L'été des oranges amères

Fuller Claire · Chapitre 1 sur 1 · partie 9/11

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L'été des oranges amères

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

« S’il te plaît, dit-il. Va te coucher. »

Une fois en haut, je fus incapable de résister et regardai dans la lunette, oubliant aussitôt la promesse que je m’étais faite à Londres. Je n’avais jamais désossé le télescope du plancher. Je soulevai la latte et observai Cara dans le bain, le visage encore tourné vers le mur, puis Peter, penché sur le rebord, ramassant tendrement les brins d’herbe pris dans ses cheveux.

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18

 

Le lendemain matin, Peter me réveilla en frappant à ma porte, quand j’ouvris, il esquiva mon regard, s’excusa en me demandant de surveiller Cara pendant qu’il sortait. Il ne dit pas ce qu’il aurait fallu que je fasse si de nouveau elle tentait quelque chose, il ne mentionna même pas les événements de la veille, mais bien sûr j’acceptai. C’était une responsabilité, certes, mais j’avais toujours envie de l’aider.

J’étais debout devant la fenêtre de ma salle de bains, à me brosser les dents, penchée pour regarder Cara traîner un escabeau à travers la terrasse. Je me dépêchai, pensant que je ferais mieux de descendre pour l’arrêter. Le temps que j’aille cracher et me rincer au lavabo, l’escabeau était sous l’oranger et elle était déjà sur la dernière marche. Je me penchai davantage pour regarder ce qu’elle fabriquait. Le soleil projetait des éclairs de lumière à travers les vitres voilées de l’orangerie, tandis qu’elle oscillait entre les feuilles. Elle vacilla, tout mon corps frémit, mes bras se jetèrent en avant, anticipant sa chute comme si j’avais pu la rattraper depuis ma fenêtre. Je m’apprêtai à l’appeler mais me ravisai, songeant que mon cri pourrait la faire sursauter, et je savais que si je descendais, je n’arriverais pas à temps. Son bras s’agitait au-dessus de ses cheveux ; je ne voulais pas regarder mais j’étais incapable de détacher mes yeux d’elle. Elle dut s’agripper à une feuille et tirer sur une branche, elle s’était sans doute mis en tête de faire une vinaigrette à l’orange, ou bien un sirop à l’orange amère pour accompagner un pudding sucré, même si je savais pour ma part que le fruit ne serait certainement pas comestible. Les oranges tombèrent et elle regagna le sol en un seul morceau.

Je descendis, réfléchissant à ce que j’aurais bien pu dire à Peter si elle était tombée, quel genre d’excuse j’aurais pu trouver pour ne pas avoir été capable de la garder en sécurité. Quand je parus sur la terrasse, Cara était assise sur les marches de l’orangerie, elle mangeait une pomme. Il n’y avait pas la moindre orange autour d’elle.

« On est juste toutes les deux aujourd’hui, annonça-t-elle, la bouche pleine. Peter a dû partir pour Londres.

— Quand rentre-t-il ? » demandai-je.

Elle haussa les épaules. « Il doit voir un homme, c’est à propos d’un chien. » Elle croqua dans sa pomme et se tapota le côté du nez. Je m’assis près d’elle, étendis les jambes. Elle jeta son trognon de pomme qui rebondit sur les marches et atterrit sous la haie.

« J’imagine que tu ne serais pas contre un petit-déjeuner, dit-elle. Il reste des pâtisseries d’hier là-haut. »

Lorsque je remontai dans leurs appartements pour chercher du café et le sachet en papier dont Cara m’avait dit qu’il était posé sur le frigo, trois oranges amères étaient disposées dans un bol en porcelaine au milieu de la table, et je remarquai que le tableau de Reynolds – si c’en était bien un – avait disparu du mur au-dessus de la chaise longue, à la place il y avait une épée dans un fourreau en argent sculpté.

 

« Je pensais aller voir l’obélisque aujourd’hui, fis-je. Je me disais que je pourrais peindre là-bas. » J’avais mangé trois pâtisseries, il y avait comme un film de graisse à l’intérieur de ma bouche. Nous buvions du café et fumions des cigarettes. « Tu veux venir ? » J’avais besoin de distraction, d’une activité à laquelle consacrer le temps qui nous séparait du retour de Peter et du moment où je pourrais lui confier Cara.

Elle jeta son mégot. « D’accord. »

Nous allâmes jusqu’au lac, traversâmes le pont – notre entreprise de débroussaillage s’était essoufflée dès la première journée – et longeâmes la rive opposée. L’obélisque était perché sur la colline au-dessus de la grotte. Autrefois il avait dû être visible de partout dans le parc, même de la maison, mais un bosquet de hêtres, un sapin ici et là, avaient poussé autour de lui et en dépassaient le pinacle à présent. J’avais lu qu’une statue à deux têtes de Janus en avait autrefois surmonté le sommet, mais elle n’était plus là. Nous entrâmes par l’une des trois ouvertures et débouchâmes sur une petite plate-forme avec une assise incurvée le long du mur du fond. Derrière il y avait une inscription :

 

Ci-gît un cheval, propriété d’Alexander Lynton, qui au cours du mois de septembre 1804 fit une chute de près de huit mètres dans une fosse à chaux en pleine chasse au renard, avec son maître sur le dos. En octobre 1805, il se vit octroyer la Coupe des Chasseurs décernée à la monture tombée pour la gloire sous les éperons de son maître, et demeura dans les annales sous le nom de Gare à la Fosse à Chaux.

 

Je me rendis compte que j’avais oublié mon matériel de peinture, mais de toute façon les arbres encombraient l’entrée et il n’y avait aucune vue. Cara lut l’inscription et nous prîmes place sur l’assise en pierre, contemplant les troncs devant nous.

« Peter t’a dit de ne pas me laisser toute seule pendant son absence, c’est ça ? »

Je la regardai puis détournai les yeux.

« Ce n’est rien, je sais qu’il a peur que je fasse une bêtise, comme il dit. Mais je ne ferais jamais rien, pas sans lui. »

L’entendre parler de se tuer ainsi, même de cette manière indirecte, me mit mal à l’aise. Naïvement, je pensais que le fait d’en parler l’inciterait à passer à l’acte. Même quand je ne pensais pas à manger, il suffisait que quelqu’un se mette à parler de dîner pour d’un coup me donner faim. N’en allait-il pas de même pour le suicide ?

« Cela dit, il m’arrive de penser, poursuivit-elle, que ce serait la pénitence ultime. La mort. Quelques “Je vous salue Marie” ne suffisent pas toujours. » Elle laissa échapper un rire amer.

« Mais tu as tellement de choses à…

— Vivre encore ? » dit-elle, terminant ma phrase, qui sonnait comme une platitude avant même de m’être sortie de la bouche. « C’est le passé qui m’inquiète davantage, dit-elle. Les choses qui se sont produites quand nous avons quitté l’Irlande.

— Le passé ? dis-je, espérant une fois encore réussir à changer de sujet et la ramener à l’histoire irlandaise.

— Tu veux la suite de l’histoire ? »

Elle n’attendit pas de réponse. « Finn avait trois mois quand nous avons remballé nos affaires et pris la route de la côte ouest, après avoir rendu les bicyclettes et donné presque tout le reste. Nous avons rempli au maximum nos quatre valises. J’ai également donné le berceau ; j’étais triste de m’en séparer. Jusqu’au moment de charger les valises dans la voiture, je pensais encore que nous allions rouler jusqu’à l’aéroport de Cork et prendre un vol pour l’Italie. Peter ne m’avait rien dit de nos projets de voyage et il ne m’était pas venu à l’esprit de lui demander. Cela semble idiot vu d’ici, mais nous… je veux dire, j’y pensais depuis tellement longtemps qu’il était devenu évident pour moi que c’était là que nous allions. Finn et moi avons dormi dans la voiture – nous étions partis très tôt le matin, il faisait nuit encore, et ce n’est qu’une fois l’horizon totalement dégagé derrière la vitre de Peter que j’ai compris que nous roulions vers le nord. Nous avons eu une dispute atroce, Finn pleurait, je criais à Peter d’arrêter la voiture et de me déposer au bord de la route, mais il refusait. Ce salaud a continué de rouler vers le nord.

« Il a vendu la voiture à un garage un peu au sud de Galway. Je suis entrée dans une épicerie pendant qu’il discutait le prix, j’ai acheté un paquet de couches jetables, un numéro de Woman’s Way et un sac d’oranges, même si je me doutais qu’elles devaient être toutes desséchées à l’intérieur et que nous n’avions pas les moyens de nous offrir ce genre de petit luxe. Une partie de son arrangement avec le propriétaire du garage était qu’il nous conduise jusqu’au port dans son van. Une fois encore j’ai cru que nous partions en Italie, même si désormais je comprenais bien que ce ne serait pas en avion.

« Le temps était très brumeux quand nous avons atteint le port. J’attendais impatiemment que l’horizon se dégage pour distinguer le bateau de croisière, mais lorsque je l’aperçus, dans la brume, il n’avait rien d’un bateau de croisière, c’était un vieux rafiot rouillé. On embarquait des vaches, hissées par une sangle et balancées jusqu’à une ouverture dans la coque. La brume était si épaisse qu’une fois soulevées, elles disparaissaient dans la nappe et nous n’apercevions plus que leurs sabots volant au-dessus de nos têtes.

« On nous a attribué une minuscule cabine avec des couchettes superposées, je me suis assise là, pliée en deux sur la couchette du bas, j’ai essayé de nourrir Finn, et c’est le moment que Peter a choisi pour me dire que le bateau n’allait pas en Italie. Nous allions en Écosse car c’était là-bas qu’on lui avait offert du travail. Il s’est dit désolé de m’avoir bernée mais il savait que, s’il m’avait dit ce qu’il en était, je ne serais pas venue avec lui. Et il avait tellement raison. Tout ce temps, il n’avait eu que le travail, l’argent et Mallory à l’esprit, je le savais bien. Au point où j’en étais, tout m’était égal, j’étais épuisée, je voulais juste quitter l’Irlande. »

Assise là, à écouter Cara, je songeais à ma tante, qui s’était trouvée dans une position similaire – vivant avec un homme marié qui continuait d’entretenir sa femme. Ma tante avait-elle en horreur l’argent que mon père versait à ma mère, le loyer de l’appartement de Dollis Hill ? Je ne l’avais jamais envisagé sous cet angle auparavant. Cara continuait de parler tandis que mon esprit vagabondait, jusqu’à ce que je l’entende dire :

« Nous étions partis depuis environ cinq heures quand le bateau a coulé. »

J’en eus le souffle coupé.

« Je me reposais avec Finn, poursuivit-elle sans un regard pour moi. Je lisais mon Woman’s Way. Une des lettres de Mlle Landers avait enfin été publiée. Je me souviens d’avoir pensé qu’il faudrait absolument que je la félicite la prochaine fois que je lui rendrais visite, puis de m’être rappelée soudain que je n’habitais plus dans cette ville et que je n’avais aucune idée de ce qu’elle était en train de faire – peut-être avait-elle embauché une autre fille pour lui lire le magazine, et étaient-elles en train de célébrer l’événement ensemble.

« La première chose que j’ai remarquée, c’était le bruit des vaches : les sons qu’elles émettaient avaient changé, s’étaient faits plus aigus, chargés de panique. Peut-être avaient-elles fait quelque chose qui avait causé le naufrage du bateau ou cela venait-il du moteur – nous n’avons jamais su. Peter n’était pas dans la cabine – il était monté parler au capitaine, observer les commandes, quelque chose dans ce goût-là. J’étais contente qu’il me laisse toute seule avec Finn – je n’avais aucune envie ni de le voir ni de lui parler. Le bateau s’est mis à gîter et tout a glissé autour de nous, le hublot de la cabine est passé sous le niveau de l’eau. Finn continuait de dormir, les bras en l’air, sur la couchette. C’était un bon dormeur. Puis le bateau a gîté de l’autre côté, mais j’ai réussi à le rattraper avant qu’il glisse du lit, je l’ai pris fermement dans un bras et j’ai ouvert la porte de la cabine de l’autre main. J’ai appelé Peter mais il y avait tellement de bruit. J’avais commencé à avancer dans le couloir quand le bateau a basculé, toutes les lumières se sont éteintes et les voyants d’urgence se sont allumés.

« Les gens hurlaient et les vaches mugissaient atrocement. Finn pleurait sans doute, je ne m’en souviens pas. J’étais relativement calme – je savais qu’il fallait que je sorte de là et trouve Peter. J’avançais pas à pas le long du mur du couloir, tête et épaules courbées, c’était si étroit, mais la porte de la cabine voisine était ouverte, ballant dans le vide, de sorte que la cabine n’était plus qu’un trou béant, une sorte de puits où clapotait une eau noire et au fond un mélange de tous les objets qui n’étaient pas accrochés et s’étaient entassés dans le trou. Si je tombais là-dedans, nous n’en sortirions jamais. Il y avait un rebord sous l’embrasure de la porte – un pourtour à peu près aussi large que mes talons –, il fallait que je me glisse dessus, tout en me cramponnant à Finn, qui gigotait et se tortillait.

« J’ignore comment mais je suis arrivée jusqu’à l’escalier. Sur le pont suivant, il y avait encore plus de cris, de chaos, deux marins avaient libéré un des canots de sauvetage d’un côté, mais l’autre était coincé. Un homme m’a braillé quelque chose dans une langue que je ne comprenais pas, j’avançais à tâtons, m’accrochant aux portes, aux poignées, appelant Peter. Il faisait presque nuit noire, tout était trempé, les vagues déferlaient sur la coque, le moteur hurlait. J’avais l’impression d’être au beau milieu d’une tempête, les gens criaient des ordres que je n’avais pas le temps de suivre puis ils étaient emportés, quelqu’un m’a frôlée dans sa chute, j’entendais des vitres se briser. Le bruit des vaches était épouvantable. Des années durant, la scène est revenue hanter mes rêves, me tirer du sommeil, je me levais et me précipitais à la fenêtre pour vérifier qu’elle n’était pas immergée, que je n’étais plus dans le bateau. On aurait dit des cris d’enfants, d’enfants humains.

« J’ai trouvé Peter à la poupe, agrippé à une rampe, cramponné. Quand il m’a vu, il était désespéré. Il a lâché la rampe et m’a attrapée. On a du mal à le croire maintenant, alors qu’il est si à l’aise dans l’eau, mais il était terrifié. Je m’efforçais de garder ma prise sur lui d’un côté et sur Finn de l’autre, et puis nous avons été projetés dans la mer – le bateau a pris l’eau, ou bien c’est une vague qui nous a submergés et je me suis retrouvée à l’envers. Je ne savais pas où était passé Peter mais j’avais le bébé. Ses cheveux flottaient et je le voyais très clairement, chacun de ses ongles couleur perle, chaque poil de son petit duvet sur ses joues rondes, les éclats gris de ses yeux bleus.

« Tout avait coulé avec nous : tous les morceaux du bateau qui n’étaient pas fixes. Et durant un moment interminable, je ne voyais Peter nulle part. Nous nous étions lâchés en tombant. Finn et moi étions sous l’eau, j’apercevais des ombres au-dessus de moi – des tonneaux, des morceaux de bateau, des vaches même. Jusqu’à ce que Peter me saisisse la cheville pour ne plus la lâcher – il se retenait à nous, nous entraînait vers le fond. Alors j’ai lâché Finn. J’ai ouvert les bras et je l’ai libéré. J’ai essayé de l’envoyer vers la surface. Je me disais que quelqu’un, un marin, le trouverait et le sauverait. Mais à la fin, quand Peter et moi avons émergé, Finn avait disparu. Je ne l’ai jamais revu.

— Tu veux dire qu’il s’est noyé ? » dis-je, choquée. Je guettais la partie où ils étaient tous sauvés, et l’épilogue malheureux où Finn était confié à l’adoption.

« Oui, répondit-elle. Il est mort. Après cela, quand nous sommes arrivés en Écosse, et que nous n’étions plus que deux, nous avons conclu un pacte, Peter et moi. Nous nous sommes juré que quoi qu’il arrive nous resterions ensemble, toujours ; qu’aucun de nous ne serait jamais abandonné par l’autre. »

Je ne lui demandai pas plus d’explications. Je ne voulais pas savoir. Nous restâmes silencieuses, à regarder les arbres. Elle s’allongea de côté sur le banc en pierre, les jambes repliées sous elle et posa la tête sur mes genoux. Un rouge-gorge chantait, quelque part dans les arbres, le chant le plus doux qui soit, et je posai la main sur sa tête.

Lorsqu’elle reprit la parole, ce fut pour m’interroger : « Est-ce que tu crois à l’Enfer et au Paradis ? » Comme je ne répondais pas, elle tourna la tête pour la lever vers moi : « Je sais que tu crois en Dieu, Fran, je t’ai vue à l’église, la fois où j’ai recraché tout mon vin. » Elle sourit d’un sourire forcé.

« Avant, oui, je crois.

— Et plus maintenant ?

— Je ne suis pas sûre.

— Peter ne croit à rien de tout cela. Il refuse même toute conversation à ce sujet, il dit que je lui ai suffisamment rabâché ce charabia catholique. Le père Creagh m’avait dit que j’irais en Enfer pour avoir cru que mon fils était le Second Christ, et que le bébé irait lui aussi. Mais dans la lettre de Mlle Landers, celle que le magazine avait publiée et pour laquelle elle avait gagné une guinée, elle disait que l’Enfer était une invention cruelle destinée à nous effrayer, à nous contrôler, et que rien de tel n’existait.

— Peut-être qu’elle avait raison.

— Mais où est la preuve ? cria Cara en se redressant.

— Où est la preuve de quoi que ce soit ? repris-je. Il s’agit de croyance.

— Mais il faut que je sache. » Elle prit mon bras. « Il faut que je sache maintenant.

— Tu sauras un jour, nous saurons tous.

— Non, Fran, je ne peux plus attendre. Il faut que je sache. »

Elle me fixa du regard jusqu’à ce que j’aie la chair de poule, et je songeai que Peter avait raison, il fallait vraiment la surveiller, elle ne devait pas rester seule.

 

Nous partîmes à travers bois, foulant un sol dense et spongieux recouvert de feuilles et d’épines pourrissant là sans personne pour les piétiner depuis des lustres. Le sentier avait complètement disparu et la colline était raide. J’ouvrais la marche, enfonçais les talons dans la terre en tenant les pans de mon peignoir pour être sûre de ne pas me prendre les pieds dedans. Je pensais à Peter terrifié sous l’eau, cramponné à Cara, perdant son enfant, ou du moins celui qu’il considérait comme tel.

« Je sais que tu ne me crois pas vraiment, dit Cara, juste derrière moi. Au sujet de Finn, qui n’avait pas de père. »

Je m’immobilisai, et tandis qu’elle me fonçait dedans, je pivotai pour l’affronter, nous faisant perdre l’équilibre à toutes les deux. Nous nous rattrapâmes l’une à l’autre et restâmes enlacées comme de vieilles amies. Ses mains serrées autour de mes coudes me redressèrent, et sous ma boîte crânienne, à l’intérieur de mes oreilles, la chambre d’écho résonna du danger : si elle me lâchait, mon corps dégringolerait au bas de la colline, rebondissant entre les arbres jusqu’au lac. « Je te crois, Cara, dis-je. Je te crois. » Son intensité m’effraya.

« Peter et moi ne faisons pas l’amour, murmura-t-elle à mon oreille.

— Oh… peut-être…

— Non, dit-elle, en me coupant. Nous n’avons jamais fait l’amour. » Elle me stabilisa dans la pente avant de me relâcher. Nous reculâmes d’un pas chacune. Je n’avais pas envie d’en entendre davantage. « Il ne peut pas… tu sais… il n’a pas d’érection. Nous avons essayé, ou plutôt j’ai essayé, à de nombreuses reprises, mais il prétend toujours qu’il est trop fatigué ou trop occupé. Je sais que ce ne sont que des excuses pour s’épargner l’embarras, la déception. » Elle s’assit lourdement. « J’ai toujours pensé qu’il n’avait jamais réussi à le faire avec Mallory non plus, avec personne d’ailleurs. »

L’idée d’associer Peter à ce genre de choses était choquante.

« Pourtant je ne le quitterai pas, ajouta Cara. Pas après tout ce qui s’est passé. Il prend soin de moi. Qui d’autre veillerait sur moi, me pardonnerait, comme Peter le fait ? De toute façon, où est-ce que je pourrais bien aller ?

— Tu pourrais rentrer en Irlande. » Les mots m’avaient échappé avec plus de méchanceté qu’escompté, mais elle ne sembla pas le remarquer. Elle était perdue dans ses pensées.

« En Irlande ? Plutôt mourir que retourner en Irlande.

— Allez, dis-je. Rentrons à la maison. »

Mais elle resta assise. « Cependant j’ai bien réfléchi, poursuivit-elle, peut-être que Peter réussissait à le faire avec Mallory et qu’il y a quelque chose qui cloche avec moi, quelque chose qui ne lui plaît pas. Au début, j’ai cru que c’était parce qu’elle était instruite, qu’elle était allée à l’université, contrairement à moi, mais Peter méprise l’université.

— Non, c’est faux, dis-je. Il aurait voulu y aller s’il avait pu.

— Comment le sais-tu ?

— Parce qu’il me l’a dit. »

Elle émit un pfff… mais elle était déconcertée, je le voyais bien. « Et puis je me suis souvenue de ce dont Mallory avait l’air sur cette photo que j’avais trouvée, continua Cara. Elle était aussi grosse que toi, et je me suis demandé si j’arriverais à faire ta taille. Quelle quantité de nourriture faudrait-il que j’ingurgite chaque jour ? »

Je faillis tomber pour la seconde fois, sidérée par ses paroles. Son visage était neutre et je n’arrivais pas à savoir si elle essayait de me blesser ou si elle était simplement ingénue, innocente. Je me remémorai le soir où elle m’avait déshabillée, combien elle m’avait semblé sincère lorsqu’elle m’avait dit que j’étais belle alors que pendant tout ce temps elle me détaillait, m’évaluait. Croyait-elle que j’en serais flattée ? Cara poursuivit.

« Voluptueuse, c’est le mot que Peter utilisait. Peut-être serait-il capable de me faire l’amour si j’étais voluptueuse. Pourtant, ce n’était pas différent quand j’étais enceinte. » Elle marqua une pause, réfléchit, pendant que la surprise le cédait à la colère de mon côté. « C’est une chose que nous avons en commun, toi et moi – nous sommes toutes les deux vierges. » Elle rit, et je reculai d’un pas, un de mes pieds glissa. Je n’avais jamais giflé personne auparavant, en serais-je capable à présent ? « Tu crois que c’est une chose à laquelle je pourrais finir par m’habituer, ne jamais faire l’amour ? Tu as presque quarante ans, non ? Est-ce que c’est une chose avec laquelle j’arriverais à vivre, que Peter ne me désire pas de cette manière ? »

Je fixais mon regard sur elle.

« Parce que, bon, tu ne l’as jamais fait, hein ? Tu n’as jamais couché avec personne ?

— Quoi ? dis-je, le cerveau décalé par rapport à mes mots.

— Ne fais pas l’enfant, Fran. Je veux juste savoir. »

C’est alors que je la poussai, juste un petit coup sur l’épaule, mais qui la prit par surprise, et la fit basculer en arrière. S’il y en avait eu dans le bois, j’aurais peut-être ramassé une pierre pour la frapper avec, tant la fureur qui montait en moi était féroce, au lieu de quoi je me retournai et descendis la colline à toute vitesse, trébuchant et glissant jusqu’à ce que le sol se stabilise et que j’atteigne le lac. Je ne l’entendis pas m’appeler, ce qu’elle faisait ne m’intéressait plus. Je franchis le barrage et suivis le chemin, après le Mausolée, piétinant le sol du petit bois où nous avions trouvé le renard, empruntant un autre chemin.

Je marchais de tout mon soûl, toute ma rage, songeais combien il était étrange que tous les trois nous retrouvions sous le même toit à Lyntons, sans doute tous vierges. Parce que Cara avait raison à mon sujet. Peut-être ma virginité flottait-elle au vent tel un étendard planté sur ma tête, hors de mon champ de vision mais visible de tous les autres. Ce n’était pas un sujet sur lequel on m’avait ennuyée par le passé. J’avais été une adolescente studieuse, soucieuse d’intégrer Oxford. Je m’étais fait deux ou trois amies bonnes élèves à l’université et j’avais passé quelques heures agréables avec Hamish, un jeune garçon qui n’avait qu’un seul bras, nous étudiions ensemble, nous promenions le long du fleuve, et je prenais grand soin de toujours marcher à sa droite au cas où il aurait voulu me prendre la main. Mais je n’avais jamais poussé mes réflexions plus loin que cela. Je n’étais restée en contact ni avec lui ni avec mes amies, après avoir quitté Oxford.

Ce que Cara avait dit à propos des problèmes physiques de Peter ne m’inquiétait pas. Jusque-là, de la même façon qu’avec Hamish, j’avais toujours envisagé notre lien – à Peter et moi – sur la base d’un respect intellectuel mutuel. Et cependant, en évoquant le fait que Peter et elle n’avaient jamais consommé leur relation, Cara avait semé en moi le germe d’un désir physique et émotionnel. L’idée qu’il pourrait peut-être advenir quelque chose de nous deux au-delà de cet été. Et le fait que les choses aillent mal entre Peter et Cara me donnait encore plus de raisons de croire qu’il en irait tout autrement pour nous deux.

De l’autre côté du portail où Cara, Peter et moi nous étions arrêtés au sommet de la prairie, je rejoignis une piste enfouie, à près de deux mètres sous le niveau du sol. Les arbres se rencontraient dans le ciel et formaient une sorte de tunnel sombre qui remontait vers les bois suspendus à la verticale des rameaux étroits. Des morceaux de roche se détachaient des bords terreux où les inondations de printemps devaient déferler des champs, le long du sentier, jusqu’à mon point de départ.

Aussi large qu’une charrette, c’était un chemin tracé par et pour les humains, la terre lissée par leurs pieds et, plus tard, par leurs roues. Je marchais péniblement sur la piste tournant et se raidissant. Au sommet, le chemin s’incurvait autour d’un escarpement qui dessinait une travée, comme l’ongle du potier en creuse dans l’argile qui tourne sur la roue. Je m’arrêtai pour laisser mon cœur revenir à lui et scruter le vide entre les arbres. Sous mes pieds, la terre dévalait sur un rivage verdoyant jusqu’à la lisière de Lyntons, dont les toits gris-blanc rayonnaient. La lumière se réfractait également dans la verrière de l’orangerie minuscule vue d’en haut. Je ne pouvais pas le voir de là mais je savais que juste sous la verrière, fondu dans le jardin, se nichait le Musée.

Au bout d’une ou deux minutes, je fis demi-tour pour reprendre le chemin à travers les arbres. Il semblait fréquemment emprunté, la végétation s’arrêtait sur ses rebords, les cailloux repoussés sur les côtés.

Au bout de presque cinq cents mètres, le chemin s’interrompait, tombant dans une impasse abrupte de fougères et de ronces, sans qu’un véhicule pût y manœuvrer, et sans traces de pneus qui témoigneraient qu’aucun ait jamais essayé. Tandis que j’étais plantée là au milieu des bois, mes propres mouvements réduits au silence et ma respiration en suspens, je me rendis compte que je n’entendais plus un bruit. Ni vent dans la canopée, ni petites bêtes dans la végétation, pas le moindre chant d’oiseau. Je me retournai : le chemin serpentait autour d’un angle que je ne me souvenais pas d’avoir longé, je m’efforçais de me rassurer en me disant qu’un chemin a toujours l’air différent quand on le reprend à l’envers.

Je dus passer trois ou quatre minutes là, figée au sol par la peur, comme si les arbres avaient déployé leurs racines plongées dans la terre autour de moi. J’écoutai, comme si je devais entendre ces racines fourmiller sous terre jusqu’à moi. Nerveuse, je fis glisser le pendentif sur sa chaîne autour de mon cou. Puis je sentis un pincement sur le côté, une morsure intense dans la chair de ma taille, suivie de deux autres au même endroit, comme si on me pinçait la chair et la tournait entre les doigts. Une douleur familière, et la panique me fit partir en courant à travers les arbres, le peignoir s’accrochant aux branches tombées au sol, tandis que les branches basses me griffaient le visage. Mon pied s’entortilla dans un entrelacs de ronces et je plongeai en avant, les mains tendues, épargnant à ma tête de heurter le sol de plein fouet, mais je me relevai immédiatement et courus droit devant sans me retourner, tombant, glissant, tandis que la pente s’accentuait, à travers les fougères et les buissons qui m’éraflaient et s’agrippaient à mes cheveux. Ce fut un orme blanc qui me sauva ; j’atterris sur son tronc moussu suspendu au bord du gouffre, projetant du bout des pieds de petits éclats de craie dans le vide. Ils rebondirent et dévalèrent dans le grand vert obscur.

 

Je marquai une pause à la porte du parc. Si les vaches avaient été en train de brouter, j’aurais emprunté le détour plutôt que d’avancer au milieu du champ, mais l’étendue était vide, alors j’escaladai la clôture. En atteignant le grand cèdre au milieu, je levai la tête vers l’enchevêtrement de branches, sombre sur le bleu du ciel. Le contraste éblouissant me fit fermer les yeux. Je repensai à ce que Cara m’avait raconté. Peut-être que tout était inventé, peut-être avait-elle réellement besoin d’un médecin ainsi que Victor et Peter l’avaient suggéré. Et puis je me demandais si Victor croyait ou non la naissance virginale possible, ce que Cara lui avait dit de la conception de Finn, du bateau, et de la noyade de l’enfant. Mon explosion de colère s’était dissipée, et la terreur que j’avais ressentie sous les rameaux s’était envolée, essorée. Quand je rouvris les yeux, le bétail avançait d’un pas pesant vers moi.

J’eus un mouvement de recul et mis les pieds dans une bouse de vache, ma semelle craquela la surface séchée et la pâte molle engloutit ma chaussure, après quoi je me retrouvai encerclée. Elles me scrutaient en silence de leurs yeux fixes, un plan machiavélique semblait s’élaborer sous leurs énormes têtes osseuses. J’agitai les bras. « Yah ! » criai-je et les deux premières en face de moi reculèrent avant de se rapprocher davantage. L’une d’entre elles me bouscula derrière la cuisse, je poussai un cri et titubai vers la rangée de vaches face à moi. Peut-être même gémis-je. Je portai la main à mon cou mais la chaîne et le pendentif avaient disparu, probablement arrachés par une branche durant ma cavalcade sous les rameaux. La première vache qui me faisait face souffla par les naseaux, et lorsque j’osai enfin détourner le regard, je vis Cara qui nous observait depuis la terrasse. Je tendis les mains devant moi, certaine que les vaches n’attendaient qu’une chose : que je tombe sous leurs sabots, et je criai de nouveau, des mots inintelligibles que les animaux ignorèrent. Depuis la terrasse, de l’autre côté du champ et du parterre, j’entendis Cara lancer : « Continuez les filles. Continuez maintenant. » Et les vaches se dispersèrent et me libérèrent.

Continue, ma fille. Continue, me dis-je intérieurement, en m’encourageant. Je suis prête.

J’entends qu’on ouvre le verrou de ma porte. Deux soignants auxiliaires, enfin peu importe leur titre, entrent dans ma chambre, un homme et une femme.

« Comment vous sentez-vous, madame Jellico ? » demande la femme. Elle est blanche, squelettique. Je les ai déjà vus des tas de fois. L’homme parle rarement ; il ne vient que quand il y a une tâche précise à effectuer.

« Nous allons devoir changer vos draps, annonce-t-elle. Vous connaissez la routine, n’est-ce pas, ma jolie ? Alors pas d’histoire, aujourd’hui. »

Il y a des procédures pour déplacer les gens ici, même quand ils sont à l’article de la mort et trop mal en point pour se nourrir par eux-mêmes ou tenir assis. Un protocole. Je comprends, peu m’importe, je m’épanouis dans la routine. Je connais l’exercice. Les auxiliaires doivent toujours être à deux.

Ils se tiennent de part et d’autre du lit, me font basculer sur la droite. L’homme saucissonne le drap sale sous mon dos aussi loin que possible tandis qu’il installe la moitié de la nouvelle housse propre sur la protection en plastique du matelas. Je fais face à la femme mais elle ne me regarde pas, elle se contente de poser son regard à mi-distance, comme si elle pouvait voir à travers les murs.

« Un, deux, trois », dit-elle, et ils me font rouler de l’autre côté.

« Des histoires ? dis-je. Est-ce que j’ai jamais fait la moindre histoire ? »

L’homme rit. La femme tire le drap sale d’un coup sec et rabat le propre sur les coins. Dans cet endroit, tous les draps ont des coins élastiques. Oh, si seulement j’avais eu des draps aux coins élastiques quand je devais changer les draps souillés de Mère. C’est froissé, Frances. Je vois bien que tu ne t’es pas donné la peine de les repasser. C’est froissé, je le sens. Frances ? Est-ce que tu essaierais de me donner des escarres ? Grâce soit rendue à Bertha Berman qui a breveté les draps-housses à la fin des années 1950, même si je n’en avais jamais vu un seul avant d’arriver ici.

« Bien, voilà, dit la femme. C’est tout bon. » Elle tire sur ma chemise de nuit sous les genoux, à l’endroit où se sont formés des plis, et rabat la fine couette et un drap propre sur moi. Un jour, bientôt, ils remonteront les draps jusqu’à mes cheveux. L’homme me maintient inclinée pendant qu’ils enfilent une nouvelle taie sur l’oreiller.

Ils font semblant que le changement de mes draps soit une opération très difficile pour laquelle il faut être deux, mais c’est une série de manœuvres plutôt facile, dont ils ont une assez longue pratique. Je sais qu’ils ne travaillent en binômes que pour respecter les procédures de la prison, qui spécifient qu’ils ne doivent jamais être seuls quand ils manipulent des détenus.

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19

 

 

J’ai souvent songé à l’ironie terrible qui a voulu que je passe ces vingt dernières années espionnée par le judas de ma porte de prison. J’ai fini par reconnaître le pas de chaque surveillant, leurs mouvements devant ma porte, le disque métallique qui glisse et l’œil qui se profile. L’œil qui voit tout. Qu’a-t-il vu ? Rien d’aussi intéressant que les choses que j’ai vues dans le judas de Lyntons. Bien entendu, la différence c’est l’intimité. Les autres femmes se plaignent, se rebellent contre le fait d’être observées à tout moment sans en être averties. Pour ma part, je crois qu’il vaut mieux savoir qu’on vous observe plutôt que vivre sa vie sous un œil invisible.

Je vérifie la gorge de la personne assise à côté de mon lit. Le faux-col est à sa place. Victor a posé sur ses genoux un livre dans lequel est glissée une feuille pliée. Il s’en sert comme d’un marque-page. Je croyais que c’était une bible, je suis sûre que c’en était une il y a quelques jours, mais je constate maintenant que c’est un livret de poésie.

« Aimeriez-vous que je vous lise un poème, mademoiselle Jellico ?

— Non. » Je n’ai pas besoin de poésie. « Lisez-moi plutôt ce papier, là.

— Ça, ce n’est rien, dit-il. C’est une vieille facture dont je me sers comme marque-page, un reçu. »

Les papiers, ce n’est jamais rien. « Faites-moi ce plaisir », dis-je, et il s’exécute.

« Eastbourne, le 25 juin, lit-il. À l’attention de Mme Squilbin. De la part de MM. J. Weston & Fils, Artistes et Photographes, 81 Terminus Road. » Il s’interrompt, me lance un regard interrogateur, mais je l’encourage à continuer. « Huit planches sépia, six et demi par trois et demi. Cadeau de mariage. Deux livres, quinze shillings. Une livre d’acompte. Restant dû, une livre et quinze shillings. »

Si nous en avions envie, nous pourrions voir toutes sortes de choses dans cette note. Que Mme Squilbin – quel nom ! – n’a jamais réglé la livre et les quinze shillings restant dus, qu’elle n’est jamais allée chercher ses photos de mariage car, le temps que la facture arrive, son nouveau mari l’avait déjà quittée. Ou bien Mme Squilbin était-elle la mère de la mariée, qui se serait brouillée avec son nouveau gendre à la réception et aurait refusé de payer la différence. Les notes peuvent être interprétées de bien des manières.

Je me souviens de l’homme à la perruque – je le vois encore, comment s’appelait-il déjà ? – l’homme qui a lu ma note au tribunal. Une voix caverneuse, se gargarisant de son importance, une voix de mauvais acteur.

 

Chère Frances,

Peter te présente ses excuses, il espère que tu ne lui tiendras pas rigueur de la soirée d’hier. Je t’en prie, pour l’amour du ciel, ne te précipite pas dans le moindre ouvrage. J’imagine comme tu dois te sentir mal – contente-toi de rester au lit un peu plus longtemps.

Bien à toi,

Cara

 

Elle avait été découverte dans ma valise.

« Êtes-vous la Frances à qui s’adresse cette lettre ? » avait demandé l’homme à la perruque.

Mais il y avait des tas d’hommes perruqués, certains de mon côté, d’autres non. Mon homme à perruque m’avait avertie de ne pas aller à la barre, que l’accusation me taillerait en pièces, mais j’avais insisté. J’avais d’autres choses en tête.

« C’est moi, dis-je.

— Pouvez-vous nous dire par qui la lettre a été écrite ?

— Je peux. »

Le premier homme perruqué soupira. « Je vous prie de nous dire par qui la lettre a été écrite, s’il vous plaît.

— Cara Calace.

— Cara Calace, répéta-t-il pour les douze personnes, dont une partie paraissait intéressée tandis que l’autre somnolait vaguement. Cara Calace, votre amie ?

— Oui, répondis-je.

— Et qui est le Peter également mentionné ?

— Peter Robertson.

— Peter Robertson, répéta-t-il avec une emphase théâtrale.

— Oui, dis-je.

— Le Peter Robertson dont vous étiez tombée amoureuse ?

— Oui. » Le mot sort de ma bouche dans un sanglot, un authentique sanglot.

« Peter a apparemment des raisons de s’excuser par rapport à un événement survenu la veille, dit l’homme perruqué. Quelque chose qu’il a fait, ou peut-être qu’il n’a pas fait, et qui vous a fait de la peine. Cara s’inquiète que vous fassiez quelque chose de précipité et vous encourage à rester au lit. Aviez-vous déclaré votre amour à Peter Robertson ce soir-là, mademoiselle Jellico ? Aviez-vous été rejetée ? Rejetée par Peter Robertson et si blessée que vous auriez été capable de tout ? » C’étaient des questions rhétoriques ; il n’attendait pas de réponse.

 

Peter rentra de Londres alors que Cara et moi venions de terminer de dîner assez tôt. Peut-être était-ce Peter qui nous incitait à l’excès d’ordinaire, car à nous deux nous avions bu moins d’une demi-bouteille. Elle et moi avions conclu une sorte de trêve, étant entendu que certaines choses demeureraient tues. La porte d’entrée claqua et Peter déboula en courant de l’escalier, des sacs serrés dans les mains et une petite boîte carrée calée sous le bras.

« Ça s’est bien passé ? demanda Cara en se redressant d’un bond. Ça s’est bien passé, n’est-ce pas ? »

Je me levai à mon tour, tandis qu’il lâchait tous ses paquets pour la prendre dans ses bras, la faire basculer en arrière et l’embrasser. Il fallut du temps pour que j’y songe après coup, mais souvent quand je les voyais ensemble, j’avais l’impression que tout ce qu’ils faisaient était une scène répétée d’avance, non pas parce qu’ils m’avaient comme public mais pour eux-mêmes, pour qu’ils puissent croire à une version plus parfaite d’eux-mêmes.

« Mieux que ce que j’aurais pu imaginer. Mais je suis tellement fatigué. » Il s’affala dans la chaise longue.

« Je te sers un verre ? proposa Cara. Est-ce que tu as pu manger quelque chose dans le train ?

— J’ai juste besoin d’un bain et d’aller me coucher. J’avais oublié comme Londres est crasseuse.

— Je ferais mieux de monter, dis-je.

— Les cadeaux d’abord. » Peter se redressa.

Il avait acheté des boucles d’oreilles à Cara : de minuscules saphirs en gouttes d’eau, ainsi que le collier assorti – nous n’avions toujours pas trouvé de bijoux dans le Musée, à part la bague de deuil –, elle courut dans la salle de bains pour les essayer. Il y avait aussi un sac contenant des pâtes, du fromage dans son emballage papier et un salami entier. Pour la communauté, il avait acheté un tourne-disque et des 33 tours afin que nous puissions écouter de la musique le soir : Bookends, de Simon and Garfunkel, Astral Weeks, de Van Morrison, Five Leaves Left, de Nick Drake. Nous avions mis au jour un vieux gramophone, mais Cara trouvait les titres disponibles ennuyeux. Elle voulait de la musique moderne. Quant à moi, même si je ne m’étais attendue à rien du tout, il me tendit un petit cadeau emballé dans du papier de soie.

« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.

— Ouvre, tu vas voir », dit Peter.

Cara s’approcha. C’était un petit étui à cigarettes doré, à l’intérieur duquel il avait fait graver :

 

Franny,

Pour que tu restes bien droite

À toi,

P

 

« Qu’est-ce que ça veut dire ? » demanda Cara, par-dessus mon épaule.

Je ris, pour une fois j’avais compris la blague.

« C’est une plaisanterie idiote, dit-il.

— Je ne comprends pas », dit Cara en se renfrognant.

Il la prit par l’épaule. « Tu sais bien, comme les cigarettes de Franny sont toujours tordues ou cassées.

— C’est fabuleux, dis-je. Mais comment as-tu réussi à le faire graver aussi vite ?

— C’est une petite boutique de Maida Vale qui a bien voulu me faire une faveur. »

Une fois tous les paquets déballés, je leur souhaitai bonne nuit, et je n’avais pas fini de fermer la porte derrière moi que déjà j’entendais leurs voix s’élever. Cette fois-ci la dispute ne dura pas longtemps. Une porte claqua, puis une autre. L’eau afflua dans les tuyaux tandis que la baignoire se remplissait sous mes pieds pendant que je me brossais les dents. Après avoir craché et m’être rincé la bouche, sans même prendre un moment de réflexion, je me baissai et levai la latte du plancher.

Sous mes yeux, Peter posait les mains sur les rebords du lavabo, en fixant une ou deux minutes durant son reflet dans le miroir qu’il avait récupéré au Musée. Je relevai l’œil de la lunette tandis qu’il déboutonnait sa chemise, puis retournai à mon poste d’observation et le vis se diriger vers la porte, poser la main sur la poignée comme s’il essayait de se calmer et tourner précautionneusement la clé dans la serrure. Il se retourna vers le miroir et se regarda de profil, mains sur le ventre rentré, puis les leva en V de la victoire, souriant. Il ôta le reste de ses vêtements et j’aurais dû détourner le regard mais je continuai de regarder tandis qu’il s’enfonçait dans l’eau.

Je distinguais les poils sur son torse, son pénis qui flottait et ses genoux qui dépassaient en surface. Il jeta un œil à la porte par-dessus son épaule, comme pour vérifier qu’elle était verrouillée, ferma les yeux et descendis la main vers le bas. Là encore, j’aurais dû détourner le regard, mais je n’en fis rien, j’en étais incapable. Je songeai à tout ce que Cara m’avait raconté dans les bois, près de l’obélisque, que Peter n’arrivait pas à avoir d’érection avec elle. Sa main bougeait tandis que j’étudiais son visage lisse, sa bouche entrouverte, ses lèvres charnues. Il prit tout son temps et cependant je restai à l’observer, le vis accélérer, plisser le front, repousser le fond de la baignoire avec ses pieds. À ce moment-là, alors qu’il était sur le point de jouir, que je voyais bien qu’il était sur le point de jouir, à cet instant précis, tandis que j’observais son visage, ses yeux s’ouvrirent d’un coup, écarquillés et fixés droit sur le point central du plafond, droit sur moi, qui le fixais d’en haut. J’étais convaincue que c’était sa manière à lui de me dire qu’en fait il savait que j’étais là et qu’il me signifiait, de la seule manière possible, qu’avec moi ce serait différent. Alors je compris qu’il m’aimait et qu’il savait que je l’aimais moi aussi.

 

Cette nuit-là, allongée dans mon lit, j’imaginai Peter, Cara et Finn sous l’eau. Je les vis flottant doucement dans le courant. Les oranges que Cara avait achetées à l’épicerie jonglaient tranquillement autour d’eux, les pages du magazine voletaient paresseusement, le couvercle d’une boîte de farine se soulevait, dévoilant une photo en noir et blanc de la rondelette épouse de Peter basculant vers le fond tandis que son visage disparaissait dans la pénombre. Et au milieu de tout cela, une vache : énorme, blanche, ruant, donnant des coups de sabot avec ses pattes arrière dans le vide au ralenti. Sa gueule ouverte en un long meuglement, la queue haute comme si elle venait d’être lâchée dans les pâturages après un long hiver enfermée. Je les fis danser, Peter, Cara et Finn, les nouai dans une chaîne verticale, Finn en haut, proche de la surface, Peter en bas. Finn agita son bras potelé, tandis que ma main enserrait sa cheville. Mes jambes pédalaient, Peter rétrécissait sous moi, pendant que les vaches et les oranges étaient avalées par l’obscurité. Je lâchai l’enfant, et au-dessus de moi, à travers les strates successives de bleu, je le vis remonter vers la lumière.

 

Le week-end passa sans que nous remarquions que c’était le week-end. À manger, boire et fumer. Le reste du temps, nous étions occupés à manipuler les objets que nous dénichions dans le Musée, comme si vingt ans auparavant nous les avions remisés dans le grenier et ne nous souvenions de leur présence que maintenant. Je découvris un jeu de papier à lettres en vélin et enveloppes frappés du timbre des Lynton – les trois oranges sur le bouclier – et l’emportai dans ma chambre. De même qu’un service à thé et une commode.

Dans une boîte, sous l’étiquette Images d’Épinal, Cara trouva cinquante planches de carton : des maquettes, intactes, qu’aucun enfant n’avait jamais approchées. Elle traîna la boîte à l’extérieur, jusque sous le portique de l’orangerie. Les images représentaient des bâtiments italiens célèbres : Saint-Pierre, la tour de Pise, le Colisée, le palais Pitti. Le papier était jauni et les couleurs délavées par le temps, mais cela ne l’empêcha pas de découper le long des contours, de plier les rebords et d’assembler les morceaux avec de la colle. Son ouvrage était brouillon, les rebords déchiquetés. Les personnages en deux dimensions inclus dans le jeu et prévus pour déambuler devant les bâtiments – un prêtre bedonnant regardant vers le ciel, les mains jointes dans le dos, une mère et deux enfants, une femme seule en robe longue, tous souriants – se retrouvèrent parfois amputés d’un morceau de pied ou de tête par les coups de ciseaux approximatifs de Cara. Elle consacra néanmoins deux bonnes journées à la tâche, et bientôt les marches de l’orangerie, du sommet au parterre, se transformèrent en petite Italie, peuplée de monuments en carton en trois dimensions.

Un soir où nous avions bu plus que notre quantité habituelle de vin, nous décidâmes que ce serait une bonne idée de rapporter le grizzly empaillé dans la maison, il n’alla pas plus loin que la bibliothèque. Nous dansâmes avec lui entre les étagères, trouvant la scène absolument hilarante. Le lendemain matin, je trouvai l’ours face contre terre au milieu des pages déchirées, les deux bras arrachés au torse. Une profanation dont j’eus du mal à nous imaginer capables, la vision grotesque de cet ours démembré me fit monter les larmes aux yeux. Je m’assis sur les marches sous le grand portique et écrivis une lettre à M. Liebermann, l’informant que nous avions découvert la présence d’objets lui appartenant, dans une pièce secrète. Puis je pensai au vin que j’avais bu qui venait de la cave de Lyntons, à la nourriture que j’avais mangée sachant très bien qu’elle avait été achetée avec l’argent que Peter avait gagné en vendant ces objets. Je pensais au steak qu’il m’avait offert, et au papier sur lequel j’étais en train d’écrire cette lettre. Je pris l’étui à cigarettes doré dans la poche de mon peignoir et lus l’inscription, ainsi que je le faisais chaque fois que je l’ouvrais. J’allumai une cigarette, portai l’allumette sous le papier et l’embrasai.

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20

 

« Il y a quelqu’un ? » J’entendis une voix appeler depuis l’allée des calèches, et quand j’arrivai, Victor était là, poussant sa bicyclette dans les gravillons semés d’herbes. « Eh bien, il y en a des nids-de-poule et des côtes pour arriver ici. » Il transpirait et je distinguai une éruption virulente jaillissante de sous son faux col.

« Bonjour, dis-je, surprise de le voir.

— Je me suis dit que j’allais vous prendre au mot, comme vous ne venez plus me voir depuis un moment, j’ai pris les devants.

— Ça fait si longtemps ? Quel jour sommes-nous ?

— Lundi.

— J’ai raté deux dimanches ?

— Vous devriez voir la courbe de ma congrégation, elle dégringole chaque semaine un peu plus. »

Je n’écoutais pas. Je réfléchissais à un moyen d’éviter de le faire monter à l’étage où il verrait tous les meubles et les objets que nous avions pillés dans le Musée, de l’empêcher d’accéder à la bibliothèque où l’ours gisait toujours. Par chance, j’avais fermé les portes-fenêtres et les volets pour m’épargner la vision de la pauvre créature. Comme je ne lui rendais pas son sourire, Victor ajouta : « Si votre invitation tient toujours bien sûr ?

— Bien sûr, répondis-je, retrouvant ma bonne éducation. Je vais nous préparer du thé.

— Un verre d’eau, ce serait tout aussi bien. » Il coinça un doigt sous son faux col pour se gratter, puis il ôta ses pinces de bicyclette.

Je le guidai jusqu’au portique. « Installez-vous donc là pour reprendre votre souffle, je vais mettre l’eau à chauffer. »

À mon retour, nous échangeâmes des politesses sur le temps clément et la vue agréable, il me complimenta sur mon peignoir. Je versai le thé, Victor prit une gorgée et demanda : « Est-ce que votre amie ou son mari sont là ce matin ?

— Non, j’imagine qu’ils sont allés en ville, du moins la voiture n’est plus là. »

Victor termina sa tasse et annonça : « J’ai quelque chose pour vous. » Il sortit une enveloppe de la poche de sa veste. « Je me suis laissé entraîner dans le tri des affaires de Dorothea Lynton. La femme que nous avons enterrée le mois dernier ? Les bénévoles n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur ce qui devait aller à la vente de charité et ce qu’il fallait jeter. Ils m’ont demandé d’arbitrer et j’ai trouvé ceci. »

Je lui pris l’enveloppe des mains et tâtai un renflement sous le papier jauni. La lettre était destinée à Dorothea et portait l’adresse d’une maison en ville, elle avait été ouverte. À l’intérieur il y avait une feuille pliée en deux, et agglomérés au fond de l’enveloppe, de minuscules écailles bleues et blanches, toutes plus petites que le plus petit de mes ongles. J’ouvris la feuille. Un seul mot, d’une écriture ronde, Pardon.

Je pris quelques petites écailles et les retournai dans ma paume. « Qu’est-ce que c’est ?

— Vous ne devinez pas ? » Il en sortit une de ma main. « Je dois admettre que cela m’a pris un moment.

— Je n’en ai aucune idée.

— Les yeux de paon.

— Des tentures !

— Quiconque les a découpés a dû se sentir coupable après coup et les a renvoyés. Je me disais que nous pourrions essayer de les remettre en place. Et si jamais vous n’avez pas de colle… » De son autre poche, il sortit un petit pot au couvercle en caoutchouc rose.

« Vous avez pensé à tout », dis-je.

Je le fis entrer par la grande porte. J’escomptais l’effet sur lequel Peter avait tablé lui aussi la première fois qu’il m’avait fait visiter la maison. Le regard de Victor fut happé vers le haut.

« Vous voyez ? Un côté de la galerie est réel.

— Je crois que je me souviens d’une anecdote à ce sujet. Quelqu’un a fait une chute. Encore une des histoires de mon oncle. » Il secoua la tête, fouillant dans ses souvenirs. « Un chien ou un enfant, c’est la raison pour laquelle ils l’ont condamnée. »

Nous pénétrâmes dans le petit salon bleu. Les volets étaient toujours ouverts désormais, de même que les portes. Il fut saisi par la beauté de la pièce, tout comme je l’avais été. Il se tenait, dos au miroir, tandis que j’allais chercher l’escabeau dans l’orangerie, où Cara l’avait laissé.

Je pris la colle et Victor l’enveloppe avec les yeux, et nous progressâmes de volatile en volatile.

« Est-ce qu’il y a un terme pour le fait d’insérer un nouvel œil ? demandai-je. Le contraire d’énucléation ?

— Pas que je sache. C’est le genre de choses qu’on a du mal à remettre en place. Je ne crois pas que l’opération ait jamais été réalisée, du moins pas avec succès. Le nerf optique fait partie du système nerveux central.

— Vous étiez médecin pendant la guerre, c’est ce que vous avez dit, non ?

Continuer : partie 10 sur 11