Les temps perdus

Juan Pablo Villalobos · Chapitre 4 sur 6 · partie 3/3

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Les temps perdus

Théorie esthétique

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Tu ne me l’as jamais demandé. On mène des vies de cons. Tu as des petits-enfants ?

— Non.

— Des enfants ?

— Non plus.

— Tu ne m’as pas dit que tu étais veuf ?

— Ouais…

— C’était un mensonge !

— Quelle importance ? La famille est une institution bourgeoise.

— Tu ne serais pas pédé ?

— Comment peux-tu croire une chose pareille ?

— Il n’y aurait rien de mal, dans cette boutique nous respectons toutes les croyances, même anales. Tu couches avec ce petit mormon ?

— N’exagère pas, Youliet.

— Et alors ?

— Alors quoi ?

— Tu es un veuf imaginaire ?

— Écoute, je ne suis pas venu pour parler de ça. Veux-tu que je te raconte ce qui m’est arrivé, oui ou non ? Si tu savais qui m’a dénoncé !

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Un autre poète mourut et la société littéraire au grand complet traversa la ville pour lui faire ses adieux dans un funérarium (le poète n’avait pu ouvrir les portes de Bellas Artes). Ils y étaient tous allés sauf Hipólita, que je trouvai assise dans le hall, sa main gauche caressant sur ses genoux un recueil défraîchi du poète. Sa main droite était dans le plâtre.

— Aujourd’hui, j’aurais bien allé y aimer, soupira-t-elle. Il était de ma gérion.

L’analgésique lui avait si bien délié la langue qu’elle l’avait emmêlée, et elle inversait les lettres.

— Il était de Veracruz ?

— Oui, de Revacruz, comme moi.

Hipólita avaient trois enfants qui y habitaient encore, elle avait fui la ville après le décès de son mari, voyant que sur son cadavre les bâtards proliféraient comme des champignons. En me penchant, je vis la couverture de l’ouvrage, si mince qu’il n’aurait même pas pu tuer une puce : le dessin de trois chiens, furieux ; deux se bagarraient en se roulant par terre, et le troisième aboyait face à un horizon hypothétique, sans doute localisé au dos du volume. Hipólita les caressait comme si elle voulait les calmer, comme si le repos de l’âme du poète en dépendait.

— Les cours de mie de pain sont finis ? demandai-je.

— Non, pour quelle sairon ?

— Votre main.

— Ah, ma main. Je vatraille comme ça, avec une main. Vous louvez voir ?

Elle n’attendit pas ma réponse et entra dans le débarras. Elle en rapporta une boîte de lessive, d’où elle sortit des figurines avec une habileté désastreuse. C’étaient des pâtes informes, multicolores, des oiseaux violemment avortés, chassés de l’œuf et frits dans la poêle sans avoir eu le temps de dire ouf. Je savais que c’étaient des petits oiseaux, car Hipólita et ses pupilles étaient monothématiques, sinon j’aurais pu imaginer n’importe quoi ou même rien du tout.

— Il manque les chambrages, s’excusa-t-elle, je vais les faire quand on m’aura envelé le trâple.

J’examinai à la lueur de l’ampoule du hall un magma bleu.

— Ça, c’est un paresseau, expliqua-t-elle. Il y en a beaucoup à Revacruz.

L’art de la mie de pain, qui à travers l’histoire avait été farouchement naïf et figuratif, venait d’entrer avec fracas dans l’abstractionnisme. Hipólita avait sauté – qui aurait pu dire le contraire ? – toutes les étapes intermédiaires, c’est pourquoi son apport serait à coup sûr incompris. Même l’art, qui croit être un territoire de liberté, n’est pas prêt à accepter l’anomalie : la mie de pain devrait d’abord passer par l’impressionnisme et le cubisme, au minimum, pour interpréter les figurines d’Hipólita comme une évolution.

— Ce rouge, qu’est-ce que c’est ? demandai-je, car j’avais remarqué que toutes les figurines étaient semées de taches rouges.

— Ça ? dit-elle en désignant le ventre du supposé passereau.

— Ouais.

— C’est du sang.

— Ils sont morts ?

— Comment louvez-vous qu’ils soient morts, ils sont en pie de main. Comment vous les voutrez ?

Je remis soigneusement les figurines dans le carton de détergent, en cherchant des mots adaptés à la situation.

— Je pense que vous ne devez surtout pas interrompre les analgésiques que vous prenez.

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Je m’étais inscrit en cachette aux cours de peinture de La Esmeralda. Ma sœur, qui avait toujours eu plus de sens pratique et qui mangeait les papayes au lieu de les contempler, se lança dans des études commerciales. D’une manière assez cruelle, je ne m’en rends compte que maintenant, presque soixante ans plus tard, c’était ma mère qui allait être punie. Tout montrait que ma sœur allait être secrétaire. Ça, et la longueur de ses jambes, faisait horreur à ma mère. J’étais sur la bonne voie pour reproduire l’erreur de mon père, qui l’avait tellement déboussolée : confondre goût et vocation. Comme si c’était une question génétique, un défaut physique ou une maladie incurable, j’étais convaincu d’avoir hérité de son tempérament artistique.

J’allais à La Esmeralda et très vite j’avais compris que j’étais surtout intéressé par ce qui se passait à l’extérieur de cette école, par la vie de bohème. On se rassemblait dans le coin et quand le contingent était assez nombreux, on écumait les bars du centre. Cette vie me rendait heureux, j’avais trouvé ma vocation, jusqu’au jour où, au petit matin, Vinseul plongea la truffe dans la poche de mon pantalon qui traînait par terre à côté de mon lit. Le lendemain, le chien ne se réveilla pas, sa respiration était presque imperceptible, et ma mère avait beau le secouer, il ne réagissait pas. Dans l’après-midi, elle l’emmena chez le vétérinaire, qui diagnostiqua une intoxication à la marihuana. Un diagnostic facile, il suffisait de lui sentir la gueule, et ma mère ne s’en était pas rendu compte, parce qu’elle ne connaissait pas l’odeur de l’herbe. Ce soir-là, quand je revins à la maison après avoir suivi mes cours à La Esmeralda, maman m’attendait, assise au salon, pour me mettre au courant de ce qu’avait dit le vétérinaire. C’était une accusation manifeste, mais comme je rentrais tout content, à moitié pompette, et comme il n’était pas question de reconnaître ma responsabilité, j’essayai de dédramatiser l’affaire :

— Impressionnant, lui dis-je. Et comment le chien s’est-il débrouillé pour allumer son pétard ?

Maman ne dit qu’une chose :

— Tu me décourages.

Elle aurait aussi bien pu dire que je lui brisais le cœur, mais cela aurait impliqué une faiblesse de son muscle thoracique, une sorte de défaut qui l’aurait empêchée de supporter les désillusions, comme si le découragement était en partie de sa faute. En revanche, elle utilisait le verbe en remontant à son étymologie : décourager comme arracher le cœur. Et là, c’était entièrement de ma faute. Ma mère mourrait par le cœur, ce qui n’était pas la même chose que mourir du cœur. Elle était au Centre médical national quand une partie du service de cardiologie s’écroula, le 19 septembre 1985. Elle avait soixante-treize ans et la veille le cardiologue d’un autre hôpital lui avait assuré qu’elle était en bonne santé, mais ma mère était convaincue qu’elle allait mourir. Elle disait qu’elle n’était pas encore prête, la possibilité de retrouver mon père la terrorisait (papa n’était pas encore mort, mais elle ne le savait pas). Elle tint absolument à se rendre au service de cardiologie le lendemain pour avoir un autre avis. Comme elle n’avait pas de rendez-vous, elle y alla tôt pour être sûre d’être prise : elle arriva avant sept heures dix-neuf. Elle aurait eu la vie sauve et aurait encore vécu plusieurs années si elle avait écouté Schönberg, que manifestement elle n’avait jamais lu : celui qui ne cherche pas ne trouve pas. Mais la mort se cherche-t-elle, ou se trouve-t-elle tout simplement ?

Vinseul se réveilla un peu plus tard et se contenta, dans les heures qui suivirent, d’observer les ombres que projetaient les choses sur les surfaces du monde. Il passa l’après-midi à suivre une fourmi et à étudier ses mœurs. Moi, c’est un envoyé de ma mère qui me suivit, un collègue de la poste qui lui devait un service, parce que maman protégeait ses arrières quand il s’absentait. L’espion découvrit que j’allais à La Esmeralda et, pour gonfler le prix de son service et solder ses dettes, il lui raconta nombre de détails scandaleux, en particulier que mes camarades étaient un contingent de pouilleux, de shootés, de pédés et de communistes. Et que les maîtres n’étaient rien d’autre que leurs maîtres. Maman m’interdit de retourner à cette école, menaçant de faire de moi un orphelin, mais de son vivant. De nouveau on entendit à la maison les reproches qu’elle avait constamment adressés à mon père : L’art ne sert à rien. Tu vas crever de faim. Nous ne pouvons pas nous payer ce luxe. Le luxe d’être artistes, le luxe de mourir de faim ou le luxe de faire quelque chose d’inutile ? Et, comme si ça ne suffisait pas, le pire des chantages : L’art est réservé aux fils de bonne famille.

Je lui parlais de ma prétendue vocation et essayais de lui donner des exemples pour la contredire, des histoires inventées de peintres imaginaires qui avaient surmonté la misère et gravé leur nom en lettres d’or pour la postérité.

— Ah, tu ne vas pas me parler des artistes français ! Tu es comme ton père et je ne vais pas l’accepter. Regarde, tout ce qu’il a tiré de sa vocation, c’est une solide frustration. Et tu vois ce qu’on est devenus.

Quand je menaçai de quitter la maison, au risque de vivre dans la rue, pour lui prouver que je serais un artiste, même si elle s’y opposait de toutes ses forces, elle convoqua ma sœur et nous annonça, avec la solennité des mensonges définitifs, ceux qui sont sans retour et obligent leur auteur à y être fidèles jusqu’à la mort, qu’elle avait de l’arthrite et que le médecin lui avait interdit de retourner au travail.

— Je ne peux pas aller plus loin, nous dit-elle comme si ses piles étaient déchargées, maintenant, à vous.

À compter de ce jour-là, maman se limita à deux activités : aller chez le docteur et s’occuper de ses chiens. Ma sœur décrocha son premier emploi de secrétaire et je ne retournai pas à La Esmeralda. Mon aventure n’avait pas duré un an, mais au moins j’avais profité des séances de modèle pour voir des femmes nues. Sous prétexte de capter leur essence, je les avais regardées avec une telle concentration, retenant chacun de leurs plis, et je m’étais masturbé avec tant d’acharnement, que dans les moments d’épuisement visuel et charnel, j’avais eu une intuition triste : les femmes n’étaient peut-être pas un mystère si merveilleux au point de leur soumettre notre propre vie.

Comme on m’avait coupé les ailes, j’allai au plus simple : je sollicitai mon oncle pour travailler avec lui à sa carriole de tacos. Adieu ma prétendue vocation authentique : ce boulot me semblait en valoir un autre, voire beaucoup d’autres qui pratiquaient un esclavage à peine dissimulé, même si, pour être honnête, être taquero me semblait préférable, car je ne pouvais plus blairer les chiens. La carriole de mon oncle se postait sur la Candelaria de los Patos ; comme il ouvrait le soir, le travail commençait vers cinq heures et demie. Je hachais les oignons et la coriandre, surveillais les tortillas, servais l’eau de Jamaïque et l’orgeat, et rendais la monnaie en ajoutant un bonbon à la menthe. Dans la semaine, la carriole pliait à minuit ; le week-end, à une heure et demie. Je m’habituai à passer des heures debout, et à échanger des plaisanteries avec les bons clients. La seule chose qui me gênait, et à laquelle je ne me résignai jamais, c’était la puanteur de mes mains, mes mains d’artiste qui maintenant empestaient un mélange d’oignon, de coriandre, de menthe, de pièces et de billets trempés de sueur.

Au fil de tous ces tacos, je tins le coup patiemment, mais un matin, très tôt, je fis le numéro du bas nylon. Les bas étaient à ma sœur, qui, au matin, découvrant qu’on avait fouillé dans le tiroir de ses vêtements, me lança un regard soupçonneux. Mais quand elle vit Vinseul raide mort, elle vint me dire :

— Tu as mis le temps…

Étonnamment, ma mère ne demanda pas d’autopsie. Elle partit faire un tour et revint avec un roquet qu’elle avait trouvé en maraude au marché. Elle l’appela ainsi, Marché, même si ce n’était pas du tout un nom de chien. Ce que ma sœur lui fit remarquer, mais ma mère refusa d’en trouver un autre et feignit de ne pas avoir entendu. Telle fut sa nouvelle activité à cette époque, à part ne plus travailler : feindre de ne rien comprendre et parfois même feindre d’être folle. Maintenant que ma sœur et moi étions adultes, elle semblait avoir découvert qu’elle pouvait modifier sa façon de nous manipuler, passant de son intransigeance habituelle, qui s’épuisait, à une attitude d’égarement qui lui permettait de nous transférer, mine de rien, le poids des responsabilités.

Je promis à ma mère de donner une sépulture à Vinseul et j’emportai le cadavre à un étal matinal de tacos en barbecue, non loin de la maison. On m’en donna cinq pesos : le prix de quatre bières. Le lendemain, j’invitai ma mère à un petit-déjeuner, pour effacer son chagrin. Quand le taquero me vit arriver et commander deux complets, ses cheveux se hérissèrent de frayeur, croyant sans doute que nous l’impliquions dans un rituel de sorcellerie.

— Ils sont bons ? demandai-je à maman pendant que nous mâchions avec ardeur.

Agitant faiblement la main gauche, une fois qu’elle eut avalé sa bouchée, elle me murmura à l’oreille, pour ne pas offusquer le taquero :

— La viande est un peu coriace.

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J’allais au restaurant chinois jour après jour pour prendre une bière. J’emportais toujours le journal et, parfois, le cahier. En réalité, je me bornais à analyser les allées et venues des Chinois, pour percer leur secret. Un jour, je les vis asperger d’eau les recoins du restaurant. Je rentrai dans mon appartement et fis de même. Les cafards applaudirent de toutes leurs antennes : enfin hydratées. Un autre jour, je notai sur mon cahier la marque des produits de nettoyage que je les voyais utiliser, j’achetais les mêmes et je les donnai à la femme qui venait deux fois par semaine remettre de l’ordre dans l’appartement, assortis d’instructions sévères : ce produit, tu l’appliques directement, celui-là, tu le dilues dans l’eau. Les odeurs changeaient, l’éclat des sols était légèrement modifié. Les cafards, indifférents. J’installai des plantes en plastique : les cafards en firent leur terrain de jeu. Je mis des boules en papier sur toutes les ampoules, que je fus obligé d’enlever au petit matin : j’étais réveillé par le bruit de leurs petites pattes qui marchaient dessus.

Je rassemblais les biscuits de la chance dans une boîte que je rangeais sous le lit. Il me semblait que recevoir un augure par jour était excessif. Et même dangereux. De temps en temps, en particulier quand j’étais désespéré et près de craquer, j’en ouvrais un, espérant trouver une piste, aussi efficace qu’une série de tapes dans le dos.

Certains mercredis ou samedis, j’emmenais Willem, qui avait des théories échevelées : c’était l’odeur des Chinois qui chassait les cafards ; ils les bouffaient en friture ; la décoration était si horrible que même les cafards ne voulaient pas entrer. Il y avait du vrai dans cette affirmation : le restaurant était toujours désert. Il m’offrit même un de ces chats qui n’arrêtent pas d’agiter la papatte. Une statue en céramique, je veux dire. Le chat devint un parc d’attractions pour les cafards.

Juliette me prit en pitié et assura qu’elle avait un camarade qui parlait chinois, un maoïste qui avait appris le mandarin au Pérou.

— Je vais lui demander de te donner un coup de main, me dit-elle, mais tu dois me promettre de ne lui poser aucune question, il est dans la clandestinité.

Juliette organisa la rencontre un après-midi dans sa boutique, pour que je lui expose la situation. Le type était un jeune homme de vingt-trois ans. Il était vêtu d’un tee-shirt rouge, très crasseux, du Sentier lumineux. Il avait des dreadlocks et le bout des doigts tachés : c’était peut-être de l’encre, du tabac ou de la poudre. La clandestinité, c’était qu’il vivait depuis quatre ans dans un camp du CAG, à la faculté de philosophie de l’UNAM. Le CAG : le Conseil alternatif de grève. J’étais prévenu, j’avais apporté la Théorie esthétique, à tout hasard, si les choses tournaient mal. Son regard alla droit sur elle :

— Tiens tiens, grand-père aime le courant hardcore, dit-il.

Je le mis au courant de mes besoins, on traversa la rue et il alla tout seul au fond du restaurant discuter avec les Chinois. Je l’attendis dehors. Il m’avait dit qu’il valait mieux, car les Chinois adoraient les conspirations. Il ressortit deux minutes plus tard, le visage empreint d’une parfaite condescendance, en réalité une très pâle imitation.

— Impossible, me dit-il. Ces Chinois sont des Coréens.

Il voulait que je lui verse deux cents euros. Je finis par lui en donner vingt. Il lança un nouveau coup d’œil sur la Théorie esthétique qui aboyait dans ma main droite.

— Si ce courant vous branche, je peux vous en trouver d’autres. Je fournis aussi une bibliothèque qui est à côté, la bibliothèque d’une banque, vous la connaissez ?

— Tu fais des affaires avec une banque ?

— Ce sont des formes postmodernes de l’extorsion, l’essentiel est de faire fonctionner le capital en faveur de la révolution.

— En pillant l’université ?

— Le budget de l’université vient du gouvernement. C’est un crime moralement bon au carré. Ça vous intéresse ou pas ? Une bonne occase, vingt pesos le volume !

— Moi je les ai gratis, je les vole à la bibliothèque.

— Allons donc ! Voleur qui vole un voleur qui vole un voleur qui vole un voleur. Vous avez gagné le pardon éternel. Mais à la bibliothèque, il n’y a pas tout, vous ne pouvez pas choisir, je vous offre un service sur commande.

— Trouvez-moi les Notes sur la littérature.

— Ouahhh ! Plus corsé que ça, je ne vois que les snuff movies.

— C’est pour un cadeau.

— Aïe, si vous mettez du poison au coin des pages, c’est le cadeau idéal. Je vais vous le trouver.

Il me serra la main de façon étrange et on se retrouva avec les doigts emmêlés. Je lui demandai comment il s’appelait.

— Mao.

— Et ton vrai nom ?

— Mao est mon vrai nom. Vous savez ce qu’on dit, grand-père, le nom, c’est le destin.

— Ne m’appelle pas grand-père, je ne suis le grand-père de personne, je n’ai pas de petits-enfants.

— Qui a dit qu’il fallait avoir des petits-enfants pour être grand-père ? Vous lisez trop Adorno, vous allez péter un câble.

C’était le moment de l’après-midi où les gens couraient avant la fermeture des magasins, et où la rue Basilia Franco se reconnaissait à la queue à la boulangerie et aux supplications d’Hipólita, qui mendiait des mies de pain auprès des clients. Mao était parti lentement, marchant au rythme d’un chant imaginaire, soucieux de ne pas déranger les gens pressés. Dorotea l’attendait au carrefour. Je les vis s’embrasser longuement et entrer ensuite, enlacés, chez le glacier.

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Willem apporta un DVD en cadeau pour se faire pardonner : un documentaire sur la vie et l’œuvre de Juan O’Gorman.

— Pourquoi me demandes-tu pardon ? lui demandai-je. Parce que tu n’as pas été loyal avec moi, ou parce que tes convictions passent avant notre amitié ?

Il réfléchit, en pleine confusion.

— Tu n’avais pas à t’excuser, le rassurai-je, mais je te remercie beaucoup du cadeau. Où l’as-tu acheté ?

— Au marché.

— On pirate même des documentaires sur Juan O’Gorman ? Voilà un vrai symbole de progrès pour le pays. O’Gorman est mon préféré.

— Je sais.

— Comment le sais-tu ?

— Je prête une oreille attentive à ce que vous dites. Pour arriver jusqu’au Seigneur, il faut apprendre à écouter son prochain.

Je sortis le disque de sa boîte et me dirigeai vers le lecteur posé sur la télévision.

— Dis donc, lançai-je, la fille de la police canine m’a demandé de tes nouvelles. Tu veux que j’organise une rencontre ? Si tu veux, je te prête l’appartement, mais tu dois apporter tes draps.

Il rougit.

— Le sexe avant le mariage est un péché, dit-il.

— Sans blague ! Alors tu n’as qu’à l’épouser !

L’écran de la télévision montra une photo en noir et blanc : Juan O’Gorman, les deux mains sur la balustrade d’un premier étage intérieur de ce qui semblait être la Maison Bleue. Dans la main gauche, un plan enroulé, dans la main droite un cigare. Il portait une veste en daim et un pantalon en laine, les cheveux gominés et plaqués, et derrière ses lunettes un regard tourmenté qui laissait présager la tristesse qui allait lui tomber dessus, si ce n’était déjà fait. Willem remarqua ma fascination :

— Pourquoi aimes-tu tellement ce genre d’émissions ? dit-il.

— Je te l’ai déjà dit plusieurs fois, je les ai tous connus, enfin, la plupart d’entre eux. Certains de près, d’autres de loin, mais je les ai connus, j’aurais pu être l’un d’eux.

— Et que s’est-il passé ?

— Qu’est-ce qui peut se passer, Güilen ! Il ne peut y avoir de postérité pour tous, la mémoire du monde n’y suffirait pas, il n’y aurait pas assez de rues pour nous rendre hommage, ni assez de parcs pour nos statues, ni de cinéastes pour tourner des documentaires, ni assez de place pour être inhumés à la Rotonde des Personnes illustres. La vie doit faire une sélection. Et elle est implacable.

— Dieu dispose.

La télévision se mit à parler d’architecture fonctionnaliste.

— Dieu n’existe pas, mon garçon, c’est une chose beaucoup plus compliquée, un mélange de circonstances, de talents, de hasards, de connaissances et même de génétique ! Si tu n’as pas la combinaison gagnante, tu finis taquero. Et je n’ai pas été l’exception, au contraire, mais la règle : combien de ceux qui se réunissaient à La Esmeralda ont réussi quelque chose dans la vie ? Une minorité !

— La Esmerrralda, c’est quoi ?

— Une école de peinture. Tous les génies de l’art du e XX siècle mexicain y sont passés, comme professeurs ou comme élèves. Les autres aussi y sont passés : la chair à canon, le rembourrage, les extras, les infiltrés, ceux qui comme moi n’avaient pas la combinaison qui donnait accès à l’histoire de l’art. Nous étions de ceux qui un jour devraient renoncer à leurs aspirations, poussés par les circonstances ou par l’acceptation de leurs limites. Ensuite, il y avait ceux qui persévéraient dans la médiocrité, qui faisaient de l’art une profession et se condamnaient à une vie ridicule. Par-dessus le marché, il y avait ceux qui ne pouvaient que continuer de peindre, quoi qu’il arrive, et qui finissaient fous, malades, et mouraient en pleine jeunesse. Les martyrs de l’art. Ces gens, j’en ai connu une bonne poignée, ils remplissent les fosses communes. L’un d’eux avait pris des cours à La Esmeralda dans les années 1930 et quand j’étudiais là-bas, en 1953, on le voyait de temps en temps chercher des copains de débauche. Comme moi aussi j’aimais la vie de bohème, nous sommes finalement devenus amis, nous étions la terreur des bars du centre. Un jour, il m’a montré ses tableaux, bouleversants, déchirants, excellents. Il ne manquait pas de talent, il en avait autant sinon plus que ceux qui étaient reconnus. Tu sais ce qui s’est passé ? Il a fini dans l’indigence, je l’ai revu en 1960, à ma carriole de tacos, à La Candelaria de los Patos. Tu connais ? C’est dans le centre. Il ne se souvenait même pas de moi, il était complètement parti, il venait demander à manger et je lui donnais des tacos pour qu’il ne fasse pas fuir les clients. Un jour, on l’a retrouvé, dans la rue où j’avais ma carriole. Il avait une quarantaine d’années. Il est mort dans la rue comme un chien errant.

— Comment s’appelait-il ?

— Je ne le sais même pas, on le surnommait le Sorcier. Je ne lui ai jamais demandé son nom, et maintenant c’est impossible de le savoir, l’Histoire l’a avalé. Ou plutôt l’oubli.

— Dieu a pitié des oubliés.

— Tu me laisses voir le film ?

Plus tard, quand enfin Willem s’en alla, je cherchai dans le film une photographie que j’avais repérée du coin de l’œil, pendant que Willem s’efforçait de détourner mon attention de l’écran avec son bagout. C’était un portrait de Juan O’Gorman enlaçant une femme appelée Nina Masarov. J’appuyai sur le bouton pause et regardai la photographie en buvant bière sur bière. Bien qu’il s’agisse d’un portrait de jeunes mariés, une carte postale que O’Gorman avait envoyée par la poste à Frida du fond de l’Europe, c’était sûrement le portrait le plus triste que j’ai jamais vu : au traditionnel regard tourmenté de O’Gorman s’ajoutait l’air résigné et absent de la fiancée, qui semblait savoir parfaitement que cette histoire était sans avenir. Ou pire : que rien n’avait d’avenir. J’imaginai qu’elle devait être originaire d’une de ces superpuissances de la tristesse : d’un pays d’Europe centrale, ou d’Allemagne, de Pologne, de la mère Russie. Je ne cessais de regarder le portrait en pensant à Marilín et à toutes les femmes qui auraient pu être et qui n’avaient jamais, jamais été. O’Gorman avait raison : parfois, la vie était si triste qu’il fallait se tuer trois fois. J’avais trop bu. J’ouvris le cahier et me mis à écrire ce que je me rappelais de Marilín, sa façon de grogner, la longueur de ses jambes, sa chevelure qu’elle ne me laissait pas toucher, d’ailleurs elle ne me laissa jamais rien toucher d’elle.

Dans la nuit, j’eus un rêve : je dansais un boléro avec Marilín, et quand j’étais sur le point de lui dire quelques mots, les bêtises que se disent les amoureux, je sentais deux petites tapes dans le dos, je me retournais et voyais le Sorcier qui tenait une chaussure dans la main droite, une grosse godasse qu’il brandissait très haut et avec laquelle il se mettait à me taper dessus. Alors, tout devenait noir et je ne sentais même plus le choc de mon corps s’effondrant par terre. À mon réveil, dans le rêve, je regardais le Sorcier de bas en haut, toujours par terre, mais nous n’étions plus sur les lieux de la danse, nous étions dans une chambre. Les murs de la pièce étaient recouverts de peintures de pigeons, de pigeons crevés, de pigeons attachés, déplumés, ensanglantés. Il y avait un lit défait, les draps emmêlés formant une masse au milieu, des peintures et des pinceaux partout. C’était le Sorcier des premiers temps, avec la vitalité excessive de ceux qui ne peuvent contrôler les zigzags entre l’euphorie et le malheur, si différent du Sorcier rachitique et lunatique de la fin de ses jours. Il s’approchait de moi, levait un pied, menaçant de me piétiner, ouvrait la bouche et disait :

— Que t’est-il arrivé, mon vieux ? Ce roman devient vraiment cucul.

— Ce n’est pas un roman !

— Allons donc ! Ça y ressemble.

— Comment est-on arrivés ici ?

— Quelle importance !

— On était dans la salle de bal.

— On était. Maintenant, nous sommes ici.

— Où est Marilín ?

— Marilín, Marilín… J’AI SOUFFERT LE MARTYRE ! TU M’ENTENDS ? J’AI SOUFFERT LE MARTYRE ! SI TU CROIS QUE JE VAIS TE LAISSER ME FOURRER DANS UN ROMAN ROMANTIQUE ET DE DÉPASSEMENT PERSONNEL TU TE METS VRAIMENT LE DOIGT DANS L’ŒIL !

Je me réveillai à ce moment-là, car, outre les cris du Sorcier dans mon rêve, dehors, dans la vie réelle, j’avais des élancements au foie. Je mis si longtemps à replonger dans le sommeil que je retins le rêve.

Le lendemain matin, silence tendu dans l’ascenseur, dans la descente. Au moment où l’appareil rebondit à hauteur du hall, Francesca entreprit de me corriger :

— Il n’y a pas d’accent sur le i de Marilyn. Et ça s’écrit avec un y.

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Vinrent un inspecteur du secteur de la capitale et le leader des vendeurs ambulants du centre. Il était six heures du soir et mon oncle n’était pas encore arrivé. Je m’étais posté au carrefour et je l’attendais. L’inspecteur me montra sa carte, qui l’autorisait, crus-je comprendre, à commettre des actes violents de nature diverse. L’autre sortit d’une pochette plastique une carte pouilleuse de la Confédération nationale des organisations populaires, qui semblait être un passeport pour tout lieu qui lui passerait par la tête. Lui, je l’avais déjà vu, c’était lui qui venait encaisser les cotisations. C’était le propre terme de mon oncle : le type chargé des cotisations. Tous deux portaient des dossiers bourrés de paperasses, des crayons derrière l’oreille, des clips entre les boutons de la chemise : ils étaient déguisés en gratte-papier ambulants.

 

— C’est toi qui donnes un coup de main à Moustache, hein ? dit M. Cotisations, tandis qu’il remettait sa carte dans la pochette avec une délicatesse d’antiquaire.

Moustache était le surnom de taquero de mon oncle, et c’était aussi le nom affiché sur sa carriole : Tacos de Maître Moustache. Je confirmai et précisai qu’il était en retard, qu’à cette heure la carriole aurait déjà dû être montée et moi en train de hacher les oignons et la coriandre.

— Tu n’es pas au courant de ce qui s’est passé ? demanda l’inspecteur.

Je secouai la tête de droite à gauche et de gauche à droite.

— Moustache, il s’est fait avoir, dit M. Cotisations.

— Comment ? dis-je, pris de peur, mais ils crurent que je voulais savoir ce qui s’était passé.

— On l’a retrouvé sur La Alameda, cinq coups de poignard, dont deux mortels, expliqua l’inspecteur.

— Comment ? répétai-je, toujours à cause de la panique, et cette fois ils crurent que je voulais savoir pourquoi.

— C’était sans doute une “affaire de jupons”, dit l’inspecteur en dessinant des guillemets sur un ton de persiflage proprement bureaucratique.

— Plutôt une affaire de poignard, dit M. Cotisations en riant.

Je haussai les sourcils le plus près possible des cheveux : mon instinct me disait qu’il valait mieux feindre que je ne comprenais rien.

— Tu ne savais pas que Moustache était poignard ? dit l’inspecteur.

Je répondis par la négative. En réalité, je dis encore une fois :

— Comment ?

— Et toi ? demanda M. Cotisations.

— Moi quoi ?

— Toi aussi, tu es poignard ?

Je dis que non. Que j’avais une petite amie.

— Figure-toi que tout le monde pense que tu es poignard, enchaîna-t-il. Tous les assistants de Moustache étaient poignards. Il en trouvait dans un lotissement de la rue Luis Moya. Tu vois ce que je veux dire ? Tu ne nous mènes pas en bateau ?

Je leur expliquai que Moustache m’avait donné du travail parce que c’était mon oncle. Ils s’entreregardèrent comme s’ils se demandaient si les condoléances s’appliquaient à ce genre de situations, avec des gens de leur acabit. Ils conclurent que non.

— Tu es poignard, oui ou non ? insista M. Cotisations.

— Je vous ai déjà dit que non, Moustache était mon oncle.

— Ah, il ne faudrait pas que ce soit génétique, dit l’inspecteur.

— Alors, tu l’es ou tu ne l’es pas ? demanda encore M. Cotisations.

Je leur répétai que non.

— Tant mieux, dit l’inspecteur. Tu nous dureras plus longtemps.

— Le boulot t’intéresse, mon garçon ? demanda M. Cotisations.

— Comment ? dis-je, parce que je ne comprenais pas, mais ils crurent que je voulais savoir comment ça fonctionnait.

— On te laisse le carrefour et tu nous donnes dix pour cent de ce que tu gagnes, dit M. Cotisations. Dix pour moi et dix pour le collègue.

— Dix pour la Confédération et dix pour le Secteur, corrigea l’inspecteur.

— Mais je n’ai pas de carriole.

Ils m’expliquèrent qu’ils me la louaient, que cela faisait partie de l’accord, que c’était compris dans les dix pour cent.

— Dans les vingt, rectifia M. Cotisations.

— Tu piges ? demanda l’inspecteur.

— Je ne sais pas, il faut que j’en parle avec ma mère.

Ils se consultèrent comme si l’espace d’un instant ils avaient cru s’être trompés de personne, que tout était un malentendu. Ils me demandèrent quel âge j’avais. Je leur répondis vingt et un ans.

— Et tu vas en parler à ta mère, mon garçon ? dit l’inspecteur. Ta mère, ce que tu dois faire, c’est l’aider, la carriole, c’est un bon boulot, tu verras.

— Moustache était son frère, et elle ne sait encore rien, expliquai-je.

— Raison de plus, dit l’inspecteur. Tu lui dis que c’est un héritage, ta maman sera toute contente.

— Il faut que tu te décides tout de suite, dit M. Cotisations, on te donne une chance, il y a la queue pour avoir ce carrefour.

Je savais que c’était vraiment une bonne affaire, un des trucs où j’aidais mon oncle, c’était de compter l’argent quand on pliait boutique. Je leur dis oui, pensant que si je disais non je me retrouverais sans rien, en revanche si j’acceptais, et si cela ne me convenait pas, je pourrais toujours laisser tomber. L’inspecteur me donna une carte : derrière était inscrit un code composé de lettres et de chiffres.

— Si un collègue du Secteur rapplique, tu lui montres cette carte. Mets-la dans ton portefeuille. Ne la perds pas. Sans cette carte, tu n’es personne, compris ?

Je répondis oui.

— Le soir, c’est moi qui passe pour les comptes, dit M. Cotisations. Tu as intérêt à ce qu’ils soient précis, n’essaie pas de jouer au petit malin. Il ne faudrait pas que tu sois poignard.

— Autre chose, dit l’inspecteur.

Il se tourna vers le banc d’en face et tendit le bras pour faire signe à un type qui était adossé au mur. L’individu traversa la rue sans regarder et une voiture fut obligée de freiner brutalement pour ne pas le renverser. Quand le chauffeur passa la tête par la fenêtre pour l’insulter, l’homme lui montra le pistolet qu’il cachait sous sa chemise, glissé dans le pantalon. Il rajusta sa chemise et nous rejoignit. Il avait une cicatrice en travers du visage et un cure-dent entre les lèvres. Il était incroyablement moche, comme la caricature d’un tyran dessinée par un artiste angoissé par les atrocités d’une guerre, si moche qu’il en devenait déprimant, car il suggérait que la beauté était un attribut moral.

— Bonsoir, dit-il.

— Bonsoir, répétai-je.

M. Cotisations posa la main droite sur l’épaule de l’homme et m’informa.

— Voici le collègue qui va te vendre la viande.

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On sonna à la porte, or ce n’était ni mercredi ni samedi. La voix chantante de Mao annonça à l’interphone :

 

— J’apporte votre commande.

— Pizza ? Tu t’es trompé d’appartement.

— Je viens du PID : Philosophes Incompréhensibles à Domicile.

Je lui dis de monter, appuyai sur le bouton qui ouvrait la porte d’entrée et imaginai, pendant les cinq minutes obligatoires qu’il mettrait à monter, qui finirent par devenir dix, l’émotion que causeraient dans le hall ses dreads, sa démarche en danseuse et son odeur. Enfin, Mao tambourina contre la porte de mon appartement comme s’il composait un télégramme : un coup isolé, suivi de plusieurs petits coups espacés et pour finir une sorte de battement de percussions. Quand j’ouvris, les sourcils en position de surprise, il s’excusa.

— C’est l’habitude.

Mes sourcils changèrent de position, tendance interrogation.

— Un paquet d’années dans la clandestinité.

— Tu en as mis du temps à monter, tu arrives de Chine à genoux ?

— C’est la faute de l’ascenseur, il a mis une éternité à arriver, j’ai même cru que j’allais rater la chute de l’empire yankee en l’attendant en bas.

Je le laissai entrer et il inspecta l’appartement comme s’il redoutait que j’aie organisé une embuscade. Après avoir constaté qu’à part les cafards personne d’autre ne nous tenait compagnie, il se planta devant le tableau accroché au mur.

— Il est chouette, ce monstre, affirma-t-il.

— C’est ma mère.

— Elle était si grosse que ça ?

Il portait encore le tee-shirt du Sentier lumineux, dont la puanteur confirmait à distance que c’était le même. La clandestinité a toujours été une bonne excuse pour les pouilleux. Je constatai que je ne recevais que des visites de militants : des garçons en uniforme avec un sac à dos.

— Dites donc, c’est quoi, cette bande, dans le hall ? Une secte ?

— Un truc de ce genre, une société littéraire.

— Sapristi ! Et vous n’y participez pas ?

— Qu’est-ce que tu crois, je ne lis pas de romans.

— Le roman est une invention bourgeoise.

— Sans blague !

Il enleva son sac à dos et l’ouvrit pour en tirer deux livres, qu’il me donna. J’étais déçu que l’édition de Notes sur la littérature soit en plusieurs volumes, celui qu’il m’avait apporté, le troisième, était très mince, il ne pourrait sans doute pas me servir.

— Et les autres tomes ? demandai-je.

— Les autres se sont envolés, c’est le dernier qui restait.

Ensuite, je regardai la couverture bleu et rouge de l’autre livre qu’il m’apportait : Le Rêve et les Enfers, de James Hillman.

— Et ça ?

— Un cadeau. Il est plus ou moins périmé côté hermétisme.

Je sortis les vingt pesos convenus de mon portefeuille, avant qu’un changement imprévu de l’histoire, y compris ce mystérieux cadeau, m’impose de le payer plus cher.

— Dis-moi, Dorotea est ta petite amie ?

— Vous la connaissez ?

— Juliette me l’a présentée. Et puis nous avons eu un différend. Tu sais que ta petite amie travaille pour le système ?

— Vous vous trompez, grand-père.

— Je ne me trompe pas, je t’ai vu avec elle l’autre jour. Et je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler grand-père.

— Dorotea n’est pas ce que vous croyez.

— Vraiment ? Tu ne vas quand même pas me dire que c’est une infiltrée.

Il renifla, comme si renifler voulait dire oui dans le langage chiffré de l’insurrection. Il renifla de nouveau et j’eus l’impression d’avoir fait la bonne interprétation.

— N’invente pas, c’est la vérité.

— Écoutez, la seule chose que vous avez à savoir, c’est que Dorotea a classé votre plainte, ne vous inquiétez plus.

— Ah, vraiment ? Et ça va me coûter combien ? Ne croyez pas que je vais vous payer quoi que ce soit.

— Du calme, grand-père, ça regarde Dorotea, qui est vraiment trop bonne. Elle l’a fait comme une faveur spéciale, parce que vous êtes un ami de sa grand-mère.

— Peut-on savoir ce que vous gagnez à vous infiltrer dans la Société protectrice des animaux ?

— Côté informations, c’est une mine d’or. Vous n’avez pas idée des gens qui portent plainte ! Surtout des dames de la haute, qui s’ennuient et ne savent quoi inventer pour se distraire, des épouses de chefs d’entreprise et de politiciens, qui d’autre va se soucier des bestioles dans ce pays ? Vous riez, grand-père, mais Dorotea vient de dénicher plein de renseignements sur un des fils de l’homme le plus riche du monde.

— Sans blague !

— Tout : adresse, téléphone, mail.

— Et ça vous sert à quoi ?

— Je ne peux pas en parler, sinon ça fout en l’air l’opération.

Là, c’est moi qui inspectai les environs, comme si je redoutais que dans mon propre appartement quelqu’un puisse écouter cette conversation et se lancer, sans qu’on lui ait rien demandé, dans Dieu sait quelle horreur. Je changeai de sujet précipitamment :

— Les sociétaires du hall t’ont posé des questions ?

— Pffft ! On ne m’a pas interrogé de cette façon depuis le dernier sommet du G-20.

— Qu’est-ce qu’on t’a demandé ?

— Ce que je venais faire.

— Et tu leur as dit quoi ?

— Que j’étais un fournisseur.

— Génial ! maintenant, ils doivent imaginer que tu es mon dealer.

— Ou que je vous apporte du Viagra.

— Tu sais, tu peux peut-être m’aider.

— Tu veux que je te trouve la pilule magique ?

— Je veux que tu m’aides à trouver un whisky qu’on distille à Tlalnepantla.

Je finis par lui offrir une bière et, trois ou quatre verres plus tard, je lui dis de m’attendre et j’allai prendre sous mon lit la boîte de biscuits chinois.

— Choisis-en un, ordonnai-je.

— La superstition est une invention bourgeoise faite pour manip…

— Détends-toi, Mao, c’est une tradition de ton peuple.

Il en choisit un, l’ouvrit, le croqua et glissa le petit papier dans la poche de son pantalon.

— Et alors ?

— Alors quoi ?

— Il dit quoi.

— Je ne vais pas vous le dire, si on doit suivre une tradition, qu’au moins on le fasse bien.

— Quoi ?

— Sinon, ça ne va pas se réaliser.

— Ce n’est pas comme un vœu. Que disait le papier ?

Il remit la main dans sa poche et en sortit deux fils et un chargeur de téléphone avant de trouver le papier. Enfin, il lut :

— Seul l’avenir donne un sens au passé.

— C’était ça qui risquait de ne pas se réaliser ?

— Je ne savais pas que les Chinois étaient révisionnistes.

Il remit la prédiction dans sa poche et, comme s’il devait me donner une dose de condescendance en échange des bières et du whisky, il regarda partout dans l’appartement et affirma :

— J’ai un remède implacable contre les cafards. Vous voulez que je vous l’apporte ?

— Ne te casse pas la tête, ils sont invincibles, plus puissants que l’armée yankee.

— Justement. Vous avez un lecteur de disques compacts ?

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Marilín était toujours à l’endroit où je l’avais vue la dernière fois, assise dans un recoin de ma mémoire, sur le bord de mon lit dans mes délires d’adolescent, elle avait toujours quinze ans et j’étais un vieux : les femmes connaissent des trucs étonnants pour combattre le passage du temps. Je m’asseyais à côté d’elle, doucement, essayant de cacher ce qui se passait sous ma braguette.

— Tu n’as pas changé, lui disais-je.

— Toi non plus.

— Je sais. Je suis vieux.

— De quelle année viens-tu ?

— De 2013.

— Ohhh ! Alors ? Finalement, tu es devenu artiste ?

— Tu sais bien que non.

— Moi, le savoir ? Comment l’aurais-je su ?

— Nous avons été voisins jusqu’en 1985.

— Sérieusement ?

— Tu ne le savais pas ?

— Comment l’aurais-je su, je vis en 1953 !

Je la regardais pour la réprimander, je pensais exiger d’elle que, pour une fois dans sa vie, elle cesse de se jouer de moi, et je découvrais qu’elle était en uniforme de collégienne.

— Alors, nous ne nous sommes pas mariés, disait-elle, soulagée.

— Bien sûr que non.

— Et pourquoi nous ne nous sommes pas mariés ?

— C’est toi qui me le demandes !?

Ma question furieuse provoquait ses éclats de rire, ravie que son moi futur ait eu le cran de me repousser, comme elle le faisait déjà par le passé.

— Et qu’est-il arrivé en 1985 ? demandait-elle. Tu as attendu plus de trente ans avant de perdre espoir ?

— Ma mère et ma sœur sont mortes, et comme le contrat de location était au nom de ma mère on en a profité pour me fiche dehors. J’ai dû chercher un autre endroit où habiter.

— Désolée, je ne savais pas qu’elles étaient décédées.

— Si, tu le savais, je t’ai parlé ce jour-là.

— Ainsi, c’étaient de pures élucubrations mentales.

— Quoi ?

— Te marier avec moi, être artiste.

— Qu’est-ce qu’il y a de mal à faire des élucubrations ?

— Tu as raison, j’avais oublié que tu es un vicieux. Tiens, regarde, tu as mouillé ton pantalon.

À ce moment-là, comme si ses mots déclenchaient la réalité, je sentais l’humidité se répandre dans mon entrejambe et, tandis que je baissais les yeux pour confirmer l’évidence de l’éjaculation, une ombre surgissait soudain entre nous, une ombre gigantesque qui recouvrait tout. Je levais les yeux et voyais le Sorcier qui se dressait d’un air menaçant. Quelle taille avait-il ? Vingt mètres ? Quatre-vingts ? Il ouvrait la bouche pour parler, ou plutôt pour crier, et on aurait dit qu’il allait cracher le feu.

— QU’EST-CE QUE JE T’AI DIT ? QU’EST-CE QUE JE T’AI DIT ? REGARDE DONC OÙ EN EST LE ROMAN. J’AI SOUFFERT LE MARTYRE. J’AI SOUFFERT LE MARTYRE. J’AI SOUFFERT …

Je me réveillai au milieu des cris et désertai aussitôt la tiédeur du lit, essayant de ne pas retomber dans le sommeil. J’étais si bouleversé que je crus même entendre des bruits au salon. Je sortis de la chambre et allumai : les cafards vaquaient à leurs occupations. Je me servis un whisky pour me calmer et, comme s’il s’agissait d’un exorcisme, j’ouvris le cahier et me mis à écrire avec frénésie : Il paraît que María Izquierdo avait peur de lui. Que Juan O’Gorman aimait ses tableaux. Que Diego le regardait de haut, juché sur l’arrogance des échelles et des échafaudages de ses fresques murales. Que Lola Álvarez Bravo avait pris des photos de lui, toutes voilées, mystérieusement. Que Frida ne se souvenait pas de lui. Que José Luis Cuevas ne comprenait pas s’il était avec ou contre lui. On disait qu’il venait d’un endroit où les familles fortunées avaient pratiqué l’endogamie avec obstination au point de s’approprier la difformité, l’imbécillité et la folie. Qu’il avait été marié deux fois. Qu’il était une sorte de séminariste qui aurait eu le diable en lui. On disait qu’il avait eu la variole, la syphilis, les gonorrhées, la tuberculose, la gale, le parvovirus B. Qu’il répétait sans cesse : j’ai souffert le martyre, j’ai souffert le martyre. Qu’il prétendait être d’une famille riche qui avait perdu sa fortune à la guerre des Cristeros. Agustín Lazo lui aurait dit que le taux de tourmentés dans l’histoire de l’art était à son maximum. Qu’il n’avait jamais repris ses cours à La Esmeralda après cela. On disait qu’il était atteint de schizophrénie, qu’il avait été enfermé dans tous les asiles de Mexico, qu’il avait eu des électrochocs et qu’on l’avait lobotomisé. Qu’il allait au vernissage des expositions pour faire peur aux dames de la haute, comme on fait peur aux enfants dans le parc. On disait que ses tableaux ressemblaient à ceux de Giorgio De Chirico. Qu’il peignait le paysage de l’Apocalypse et que dans ses natures mortes les fruits évoquaient la nécrophilie. On disait qu’il n’avait jamais voyagé, que c’était un provincial. Qu’il était né à Lagos de Moreno.

Le lendemain matin, tandis que je quittais mon appartement, avec une gueule de bois plus sauvage que d’habitude, Francesca, qui surveillait le palier derrière sa porte entrebâillée, me cria :

— Enfin, le protagoniste est arrivé !

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On avait reçu un télégramme : une lame du Pacifique avait englouti mon père. Maman ne voulut rien savoir, elle s’enferma dans sa chambre avec Marché. Les portes fermées, comme mille autres choses, le rendaient fou. Il ne cessait de gémir, j’étais tenté de croire que ma mère l’avait engagé comme pleureuse. Ma sœur et moi, on monta dans un car et, douze heures plus tard, on arriva à Manzanillo. Mon père nous attendait à la gare routière. Pour un mort, il avait bonne mine. Pour un vivant, encore pire.

 

Il nous emmena déguster des coquillages dans une paillote de la plage. La mer sentait le pourri. Mon père s’excusa, comme si c’était aussi de sa faute. On mangea une soupe de poissons et des crevettes roses en prenant conscience qu’il n’avait jamais été mort. Ni dans la réalité ni dans nos pensées. Pendant ce temps, papa nous interrogeait. Faisions-nous des études ? Avions-nous un travail ? Il fut très déçu par les réponses.

— Je pensais que tu serais peintre, me dit-il.

— Moi aussi, répondis-je. J’ai pris des cours à La Esmeralda.

— Et alors ?

— Maman a de l’arthrite, j’ai dû chercher un travail.

— Ils sont bons, tes tacos ?

— Succulents, je suis connu dans tout le centre-ville.

— J’en suis ravi, dit-il avec la détermination fragile des mensonges pieux.

Ensuite, il me demanda si j’avais une petite amie et je lui dis que j’allais me marier dans quelques mois. C’était l’époque de mon prétendu mariage. Il voulut voir une photo de ma fiancée. Je n’en avais pas. Il voulut savoir comment elle s’appelait. Je lui dis qu’elle s’appelait Marilín, mais ma sœur intervint et dit qu’en réalité elle s’appelait Hilaria. Mon père voulut aussi interroger ma sœur, mais elle ne dit rien, feignant d’être très absorbée par la contemplation de l’horizon : elle voyait en cachette un homme marié. Au dessert, il nous recommanda la mangue au sirop et demanda enfin comment allait notre mère. Je lui fis une liste de ses petites misères.

Après le dessert, le soir tomba peu à peu et tout notre sang s’activa dans le ventre. J’eus alors l’impression que nous avions mangé avec un fantôme. Que notre père était déjà mort et que nous étions dans un rêve. Restait à savoir qui rêvait : ma mère, ma sœur ou moi.

— Tu es malade ? lui demandai-je.

— J’ai un cancer, répondit-il. Ne le dites pas à votre mère.

— Que tu es vivant et que tu as un cancer, ou que tu n’es pas mort ? demanda ma sœur.

Mon père soupira, comme si un cancer l’autorisait à répondre aux reproches par des soupirs et à changer de sujet.

— J’ai quelque chose à vous demander, dit-il, c’est pourquoi je vous ai fait venir. Je peux compter sur vous ?

— Non, dit ma sœur.

— Ça dépend, dis-je.

Il regarda ma sœur une dernière fois, avant de se tourner vers moi : je savais très bien qu’il utilisait le pluriel uniquement pour que son appel au secours ait l’air d’une mission collective, et que je ne m’écroule pas sous le poids des responsabilités.

— Quand je mourrai, je veux qu’on m’incinère, que mes cendres soient mélangées à la peinture et données à un artiste.

Définitivement, ce n’était pas un rêve, et mon père n’était pas mort : ce genre de choses, sans queue ni tête, n’arrivait que dans la vie pour de vrai.

— Tu es devenu fou ? dit ma sœur. Tu ne voulais pas qu’on disperse tes cendres dans un musée ? Tu trouvais que ce n’était pas assez loufoque ? Tu as pété ton dernier plomb ?

— Il n’est pas fou, intervins-je. Il a juste changé d’avis.

Mon père reporta son regard sur les restes du dessert dans l’assiette, fatigué à l’avance de devoir donner une explication qui était, en même temps, l’aveu de son échec.

— Tout ce que je voulais faire dans la vie, commença-t-il, c’était créer une œuvre d’art essentielle, et je n’ai pas pu. Il me manquait le talent, l’imagination, la technique, et même l’argent. Argent, ça veut dire temps pour peindre, calme. On ne peut être un artiste s’il faut travailler. Mais si je n’ai pas pu créer une œuvre artistique vraiment bonne, je peux en devenir une, devenir des cendres collées à une toile, une poussière de peinture, une texture artistique.

— Je vais prévenir l’asile, dit ma sœur.

— Fiston, dit papa pour écarter ma sœur de la conversation, je veux qu’on m’incinère et qu’on remette mes cendres à Gunther Gerzso.

Il glissa sa main droite dans la poche de son pantalon et en sortit un petit papier où il avait griffonné le nom du peintre.

— Pas la peine, dis-je, je le connais.

— Tu le connais ? demanda mon père, pour la première fois ébloui.

— Je veux dire que je sais qui c’est, je ne le connais pas personnellement, mais je trouverai peut-être un de mes anciens camarades de La Esmeralda qui le connaît. Et si ça ne marche pas avec lui, je peux sûrement solliciter José Luis Cuevas.

— Non, non, non. José Luis Cuevas est figuratif, il me faut un peintre abstrait. C’était une rupture nécessaire pour en finir une fois pour toutes avec l’École, tu comprends ? Mais ce n’était qu’une étape intermédiaire. La tendance est à l’abstractionnisme.

— Vicente Rojo, ça te conviendrait ?

— Vicente, oui. Ou à la rigueur Felguérez. Mais essayez d’abord auprès de Gerzso.

— Tel père, tel fils, interrompit ma sœur. Ma mère a raison : vous faites une belle paire de frustrés.

À la gare routière, au moment des adieux, mon père demanda si nous avions un chien. Je lui dis que oui.

— Attention ! nous recommanda-t-il. Faites très attention.

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Et au moment où il semblait que rien ne pourrait plus arriver, tout bascula, comme si un plaisantin avait soudain changé les choses de place, des bas nylon dans le réfrigérateur, des ampoules grillées sous l’oreiller, des cafards lisant le Temps perdu et des morts qui en avaient marre d’être morts, comme si le passé n’était plus comme avant.

 

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