Les temps perdus
Théorie esthétique
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Après la mort du chien, les sociétaires se réunirent au jardin d’Épicure pour décréter, lors d’une pause dans la lecture du Temps perdu, qu’un défaut de mon roman, qui n’existait pas, était de ne point y parler de la maladie. C’est Francesca qui me transmit le message dans l’ascenseur, alors que nous montions au troisième étage, au retour de nos activités respectives : elle s’était occupée de la société littéraire ; moi, j’avais éclusé la quatrième et la cinquième de la journée chez la maraîchère. Nous n’étions pas encore arrivés au premier étage que j’avais déjà dû supporter un discours sur la décrépitude, thème fondamental du roman européen du e XX siècle.
— Ne bougez plus, l’interrompis-je.
Et j’écrasai deux cafards, l’un avec le pied droit, l’autre avec le gauche.
— Vous voyez ! s’exclama Francesca. Vous ne m’écoutez pas, vous fuyez le sujet.
— Ce sont les cafards qui fuient, pas moi.
Entre le premier et le deuxième, elle voulut me faire la leçon sur ce qu’elle intitula la “littérature de l’expérience”, qu’on pourrait résumer, en définitive, par ces quelques mots : on ne peut écrire que sur ce qu’on a vécu et connu de première main. Je réfléchis : c’était une façon de dire que personne ne peut expliquer le goût d’un taco de chien s’il n’en a pas mangé. S’il ne croit pas en avoir mangé. S’il ne sait pas qu’il en a mangé. Le problème, c’est que tout le monde avait déjà mangé un taco de chien, même sans le savoir, même si, de fait, personne ne croyait le savoir. C’était là que résidait le vrai paradoxe : ne pouvoir écrire sur quelque chose, non parce qu’on ne l’avait pas vécu, mais parce qu’on ne savait pas qu’on l’avait vécu. Pour changer, mon esprit était parti ailleurs, et en arrivant au troisième je saisis une phrase effilochée :
— L’expérience de la maladie est aussi valable que toute autre, dit Francesca.
— Ça alors ! Aussi valable que les idylles, les aventures, les voyages ou la liberté ?
— Je vous parle de littérature.
— Ah bon ! Et en quoi cela améliorerait mon prétendu roman si je me mettais à détailler les cors aux pieds, les relents gastriques, les rhinites ou les foies encombrés ? À quoi servirait le roman ? À faire pitié ? Pour ça, on se débrouille très bien tout seuls, nous n’avons pas besoin de roman !
— La maladie est la métaphore parfaite du couchant, de la décadence, de la finitude de tout ce qui est humain.
— Vous voulez dire qu’au lieu d’aller chez le médecin, il faut aller chercher le rhétoricien ?
— Vous avez l’air d’un gamin. Pourquoi jouez-vous les enfants terribles ? Vous fuyez la réalité, regardez simplement dans quel état vous êtes, vous croyez que je n’ai pas remarqué vos petites misères ?
— Et depuis quand la réalité est-elle si importante ? Je me sens plus fort qu’un cheval.
Le rouge lui monta aux joues, bien que la braguette ait fini de monter : l’ascenseur ouvrit ses portes. La lampe du palier était grillée, j’en profitai, au moment de nous séparer, pour lui caresser les fesses. Elles étaient fermes et douces, ce fut une révélation agréable. La gifle rebondit longuement sur les murs du couloir jusqu’à la fin des temps.
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Une des batailles quotidiennes dans l’immeuble était de maintenir la porte de rue fermée, pour empêcher les invasions. Si quelqu’un s’aventurait, Francesca convoquait aussitôt une assemblée extraordinaire, à laquelle personne n’échappait, pour retrouver le coupable. Elle prenait alors des mesures disciplinaires, qui allaient du simple blâme aux amendes en liquide qui finissaient dans un flacon où était mis de côté l’argent pour les frais imprévus de l’immeuble. Breton et Staline exécutaient tous les deux les volontés de Francesca. Il y eut une séance fameuse où la discussion alla si loin qu’on envisagea même d’engager un concierge. Ils avaient tous une référence commune : le jour où les mormons étaient entrés. Ou bien : deux jours après le jour où les mormons étaient entrés. Les événements survenaient toujours avant ou après le jour où les mormons étaient entrés.
C’était arrivé un mercredi après-midi, je buvais une bière et m’appliquais avec obstination à pianoter sur la télécommande de la télévision, et finis par tomber sur la trogne de scientifique fou au regard coquin de Sergueï Eisenstein. Au même instant, on sonna à la porte. Je veux dire qu’on sonna à la porte de mon appartement, pas à celle de l’entrée de l’immeuble, ce qui ne pouvait signifier qu’une chose. Beaucoup plus en réalité, mais qui revenaient toutes au même : des vendeuses des produits Avon, des gosses affamés, des drogués réclamant un peso, des représentants de compagnies de téléphonie, des muets qui parlaient, des aveugles qui voyaient, des kidnappeurs à domicile et des mendigots culottés qui ne cherchaient même pas à inventer une histoire pour susciter la pitié. Les seuls qui avaient disparu, comme symbole de progrès de l’humanité, c’étaient les vendeurs d’encyclopédies. Sachant tout cela, je n’avais pas l’intention d’ouvrir, aussi ignorai-je les appels et continuai de regarder mon émission. On n’arrêtait pas de sonner et je n’arrêtais pas d’ignorer la sonnette. Vint la pub, et on frappait toujours à la porte. Cette personne, quelle qu’elle soit, manifestait une détermination de fanatique.
Je finis par ouvrir et je découvris un grand blondinet, transparent comme une larve. Il portait une chemise blanche à manches courtes, un pantalon noir et à hauteur du cœur une petite plaque avec son nom, un nom qui rappelait celui d’un peintre flamand de natures mortes. Willem Heda. Très pertinent : comme la lampe du palier ne fonctionnait pas, il surgissait du clair-obscur. Je fis une estimation de son âge, il n’avait pas vingt ans, et il avait pour mission de se voir fermer les portes au nez dans un pays pauvre, avant d’aller à l’université. Dans l’hypothèse incertaine où aller à l’université n’était pas un péché.
— J’apporte un message du Seigneur, dit-il.
— Super ! C’est combien le gramme ?
De surprise, il haussa si haut ses sourcils blonds qu’il faillit toucher ses cheveux. Puis il baissa la tête et regarda la Bible qu’il tenait dans la main droite. Je tendis la gauche et saisis la Théorie esthétique, sur l’étagère à côté de la porte, où je l’avais rangée comme un fusil, à tout hasard. Il regarda le volume qui palpitait dans ma main et ses sourcils rejoignirent la nuque.
— Vous êtes professeur ? demanda-t-il.
— Qu’est-ce qui te le fait croire ?
— Le livre.
Nos deux regards convergèrent sur ma main gauche. Il épiait le livre comme s’il s’agissait d’un chien qui avait besoin d’une laisse, comme si c’était un délit d’avoir un livre en liberté.
— Le livre ? Il vient de la bibliothèque, mais ne t’inquiète pas, il ne mord pas.
— J’apporte un message du Seigneur, reprit-il, me laisserrriez-vous entrrrer cinq minutes ?
J’entendis la fin de la pub, l’émission allait reprendre. Je haussai la Théorie esthétique, l’ouvris au hasard et lus :
— Pour subsister au milieu des aspects les plus extrêmes et les plus sombres de la réalité, les œuvres d’art qui ne veulent pas se vendre pour servir de consolation doivent se faire semblables à eux.
Il haussa la Bible, l’ouvrit au hasard et commença :
— Je regarrrdai tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et pourrrsuite du vent et affliction de l’esprrrit. Ce qui est courrrbé ne peut se redrrresser, et ce qui manque ne peut être compté.
Je repris ma lecture :
— L’art avancé écrit la comédie du tragique lui-même. Le sublime et le jeu convergent. Les œuvres importantes tendent à s’annexer pourtant leur hostilité à l’art. Là où manque cette couche suspecte d’infantilité, l’art a capitulé.
Et il lut :
— J’ai appliqué mon cœur à connaîtrrre la sagesse, et à connaîtrrre la sottise et la folie ; j’ai compris que cela aussi c’est la poursuite du vent. Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrrrin, et celui qui
augmente sa science augmente sa 3 douleur.
Je regardai alternativement les deux livres : le sien était plus gros. L’émission de la télé continuait et j’allais la rater. Je reculai pour le laisser entrer.
— Entre, grouille-toi. Qu’est-ce que tu prends, Güilen ?
— On prononce Bilem.
— Ah, comme c’est gentil de me le dire ! Une bière, Güilen ?
— Un verrre d’eau, la bièrrre est un péché.
— Vraiment ? Assieds-toi, il y a une très bonne émission.
— De quoi s’agit-il ?
— Des intrigues et tout le bazar, et comment faire pour vendre de la cassonade à prix d’or.
Il se débarrassa de son sac à dos et s’assit sur une chaise pliante en aluminium, des bières Modelo. Voleur qui vole un voleur. Je m’installai dans le petit fauteuil devant la télé.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.
— Teo.
— Mateo ?
— À toi de voir.
— Teo tout court ?
— Teodoro.
— Comme l’auteur du livre ?
— Non, l’auteur du livre s’appelle Theodor.
— C’est parrreil.
— Ce n’est pas pareil. Il a un h en trop et il manque un o.
— Vous vivez seul ?
— Chuuut, laisse-moi voir l’émission.
Il se résigna à regarder l’écran, où défilaient, les unes après les autres, des photographies en noir et blanc prises dans la Maison Bleue.
— Qui est cette femme à moustache ? demanda-t-il.
— Qui veux-tu que ce soit ? C’est Frida Kahlo, ne me dis pas que tu ignores qui elle est, même les Indiens de l’Amazonie la connaissent. C’est une peintre si célèbre qu’on lui a érigé une statue dans le parc d’un village de cent habitants en Ouzbékistan, on a même inventé la Journée internationale de Frida Kahlo en Bulgarie ou au Danemark. Tu vois ce type dont le pantalon lui remonte sous les aisselles ? C’est Diego Rivera, le maître de maison.
— J’aimerrrais lui faire connaître la parrrole du Seigneur. La parrrole du Seigneur est une consolation très puissante pour les grandes personnes.
Je le fusillai du regard.
— Chuuut, écoute l’émission.
La télévision dit : “Elle voulut improviser sa propre liberté, pour surmonter avec élégance une vie de douleur.”
— Comme ils aiment la souffrance, Güilen ! Quel rapport entre l’élégance et la douleur ?
— La douleur conduit au Seigneur.
— Et l’élégance en enfer. Au fait, tu m’as l’air bien élégant, tout bien repassé.
Il rougit : la pigmentation de la honte le transformait en larve de gamba. Ou de gamba crue en gamba cuite.
— Ne t’angoisse pas, lui dis-je pour le rassurer, je plaisantais.
Des images se succédaient sur l’écran : Frida et Diego Rivera, Eisenstein, Dolores del Río, Arcady Boytler, Miguel Covarrubias, María Izquierdo, Xavier Villaurrutia, Adolfo Best Maugard, Lola et Manuel Álvarez Bravo, Trotski, Juan O’Gorman et Pita Amor. Willem regardait la télé et ne la regardait plus, inspectant l’appartement en quête d’un détail qui lui permette d’entamer la conversation, et il crut le trouver en découvrant le tableau accroché au mur d’en face.
— C’est un clown ? demanda-t-il.
— C’est un portrait de ma mère.
— Désolé, dit-il en rougissant derechef.
— Qu’est-ce qui te désole ? D’avoir dit que ma mère est un clown ou de n’avoir aucune sensibilité pour apprécier l’art ?
Il était pensif, perplexe.
— Vous préférrrez que je revienne un autre jour ?
— Tu ne veux pas voir l’émission ?
— Je voudrais expliquer la parrrole du Seigneur.
— Alors reviens plus tard. Avec un peu de chance je t’ouvrirai même ma porte !
Il commença par venir deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, et je décidai de le laisser entrer, pour passer le temps. Quand j’avais une humeur éteinte ou quand, tout simplement, j’avais bu un coup de trop, il me sermonnait :
— Il est encore temps de se rrrepentir.
— Tu veux dire que je vais mourir ?
— Il n’est jamais trop tard pour se rrrepentir.
— De t’avoir ouvert ma porte le premier jour ? Quelle idée j’ai eue !
Conformément à un manuel de catéchisme, je suppose, il passait son temps à me répéter que j’étais sa mission, qu’il était venu à Mexico pour m’apporter la parrrole du Seigneur. Je lui répondais :
— Tu arrives bien tard, Güilen, on en a déjà eu un tas dans ce genre : les franciscains, les dominicains, Humboldt, Rugendas, Artaud, Breton, Burroughs, Kerouac. La concurrence est rude !
Un jour, il voulut me prendre en photo avec son téléphone pour l’envoyer à sa famille, qui vivait dans un village de l’Utah. Mais je l’arrêtai :
— Tu mélanges tout ! Je ne suis pas un chien des rues.
3. Extraits de Théorie esthétique, de T. W. Adorno sont tirés de la traduction de Marc Jimenez
© Klincksieck, Paris, 2011.
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Papa envoya une lettre : il était allé vivre au bord de la mer, comme le président Ruiz Cortines voulait que tout le monde fasse. Il vivait à Manzanillo, il travaillait en faisant des combines dans le port. La lettre était adressée à ma sœur et à moi-même, écrite à l’encre bleue, une écriture minuscule et très serrée, penchée à droite, comme si les lettres allaient se coucher et s’assoupir. Il n’y avait qu’une page, mais il nous fallut un après-midi entier pour la déchiffrer. Il disait qu’au port arrivaient des bateaux des États-Unis et de Chine, et que la semaine précédente il y avait eu un vent du nord et des vagues de dix mètres. Nous ne connaissions pas la mer, mais nous supposions que ce spectacle devrait nous impressionner. Il disait que le maire de Manzanillo avait été peintre et chauffeur de taxi, que cela prouvait combien on pouvait aller loin dans la vie à condition de le vouloir et de persévérer. Il nous racontait aussi qu’il s’était remis à peindre, qu’après le travail il retrouvait un groupe d’artistes sur les quais pour peindre des paysages maritimes, et qu’il avait vendu un tableau impressionniste représentant un bateau de pêche à un touriste de Guadalajara. Venait ensuite la partie finale, celle qui motivait la lettre, et que nous avons mise encore plus longtemps à comprendre, car en plus de l’écriture nous n’avions pas encore l’âge d’interpréter des aspirations d’outre-tombe. Mon père nous demandait de l’incinérer après sa mort et de répandre ses cendres dans un musée d’art, auquel elles appartenaient ; il voulait que la poussière de ses os flotte parmi les œuvres d’art et soit respirée par des gens sensibles, qu’elle se colle aux vêtements et voyage sous les revers des manteaux élimés des artistes nouveaux. Avec la lettre, mon père nous envoyait trois pesos : l’équivalent de deux kilos de haricots. Maman refusa de la lire, mais quand on alla se coucher, on la laissa sur la table de la cuisine, comme par mégarde. J’appris par la suite que le maire de Manzanillo avait été peintre en bâtiment, pas artiste peintre, contrairement à ce que j’avais cru au départ. Et qu’il avait dirigé le syndicat des chauffeurs de taxi. Ce qui contredisait les théories paternelles sur ses motivations. Thèse. Antithèse. C’était cela, sa vie.
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Je partis à la recherche du cadavre du chien qui avait importuné les sociétaires, et je le trouvai dans le jardin d’Épicure, caché sous des arbustes, où il s’était traîné pour essayer de vomir le bas. Je n’en revenais pas : c’était un labrador noir, énorme. Non, au contraire, j’en revenais, je savais que j’avais affaire à des intégristes littéraires, des gens capables de tuer un chien de famille, et par-dessus le marché d’abandonner son cadavre sans autre forme de procès, en dépit de la sacro-sainte paix à laquelle ils aspiraient pour se concentrer sur leurs lectures et leur dilettantisme. Je dissimulai la dépouille sous un tas de feuilles et de branchages, et allai à la boucherie du coin, celle-là même qui avait offert les peaux assassines aux sociétaires.
Je ne connaissais pas le boucher, je n’avais pas eu besoin de ses services jusqu’à ce jour. Du lundi au samedi je mangeais dans une gargote populaire et le dimanche je grignotais au bar du coin. Je résolus d’attendre sur le banc d’en face qu’il n’y ait plus de clients qui puissent gêner l’opération. Au bout de quinze ou vingt minutes, je pus enfin entrer, et j’allai droit au but, je ne pouvais risquer qu’un client arrive et nous surprenne en pleine négociation.
— Je te vends un chien, lui dis-je.
— Quoi ?
Il débitait une viande qui n’avait l’air d’être ni du bœuf, ni du porc, ni rien de ce qui était annoncé sur les affichettes colorées collées aux murs.
— Je te vends un chien, répétai-je.
Il lâcha son coutelas, leva les yeux au ciel et se cambra derrière son tablier taché de sang, comme si sa cage thoracique était un bidon rempli de clous au milieu d’un tremblement de terre.
— Mais de quoi tu me parles ?
— J’ai un chien, pas loin d’ici, dans le jardin d’Épicure, il vient de mourir, il est parfaitement sain, il s’est étouffé avec un bas.
— Un chien ?
— C’est un labrador, il doit peser entre trente et quarante kilos. Tu peux le récupérer tout entier.
Le boucher reprit son coutelas, mais pas son activité. J’avais peur que le couteau interprète les signes que m’envoyait le commerçant, et décide de changer de vocation : qu’il cesse d’être instrument de travail et devienne arme homicide.
— C’est une plaisanterie ?
— Ne fais pas l’innocent, j’ai été taquero toute ma vie, j’avais un emplacement à la Candelaria de los Patos. Je sais très bien comment ça marche.
— Tu es inspecteur de l’action sanitaire ?
— À mon âge ? Si on reculait l’âge de la retraite à ce point, les morts seraient au travail.
— Vide tes poches et montre-moi ton portefeuille.
J’obéis, m’efforçant de lui prouver que je ne représentais aucun organisme ou institution traquant le commerce clandestin de viande de chien ou veillant au respect des normes d’hygiène dans les boucheries. C’était simple, non seulement je n’en étais pas un, mais je n’en avais pas non plus l’apparence.
— Tu vois, lui dis-je, tu peux me faire confiance.
— Je vais vous donner un conseil : allez voir le service de gériatrie, et dites que vous êtes en train de perdre le contact avec la réalité.
— Tu vas arrêter de faire l’idiot ? C’est quoi, cette viande que tu découpes ? En tout cas, je peux te dire que ce n’est ni du bœuf ni du porc. On ne me raconte pas d’histoires.
— Ça ? dit-il en pointant son coutelas sur les morceaux de viande. C’est du cheval, papé.
— Si ça ne t’intéresse pas d’acheter le chien, je te paie pour le découper. Tu me prends combien ? Je le vendrai sûrement à un taquero.
Il brandit son couteau, sans être menaçant, uniquement pour me montrer la sortie de la boucherie. C’est un des avantages indiscutables de cet âge : la plupart des gens finissent par prendre les vieux en pitié, même si ceux-ci ne le méritent pas ; ils donnent envie d’être des tueurs en série.
— Vous êtes encore plus bourré que je le croyais. Si vous ne vous tirez pas tout de suite, j’appelle la police.
Je m’en allai et repassai en mémoire mes parcours quotidiens pour voir si je connaissais d’autres boucheries. Néant. Je m’assis sur un banc du jardin d’Épicure pour réfléchir, j’avais sûrement des conclusions à tirer de ce qui venait de se passer. Comment un animal de trente kilos au moins, sain, costaud, bien nourri, pouvait-il aboutir à la décharge, ou pire encore, être enterré ? Je me sentis soudain infiniment vieux, de l’âge du monde. Le pays avait changé, il était autre, un lieu qui m’était étranger : voilà pourquoi les tacos étaient si mauvais.
J’allais quitter mon banc pour me traîner jusqu’à la maison, quand j’entendis le cri :
— Madame, il est là !
Une servante en uniforme était penchée devant l’arbuste où gisait le cadavre du chien. Derrière moi, un 4×4 s’arrêta à grand renfort de grincements de pneus, le genre de véhicules fabriqués par les gringos pour leurs éternelles guerres. Dans la rue, il y avait des nids-de-poule gros comme des tranchées, mais c’était quand même exagéré : l’Irak était très loin. Un jeune couple se précipita vers le parc, suivi de trois enfants. De nouveau la servante cria :
— Non ! Pas les enfants !
La mère, ou celle que je prenais pour telle, se retourna et les prit dans ses bras pour les empêcher d’avancer. L’homme arriva jusqu’au cadavre du chien.
— Saloperie ! dit-il.
Et il cria à son tour :
— Remmène les enfants, emmène-les !
Je rajeunis soudain de soixante ans. Je me levai et mis le cap d’un pas vigoureux, presque martial, sur la boutique de la maraîchère. J’entendais presque dans ma tête les accents de l’Hymne à la joie et, sans le moindre doute, je battis le record du monde de marche urbaine catégorie adultes de plus de soixante ans.
Juliette arrosait ses tomates et les recouvrait de plastique pour accélérer et parfaire leur putréfaction. Je lui criai en entrant :
— J’ai des choses à te raconter ! Une grande victoire pour la Révolution !
— Du calme, Bakounine ! Une bière ?
— Plutôt une tequila.
Trois tequilas plus tard, et grâce au récit de ma prouesse, je faillis la convaincre de monter chez moi. Au dernier moment, je fis une erreur :
— Je vais à la pharmacie et je repasse te chercher.
Je regardais fixement sa bouche et sa lèvre supérieure, qui en souriant dessinaient une grimace sous son nez : un deuxième sourire.
— Pourquoi me regardes-tu comme ça ? demanda-t-elle.
— Tu ne vois pas pourquoi ?
La lèvre se tendit et le double sourire disparut.
— Il vaut mieux laisser tomber, lâcha-t-elle avec la douceur qui caractérise les refus sincères. Des actions plus importantes nous attendent. On ne va pas foutre en l’air la Révolution pour une petite coucherie.
— N’était-ce pas l’inverse, Youliet ?
— Comment cela, l’inverse ?
— Qu’il ne vaut pas la peine de foutre en l’air une petite coucherie pour la Révolution.
— Tu es vraiment un sacré luron.
Je rentrai dans mon immeuble et je dus me contenter de la compagnie de Willem, qui m’attendait dans le hall, assis par terre devant la porte de l’ascenseur, derrière le cercle de la société littéraire.
— Que fais-tu ici ? Qui t’a ouvert ?
— Eux.
On entra dans l’ascenseur et j’attendis que les portes se referment et que l’appareil commence son ascension pour l’interroger :
— Que t’ont-ils dit ?
— Ils m’ont posé de nombrrreuses questions.
— Qui ? Francesca ?
— Oui, elle m’a parlé en anglais.
— Que voulait-elle savoir ?
— Pourquoi je viens te voir.
— Que lui as-tu dit ?
— Que je viens parler. Exposer la parrrole du Seigneur. Que parfois nous regardons la télé.
— Bien. Au fait, elle parle comment ?
— Quoi ?
— Comment Francesca parle-t-elle anglais ?
— Elle parle comme si elle donnait un cours à un enfant.
— Comme en espagnol !
— Pourquoi ma venue les intérrresse tant ?
— Ils doivent croire que tu es pédé.
Ses sourcils atteignirent les omoplates.
— Tu comprends, ils lisent beaucoup de romans, lui expliquai-je.
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Tout le monde se rendit à la convocation, comme à l’habitude : les assemblées se déroulaient dans le hall et les locataires au grand complet, sauf moi, y passaient leur vie. Selon l’ordre du jour, je venais, ou pas. À vrai dire, je venais uniquement pour ne pas être en infraction administrative, ce qui aurait permis à Francesca de me dénoncer à la gérance de l’immeuble. Cette fois, j’avais décidé d’y aller, car le sujet me concernait directement : le supermarché avait remplacé le livreur qui nous aidait depuis près d’un an à transporter les commissions, et l’immeuble au grand complet considérait cela comme une forfaiture. Ils disaient que le nouveau se bornait à laisser les sacs de courses à l’entrée des appartements. Que le précédent était toujours prêt à changer une ampoule, à tuer un cafard particulièrement insidieux, à changer un meuble de place, à monter sur une chaise pour prendre quelque chose en haut d’une armoire.
Le nouveau livreur était arrogant et, au lieu de donner des coups de main, il faisait de grands discours sur le syndicat des livreurs de Mexico et prétendait que ce qu’on lui demandait ne correspondait pas à la description du poste de la convention collective. Il en avait un exemplaire dans la poche de son pantalon, qu’il nous mettait sous le nez sans arrêt. Ensuite, il se vexait parce qu’on ne lui donnait pas de pourboire, ou parce qu’il le trouvait insuffisant. Par-dessus le marché, le précédent était un commerçant clandestin de première classe. Je lui avais acheté un four à micro-ondes, un graveur de DVD, une cafetière, une petite radio munie d’écouteurs, et un téléphone sans fil. Et, encore plus important, il me fournissait un whisky distillé à Tlalnepantla qui coûtait trente pesos le litre. Quand je demandai au nouveau s’il pouvait aussi m’en procurer, il me répondit avec indignation qu’il était d’Iztapalapa.
Aux plaintes courroucées des habitants, qui comparaient le nouveau livreur à l’ancien, le gérant du supermarché avait répondu en disant qu’on s’habituerait très vite au changement, comme si la capacité d’adaptation était devenue, dans le modèle économique en vigueur, une forme entrepreneuriale de la résignation. Mais un locataire du premier étage accusa le nouveau livreur de lui avoir volé une boîte de chiles jalapeños, c’était la goutte qui faisait déborder le vase.
L’assemblée rédigea une pétition signée, où on exigeait la destitution du nouveau livreur et la réintégration immédiate du précédent. La discussion pour savoir si la lettre devait “exiger” ou “solliciter” occupa deux après-midi entiers, qui divaguèrent au fil de mes allées et venues, je l’avoue, entre le hall et le bar, le bar et la maraîchère, la maraîchère et le hall, et ainsi de suite. Juliette me disait :
— Typique des intellos, vouloir arranger le monde à coups de lettres. S’ils enlevaient une caissière, le livreur serait réintégré dans les vingt minutes !
Le gérant du supermarché répondit, à l’instant où on lui remit la lettre, qu’il ne pourrait accéder à nos demandes même s’il le voulait, vu que l’ancien livreur avait tout simplement cessé de venir à son travail un beau matin. Pour prouver sa bonne foi, il nous donna son adresse et nous promit de le reprendre au même poste, si nous parvenions à le convaincre de revenir, à condition qu’il présente un certificat qui justifie son absence.
Une expédition fut organisée pour aller le voir. Y participaient : Francesca, en qualité de présidente de l’assemblée, et moi, en qualité de client désireux d’assurer son ravitaillement. Pour traverser la ville, on prit métro, taxi, train de banlieue, autobus, et encore taxi. Trois heures et demie de trajet pendant lesquelles Francesca m’administra une leçon d’hypokrisis aristotélicienne, car j’avais commis l’erreur de lui demander d’où lui venait sa prononciation particulière, et elle classa une cinquantaine de romans mexicains selon qu’ils étaient urbains et ruraux, déblatéra sur ce qu’elle appela les “failles de structuralisme”, ce qui me mit d’une humeur sinistre, car cela me rappela les édifices qui s’effondraient pendant les tremblements de terre, et m’expliqua enfin, au moment où j’avais laissé mon esprit divaguer pour me changer les idées, une façon de raconter dénommée “style indirect libre”, un moment où je ne savais plus si nous parlions de littérature ou de natation. On arriva enfin à la porte d’un appartement dans une cité de Tlalnepantla, sur laquelle je me mis à cogner désespérément.
C’est la mère du livreur qui nous ouvrit, en s’essuyant les mains, qui avaient pourtant l’air d’être sèches, à son tablier à carreaux. L’appartement ressemblait beaucoup aux nôtres, cafards compris : une chambre, une kitchenette, une salle de bains, une pièce qui servait de salon et de salle à manger. Sauf que quatre personnes y vivaient, au lieu d’une seule. Mais maintenant trois : le père, la mère et le petit frère du livreur. Maintenant trois, car le livreur avait disparu. La mère nous dit ce qu’elle savait, qu’un jour il n’était pas revenu du travail. Un cafard pointa ses antennes à la porte de la cuisine : j’aurais juré l’avoir déjà vu chez moi. On lui demanda si elle l’avait signalé à la police, et ce que celle-ci avait répondu. La mère regarda le calendrier mural, de 2009, avec des photos de chiens et le logo rouge de la fabrique de croquettes où cinquante ans auparavant ma sœur avait travaillé. De nouveau elle s’essuya les mains, qui avaient pourtant l’air d’être sèches, à son tablier, et dit en regardant le chien du calendrier :
— Il paraît qu’il était mêlé à un trafic de drogue, qu’il en vendait.
Elle se mit à pleurer comme si son fils avait été accusé d’avoir poignardé mille petits chiens. Pour essayer de la consoler, Francesca lui affirma que la police disait toujours ça, quand quelqu’un avait disparu, pour ne pas avoir à le rechercher ; que le livreur était un brave garçon, la preuve : nous étions venus le chercher ; que dans l’immeuble tout le monde le regrettait, qu’on s’était pris d’affection pour lui. À croire qu’elle parlait d’un chien. Elle marqua une pause pour que je confirme ses propos.
— Beaucoup, dis-je.
— Il avait quel âge, votre fils ? demanda Francesca.
Et elle se corrigea aussitôt :
— Je veux dire : il a quel âge ?
— Dix-sept ans, répondit la mère.
— Il en faisait plus.
— Oui, il en fait plus, dis-je.
— Ici, la vie n’est pas facile, dit la mère.
Elle s’excusait, parce que son fils avait été obligé de mûrir plus vite que nécessaire, laissant entendre, au passage, qu’elle croyait la version de la police, et justifiant du même coup ses actes, sorte de fatalité inévitable. Le petit frère du livreur sortit de la chambre, où il s’était enfermé jusqu’alors. La mère le présenta, dit qu’il avait quinze ans, qu’il était au lycée, qu’il était intelligent, qu’il allait sûrement faire des études. C’était un coup de chance que je n’allais sûrement pas laisser passer : je demandai à la mère de me laisser en tête-à-tête avec lui. Je clignai de l’œil gauche, pour voir si la mère et Francesca avaient deviné mes intentions. Supposées, bien entendu, pas les vraies.
— Bien sûr, bien sûr, dit la mère.
Je me levai et m’avançai vers la porte. Le garçon me suivit, docile. On sortit de l’appartement et on s’éloigna de quelques mètres dans le couloir.
— Tu peux m’en vendre ? lui dis-je.
— Combien ?
— Trois litres.
— Des litres ? Combien de grammes, papé ?
— Moi, ce que je veux, c’est du whisky, gamin, et ne m’appelle pas papé. Tu peux en avoir ?
— Attendez.
Il alla au bout du couloir et frappa à la dernière porte. Je le vis attendre sur le seuil, puis il revint avec un sac. Je lui donnai un billet de cent pesos et il me remit les trois bouteilles.
— Il manque vingt pesos, dit-il.
— Avec ton frère, c’était trente la bouteille.
— Avec moi, c’est quarante.
Je lui donnai les vingt pesos.
— Tu sais ce qui est arrivé à ton frère ?
— Il paraît que c’est le clown qui lui a fait son affaire.
— Qui dit cela ?
— Les gens, dans la cité.
Je mis les bouteilles dans mon sac à dos, que j’avais pris à tout hasard.
— Vous n’en dites pas un mot à ma mère, hein ?
Lui dire quoi, pensai-je : que tu sais que ton frère est mort et que tu en prends le chemin ?
— Tu me livres à domicile ? lui demandai-je.
— Qu’est-ce que vous croyez ? Je ne vais pas aller jusque là-bas pour gagner dix pesos. Mon frère avait un cœur d’artichaut.
Le gérant du supermarché renvoya le nouveau livreur en l’accusant d’avoir volé la boîte de chiles jalapeños et un nouveau livreur fut engagé. Sachant ce qui était arrivé à son prédécesseur, le nouveau livreur nous évitait et, quand on arrivait à le coincer, il fallait le supplier pour qu’il nous accompagne. Il finit par imposer une condition : s’appuyant sur les paragraphes en petits caractères de la convention collective, que son prédécesseur n’avait pas lus, il refusa de franchir le seuil de l’immeuble.
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Willem avait décidé d’exterminer les cafards. Une fois, avec une craie il avait tracé le contour de l’appartement et des chambres, comme s’il dessinait un plan sur la réalité proprement dite. Les cafards étaient censés ne pas franchir cette ligne, et donc rester à l’extérieur.
— Et ceux qui sont déjà à l’intérieur, ils ne pourront pas sortir ? lui demandai-je.
Il promit d’apporter une autre solution pour les internes. Résultat : les cafards traversaient la ligne comme si de rien n’était. Normal : depuis quand les frontières fonctionnaient-elles ? Une autre fois, Willem avait arrosé la maison avec un atomiseur. Ce jour-là, pendant que le poison agissait, nous étions allés prendre un café au restaurant chinois d’en face. Moi, une bière, vérité oblige. On nous donna des biscuits de la chance. Celui de Willem proclamait : Tu recevras une récompense pour tes bonnes actions. Le mien : Celui qui cherche trouve.
— Je le savais, dit Willem.
Tellement étudier la Bible pour finir par comprendre les choses au pied de la lettre. Je m’aperçus qu’il n’y avait pas de cafards chez le Chinois. On essaya de parler avec le patron, avec celui qui semblait être le patron, et avec les serveurs. Impossible, ils ne parlaient que le chinois. J’essayai d’en emmener un dans l’immeuble pour lui montrer un cafard, peut-être ainsi comprendraient-ils, mais comme je le prenais par le bras ils paniquèrent et s’enfermèrent dans la cuisine. Willem me dit :
— Vous devriez peut-être moins boirrre !
— Si je buvais moins, je comprendrais le chinois ? Tu rigoles !
— Si vous buviez moins, ils aurrraient moins peur !
— Arrête tes sermons Güilen.
Quand on rentra à la maison, les cafards se pavanaient au plafond. Une autre fois, Willem avait installé des pièges dans tous les recoins de l’appartement, des petites boîtes noires en plastique. Je ne compris jamais la méthode : les cafards devaient-ils soulever la boîte et s’y introduire ? Ça ne marcha pas non plus, mais au moins c’était intrigant. Cela m’occupa l’esprit une bonne semaine. Non moins mystérieuse fut la méthode des prises, qui en théorie diffusaient une substance qui chasserait les bestioles. Toujours aussi inefficace. Une poudre jaune dont il fallait enduire les joints du carrelage fut le plus beau fiasco : les cafards la bouffaient et s’envolaient comme des bolides. Je suggérai à Willem de la goûter.
Enfin, un mercredi après-midi, au fil des échecs, Willem arriva la tête basse :
— Je suis à court d’idées, Teodorrro.
Moi, j’en avais une : on se mit à les écraser à coups de bouquin.
Lui, avec la Bible. Moi, avec la Théorie esthétique.
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Notre voisine de droite avait trouvé du travail et ses horaires l’empêchaient de récupérer sa fille à la sortie de l’école, aussi demanda-t-elle de l’aide à ma mère pour la ramener saine et sauve à la maison. La voisine était veuve, la petite était sa fille unique, et la mère travaillait le soir. Moi, j’allais à l’école le matin. La fille avait quatorze ans, bientôt quinze.
— Elle ne peut pas rentrer chez elle toute seule ? demanda ma mère.
— Vous ne pouvez pas savoir le calvaire… expliqua la voisine.
Moi, je le savais : dans la rue, de longues files suivaient la démarche de ses longues jambes. La rue était pleine de dangers, il suffisait d’ouvrir les yeux sur le spectacle offert par les chiens pour imaginer ce qui pourrait arriver à la petite. Des files de chiens attendant patiemment de monter la chienne en chaleur. Ou pas du tout patiemment, parfois il y avait des bagarres furieuses dans la rangée. Des grognements. Des crocs. Des échines ensanglantées. Des grossesses non désirées.
Ma mère lui répondit qu’elle pouvait compter sur nous, ou plutôt sur moi, et qu’en plus j’en profiterais pour sortir Vinseul. La voisine, ravie : elle ne savait pas que jusqu’alors j’avais été un de ses poursuivants les plus tenaces.
La fille s’appelait Hilaria. Elle n’avait pourtant rien d’hilare. Par exemple :
— Pourquoi t’a-t-on appelée Hilaria ? je lui demandais.
— Tu te demandes pourquoi ? Regarde comme je ris.
Et elle grognait.
Tous les jours, je l’attendais sur le banc en face de l’école. Hilaria traversait la rue et commençait par se planter devant le miroir d’une boutique de mode, où elle se maquillait, détachait ses cheveux et remontait sa jupe jusqu’aux genoux. L’affaire ne fit qu’empirer : si déjà elle provoquait des tumultes avec sa mère, déguisée en nonne, maintenant on aurait dit la procession de la Vierge de Guadalupe du 12 décembre. Il y avait neuf carrefours à traverser, et il fallait vingt minutes pour faire le parcours au rythme lent que nous imposait Vinseul, qui pissait partout, grappillant des ordures dans les caniveaux, regardant ce qu’il pourrait se mettre sous les crocs. Ma mère s’était mis en tête que si on fatiguait le chien, il ferait moins de dégâts. Quand l’hypothèse ne se vérifiait pas, elle disait que le chien était hystérique de fatigue. Le fait est qu’au moins, s’il restait longtemps dehors, les dégâts se reportaient sur la propriété d’autrui.
Parfois, nous mettions plus longtemps, s’il fallait s’arrêter en chemin, si nous croisions une chienne en rut. C’était sans solution : les premières fois, nous essayions de la contourner, et Vinseul finissait par nous mordre aux chevilles. Connaissant son faible, nous devions attendre à côté de la rangée. Je regardais l’autre rangée, derrière Hilaria, celle des voyeurs qui la poursuivaient, jusqu’à ce que vienne le tour de notre chien. Vinseul était de taille moyenne, plutôt grand pour les critères de la ville. Il montait les petites chiennes sans difficulté, efficacement. Hilaria regardait le spectacle et me lançait :
— Ça t’excite, Teo ?
J’essayais de dissimuler en posant la main sur ma braguette, pour qu’elle ne voie pas ce qui se passait dessous, mais elle me donnait une tape dans le dos, souriait de travers et disait :
— Tu es un vicieux.
Au fil des jours, je profitais de cette routine pour réaliser mon propre harcèlement, armé de mon cahier :
— Tu me laisserais te dessiner ?
— Comment cela ?
— Je veux faire ton portrait, je suis un artiste.
— Je le sais, tout le monde le sait, il paraît que tu es un bon à rien pour ta mère, qui a besoin de toi. Ma question était : Comment veux-tu me dessiner.
— Un joli portrait, rien d’avant-garde.
— Nue ?
Je sentais l’érection soudaine sous la braguette, qui montait, montait, et me laissait sans réponse.
— Tu t’excites, Teo ?
Je ravalais ma salive et imaginais ses longues jambes nues et tout le reste que, franchement, je ne savais même pas imaginer, par manque d’expérience.
— Demain, me promettait-elle, avant le retour de maman.
— Il faut plusieurs jours pour un portrait.
— Je le savais ! Tu es un dégénéré.
Le lendemain, je la prévenais :
— J’ai un nouveau cahier.
— Et comment vas-tu me dessiner ?
Je perdais ma timidité, encouragé par ses provocations, je m’habituais à argumenter avec un afflux de sang entre les jambes, mais pas dans la cervelle.
— D’abord, il faut que je te regarde longuement pour me concentrer, je dois trouver un style, il ne s’agit pas seulement de reproduire ta silhouette.
— Me regarder longuement, hein ? Les jambes écartées ?
— Possible, répondais-je, le pantalon humide.
— Je le savais, tu es un vicieux. Aujourd’hui, je ne peux pas, ma mère va rentrer plus tôt. Demain.
Au fil des heures, qui s’étiraient comme des années, le lendemain finissait par arriver.
— Tu as de la glace ? me demandait-elle.
— De la glace ? Pour quoi faire ?
— Sans glace, pas de portrait.
— Pourquoi ?
— Comment cela, pourquoi ? J’ai besoin de glace pour en mettre sur mes tétons, pour qu’ils deviennent raides archi-raides.
Sous la braguette, l’érection gémissait.
— Trouve de la glace. À demain.
Le demain en question n’arrivait jamais, bien sûr. En revanche arriva le jour où un des poursuivants sortit de l’anonymat. Ce n’était pas un habitué, mais je le connaissais vaguement, j’étais sûr de l’avoir déjà vu. Nous étions arrivés devant chez elle quand il nous cria de l’attendre. C’était un homme âgé, gros, dont le pantalon remontait jusqu’à la poitrine. Littéralement, on aurait dit qu’il avait besoin de coincer son pantalon sous les aisselles pour le maintenir en place. Il mit du temps à nous rejoindre, essoufflé, il avait une tache de peinture sur la chaussure gauche. Il se pencha avec difficulté pour caresser Vinseul, qui en profita pour lui dérober le pinceau qu’il avait dans la poche intérieure de sa veste, qu’il avala sur-le-champ. Quand l’homme se redressa, il fit comme si je n’existais pas, pourtant la laisse du chien menait jusqu’à moi.
— Comment t’appelles-tu ?
— Marilín, répondit-elle en appuyant sur le i.
Il lui demanda si elle vivait là, en montrant d’un mouvement de menton l’entrée du lotissement. Elle confirma.
— Je veux parler à ta mère, dit l’homme.
Elle dit que sa mère était au travail et qu’elle arriverait plus tard.
— Dans combien de temps ?
— Dans une heure environ.
L’homme regarda autour de lui et repéra un bar sur le trottoir d’en face. Il dit qu’il irait prendre un café en indiquant de nouveau le bar d’un coup de menton, et lui demanda de dire à sa mère de venir le chercher quand elle arriverait, et qu’elle n’oublie surtout pas. Puis il ajouta :
— Dis à ta mère que c’est Diego Rivera qui veut lui parler.
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Des représentants de la Société protectrice des animaux vinrent frapper à toutes les portes de l’immeuble, de haut en bas et de gauche à droite, jusqu’à la mienne, l’avant-dernière. En la circonstance, au fil des questions, il apparut que j’étais l’auteur intellectuel d’un crime. Il y avait deux inspecteurs : une jeune femme de petite taille, poitrine rebondie et cheveux jusqu’à la taille, et son chef, qui avait une tête en forme de papaye. Je ne l’ai pas inventé, c’est Hipólita qui l’affirma plus tard, et étant de Veracruz elle connaissait bien ce fruit. Elle précisa même qu’il s’agissait d’une papaye maradol, et Juliette, qui était presque une botaniste, le corrobora : il suffisait de placer le fruit à la verticale, avec la partie qui avait été unie à la tige vers le bas, jouant le rôle de menton.
J’essayai de me défendre en soutenant que la mort du chien était liée à la société littéraire, dont je ne faisais pas partie, d’ailleurs je ne lisais même pas de romans.
— Ne mentez pas, me dit Tête de Papaye, je sais qu’en plus vous écrivez un roman.
— Je n’écris pas de roman, qui vous a raconté ça ?
— Tout le monde, du 1-A au 3-B. C’est ainsi qu’on vous nomme, vous ne le saviez pas ? On vous appelle “celui qui écrit un roman”.
Je voulus réfléchir au fait que la manie de Francesca était devenue une psychose collective, mais je n’en eus pas le temps, Tête de Papaye ne cessait de me fustiger. Il affirmait que j’avais discuté avec un boucher du quartier et que la description d’un vieillard qui voulait lui vendre un chien correspondait à mon aspect. Le plaignant avait décrit, excusez du peu, ma silhouette : un vieillard qui sifflotait de façon euphorique l’Hymne à la joie dans le jardin d’Épicure pendant que sa famille et lui pleuraient la mort d’un chien. Il sortit un feuillet d’une chemise rebondie et annonça :
— La plainte.
Et il lut :
— Je cite : Homme brun de plus de quatre-vingts ans, métis, cheveux blancs décoiffés, taille moyenne, nez tuberculeux, yeux café, oreilles de souris, bouche dégoûtée, air cynique, sans signes ou caractéristiques particuliers.
Il marqua une pause et prononça avec plus d’emphase, comme si c’était souligné en rouge sur le document :
— Ivre.
— J’ai soixante-dix-huit ans ! protestai-je.
— Aucune importance, répondit Tête de Papaye. Les gens sont incapables d’évaluer les âges. Et, ce n’est pas sans raison que vous avez l’air en fin de course.
— Et c’est quoi, cette histoire de “nez tuberculeux” ? demandai-je.
— À cause de la pomme de terre, dit Tête de Papaye.
— On dirait plutôt un navet, dit la fille.
— Tuberculeux, ça vient de tuberculose, rectifiai-je.
— En la circonstance, ça vient de tubercule, dit Tête de Papaye.
— C’est ennuyeux. Comment se fier à la description d’une personne qui ne sait même pas utiliser les adjectifs ? D’ailleurs, le navet n’est pas un tubercule.
Tête de Papaye se tourna vers la fille d’un air condescendant, pour lui pardonner son erreur. Il était clair qu’il se comportait comme son maître, chargé de lui apprendre à embêter les gens.
— C’est ça, les écrivains, lui dit-il.
— Je ne suis pas écrivain ! protestai-je.
— Alors expliquez-nous ce que sont ces cahiers ?
Il pointa un doigt accusateur sur l’étagère à côté de la porte, et poursuivit :
— Si, comme vous le prétendez, vous n’écrivez pas un roman, vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que nous analysions le contenu de ces cahiers.
— Vous avez un mandat de perquisition ?
— Je le savais ! s’exclama-t-il en se claquant la cuisse de bonheur.
— Peut-on savoir de quoi je suis accusé ? D’être écrivain ? J’ai proclamé mon innocence !
Il dit alors avoir un témoignage qui m’incriminait : Hipólita avait parlé. Il tira un autre feuillet de l’épaisse chemise et le brandit devant sa tête de papaye.
— Je cite Mme Hipólita, du 2-C, deux points : Celui qui écrit un roman nous a conseillé de donner un bas à manger au chien. Fin de citation. La méthode homicide correspond aux résultats de l’autopsie pratiquée sur la bête.
— Ce n’est pas moi, combien de fois vais-je devoir vous répéter que je n’écris pas de roman ?
— Je cite Mme Hipólita, du 2-C, deux points : Celui qui écrit un roman habite au 3-C. Fin de citation.
Je me dis qu’elle se vengeait parce que je ne l’avais pas mise dans mon prétendu roman, ou parce que j’avais écrit quelque chose sur sa moustache. Mais j’appris que ce n’était ni l’un ni l’autre : Hipólita s’était luxé le poignet en tournant une page du Temps perdu et elle prenait un analgésique qui la rendait bavarde (et lui causait des hallucinations, comme de voir des papayes où il y avait des têtes).
— Vous connaissez la loi contre les mauvais traitements infligés aux animaux à Mexico ? menaça Tête de Papaye.
Je ne répondis ni oui ni non, il devait bien y avoir une loi sur le troisième âge qui me tirerait d’affaire. Il y avait deux choses que le gouvernement de la ville appréciait particulièrement : les animaux et les vieux. J’espérais que les seconds avaient encore la priorité. Là-dessus, on sonna à la porte de l’immeuble. On était mercredi. C’était Willem. Je lui dis à l’interphone de monter et annonçai :
— J’aimerais citer un témoin.
— Ce n’est pas un procès, dit Tête de Papaye.
— Le témoin réfutera votre accusation, répondis-je.
On attendit. Willem mettait un temps fou à monter, pour changer. Un cafard sortit de la cuisine, ses antennes détectèrent aussitôt une certaine tension et il fit demi-tour. La fille s’approcha du tableau accroché au mur et le regarda un bon moment, avant de dire :
— C’est vous qui l’avez peint ?
— Non, c’est mon père.
— C’est votre mère ? L’épouse de votre père, je veux dire.
— Oui.
— Elle devait être très jolie.
Je la dévisageai attentivement, de haut en bas et de bas en haut.
— Comment as-tu dit que tu t’appelais ? lui demandai-je.
— Dorotea.
Au moment où Tête de Papaye s’apprêtait à reprocher à la fille sa diplomatie de cœur d’artichaut, on frappa à la porte. J’allai ouvrir. Willem franchit le seuil et Tête de Papaye me regarda avec ironie :
— C’est une plaisanterie ?
Il était en nage, dans son uniforme de mormon, avec son sac à dos noir. L’éternelle Bible dans la main droite. Dorotea s’approcha pour lire la plaque accrochée à sa chemise : elle était si petite, et Willem si grand, que ses yeux étaient à hauteur du cœur du jeune homme.
— Enchanté, Güilen, dit-elle.
— Vous êtes hollandais, demanda Tête de Papaye.
— Je suis de l’Utah, répondit Willem.
— Un gringo, résuma Tête de Papaye.
— Actuellement, ma famille…
— L’heure n’est pas aux généalogies, Güilen, l’interrompis-je.
Je lui demandai de confirmer qu’il était avec moi le jour de la mort du chien, et que je n’avais donné ni l’ordre ni l’idée de l’exécuter.
— C’était quel jourrr ?
La fille lui dit la date : le jour et le mois.
— Non, désolé. Je veux dirrre quel jour de la semaine on était, dit-il.
Ce n’était pas dit sur la plainte. On consulta le calendrier affiché à la cuisine. Le cafard s’occupait d’un grain de sucre. Le calendrier était de 2012, il fallait donc rajouter un jour. On chercha : lundi. Autrement dit, c’était un mardi.
— Non, dit Willem, je ne viens que le mercredi.
— Tu es sûr ? lui dis-je. Absolument sûr ?
— Et le samedi, compléta-t-il.
Tête de Papaye ressortit de la cuisine et se dirigea vers la porte, d’un air suffisant, comme si finalement tout cela était un procès.
— Attendez ! criai-je. 2012 était bien une année bissextile ?
On retourna voir le calendrier : février avait vingt-neuf jours. Ce qui ne changeait rien au calcul, mais au moins cela semait la confusion. La fille sortit son téléphone portable pour y chercher la date. J’effleurai son avant-bras de ma main tremblante (je suis très bon pour ça). Elle fut prise de compassion et rangea son appareil. Tête de Papaye me tendit un double de la plainte et une convocation, dans deux semaines. Il traîna derrière lui l’affliction de Dorotea, qui me regardait comme si le mauvais traitement animal était puni de lapidation, castration chimique et pendaison, dans l’ordre.
— Mais putain, qu’est-ce qui te prend, Bilem !? lui criai-je dès que la porte fut refermée.
— Mentir va à l’encontre des commandements de Dieu, dit-il.
— Dieu n’existe pas, mon gars, tu ne comprends rien à rien.
J’allai prendre la Théorie esthétique sur l’étagère. Je faillis la lui jeter à la tête, mais qu’est-ce que j’y aurais gagné ? À la place, j’aurais dû emprunter un Temps perdu. Et là, le blondinet n’aurait pas survécu.
— Je ne veux plus te revoir, lui dis-je en rouvrant la porte.
Il ramassa son sac à dos et se dirigea vers la sortie.
— Eh, dis-moi une chose, avant de t’en aller.
— Quoi ?
— J’ai quel nez ?
— Comment ?
— Oui, à quoi il ressemble ?
Il regarda fixement mon nez sans oser ouvrir la bouche.
— Dis-le-moi.
— À une patate ?
— Va-t’en, va-t’en, dehors, allez ouste !
Il s’en alla sans protester : nous savions tous les deux qu’il reviendrait le samedi. Je me versai une bière et, quand je fus calmé, je lus la plainte et découvris le nom du plaignant. Je sortis comme une fusée déglinguée, renversai les chaises du hall et arrivai chez la maraîchère en criant :
— Tu ne sais pas qui veut me mettre au trou ?
Juliette interrompit ce qu’elle faisait, à savoir une conversation avec Dorotea.
— Entre, Teo, dit Juliette, laisse-moi te présenter ma petite-fille, Dorotea.
— On se connaît, elle travaille pour la police canine. Comment as-tu fait pour avoir une petite-fille contre-révolutionnaire ?
— Cela n’a rien de contre-révolutionnaire. Au contraire, se défendit Dorotea. Ce sont les chiens qui vont faire la révolution !
— Sans blague ! Ce sont les chiens qui vont faire la révolution !
— Ah, ne te moque pas ! dit Juliette. Les chiens sont déjà les maîtres des rues. Calme-toi, Teo, Dorotea est une brave fille, trop idéaliste, c’est comme ça, elle n’est pas la petite-fille de sa grand-mère pour rien.
— Je ferais mieux de partir, mamé, dit Dorotea. Je repasserai.
— Mais tu ne viens jamais !
— Maintenant je viendrai, tu vas voir.
Elle embrassa Juliette avec une telle tendresse que je pardonnai à celle-ci de me harceler.
— Dis donc, petite, dit Juliette, ne m’envoie plus tes amis, ils ont tous une ardoise chez moi.
— Collabore avec la cause, mamé.
— Je n’ai pas assez de tomates pour toutes les causes. Et ici, il faut payer, sinon, comment je vais manger ?
Elles avaient fini de s’embrasser et, avant de s’en aller, Dorotea me demanda :
— Ce garçon est votre ami ?
— Le mormon ?
— Ouais.
— Il te plaît ? Tu veux que je vous arrange un rendez-vous ?
Sa longue chevelure s’électrisa.
— Non, juste par curiosité. Les missionnaires m’ont toujours fascinée. Et son intégrité m’a surprise.
— Son intégrité ?
— Il ne voulait pas mentir pour vous donner un alibi.
— Écoute, maintenant que j’y pense, vous feriez une bonne paire, le traître et la contre-révolutionnaire. Je vais vous arranger un rendez-vous.
— J’ai déjà un fiancé.
— Un fiancé !? interrompit Juliette à grands cris. C’était bien la peine de faire la révolution sexuelle !?
— Cette fois je m’en vais, mamé, dit Dorotea.
— Écoute, n’essaie pas d’abuser de ce garçon. Il a dix ans de moins qu’il n’en paraît. D’âge mental, je veux dire.
Elle quitta la boutique. Juliette passa derrière et ramena deux verres de bière.
— Tu vois toujours le mormon demanda-t-elle. On va finir par te convertir !
— Ne t’inquiète pas, je suis vacciné.
— Et alors ?
— C’est moi qui vais le convertir. Ce garçon manque d’expérience.
— Tu as pitié de lui ?
— Même pas s’il était un petit chien.
On sirota la bière, et comme elle n’était pas très fraîche, la mousse dessina une moustache éphémère à Juliette.
— Je ne savais pas que tu avais une petite-fille.