Les grandes dames

Arsène Houssaye · Chapitre 2 sur 7 · partie 3/3

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Les grandes dames

Comme la porte de la serre, la…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et du plus mauvais. Il alla dès l’aurore réveiller le duc de Parisis: «Pourquoi viens-tu si matin?—Parce qu’il n’y a pas un jour à perdre. Tu m’as promis d’être toujours là pour mes affaires d’honneur; voilà pourquoi je te réveille.—Parle; un duel?—Oui, un duel à mort: je me marie.»

Octave se souleva sur l’oreiller. «Pourquoi cette mauvaise plaisanterie?—Parce que j’ai trouvé une jeune fille adorable; je ne te l’ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l’aurais enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n’est pas une de celles qui se laissent enlever. Tu ne t’imagines pas ce que c’est: un ange!—Un ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta table.—Ne parlons pas d’argent.—Tu as raison; on n’en a jamais et on en a toujours.—Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée ni de la dot.—A propos, que va dire cette belle dame que j’ai entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles? Elle était bien voilée, mais je crois qu’elle était bien jolie. Elle marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la Vallière, c’est qu’elle avait pris une entorse en se promenant avec toi.—C’est précisément pour te parler d’elle que je suis venu ici.—Alors, c’est elle qu’il faut que j’enlève?—Je ne vais pas jusqu’à te demander un tel service. Mais enfin, tu t’es si souvent montré mon ami….—Explique-toi, sphinx.»

Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien que quand une autre femme est là, c’est de toute antiquité.—Ah! mon ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!—Ne m’en parle pas, tu sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en question, et que tu lui arraches son amour du coeur.—C’est simple comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n’aimez plus mon ami Guillaume, parce qu’il a confié les destinées de son coeur à une autre femme.» Et quand j’aurai parlé, la dame dira: «Je ne l’aime plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu’elle poignarde la blanche épousée?—J’ai peur de tout; j’ai peur surtout qu’elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la bêtise d’aimer, elle est capable de toutes les autres.—Alors tu feras bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu’à la lune de miel.—Ah! s’il n’y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de tonnerre. L’amour qui commence est une bien belle chose, mais l’amour qui finit….—Voilà pourquoi tu recommences.—Ne rions pas, c’est sérieux.»

Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché, une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau. «Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures; son mari ne rentre qu’après la Bourse….—Où, naturellement, il est heureux. Comment s’appelle-t-il, ou comment s’appelle-t-elle?—Elle s’appelle Mme … Mme de Révilly.—En vérité! Je ne l’ai jamais vue, mais on m’a dit qu’elle était charmante.—Elle ne va jamais dans le monde. Elle s’était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et le diable.—Parce que les femmes sont l’oeuvre de Dieu et du diable. Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me pardonnerait pas d’avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence de coeur.»

Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau, en vérité, de t’inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te pardonnera d’autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais enfin, tu veux briser, brisons.»

Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n’aurai pas le temps de m’occuper de moi aujourd’hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire qu’il faut qu’il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que je n’ai pas de rancune; ta chaîne à briser—ô esclave blanc qui en a déjà une autre;—un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au Bois; un dîner officiel et un bal à l’ambassade d’Autriche. Enfin, à minuit je pourrai commencer ma journée.—Je sais bien que tu es comme le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un grain d’or.»

M. de Montbrun s’était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout ce qu’il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes dettes.—Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille, je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu pourquoi?—Parce que cela t’amuse.—Parce que c’est une étude de femme.—Et parce qu’on n’apprend à connaître la femme qu’après avoir mis le scalpel dans tous les coeurs.—Oh! je ne suis pas si médecin que cela.—Je reviendrai chercher la réponse à six heures.—Oui, tu me trouveras; c’est l’heure où je m’habillerai pour aller dîner.»

Les deux amis se serrèrent la main. «N’oublie pas qu’elle demeure boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l’autre jour tu m’as demandé du feu pour allumer ton cigare? c’était sous sa porte cochère. Que Dieu te conduise!—Sois heureux, va cueillir des fleurs d’oranger.»

A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann, tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause, il cherchait de bons arguments. «C’est là que demeure la belle, dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d’architecture trop composite.—Mme de Révilly? demanda-t-il.»

Sur un signe affirmatif, il monta l’escalier. Le concierge avait fait deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait qu’une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de l’escalier, qu’il était dans une bonne maison.

Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour lui dire d’entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames au lieu d’une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme du monde qu’elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m’attendais pas à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.—Madame, j’étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous dirai, pour m’autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir eu l’honneur de vous êtes présenté.»

La visiteuse comprit qu’on ne dirait pas l’histoire devant elle. Après de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et sortit sans qu’on fît de bien grands efforts pour la retenir.

M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort jolie, dans tout l’épanouissement de la seconde jeunesse, qui est peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous m’accorder quelques instants et pouvez-vous m’ouvrir une parenthèse de cinq minutes dans vos trois heures de réception?—Je ne réponds de rien, dit la dame, plus surprise encore qu’à l’arrivée d’Octave, seulement vous avez toutes chances de n’être pas troublé, car les vraies visites ne commencent qu’à quatre heures, mais surtout au retour du Bois. Parlez, monsieur.—Eh bien! madame, je vais droit au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui, n’est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman ou un personnage de comédie. La vie! qu’est-ce autre chose, surtout la vie du coeur?—Je ne comprends pas bien.—Il me semble que je vous ai vue à cette première représentation d’une comédie où il y a une jeune fille qu’on aime et une jeune femme qu’on a aimée. Le comédien est très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille; c’est la loi du monde.»

La dame avait pâli. Octave se tut un instant pour voir ce qu’elle dirait, mais elle garda le silence. «Vous vous rappelez, reprit Octave, que l’amoureux a si peur de lui, qu’il prend un ambassadeur pour le suprême adieu à sa maîtresse.»

A ces derniers mots, la dame se leva et s’écria: «Il se marie! Je l’avais deviné. Il y a huit jours que j’ai senti un coup au coeur.»

Et la dame retomba atterrée sur son fauteuil.

M. de Parisis se leva à son tour pour lui prendre la main. «Il se marie, madame, mais il vous aime. Il vivra à côté d’une autre, mais il vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est ainsi fait! Voilà pourquoi l’âme aspire toujours à une autre patrie, ce qui prouve que le divorce doit être décrété.»

La dame semblait ne pas entendre. «Mais, monsieur, c’est impossible; a-t-il donc oublié que je lui ai tout sacrifié, mon honneur et l’honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout et m’a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n’a pas éclaté, parce que mon mari est un galant homme. Mais il m’a exilée de ma famille. Me voilà seule! seule! seule!»

La dame se leva. Elle était effrayante de pâleur et de désolation. —«Il ne me reste que le désespoir, il ne me reste que la mort.—Tout s’arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le bien.—Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m’a dit: «A la vie, à la mort,» j’ai subi fatalement cette passion, parce que votre ami mourait de n’être pas aimé. Si vous saviez comme j’ai résisté, comme je lui cachais mon coeur, comme je m’attachais à mon devoir? Et maintenant que je suis tombée comme toutes les femmes qui tombent, par sacrifice, il s’en irai gaiement, sans souci de mes larmes, faire le bonheur d’une autre. Non, je ne le veux pas! le scandale éclatera plutôt, tant pis! Je lui montrerai qu’on ne me traite pas comme une poupée. Quand il entendra mes sanglots, il ne voudra pas me condamner à mort. Mais il n’a donc pas de coeur, votre ami? Et moi qui ne croyais qu’à son coeur!»

La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui émut beaucoup M. de Parisis. «Voilà une vraie femme,» se dit-il. Ce qui ne l’empêcha de prendre les lettres et de les présenter à l’Hermione farouche. «Ce sont vos lettres, madame.» La jeune femme bondit. «Mes lettres!» Elle les prit et les jeta au feu. «Oh! non, dit Octave, cela brûlerait trop vite.»

L’enveloppe brûlait déjà. Il reprit les lettres dans l’âtre. «Et il s’imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu’il vienne plutôt m’arracher le coeur. Ah! si vous saviez….»

La jeune femme retomba pour la troisième fois sur son fauteuil. Cette fois, elle était à demi morte, son coeur battait à tout rompre, elle chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminée et le lui fit respirer. «Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien ridicule. Je sais qu’on ne permet pas à une femme d’avoir du coeur, mais enfin, puisque vous êtes son confesseur,—(une indiscrétion que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse), —soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j’ai fait cette chute profonde, c’est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans l’abîme. Pour moi, la solitude c’est la mort. Dites-le-lui bien. —Mais, madame, vous voulez vous abreuver d’idéal sans mettre les pieds sur la terre. Songez donc que s’il se marie, c’est parce qu’il n’a pas d’argent.—Il n’a pas d’argent! Ne dirait-on pas que je lui ai mangé son argent? Il ne s’est pas ruiné avec moi, Dieu merci! Je ne lui ai jamais coûté que des bouquets de lilas blanc.—Je n’en doute pas. Mais enfin, il n’a pas d’argent. Le mal était fait depuis longtemps. Que voulez-vous qu’il devienne, lui qui se réveille ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?—Oui, noblesse oblige à être un honnête homme. Qu’importe s’il n’a pas d’argent, puisque j’en ai, moi!»

Octave sourit. «Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le soumettre à ce régime-là, et moi je vous estime trop pour ne pas attribuer cette parole à la colère.—Mais, monsieur, ma fortune est à moi. Si bien à moi que mon mari, brouillé à mort avec moi, vient de partir pour une de mes terres…. Mais vous avez raison: je suis folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lâche, car, s’il m’aimait, il ne dirait pas qu’il n’a plus d’argent.—Que voulez-vous? l’homme n’est pas parfait; celui-là vous a adorée, il vous aime encore; sa mauvaise destinée l’arrache à son bonheur. Il faut lui pardonner.—Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu’il vienne, je veux lui parler.—Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop que vous parlerez bien et que vous aurez raison.»

Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j’ai été bien mauvais avocat, ou la cause était désespérée. Je n’ai plus qu’à battre en retraite.» Et s’inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres; voulez-vous me donner celles de mon ami?—Monsieur, je ne veux pas de mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont à moi comme les miennes sont à lui.—C’est irrévocable?—J’ai dit. Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.—Je savais bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.» Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n’est-ce pas, madame?—Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»—Elle reprit sa dignité: «J’en mourrai. Dites à Horace….—Horace! s’écria M. de Parisis.»

Il s’imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout émerveillé. «Mais, madame, ce n’est pas Horace qui m’envoie. C’est Guillaume.—Guillaume! quel Guillaume?»

Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le connaissez bien! Guillaume de Montbrun.»

La jeune femme partit d’un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.—Vous n’êtes donc pas Mme de Révilly?—Non, je suis Mme d’Argicourt.» Ils riaient tous les deux de cette méprise de comédie—de comédie à faire.—«Tout justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous êtes arrivé.—C’était elle; voilà donc pourquoi, quand j’ai demandé au concierge Mme de Révilly, il m’a dit de monter.—Oui, monsieur de Parisis, c’est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.—L’amour console de l’amour.—Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de lui dire que vous l’adorez, avant de lui dire que son amant ne l’aime plus.—Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais diplomate. Désormais, je serai plus féminin.»

Octave et Mme d’Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde. Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu’un peu plus elle se jetait dans les bras de M. de Parisis.

Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion subite, c’est ici qu’il me serait facile de me tromper moi-même!»

Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme d’Argicourt; elle pencha la tête et prit l’attitude d’une de ces belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la Vallière dans sa lettre à Mabillon.

Une profonde expression de tristesse s’était répandue sur sa figure.

M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse! dit-elle.—Puisqu’on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c’était un secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c’est fini. Je n’oserai plus être heureuse!»

Il y avait dans l’accent de la jeune femme de la douleur et de la colère. Il lui semblait qu’en arrachant ce secret de son coeur, Octave venait d’arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux—car l’amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux—était pour jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes. C’était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur le secret de sa vie.

Et, comme Mme d’Argicourt était toute à l’émotion du moment, elle s’abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur.

Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce qu’elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne va pas chercher midi à quatorze heures.»

Il jugea qu’il fallait la jeter dans un autre courant d’idées. Elle paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si belle créature.

Et, d’ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne l’aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu’un galant homme a surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du mariage par l’amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé, le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour pleurer.—Vous avez peut-être raison, dit Mme d’Argicourt en reprenant son beau sourire. L’amour m’a perdue, mais à force d’amour je veux élever ma passion jusqu’à l’héroïsme. On ne condamne pas tout à fait une femme quand elle subit son coeur.—Madame, on ne condamne jamais une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle âme,» dit Lamartine.—Je suis belle? je ne m’en doutais pas.—Est-ce qu’il ne vous trouve pas belle, lui?—Peut-être. C’est un esprit taciturne qui m’aime en silence.—Et comment s’appelle-t-il, cet Horace heureux?—Vous voulez tout mon secret? Il s’appelle….» Mme d’Argicourt s’interrompit. «Il s’appelle l’Amour.—Et vous êtes bien heureuse?—Oh! bien heureuse!»

C’était l’expansion de la joie après les mouvements de la colère et de la jalousie. Les lèvres s’agitaient comme des roses après l’orage. «Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d’Argicourt ne voulait pas, mais Octave l’appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n’est-ce pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.—Oui, le baiser de René à sa soeur.» Mme d’Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis descendit jusqu’aux lèvres. «Ce n’est pas de jeu,» dit-elle gaiement.

La jeune femme, toute sentimentale qu’elle fût, était une des plus luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif. C’est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme d’Argicourt.

C’était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce que la fée Passion n’est pas venue à leur berceau.

Mme d’Argicourt, fille d’un vigneron haut en couleur et en fortune, n’avait épousé M. d’Argicourt que pour son titre de baron. Dans la ville de Dijon ... la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le monde par l’éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier. Avec son mari, elle n’avait bu qu’un petit ordinaire maçonnais; avec son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre. Mais elle n’en était pas encore aux grands crûs.

M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l’enivra subitement.

L’amant qu’elle adorait n’était un dieu que dans son imagination. M. de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté, par l’esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme et bouleversent son âme. On avait dit d’Octave: «Tout ce qu’il touche devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu’il touche devient or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s’envoler impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir. C’est que nul n’avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la passion.

Mme d’Argicourt était enivrée.

Le poison de l’amour, le plus subtil de tous les poisons, avait pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte, comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché au-dessus d’elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le sien sur ses yeux comme pour l’aveugler.

«Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle.

Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m’avez toute décoiffée.» Elle s’enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n’était pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit Mme d’Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous la porte? lui dit-elle.—Parce que je suis entré.—Et pourquoi êtes-vous venu?—Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les cheveux.—Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.—Je suis fou, madame, parce que je vous ai vue.»

Mme d’Argicourt, qui s’était assise devant sa toilette, venait de se relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l’arrêta au passage. «Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que tout à l’heure et vous font mille fois plus belle encore.»

Mme d’Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m’attend.—Et moi qui vous attendais depuis que j’existe! car je n’ai jamais aimé que vous.» Et, sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme. «Mais c’est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais crier.—Je vous ferme la bouche.»

Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J’ai la tête perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant Mme d’Argicourt avec passion et en l’appuyant toujours sur son coeur. «Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce sera un scandale.—Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.» Mme d’Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez vous!—L’amour est toujours chez lui, madame.»

On peut tuer d’un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais démonétiser un amoureux. Mme d’Argicourt s’était jetée tout éperdue dans les bras du sien, parce qu’il était un autre homme que son mari. Maintenant qu’elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont les femmes disaient tant de mal, elle ne put s’empêcher de mesurer les tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur.

Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,—style dijonnais,—mais Parisis avait du démon, il sentait l’enfer. Elle risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent trop le paradis.

Cependant la visiteuse, qui s’ennuyait de faire le pied de grue, se mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit Octave en prenant Mme d’Argicourt à la ceinture. C’était la ceinture de Vénus: on la dénoue en y touchant.

La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivré toutes les belles pécheresses depuis cinq ans. Et quand résonna le dernier soupir—de la valse—et de l’amour: «Oh! mon Dieu! dit tout à coup Mme d’Argicourt, Et ma visiteuse mon Dieu! dit tout à coup Octave. Et mon ambassade!»

XXVI

LA VALSE DES ROSES

Octave ne fut pas plus tôt dans l’escalier de Mme d’Argicourt, qu’il pensa à Mme de Révilly.

Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était de ceux qui ne croient qu’à l’inspiration du moment en toutes choses, comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent leurs feux dans un siège, à l’heure même où un accident, une trahison, une défaillance, un acte d’héroïsme donne la place à l’ennemi, il résolut d’aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée.

Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa voisine, mais elle venait de sortir encore.

Après tout, cela se trouvait d’autant mieux qu’il n’avait pas cinq minutes à perdre pour monter à cheval.

Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le cheval qu’il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus vives admirations. Tous les hommes disaient autour d’Octave: «Il n’y a vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les femmes disaient: «Il n’y a que lui pour monter comme cela un si beau cheval.»

Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l’ombrelle, comme la princesse T---- joue de l’éventail. «Elle est décidément fort jolie,» dit-il en s’inclinant avec un sourire.

Au Bois, on n’est jamais inquiet du salut qu’on donne, il y a toujours quelqu’un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle. «M. de Parisis!» dit-elle.

Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n’est pas tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C’est bien, dit Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c’est la seconde présentation. Quand j’irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler du passé.»

Il constata qu’elle était fort jolie.

En remontant l’avenue de l’impératrice, Parisis revit Mme de Révilly; cette fois il put s’approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame, si j’entre sans frapper trois coups.»

C’était une femme d’esprit, elle répondit tout de suite: «Il n’y a personne, monsieur.—Je viens, madame, vous demander une audience de cinq minutes.—Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que j’accorde des grâces.—Quand ce ne serait que la grâce de vous voir!—C’est une grâce que je n’accorde jamais chez moi, car je ne reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au bal de la ville, voir les princes étrangers?—Oui, si vous voulez m’accorder mes cinq minutes.»

A ce moment, le cocher, qui ne s’inquiétait pas de la conversation, s’éloigna trop de l’allée des cavaliers pour qu’Octave pût entendre la réponse de la jeune femme; mais par l’expression du signe d’adieu qu’elle lui faisait, il jugea qu’elle serait très accessible le soir dans la solitude de la foule panachée de l’Hôtel-de-Ville, entre les princes, les artistes, les ambassadeurs—et, malgré la diplomatie des femmes,—les expropriés et ceux qui demandent à l’être.

On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait l’escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de l’Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n’avait jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C’est elle!» dit Octave.

Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le monde.—Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d’arriver, je n’aurai plus du tout de robe.»

Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n’était pas précisément une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d’étoffe sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.—Oui, c’est un jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a peut-être dit qu’il avait la folie des millions; moi, qui suis sage comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.—Eh bien! prenez mon bras, madame.—Jamais! Que dirait-on ici?—Avez-vous peur d’être expropriée?»

Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras d’Octave.

Il passa tant de monde à la fois qu’elle jugea qu’on ne la verrait pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m’avez horriblement compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite pour me remettre.»

Parisis pensait, tout à sa curiosité de l’éternel féminin, que Mme de Révilly était un type; beaucoup d’esprit et pas un atome de pensée. Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.

Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse des Roses—toujours la valse des roses—avec la plus adorable désinvolture.

Les valseurs et les valseuses d’occasion qui encombraient le terrain s’étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses.

Octave ne pouvait s’empêcher de penser que c’était la seconde fois dans la même journée qu’il entendait la valse des Roses, avec une vraie joie.

Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu’à s’en faire mourir, appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses bras.

Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c’est l’heure des affaires sérieuses; vous m’avez demandé une audience, je vous l’accorde. Dépêchez-vous, car vous n’avez que cinq minutes. Voyez plutôt, voilà un danseur—une âme en peine—qui s’approche.—Madame, je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n’est avec moi.»

Mme de Révilly partit d’un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en disponibilité de venir jusqu’à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly, je me croyais libre jusqu’à deux heures du matin, mais il paraît que mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.—Madame, quand je suis dans le monde, je n’y suis pas avec mes passions de la veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l’amour? Le plus beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n’a pas de lendemain; je m’explique: rencontrer une femme adorable comme vous, l’aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur inespéré. Une heure ainsi passée, c’est un siècle, on s’en souvient toute la vie, on s’en souvient toute l’éternité.

Mme de Révilly n’était pas habituée à cette éloquence; elle regarda, toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte d’admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l’amour n’a pas de lendemain?—Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore, mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans l’habitude? C’est odieux, c’est ridicule, c’est malséant. Si vous aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent jamais d’une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui contient l’amour, cette liqueur de Dieu, il n’y a que la première goutte qui donne l’ivresse.»

Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s’aperçut pas qu’on dansait sans elle.

Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec Guillaume de Montbrun, je veux dire qu’il en fit la caricature. Il montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés, de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu’on joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva que l’amour n’engendrait que la haine, que les chemins battus ne répandaient que de la poussière, qu’il n’y a en ce monde que des commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman ennuyeux qu’il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis était si persuasif qu’à chaque mot la maîtresse de son ami se disait tout bas: «C’est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout en appelant à lui l’éloquence des yeux, il n’y a en ce monde que l’imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer sont adorables, parce qu’ils mettent en jeu toutes les forces, toutes les grâces, toutes les poésies de l’âme comme du corps; un homme et une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas, ils sommeillent.—C’est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me dire.»

Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment qui domine tous les autres, c’est celui de la dignité de l’âme.—Ah! monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c’est donc un sermon?—Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre. Supposez un instant—c’est une supposition—que vous avez eu un jour de passion; n’est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n’a eu ses heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience pardonnent, parce qu’il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu et la conscience ne pardonnent pas, c’est de vouloir perpétuer sa folie quand la lumière s’est déjà faite dessus. J’estime bien plus une femme qui a eu dix amants par aventure, qu’une femme qui garde un amant par réflexion.—Je vous admire, voilà une nouvelle morale. Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?—La belle question! parce que j’ai valsé avec vous et parce que je vous aime.»

Mme de Révilly parodia les deux vers:

Vous m’aimez, j’en suis fort aise; Eh bien! dansons maintenant.

Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout à l’heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.—Est-il impertinent! pensa Mme de Révilly.

Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction, jusque dans son impertinence! L’intérimaire était d’ailleurs un cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit tout à coup la solitude autour d’elle. «Est-ce qu’il s’est envolé, maintenant qu’il a éloigné tous mes amis?»

Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien! madame, mon ami vous a-t-il plu?—Oui, pour danser. —Mais je n’ai pas eu la prétention de vous le donner pour qu’il vous enlève. A propos, jusqu’à quelle heure restez-vous ici?—Pourquoi cette question? est-ce que vous avez la prétention de m’enlever?—Un autre dirait: Peut-être, moi je dis: Oui.—Vous êtes impayable—Vous comprenez bien, madame, tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez plutôt au préfet.—Si bien qu’avec vous je ne cours aucun risque. Vous êtes admirable! Et que diront mes gens?—Je sais bien que vous avez plus peur de vos gens que de l’opinion publique, mais si vous retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui ne s’occupe plus d’elle!... un amant qui la trahit!»

Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit! Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu’on m’accusât d’avoir un amant vous aviez un amant, mais vous n’en avez plus.—Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.».

Parisis prit l’éventail de la jeune femme et lui donna quelques bouffées d’air. «Voyons, on n’écoute pas aux portes, nous sommes entre nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de Montbrun a été votre amant.»

Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu’il n’y avait pas à s’en dédire. «Pourquoi a été, monsieur, s’il vous plaît?—Parce que j’ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. A été, madame, veut dire qu’il ne l’est plus.—Et depuis quand, monsieur?—Depuis qu’il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu’il achève de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.»

La jeune femme, toute bouleversée qu’elle fût, se contint, et de l’air du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre une glace?—Oui, madame. Et puisque toute l’Académie est ici, disons comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.»

Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour. Elle ne douta pas des paroles d’Octave, surtout quand elle se rappela que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de contrainte, sinon d’ennui. Elle jugea qu’il n’avait pas voulu briser, par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle.

M. de Parisis avait entendu. «Ne m’en parlez pas, madame, elles me prendront tous mes amis.—Et vous par-dessus le marché.—Oui, si les femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.—Quelle heure est-il?—Madame, il est l’heure de demander vos gens ou les miens.—Allons toujours au buffet.»

Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins, quel que soit l’état de son âme. Le diable savait bien cela en lui donnant une pomme à manger.

Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un quartier d’orange et une grappe de raisin. Que n’eût-elle pas dévoré, sans cette fatale nouvelle?

Or, pendant qu’elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de Montbrun la regardait, tout en s’effaçant dans un groupe; il était venu à l’Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de sa fiancée n’avait pu l’arracher tout à fait au souvenir de Mme de Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son esprit, si Octave était avec elle, c’était pour consoler un peu ce pauvre coeur déchiré.

Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly reprenait le bras d’Octave, il remit sa curiosité au lendemain.

La jeune femme n’avait pas pris tout à fait au sérieux les plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu.

On se rencontra au buffet avec Mme d’Argicourt. On se montra les dents sous prétexte de manger des pommes d’api. «Vous me trahissez déjà, dit tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos armes!»

Elle avait dans les cheveux un poignard d’or.

Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l’escalier: «Les gens de Mme la comtesse de Révilly!—Les gens de M. le duc de Parisis!» Ce qui fit dire au duc d’Acquaviva, consolateur de Mme d’Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui d’Octave sortait toujours à côté de celui d’une jolie femme. Simple rapprochement—du hasard.

Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l’escalier, Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,—Parce que vous verrez M. Guillaume de Montbrun.»

Octave avait bien jugé. La curiosité, l’amour et la jalousie avaient entraîné son ami jusqu’à l’escalier. «C’est lui! dit Mme de Révilly toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n’est pas pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?—Non, mais supposez-vous qu’il y soit venu pour vous.»

Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l’avais aimé!» dit-elle. Octave jeta ce mot profond: «On n’a jamais aimé les amants qu’on n’aime plus.»

La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d’elle, après avoir dit à son groom de faire suivre son coupé.

C’était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta de voir Octave à côté d’elle; elle voulut qu’il descendît, elle alla jusqu’à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement, il magnétisa ses colères avec tant d’à-propos, il lui prit les mains si amoureusement, qu’elle se laissa désarmer peu à peu.

C’est un joli voyage nocturne que celui du quai d’Orsay aux anciens abattoirs du Roule, traversés aujourd’hui par le boulevard Haussmann. On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l’obélisque, on suit l’avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l’Élysée, on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est arrivé par le chemin des écoliers.

Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu’on voit errer sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de l’avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour?

Demandez à M. Octave de Parisis.

J’oubliais de vous dire que c’est un joli voyage dans la voiture de Mme de Révilly.

La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n’est plus de jeu: par quel chemin me faites-vous passer.—Par le chemin le plus court,» répondit-il dans un baiser.

Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly, c’était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses épaules?—Oui, murmura la comtesse, c’est la Valse des Roses.—Oh! mon Dieu, madame, qu’est-ce donc que ce poignard d’or que je trouve dans vos cheveux?—Je ne sais pas.»

C’étaient les armes parlantes de Parisis.

XXVI I

LE DERNIER MOT DE L’AMBASSADE

Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui demanda-t-il.—Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n’ai pas pensé à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d’audace: «Tout va bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.—Une bonne fortune! dit Guillaume avec inquiétude.—Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly. Mais je me suis trompé de porte.»

Et Octave raconta son aventure avec Mme d’Argicourt. «Voilà pourquoi tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.—Tout va bien avec Mme d’Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?—Tout est fini, pas un mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.»

Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en soupirant, comment a-t-elle pris cela?—Mais elle a très bien pris cela, dit Octave qui n’avait pas dit un mot du mariage à Mme de Révilly.—Tu veux rire?—Veux-tu que je pleure avec toi?—Non; mais je connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.—Je la connais tout aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d’âme de ne pas aller aux noces.—Et mes lettres?—Fumée que tout cela.—Elle a tout brûlé!»

Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la douleur d’avoir brisé et le bonheur d’être libre, il prit la main de son ami: «Je te remercie.—Il n’y a pas de quoi.»

M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours, toi.»

Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c’était une belle maîtresse!—Avec trois points d’admiration!—Merci encore; la belle enfant que je vais épouser te devra son bonheur.—Qui sait?»

Ainsi se termina cette; histoire d’une ambassade extraordinaire en l’an de grâce 1867.

Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de Parisis.

Mais tout n’était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son dénoûment tragique.