Les Linottes

Georges Courteline · Chapitre 31 sur 36

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Les Linottes

Une Canaille

 

 

À Robert de Villehervé.

Quand le chroniqueur Lavernié eut expliqué que son ex-ami Laurianne le traitait couramment de canaille à cause d’un service que lui, Lavernié, avait dernièrement rendu audit Lau-rianne, il y en eut qui s’étonnèrent, d’autres qui hochèrent la tête, d’un air fixé et entendu de gens blasés sur les surprises de l’existence et que ses petites vilenies n’en sont plus à faire rêver.

– Il y a service et service, déclara cependant Christian Les-tenet, il ne s’agit que de s’entendre.

 

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– Oh ! c’est bien simple, dit très sérieusement Lavernié, j’ai couché avec une maîtresse à lui.

Lestenet éclata de rire et appliqua une claque sonore sur la cuisse du journaliste en le traitant d’aimable farceur ; mais le poète Georges Lahrier, qui était philosophe à ses moments per-dus, dit simplement :

– Eh ! ne blaguons pas sans savoir ! D’abord, c’est toujours l’obliger que débarrasser un ami d’une femme qui l’avait trom-pé. Voilà déjà qui tombe sous le sens.

– Parbleu ! exclama Lavernié, et puis enfin, si je l’ai fait, c’est parce que l’ami lui-même m’avait engagé à le faire. Oh ! mon cas est assez spécial, mais il n’a en soi rien d’extraordinaire, étant basé sur l’éternelle niaiserie humaine et ce besoin de forfanterie qui est la première manifestation de la bêtise, comme l’instinct de la conservation est la première ma-nifestation de l’intelligence. Avez-vous un quart d’heure à per-dre ? L’histoire vaut assez la peine d’être écoutée et il y a profit à tirer de la morale qui s’en dégage.

– Bah ! dit Fabrice, un quart d’heure ! on peut toujours ris-quer cela !

– D’autant, répliqua le jeune homme, que vous en serez quittes pour m’enlever la parole si cette histoire vous embête, comme celle du petit navire qui n’avait jamais navigué.

Et ayant fait revenir un plateau de bocks mousseux, en prévision d’une narration un peu longue, Lavernié parla comme suit :

 

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Il y avait plus de dix ans que nous nous tutoyions, quand nous avons cessé de nous voir, Laurianne et moi, il y a six mois de cela.

Je l’avais connu au Quartier, à l’époque où je faisais mon droit. Ce n’était certes pas un aigle, mais c’était un bon garçon, en sorte qu’il m’avait plu tout de suite et que je continuai à le voir assidûment, une fois les études terminées. Laurianne m’aimait beaucoup aussi et c’était rare qu’il laissât s’écouler la semaine sans donner un coup de pied jusqu’au journal, en sor-tant de son ministère, comme dans la chanson du Brésilien. Il arrivait, prenait une chaise, et dévorait silencieusement les jour-naux, s’interrompant de temps en temps pour jeter un coup d’œil furtif sur ma copie, ou pour compter des yeux la quantité de feuilles noircies alignées devant moi, côte à côte. Timide, de cette timidité puérile des gens qui se savent un peu bornés et se sentent dans un milieu qui n’est pas le leur, il était sage comme une petite fille, parlait tout bas, comme dans une église, et reni-flait pendant des heures, par crainte d’attirer l’attention en se mouchant. Enfin, la pâture quotidienne achevée et le paraphe posé au bas de la dernière page, nous descendions au boulevard, prendre à une terrasse quelconque le vermouth de l’amitié.

Le plus souvent, ces jours-là, nous passions la soirée en-semble ; Laurianne me prenait sous le bras et m’entraînait jus-que chez lui, place du théâtre, à Montmartre, où nous dînions en camarades, moi, Laurianne et la maîtresse de Laurianne. Mes enfants, une rude fille, cristi ! Des carnations !… Un vrai Rubens ! Je l’avais prise en amitié à cause de ses belles couleurs et aussi de son bon caractère ; et, de fait, il était impossible de réaliser mieux que cette fille le type idéal de la femme d’ami. Pas de nerfs ! Toujours de bonne humeur ! Je n’ai jamais rencontré – j’ai pourtant connu bien des femmes – de camarade plus charmante et plus gaie.

 

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