Les grandes dames
Alice conta son voyage en Irlande, où…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Les trois amis se mirent à rire, «Faire son chemin, dit Octave, c’est encore un vieux préjugé. Est-ce que nous sommes maîtres de nous?—Eh bien! vous verrez si je suis maître de moi et des autres.—Oui, de tout le monde, excepté de ta femme.—De ma femme comme de tout le monde.—Permets-moi d’être fort indiscret, demanda Parisis à Monjoyeux. Quel rôle jouera ta femme dans ce chemin-là?—Elle jouera le rôle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur chemin.—Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu à ce degré de scepticisme, pour dire un mot bien porte.—Tu me crois donc une âme plus haute que tous ces ambitieux qui passent là sous nos yeux, courant à leurs chimères, escortés par tous les vices, jetant leurs maîtresses, leurs femmes, leurs soeurs à toutes les concupiscences qui ouvriront la main pour leur donner à eux, qui des croix, qui une ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome à la lune. Je ne me paye pas d’une autre monnaie que tous ces gens-là.—Après tout, dit d’Aspremont, jouant l’esprit fort, les anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient plus—ou moins—que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait être qu’un objet de luxe, qu’on se passe de main en main jusqu’au dernier enchérisseur, ou plutôt jusqu’à ce qu’elle devienne mère de famille.—Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre ce qu’il avait dit, j’ai raillé sur des choses saintes. Pour moi, la femme est l’âme, la poésie, la conscience de l’homme; elle doit être pour lui l’image de Dieu sur la terre. Celui-là qui la sacrifie ou la bafoue, est indigne du titre d’homme. Voilà pourquoi je hais mon siècle, voilà pourquoi je voudrais le souffleter en face des siècles passés et des siècles à venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.»
Les amis se séparèrent. «Te voilà devenu pensif, dit Saint-Aymour à Parisis.—C’est que ce fou est un sage; il nous a donné là un premier avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc toutes ces aspirations féminines qui nous cassent les bras. Pour moi, je l’avoue, j’en suis arrivé à n’avoir plus le courage d’aller me coucher.»
En effet, ce jour-là, Octave était revenu du club au soleil levant, il avait regardé son lit, qui ne l’attendait plus, il s’était jeté sur sa chaise longue, mécontent de tout, même du sommeil.
Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient à son coeur: Geneviève et Violette.
IX
MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE
On apporta un matin cette lettre de faire-part à M. de Parisis:
«M. Monjoyeux a l’honneur de vous faire part de son mariage avec Mlle Aline de La Roche.»«Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s’encanaille pas. Quelle pourrait donc bien être cette Aline de La Roche?»
M. de Parisis avait la prétention de connaître toutes les femmes: «Il aura déniché cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur à la maison.»
Il jeta le premier feuillet pour lire le second:
«Mme la comtesse de La Roche a l’honneur de vous faire part du mariage de Mlle Théodule-Angèle-Aline de La Roche, avec M. de Monjoyeux.»Il y avait au bas de la page, en caractères imperceptibles: Lithographie de Kardec, à Nantes. «Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit Parisis, comment s’y est-il pris pour faire ce coup de maître:»
Le même jour, à la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux Champs-Elysées avec quelques amis du club, il reconnut à vingt pas de distance la tête chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs, hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles à marier ou des filles à vendre qui vont au Bois. «Je suis sûr qu’il est avec sa femme, dit Octave.» Il alla droit à Monjoyeux, qui lui dit; «Voici ma femme.—Où diable ai-je vu cette figure-là?» se demanda Octave en cherchant dans une sphère où il ne devait pas trouver. Par ce temps de blondes et de brunes, où les brunes se font blondes et les blondes se font brunes, sans parler des rousses, où le pastel et le crayon noir jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent de se tromper.
Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.
C’était une jeune femme, un peu forte, mais d’une belle envergure. Elle était blonde et blanche, voilée d’un voile noir et d’un voile de poudre de riz.
Monjoyeux reprenant sa désinvolture théâtrale: «Donc, M. le duc, dit-il, j’ai l’honneur de vous présenter à Mme Monjoyeux.—Madame, dit Octave—en s’inclinant pour une noblesse de Bretagne—je suis bien heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voilà ce qui s’appelle un commencement.»
La jeune femme ne répondit pas un mot, elle avait rougi, elle s’était levée à moitié, comme si elle ne sût pas quelle figure faire. «Oui, mon cher, dit Monjoyeux, vous l’avez dit, cette fin-là c’est un commencement. C’est d’aujourd’hui seulement que je me sens né à la vie; vous allez voir bientôt ce que peut un homme, avec une femme.»
M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie et d’amertume que de joie dans le sourire du comédien. Il salua une seconde fois et rejoignit ses amis. «C’est Monjoyeux, lui dirent plusieurs voix, as-tu vu sa femme?—Elle est fort belle, fort timide, fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains bien nées. Noblesse de Bretagne, messieurs!—Je lui trouve un autre défaut: je ne sais si c’est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais, comme disaient nos aïeux, elle n’a pas le velouté de la candeur, elle est déjà trop familière à la poudre de riz et au crayon noir. Après cela, je ne hais pas l’art dans la nature, quand c’est le pastel de Rosalba.»
Un vague souvenir traversa l’esprit d’Octave; on le questionnait encore, il ne répondait plus. «Te voilà soucieux! Est-ce que tu deviendrais amoureux de cette jeune mariée?—Non, dit-il, elle me rappelle seulement une femme que j’ai aimée au clair de lune. Après cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent.»
Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de Monjoyeux. «Que va-t-il faire de sa femme?—Il va l’aimer, puisqu’elle est si belle.—On dit qu’elle n’est pas riche.—Il y a peut-être une comédienne sous Roche.—Il rentrera sans doute au théâtre.—Qui sait si la femme n’a pas un million dans le gosier, comme la Patti!—Ou un éventail de sociétaire de la Comédie-Française, comme Croizette.»
On comprend bien qu’une aussi grave nouvelle fut imprimée jusque dans les grands journaux, où un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:
«Monsieur le rédacteur, «On annonce ma rentrée au théâtre; que mes amis ne reprennent pas encore leurs sifflets; avant d’être comédien, j’étais sculpteur, j’ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S’il n’y a plus de marbre en Italie, j’irai sculpter les neiges de la Russie.» «Agréez mes adieux éternels, car je n’emporte pas ma patrie à la semelle de mes souliers. «MONJOYEUX.»On commenta cette lettre. C’était bien le style connu de Monjoyeux; il avait sa manière d’écrire comme il avait sa manière de parler. Le lendemain il n’en fut plus question: Monjoyeux disparut de l’horizon parisien.
X
LA COUR D’ASSISES
Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se dérober, les satellites lui prouvaient toujours qu’il est un astre. Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s’accoutumer à une loi plus sévère; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite dans le cortège des folies parisiennes. Il était comme ces rois du dix-neuvième siècle, qui sont entraînés par la politique de leurs ministres. Il se promettait toujours d’avoir raison de tout le monde et de lui-même, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour de plus.
On n’abdique pas, d’ailleurs, si volontiers sa part de royauté dans le bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses, dans les coulisses et dans les loges de l’Opéra, au milieu des gens d’esprit; il ne dédaignait même pas d’être l’idole de chair des Phrynés de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade, dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une légion qui donne quelque gloire au capitaine.
Cependant l’affaire du bouquet de roses-thé arriva devant le jury d’Auxerre.
Les journaux de Paris, pour une cause aussi étrange et aussi romanesque, dépêchèrent leurs chroniqueurs à la mode; la capitale de l’Yonne fut envahie par les étrangers, mais surtout par les Parisiens. Quelques dames trop à la mode panachèrent la foule. On eût acheté les bonnes places cinq louis, comme à une belle représentation de l’Opéra.
Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c’était une paysanne qui n’avait pu s’empêcher de crier: «Elle est toute blonde et toute noire.» En effet, la pâle figure de Violette apparaissait comme du marbre encadré dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux, sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle était toute vêtue de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle n’avait pu croire jusque-là qu’elle serait traînée jusque devant le jury; mais, à force de prier Dieu, elle s’était résignée à toutes les humiliations; elle trouvait d’ailleurs je ne sais quelle secrète volupté à souffrir pour Octave et pour elle-même: elle croyait ainsi se retourner vers sa vertu.
Mlle de La Chastaigneraye avait refusé de comparaître. On produisit des certificats de médecins constatant qu’elle ne pouvait quitter sa chambre.
M. de Parisis n’avait pas fait de façons pour venir témoigner; il se fit inscrire comme témoin à charge. Il se retrouva dans la salle des témoins avec le médecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec deux servantes du château, avec les paysannes qui avaient offert la corbeille de fleurs.
Me Lachaud était au banc dé la défense. Il avait le front rayonnant comme un avocat qui doit gagner sa cause.
Parmi les pièces de conviction, sur une table, devant la Cour, était exposé un bouquet de roses fané depuis longtemps.
Le greffier se leva et lut cet acte d’accusation que je retrouve dans un journal d’Auxerre, qui n’avait donné que les initiales des noms de Parisis et de sa cousine:
«Le 8 août dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe en famille, au château de C----, quand les paysannes du pays lui offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que Mlle G---- de La C---- était l’unique héritière de sa tante, une fortune considérable. C’était une vraie joie dans le pays, puisqu’on savait que la jeune héritière était bonne aux pauvres. «Si le bien naît du mal, le mal naît quelquefois du bien. On avait voulu faire une fête à Mlle de La C----, on faillit l’empoisonner: un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- déchira le papier qui l’enveloppait et le respira à plusieurs reprises. «Tout à coup elle pâlit et tomba dans les bras de son amie, Mlle de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s’imagina d’abord que c’était un évanouissement; mais quand le médecin arriva, il ne fut pas douteux pour lui qu’elle n’eût respiré le plus subtil et le plus rapide des poisons, Là ne fut pas tout le mal. On rapporta le bouquet au château, et le bruit s’étant répandu que Mlle de La C---- s’était empoisonnée en respirant des roses, une jeune servante se mit à rire, s’empara du bouquet et le respira à perdre haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de respirer la mort. «Notre époque, Dieu merci, n’est plus familière à ces poisons qui ont été la terreur du quinzième siècle; mais le témoignage des hommes de l’art prouvera tout à l’heure qu’il ne peut y avoir aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a été très malade et la jeune servante ne s’est pas rélevée. «Maintenant, qui donc avait versé le poison sur les roses? Tout est romanesque en cette affaire. «Le bouquet avait été apporté au château par un de ces petits Piémontais, qui font tout dans leur enfance, excepté le bien. Tour à tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un mot, toutes les figures de la mendicité. Mais qui lui avait donné le bouquet? Il a été impossible de retrouver l’enfant, mais on a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il était à Tonnerre, à l’hôtel du Lion d’or, où une étrangère prenait son repas du soir; selon l’habitude de la belle saison, on apporta un bou à l’étrangère. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit musicien. Elle lui donna l’ordre, tout en lui donnant une pièce d’or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu’elle écrivit sur-le-champ, à M. le duc de P----, au château de C----. La lettre, qui a été retrouvée comme par miracle, est bien explicite; on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille à son amant d’offrir cet abominable bouquet à Mlle de La C----. Ainsi elle ne craint pas de faire son complice d’un homme qui, heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d’ailleurs, n’a pas eu à offrir le bouquet lui-même. L’enfant obéit; mais comme il était déjà tard, il coucha en route ou s’amusa en route. Il n’arriva au château de C---- que le lendemain matin, à l’heure de la messe. Quand il se présenta au château, tout le monde était à l’église, moins une fille de service, la nommée Rose Dumont, qui jugea que c’était un bouquet pour la fête, et qui le porta elle-même sur la corbeille, que les paysannes avaient déposée sur la place devant l’église. «Cette étrangère, qui venait pour la première fois dans le pays, était une de ces filles, trop connues à Paris, qui jettent la honte, la ruine et le désespoir dans les familles. Quelques-unes sont d’autant plus dangereuses qu’elles cachent leur perversité sous des airs de dignité et d’innocence. Mais la justice ne s’y trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous les masques. La fille Louise Marty, surnommée Violette, est une de ces créatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer à toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et des diamants quand elle aurait dû honorer ses mains par le métier que lui avait appris sa mère; car elle est d’autant plus coupable, que sa mère, d’après tous les rapports qui nous sont venus, était une honnête femme. «Fleuriste! voilà donc quel aurait été son dernier bouquet, un bouquet de roses empoisonnées! Toute jeune encore, elle a appris l’art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s’étonnera donc pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles. «Et qui l’a poussée à ce crime? Toutes les mauvaises passions. Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu’il était venu au château de C---- pour un héritage, naturellement elle voulut le revoir. A son passage à Tonnerre, elle apprit que l’héritage échappait au duc. Ce fut alors, sans doute, que l’idée du crime s’empara d’elle. Mlle G---- de La C---- était le grand obstacle; puisqu’elle avait l’argent, le duc allait l’épouser: ces créatures jugent les actions des autres d’après leurs sentiments. Se débarrasser de l’héritière, c’était tout gagner: l’homme et l’argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc héritait, la fille Marty comptait sur sa part d’héritage. Mais comment faire? Les débats prouveront qu’elle avait emporté du poison pour effrayer son amant, peut-être même avec l’idée de s’en servir contre elle-même, si tout échouait. Ce poison lui servit contre Mlle G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut victime. «Ne voit-on pas d’ici la fille Louise Marty versant le poison sur le bouquet, et payant cher l’enfant qui le portait à son adresse? De là, elle court au chemin de fer pour dépister les soupçons car il faut tout prévoir. Mais ce n’était qu’une fausse route. En effet, le lendemain elle était sur la route de Champauvert pour s’assurer du message. On l’a vue errer autour du château. Que dis-je! on l’a vue pendant la messe, car rien n’arrête ces filles-là dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la corbeille de fleurs, comme s’il n’y avait pas assez de poison dans le fatal bouquet. «En conséquence, la nommée Louise Marty, dite Violette, est accusée d’homicide volontaire avec préméditation sur la personne de Mlle G---- de La C----, et d’homicide involontaire sur la personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la C----»Violette, toute troublée qu’elle fût d’être en spectacle et en pareil spectacle, entendit pourtant cet acte d’accusation qui n’admettait pas un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard. Non pas qu’elle craignît pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice, mais elle était frappée de stupeur à la seule pensée qu’on pût la croire empoisonneuse.
Le président procéda à l’interrogatoire, après avoir feuilleté rapidement le volumineux dossier du juge d’instruction. «Accusée, levez-vous.» Violette obéit, tout en laissant transparaître sa fierté. «Votre nom?—Louise Marty.—Pourquoi ce surnom de Violette?—Parce que j’aimais les violettes.—Où êtes-vous née?—A Paris, mais je suis originaire de Bourgogne.—Oui, l’instruction nous apprend que votre mère, Sophie Marty, est allée faire ses couches à Paris, car vous êtes fille naturelle.» Violette ne répondit pas. «Avez-vous quelques souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mère vous a parlé de votre père?—Jamais.—N’avez-vous pas vu venir chez votre mère des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien, par exemple; car votre mère avait été femme de chambre de Mme de Portien.—Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.—Vous auriez tort de vouloir cacher quelque chose.—Je me rappelle vaguement ce nom de Portien; mais ma mère ne me parlait jamais du passé; mon devoir n’était pas d’interroger ma mère: mon père ne m’avait pas reconnue. Nous avons mené dans les dernières années une existence bien misérable. Ma mère m’embrassait quelquefois en me disant: «Si je voulais, tu serais riche.» Je la regardais avec curiosité, elle se remettait aussitôt en disant: «Je suis folle!» Nous nous remettions à travailler.—Quel travail?—Ma mère raccommodait de la dentelle et je faisais des fleurs.—Vous ne vous expliquez pas ce paroles: Si je voulais, tu serais riche?—Il n’y a pas à s’y méprendre. Ma mère voulait me parler de mon père; je n’en doute pas, car elle était trop noble pour songer un instant que je pourrais être riche si elle me vendait.—En voyant Mme Portien au Lion d’Or, à Tonnerre, vous ne saviez pas son nom?—Non. C’était la seule femme qui fût dans la salle à manger, je m’adressai à elle, et elle eut la bonté de m’écouter. Voilà tout.—Vous savez aujourd’hui que votre mère a été au service de cette dame.—Je ne l’ai appris que dans l’instruction.—Pourquoi avez-vous envoyé un bouquet à Mlle La Chastaigneraye?—Je voulais dire un éternel adieu à M. de Parisis.—Il avait commencé avec moi par un bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de roses. Cela était si peu prémédité, que je me fusse contentée sans doute de lui écrire une lettre, si le hasard n’eût mis dans mes mains ce fatal bouquet.—Croyez-vous donc que le bouquet fût empoisonné avant d’arriver dans vos mains?—Non, puisque je l’ai respiré et que je ne suis pas morte.—Alors, comment vous expliquez-vous que ce bouquet ait été empoisonné à Champauvert?—Je ne sais rien. Je n’y étais pas.—Vous y étiez, vous l’avez avoué dans l’instruction. —J’étais autour du château et non pas dans le château.—La femme Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille et entr’ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.—J’ai retiré ma lettre à M. de Parisis. Si à cet instant j’ai empoisonné le bouquet, c’est que mes larmes était empoisonnées.»
Le procureur impérial eut un sourire railleur et murmura: «La comédie du sentiment!» L’interrogatoire n’était pas fini. Puisque vous vous dites innocente, qui donc est le coupable: Car c’est un fait acquis, Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n’a survécu que par miracle, tant les choses avaient été bien faites.—Je ne sais rien, si ce n’est que le bouquet est bien mon bouquet.—En retournant à Tonnerre, vous persistez à dire que vous n’avez pas rencontré le petit joueur de violon?—Je ne l’ai pas revu.—Ceci est bien singulier, car MM. les jurés savent déjà qu’il a été impossible de retrouver cet enfant.—Est-ce que je suis accusée aussi de l’avoir assassiné?—Non! la justice n’accuse pas, quand elle n’a pas de preuves.» Et, d’un air sévère, le président fit signe à Violette de s’asseoir.
On appela les témoins à charge. On savait d’avance tout ce qu’ils diraient. On avait espéré quelques-unes de ces révélations inattendues qui jettent une vive lumière sur les causes obscures; mais rien.
Ce fut une bien grande curiosité quand parut M. le duc de Parisis, cité par l’accusation comme témoin à charge; mais on savait bien qu’il serait témoin à décharge. Il raconta très simplement ce qu’il avait vu, tout en déclarant, sur son âme et sur sa conscience, comme s’il fût juré dans l’affaire, que l’accusée n’était pas coupable. Il ne nia pas que le bouquet ne fût empoisonné, mais, selon lui, jamais la main de Violette n’avait versé le poison.
Comme on le tenait pour très savant en toutes choses, l’avocat de l’accusée le pria de donner quelques explications sur cet abominable empoisonnement par l’asphyxie instantanée. Il ne se fit point prier. Il rappela que depuis le seizième siècle, si on n’avait plus le secret du poison des Médicis, il n’était pas douteux pour lui qu’un chimiste ne pût le retrouver avec la noix vomique, la ciguë et l’acide prussique. Il conta que beaucoup d’expériences avaient été faites par Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n’avaient pas eu le temps de respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet n’en était pas moins un prodige; puisqu’il avait été cueilli à Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il n’avait pu traverser, de Tonnerre à Champauvert, le laboratoire d’un chimiste: et pourtant il donnait la mort à Rose Dumont, qui l’avait respiré après Mlle de La Chastaigneraye. «Aussi me permettrai-je, continua M. de Parisis, de trouver étrange que ce procès se fasse en l’absence du seul témoin qui pourrait dire la vérité; le petit joueur de violon.—Pensez-vous donc, demanda le président avec raillerie, que cet enfant soit le coupable?—Non; mais je pense que puisqu’il n’est arrivé à Champauvert que le lendemain, à l’heure de la messe, c’est qu’il s’est arrêté en route.—Eh bien! il n’y a pas de—chimiste de Tonnerre à Champauvert?—Qui sait?—Je le sais bien, moi, dit l’avocat. L’enfant à fait l’école buissonnière. Mais j’espère n’avoir pas à accuser pour défendre.»
Parmi les témoins à décharge, Mme de Portien se présenta la première.
Quand elle parut, on fit cette remarque pour la première fois: bien que Violette fût belle et que Mme de Portien fût laide, il y avait entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de famille. «Voyez donc, dit à sa voisine une des curieuses venues de Paris, ce petit signe de beauté au coin de la lèvre, elles l’ont toutes les deux.»
Une vague idée de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans l’auditoire. On avait réveillé un écho de vingt ans; quand la mère de Violette était partie pour Paris, elle était partie avec Mme de Portien, accusée de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul n’avait osé dire cela tout haut, mais beaucoup l’avaient pensé; or, comme cette idée était revenue à la surface, il ne semblait pas impossible que l’accusée fût la fille de Mme de Portien, un de ces enfants perdus qu’on jette derrière soi et vers lesquels on ne se retouche jamais.
Aussi fut-ce avec une vraie émotion qu’on vit paraître Mme de Portien. Le président la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses noms. Elle répondit qu’elle se nommait Ange-Virginie de Pernan, petite-fille du duc de Parisis, mariée à M. Théodore de Portien, mais séparée de corps et de biens depuis longtemps. «Dites-nous ce que vous savez.—Ce sera bientôt dit. J’étais au Lion-d’Or, à Tonnerre; cette dame est venue s’asseoir à ma table, elle m’a demandé s’il y avait loin pour aller à Parisis; nous avons causé quelques minutes. Une des filles de l’hôtel m’a offert un bouquet que j’ai refusé; cette dame a pris le bouquet et l’a envoyé à M. de Parisis, qui était au château de Champauvert. Voilà tout ce que je sais. J’avais dit tout cela dans l’instruction, et j’espérais ne pas être forcée de paraître à ce triste procès.—Mais vous étiez là quand l’accusée a empaqueté le bouquet; n’avez-vous rien vu qui pût éveiller vos soupçons?—Non. J’ai beau réveiller mes souvenirs…—Dans quel esprit avez-vous trouvée l’accusée?—J’ai trouvé une amoureuse qui ne savait pas bien ce qu’elle disait. Cela m’a amusée un instant, parce que je pensais à mon cousin de Parisis; mais cinq minutes après, j’étais sur le chemin de Pernan et je ne songeais plus à cela.»
Mme de Portien voulait se retirer, mais le président la pria d’aller s’asseoir au banc des témoins. Octave, qui était resté au banc de Me Lachaud, alla s’asseoir à côté de sa cousine. Mme de Portien lui dit combien elle était désolée de tout cela; elle trouvait Violette fort jolie et elle était loin de faire au duc de Parisis un crime de son amour pour elle. «Vous avez raison, dit Parisis sans façon, de trouver que Violette est belle, car j’entends dire autour de moi que vous vous ressemblez.—Comment! je ressemble à cette fille!—Mais, ma cousine, on pourrait se ressembler de plus loin.»
Le tribunal écoutait toujours les témoins à décharge. Violette avait demandé le témoignage de la propriétaire de la maison qu’elle habitait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l’accusée sous les couleurs les plus sympathiques; elle l’avait toujours connue honnête, laborieuse, dévouée à sa mère, ne sortant le dimanche que pour aller à la messe. Elle l’avait surprise une fois qui achetait des cerises pour déjeuner; une pauvre femme était survenue, elle avait abandonné les cerises, pour remettre l’argent à cette mendiante. Cette simple action de déjeuner d’une aumône donnait l’idée de son coeur et aurait dû lui porter bonheur; mais Dieu éprouve les plus braves et les plus pures.
Le président demanda au témoin si elle n’avait ouï parler du père de l’accusée. «Monsieur le président, il y aurait bien à dire; Mme Marty ne m’a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon opinion, mais je puis me tromper, c’est que Mlle Violette, puisque c’est aujourd’hui son nom, n’est pas la fille de Mme Sophie Marty. —Ah! madame! s’écria Violette, laissez-moi au moins ma mère!»
XI
LA MÈRE DE VIOLETTE
A cet instant une femme se trouva mal. C’était Mme de Portien. Les débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au témoin.—Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a caché la faute d’une autre personne que je ne connais pas. Quand elle était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle, j’aurais de l’argent, mais j’ai peur du scandale, et puis qui sait si on ne m’arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père, et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n’a jamais eu ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.»
Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette étrangère qui n’avait fait que paraître et disparaître.
Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer dans l’esprit des jurés la culpabilité de Violette.
Octave commençait à désespérer, car Violette n’avait eu que deux bons témoignages contre vingt mauvais, quand tout à coup le président annonça que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaître comme témoin; il venait de recevoir un mot d’elle où elle lui disait que, dans l’intérêt de la vérité, elle avait cru devoir braver la fièvre et venir faire son devoir.
Une rumeur bientôt étouffée courut dans la salle comme si on eût annoncé au Théâtre-Français Mlle Rachel, quand elle était en Amérique.
Il y eut un moment d’attente. Bientôt tout le monde se leva à l’arrivée de cette noble héritière qui avait toutes les sympathies. Elle parut plus belle encore qu’on ne se l’imaginait, quoique l’admiration eût parlé d’avance. Elle marcha simplement et noblement devant la Cour, mais avec la dignité de la race et la grâce de la jeunesse. Le président, après les formules coutumières, la pria de dire ce qu’elle savait. «Mon premier mot, monsieur le président, c’est que l’accusée n’est pas coupable.»
Ce premier mot jeta une grande surprise dans l’assemblée. On se questionnait des yeux, on écoutait avec anxiété. «Mais qui donc est coupable? demanda le président.—Je le sais bien, répondit Geneviève avec l’accent de la vérité, mais il m’est impossible de dire le nom du coupable.—La justice est en droit de lever tous vos scrupules.—Il y a des secrets que la justice elle-même ne peut pas arracher. J’ai tremblé que l’accusée ne fût condamnée pour un crime qu’elle n’avait pas commis; je suis venue jurer sur mon âme qu’elle n’était pas coupable, mais c’est mon dernier mot.»
Mlle de la Chastaigneraye s’inclina, et demanda à s’en aller. Parisis alla à elle et lui offrit son bras. Le président ne jugea pas qu’il dût la retenir. L’audience fut suspendue pendant un quart d’heure. Quand le président reprit son siège, il appela Mme de Portien. Elle était revenue à elle; elle reparut au bras d’une dame. «Je vous prie, madame de Portien, de nous renseigner sur la mère de l’accusée, qui a été à ce qu’il paraît à votre service.»
Mme de Portien répondit d’une voix troublée: «Je n’ai plus qu’un bien vague souvenir; je n’ai qu’à me louer de cette fille jusqu’au jour où elle s’est oubliée.—On nous a appris qu’elle avait été faire ses couches à Paris, et que vous l’aviez accompagnée?—Nous allions tous à Paris à cette époque, et, pour lui éviter l’affront aux yeux du pays, nous lui avons permis de partir avec nous.»
La voix de Mme de Portien s’arrêtait dans sa gorge; on attribua cela à l’émotion de son évanouissement. «Et savait-on dans le pays quel était le père de l’enfant?—La malignité publique voulait que ce fût mon mari.—Vous étiez donc déjà mariée?» Mme de Portien, qui ne rougissait plus depuis longtemps, rougit encore. «Monsieur le président, le procès n’est pas là. Je vous avoue que je n’ai pas mis tout cela sur mes tablettes, avec l’idée que je serais un jour appelée à en parler en Cour d’assises.—C’est vrai, madame, mais nous cherchons la vérité par toutes les voies.»
Sans doute une nouvelle lumière venait de se faire dans l’esprit du procureur impérial, puisqu’il demanda la parole pour dire ceci: «Messieurs les jurés, nous avions espéré que la justice n’avait qu’à se prononcer: toutes les preuves parlaient éloquemment devant elle. Mais l’audition des témoins nous avertit qu’avant de vous prononcer il nous faut entendre un autre témoin, celui qui a porté le bouquet de Tonnerre à Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l’esprit des juges et dans l’opinion publique; la justice ne doit pas être soupçonnée: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentées; une enquête plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon le témoin, du moins les traces du chemin qu’il a suivi en portant le bouquet.—Pour moi, je suis bien sûr, dit l’avocat de Violette, qu’il a suivi le chemin des écoliers; s’il eût suivi le droit chemin, le bouquet n’eût pas été empoisonné.»
Le président rappela l’avocat au silence, et, après avoir consulté la Cour, il déclara que l’affaire était remise aux prochaines assises.
Violette eût été condamnée aux travaux forcés, qu’elle n’eût pas été plus épouvantée que par cette alternative de rentrer en prison sans être jugée.
Depuis quelques minutes, deux pensées parallèles se disputaient son coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien était sa mère, et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonné le bouquet offert à Mlle de La Chastaigneraye.
XII
VIOLETTE ET GENEVIÈVE
Octave était désespéré, mais il fallait courber le front sous le niveau de la justice. Il s’approcha de Violette et lui tendit la main comme il eût fait à sa soeur. «Octave, lui dit-elle, puisque vous connaissez le poison des Médicis, pourquoi ne m’en donnez-vous pas?—Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous sauvera.—Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque vous n’y croyez pas!»
Les gendarmes attendaient; les gendarmes n’attendent pas.
M. de Parisis veilla à ce que la prison d’Auxerre fût adoucie pour cette dernière station. Le juge d’instruction et le procureur impérial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit plus l’horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit d’écrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le contrôle du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur impérial, dans l’intérêt de Violette, lui conseilla de ne pas insister.
Mme de Portien, toute troublée qu’elle fût, avait offert à Geneviève de l’accompagner à Champauvert, comme si elle dût retrouver une robe d’innocence dans cette intimité du voyage; mais la jeune fille refusa avec douceur et fermeté. Elle refusa aussi de partir en compagnie du duc de Parisis; mais elle lui permit d’aller la voir.
Octave arriva à Champauvert le lendemain vers dix heures. Geneviève lui parla de Violette en toute sympathie. «Vous avez raison, Geneviève, car c’est notre cousine.»
Et il raconta à Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu’il ne le sût pas très bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille ne fût atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu sacrifier Violette; mais ni lui ni Geneviève ne le voulaient. Et puis, après tout, il y avait tant de mystère dans ce poison, que peut-être se trompait-il.
Où était le petit joueur de violon? Il y a dans tous les procès célèbres une figure singulière qui ne semble apparaître que pour se jouer de la justice, comme s’il fallait prouver aux nommes que nul ne peut être infaillible.
Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journée à Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans l’atmosphère de Geneviève, dans les idées et les sentiments de cette belle créature, qui avait une grande âme et un grand coeur.
Bien des fois déjà il avait étudié les variations de l’atmosphère morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les créatures de son intimité, même quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a l’air vif de la vertu, comme il y a l’air orageux de la passion; on pourrait faire toute une géographie des sensations. On connaît les habitudes d’Octave: dès qu’il restait une heure avec une femme, il n’avait qu’un but, l’aimer et lui parler d’amour. Quoique avec Geneviève les barrières fussent difficiles à franchir, tant elle se tenait dans les hauteurs de sa dignité, de sa grâce, de sa pudeur, il se risqua bientôt à lui dire qu’elle était la seule femme qui fût allée jusqu’à son coeur, toutes les autres n’ayant amusé que son esprit. «Mon cousin, vous ne croyez pas à ce que vous dites, et je ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lèvres ont trop profané les choses du coeur en les jetant à tout propos et à toutes les figures. Votre dictionnaire n’est pas le mien; nous ne parlons pas la même langue: si je dis un jour j’aime, c’est que j’aimerai jusqu’à en mourir.—Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis que vous m’êtes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant je ne vous l’ai jamais dit.—Je vous tiens compte de cette discrétion, mais je ne crois pas à un amour aussi extravagant pour une pauvre provinciale.—Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!»
Et Octave essayait de prouver par l’action de ses regards que s’il ne disait pas par sa voix: Je vous aime, il le disait par ses yeux.
Geneviève avait beau vouloir couper court à toute causerie sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les heures les plus charmantes.
Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de conversation. Sans avoir l’air d’y penser, Parisis l’entraîna dans le parc boisé; mais elle parla astrologie. «Quand je pense, dit tout à coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une étoile, si éloignée l’une de l’autre, qu’il faudra un million d’années pour qu’elles tressaillent à la même lumière!—Pourquoi ces deux étoiles si éloignées, mon cousin?—Parce que nous aurions pu nous aimer sur la terre et que nous n’avons pas voulu.—Eh bien! mon cousin, vous vous consolerez parce que vous aurez aimé Violette.»
Mlle de La Chastaigneraye était jalouse de toutes les femmes mais elle était surtout jalouse de Violette.
M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s’étaient guère parlé de l’empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme le nom de Violette, s’arrêtait sur leurs lèvres. Ils craignaient tous les deux d’accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de défendre Violette? Et pourtant il n’était douteux ni pour l’un ni pour l’autre que Mme de Portien n’eût empoisonné le bouquet.
Enfin, Geneviève prit la parole sur cette ténébreuse affaire. «Mon cousin, croyez-vous donc qu’aux prochaines assises Mme de Portien ne sera pas appelée sur le banc des accusés?—Peut-être n’osera-t-on pas, car on n’a pas de preuves contre elle.—Et pourtant, vous êtes bien convaincu que cette jeune fille n’a pas voulu m’empoisonner?—Oui, ma cousine; et puisque nous parlons de «l’accusée», il faut que je vous dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois même que Mme de Portien en est convaincue elle-même aujourd’hui. Or, que fera-t-elle? Je sais que l’avocat a dressé toutes ses batteries contre elle. Après tout, si Mme de Portien est appelée, elle s’appelle Mme de Portien, elle est déjà bien loin de nous. Si elle est punie, nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les familles des cousines à la mode de Toulon.—Pauvre Violette!» dit Geneviève.
Ce cri partait du coeur, mais d’un coeur blessé. Octave n’avait pu rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. «Il me vient une nouvelle idée, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que faisaient là vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans votre parc, la nuit d’avant l’empoisonnement par les roses-thé?—Mon cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas à empoisonner les autres, je vous assure; c’étaient deux lunatiques qui ne voulaient dire leurs secrets qu’à la lune, mais qui n’avaient pas de poison dans les mains.»
Octave n’insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le sujet. «Lisez-vous le Moniteur, ma cousine?—Oui, mon cousin, pour voir le lundi les décrets du feuilleton.—Eh bien! moi, ma cousine, je ne lis que la quatrième page pour voir les enrichis qui se font un baptême héraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant M. Marsouin?»
Octave étudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce gentilhomme de fraîche date habitait près de Champauvert une vieille abbaye qu’il avait ornée de colombiers à tous les points cardinaux. C’était peut-être pour lui et avec lui que se promenait la dame blanche. «Oui, dit Geneviève, je connais M. Marsouin; on a trouvé ici qu’il avait eu tort de ne pas s’appeler M. de la Truffardière.»
Octave sentit qu’il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il regardait Geneviève, elle se mit à sourire avec une pointe de malice. «Puisque vous êtes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de Paris?—Parce qu’à Paris, il n’y a pas de visions.»
Le duc de Parisis avait oublié l’étrange visite que lui avait faite une femme voilée une nuit de carnaval; il croyait à quelque mystification de comédienne, une de ces vingt femmes qui avaient une clef d’argent de la petite porte du jardin. «Mais, mon cousin, reprit Geneviève, vous avez donc oublié—que n’oubliez-vous pas?—cette apparition, dans votre hôtel, une nuit de carnaval?—Ah! oui, c’est encore une des pages inexpliquées de ma vie. Une femme est venue vers moi: elle m’a parlé; mon émotion a été telle, moi qui suis bronzé contre toutes choses, que je n’ai pas trouvé de voix pour lui répondre ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre à travers mon demi-sommeil; le peu d’esprit qui me restait appartenait au monde des esprits, puisque je lisais Faust.—Oui, vous lisiez Faust, et la femme qui vous est apparue vous a marqué votre destinée.—Oui, elle l’a si bien marquée que j’ai fermé le livre et que je n’ai jamais bien retrouvé la page, car ce beau livre c’est la folie dans la sagesse, ou la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce que vous connaissez cette femme?—Non, mon cousin. Parlons politique.»