Les Linottes

Georges Courteline · Chapitre 23 sur 36

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Les Linottes

À L’atelier

 

 

La célèbre académie X… Grand hall vitré. Au mur, des fleurets ; par terre, des haltères ; dans un coin, un piano ou-vert. Il est onze heures du matin. Les élèves sont à leurs cheva-lets. Antoinette occupe la table à modèle.

MAUDRUC, le fil à plomb tenu au bout du bras.

Tu disais donc, Lamerlette, qu’à l’Exposition du Champ-de-Mars le 1806 de Meissonier ne fut flanqué que de deux gar-diens. Mais pour garder ces deux gardiens, n’était-il point, ô Lamerlette, de municipaux à cheval, et n’était-il point de canons qui gardassent les municipaux ?

LAMERLETTE

Non.

MAUDRUC

Lamerlette, que tu m’affliges ! que tu m’affliges donc, La-merlette ! – Tiens, passe-moi un peu de cobalt ; cette Antoinette a les jambes d’un bleu ! Avec tout ça, où est donc Simonnet ?

LE CHŒUR

Il est au bain de vapeur.

MAUDRUC, haussant les épaules.

En voilà une scie idiote !

 

– 205 –

PIÉGELÉ

Maudruc, ne blague pas le père Meissonier ; tu ne sais pas ce que tu deviendras.

HANNIBAL

Blague le père Meissonier, au contraire, Maudruc. On nous embête avec le père Meissonier. Quoi, Meissonier ? quoi, Meis-sonier ? Après tout, ce n’était pas plus fort que Caran d’Ache.

(Protestations et rires).

LAMERLETTE

Hannibal, tais-toi, tu es ivre.

DES VOIX

Il est ivre ! il est ivre ! il a blasphémé ; il a mérité la mort !

HANNIBAL

Salut à la libératrice. – Où diable est mon tabac ?

LE CHŒUR

Il est au bain de vapeur.

LAMERLETTE

Hannibal, conviens que tu es ivre, ou on va te mettre en broche-en-cul.

 

– 206 –

HANNIBAL

J’en conviens, messieurs, je suis gris.

TOUS

Ah !

 

HANNIBAL

Mais ce n’est pas la boisson, au moins.

 

– 207 –

LAMERLETTE

Qu’est-ce que c’est alors ?

HANNIBAL

La salade. J’ai un drôle de tempérament, je vous dirai. Je bois sec et abondamment, je supporte mieux que personne… – la jambe droite plus ferme, Antoinette –… le vin de champagne, les alcools ; mais la salade me fiche dedans.

ANTOINETTE, suffoquée.

Ça, par exemple, c’est épatant.

MAUDRUC

Dis que c’est triste.

ANTOINETTE

À quoi ça tient, dis, Hannibal, que tu sois saoul avec de la salade ?

HANNIBAL

C’est le vinaigre qui me monte à la tête, parbleu !

ANTOINETTE

Tu ne devrais pas te laisser aller, puisque tu sais que ça te fait mal.

 

– 208 –

HANNIBAL

Ah ! va donc raisonner les passions ! Tonnerre de Dieu ! si le bélître qui m’a dérobé mon tabac ne se déclare pas à l’instant même, je lui fends la figure avec une hache.

DES VOIX

Horreur ! C’est atroce ! Pas de sang ici !

MAUDRUC

Cet Hannibal est fort méchant.

HANNIBAL

Je veux mon tabac ! Je le veux parce qu’il m’appartient et que je l’ai gagné avec mon travail.

PIÉGELÉ

D’abord il ne t’appartient pas, par cette excellente raison qu’il a cessé de t’appartenir.

HANNIBAL

C’est toi qui me l’as pris.

PIÉGELÉ

Pardon ! je ne l’ai pas pris ; je l’ai trouvé.

HANNIBAL

Tu l’as trouvé… Où ça, donc ?

 

– 209 –

PIÉGELÉ

Dans ta poche, Petitet est là qui peut le dire. N’est-ce pas, Petitet ? – Tiens, qu’est-ce qu’il est devenu ?

LE CHŒUR

Il est au bain de vapeur.

PIÉGELÉ

Ah ! la barbe !

HANNIBAL

Rends-le-moi, mon tabac, hein, dis ?

PIÉGELÉ

Impossible.

HANNIBAL

Voyons, rends-le-moi, Piégelé. Rends-moi mon tabac, s’il te plaît. Je me traîne à tes genoux moralement.

PIÉGELÉ

Tant de platitude me dégoûte, tu n’auras rien.

HANNIBAL

Cœur de roche ! c’est trop cochon !

(Onze heures sonnent.)

 

– 210 –

ANTOINETTE, sautant à bas de la table.

Onze heures ! Dix minutes d’arrêt.

(Protestations de quelques laborieux.)

ANTOINETTE

Silence aux pétardiers ! J’ai mes trois quarts d’heure de pose, moi. J’en ai ma claque, à la fin.

LES PÉTARDIERS, désarmés.

Devant ce torrent d’éloquence…

MAUDRUC

C’est un fait que, pour moucher le monde, Antoinette n’a pas sa pareille.

ANTOINETTE

Tu parles ! – Et à propos, que je vous dise donc ! Je me suis disputée avec le chemin de fer.

MAUDRUC

Bah !

ANTOINETTE

Et salement encore ! (Elle enfile sa chemise.) Je voulais al-ler à Royat, figurez-vous, retrouver quelqu’un que je connais… un… monsieur…, enfin…, un ami.

 

– 211 –

LAMERLETTE, sèchement.

Ah ! pardon ; je suis là ! Je te prie de ne pas dire de saletés, Antoinette.

ANTOINETTE, ahurie.

Je ne dis pas de saletés.

LAMERLETTE, s’emballant.

Si, tu en dis ! si, tu en dis ! Et je ne viens pas ici pour être insulté ! Je le savais bien qu’on me méprisait ! Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu !…

Il éclate en sanglots grotesques. On le calme. Nouveau tumulte. Potin assourdissant. On entend : « Laissez-moi partir ! On m’a manqué de respect ! Je veux retourner chez mes bons parents qui sont des personnes honorables. » Des voix protes-tent : « Lamerlette ! Lamerlette ! Si on t’a insulté, c’est sans le faire exprès ! »

HANNIBAL, dont l’organe aigu domine le charivari.

Est-ce qu’on va me foutre à fumer, nom de D… !

Lent apaisement. Ces messieurs regagnent leurs places.

Lamerlette essuie ses yeux.

MAUDRUC

Achève ton histoire, Antoinette, c’était d’un puissant inté-rêt.

 

– 212 –

ANTOINETTE

Je ne sais plus où j’en étais. Il me bouleverse, cet idiot-là, avec ses susceptibilités !

MAUDRUC

Tu voulais aller à Royat.

ANTOINETTE

Ah ! oui ! – Donc je voulais aller à Royat. Je regarde le prix : vingt balles ! Je trouve ça chaud, comme de juste, et j’en cause à Beaudunois, le paysagiste, qui me dit : « Écoute, Antoi-nette, si tu veux être bonne fille avec moi, je te donnerai le moyen de voyager à bon marché. »

MAUDRUC

Tu acceptas ?

ANTOINETTE

Ma foi, oui. Tiens ! je n’ai pas le moyen de perdre vingt francs, moi !

MAUDRUC

C’est évident. – Quand ce fut fait ?…

ANTOINETTE

Quand ce fut fait, Beaudunois m’expliqua : « C’est bien simple, ma chère enfant, tu n’auras qu’à donner cent sous et à dire que tu es enceinte, vu que, sur les lignes de chemin de fer, les femmes enceintes voyagent à quart de place. »

 

– 213 –

L’ATELIER, d’une seule voix.

Tu ne le savais pas ?

ANTOINETTE

Mon Dieu non, et je l’appris avec plaisir. Il ajouta : « Tu vas aller voir de ma part le docteur Gustave, mon ami. C’est un gar-çon très complaisant ; il te donnera une attestation. » J’allai voir le docteur Gustave qui me dit…

MAUDRUC

… « Soyez bonne fille, Antoinette, et je vous donnerai un certificat. »

ANTOINETTE

Qui est-ce qui te l’a dit ?

MAUDRUC

Je l’ai deviné ; le docteur est si complaisant !

ANTOINETTE

C’est une justice à lui rendre. Cela n’empêche pas qu’au chemin de fer on n’a rien voulu savoir !

LE CHŒUR, incrédule.

Allons donc !

 

– 214 –

ANTOINETTE

C’est comme je vous le dis.

PIÉGELÉ

Tu ne me feras pas croire cela !

ANTOINETTE

C’est pourtant la vérité. Bien mieux ! on m’a traitée de femme soûle !

MAUDRUC

Tas de crapules ! Tu devrais te plaindre dans les journaux, Antoinette.

ANTOINETTE

Tu crois ?

MAUDRUC

Oui, et gueuler contre le monopole.

ANTOINETTE

Qu’est-ce que c’est que ça, le monopole ?

LAMERLETTE

Je vais te l’expliquer en deux mots. C’est une espèce de té-lescope ; ça sert à mettre les parapluies et ça donne bon goût au boudin.

 

– 215 –

PIÉGELÉ

Messieurs, n’exagérons rien. Rien ne prouve que notre amie ait su se faire clairement comprendre de ces intelligences bouchées. (À Antoinette) Ne nous cache rien, Antoinette ; tu t’es bornée à dire que tu étais enceinte et à montrer le certificat ?

ANTOINETTE

Évidemment.

PIÉGELÉ

Tout s’explique ! Il fallait demander une première militaire.

MAUDRUC

Parbleu ! – Retournes-y demain, Antoinette, et si tu n’as pas ce que tu veux…

LE CHŒUR, avec un ensemble touchant.

… Va chez le commissaire de police !

 

– 216 –