L'été des oranges amères
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
À la mémoire de Joyce Grubb
(9 août 1910 – 4 juillet 2004)
et
Joyce Grubb
(8 avril 1907 – 26 juin 1982)
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1
Ils doivent penser que je n’en ai plus pour longtemps puisque ce matin, ils ont laissé entrer le vicaire. Peut-être ont-ils raison, bien qu’aujourd’hui ne me semble pas très différent d’hier et que j’aie du mal à imaginer autre chose pour demain. Le vicaire – non, il n’est pas vicaire, il a un autre titre, j’ai oublié lequel – est plus âgé que moi, de plusieurs années, il a les cheveux gris, la peau squameuse et rouge, à vif telle une plaie. Ce n’est pas moi qui ai requis sa présence ; si j’ai eu la foi par le passé, elle a été largement éprouvée et mise en défaut à Lyntons, mais même avant cela, ma fréquentation de l’église était davantage une habitude, une routine autour de laquelle ma mère et moi organisions nos semaines. Je suis au point sur la routine et les habitudes ici. Nous en vivons et nous en mourons.
Le vicaire, ou pas, peu importe comment il se fait appeler, est assis près de mon lit avec un livre sur les genoux dont il tourne les pages trop vite pour pouvoir lire. Lorsqu’il s’aperçoit que je suis réveillée, il me prend la main, et je constate avec étonnement que cela me procure un certain réconfort : une main dans la mienne. Je ne me souviens pas de la dernière fois qu’on m’a touchée – en dehors de la couverture chaude qu’on remonte parfois sur moi, du peigne qu’on me passe dans les cheveux incidemment, ces gestes-là ne comptent pas. Non, vraiment touchée, tenue par quelqu’un. C’était Peter, sans doute. Oui, c’était Peter, sûrement. Il y a vingt ans, au mois d’août. Vingt ans. Que faire d’autre ici si ce n’est compter les jours et se souvenir ?
« Comment vous sentez-vous, mademoiselle Jellico ? » demande le vicaire. Je ne crois pas lui avoir dit mon nom. Je prends le temps d’assimiler le mademoiselle Jellico, je fais tourner le mot dans mon cerveau comme une bille en argent dans un jeu de bagatelle, je le fais rebondir d’une quille à l’autre jusqu’à ce qu’il atterrisse dans le trou central et fasse tinter la cloche. Je sais parfaitement qui il est, c’est son titre qui persiste à m’échapper.
« Où pensez-vous que je vais aller ? Après ? » Je lui lance la question sans préambule. Je suis une vieille chouette malcommode. Quoique, peut-être pas si vieille.
Il remue sur sa chaise comme si son pantalon le démangeait. Peut-être qu’il a la peau à vif sous ses vêtements aussi. Je préfère ne pas y penser.
« Eh bien, commence-t-il en se penchant sur son livre. Tout dépend… tout dépend de ce que vous…
— De ce que je… ?
— De ce que vous… »
Ma destination finale dépend de ce que je vais confesser, c’est cela qu’il veut dire. Paradis ou Enfer. Même si je doute qu’il y croie encore. De toute façon, nous n’attendons pas les mêmes choses de cette conversation. Je pourrais faire traîner, le taquiner un peu, mais je décide de ne pas jouer pour le moment.
« Ce que je veux dire, reprends-je, c’est où vais-je être enterrée ? Où nous mettent-ils quand nous quittons cet endroit pour de bon ? »
Il sombre dans la déception puis m’interroge : « Vous pensez à un endroit en particulier ? Vous pouvez compter sur moi pour transmettre vos volontés. Y a-t-il quelqu’un à qui vous voudriez que je parle, quelqu’un que vous voudriez inviter à la cérémonie ? »
Je reste silencieuse un moment, je fais semblant de réfléchir. « Pas besoin d’engager des figurants, dis-je. Vous, moi, et le fossoyeur, ce sera parfait. »
Il fait une grimace – de gêne ? de maladresse ? – parce qu’il voit bien que je sais qu’il n’est pas un vrai vicaire. Il n’en revêt l’attirail – le faux col – que pour qu’on le laisse entrer. Il avait déjà demandé à me voir auparavant et j’avais refusé. Mais voilà qu’avec cette conversation sur les tombes, je me mets à penser aux corps : ceux qui sont sous terre, ceux qui sont sur terre. Cara et moi, prenant le soleil au bout de la jetée sur le lac à Lyntons. Elle, en bikini – c’était la première fois que je voyais autant de peau dévoilée si près de moi – et moi, m’aventurant à relever ma jupe en laine au-dessus des genoux. Elle avait tendu le bras jusqu’à ce que ses doigts m’effleurent le visage et m’avait dit que j’étais belle. J’avais trente-neuf ans assise sur cette jetée, et personne auparavant ne m’avait jamais dit que j’étais belle. Plus tard, tandis que Cara repliait la nappe et rangeait ses cigarettes, je m’étais penchée au-dessus de l’eau verte pour découvrir avec déception que mon reflet n’avait pas changé, j’étais toujours la même, même si brièvement, cet été-là, il y a vingt ans, j’avais fini par la croire.
Les images se mettent à affluer, se superposent les unes aux autres. J’abandonne alors toute idée de chronologie et me laisse aller au ressac de la mémoire, à ses vagues montantes et descendantes. Mon dernier regard dans le judas : à genoux sur le plancher nu de ma salle de bains sous les combles de Lyntons, l’œil collé au cristallin émergeant du sol, la main sur l’autre œil pour le maintenir fermé. Dans la chambre sous la mienne, il y a un corps allongé dans l’eau rose du bain, les yeux grands ouverts fixant mon regard trop longuement. Des flaques miroitent sur le sol, des empreintes mouillées et luisantes ont commencé à s’effacer en direction de la porte. Je suis une voyeuse, je suis celle qui se tient derrière les rubans de la police et regarde une vie se défaire sous ses yeux ; je suis dans la voiture qui ralentit devant un accident mais ne s’arrête pas ; je suis la coupable revenant sur la scène de crime. Je suis la pleureuse solitaire.
Le judas. Je n’avais jamais croisé ce mot avant d’arriver ici, dans cet endroit.
Il y a combien de temps ?
« Combien de temps ? » J’ai dû poser la question à voix haute, car l’une des auxiliaires me répond. Non, pas auxiliaire ; quel est son titre à elle ? Aide-soignante ? Assistante de vie ? Ma maladie dégénérative a grignoté plus que de la chair : elle a pris tous mes souvenirs de la semaine passée, de même que les noms, les titres qu’on m’a dits il y a à peine une heure, mais elle a eu la gentillesse de ne pas s’attaquer aux souvenirs de l’été 1969.
« Il est 11 heures 40 », répond la femme. C’est celle que j’aime bien ; sa peau a la couleur d’un marron que j’avais ramassé fin septembre et retrouvé dans la poche de ma veste début mai. Elle reprend, plus fort : « Plus que vingt minutes avant l’heure du déjeuner, madame Jellico. » Elle découpe soigneusement les syllabes, Jel-li-co, on dirait le nom d’une fabrique de gâteaux : Les tartes de Madame Wagner, Les cakes de Monsieur Kipling, les – quoi d’ailleurs – de Madame Jellico… En plus je n’ai même jamais été Mme Jellico ; je ne me suis jamais mariée, je n’ai pas d’enfants. Il n’y a qu’ici, dans cet endroit, qu’on m’appelle madame. Le vicaire m’a toujours appelée mademoiselle Jellico, depuis notre première rencontre. Le vicaire ! Je me rends compte tout à coup que ma main est vide, il est parti ; est-ce qu’il m’a dit au revoir ?
« Vingt ans », murmuré-je.
Le souvenir de la première fois que j’ai vu Cara m’étreint : un lutin pâle aux longues jambes. Je l’entends encore crier dehors, dans l’allée des calèches à Lyntons. J’avais cessé alors de découper la moquette de ma salle de bains et traversé le couloir étroit vers une des chambres vides en face de la mienne. Sous la fenêtre des combles, une gouttière en plomb bordée par un parapet en pierre débordait de feuilles mortes en décomposition, de petit bois et de restes de plumes d’anciens nids de pigeons. Tout en bas, Cara se tenait debout sur la fontaine asséchée au milieu de l’allée des calèches. La première chose que je remarquai fut sa masse de cheveux – elle paraissait presque solide, avec ses boucles foncées et serrées, sa raie au milieu, dissimulant en grande partie son visage dont on n’apercevait plus qu’un trait laiteux. Elle criait en italien. Je ne reconnaissais aucun mot ; le plus près que je me sois approchée de cette langue, c’est à travers les noms latins des plantes, dont la plupart se sont effacés aujourd’hui. Un essai : Cedrus… Cedrus… Cedrus libani, Cèdre du Liban.
Les pieds nus de Cara remuaient sur les cuisses de Cupidon, d’une main elle s’agrippait à la robe d’une femme en pierre comme si elle tentait de la lui arracher, et de l’autre elle tenait une paire de ballerines plates. Songeant aux dégâts supplémentaires qu’elle pourrait causer au marbre déjà blessé, écaillé, je grimaçai. Je conservais l’espoir que la fontaine fût l’œuvre de Canova ou de l’un de ses élèves, même si je n’avais pas encore eu l’occasion de l’examiner de près. Cara portait une longue robe en crochet, et, j’en étais certaine, même de si loin, pas de soutien-gorge. Le crépuscule s’installait de l’autre côté de la maison, son corps était plongé dans l’ombre, mais sa tête, basculée en arrière, les yeux vers le ciel, était diaphane. Je compris immédiatement qui elle était : fougueuse, piquante, envoûtante ; un cactus en fleur.
Je crus que ses cris s’adressaient à moi, là-haut dans les combles. Je n’ai jamais aimé le fracas, les insultes ; j’ai toujours préféré le calme des bibliothèques, à l’époque personne n’avait jamais élevé la voix sur moi, pas même Mère, c’était une chose inconnue, même si depuis, les choses ont bien changé. Mais avant que j’aie une chance de répondre, et Dieu seul sait ce que j’aurais pu trouver à dire, un châssis s’ouvrit dans une des majestueuses chambres de l’étage inférieur, d’où un homme sortit la tête et les épaules.
« Cara ! lança-t-il à la fille sur la fontaine, me renseignant sur son nom. Ne sois pas ridicule. Attends. » Il semblait épuisé.
Elle cria de plus belle, agitant les bras, lèvres mobiles et mains jointes, repoussant ses cheveux de ses épaules, inlassablement, puis elle sauta de la fontaine les pieds dans l’herbe haute. Elle a toujours été agile, Cara. Elle s’avança vers la maison, sortit de mon champ de vision. L’homme disparut à l’intérieur et je l’entendis cavaler à travers l’écho des pièces vides de Lyntons, j’imaginais la poussière s’envoler sur son passage et retomber dans les coins. De ma fenêtre, je le vis surgir par la grande porte, débouler dans l’allée des calèches juste au moment où Cara s’emparait d’une bicyclette et la poussait en trottinant derrière sur ce qui restait de graviers, tout en enfilant ses chaussures. En atteignant la route, elle rassembla les pans de sa robe et enfourcha la bicyclette telle une acrobate de cirque sautant sur un cheval en marche, chose dont j’aurais été incapable à l’époque, a fortiori aujourd’hui.
« Cara ! appela l’homme. Je t’en prie, reste. »
Nous la regardâmes, lui et moi, zigzaguer autour des nids-de-poule le long de la route bordée de tilleuls. Elle s’éloigna de nous en pédalant, lâcha la bicyclette d’une main et lança un doigt d’honneur en guise de réponse. Difficile de convoquer les émotions exactes déclenchées par ces premières images de Cara après tout ce qui s’est passé. J’étais sans doute choquée par son geste, mais je me plais à penser que j’étais excitée aussi à l’idée de me réinventer moi-même, à l’idée d’un nouveau champ des possibles, de l’été.
L’homme avança jusqu’au portail en fer rouillé haut de deux mètres cinquante et plaqua ses paumes contre les caractères coulés dans la ferronnerie, Lyntons 1806. Sa frustration m’intrigua : venais-je d’être témoin de la fin d’une histoire ou juste d’une querelle d’amoureux ?
L’homme devait avoir à peu près mon âge, dix ans de plus que Cara, des cheveux blonds dégringolant sur son front et une façon de se tenir comme si la gravité, ou le monde, l’avait vaincu. Séduisant, pensai-je, dans le genre déprimé. Il fourra les mains dans les poches de son jean et se retourna vers la maison, le regard posé droit sur ma fenêtre. Sans savoir pourquoi puisque j’avais toutes les raisons légitimes d’être là, je reculai dans la pièce et me recroquevillai sous le rebord de la fenêtre.
Lyntons. Rien que de penser à ce mot mes poils se hérissent, on dirait un chat qui aurait vu un fantôme. Mais l’assistante de l’aile… non, ce n’est pas ça… une nouvelle, une femme blanche, je ne la remets pas, elle porte un tablier blanc en plastique par-dessus son uniforme, me voyant bouche bée, en profite pour y fourrer une cuillerée de brocolis trop cuits. Je referme mes lèvres serrées l’une sur l’autre, tourne la tête, et laisse un autre souvenir, plus ancien, me gagner.
L’itinéraire rédigé à la main par M. Liebermann : un gribouillage de noms de lieux, flèches et petites routes. Un bourg anglais, une église, des enclos à bétail grillagés. Après m’être péniblement frayé un passage hors du bus, au dernier arrêt avant le village, j’étais repartie en sens inverse jusqu’à un chemin étroit truffé de touffes d’herbe au milieu. Sur le papier, M. Liebermann avait écrit Arrêtez-vous ici pour regarder la vue le long d’un sentier sans nom qui virait vers un gîte à l’abandon, et ce bien que, je l’appris plus tard, il n’eût jamais mis les pieds à Lyntons. J’imagine qu’il pensait que j’arriverais en voiture, mais je n’ai jamais eu le permis de conduire, pas même pris une seule leçon ou le volant de toute ma vie. Je posai mes deux valises au sol et songeai que je pourrais les laisser sous une haie pour revenir les chercher plus tard. Appuyée sur les garde-corps cabossés, je me reposai un moment pour reprendre mon souffle, bouillant de chaud dans mon ciré – plus facile à porter qu’à tenir à bout de bras.
À deux petits kilomètres de là, au-delà d’un parc boisé de rares spécimens en fleurs, la maison – Lyntons – semblait flotter sur une berge verte. Elle s’étirait dans l’ombre vers l’arrière, mais la vue qui s’offrait à moi était celle d’un large perron grimpant sous un magnifique portique et du soleil heurtant de plein fouet huit colonnes immenses qui s’élevaient sous un fronton triangulaire. J’aurais aussi bien pu me trouver face au cousin anglais du Parthénon. Sur la gauche, le soleil se reflétait dans les vitres de la serre dont parlaient les lettres de M. Liebermann, et derrière les bâtiments, la terre remontait, abrupte, hérissée de rameaux – c’était un trait géographique caractéristique de la région : d’anciennes forêts suspendues à flanc d’escarpements raides qui ondulaient en tours et détours sur des kilomètres. Tout près, un ruisseau coulait à travers des prairies d’eau ponctuées d’empreintes de sabots de vaches, avant de disparaître derrière des buissons en friches et des arbres ébouriffés. J’apercevais le miroitement d’un lac et, sans le voir pourtant, j’imaginais un pont enjambant l’eau. Je songeais dans un frisson d’excitation au genre de pont que ce devait être, vu l’âge et le style de la maison d’origine et ce que j’avais lu à ce sujet, mais je n’en avais parlé à personne. De toute façon, à l’époque, il n’y avait personne pour m’écouter.
Dans mon lit, ici, je pense aux ponts, aux traversées, au passeur de gué, et je me demande si j’aurai une prémonition de ma propre mort. D’après ce que je sais, tout le monde en reçoit – un oiseau dans la pièce, un renard enchaîné, une vache donnant naissance à des veaux jumeaux – mais seuls les infortunés y reconnaissent le signe de la mort.
Une autre Auxiliaire de Soins, la gentille, avec l’acné – Sarah ? Rebecca ? – me peigne les cheveux. Elle est plus jeune que les autres, à mon avis elle ne va pas tenir longtemps, mais elle est douce et ne verse pas dans l’habituel bavardage de circonstance. Une fois son ouvrage terminé – ce n’est plus l’affaire que de quelques coups de peigne maintenant – elle me tend un miroir et de nouveau j’éprouve ce choc face à la femme qui me fixe : ses joues creuses, sa peau tachée comme du parchemin par des sachets de thé, son cou rabougri. La femme dans le miroir a la bouche ouverte, j’aperçois ses gencives pâles déchaussées sous ses dents de cheval jaunes, et tandis que je recule, écœurée, mes bras tremblent et repoussent le miroir. La fille le tenait mollement, ou bien s’attendait-elle à ce que je n’ai pas de forces, en tout cas, la surprise lui fait lâcher prise. Il heurte le bout du lit, sans toutefois se casser bien sûr, et atterrit au sol en pivotant à travers la pièce. La fille m’invite à ne pas bouger, à me calmer, à me recoucher, elle n’est plus aussi douce qu’avant. Un filet humide et chaud se répand sous moi, elle appuie sur la sonnette et j’entends résonner le couinement des semelles en caoutchouc sur le linoléum du couloir. Une vague de douleur me parcourt le bras et je me retrouve dans les combles de Lyntons.
Je suis dans les combles à Lyntons, et une fois certaine que l’homme est bien à l’intérieur, je termine de taillader la moquette de la salle de bains en son milieu avec mon couteau à échantillons botaniques. C’était un couteau magnifique, le galbe de la poignée épousant la forme de ma paume, la lame large et courte ; j’aimais qu’elle soit toujours bien aiguisée. Je ne sais pas où il est passé.
Dans un coin sous la fenêtre, je glissai les doigts sous la plinthe et tirai suffisamment fort pour que la moquette se détache par à-coups, me projetant, au milieu d’un nuage de poussière, de la position accroupie à la position assise. Une couche de peaux mortes abandonnées là par d’autres, les sédiments d’insectes desséchés et des particules de plâtre tombées du plafond se déposèrent sur mon visage et mes cheveux.
C’était une moquette à motifs, des carrés légèrement bruns et des cercles rougeâtres. Les contours étaient grisés de poussière et le pourtour des toilettes taché d’un jaune toxique. Je tirai, soufflai et réussis à enrouler les deux moitiés l’une sur l’autre au milieu de la pièce, dénudant les lattes de plancher en dessous. La pièce était spacieuse – trois pas entre la baignoire et le lavabo, idem entre la fenêtre et les toilettes –, sans doute la chambre des domestiques autrefois. Au centre du plafond bas, pendait un abat-jour poussiéreux accroché à un fil nu. Je me fichais que ce fût absolument affreux, cette salle de bains et cette chambre étaient les miennes, le temps d’un été au moins.
On frappa à la porte des combles au bout du couloir, je me figeai, toujours à quatre pattes, espérant que, si je restais immobile suffisamment longtemps, la personne finirait par s’en aller. Il m’était arrivé, par le passé, d’avoir envie de compagnie mais, à présent que quelqu’un frappait à ma porte, mes pensées s’éparpillaient, et une pulsation de panique battait dans ma gorge à l’idée de parler à un inconnu. De nouveaux coups. Et tandis que je me hissais sur le rebord de la baignoire, j’entendis la porte s’ouvrir, puis l’homme que j’avais vu courir après Cara apparut sur le seuil de la salle de bains, légèrement essoufflé d’avoir monté l’escalier en colimaçon.
Il me dévisagea et je me rendis compte que j’avais toujours mon couteau à échantillons botaniques à la main et l’écharpe en soie de Mère enroulée sur le bas du visage pour ne pas avaler de poussière.
« Bonjour ? » dit-il en reculant d’un pas. De plus près je songeai qu’il avait l’air plus triste, plus beau aussi, le visage moins ridé.
Je tirai sur le foulard, changeai le couteau de main, deux fois, incapable de décider quoi en faire.
« Désolée », dis-je, sachant bien que c’était le mot qu’il attendait que je prononce.
« Vous devez être Frances ? » Il tendit la main. Je dus lui paraître confuse, gauche, car il ajouta, comme si je pouvais avoir oublié : « Vous êtes ici pour étudier l’architecture des jardins pour Liebermann ? » Il fallut encore un moment pour que je saisisse sa main tendue, sèche et aussi grande que la mienne. Je la relâchai rapidement. « Peter, se présenta-t-il. Je suis navré, j’étais absent quand vous êtes arrivée, mais apparemment vous avez déjà pris vos marques ? » Il sourit, rit presque, en regardant le couteau dans ma main. Je croisai son regard, détournai le mien, me concentrant sur ses lèvres plutôt, charnues pour un homme. Son charme me rendait encore plus balourde.
Dans l’une de ses lettres, M. Liebermann m’avait expliqué avoir également demandé un rapport sur l’état de la maison et de ses installations à quelqu’un d’autre. Je m’étais donc attendue à trouver Peter, mais je ne m’étais pas attardée à l’imaginer, ou du moins me l’étais-je figurée plus âgé et seul. « Désolée », répétai-je, dissimulant le couteau derrière mon short – un short d’homme, large, acheté au surplus militaire. « Je découpais la moquette. » En plus de s’excuser, je m’étais rendu compte que le fait de constater les choses m’aidait quand je ne savais pas quoi dire.
« Je n’ai pas vu votre voiture. » Quand il parlait, les mains de Peter bougeaient, s’enroulaient l’une sur l’autre, pointaient, illustraient ses mots.
« J’ai pris le train, puis le bus, dis-je. Le 39, il avait vingt-huit minutes de retard. » Je devinai d’après son expression que je m’étais trop étendue, voire que j’avais été malpolie. C’était tellement dur de tomber juste, de se couler dans le moule des conversations que les gens avaient entre eux sans effort. Ce n’était pas la première fois que je me demandais comment ils faisaient.
« Vous auriez dû envoyer un télégramme, dit Peter. Je serais volontiers venu vous chercher à la gare. » Il regarda derrière moi dans la salle de bains et poursuivit. « Désolé que vous ayez assisté à cette scène tout à l’heure. Impossible d’ignorer Cara quand elle est dans cet état-là. Mais ne vous inquiétez pas. » Je ne m’inquiétais pas ; je me demandai tout à coup si j’aurais dû. « Elle sera allée en ville. Elle revient toujours. » Il rit de nouveau. On aurait dit qu’il se rassurait lui-même. « Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans ? » Il pointa le menton en avant. « Les chambres sous les toits sont assez miteuses. À mon avis, un vieux domestique devait vivre là, une nurse ou un majordome. Rien n’a été entretenu. Vous devriez voir le chaos que l’armée a laissé derrière elle, des graffitis comme vous ne pouvez pas imaginer. » Il entra dans la salle de bains et regarda autour de lui, sans la moindre trace d’embarras.
« L’armée ? » relevai-je. Je connaissais tous les trucs pour relancer un interlocuteur.
« Lyntons a été réquisitionné. Par le 47e régiment d’infanterie. Des Américains. Apparemment, Churchill et Eisenhower auraient discuté des détails de l’invasion du D-Day dans le petit salon bleu. Dieu seul sait les dégâts qu’ils ont pu causer dans les jardins. Les soldats, je veux dire, pas Churchill et Eisenhower, quoique, on ne sait jamais. Toujours est-il qu’il vaut mieux que vous soyez préparée. Liebermann a bien suggéré que vous puissiez disposer des pièces du rez-de-chaussée. Elles sont beaucoup plus importantes et j’espérais que Cara et moi trouverions où habiter en ville mais, c’est-à-dire que… les circonstances ont changé de mon côté… » Il sourit. J’appréciais qu’il parle et m’évite d’avoir à le faire. « Seules cette salle de bains et la nôtre en bas fonctionnent correctement. J’espère que vous ne voyez pas trop d’inconvénients à demeurer dans les combles. »
Je le vis fixer les deux moitiés de la moquette roulées l’une sur l’autre.
« Il y avait une odeur », dis-je.
Dans sa dernière lettre, M. Liebermann avait joint une clé de la porte de service et les indications pour l’atteindre, puis pour trouver mon chemin jusqu’aux combles. En ouvrant la porte en haut de l’escalier en colimaçon pour la première fois, j’avais été percutée de plein fouet par la puanteur, qui m’avait évoqué les derniers jours au chevet de Mère. Un mélange de légumes bouillis, d’urine et de peur. « Je me suis dit que M. Liebermann ne m’en voudrait pas d’arracher la moquette.
— Oh, il ne vous en voudra pas. » Peter balaya la question d’un geste de la main et alla à la fenêtre sans cesser de parler. « Liebermann n’a aucune idée de ce qui se trouve ou non dans la maison. Il m’a envoyé un inventaire dans lequel rien ne colle. Il était censé y avoir une cheminée néoclassique de Wyatt dans le petit salon bleu, à la place il n’y a qu’un trou béant. Le grand escalier était censé être en marqueterie de marbre, c’est indiscutablement de la scagliola, et maintenant que l’humidité et la moisissure s’y sont insinuées, ce n’est même plus la peine de chercher à le sauver, mais la bonne nouvelle c’est que la coupole est une vraie merveille et que j’ai découvert des dizaines de bouteilles de vin à la cave qui n’étaient pas recensées. » Il fit un clin d’œil, puis se pencha, les mains sur les genoux pour regarder par la fenêtre basse. « Elles sont probablement bouchonnées, me direz-vous. L’inventaire pourrait être celui d’une tout autre maison. J’avais supposé que Liebermann l’avait au moins visitée avant d’acheter Lyntons, mais maintenant je n’en suis même pas sûr. Avez-vous trouvé les draps que nous avions préparés pour vous ? » Il n’attendit pas la réponse. « Quelle vue. »
Mes deux pièces se trouvaient du côté ouest de la maison, juste en dessous du toit et des cheminées. L’étage comportait une douzaine de pièces desservies par un couloir qui traversait la maison du nord au sud. Toutes les fenêtres donnant à l’ouest jouissaient d’une vue imprenable sur les jardins en ruines de Lyntons, les chemins envahis par les buis et les ifs, les entrelacs d’une roseraie, des statues en décrépitude et des parterres de fleurs ravagés, le parc, le mausolée et, au-delà, l’orée d’une forêt sombre et des fils électriques au loin.
« Avez-vous eu le temps d’explorer les alentours ? demandai-je. Êtes-vous allé jusqu’au pont ? » J’avais envie qu’il réponde non, de telle sorte que tout ce que je pourrais trouver là-bas serait ma découverte et n’appartiendrait qu’à moi, mais en même temps j’avais envie qu’il me dise qu’il avait bel et bien vu le pont et que c’était un pont de style palladien, pour pouvoir cesser de me préparer mentalement à une déception.
Un pont palladien : un ouvrage d’architecture discret conçu pour relier deux rives. Le plus souvent surmonté d’un temple : des balustrades et des colonnes en pierre, des frontons et des colonnades sous un toit en plomb, avec des plafonds coffrés et des statues. Le pont que j’imaginais s’élevait au-dessus du lac et l’enjambait de cinq arches élégantes tandis qu’un spectaculaire temple ouvert sur le côté se dressait au-dessus des balustrades. L’ensemble serait merveilleusement symétrique, quoique orné de sculptures complexes et délicates sur les clés de voûte. Ce ne serait pas juste un pont, un moyen d’aller d’une rive à une autre, mais un lieu fait pour l’amour, pour les rendez-vous galants, pour la beauté.
Peter se raidit. « Il y a un pont, c’est vrai ? Je me dis tout le temps qu’il faut que j’aille nager au lac mais j’ai eu tellement à faire dans la maison, avec Cara et la cave à vin. »
Il donna un coup de pied dans la moquette enroulée et rit. « Vous vous débarrassez d’un cadavre, c’est ça ? »
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2
Au réveil je suis seule. Mon estomac gargouille et je me dis que j’ai dû rater le petit-déjeuner ou le déjeuner, ou les deux, mais c’est surtout d’un verre d’eau que j’ai besoin. Ils ont laissé un gobelet pour moi sur la table de chevet, mais tout ce que j’arrive à faire c’est poser mes yeux dessus. Mes membres n’obéissent plus aux ordres de mon cerveau. Les gens ici ont changé mes draps et ma chemise de nuit, je me sens humiliée à l’idée qu’ils aient touché mon corps malade, avec toutes ces taches roses et brunes et ces muscles atrophiés. J’ai une fois entendu quelqu’un dire qu’avec l’âge on est censé se sentir plus à l’aise dans son corps, devenir plus indulgent vis-à-vis de ses plis et replis, c’est faux. Autrefois j’étais grosse, « voluptueuse », a dit Peter un jour. Désormais la chair a fondu mais la peau demeure et je gis dans une flaque de moi-même. Je ferme les yeux et tourne la tête vers la fenêtre ; sous mes paupières, du rose garance. J’y retourne.
C’est un nouveau jour, la lumière est dorée et verte, je suis de retour dans ma salle de bains sous les combles. Dans mes souvenirs, le soleil brille toujours à Lyntons ; les rares gouttes de pluie et grondements de tonnerre que nous avons eus là-bas se sont effacés de mon esprit. C’est mon premier matin, je vais au lac. Avant toute chose, je frottai la baignoire, le lavabo et les toilettes, balayai les poils laissés là par la moquette arrachée que j’avais traînée dans les escaliers puis dehors, avant de la hisser sur un monceau d’ordures repéré derrière les écuries. Je mis les boucles d’oreilles Hattie Carnegie de Mère et vérifiai que son médaillon était bien accroché autour de mon cou. C’était sans doute étrange de se faire belle pour aller se promener, mais j’aimais les porter pour me souvenir d’elle, pouvoir rien qu’en posant la main sur mon oreille ou ma gorge entendre sa voix et revoir son regard qui me contemplait avec amour, avant le départ de mon père.
Pendant que je renouais un lacet, une des boucles de Mère se décrocha de mon oreille, comme si toutes les trois – moi, Mère et la boucle d’oreille – nous savions qu’elles ne m’allaient pas. Du verre de Pékin, émeraude, cerclé de faux diamants et pensé pour de bien plus petits lobes que les miens. La boucle d’oreille fila sur le sol de la salle de bains, je me précipitai derrière ; une minuscule souris scintillante disparaissant dans un creux entre deux lattes. Je tirai sur l’autre boucle, la déposai sur la tablette à côté de mon talc et fourrai les doigts dans le trou, enfonçant la main jusqu’à ce que mes jointures se heurtent au bois. Il n’y avait là que de l’air chaud. Mais une des lattes était décrochée, branlante à côté de ses voisines. Je glissai les mains dessous et fus surprise de la sentir se lever, dévoilant les solives sous le plancher. Dans les profonds écarts entre les lattes, une plage de limon était jonchée d’objets égarés. Les vestiges d’un minuscule naufrage échoués sur du sable sombre et terreux : des épingles à cheveux, une lame de rasoir rouillée, un bouton, deux barrettes, quelques perles sales échappées d’un collier cassé, et la boucle d’oreille. Elle avait terminé sa course contre un tube en métal, de la taille d’un gros cigare, qui dépassait de la poussière. J’essayai de retirer le tube du sable mais il était fermement attaché. Il s’incurvait et se dressait depuis le sol – comme un télescope miniature. Je me léchai le doigt pour nettoyer ce qui semblait être un petit disque de verre à l’extrémité, et penchai le visage au-dessus du tube pour regarder à l’intérieur.
Je vis alors, en plongée, une autre salle de bains, plus grande que la mienne, plus imposante – une baignoire à pattes de lion avec un rideau et une vasque en cuivre sculpté, tous deux tordus et repliés sur eux-mêmes par la lunette déformante. La porte était ouverte et une langue de soleil jaune venait lécher le sol depuis la pièce adjacente. Sur le rebord du lavabo, un pain de savon tout neuf était posé dans une coupelle en porcelaine, et à côté, sur une petite table, un fouillis de flacons, parfums et brosses à dents. La porte s’ouvrit davantage, laissant entrer un homme. Ce n’est qu’en le voyant s’immobiliser devant les toilettes que je reconnus Peter. Je fis un bond en arrière, la paume plaquée sur le tube, immobile et silencieuse, comme s’il pouvait à tout moment lever les yeux et me surprendre. Je me souvins de ce qu’il avait dit, que ces pièces en bas étaient censées me revenir, et j’étais soulagée de m’être vue attribuer plutôt ces anciens quartiers de domestiques et ce lit militaire agrémenté d’un fin matelas.
Je demeurai figée jusqu’au moment où la chasse d’eau retentit, alors je repliai le tube vers le bas et remis la latte de plancher en place.
M. Liebermann m’avait aussi envoyé un inventaire, en quelque sorte : une page, en plus de ses indications et de la clé. Une feuille arrachée au dossier de vente de Lyntons :
Demeure néoclassique comprenant hall d’entrée, salon de musique, petit salon, armurerie, salon, salle à manger, fumoir, salle de billard, bar, dix chambres et leurs dressings, cinq salles de bains, et logements domestiques. Sise dans un splendide parc boisé de plus de trois hectares avec lac d’ornement, fontaine, parterre, potager clos, pont classique, orangerie à l’architecture exceptionnelle, écuries, laiterie, glacière, grotte, mausolée et fabriques de jardin en tous genres, incluant un obélisque, etc., et une série de dépendances. Le tout dans un état de délabrement global.
M. Liebermann avait gribouillé par-dessus au crayon à papier, entourant « fontaine » et soulignant trois fois « pont classique ».
Sa première lettre m’était parvenue sous un timbre américain, un mois après l’enterrement de Mère. Une coïncidence, mais une heureuse coïncidence. À sa mort, la pension alimentaire que mon père lui versait cessa d’arriver, et bien que Mère m’eût légué tout ce qu’elle possédait, il resta étonnamment peu d’argent une fois les funérailles et quelques autres factures réglées. Nous étions locataires de l’appartement dans lequel nous vivions, une partie d’une maison londonienne.
Je croyais, pour la première fois en trente-neuf ans, qu’il serait excitant de ne pas savoir où j’allais atterrir ou ce que j’allais faire. Mère et moi suivions une routine, dont nous ne déviions jamais, et j’avais envisagé comme une libération la possibilité soudaine de manger quand je le voudrais, d’aller me coucher à l’heure où je voudrais, et de faire tout ce que je voudrais. Je croyais que j’en serais transformée. Je me préparais à la mort de Mère depuis dix ans – chaque fois que je rentrais des courses ou de la bibliothèque, en déverrouillant la porte d’entrée, j’ignorais ce que j’allais trouver. Après son départ, j’étais prête à m’en aller à mon tour. J’avais envie de me débarrasser du souvenir de ces années, qui avait tout imprégné : la chaise depuis laquelle elle scrutait la rue, guettant mon retour ; le bureau où elle s’asseyait pour écrire des lettres à mon père et lui demander plus d’argent ; le lit où je lui avais prodigué des soins, où elle était morte – qui, lorsque j’en ôtai les draps, exhala son odeur et m’arracha des larmes.
Je fus sans pitié. J’invitai l’antiquaire du coin et lui dis qu’il pouvait racheter tout ce qui l’intéressait. Il bourdonna, marmonna et secoua la tête tandis que je lui faisais faire le tour du propriétaire. Les meubles étaient trop sombres et trop lourds, dit-il, le marché avait pour ainsi dire disparu pour le genre de mobilier victorien démodé que nous possédions. Et cependant, il prit tout, y compris ses anciennes tenues haute couture de sa vie d’avant, les fourra dans des cartons, tout en disant qu’il avait peu d’espoir de leur trouver une nouvelle maison. L’argent qu’il me donna pour la totalité représentait moins que le prix d’une seule de ces robes. Je le savais, mais je voulais que tout disparaisse. Il laissa ses sous-vêtements, quelques bijoux de pacotille et une robe de soirée que je gardai pour moi. Je ne songeais pas à l’avenir, pas à ce moment-là. Je n’avais aucun doute sur le fait que quelque chose se présenterait, et j’avais raison.
Quelques mois auparavant, un article que j’avais écrit sur les ponts palladiens des parcs de Stowe et de Prior avait paru dans le Journal de la Société des Antiquités de Jardin. Au fil des années, ce journal avait publié plusieurs de mes articles, sans toutefois me payer, c’était une parution périodique obscure uniquement lue, pensais-je, par une poignée d’universitaires.
Mais elle avait manifestement élargi son public, car un jour je reçus une lettre d’un certain M. Liebermann, transmise par le journal, qui m’écrivait pour me dire qu’il avait acquis une maison de campagne anglaise et ses jardins.
Chère Madame Jellico,
En tant qu’experte de l’architecture des ponts et jardins en général, je me demandais si vous envisageriez de visiter une maison de campagne et son domaine que j’ai récemment acquis, afin de me livrer votre analyse professionnelle…
Ainsi commençait sa lettre. Je ne me serais pas présentée comme experte : tout ce que je savais, je l’avais appris par moi-même, en dehors de ce que j’avais retiré de mon année à Oxford. J’avais toujours passé mon temps libre dans la bibliothèque du British Museum, assise sur ma chaise habituelle, à lire, prendre des notes et rédiger de courts articles historiques pour le plaisir. Je n’avais visité aucun site historique hors de Londres, du moins depuis le départ de mon père.
Je répondis à M. Liebermann le jour même, acceptant son offre – une commande, une chance d’échapper à la ville, et, plus excitant encore, la possibilité d’étudier un pont classique en vrai. Je perdis le sommeil jusqu’au jour où il me répondit. Tombés d’accord sur une rémunération, nous convînmes que je séjournerais dans la maison, et je consentis à lui remettre un rapport d’ici la fin du mois d’août sur les éléments présentant un intérêt architectural dans le jardin.
Pour ma dernière semaine à Londres, je réservai une chambre dans une pension de King’s Cross, mes vêtements dans une valise, mes livres et ce qui restait des affaires de Mère dans une autre. Je passai les nuits éveillée, à écouter les allées et venues des filles dans la rue, et les journées sur ma chaise à la bibliothèque du British Museum, à lire tout ce que je pouvais trouver sur Lyntons. Pevsner s’en tenait à une page et demie, mentionnant le pathos de son portique principal, usant de ce ton dédaigneux que j’avais appris à apprécier pour qualifier l’escalier d’« inintéressant ». Le livre notait au passage les fabriques disséminées dans le jardin et l’orangerie, mais ne parlait d’aucun pont. L’église du domaine était mentionnée elle aussi, mais l’intérieur était décrit comme « décevant » et les statues « sentimentales ». J’appris néanmoins que la demeure néoclassique avait été construite au début du e XIX siècle autour d’une maison antérieure en briques. Je commandai les numéros afférents de Country Life mais ne trouvai rien de surprenant, sinon de mornes photos de cheminées, du portique et du lac. Un article évoquait un livre de dessins, ce qui me conduisit au journal écrit par une femme qui avait séjourné à Lyntons durant l’été 1755. Elle décrivait longuement les faisans robustes qu’on y servait au dîner, le froid et l’humidité de sa chambre, et qu’elle avait attendu en vain qu’un des domestiques réponde à ses appels et vienne lui allumer un feu dans l’âtre. Elle racontait aussi le pont classique et ses « arches délicates » qui enjambaient l’eau.
J’allai au lac ce premier matin, quittai la maison par la porte de service, contournai la façade et passai sous les immenses colonnes du portique jusqu’au bas des larges marches. Le jardin formel autrefois composé de plantations et de haies ordonnées, avait gagné l’avant de la maison, avalé les premières marches, les ronces transperçaient la pierre et s’insinuaient dans ses moindres failles. Les épilobes de valériane et de laurier s’étaient ensemencés, les buissons de lilas, jamais taillés, s’étaient dégingandés, les fleurs avaient bruni, tandis qu’un chèvrefeuille rampant, ou Lornicera, avait escaladé le liseron, ou Convolvulus. Il fut un temps, songeai-je, où le lac et le pont devaient avoir été visibles depuis la maison, mais à présent j’avais dû me frayer un chemin à travers la végétation, m’efforçant de suivre le tracé d’un chemin bordé d’orties qui menait à une rangée de huttes Nissen, dont les toitures bombées suffoquaient sous le lierre. Je regardai à travers les fenêtres perforées, il était évident, à l’odeur et au chaos qui y régnait, que leur utilisation la plus récente avait été celle de poulaillers.
Tandis que je louvoyais entre de monstrueux rhododendrons bordant une volée de marches érodées, dont la pierre avait rosi sous les boutons de fleurs échoués et fanés, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce que j’allais sans doute découvrir : un pont palladien plus élégant encore que ceux des parcs de Wilton ou de Prior, plus large que celui de Stowe, et, contrairement à celui de Stourhead, le mien aurait un temple en son sommet. Vous voyez ? C’était déjà le mien. Ce serait ma découverte – je ne songeai pas une seconde à M. Liebermann, pas à ce moment-là –, j’écrirais un article qui ne paraîtrait pas uniquement dans un journal spécialisé ; il serait publié dans le Times.
Je débouchai en aval de la rivière, où la terre avait été creusée pour former une large cuvette qui ralentissait le courant et devait avoir autrefois donné aux propriétaires et à leurs invités l’impression de se trouver face à un lac plutôt qu’à un bête ruisseau détourné de son lit. À ma droite, l’eau serpentait hors de portée, formant un coude, et lorsque je posai le pied sur la berge, une volée de canards émergea de l’eau verte, battant des ailes et caquetant. Je pris à gauche, à travers une étendue de jeunes arbres emmêlés ; malgré la colonisation déjà avancée des herbes et fougères, le sol se creusait d’ornières là où la piste devait avoir été tracée par les manœuvres des tanks. Le lac me renvoya son miroitement à travers les arbres.
Quelques mètres encore et, pour la première fois, je vis l’image sans entrave du pont, à l’avant du lac. Ce n’était pas ce que j’espérais. Il n’y avait pas de temple au sommet, juste davantage de broussailles et de pousses entrelacées l’envahissant des deux rives. Il y avait bien des arches, mais elles n’étaient pas délicates. J’envisageai de faire demi-tour, puis me ravisai, maintenant que j’étais là, autant aller jusqu’au bout et poser le pied dessus. Un étroit chemin de cerfs menait au bout du pont, je le suivis, donnant de grands coups de bâton dans les ronces et leurs mûres qui tentaient de s’accrocher à mes vêtements et ma peau. À l’est, l’eau du ruisseau stagnait, ralentie par les débris qui s’y accumulaient contre les pierres – des branches, des feuilles et une écume blanche tourbillonnaient à la surface. C’était un endroit triste et humide, pourtant, lorsque je m’en détournai et portai le regard sur le lac, l’eau était transparente, on voyait les herbes au fond et au centre, la surface immobile capturait le reflet du soleil et du ciel et me le renvoyait.
Je traversai le pont et poursuivis mon chemin sur la rive opposée, je me baissai pour passer sous les branches, les repoussai de mon bâton et marchai jusqu’à l’autre extrémité du lac, où il rétrécissait pour redevenir un ruisseau, et je franchis un barrage glissant au-dessus d’une petite cascade artificielle. Tandis que le soleil s’élevait dans le ciel, je demeurai assise là et m’efforçai de dessiner le pont et le lac dans mon carnet de croquis. J’étais habituée à être seule, et généralement ravie de l’être, même au milieu d’une foule londonienne, mais ici, assise au bord du lac de Lyntons, j’étais consciente de la présence de ce couple là-bas dans la maison et me surpris à me demander quel genre de personnes ils étaient.
Plus tard, j’arpentai le reste du terrain et pris connaissance des fabriques de jardin et de quelques-uns des bâtiments : l’obélisque, le mausolée, la grotte, le potager et la laiterie. Je jetai un œil dans des réserves à l’odeur de renfermé, la glacière et les écuries, où, averties par la lumière et mes pas lourds, des créatures invisibles déguerpissaient. Je passai la fin de la matinée assise sur mon petit lit dans ma chambre avec mes documents sur les genoux et mes livres éparpillés au sol – il n’y avait ni table ni chaise –, à reporter mes notes, reproduire mes croquis et créer une carte des extérieurs avec l’emplacement de chaque fabrique de jardin par rapport à la maison.
Je lavai mes sous-vêtements et collants dans le lavabo de la salle de bains avec le pain de savon laissé là, dont le parfum s’était évaporé et la surface craquelée, et mis les vêtements à sécher sur un fil suspendu au-dessus de la baignoire. Tard dans l’après-midi, je fis chauffer une demi-boîte de sardines à la tomate sur un poêle installé dans ma chambre avec un peu de vaisselle et d’argenterie. J’empilai mes valises l’une sur l’autre, déployai une taie d’oreiller inutilisée par-dessus et disposai un couteau, une fourchette et une assiette. Assise de guingois sur le sol, face à la table que je m’étais confectionnée, je pris mon déjeuner.
Après avoir fait la vaisselle dans le lavabo et tout rangé, je retournai à mon ouvrage. Quand je relevai les yeux de mon travail, la lumière avait viré à l’abricot dans le soleil couchant. Je me levai, arquai le dos, m’étirai, me déliai le cou, et observai le terrain, accroupie devant la fenêtre ouverte, m’efforçant d’imaginer à quoi le paysage ressemblait à l’origine – les champs au loin, verts et vierges, les chênes et les cèdres aux branches intactes, aux racines dénuées d’orties. Une époque où chaque perspective depuis la maison avait été pensée pour incarner un idéal paysager de campagne anglaise composé de panoramas et d’espaces ouverts encadrés de rameaux sombres s’élevant à l’horizon.
Une odeur de cuisine me parvint d’en bas, de l’ail revenu dans du beurre, quelque chose de lourd, et mon estomac gargouilla – la moitié d’une boîte de sardines, ce n’était pas suffisant. Penchée à ma fenêtre, me rengorgeant de l’arôme qui montait, je vis un pied sur le rebord de la fenêtre en dessous, furtivement, de vilains doigts de pieds vernis de vert devant lesquels je battis en retraite rapidement. En me demandant comment les gens faisaient pour se connaître entre voisins.
Pour le dîner, je terminai le croûton de la miche de pain que j’avais apportée et la boîte de sardines. Il faudrait que j’aille en ville le lendemain, si je voulais manger quelque chose.
Même avec la fenêtre ouverte, il régnait une atmosphère fongeuse dans les combles, allongée sous mon drap, en chemise de nuit, je songeai aux précédents occupants de cette chambre et de celle qui était devenue ma salle de bains depuis. L’œil-de-bœuf avait-il été installé là par un domestique fouineur désireux d’espionner sa maîtresse, ou bien par un fils dégénéré, peut-être, qui s’était dit que ce serait drôle de reluquer les invités de la famille ? Alors que je m’imaginais en folle enfermée dans les combles, épiant le déroulement de la vie sous ses pieds, j’entendis un cri, une voix de femme – la voix de Cara. Je m’assis dans mon lit, une lumière s’alluma dans les chambres du dessous, dont la lueur était visible par ma fenêtre ; et en passant la tête dehors, je vis que la salle de bains de Peter et Cara était allumée aussi. Elle brailla quelque chose en italien, crachant ses mots. La réponse de Peter fut sonore mais ferme :
« Je t’en prie, Cara. Il est tard, on est vraiment obligés de se lancer là-dedans maintenant ? »
Elle cria de plus belle, ses mots étrangers flottaient dans la nuit au-dehors.
« En anglais, s’il te plaît », dit Peter.
Cara hurla, on aurait dit un animal pris dans un piège. Il y eut un grand fracas – du verre brisé ou de la vaisselle explosée – qui provoqua chez moi un bref mouvement de recul, comme si elle allait venir me chercher. Une porte claqua, faisant vibrer l’encadrement de ma fenêtre, tandis que quelque part en dessous Cara se mettait à sangloter, tout en continuant de crier entre deux hoquets, tentant de reprendre sa respiration, lâchant des paroles insensées. L’un des deux referma les fenêtres brutalement et je n’entendis plus rien, mais mes pensées étaient attirées vers l’œil-de-bœuf dans le sol de ma salle de bains.
Je savais évidemment distinguer le bien du mal. Mon père, Luther Jellico, avait eu le temps d’en ancrer les principes en moi avant de nous quitter, et Mère avait poursuivi son ouvrage à sa manière : toute mauvaise action se paye, ne mens pas, ne vole pas, ne parle pas aux inconnus, ne parle pas tant qu’on ne t’adresse pas la parole, baisse les yeux devant ta mère, ne bois pas, ne fume pas, n’attends rien de la vie. Je savais que j’étais censée me conformer à certaines règles, mais c’était plus conceptuel qu’autre chose, une liste à cocher devant chaque nouvelle action, plus intellectuel que fondamental, comme cela semblait l’être pour tout le monde. La liste ne disait rien sur le fait d’épier son prochain. J’allai dans la salle de bains et soulevai la latte sans le moindre scrupule. À genoux sur le sol, je regardai à travers le trou.
Cara était allongée sur le flanc dans un coin de la salle de bains, en chemise de nuit, le visage enfoui sous ses cheveux, ses boucles serrées déployées en tous sens. Elle avait la tête posée sur les jambes de Peter, les genoux ramenés sur sa poitrine, qui se soulevait de temps à autre pour laisser échapper un sanglot. Il était en pyjama, dos contre le mur, les jambes tendues devant lui. Il passait la main dans ses cheveux, la tête penchée sur elle, et je m’émerveillai de ce geste qui me semblait inspiré par l’amour et traduisait une manière de donner et de se donner que je n’avais jamais connue. Au bout de quelques minutes elle se redressa et couvrit de petits baisers son cou et son visage, il demeurait raide, droit, comme s’il redoutait qu’elle se métamorphose brusquement et se jette sur lui à coups de griffes. Elle l’embrassa sur la bouche, pressant ses lèvres contre les siennes, tandis que sa main, dont l’annulaire portait une alliance, remontait le long de sa cuisse et se glissait dans l’ouverture de son bas de pyjama. Je ne détournai pas les yeux ; j’étais curieuse. Avant que ses doigts fussent entrés dans l’ouverture, Peter lui prit délicatement le poignet et repoussa sa main. Cara laissa retomber sa tête, son corps tremblait sous les sanglots. Il l’aida à se relever, la souleva et la porta telle une enfant ou une handicapée, hors de la pièce.
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3
Le lendemain matin, je travaillai sur mes notes sans avoir pris de petit-déjeuner. Le temps que je me décide à quitter la maison, il faisait déjà chaud et mes paumes étaient collées aux poignées en plastique de mon filet à commissions. Incapable de remettre la main sur mon chapeau, je me dis que j’avais dû l’oublier dans le bus. Je traversai l’allée des calèches, envahie de mauvaises herbes, et commençai ma longue marche sur la route. Le revêtement était piqueté, troué de nids-de-poule laissés par les véhicules militaires qui avaient dû y passer en vrombissant toutes ces années auparavant. Le soleil cognait sur le haut de ma tête et j’étais déjà assoiffée. Tout au bout de la route, au loin, à près d’un kilomètre, quelqu’un approchait à bicyclette, un instant plus tard je compris qu’il s’agissait de Cara, tête penchée en avant, appuyant sur les pédales pour remonter le faux plat jusqu’à la maison. Qu’était-on censé faire dans ce genre de circonstances ? J’avais vu la couleur de sa chemise de nuit – rose bonbon –, je connaissais le gémissement aigu et ardent qu’elle faisait en pleurant, et cependant nous n’avions pas été présentées. Mère se serait arrêtée et aurait engagé la conversation poliment, en faisant semblant de n’avoir rien vu ni entendu. Il y avait toujours la météo. Je pourrais parler du bleu du ciel ou demander à Cara si elle pensait qu’il allait pleuvoir, mais je n’étais pas certaine d’arriver à soutenir le regard de quelqu’un que j’avais vu glisser la main dans le bas de pyjama de son mari. Peut-être pourrais-je en profiter pour lui demander si elle aurait quelque chose à boire pour moi. À présent Cara avait atteint le virage à gauche et j’apercevais le foulard vert qu’elle portait noué sous le menton et ses lunettes de soleil. Ses genoux montaient et descendaient sous la robe en crochet qu’elle arborait déjà la veille. J’imaginais la bouteille de limonade qu’elle transportait peut-être dans son panier, encore fraîche, tout juste sortie du compartiment réfrigéré d’un magasin de la ville.