissée, mais n’en pense pas moins. 18 Tout éditeur qu’il fût, il préfère mettre en cause les imprimeurs du Roland Furieux que de croire qu’un si grand écrivain qu’Arioste ait pu méconnaître la règle et tronquer tiranno en tiran, au lieu d’écrire en permutant l’ordre des deux noms Il tiranno, ò’l signor : « ‹ Il SignoR’, ò’l TiraN di quel Castello ›. Non è da dubitare in alcun modo, che fosse puro error de gli Stampatori, che havessero rivoltate quelle parole, non dovendosi per alcun modo dire, che in quel solo verso in sì gran libro l’Ariosto si fosse mostrato di non sapere una cosi importantissima regola, vedendosi con quanta agevolezza quel verso si riduce à perfettione solamente col mutar luogo alle parole ‹ Il TiraNNo, ò’l Signor di quel Castello › » (155–156). Plus étonnant, on retrouve cette attitude jusque chez Castelvetro, grammairien d’une tout autre envergure et analyste par ailleurs d’une grande perspicacité, qui n’a pas pour habitude de choisir les solutions de facilité : « Confesso non dimeno essere alcuni luoghi nelle novelle, li quali, secondo il giudicio mio, sono errati per colpa de gli scrittori, o de gli stampatori, o se non sono errati, non consiglierei alcuno a seguitarli per la rari-ta » (53v/39V). Fortunio pourrait signer cette phrase des deux mains : cin-quante ans plus tôt, il ne disait pas autre chose. Il est sûr que les erreurs d’im-pression ne sont pas rares, mais qu’un passage soit fautif « par la faute de l’écrivain », voilà une explication dont user avec prudence plutôt qu’abuser.
Par sa modestie, l’approche d’Alessandri contraste singulièrement avec cette tonalité dominante. Chez lui, aucune envie de rectifier les passages qui ne correspondent pas à la règle, aucune critique de la prétendue licence des
tout à fait d’accord avec ses deux prédécesseurs : « Et se in alcuni Petrarchi stampati per adietro si legge. ‹ Essendo il spirto dal bel nodo sciolto › è purissima scorrettione di stampe. Percioche si ha da credere da affermare, che il Petrarca scrivesse, ‹ Sendo lo spirto dal bel nodo sciolto ›. La qual parola, sendo è sua famigliare anco altrove quando la necessità della regola non lo stringe » (88). Quintilien déjà écrivait : « Quo modo et ipsum [= Ciceronem] et Vergilium quoque scripsisse manus eorum docent » (I 7 20, « Que Cicéron et Virgile aient écrit ainsi, les pages de leur main nous l’enseignent » ; voir aussi I 7 22 au sujet des lettres autographes d’Auguste), ou bien « Quod et ex ueteribus eius libris manifestum est » (I 7 23, « Cela se voit bien dans d’anciens exemplaires de ses livres »).
17 Qui, en fait, a vraiment écrit « in la terza ». Voilà l’inconvénient quand on prend pour modèle des écrivains anciens : ils écrivent parfois (encore) à l’ancienne. 18 « Nel Decamerone del Boccaccio si truova pure alcune poche volte usato Alli, quando (com’io pur credo) non sia stato errore intromessovi da gli stampatori, ò da i correttori, che io in quello, che già due volte ha stampato l’onorato Messer Vicenzo Valgrisio, corretto, annotato, dichiarato da me, havendo trovato ne gli altri da due volte detta parola Alli, se ben tengo per certo che sia ò error di stampa, ò fattura de’ correttori, l’ho lasciato per le cagion che ne dico altrove » (96). 106 2 La méthode des auteurs et l’orientation des grammaires
auteurs, aucune mise en cause des éditeurs. Il peut bien exister des exceptions, il ne faut pas « s’en étonner », s’en offusquer ou s’en désespérer, et il est vain de prétendre les corriger :
« La regola in effetto e bella, degna di molta osservatione, quantunque si truovino
essempi in contrario non è da maravigliarsi, perche fra l’altre imperfettioni nostre in questo
mondo tenemo questa, è grandissima che in tutte le discipline liberali si truovano contra-
rietà infinite, dubij molte volte inestricabili, ciò credo io che succeda permettendolo
Iddio ad eruditione de christiani accio che s’aveggano che ogni dottrina è posta in ambiguo
eccetto quella di amare, di servire, d’adorare la maestà sua eterna » (54v–55).
Il faut plutôt accepter que la grammaire, comme « toutes les disciplines libé-rales » (comme toutes les sciences humaines, dirions-nous aujourd’hui), est par nature imparfaite ; les irrégularités sont donc inévitables (quand bien même la langue serait parfaite, car donnée aux hommes par Dieu). On peut ne pas partager la pieuse explication d’Alessandri – qui y voit une ruse de Dieu pour l’instruction des fidèles –, son aveu d’humilité tranche avec le dogma-tisme et les jugements à l’emporte-pièce de Fortunio ou de Dolce, qui n’hé-sitent pas à se mettre à la place des auteurs pour réécrire leurs textes comme bon leur semble.
2.4 « Queste osservazioni osservando »
Une fois que le grammairien a « observé » l’« observance » des auteurs et l’a traduite en règles pour son public, les apprentis écrivains, désireux de bien écrire, doivent (ou devraient) à leur tour « observer » ces règles issues de l’« ob-servation », comme on l’a fait naguère avec Priscien pour apprendre le latin : « come che Prisciano dalla prima parola dell’opera sua incominciandosi, fosse da sopravegnenti grammatici ripreso, non per cio gli é tolto che li buoni grammati-cali ammaestramenti non siano da gl’emparanti le buone lettere ricevuti » (Agli studiosi della regolata volgar lingua, a3/15). C’est pourquoi on a ajouté une troi-sième et dernière ligne au schéma ci-dessus. « Observateurs » de la grammaire, les « bons auteurs » (d’autrefois) sont objets d’« observation » pour le grammai-rien, et, c’est en « observant » les règles que celui-ci a tirées de ceux-là que se forment les « bons auteurs » d’aujourd’hui et de demain : la boucle est bouclée. Si une langue sans (bons) écrivains est une langue sans grammairien, une langue sans grammairien est une langue qui n’a plus de (bons) écrivains.
Telle est la leçon tirée de Fortunio par Gaetano, qui « décrit des obser-vances linguistiques fort belles et bonnes à observer par ceux qui envisagent de coucher leurs pensées sur le papier » (48v, n. 5), ou par le libraire dal Griffo
2.6 Jeter les bases d’un renouveau de la littérature italienne ? 107
en conclusion de son avant-propos aux Regole grammaticali de Gabriele, A gli studiosi de la volgar lingua (dont le titre, identique à celui de Fortunio, à l’ad-jectif regolata près, dénonce clairement l’inspiration), où se rejoignent les deux notions d’osservare et d’osservationi : « Prendete adunque con lieto volto, o let-tori, questo picciolo trattato: rendetevi certi, che havendolo voi bene a le mani, potrete sicuramente, senza errar giamai, qualunque cosa vi disporrete di trat-tare in questa lingua, queste osservationi osservando, a felice, desiderato fine condurre ».
2.5 Le rôle du grammairien
Le rôle du grammairien selon Fortunio n’est pas mince : même s’il ne fait que découvrir les règles de la langue appliquées par les (bons) écrivains dans le corpus qu’il analyse, c’est lui qui établit, sur cette base, une norme grammati-cale pour ses contemporains. Avec certes quelque subjectivité, présente dans le choix des auteurs de référence (et de leurs œuvres mêmes) puis dans la lecture qu’il en fait, il fixe dans sa grammaire leur usage linguistique, qu’il propose à l’imitation de tous ceux qui ont l’intention de bien apprendre la langue pour bien l’écrire.
A la différence de Bembo, qui n’oublie pas le style, Fortunio est convaincu que l’on devient un bon écrivain à la simple condition de suivre les règles grammaticales, et que le mieux, tant qu’à faire et pour ce faire, est de suivre celles rassemblées par ses soins et stipulées à cette fin. Tandis que lui, en tant que pionnier, a dû découvrir et apprendre par lui-même les règles du Vulgaire, les apprentis écrivains n’ont plus besoin de refaire ce travail fastidieux : ils n’ont plus qu’à s’en remettre à ses instructions. Tel un mineur se plongeant dans la littérature pour y exploiter le filon des meilleurs auteurs, en ramener leurs précieux écrits et ensuite extraire de leur gangue littéraire les règles de la langue, le grammairien exerce un métier intellectuel à part entière – ce que Fortunio déclare implicitement en se définissant, dans son avertissement aux lecteurs, comme « huomo di professione molto diversa » (p. 75) : celui de média-teur entre les auteurs déjà reconnus (approvati) et les écrivains ayant l’ambi-tion de le devenir.
2.6 Jeter les bases d’un renouveau de la littérature italienne ?
Ainsi y aurait-il donc une différence remarquable entre les deux catégories de « buoni scrittori » : alors que les premiers (les grands pionniers des origines), 108 2 La méthode des auteurs et l’orientation des grammaires
bénéficiant d’une sorte de science grammaticale innée, sont devenus tels en observant eux-mêmes les règles de la langue, sans le concours d’aucun gram-mairien (puisqu’il n’y en avait pas encore), les seconds ne peuvent espérer le devenir qu’en observant les règles consignées dans les recueils spécialisés et auraient besoin du truchement des grammairiens. Les uns obéissent à l’idée de la règle (ou à la règle en soi), les autres seulement à son image – ce qui pourrait expliquer qu’ils ne soient pas en mesure d’égaler tout à fait leurs pré-décesseurs. Entre les deux, quelques générations d’écrivains indisciplinés, in-capables d’observer spontanément les règles et ne disposant pas encore, pour compenser cette incapacité, des observations des grammairiens (puisque For-tunio est le premier à en publier).
A l’âge d’or (14e s.) et à la génération des rois (Dante, Pétrarque et Boccace) auraient ainsi succédé l’âge de bronze (15e s.) et la génération des mortels (Landino, puis Pulci, Boiardo, Politien, Sannazaro ?…) – dont aucun n’est cité, ce qui prouve qu’ils ne sont pas dignes de l’être. Grâce à leurs règles, les pre-miers grammairiens du nouveau siècle (comme Fortunio) offrent aux écrivains contemporains et futurs la possibilité de devenir de bons auteurs ; de la sorte, s’enrayerait le déclin des lettres italiennes et s’amorcerait une renaissance. Grâce à Fortunio et à ses successeurs, le 16e siècle a toutes les chances d’inaugurer une nouvelle ère : à l’âge de bronze pourrait alors succéder, contre toute attente, un âge des héros – dont les noms sont encore, et pour cause, inconnus au juriste frioulan, mais que Dolce et Ruscelli, trente-cinq à cinquante ans plus tard, ont reconnus :
« Che senza le altre città di Thoscana, molte delle nostre ci hanno dato Poeti e scrittori
Nobilissimi: come Napoli il Sannazaro, Modana il Molza, Ferrara l’Ariosto, Castiglione il
Conte Baldassarra, e Vinegia mia patria il Bembo; nella quale fioriscono tuttavia di bellissi-
mi ingegni, che in essa lingua, spesso scrivendo, producono frutti degni d’immortalità: si
come il Capello, M. Domenico Veniero, M. Bernardo Zane, M. Girolamo Molino, M. Piero
Gradinigo Gentilhuomini Vinitiani, e molti altri […] Senza che ce ne sono per la Italia molti
altri chiari illustri: come il Signor Hercole Bentivoglio; di cui mentre rimarranno le belle
e dotte Comedie, e le polite Satire, non havremo peraventura, onde invidiare a gliantichi
Plauto, Terentio, ne il miglior Satirico Horatio. Il Dotto Signor Girolamo Ruscelli: di cui molti
fecondissimi parti si aspettano al mondo. M. Lodovico Domenichi; che diverse Latine opere
facendo nostre, accresce alla lingua riputatione splendore. Lo Sperone, Il Cinthio, infini-
ti, ch’io taccio 19 » ( Se la volgar lingua si dee chiamare italiana, o thoscana 9 ; cf. 1.26).
Si certains des écrivains mentionnés ici par Dolce pour répliquer aux chauvi-nistes florentins sont tombés depuis dans l’oubli, Sannazaro, Arioste, Castiglio-ne, Bembo, l’Arétin, Varchi ou Speroni sont devenus des auteurs de base ou
19 Cette liste a légèrement varié au gré des nombreuses rééditions.
2.6 Jeter les bases d’un renouveau de la littérature italienne ? 109
des classiques. Ruscelli est moins disert et plus vague : pour lui, ce sont en poésie, « dans le genre héroïque le divin Arioste », et « dans les autres sortes de vers » « moults autres excellents et nobles écrivains », pour l’histoire « Gui-chardin et tant d’autres », pour la rhétorique, « outre Cavalcanti, d’autres ex-cellents écrivains ». 20
L’ambition naïve ou démesurée de Fortunio a de quoi faire sourire et on peut trouver exagéré et flatteur le rôle qu’il assigne aux grammairiens comme lui – peut-être pour assurer la promotion de son recueil, ou pour se consoler lui-même de ne pas être devenu un bon auteur et d’avoir dû se limiter à pro-duire des règles grammaticales. Une phrase de son avertissement, qui rapporte un argument de ses opposants, éclaire sa pensée : « oltre che il volgare, secondo l’uso che é mutabile si varia, il che non cosi del latino sopra l’arte fondato, suole avenire » (a2v/9). Au fond, Fortunio partage le constat de l’instabilité du vul-gaire, mais non pas le scepticisme et la résignation de ceux qui en tirent argu-ment pour dire qu’il est vain de prétendre le mettre en règles. Son ouvrage pionnier apporte la preuve qu’il est possible d’imposer des règles à une langue qui n’en a encore jamais connues (comme le dompteur peut domestiquer une bête sauvage). Le vulgaire a beau changer sans cesse à cause d’un usage en perpétuel mouvement, il y a moyen, par l’énonciation d’une série de normes, d’immobiliser cet usage (bien sûr, un certain usage) et de fixer ainsi la langue (comme les physiciens arrivent de nos jours, par refroidissement, à freiner de plus en plus, jusqu’à stopper pratiquement, le mouvement incessant des atomes).21 Et à mesure que les écrivains rédigent leurs œuvres non plus chacun selon son usage individuel comme autrefois, mais suivant ces nouvelles normes générales, l’usage qu’elles ont saisi et fixé se renforce et se consolide : le vulgaire finit par se stabiliser alors durablement, sinon définitivement, tout comme le latin de la Renaissance. La supériorité reconnue au latin tenait au seul fait qu’il était « fondé sur l’art », c’est-à-dire sur une grammaire rigide et une pratique par elle strictement encadrée : en fournissant cette grammaire au
20 « La quale riuscendo tuttavia più ricca, più bella, par che oramai ella possa paragonarsi à quelle, dalle quali ha havuto origine, dalle quali ha preso il suo accrescimento. Perche già non le mancano i nobilissimi scrittori in ogni cosa, che gli hanno havuti l’altre. Et per dire della Poesia ella ha havuto nell’Eroico il divino Ariosto, in altre sorte di rime doppò il Petrarca, Dante tanti altri eccellenti, nobili scrittori, che in questa parte possiamo dire, che non le man-chi alcuna sorte d’ornamento. Se vogliamo Istorie, non ci manca il Guicciardino, et tanti altri, che l’hanno elegantemente in questa lingua scritte. Chi si diletta dell’arte Retorica, può simil-mente oltre al Cavalcanti havere de gli altri eccellenti scrittori, de’ quali si serva. Et finalmente non è professione alcuna, della quale ella non ci dia scrittori segnalati » (70–71). 21 Dans la dédicace à sa chère Hiparcha, Corso déclare qu’il a « réduit » la langue toscane, jusque-là « incertaine et dispersée » : « Et la Thoscana favella incerta fin hora, sparsa hò ridutto 110 2 La méthode des auteurs et l’orientation des grammaires
vulgaire, Fortunio permet qu’il devienne lui aussi bientôt une telle lingua d’arte, et dépossède le latin de son privilège. Ce faisant, il oublie malheureuse-ment un point capital : le latin du 16e 22 siècle est une « langue morte »…
2.7 Régénération ou dégénérescence ?
La théorie de Fortunio ne manque pas de confirmations historiques. Dolce en apporte une belle, dès la moitié du siècle, en prétendant qu’une règle, qu’il reconnaît n’avoir pas toujours été suivie par Boccace, a été, en revanche, « tou-jours observée par Bembo et les bons écrivains d’aujourd’hui » : « Non dimeno veggiamo, il Boccaccio nel Decamerone in molti luoghi di questa regola uscire. Ma il Bembo, i buoni scrittori d’hoggidi l’hanno sempre osservata » (48v). La présomption de grammaticalité parfaite que Fortunio réservait aux écrits de Boccace et Pétrarque est remise en cause (au moins pour ce qui est du Décamé-ron) et maintenant reportée sur les auteurs contemporains. Si les « bons écri-vains » peuvent désormais écrire plus correctement que ceux du 14 e siècle, n’est-ce pas surtout grâce aux efforts de ceux qui leur ont établi et prescrit les règles à observer ? La généralisation de Dolce est probablement tout aussi abu-sive que celle de Fortunio, mais peu importe : on ne saurait trouver un témoi-gnage plus éloquent de la normalisation de la langue, et du corsetage des au-teurs, qui au 16e siècle s’instaurent, entre autres, par les avertissements des grammairiens et s’accentuent notamment à cause d’eux. Ruscelli (74), lui aus-si, décrit la cristallisation de la « règle » née de l’« observation », descriptive donc, en « loi », prescriptive (v. n. 37).
Le phénomène ensuite n’a donc fait que croître et embellir, et à quel prix. Très simplement évoqué par Fortunio, voilà, en effet, le mécanisme qui a entra-vé le développement de la langue littéraire italienne et contribué à la scléroser progressivement en son état ancien, 23 jusqu’à la transformer, en l’espace de
in guisa (come vedete) che potrà per innanzi da ciascuno quantunque Barbaro, strano sotto certe regole essere impresa non altrimenti, che l’altre lingue ordinate si sien fatte per adietro » (2).
22 Ce que Citolini souligne en 1540 : « e non s’avveggono; che la latina è morta, e sepolta ne’ libri; e che la volgare è viva; e tiene hora in Italia quel medesimo luogo, che tenne la latina, mentre visse » (Lettera 6/33), première attestation en italien, jusqu’à plus ample informé, de l’expression (lingua) morta.
23 C’est pourquoi il est curieux de voir Leopardi se féliciter le 4 août 1822 que la langue italienne ait échappé au sort du latin, pris comme exemple de langue étouffée par le carcan de la « grammaire », et soit devenue aussi riche que le grec : « Fra le lingue antiche, la greca non solo ebbe infiniti scrittori prima della sua grammatica, ma prima ancora d’ogni grammatica conosciuta. Quindi la sua inesauribile ricchezza, e la sua assoluta onnipotenza […] necessaria-
2.7 Régénération ou dégénérescence ? 111
deux siècles, en une langue morte.24 Comme quoi, la réduction de la littérature à l’observation servile de modèles grammaticaux (et stylistiques), comme le propose aussi Bembo dans ses livres Della Volgar lingua, loin de régénérer la langue littéraire italienne, a plutôt amorcé et entretenu sa dégénérescence. Les bonnes intentions exprimées naïvement par Fortunio ont pavé pour la langue italienne plusieurs siècles de purgatoire. Telle est bien la conviction exprimée par Foscolo dans ses ultimes réflexions sur la langue et la littérature italiennes, rédigées en Angleterre en 1824–1825. Repensant à l’italien avec l’expérience d’une vie et le recul de l’exil, après avoir eu le loisir de le comparer à l’anglais et au français, il livre son analyse-testament dans les Epoques de la littérature italienne (issues de conférences données entre le 5 mai et le 24 juin 1823). Après avoir déjà pris le contre-pied de Bembo dans la Troisième époque (de l’année 1280 à 1330) en affirmant : « è cosa difficile a persuadere gli uomini di qualunque tempo, 25 [ che ] una lingua vivente possa esistere senz’essere mai parlata », ce