Les grandes dames

Arsène Houssaye · Chapitre 5 sur 7 · partie 3/3

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Les grandes dames

Cette statue, c’était bien la Vertu. Elle…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est, ma chère rêveuse. On n’épouse pas sa maîtresse quand on s’appelle le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s’appelle Violette. Je t’ai dit tout cela. C’est égal, comme tu deviendrais tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t’ai cherché une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras chez la duchesse de Hautefort. Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin. Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds. ARMANDE DE FONTANEILLES.

Violette écrivait alors ceci à Mme d’Entraygues:

Vous m’avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en quittant la prison d’Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la prison du remords et du repentir, d’où je ne sortirai jamais. Je suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté, mais, quoi qu’on fasse, le coeur est toujours triste. Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar il m’a donné deur amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu’à m’appeler sa cousine. Oh! que c’est beau, la vertu! Je suis en adoration devant Geneviève, ce qui ne m’empêche pas de vous aimer beaucoup. J’ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les prières de Mlle de la Chastaigneraye, j’ai fini par me déc à venir habiter le petit château de Pernan, d’où je vous écris. C’est triste à mourir; mais pourtant j’y suis chez moi, et j’espère bien que vous viendrez m’y voir. Voyez jusqu’où va l’ingratitude! J’ai une troisième amie dont j’ai oublié de vous parler. C’est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j’ai horreur de la solitude. Est-ce là que je vais finir mes fours, si j’ai le courage de vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j’étais devenue riche par la volonté de Geneviève. Je n’ai vas besoin de vous confier que j’ai rendu tous les bijoux et que j’ai renvoyé les cent mille francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse. J’ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse Geneviève. Il me semble qu’une fois marié, il sera plus loin de mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l’aime! Écrivez-moi ou venez me voir. VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.

Mme d’Antraygues répondit ces quelques mots:

Oui, ma chère Violette, j’irai vous voir, car j’ai beau rire, cela me fera du bien. Tout est triste dans l’amour. Et pourtant c’est la meilleure chose … quand c’est l’amour du coeur. Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon ex-mari m’a brouillée avec toute ma famille pour se venger de n’avoir pas d’argent lui-même, car vous savez qu’il a tout joué. Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j’ai accepté toutes les clameurs de l’opinion publique; mais je ne souffrirais pas qu’on m’accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c’est vrai, mais point courtisane. Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J’ai beau me dire que la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve. Je vois beaucoup une de vos amies d’un jour, Mlle Rébecca, surnommée la Fille de la Bible. C’est une mauvaise comédienne; mais c’est la plus à la mode à cette heure; elle était aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me demanderez-vous. Son amant s’appelle M. Tout-le-Monde. Je crois bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d’argent, mais ce n’est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur … vous le savez bien. Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la rosée. Ne pleurez plus. ALICE.

V

POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE

Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de l’innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour la ramener à Paris, s’il n’eût craint de rencontrer Mlle de la Chastaigneraye. Et d’ailleurs qui sait si Violette eût voulu d’un pareil compagnon de voyage, maintenant qu’elle ne parlait plus que de se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser passer les choses, trouvant qu’il avait la main trop malheureuse pour toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève pour aimer assez Violette.

Il se promettait bien d’aller bientôt à Champauvert sous prétexte de travaux à faire à Parisis.

Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l’entraînait toujours, parce qu’il n’avait pas le courage de suivre son coeur.

Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se prenait à lui parce qu’il avait toujours le charme, parce qu’il jouait la passion quand il était à peine amoureux, parce qu’il entr’ouvrait je ne sais quelle perspective toute d’or et de pourpre.

Son ami Saint-Aymour l’emmena un jour à la chasse en Picardie, au château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins; c’était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n’est la passion de l’argent.

Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury, de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille, petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle, toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu’elle ne lisait que l’Évangile.

La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c’était à dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l’on resta à table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.

Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l’esprit de Dieu, entre une mère qu’on aime et des enfants qu’on adore. Elle ne voyait encore le mari que comme un mythe—ou comme un nuage à l’horizon qui lui gâtait presque la sérénité du ciel.

Octave fut pour elle une révélation, parce qu’il lui donna l’amour avec ses regards magnétiques, sa voix d’or et ses contes charmants. Ce fut comme un coup de foudre.

Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis promit de revenir le lendemain. Il s’était pris lui-même à ses piperies. Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à conquérir. C’était un déjeuner de soleil.

Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu’à l’heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne, à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant s’imagina que Parisis lui apportait l’amour.

Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la fille. Clotilde pensait déjà qu’il ne quitterait plus le château; mais comme il comprit qu’il ne pourrait parler à la fille sans voir les yeux de la mère, il partit pour toujours.

Parisis ne s’obstinait jamais contre l’impossible. Tout était fini pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde.

Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l’histoire de cette jeune fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume. Voici la dernière:

«Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L’amour malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et d’ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis? «Plaignez-moi, je l’adorais et j’en étais arrivé à la consoler par les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde en lui envoyant des baisers. «Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir Parisis de plus près. Une fois, l’illusion fut plus grande que jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me suis troublé comme elle; j’ai oublié que je n étais, que je ne devais être que le fantôme de son amour. Je me suis préci dans la montagne, j’ai franchi la haie et la ruisseau du p La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c’est vous!» m’a-t-elle dit d’une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur. «Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras avec l’amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je me croyais dans l’autre vie. «Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n’est pas lui!» s’est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m’a repoussé avec frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en démence. Elle s’évanouit presque. J’essayai de la secourir, mais elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n’est pas lui!» «J’étais la réalité, elle ne cherchait que la vision. «Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et il rirait de la morte!»

Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu’il l’écrivit, dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire, comme écrivent les gens du monde qui ont peur d’écrire comme ils parlent.

La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d’une pauvre femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire qu’il m’aimait! C’est vrai qu’il est charmant.» Elle eut peur de cette image fatale.

VI

L’HEURE DU DIABLE

La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan.

Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant, mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de s’asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie.

Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: c’était la comtesse d’Antraygues, qui, elle aussi, était venue là toute seule.

Les deux amies ne s’étaient pas vues depuis les hauts faits d’Octave de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez la duchesse, mais on sait qu’elle fut accueillie avec un si haut dédain qu’elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement comme pour exprimer qu’elle n’avait pas oublié le passé, mais qu’elles ne suivaient plus le même chemin.

Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu’elle fit avec une grâce charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse d’Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son ex-amie.—Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le seul pays où le coeur oublie.—Vous ne vous êtes pas revus avec M. d’Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M. de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n’est pour le tuer. Si j’avais à frapper quelqu’un, ce serait moi.»

On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.---Oui, je n’ai plus de voiture. L’an passé, je promenais mes chevaux, aujourd’hui je promène moi-même.—Dites-moi, est-ce qu’il ne vous est pas resté une vraie fortune après la séparation?—Rien, rien, rien. J’ai vécu de mes bijoux.»

Et essayant de sourire: «Aujourd’hui, je suis comme Cléopâtre, je bois ma dernière perle.»

La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup de dés?—Comment? mais ce n’est pas moi qui ai joué, c’est M. d’Antraygues. Ce n’est pas ma folie qui nous a ruinés, c’est la sienne. Il avait tout perdu, parce que j’avais eu la bêtise de toujours signer. Je n’en serais donc pas plus riche à l’heure qu’il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais, vous savez, une honnête femme sans argent n’est pas encore bien posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l’état de mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j’ai fait. Ceci vous étonne, sans doute? C’est que vous n’êtes pas sur l’autre rive et que vous ne pouvez comprendre.»

La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous avez revu M. de Parisis?—Oui. Mais ce n’est pas parce que je l’ai revu que je ne me repens pas, c’est parce que je l’ai aimé.—Eh bien! je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu’une heure d’amour paye un siècle de chagrin.»

Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai toujours, parce que cette heure d’amour on l’a attendue longtemps, on l’a savourée avec délice, et on s’en souvient jusqu’à la mort. Qui sait si la vie est autre chose?—Qui sait!» Ce mot avait échappé à la duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous amusez-vous beaucoup?—Non! je m’ennuie profondément. Je n’ai pas, comme vous, pris la couronne de roses, je n’ai guère cueilli que des scabieuses, mais j’aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le but de la vie soit de s’amuser.—Moi non plus. J’ai voulu dire que la vertu ne vaut pas ce qu’elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur? Rappelez-vous les paroles de l’Evangile: Il sera pardonné à celle qui aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une âme de feu! Aimer! c’est rouvrir la porte du Paradis, même pour descendre au Paradis perdu.»

La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.»

Alice serra la main de la duchesse. «C’est bien, ce que vous me dites là! car pour vous la vertu n’est pas un mot. Je sais que vous êtes une femme d’un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s’il y avait un chemin de roses, et un chemin d’épines, vous choisiriez le dernier.—Ne me canonisez pas si vite, ma chère.»

La duchesse regarda autour d’elle comme si elle eût craint d’être épiée ou d’être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?»

Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez, Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis bien vous faire des confidences. J’ai aujourd’hui trente-quatre ans; j’ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je n’avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s’est jamais arrêté pour médire que j’étais belle. On m’a accablée sous le respect. On a posé un perpétuel point d’admiration devant ma vertu; je suis de toutes les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les oeuvres de charité. Dès que j’entre dans un salon, c’est pour entendre parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche des Abeilles. Vous l’avouerai-je? j’ai eu mes moments de doute dans mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui n’a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé plus d’une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu’importe qu’elles soient plus blanches si elles sont pleines d’or?—Je vais vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m’aura pardonné, qui sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même sphère! Et s’il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu’il soit, ne m’arrachera pas le souvenir de mon heure d’amour.»

La duchesse serra la main d’Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux tout vous dire. J’aime M. de Parisis.—Je le savais, dit la comtesse.»

Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le savez-vous?—Parce que si vous n’aimiez pas Octave, vous ne m’auriez pas parlé si longtemps. C’est lui que vous cherchiez dans mon coeur.»

La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle murmura en baissant la tête: «Oui, je l’aime.»

Mme d’Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu’elle aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye l’adore jusqu’à en perdre la raison,—et vous-même, que je croyais hors d’atteinte,—vous voilà saisie.»

La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l’aime, mais j’arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon coeur.»

Elle raconta à Mme d’Antraygues comment elle avait rencontré Parisis chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout dire, même ce qu’il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l’amour ne triomphe pas toujours à sa première bataille. C’est souvent un laboureur pacifique qui sème en octobre pour moissonner en juillet.»

L’ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n’osait parler tout haut. Elle s’aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien, ma chère Alice, si je vous disais que plus d’une fois j’ai rêvé à ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut l’avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour les femmes.» Le visage de la duchesse s’empourpra comme un soleil couchant. «Vous ne m’étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes les angoisses de l’amour.—Oui, reprit la duchesse, comme si elle continuait sa pensée, il m’est arrivé de songer à ces légendes où on donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de damnation.—Oui, et plus la damnation est terrible et plus l’heure est attrayante.—Je remercie Dieu d’avoir éloigné M. de Parisis de mon chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n’a pas compris qu’à la dernière entrevue j’étais d’autant plus sévère que j’avais plus peur de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des autres. Jusque-là, je n’avais pas vu l’abîme.—L’abîme! Elle y tombera,» pensa Mme d’Antraygues.

Elles étaient revenues vers la vacherie. «J’oubliais, dit tout à coup la duchesse, il y a une heure qu’on m’attend au bord du lac.»

Et elle embrassa la maîtresse d’Octave. C’était bien la maîtresse d’Octave qu’elle embrassait. Mme d’Antraygues ne s’y trompa point et elle murmura: «C’est un souvenir qu’elle me prend sur les joues.»

Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos batailles au moment même de la victoire; j’ai rencontré aujourd’hui une femme que vous avez aimée huit jours et qui n’eût pas résisté le neuvième.»

Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!» s’écria-t-il.—«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C’est elle, je n’en doute pas. J’ai senti trop tard,—on n’est pas parfait,—qu’elle aurait fini par m’aimer, car, vous savez, je n’ai jamais douté de moi.—Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il faut avoir confiance en soi.»

A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche, lui dit qu’il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il lui savait un sentiment d’art très distingué, il serait ravi qu’elle voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit la duchesse, j’irais peut-être.—Madame, quand on est comme vous sur un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des hommes qu’on peut aller partout,—surtout chez un amateur d’art.—Un amateur d’art! C’est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse, j’irai demain voir vos madones.»

A celle-là, Octave ne donna pas une clef d’argent: la duchesse passa par la grande porte. Tout l’hôtel était sur pied, fleur à la boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira l’hôtel, elle admira l’ameublement, elle admira les tableaux, mais vit-elle tout cela?

Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais avec cette douceur pénétrante qui va jusqu’à l’âme. La duchesse n’avait plus peur d’elle, parce qu’elle n’avait plus peur de lui.

Elle était allée jusque dans la chambre d’Octave, sous prétexte de voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout à coup la pendule sonna trois heures.

C’était l’heure du diable qui sonnait.

La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et l’âme d’Octave. «Une heure à moi! se disait-il.—Une heure à moi!» se disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse et la regarda avec des yeux allumés dans l’enfer. Elle pâlit, elle chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains autour de son cou. Non! je t’aime!»

Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint.

Octave l’embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l’aveugler; ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature reprenait ses droits: l’âme était étouffée, la femme éclatait à travers l’ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux t’aimer pendant toute une heure!»

Elle répandit ses cheveux d’or sur son front comme pour voiler sa rougeur.

C’était l’heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment on perd le ciel.

Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d’Octave. Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face.

Mais rien n’avait changé autour d’elle. Elle leva la tête: la Vierge de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire.

Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!» murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.

La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise, elle se reconnut telle qu’elle était avant sa chute.

Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas!

VII

LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA

Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu’il faisait aux femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir que celle qui souriait.

Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette histoire.

Parce qu’on n’entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des deux sexes.

L’action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel hôtel de la Chaussée-d’Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les hôtels de la Chaussée-d’Antin sont fort bien hantés. En dépit de l’école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence, dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de drames romantiques et de ballades à la lune.

J’arrive à l’histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d’été.» C’est une fille de bonne maison,—air candide, esprit malin.—Ses parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari. Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n’est à se marier?

La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur, d’où qu’il vienne; mais un mari ne t’enlèverait pas à notre amour en te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n’en suis pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?»

Le père tint le même discours que la mère; l’époux parla comme l’épouse; mais il ne vint qu’un sourire sur les lèvres de la belle. «Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.—C’est que j’aime quelqu’un, repartit la jeune fille en prenant son air le plus grave et le plus mystérieux. C’est que j’aime quelqu’un qui n’est pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M. de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j’aime! Je vous dirai un jour ce qu’il est. D’ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée avec un autre.

Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine d’ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore quelque temps sans répondre; elle refusait de s’amuser au Bois, aux soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,—car les soirs sont éternellement beaux qui parlent d’amour,—Julia répondit avec assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j’aime un beau gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d’un régiment du roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur. Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m’apparaître qu’aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans l’idéal, l’entendre dans le rêve, l’aimer dans l’inconnu, l’adorer dans l’impossible.»

On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l’autre monde; mon esprit a tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que ma plume n’avait pas besoin de sa main pour la conduire.»

On appela M. Home, Ecce homo, mais celui-ci demanda à s’enfermer une nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M. Home était marié: on l’envoya passer la nuit avec sa femme.

La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.» On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, le bruit dans le mur, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche.

Ce qu’elle entendit, ce fut presque le duo de Roméo et Juliette. «C’est vous, mon inconnu?—C’est vous, ma bien-aimée?—Comme je vous attendais.—Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.—Oui, mais vous étiez invisible et j’aime à vous voir.—Aussi me suis-je décidé à vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia mon Dieu! vous avez éteint la bougie.—Mon adorée! je suis un pur esprit et mon baiser ne vous touchera pas.—Mais vous m’avez touché la main.—C’est la force de l’illusion.—Ciel! vous m’avez embrassée…»

Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia. «Qu’ai-je entendu, mademoiselle?—Maman, c’est l’Esprit.»

On alluma la bougie,—et on vit qu’on ne vit rien. La mère courut à la fenêtre, quoiqu’il n’y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée, quoiqu’il n’y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit et n’entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes et les réponses.»

La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la nuit!—C’est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!—Julia, comme je vous aime!—Mais, monsieur, vous avez beau dire que c’est une illusion, je sens bien votre main sur mon coeur….»

La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il y a ici quelqu’un.—Oui, maman quelqu’un d’invisible qui ne se montre à moi que si je suis seule.—Ce sont des contes.» Et la mère se remit à chercher et ne trouva personne.

Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques.

Ce texte aurait besoin d’être illustré par la gravure pour devenir plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d’explication.

EXPLICATION DE LA GRAVURE.

L’hiver passé, j’ai rencontré Mlle Julia à un bal d’ambassade. Elle a valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les esprits: c’était M. Octave de Parisis.

DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE.

Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de toilette. Cette femme de chambre a l’art mystérieux d’introduire les esprits.

COMMENTAIRE RISQUÉ.

Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte d’amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est une porte toute simple qui donne sur l’escalier de service.

Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se donnent la figure du duc de Parisis.

VIII

LA SOLITUDE DE VIOLETTE

Cependant Violette ne s’acclimatait pas à Pernan.

Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix du coeur. Violette n’entendait ni le merle ni le rossignol. Elle écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.

A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d’un ravin profond, qui était l’image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit.

Quand, le soir, Violette n’était pas penchée dans l’escarpement du ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais priant pour elle-même.

Le matin, il semblait qu’elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines mordorées avenue d’Eylau, près de l’hôtel d’Octave.

Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c’était pour elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux. Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c’était surtout les lettres de la comtesse d’Antraygues qui le représentaient dans ses folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle s’affligeait de toutes les folies d’un homme doué pour les grandes choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait pas, disant toujours qu’il prendrait de fières revanches.

On se rappelle que Mme d’Antraygues avait demandé vingt mille francs à Violette. Violette s’était empressée d’être agréable à son amie, tout en lui rappelant qu’elle s’ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un jour, à l’heure du déjeuner, Mme d’Antraygues arriva bruyamment.

Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour charmer les yeux du corps et les yeux de l’âme? Violette avait perdu à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus accentuée et plus pâle, la vraie femme s’exprimait mieux encore. Et puis ses beaux yeux—ciel profond—n’avaient-ils pas une éloquence plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse: «Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec l’accent de la vérité.»

Mlle Hyacinthe n’était pas précisément l’idéal de Phidias ni de Raphaël—ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,—mais elle avait la beauté agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n’a pas consacrée encore: on peut dire qu’elle s’habillait de son charme et de son sourire.

On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la campagne et par les jardins du château, on visita l’église, on alla goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient heureuses par l’amitié.

Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu’à minuit, les mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe. Violette jouait mal et Mme d’Antraygues avait plus de brio que de sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m’avez dit que M. de Parisis vous avait appris la valse de Faust?—Si je me rappelle!» dit-elle en pâlissant.

Et elle joua la valse de Faust—elle qui jouait mal—comme Gounod la joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion!

IX

LES DEUX COUSINES

Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d’Aspremont et Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis.

Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu’il fût emporté par l’amour—vers l’une et vers l’autre—il se promettait de n’être plus pour elles qu’un ami.

Il était d’ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII. Monjoyeux et Saint-Aymour l’accompagnaient. A tout autre moment, il eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une tristesse profonde envahissait son coeur. C’est qu’on ne bâtit ou qu’on ne restaure un château que pour une femme aimée, c’est que Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son château.

Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n’avait pas varié dans son idée, elle voulait qu’il épousât Violette. Elle l’accueillit avec une douceur d’ange: mais elle cacha si bien son coeur, que son cousin s’imagina qu’elle ne l’aimait plus.

Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout, hormis de soi-même. «J’espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que vous irez voir Violette à Parnan.—Oui, ma cousine,» dit Octave, croyant raviver la jalousie de Geneviève.

Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d’autres régions. Elle lui dit d’ailleurs une fois encore qu’elle s’était tournée vers Dieu et qu’elle allait se retirer du monde. «Grand Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?—Dans une solitude sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j’habite une solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent sans avoir sous les yeux l’exemple de toutes les résignations.—Ma cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.—Revenez, mon cousin; pour moi, dès qu’on travaillera à la restauration de Parisis, j’irai vous voir si je ne suis pas partie.»

Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il voulait railler un peu; mais la triste expression qui s’était gravée profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses lèvres.

Mme d’Antraygues lui prit le bras et l’entraîna sous les arbres. «Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu’elle en mourra? Je vous ai déjà averti.—Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?—A Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de chagrin, mais passons. J’étais venue pour embrasser Violette et repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais rester avec elle toute une semaine. On ne se console d’un amour que dans un autre amour: Violette n’en aimera pas d’autre que vous. Mais peut-être la consolerai-je, moi! car si l’amitié console de l’amour, c’est l’amitié d’une femme, surtout quand cette femme est amoureuse dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!—Bouche de femme, paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.—Vous vous imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore, rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.»

X

LE CHATEAU DE CARTES

Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe.

Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant de mal de vous voir, que j’éprouve un étrange contentement; arrangez cela comme vous pourrez.—Si vous m’aimiez encore, je dirais que vous êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c’est inexplicable, mais cela est, parce que l’amour est une douleur, est une volupté.» Violette retint un soupir: «_Si je vous aimais encore!_ vous avez raison; je ne vous aime plus. C’est une bouffée du passé qui me revient jusqu’au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces angoisses.»

Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main; mais elle cacha si bien son émotion qu’il jugea que, pareille à Geneviève, elle n’avait gardé de l’amour que le souvenir.

La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des joies innocentes qu’elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l’avenir de Violette par ce qu’elle disait ou par ce qu’elle ne disait pas; mais il ne vit que des nuages.

La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui sembla que c’était la dernière fois qu’elle voyait Parisis.

Parisis! l’amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu’elle avait aimé depuis qu’elle n’aimait plus que lui. «Vous allez partir!» répéta-t-elle d’une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu’elle ne voyait plus bien.

Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots. «Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je t’aime dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m’aimes!—Tu le sais bien!»

Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées par les sanglots. «Mais je t’ai toujours aimée, ma Violette! Avant de te voir, je n’aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi j’ai trouvé mon coeur.»