Les grandes dames

Arsène Houssaye · Chapitre 6 sur 7 · partie 2/3

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Les grandes dames

Et ainsi ils se dirent les choses…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Deux heures après, le médecin trébuchait dans les vignes de Noé et conseillait à Octave de prendre trois fois médecine. M. de Parisis versa au docteur trois coupes de plus.

A minuit, Octave entrait au club parfaitement guéri; cette petite débauche de vin de Champagne avait ravivé toutes les forces de la nature et jeté dehors toutes les mauvaises influences.

A minuit, le médecin rentrait chez lui parfaitement malade. «Qu’on aille chercher un médecin, dit sa femme.—Non! s’écria-t-il avec fureur, qu’on aille chercher de Parisis!»

Sa femme vit bien qu’il battait la Champagne.

Un des livres familiers à Octave était les Dames galantes de Brantôme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si naïvement railleurs: «J’ai cogneu une très honneste dame.» Le célèbre conteur a connu ces très honnêtes dames dans le meilleur monde, le plus souvent à la cour. C’est toujours une haute coquine qui ne serait pas reçue dans le demi-monde d’aujourd’hui. On a dit que ceux qui ne réussissaient pas dans la vie étaient ceux-là qui ne jugeaient pas les hommes aussi bêtes qu’ils le sont. Octave appliquait ce précepte aux femmes, disant que ceux-là qui ne réussissaient pas ne croyaient pas les femmes aussi—Èves—qu’elles le sont. Or le seigneur de Brantôme doit réconforter les timides sur ce chapitre, par l’exemple de ces «très honnestes dames,» qui ont dû faire baisser le pont-levis de beaucoup de châteaux forts.

Quand je relis Brantôme, je bénis Dieu de m’avoir fait naître dans le siècle de la vertu. Il n’y a plus aujourd’hui que des rosières.

XVI

LA CHIFFONNIÈRE

Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir à la Maison d’Or. Là était Parisis, le duc d’Aiguesvives, Miravault, Saint-Aymour, d’Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette, Trente-Six Vertus et Fleur-de-Pêche. C’était l’éternel souper que vous savez: on touche à tout, on trempe ses lèvres dans tous les vins, on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le néologisme, on est ruisselant d’insenséisme.

D’esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obéissait au désoeuvrement comme on obéit lâchement à un mauvais camarade qui vous domine, qui vous prend le matin, qui vous mène où il lui plaît, qui dispose de vous comme de lui-même.

Monjoyeux et Léo Ramée venaient quelquefois ensemble souper avec ces dames et ces messieurs. Il faut bien être de son temps; il y avait toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse à étudier—au point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la palette, disait Léo Ramée.

Ce soir-là, Léo Ramée apparut seul sur le seuil de la porte à la fin du souper. «Et Monjoyeux? demanda Parisis.—Je ne l’ai pas vu aujourd’hui; il m’a dit hier que je le trouverais cette nuit avec toi.»

Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des femmes.

Toutes avaient la religion de Mme Vénus. Elles contaient son histoire avec des pleurnicheries sentimentales.

Les femmes ne pardonnaient pas à Monjoyeux d’avoir joué de la femme, parce qu’elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui pardonnaient pas non plus de n’avoir jamais d’argent!

Mlle Fleur-de-Pêche prit pourtant sa défense parmi ces dames. Elle le trouvait beau; elle avouait qu’il était bien mal habillé; mais elle l’aimait mieux ainsi qu’elle n’eût aimé M. Million habillé de billets de banque. On demanda à la Taciturne son opinion; elle répondit d’un air convaincu:—_Ni oui ni non_. Et pour être éloquente elle ajouta: Question d’argent.

A cet instant, il se fit dans l’escalier un bruit qui retentit jusque dans le cabinet privilégié entre tous. «C’est M. Monjoyeux qui fait une farce, dit le garçon en apportant des cigares.»

Or, voici quelle était la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans ses bras une malheureuse chiffonnière, jeune encore, mais tuée par la misère, qu’il avait trouvée devant la Maison d’Or, traînant son crochet sans trouver la force de remplir sa hotte.

Toutes les femmes partirent d’un bruyant éclat de rire; mais les hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux était fils d’une chiffonnière, tous comprenaient le sentiment de charité qui l’inspirait. «C’est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours! Quoi de plus gai? Une malheureuse créature qui meurt de faim! Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu’ils soient fanés comme chez vous ou qu’ils soient fanés comme les chiffonnières, chacun pour soi, Dieu pour tous. Celle qui n’a pas rempli sa hotte la nuit n’a plus que l’hôpital, et si on ne veut pas d’elle à l’hôpital, elle n’a plus que la rue.»

Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extrêmes en tout, celles qui avaient ri le plus haut se mirent à l’oeuvre pour secourir la chiffonnière. «Qu’on apporte une soupe sérieuse, dit Monjoyeux, et non pas la soupe à l’oignon de ces dames.»

La chiffonnière regardait tout le monde avec inquiétude. Elle était si peu habituée à la charité chrétienne, elle avait vécu si loin de ses semblables, dans ce Paris sceptique où les pauvres n’ont pas d’amis,—d’amis visibles,—qu’elle ne pouvait croire encore à ce beau mouvement de Monjoyeux et à cette soudaine sympathie qui souriait autour d’elle.

On lui apporta une croûte au pot, la dernière du pot-au-feu, qu’elle mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l’avait mise à table, mais elle se tenait à distance. «Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les choses, nous autres! mettez les coudes sur la table.»

C’était à qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui passa son verre. «Non! dit Monjoyeux, elle n’aurait qu’à boire tes pensées!» Et il donna un verre à la chiffonnière.

C’était une femme de vingt-cinq ans, déjà flétrie par la misère et le chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guère le jour. Il y avait de tout dans cette figure: de la beauté et de la laideur, de l’intelligence et de l’idiotisme, de la candeur et de la passion.

Peu à peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta sa vie en trois mots: Fille d’un chiffonnier, souvent battue parce qu’il était toujours ivre, mère sans avoir eu d’enfants, parce que sa mère était morte lui laissant quatre petites soeurs. «Messieurs, dit Monjoyeux, cette brave créature qui nous fait l’honneur de souper avec nous, ne vous y trompez pas, c’est la synthèse de l’humanité. Comme l’humanité, elle aspire à la croûte au pot, mais c’est l’idéal inaccessible. Adorons l’humanité dans cette femme, que ses haillons nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques à nos âmes, que ses larmes sanctifient à jamais cette table profanée.»

Monjoyeux, assis à côté de la chiffonnière, se leva et l’embrassa sur le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternité. «Au nom de ma mère, lui dit-il gravement, je vous embrasse.—Votre mère! pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.—Parce que je suis du bâtiment! Ma mère était chiffonnière; je ne m’en vante pas, mais je n’en rougis pas.» Et se tournant vers Parisis: «Mon ami, lui dit-il, réjouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignée d’or pour cette femme, mais parce que j’ai trouvé un but à ma vie. Je vais tout à l’heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux désormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je suis heureux pour la première fois, parce que je me sens riche du bien que je ferai.»

Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: «Miravault, vous avez des millions et vous êtes pauvre; faites comme moi: vous serez riche.—Voilà qui est bien parlé, dit Léo Ramée en serrant la main de Monjoyeux.—C’est que je parle comme je pense.» Et revenant à Parisis: «Mon cher ami, prête-moi cent sous pour commencer ma fortune. Je vais, pour point de départ, prendre un fiacre pour reconduire cette femme—non pas tout à fait comme tu fais quand tu reconduis ces dames.»

Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonnière prissent sa voiture. «Ce n’est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grâce, je suppose que ta charité n’est pas jalouse. Nous allons tous donner de l’argent à cette pauvre femme.»

La moisson fut bonne. Les gens qui s’amusent sont les plus généreux envers les gens qui souffrent.

Le lendemain, Parisis alla dire bonjour à Monjoyeux dans son petit atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allègre qu’il ne l’avait vu. «Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charité. —Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisième que vous croyez connaître, mais que vous ne connaîtrez bien que quand vous aurez épousé Mlle de La Chastaigneraye.»

Monjoyeux ajouta d’un air quelque peu théâtral: «Le troisième mot de la vie, c’est l’Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupté.»

XVII

L’HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES

On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque peu étrange. Plusieurs grandes dames—de vraies grandes dames, disait-on,—avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs du XVIIIe siècle. Qui avait répandu cette nouvelle à Paris? Trois amis: le duc d’Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux.

Ils se promenaient aux Champs-Elysées; c’était au retour du Bois, vers six heures; ils reconnurent une femme très à la mode qui parlait à son valet de pied, à l’angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du Bel Respiro et conduisit la dame au numéro 12 de la rue Lord Byron. Elle sauta légèrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna le jardin et monta le perron avec la légèreté d’une biche, avec la fierté d’une conscience sans peur et sans reproche.

Que pouvait-elle bien faire dans cette mystérieuse petite maison toute blanche, revêtue de lierre, bâtie par l’architecte Azemar, entre un jardinet et une serre?

Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais désoeuvrés qui n’ont pas encore faim pour aller dîner. A peine le coupé s’était-il éloigné, allant au pas comme un coupé qui doit revenir bientôt, qu’un second coupé arriva au grand trot devant la grille; celui-là savait son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le perron avec la même légèreté, sinon la même fierté. «Que diable vont-elles faire dans ce petit hôtel? demanda d’Ayguesvives, qui était le plus curieux parce qu’il connaissait mieux les deux dames.»

Pas de portier à l’hôtel, pas âme qui vive dans la rue. C’était l’heure où toutes les familles étrangères qui habitent Beaujon commençaient un dîner sérieux qui dure régulièrement une heure et qui n’est jamais troublé par les journaux du soir comme les dîners parisiens.

Survint une troisième grande dame, toujours dans son coupé, toujours légère comme l’innocence. «C’est une oeuvre de charité,» dit Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. «Mon bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?—Oui dà, j’y viens tous les jours depuis un mois.—Qui donc habite ce petit hôtel:—Il n’est pas habité.—Comment! il n’est pas habité? Mais il est plein de monde oui; on y passe, mais on n’y reste pas.—Comment s’appelle-t-il?—Il s’appelle l’Hôtel du Plaisir-Mesdames.»

Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?—Je ne sais pas. C’est peut-être qu’il y a là des marchandes de plaisir.»

Le gamin avait l’air si futé qu’il fut impossible aux trois amis de saisir le sens de ses paroles.

Ce fut le tour d’une quatrième dame, encore une grande dame, mais celle-ci était venue à pied. D’Ayguesvives la reconnut, quoique la nuit tombât et qu’elle fût voilée.

C’était Mme de Montmartel, surnommée la belle aux cheveux d’or. «Messaline blonde! dit d’Ayguesvives, c’est bien elle, partie carrée, car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compté.—Je ne suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis pour avoir une stalle à ce spectacle-là.»

Tous les trois dévoraient des yeux la façade de l’hôtel. On avait allumé des bougies, mais la lumière transperçait à peine par les rideaux de soie. «Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui était toujours un peu gamin.—Sonnez, Monjoyeux, dit d’Ayguesvives, vous direz que vous vous êtes trompé de porte.—Non, dit Harken, ce serait un crime de lèse-amitié; la vie privée est murée, passons notre chemin.—C’est bien dommage, reprit d’Ayguesvives entraîné par Harken; que diable peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont toutes les allures de petites dames?—Viens, viens, viens, tu liras cela dans le journal du soir.»

Ils rencontrèrent un quatrième ami au coin de la rue de Balzac; c’était le prince Rio. «Chut! dit d’Ayguesvives en se retournant, ne le rencontrons pas, il va peut-être à l’Hôtel du Plaisir-Mesdames.»

Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans entrer dans la rue Lord Byron, ils allèrent à lui. «Mon cher prince, lui dit Harken, vous qui connaissez la géographie du quartier, connaissez-vous l’Hôtel du Plaisir-Mesdames?—Non; qu’est-ce que cela veut dire?—Nous n’en savons rien.» On raconta ce qu’on avait vu. O tempora! o mores!

Une demi-heure s’était passée; les trois coupés qui erraient de ça et de là revinrent à la grille et reprirent chacun leur grande dame. La troisième referma la grille. «Et Messaline blonde, dit d’Ayguesvives, est-ce qu’elle garde l’hôtel?» Les lumières du rez-de-chaussée avaient disparu. «C’est le moment de sonner, puisqu’il n’y a plus qu’une femme, dit Monjoyeux.»

Tout en riant, il avait mis la main sur l’anneau du timbre: le timbre résonna malgré lui. Harken, d’Ayguesvives et le prince s’éloignèrent comme devant un coup du sort mystérieux. Monjoyeux resta bravement à son poste, décidé à affronter le péril; mais on ne vint pas.

Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: «Voilà le plaisir, mesdames; voilà le plaisir!—Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne vient donc pas ouvrir quand on sonne à cette porte?—Non, monsieur, j’ai souvent vu sonner, mais je n’ai jamais vu ouvrir.—L’hôtel n’a pas une autre porte pour sortir?—Non, monsieur, de l’autre côté c’est le jardin de l’hôtel Bobrinskoï.»

Monjoyeux, presque effrayé d’abord d’avoir sonné, s’irrita de voir qu’on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n’avait pas la prétention d’entrer dans cette maison mystérieuse, où on ne voyait passer que des femmes. «Messeigneurs, dit-il à ses amis allons dîner, voilà le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.»

On entendait au loin le marmiton chanter: «Voilà le plaisir, mesdames! Voilà le plaisir!»

D’Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoï, cette grande dame russe qui a apporté à Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l’art perdu des anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle qu’un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit pas de façons pour répondre aux questions du duc; il le conduisit dans le jardin qui séparait les deux hôtels. «Est-ce qu’on ne se met jamais à la fenêtre, demanda d’Ayguesvives.—Jamais. Une seule fois j’ai vu trois dames que j’aurais voulu peindre, tant elles représentaient mon idéal pour les trois vertus théologales que le pape m’a demandées.—Ce sont donc des dames de charité?—Non, mais elles étaient groupées avec un abandon charmant, s’appuyant l’une sur l’autre, dans la désinvolture italienne; celle du milieu était la plus belle: celle-là je l’ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysées.—Mais qui est-ce qui habite l’hôtel.—Oh! pour cela, nous n’en savons rien. Il est d’ailleurs si peu habité, qu’on appelle cela un pied-à-terre.—Ma foi, c’est un joli pied. Connaissez-vous le propriétaire?—Oui, un original de la rue du Cherche-Midi à quatorze heures; la comtesse a voulu lui acheter ce petit hôtel pour agrandir son jardin. Il lui a répondu ceci, ou à peu près: «Madame, je suis au soleil et vous vous êtes à l’ombre; je suis Diogène, et vous êtes Alexandre, je ne vends pas mon soleil.»

D’Ayguesvives comprit qu’on ne saurait rien par un pareil propriétaire. «Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?—Sans doute, mais je n’ai pas vu en quelle monnaie.»

D’Ayguesvives regarda le peintre italien. «Mais vous êtes convaincu que ce sont des femmes du monde?—Oui, mais panachées de quelques femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m’a bien semblé reconnaître une déesse des Bouffes, sans compter que Mlle Thérésa y a chanté ses chansons.—Ce doit être fort amusant, ce petit intérieur-là! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je voudrais bien m’inscrire.—Oh non! il paraît qu’on s’amuse entre soi.» Tout en regardant le petit hôtel, d’Ayguevives était de plus en plus convaincu qu’on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n’était pas là une maison de verre: à gauche et à droite un pignon sans fenêtre; au nord un jardin étranger, celui de la comtesse, mais masqué par la serre au rez-de-chaussée et les persiennes du premier étage; au midi une façade visible, mais au bout d’un jardin inaccessible.

D’Ayguesvives s’en alla comme il était venu, sans se vanter à ses amis qu’il avait si bien cherché pour ne rien trouver. «C’est égal, se disait-il avec impatience, je ne désespère pas d’avoir le mot de cette énigme.»

Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d’interrogation. Mais, de même qu’il avait tourné autour de l’hôtel sans pouvoir y entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: «Vous connaissez le mot du bon Dieu: «Frappez et on vous ouvrira,» mais moi je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n’ouvre pas.—Oh! oh! si c’était Parisis, vous ouvririez dit Messaline blonde, celui-là ne frappe pas, car il passe par la fenêtre.»

XVIII

LES INSÉPARABLES

Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une blonde: Mme de Néers et Mme de Montmartel. La brune aimait l’église; la blonde aimait les fêtes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommée Messaline blonde; tandis qu’on donnait à sa soeur le bon Dieu sans confession.

Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu’il ne fût pas son amant; tandis qu’il fut toujours très bien dans les papiers de M. de Néers, quoique Mme de Néers lui fût tombée dans les bras un jour d’extase.

Et pourtant, ce jour-là, comme les autres, elle était coiffée à la vierge, en opposition à sa soeur qui était coiffée à la diable.

Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, échoua donc devant les éclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n’empêcha pas l’injuste opinion publique d’infliger sa réprobation à cette belle femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu’elle avait horreur des poses vertueuses.

Elle se moquait des aveuglements de l’opinion, avec son amie, la belle Bérangère de Saint-Réal, une autre blonde, non moins joyeuse, qui avait soif de curiosités. Elles se rencontraient à l’Hôtel du Plaisir-Mesdames.

Mme de Montmartel disait à Bérangère de Saint-Réal, qui lui parlait de Mme de Néers: «Savez-vous la différence qu’il y a entre moi et ma soeur? C’est que je suis une chercheuse et qu’elle est une trouveuse. Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu’elle ne cherche jamais et qu’elle trouve toujours.»

Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c’est qu’elle avait un idéal; ce qui perdait Mme de Néers, c’est qu’elle n’en avait point: la comtesse s’était fait un Dieu de l’amour; pour la marquise, l’amour c’était un homme.

Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dévorait tout en une seconde. Dès qu’un amoureux chantait sa sérénade, elle le jugeait aussi bête et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n’était pas la peine de tenter l’aventure avec lui. Elle s’arrêtait toujours à la préface, disant que le livre ne méritait pas d’être lu.

Mme de Néers, au contraire, ne faisait pas de préface; elle entrait de plain-pied dans le roman, sauf à sauter beaucoup de pages, sauf à fermer le livre si le héros l’ennuyait.

Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de façon pour donner son âme au diable. Mais je ne sais quelle fierté d’épiderme réservait son corps. Tandis que Mme de Néers donnait son corps tout en réservant son âme à Dieu.

Mme de Montmartel était bien plutôt soeur par l’esprit et par le coeur de Bérangère de Saint-Réal, puisqu’elles avaient les mêmes aspirations et les mêmes curiosités. On les attaquait beaucoup sur la douceur de leur amitié.

La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarité avec les hommes ni l’intimité avec les femmes, si bien qu’elles sont condamnées à vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un.

Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimées —ce n’est pas mon opinion, au contraire—s’entendent entre elles en comité secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs méfaits; voilà pourquoi on a peut-être eu tort de les accuser d’avoir trop aimé l’Hôtel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient là, sans doute, comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes. Peut-être allaient-elles là pour sécher les larmes de la tyrannie ou plutôt de l’esclavage, les pauvres colombes, aussi c’étaient les colombes de Vénus qui battaient des ailes dans l’Hôtel du Plaisir- Mesdames.

Rien n’est plus malaisé à une femme que de garder l’auréole de toutes ses vertus, même quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui permet pas de valser avec un homme, sous prétexte que la valse est un cercle de flammes agité par l’enfer; c’est le tourbillon du diable. Si deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la malignité publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements, ces serpentements, ces ondoyements, si ce n’est pour braver la nature? Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et Bérangère? C’était la fête des yeux: tantôt Bérangère appuyait sa joue sur le sein de celle qui l’entraînait, tantôt elle renversait la tête avec l’abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chasteté même ne donnait que plus de saveur à leur emportement.

Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l’une de l’autre, avec toute la passion de la beauté pour la beauté, et les bras s’entrelaçaient si bien pendant l’étreinte, qu’un jour la Chanoinesse rousse leur dit en souriant: «Prenez garde, vous y resterez!»

C’est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas à l’amitié des femmes. Je ne suis pas si sceptique; si Bérangère et Mme de Montmartel s’embrassaient si éperdument, c’est—qu’elles s’aimaient beaucoup.—

XIX

LES POIGNARDS D’OR

On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui voulut se faire justice d’un coup de poignard; les journaux ont imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son nom.

Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.

Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l’avait frappée de sa baguette.

Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes. Combien d’amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de beauté, beaucoup d’argent, beaucoup d’esprit. Mais sur tout cela la raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.»

Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C’est écrit là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées.

Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris, eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses extravagances, c’était pour lui une étude entraînante; il disait que c’était par philosophie, mais c’était par amour.

Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup: «Montrez-moi donc un de ces petits poignards d’or dont on parle tant autour de moi?—Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux qui tuent.»

Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards avec tant d’obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les montrerai.—J’irai,» dit-elle.

Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit dans le bal.

Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l’hôtel du duc de Parisis. «Vous voyez, dit-elle d’un air de vaillance, j’ai pris la première heure, car je n’ai pas peur de vos poignards.»

Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.

Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux. «Je vous attendais, lui dit-il.—Eh bien, puisque je suis venue, expliquez-moi le jeu de vos poignards.»

Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous aux influences occultes? lui demanda-t-il.—Je crois à tout, même au diable, répondit-elle, d’un air brave.—Vous croyez aux jettatores?—Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou mauvaise, selon la première figure que nous voyons.—Eh bien, moi, j’ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions; les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie est pourtant l’expression d’une vérité. J’ai découvert dans un vieux livre, miraculeusement venu jusqu’à moi, que tout homme qui portait malheur devait forger des poignards d’or pour conjurer le mauvais destin.—Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu’il paraît, s’expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais grâce à mes poignards d’or, je suis sûr de préserver les femmes que j’aime.—Et comment faites-vous pour cela?—C’est bien simple: je leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m’est même arriver d’en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l’esprit du mal.»

Wilhelmine partit d’un grand éclat de rire. «C’est vous qui êtes l’esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous rencontrez.—Hormis vous.»

Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.»

Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut s’en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui disant: «Vous n’avez rien à craindre, je ne vous aime pas.»

Elle se retourna, et voulut lui prouver qu’il l’aimait.

Quand elle sentit qu’elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du loup, elle s’écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de vos poignards.»

On s’aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards d’or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il en prit un—un vrai bijou—pour le ficher dans sa belle chevelure brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds. «Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n’est pas ce poignard qui me sauverait.»

Elle avait voulu jouer avec l’amour! Elle s’enfuit et ne revint pas, malgré les prières de Parisis.

Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur première chute dans les ivresses ou dans les troubles d’une seconde chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s’était indignée contre elle-même, jusqu’à vouloir en mourir; rien ne pouvait l’arracher au souvenir humiliant de sa faute, c’était l’enfant pris par le feu, qui s’enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu.

Wilhelmine sentit qu’elle serait consumée dans sa honte. Elle ne voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses de toute sa famille, elle s’enferma dans sa chambre comme dans une cellule, toute à son désespoir.

Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre Wilhelmine s’efforçait d’y cacher son coeur blessé par des éclats de rire; mais il comprit et il regretta d’avoir été de moitié dans cette folie.

Il s’était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l’avait prise en se disant: «Autant moi qu’un autre.»

Il n’avait pas compris que c’était une vertu qui s’immolait dans l’amour.

A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui envoyer un de ses poignards d’or pour conjurer les mauvais esprits. Il n’avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d’or.

Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva la jeune fille baignée dans son sang.

Wilhelmine n’avait pas mis le poignard d’or dans ses cheveux: elle s’en était frappé le coeur.

XX

UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA

Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour l’afficher, sinon pour l’aimer un quart d’heure. Il disait avec sa haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait pour m’afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se résignait à se débarrasser des femmes,—en les prenant. Mais quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu’elles s’acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard.

Il ne faut pas s’imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère de la vie. L’esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif de l’amour n’apaisait pas en lui la soif de l’intelligence; aussi prenait-il peut-être plus de femmes par l’intelligence que par l’amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu’elle n’est, il faut avouer que c’est d’abord par l’âme qu’on la prend.

Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point d’interrogation. Ce fut ainsi qu’il voulut étudier la mort jusque dans l’amour.

Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,—pour ne pas l’appeler par son nom,—rencontra Parisis dans son dernier voyage aux courses d’Epsom.

En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu’il devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le marquis d’Englesea et le prince Alfred.—Octave aimait mieux une femme bête que quatre hommes d’esprit; il lui promit de repasser l’Océan en sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu’ils furent heureux en Angleterre.

Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu’il fallait laisser cela aux Anglais.

Rebecca était une fille de trop d’esprit pour insister: elle n’avait pas l’habitude, d’ailleurs, de s’éterniser dans un amour; elle changeait d’amants comme de bottines: c’était la fille la mieux chaussée du monde.

A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison surnommée la maison de Sapho, une succursale de l’hôtel du Plaisir-Mesdames, où l’on jouait dans les entr’actes.

Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente, femme de tempêtes dans un verre d’eau, sortit de Saint-Lazare au bout de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient déjà passés pour elle.

Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu’elle avait donné des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent peur d’être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques semaines et retomba malade.

Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca. Croyait-il qu’il retrouverait tout d’un coup dans sa compagnie je ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d’orgie à couleurs éclatantes? C’était l’ivrogne qui a gardé le souvenir d’un mauvais cabaret où il a bu une bonne pinte.

Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même branche; tantôt c’est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt c’est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l’orage les emporte avec le rameau brisé.

Parisis entra dans la maison qu’il connaissait bien; mais l’éternel «Qui demandez-vous?» l’arrêta au passage. Quoiqu’il n’eût pas l’habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il répondit qu’il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu’il y avait belle heure que Mlle Rebecca n’habitait plus son appartement. «—Elle est rue des Martyrs, 16—pour en faire encore des martyrs.»

Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle occupait un appartement de deux mille francs par mois,—quatre salons, ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,—dans la rue des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents francs par mois, c’était une vraie déroute.

Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de gaieté, mais pour consoler celle qui venait d’être vaincue dans son ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.—Mlle Rebecca n’est plus ici. Elle est à l’hôpital Beaujon.»

Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant dans la maison qu’elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n’était rien. Elle était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette, tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu’à ses reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu’ils n’étaient pas à elle; la vérité, c’est qu’elle avait la plus belle chevelure du monde. Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette, elle ne parla plus de vendre ses cheveux.»

Octave alla à l’hôpital Beaujon; mais il eut beau faire: c’était un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numéro d’inscription, car en entrant à l’hôpital, on perd son nom, on n’est plus qu’un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna à l’hôpital. Il n’avait pas le numéro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de parcourir les salles, il jugea qu’il lui serait facile de reconnaître Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa devant tous les lits sans voir celle qu’il cherchait. Il questionna un interne, qui finit par se rappeler que déjà deux femmes lui avaient demandé ce nom et qu’il les avait vues s’arrêter salle Sainte-Claire au numéro 4. «Malheureusement, dit l’interne, le numéro 4 est à cette heure à l’amphithéâtre de Clamart, mais comme il est parti cette nuit, vous pouvez encore arriver à temps.—Arriver à temps!» murmura Parisis.

Il demanda comment elle était morte. L’interne répondit qu’elle était morte comme les autres. Et comme s’il fût frappé par un souvenir il ajouta: «C’était une juive, elle a voulu mourir chrétienne; le curé de Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a été édifié ici, excepté moi. Quel Dieu va-t-elle trouver là-haut?»

Octave avait commencé le pèlerinage, il voulut aller jusqu’au bout. Clamart est l’amphithéâtre par excellence; c’est là que viennent tous les sujets des hôpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y retrouver sa leçon d’anatomie.

On sait que l’amphithéâtre de Clamart est bâti sur le terrain de l’ancien cimetière, dont on retrouve encore un coin aujourd’hui tout ombragé de cerisiers, de saules, de pruniers et d’aubépine. On y salue d’anciennes pierres tumulaires rongées par la lune, par la pluie, par la gelée. C’est un cimetière plus sauvage que la mort, puisque jamais les vivants n’y viennent. L’amphithéâtre est dans la forme des anciens cloîtres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre parterres à la française, séparés par une fontaine.

Octave respira en passant une pénétrante odeur de giroflée et d’herbe fauchée. On le conduisait vers le directeur qu’on ne trouvait pas. Les parterres lui souriaient par l’éclat des bouquets, mais il reconnut bientôt qu’il était dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans portières, sans vasistas, plus désolées que les voitures cellulaires, survenaient à chaque instant pour vomir des cadavres.

Octave s’approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes, enfants, étaient déjà jetés pêle-mêle dans la salle d’attente. Un mort d’hôpital qui n’est pas réclamé n’en a pas fini avec les pérégrinations et les aventures.

Quoique devant une des fenêtres ouvertes, Octave n’osait regarder, comme s’il eût craint de voir tout à coup apparaître celle qu’il cherchait.

Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jeté son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-même, lui conseilla de fumer.

Il eut bientôt dit pourquoi il venait. «Eh bien! lui dit le directeur, cherchons. «Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait rire en attendant «l’heure de la distribution,» on ne reconnaît pas ici les gens à leur habit.»

En effet, c’est la nudité dans toute sa misère. Que doit dire l’âme, si elle voit ainsi son corps! Mais l’étude n’est-elle pas aussi une prière? Le médecin qui cherche la vie dans la mort n’a ni un homme ni une femme sous les yeux,—il a un sujet.

Octave entra dans cette grande salle toute inondée de lumière, ceinte de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes filles, il ne reconnut pas Rebecca. «C’est qu’elle a été de la première distribution, dit le directeur, à moins qu’elle ne soit pas encore arrivée.»

Deux hommes de peine apparurent avec une civière: ils venaient pour la seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter avec une philosophie qui surprit Octave; l’un avait une rose sur les lèvres, l’autre était à peine à la dernière croûte de pain de son déjeuner.

Parisis alla dans la première salle de la dissection. Quoiqu’il fût venu là pour chercher Rebecca, un sentiment plus élevé l’agitait: une fois de plus son esprit redescendait dans l’abîme du néant, comme pour y chercher les âmes de tous les corps abandonnés. Selon sa coutume, il posait des questions. «Hélas! lui répondait le directeur, Montaigne disait: «Que sais-je?» moi je dis que je ne sais rien. Si je vous montre dans sa chair et dans ses os le sublime écorché de Houdon, j’avouerai que Dieu en créant un homme a créé une merveille; mais si je vous montre tout à l’heure au microscope une fourmi, vous reconnaîtrez que la merveille est plus grande encore, puisqu’elle indique mieux l’infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout aussi merveilleusement imprimé que l’exemplaire in-folio. Si Dieu a fait tout cela, c’est un grand artiste: si Dieu ne l’a pas fait, le hasard est un grand maître.»

Survint un professeur célèbre: «Où est l’âme?» lui demanda Octave qui le connaissait bien.

Le professeur ouvrit un cerveau. «Hélas! lui dit-il, je ne vois pas plus l’âme ici que je ne vois Dieu dans le ciel.»

Octave avait jeté ça et là un vague regard dans la salle: cinquante étudiants, par groupes de trois ou quatre, étudiaient l’opération de l’os maxiliaire. Tout à coup il s’écria: «La voilà!»

Il avait reconnu Rebecca au moment où un étudiant lui arrachait une dent pour mieux trancher la mâchoire. C’était un horrible spectacle. Il pâlit et s’approcha. Le professeur fit signe à ses élèves de suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca à ses longs cheveux rouges, qui descendaient jusqu’à terre, humides et épars.

Elle avait gardé toute sa beauté biblique; la mort y avait imprimé plus de caractère encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eût été coupée: déjà un étudiant approchait le scalpel. «Vous voyez, dit le professeur, que les hôpitaux respectent leurs morts; on les a accusés de vendre les chevelures, regardez celle-ci!—Oui!» dit Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-là!

L’étudiant qui avait arraché une dent à Rebecca la replaça par un sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis avait reconnu Rebecca, ce n’était plus un sujet, c’était une femme.

Octave lui dit gravement: «Monsieur, je vous remercie.»

La lèvre supérieure avait été relevée; l’étudiant y appuya le doigt avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort lui avait imprimé.

Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre étudiant, ayant apporté un suaire, le répandit comme une chaste robe sur ce pauvre corps abandonné qui, jusqu’à l’arrivée d’Octave, n’avait été vêtu que de la pudeur de la Science.

Octave détourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que la passion avait profanée et que la mort faisait blanche devant Dieu. Il lui prit la main et la baisa doucement.

Le même jour, il lui donna un tombeau au cimetière des juifs, et il y mit cette épitaphe:

POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM!

LIVRE IV

LA TRAGÉDIE

* * * * *

I

LA CONFESSION DE VIOLETTE

Que ces tableaux du musée secret de la vie moderne s’effacent de nos yeux sous les douces images de Violette et de Geneviève.

On n’avait pas reçu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un ami d’Octave lui dit qu’il l’avait vue à Rome. Une amie de Mme de Fontaneilles lui dit qu’à Biarritz on s’était montré du doigt une jeune fille voilée qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus. Où était-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porté son désespoir?

Un matin, Geneviève reçut une lettre timbrée de Madrid. C’était une lettre de Violette. «Madrid! Que peut-elle faire à Madrid?» se demanda Mlle de La Chastaigneraye. Et elle dévora cette longue lettre qui était la confession de Violette.

Madrid, ce 12 août. «Ma chère Geneviève, «Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de Coeur. «Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon confesseur, c’est devant vous que je veux m’humilier dans l’esprit de Dieu, c’est à votre coeur que je veux tout dire. «Ce n’est pas faute de prêtre que je vous choisis; j’en ai trouvé partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis moi-même. A l’heure où j’écris, j’en vois un à la fenêtre voisine qui lit son bréviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa paroisse: Écouterait-il bien les paroles d’une étrangère qui porte un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d’une passion qu’il ne comprendra pas? «Vous, Geneviève, vous me comprendrez, parce que vous m’aimez. «Je vous ai dit ça et là, dans les hasards de la causerie, une page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute. «Mes premières années méritent-elles bien qu’on s’y arrête? J’ai vécu toujours abritée par cette adorable femme toute de travail et de prière que je croyais ma mère. Mais n’était-elle pas ma mère? J’ai lu depuis l’histoire de d’Alembert et de Mme de Tencin. Vous savez que d’Alembert avait été abandonné par cette grande pécheresse de la Régence, qui avait fait de son frère un cardinal et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut un enfant trouvé et retrouvé, grâce à une vitrière qui lui donna son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une âme. Elle en fit un homme. S’il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par la greffe; s’il fut un homme, ce fut par sa seconde mère. Aussi ai-je compris ces terribles paroles qu’il dit à la première quand elle revint à lui: «Je ne vous connais pas! Ma mère, c’est la vitrière!» «Moi, je n’aurais pas eu la brutalité de d’Alembert, sans doute, parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma première mère, je fusse restée l’enfant de la seconde, si toutes les deux avaient vécu. Et si la seconde eût été toujours ma mère, je puis dire que j’eusse été toujours sa fille, car je m’explique bien pourquoi elle me cacha à ma première mère, c’est qu’elle la connaissait, c’est qu’elle avait peur de me perdre, c’est qu’elle voulait vivre pour moi. «Tant qu’elle vécut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes mains délicates un travail charmant. Pendant qu’elle raccommodait de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de veiller à côté d’elle, je ne croyais pas travailler, et il se trouvait que j’avais gagné ma journée. «Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des livres pieux. Maman était sévère, elle avait veillé comme une sainte à ma première communion. Elle m’avait expliqué avec l’accent chrétien tous les miracles et toutes les beautés du christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits, aucune mauvaise pensée n’était venue en deçà de notre porte. «Certes, nous n’étions pas riches, mais nous ne pensions pas que la richesse fût un bien. Nous avions un petit appartement sous les toits, mais tout y était gai, les fenêtres avaient pour horizon le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de fabriquer des fleurs; pour les mieux connaître, j’en cultivais. J’ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans un fraisier, moi je m’étais fait toute une compagnie, un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des giroflées; j’avais même un arbre sur ma fenêtre, un lilas qui émerveillait tous nos voisins; j’avais aussi un fraisier, mais c’était par gourmandise, car j’y cueillais jusqu’à cent fraises par an. «Que serait-il arrivé si maman eût vécu? «J’avoue que je n’aurais pas eu grand plaisir à épouser un homme de ma condition; quoique je n’eusse pas lu de romans, j’avais mon idéal comme s’il coulât encore en moi un peu du sang des Parisis. Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s’éveilla quand j’appris que ce beau monsieur qui avait osé me parler dans la rue, et que j’aimais déjà malgré moi, était un duc. «Geneviève, ce fut mon premier péché. Et voyez le malheur; que le démon vous a touché, vous êtes presque à lui. La porte de l’orgueil fut pour moi la porte de l’enfer. «Maman mourut. Elle m’avait plusieurs fois parlé de son pays; elle me disait que nous ferions bientôt le voyage pour aller voir une grande dame de ses amies qui me ferait peut-être une dot si je trouvais un brave homme pour m’épouser. Plus d’une fois elle pleura en m’embrassant; je n’osais l’interroger, car je ne voulais pas lui parler de mon père, puisqu’elle ne m’en parlait pas. Quelques mots surpris dans l’escalier pendant le commérage des voisines m’avaient avertie vaguement que ma mère n’était pas mariée. Mais elle était si pieuse et si bonne, que je me disais: Dieu lui a pardonné. «Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit pour me faire des confidences, puis tout à coup elle se re en disant: Non, je n’en mourrai pas, nous parlerons de cela plus tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas à sa mort prochaine, mais elle mourut soudainement d’un anévrisme. La parole lui manqua pour me dire la vérité; quand j’arrivai devant son lit, elle expirait. «Louise! Louise! dit-elle, Dieu….» «Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-être quelques paroles, mais elle n’eut pas le courage de me dire en mourant: «Je ne suis pas ta mère.» «La misère est venue s’abattre sur ce pauvre petit appartement en deuil, tout me manqua à la fois: ma mère, le travail, le courage! Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misère, il m’emporta dans un rêve d’or; mais je n’étais sauvée que pour être perdue. «Je n’avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman Ce n’est que depuis ma sortie de prison que j’ai pu découvrir l’histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des brouillons de lettres que ma mère cachait dans un petit coffret en bois noir où je ne croyais trouver que des factures. «Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et des réponses de maman, ou plutôt des lettres de ma mère et des réponses de sa femme de chambre? Pendant la première année, ma mère s’inquiéta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa femme de chambre de lui écrire trop souvent, elle lui recommandait de dire mon enfant et non votre enfant. Au bout d’un an, il n’y avait plus de lettres de Mme. de Portien; elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je trouvai des brouillons de lettres de maman où la pauvre femme parlait avec adoration de la petite Louise. A ma première communion, elle écrivit encore, ce fut la dernière fois. Ce qu’il y a d’admirable, c’est que dans ces lettres elle ne lui parle jamais d’argent. Et Mme. de Portien n’en parlait pas non plus. «Maintenant, quel fut mon père? Là est le secret éternel, mais ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier ma mère, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois toute la vérité. «Je vais mourir et je ne me plains pas. J’ai eu ma part de bonheur. J’ai adoré M. de Parisis; les jours que j’ai passés avec lui ont été des siècles. Qu’ai-je à regretter? Je vous jure, ô ma douce et sainte Geneviève, que c’est pour moi une joie encore de penser que je me sacrifie à votre bonheur. Moi vivante, vous n’épouseriez pas Octave, voilà pourquoi je meurs heureuse. La vie est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des autres. J’étais comme l’arbre empoisonné: vous seriez morte sous mon ombre. «En face de Dieu qui m’entend, en face de vous qui êtes l’image de la vertu, je le déclare encore, car je veux vous prouver que je ne suis pas tout à fait indigne du doux nom de cousine que vous m’avez donné. Je n’ai pas eu d’autre amant que le duc de Parisis. Il a été cruel en m’abandonnant. Vous savez qu’il m’avait envoyé un bon de dix mille francs comme à la première venue. J’ai juré de me venger. Et je me suis vengée! «Ah! j’avais une vengeance bien noble. C’était de retourner rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de mourir à la peine. «Mais Mme. d’Antraygues, qui connaissait les hommes, m’enseigna l’autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c’est un brave coeur; elle a ses heures de fragilité, mais elle a gardé toute sa noblesse d’âme. «Sur ses conseils, je me jetai donc la tête la première dans ce tourbillon de la comédie parisienne, dans ce steeple-chase de toute la folie du luxe et de l’amour. La pauvre Violette, foulée aux pieds, devint l’orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme. d’Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs avant de partir pour l’Irlande. J’avais été très malade, presque condamnée, mais elle me dit que j’étais plus belle que jamais, la première fois qu’elle me conduisit boire du lait au Pré Catelan par des chemins détournés, car elle se cachait et je ne voulais pas me montrer. «C’était sans doute parce que nous nous cachions que nous fûmes surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda à la comtesse l’honneur de m’être présenté. Vous avez raison, lui dit-elle, car celle que vous voyez là, dans tout l’éclat de ses vingt ans et de sa beauté, est une princesse par la grâce de Dieu. Elle ne vous dira jamais son nom; elle ne veut être connue à Paris que sous le nom de Violette de Parme. «L’orgueil qui m’avait perdue parce que M. de Parisis était duc, me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait était prince. Je sentis tout de suite que je ne l’aimerais pas, mais c’était l’homme qu’il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis pas trop de façons pour aller dîner avec lui dans un salon du Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je ne désespérais pas de le rencontrer et de passer fièrement devant lui au bras du prince. «A la fin du dîner, on était éperdument amoureux de moi, on m’offrait des diamants, un hôtel, des équipages. Je ne rentrai pas chez moi; mais tout en allant chez le prince, j’étais bien décidée à ne pas être sa maîtresse. «Le prince me trouva bizarre, mais il était bon prince; ce qu’il aimait en moi, c’était ma figure. Lui aussi était un orgueilleux, c’était déjà quelque chose que de m’afficher. Il y a des qui veulent être, il y a des gens qui veulent paraître. Ma «bizarrerie» ne l’empêcha pas de me donner cent mille francs et de me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hôtel rue de Marignan, où il vint trois fois par semaine dîner avec ses amis, des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des diplomates et des artistes. «C’était bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m’avait pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le prince. «Cette vie-là, je vous l’avouerai, me plut beaucoup, quoique je souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J’espérais venir à bout de mon coeur; mais point. Plus je m’éloignais d’Octave, plus je le retrouvais. «Il était en Angleterre quand je fis ma première entrée dans le monde du Bois. On vous a parlé du bruit qui retentit autour de moi. Quand on voit monter peu à peu une courtisane cela n’étonne personne.—Ah! c’est celle-ci c’est celle-là reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparaît un grand luxe sans qu’on puisse dire d’où elle vient, toutes les curiosités sont en éveil, elle triomphe avec éclat. C’est un feu d’artifice qui n’a pas été annoncé. «Le prince ne pouvait croire à son bonheur; jusqu’à minuit, c’était le plus heureux des hommes, mais à minuit, je m’enfermais dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude de mon lit. «Je n’étais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les périls, j’étais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui veut se faire une cour. J’éprouvais une joie secrète de me prouver que j’étais vertueuse sous le masque d’une pécheresse. «Ce fut ainsi que j’allai un soir à Mabille à l’insu du prince; ayant appris la langue du pays avant d’y entrer, décidée à répondre à toutes les apostrophes. J’avais dîné en folle compagnie, et je crois bien que j’avais bu un peu trop de vin de Champagne. «Je vous ai dit comment j’y avais rencontré Octave, comment il s’était repris à moi selon les prédictions de Mme d’Antraygues. Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait de l’orage dans le ciel. «Vous savez mieux que moi l’histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu’il vous aimait. Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haïssiez et je vous haïssais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au coeur, je m’enfuis avec ce grand d’Espagne qui n’avait de grand que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi «bizarre» avec lui qu’avec le prince. «Mais j’avais beau vouloir m’étourdir, je ne vivais que pour Octave; mon âme était toute à sa pensée, mes yeux le cherchaient partout. «Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mère. Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et pourtant, quoique Mme de Portien n’eût pas une figure sympathique, je me souviens que j’éprouvais quelque plaisir à la voir. C’est peut-être un préjugé, mais il me semble qu’elle ne me parut pas être une étrangère pour moi. «La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui permet ce bonheur de revoir un enfant qu’elle a abandonné. Qui sait si elle aussi n’a pas subi cette fatalité du coeur qui trahit toujours les vertus de la femme? «Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit à Octave de m’épouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne remonte jamais. Ce n’était pas moi qui devait épouser Octave; un mariage aussi éclatant eût montré ma chute plus grande encore. «Grâce à vous, grâce à cette douce Hyacinthe que vous m’aviez donnée, j’ai failli prendre racine à Pernan pour y vivre dans le repentir et la charité. Vous savez que les souvenirs vivants m’en ont chassée. «Et d’ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous, sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m’a manqué? Une femme qui ne s’est pas tuée du premier coup ne trouve plus la force de se tuer. «Le courage m’est enfin revenu. «Suis-je digne de revêtir le linceul blanc? Ai-je assez expié mes fautes? Ma prison a été un long supplice, ma délivrance ne m’a pas délivrée de mes chagrins. Vous avez été un ange pour moi, aussi c’est à vous que je demande des prières. «Avant les prières, j’ai une grâce à vous demander: c’est d’épouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et puis il me semble que je serai dans votre bonheur. «Ne me pleurez pas, je meurs contente. «Vous m’avez donné un million, je vous lègue un million. Ce que j’ai dépensé était la fortune de ma mère. «J’aime tant à causer avec vous, ma chère Geneviève, que j’allais oublier l’heure de la mort. «Adieu! à Dieu! «VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS.»

Et d’une écriture plus fiévreuse, Violette avait jeté ces mots après sa signature.

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