L'été des oranges amères

Fuller Claire · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/11

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L'été des oranges amères

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

Lorsqu’elle s’arrêta, j’essuyai une paume trempée sur ma jupe, prête à lui serrer la main, et marchai dans sa direction. Mes mots : Enchantée, je m’appelle Frances, je suis là pour étudier les fabriques du jardin, roulaient sous mes joues comme des gravillons, ternes et dérisoires, s’échappant de ma bouche pour dégringoler au sol. Je percevais le soupir de vieillard émis par la suspension de la bicyclette, et le bâillement du caoutchouc des pneus mous sur les cailloux de la route, et je remarquais ses joues rougies par l’effort.

Puis, quand elle fut presque à mon niveau, je quittai la route pour me retrouver dans l’herbe, debout derrière l’arbre le plus proche, le dos collé contre son tronc. Même ainsi je n’aurais pas pu faire semblant qu’elle ne m’avait pas vue.

Tandis qu’elle passait devant moi avec sa bicyclette, elle fit tinter sa sonnette et s’envoler au passage une nuée de corbeaux dans un froissement d’ailes. Je restai là le temps qu’il lui fallut pour arriver à Lyntons, descendre de sa bicyclette, frapper à la grande porte et disparaître à l’intérieur, le temps qu’il fallut pour que le rouge quitte mes joues.

 

Au bout de l’avenue, la piste principale virait complètement à droite vers la grand-route, celle par laquelle j’étais arrivée. Mais droit devant, en direction de la ville, un chemin traçait une ligne entre deux champs de friches broussailleuses, dans un nuage bourdonnant d’insectes. Le ciel était d’un bleu mat, le soleil brillait sans discontinuer, convoquant toute l’eau de mon corps à la surface où elle s’amoncelait sous mes aisselles et entre mes seins ; si Cara était passée devant moi à présent, je l’aurais fait tomber de sa bicyclette pour mettre la main sur la bouteille de limonade imaginaire dans son panier. Convaincue d’être plus près de la ville que de Lyntons, je pressai le pas, toutes mes pensées tendues vers le grand verre d’eau glacée que je commanderais dès que j’aurais atteint le salon de thé ; il y avait forcément un salon de thé.

Au bout des champs, le chemin s’élargissait mais s’obscurcissait en même temps, sous une rangée d’ifs inclinés vers l’intérieur au point que leurs branches s’entrelaçaient au-dessus de ma tête telle une arche nuptiale sous laquelle j’avançais, fiancée sans promis. De part et d’autre, les berges remontaient le long de la route, la terre marquée, usée, dénudant les os bruns des racines des arbres.

J’étais soulagée de trouver cet ombrage. Il me fallut encore attendre d’apercevoir au loin un demi-cercle de lumière, puis un portail en fer et un cimetière derrière, pour réaliser que des générations de Lynton avaient dû parcourir ce chemin bordé d’ifs à pied, à cheval, puis, une ultime fois, portés à bout de bras, gisant dans leurs plus beaux atours jusqu’à l’église du domaine mentionnée dans le Pevsner. Sur place, le portail était bloqué par l’herbe qui montait jusqu’aux genoux, au-delà on apercevait les pierres tombales penchées au milieu des zigzags de papillons entre un buddleia et des chardons en fleur. Je m’appuyai sur la porte, poussant et aplatissant le tapis d’herbe juste assez pour me glisser à l’intérieur. Ici, derrière l’église, les tombes étaient laissées à l’abandon, la mousse et la pluie avaient peu à peu rongé les dates et les noms jusqu’à ce que les gens en dessous ne soient plus que des lettres capitales gommées. Je suivis l’ordre chronologique des tombes et dénichai quatre Lynton reposant ensemble : deux Dorothea, un Charles mort à l’âge de vingt ans, et un Samuel qui n’avait vécu qu’un an.

J’empruntai le chemin qui contournait l’église, dépassai un nouvel if dont la circonférence égalait presque celle de la tour et un tas d’herbe taillée surmonté de fleurs fanées, le tout dégageant une odeur de végétation pourrie et chaude virant au visqueux. Côté nord de l’église, le vicaire, en soutane noire, se dressait parmi les pierres. Son visage était caché, plongé dans un livre. À ses côtés, un homme plus âgé se tenait appuyé sur une grande pelle, une casquette à la main. Les deux hommes surplombaient une tombe ouverte.

Longeant le bâtiment, je fis le tour jusqu’à la porte d’entrée, qui n’était pas verrouillée. Je n’avais plus remis les pieds dans une église depuis l’enterrement de Mère, mais l’odeur de cire d’abeille et l’atmosphère, aussi fraîche que l’eau d’un ruisseau, étaient familières et agréables. J’avais pleuré tout le long de la cérémonie et des chants. Incapable de m’arrêter, même pendant que le vicaire prononçait son oraison ou que les quelques vieux amis de Mère qui avaient fait le déplacement chantaient, je n’aurais su dire pourtant si cet excès de larmes venait de ce que je m’apitoyais sur mon sort ou de l’effroi que m’inspirait la réalité de la mort de Mère.

Cette église était d’une simplicité magnifique : des bancs, de solides murs blanchis à la chaux, un plafond en bois. Je n’éprouvai pas de déception. Je descendis l’allée centrale, me glissai derrière une porte, dans la sacristie, et j’étais en train d’ouvrir la porte d’un placard au-dessus de l’évier quand j’entendis une voix derrière moi :

« Je peux vous aider ? »

Je me retournai : le vicaire se dressait sur le seuil, le Livre de la prière commune à la main. Ses yeux étaient cernés comme s’il n’avait pas dormi depuis plusieurs nuits, ses cheveux étrangement ramenés vers l’arrière, mais le plus troublant était sa barbe sombre. Je n’avais jamais croisé un vicaire qui ne fût pas rasé de près.

« Pardon, je cherchais un verre, dis-je. Pour l’eau.

— Je crains qu’il ne vous faille apporter vos propres vases pour les fleurs et il y a un robinet d’eau à l’extérieur pour l’usage courant.

— Je voulais dire, pour boire. »

Il passa devant moi et tira un torchon qui faisait office de rideau sous l’évier, prit un verre sur une étagère, le remplit au robinet et me le tendit. « M. Lockyer vous a vue entrer par la porte de derrière. » Il me dévisagea de bas en haut, je savais de quoi j’avais l’air : une femme d’un certain âge à la taille épaisse, le cheveu grisonnant, la gorge glougloutant sur l’eau qui y descendait. Mais je dus remporter l’épreuve mystérieuse à laquelle il m’avait soumise, car il tendit la main et dit : « Victor Wylde. »

J’hésitai, avançai dans sa direction la main qui tenait le verre, la reculai puis, en pouffant d’embarras, posai le verre sur l’égouttoir, avant de retendre la main, puis de la retirer à nouveau pour m’essuyer la paume sur la jupe et serrer la sienne.

« Victor ? dis-je. Victor le vicaire ? » Les mots m’avaient échappé, il leva les yeux au ciel, entendant la plaisanterie pour la énième fois. « Désolée, dis-je. Frances Jellico. Enchantée. »

Il devait avoir déjà remarqué mon absence d’alliance car il reprit : « Mademoiselle Jellico », avec un hochement de tête. « Faites-vous partie de la petite troupe qui a établi son campement à Lyntons ? » Il sortit un mouchoir de la poche de sa soutane, et j’eus soudain l’impression affreuse qu’il allait s’en servir pour s’essuyer la main après me l’avoir serrée, au lieu de quoi il se contenta de se tamponner le cou et remit le mouchoir dans sa poche.

« Je rédige un rapport sur les fabriques et autres constructions ornementales des jardins, dis-je.

— C’était justement un Lynton que nous étions en train d’enterrer. En fait, c’était le dernier des Lynton.

— J’ignorais totalement qu’il en demeurait un en vie.

— Eh bien, reprit-il. Ce n’est plus le cas. Ils sont tous six pieds sous terre à présent. » Il passa la main à l’arrière de son cou, défit un crochet ou un bouton, et avant que j’aie pu me détourner, tira son faux col de sous sa soutane, entraînant avec une sorte de plastron. Je ne m’étais jamais vraiment attardée sur les habits du clergé, mais le geste était si choquant qu’il aurait aussi bien pu soulever sa robe pour ôter son caleçon. Je regardai l’évier, butant sur ce que j’aurais pu ajouter.

« Il… il… n’avait donc pas de proches ?

— Elle », corrigea le vicaire dans mon dos. J’entendis le froissement des habits qu’il ôtait, sa voix étouffée tandis qu’il passait un vêtement au-dessus de sa tête. « Ni proches, ni amis, pas que je sache en tout cas. Rien que moi et M. Lockyer, le fossoyeur, et elle évidemment. La dernière Dorothea Lynton était un sacré personnage. Une râleuse invétérée, complètement amnésique. Une vieille chouette malcommode. » Les cintres tintaient les uns contre les autres.

« Dieu du ciel », m’écriai-je, les vicaires étaient-ils vraiment autorisés à cancaner ainsi sur leurs paroissiens de la sorte. « Certes, monsieur Wylde, mais elle est mieux là où elle est maintenant, non ? » C’était une expression que j’avais entendue dans la bouche de Mère. Je jetai un œil par-dessus mon épaule. Le vicaire avait enlevé sa soutane, en dessous il portait un jean et une chemise à manches longues comme celles de mon père autrefois, mais, contrairement à celles de mon père, la sienne avait un motif délavé sur le devant, dans un dégradé de roses et de jaunes – tie-dye, c’était ainsi que cela s’appelait, me semblait-il.

Il haussa les sourcils. « Si cela vous fait plaisir de le penser… Appelez-moi Victor, je vous en prie. » Il sourit, prit le verre de l’égouttoir où je l’avais posé, le remplit au robinet et, se penchant au-dessus de l’évier, aspergea la peau blanche de sa nuque. « Mon Dieu, ce qu’il fait chaud dehors, dit-il en se redressant. Dorothea avait essayé de se réinstaller à Lyntons il y a quelques années. Apparemment elle avait transformé une chambre des combles en salle de bains, afin que la vieille dame de compagnie qu’elle avait engagée pour vivre à ses côtés puisse vivre là, comme une domestique à l’ancienne. Elles n’ont pas tenu plus d’un mois, je crois. Je suis surpris que vous vous en accommodiez. Est-ce qu’au moins il y a l’électricité et l’eau courante ? » Il passa la main dans ses cheveux jusqu’à l’arrière de sa tête et, d’un geste habile, fit glisser un élastique de sa tignasse à son poignet, laissant retomber des vagues plates de cheveux de part et d’autre de son visage. J’étais médusée.

« Il y a une atmosphère très particulière. » J’éprouvais le besoin étrange de défendre les lieux.

« Dorothea Lynton était convaincue d’avoir été spoliée de ses biens par l’armée, le gouvernement ou qui sais-je », poursuivit-il. Des rigoles d’eau fonçaient les rayures roses de sa chemise, des perles d’eau s’accrochaient à ses cheveux et à sa barbe. « Elle disait à qui voulait l’entendre qu’on lui avait confisqué ses biens. » Il remplit à nouveau le verre et me le passa. Cette fois-ci, je bus plus lentement.

« Et c’était vrai ?

— Je dirais qu’elle possédait quelques marbres branlants, mais c’est vous qui vivez là-bas. J’ai entendu dire que tout avait été vidé, c’est vrai ? Ils n’ont rien laissé. Il me semble que l’armée a fait réparer le toit, mais c’est tout. J’imagine qu’il n’y a rien de drôle à séjourner dans une maison en ruines.

— Ce sera sans doute une demeure très agréable quand M. Liebermann l’aura rénovée. Et le terrain est…

— M. Liebermann ? L’Américain qui a racheté ? » Victor ferma la porte d’une penderie, sortit les pans de sa chemise de son jean et, surprenant mon regard ahuri, déclara : « Je ne suis pas de service cet après-midi. » Il rangea son livre de prières dans un espace libre sur l’étagère. « Mon oncle me racontait les Noëls que les Lynton donnaient pour les villageois autrefois, avant la Grande Guerre. À l’époque où l’argent n’était pas un problème. Un sapin touffu grimpait jusqu’au plafond du grand hall, il y avait de la musique, des danses, des tourtes à la viande à ne plus savoir qu’en faire. Et un grand cache-cache organisé pour les enfants du village. Apparemment, à la fin, ils devaient former une ligne bien nette, et chacun recevait un cadeau de Dorothea. Ils espéraient sans doute des poupées ou des toupies. Mon oncle racontait en riant aux éclats les expressions qui se dessinaient sur leurs petits visages tandis qu’on leur remettait un lambeau de tapisserie, une pierre polie ou bien une coccinelle séchée, épinglée, présentées comme des trésors de famille. » Victor secoua la tête. « Une vieille chouette malcommode. »

Il me raccompagna jusqu’au porche du cimetière et nous nous serrâmes la main une fois de plus. Tandis qu’il partait dans l’autre sens, il ajouta, incidemment : « J’espère que je vous verrai à la messe ce dimanche, vous et votre amie. Dieu sait que je ne serais pas contre quelques nouvelles têtes dans cette église. » Et avant que j’eusse l’occasion de lui dire que je ne savais pas à qui il faisait allusion, que comme Dorothea Lynton je n’avais pas d’amis, il s’était de nouveau engouffré dans l’église par un trou dans le mur qui menait sans doute au jardin du sacristain.

 

La ville était plus petite que ce que j’avais imaginé : une boulangerie, une épicerie, une confiserie et une poissonnerie, ni cinéma, ni librairie. Les trottoirs étroits étaient bondés de femmes traînant paniers et enfants derrière elles, d’autres, en grappes bavardaient tranquillement sur des sujets tels que – j’imagine – les écoles, les chaussures et le prix des salades. À quoi donc pouvait ressembler une vie pareille ? Une vie qui gravite autour d’un mari et d’enfants. Je ne comprenais pas comment cela leur était arrivé ; quel genre de secrets de maquillage, de coiffure ou de conversation avaient-elles échangé, de l’adolescence à vingt ans, qui m’avaient complètement échappé ? Non que j’eusse rêvé d’un mari ou regretté de ne pas avoir d’enfants, simplement ces vies me semblaient si étrangères, si différentes, que je n’arrivais même pas à imaginer comment elles advenaient.

Il n’y avait pas de salon de thé, mais j’avisai le Harrow Inn, un pub qui proposait sandwichs et café sur un écriteau dehors, et, me rendant compte que j’étais affamée, m’y arrêtai.

Deux femmes se tenaient devant l’entrée de la salle, bloquant l’accès. Elles me regardèrent vaguement approcher, puis détournèrent les yeux sans manifester davantage d’intérêt.

« Sandra m’a dit qu’elle avait posté la lettre la semaine dernière, dit une des femmes. Il faut juste que quelques autres en fassent autant. »

L’autre secoua la tête en dénouant le foulard qui lui ceignait le cou. « Il fait une chaleur à crever ici. » Elle passa le foulard par-dessus sa tête et rehaussa ses boucles aplaties de la paume de sa main. Un parfum chimique de lotion pour cheveux permanentés émanait de sa tête. « Christine a dit que je devais éviter le soleil les deux premiers jours. Mais je ne vois pas comment je vais pouvoir garder ce truc sur la tête dans une telle étuve.

— Je peux te donner les grandes lignes, si tu veux », dit la première, guettant une réponse de la part de sa comparse permanentée de frais. Sans réaction de sa part, elle insista : « C’est très important.

— J’ai entendu dire qu’il ne resterait plus très longtemps dans les parages de toute façon, dit la femme à la permanente. Il envisage de s’en aller.

— Bon débarras. »

Je toussai discrètement. La première me jeta un nouveau regard avant de se retourner vers son amie pour ajouter quelque chose que je ne pouvais pas entendre. Elle lui posa la main sur le bras et elles baissèrent la tête de conserve, dans un éclat de rire. L’amitié semblait une chose si simple et cependant si impossible.

« Pardonnez-moi ? »

Cette fois-ci, elles me dévisagèrent pour de bon, elles ne riaient plus.

« Vous attendez une table ? demandai-je.

— C’est plein, dit la femme permanentée.

— Oh, ciel, m’écriai-je. Je suis littéralement assoiffée, il fait une chaleur épouvantable, n’est-ce pas. » Je tirai sur le tissu de mon chemisier en leur souriant.

Les femmes s’interrompirent un moment avant de se retourner. « J’écrirai à l’évêque demain si tu veux », dit la femme permanentée à son amie.

 

J’achetai des œufs, une livre de bacon, de beurre, des pommes de terre et deux bouteilles de limonade glacée chez l’épicier. Je m’arrêtai à la confiserie pour prendre un sachet de menthes Everton, et chez le poissonnier pour m’offrir un carrelet entier, qu’un garçon au tablier sanguinolent emballa pour moi dans du papier blanc et une page du Times. Chez le boulanger, je pris une miche et, sur un caprice, trois petits pains au fromage, tout en m’imaginant débouler au rez-de-chaussée et proposer à Cara et Peter de les partager avec moi. Quatre commerçants m’adressèrent une série de « Bonjour » et « Merci » tout en me tendant mes achats ou ma monnaie. J’aimais tenir le compte de ce genre de choses. Quand je dépassais sept, c’était une bonne journée.

Je fis le chemin inverse et repassai devant l’église sans croiser Victor. Je marquai une pause devant la tombe recouverte de terre fraîche, déjà allégée par le soleil qui la séchait. Il n’y avait pas encore de pierre tombale bien sûr – si tant est que ce fût prévu –, rien qui indiquât que la dernière des Lynton gisait sous ce sol. J’avais toujours soif et faim. Après m’être assurée que personne ne pouvait me voir, je bus la moitié d’une bouteille de limonade au goulot et avalai l’un des petits pains au fromage directement dans le papier, malgré Mère qui prétendait qu’il n’y avait pas plus grossier que de manger dans la rue. Tout ce qui se mange mérite qu’on dresse une table.

Je déambulai le long de la route sous les ifs et les tilleuls, de nouveau le soleil me brûlait le crâne. Derrière la maison, à l’autre extrémité du lac, le sommet de la tour du mausolée pointait au milieu des arbres. En explorant les lieux, je l’avais observé de l’extérieur, et bien qu’ayant remarqué que le verrou était cassé, je n’étais pas entrée. Lorsque j’eus atteint l’allée des calèches, je déposai mon filet à commissions dans le bassin asséché de la fontaine, à l’ombre de la femme en marbre, je tergiversai un instant au sujet des petits pains, pour finalement décider de prendre mon sac avec moi, je ne pouvais décemment pas offrir à Cara et Peter deux petits pains alors que nous étions trois dans la maison. J’en avalai un deuxième en chemin.

La porte du mausolée était entrebâillée, le bois fendu autour de la serrure. Je gravis l’escalier en spirale fixé aux murs détrempés et qui montait depuis un vestibule désert. En haut, sur un petit palier, il y avait une échelle murale et une trappe que j’ouvris en poussant avec mes épaules et par laquelle je grimpai. Le fanal du toit était ouvert aux quatre points cardinaux et jouissait d’une vue sur le lac miroitant au soleil, mon œil fut attiré tout au bout, vers le pont. Derrière moi se trouvaient les vestiges du potager, ses murs en briques envahis par la végétation, un quart de tour supplémentaire m’amena à la blancheur éclatante de la maison dans le soleil de l’après-midi, pareille à un bateau voguant sur une mer verte, et un peu en retrait, l’orangerie. Un rayon de soleil captura la porte qui s’ouvrait et une silhouette – Cara, pensai-je – apparut. Je ne distinguais ni détails ni traits, mais je la vis esquisser un étrange geste du bras, comme une invitation, la paume montant et descendant devant elle, et il fallut qu’elle le réitère trois fois pour que je comprenne qu’elle lançait quelque chose en l’air et le rattrapait ; lançait, rattrapait.

Dans la pièce principale, au pied de la tour, il y avait trois tombes : un des premiers lords Lynton, ainsi que ses première et seconde femmes, enterrées autour de lui, sous des gisants en pierre. À un moment ou un autre, il avait dû y avoir un incendie, un des murs et le plafond portaient encore les stigmates noirs de la brûlure. Le lord couché n’avait plus de nez, il lui manquait trois doigts – emportés comme des reliques, supposai-je, par quelque soldat, transformant l’homme en lépreux. Les femmes avaient été bien plus abîmées. Dans la lumière qui filtrait par la porte ouverte, je distinguai deux trous creusés dans la pierre à la place de leurs cœurs. Je scrutai les cavités obscures mais ne vis rien, et je ne fus pas assez courageuse pour y plonger la main. Je prononçai une prière pour eux trois et quittai les lieux.

En réapparaissant à l’avant de la maison, je fis sursauter un chat, décharné et loqueteux, qui détala devant moi avec quelque chose qui lui pendait de la gueule ; en arrivant à la fontaine où j’avais laissé mes courses, je compris que la bête galeuse avait fouillé mon sac. Il avait léché le beurre ramolli au soleil, tiré le poisson de son emballage, déchirant au passage la page de journal, et tout emporté sauf la tête coupée, dont les deux yeux globuleux m’interrogeaient à présent. Le gros titre du journal déchiré traînait dans l’herbe : « L’homme fait ses premiers pas sur la lune. » Je ramassai une poignée de gravillons et les jetai sur le chat.

 

Je passai le reste de cette semaine à explorer le jardin, à parfaire ma carte des monuments : le mausolée, l’obélisque dédié à un cheval mort, la grotte de silex et coquillages, la glacière et le pont. Je travaillai avec une précision méthodique, profitant de la météo favorable en sachant que j’avais encore la fin du mois de juillet et tout le mois d’août pour achever mon rapport. Il y avait de nombreux autres éléments de statuaire dissimulés sous les frondaisons : une urne sur son socle gravé au nom d’une concubine, la partie basse d’une statue que j’imaginais être Éros. Chaque jour, je retournais au pont dans l’espoir qu’il fût changé, qu’un sauveur fût venu dans la nuit arracher les plantes, dégager l’épave des eaux stagnantes et la transformer en œuvre palladienne. Je fis une autre incursion sans histoires en ville. Je fermais ma fenêtre quand Peter et Cara faisaient la cuisine, ou bien je sortais me promener parmi les chauves-souris. Le temps se maintenait, chaud et sec. Je ne les croisais jamais, mes voisins du dessous, n’entendais ni ne voyais plus de disputes, et je faisais de mon mieux pour oublier la latte mobile du plancher de ma salle de bains.

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4

 

Le vicaire – Victor, car naturellement je sais que c’est lui, quoique son titre persiste à m’échapper – vient une fois encore s’asseoir à mon chevet et me prend la main, ou bien a-t-il toujours été là, à attendre pendant que je dormais. Bientôt, je m’endormirai ainsi et ne me réveillerai pas. Plus jamais je ne lèverai les yeux pour contempler les jeux de la lumière dans les feuillages entre les branches d’un arbre, plus jamais je n’appuierai le visage contre l’écorce jusqu’à ce que son motif s’imprime sur ma peau. Plus jamais je ne humerai l’odeur de la terre après la pluie, plus jamais je n’entendrai le clapotis de l’eau sur la pierre.

Victor me demande si j’ai des regrets et si ma conscience est en paix, puis il murmure : « Dites-moi ce qui s’est réellement passé.

— Et le secret du confessionnal alors ? » dis-je pour le prendre de court ; peut-être a-t-il oublié tout ce qu’on lui a appris.

« Mais les prêtres sont tenus au secret. » Il avance son derrière sur le rebord de son siège. J’aimerais bien qu’il me montre son autre main, pour voir s’il a les doigts croisés. Je sais qu’il n’est pas tout ce qu’il prétend être.

« Même après la mort ? » dis-je.

Il acquiesce, serre ma main plus fort. Je ressens son impatience mais je sais qu’il ne court pas après les ragots, ce qu’il veut c’est la vérité. C’est pour moi qu’il veut savoir.

« Même si c’est contraire aux lois de ce pays ? »

Je les ai une fois entendus parler de moi, j’étais là depuis un an et quelque. Staline, c’est ainsi qu’ils m’appelaient, et j’étais contente. Les femmes ici évoluent dans un sens ou l’autre : fâchées et provocatrices, ou accommodantes et dociles. Étonnamment, vu la personne que j’ai été durant les trente-neuf premières années de ma vie, je refuse d’être docile. Une vieille chouette malcommode. Oui.

« Inviolable », répond Victor, mais une infirmière assistante est entrée dans la chambre. Il faudra que j’essaie de me souvenir de lui poser mes questions quand nous serons seuls.

Je ferme les yeux. Est-ce que les dernières choses que je verrai de la vie seront mon peigne, mes demi-lunes, ma montre, un étui à cigarettes vide depuis longtemps ? Si peu de biens, et cette fois, bien sûr, je m’en irai sans rien du tout. Victor lâche ma main et je retourne sous mes combles, dans la salle de bains de Lyntons.

 

Je décide de prendre un bain le dimanche matin, malgré la couleur brune de l’eau que crachote le robinet dans un fracas de bruits de plomberie et les écailles terreuses de rouille qui viennent se déposer sur le fond de la baignoire étroite. J’enfilai ensuite ma jupe et ma veste vertes, un chemisier, et me fabriquai un chapeau avec un bout de carton que je recouvris d’un morceau de tissu jaune. Il sentait l’humidité et le tissu présentait quelques taches de rouille ici et là, j’en étais contente néanmoins – un bord large et un sommet en pointe. Je marchai fièrement sous mon couvre-chef, entre les arbres de l’avenue.

Victor me salua depuis la porte de l’église. « Je suis tellement content que vous soyez venue. » Il regarda par-dessus mon épaule. « Vous n’avez pas amené votre amie ?

— Non, répondis-je. Pas aujourd’hui », toujours déroutée.

J’étais une des premières sur place. J’avais toujours bien aimé être un peu en avance – je pensais que c’était faire preuve de bonnes manières. J’inclinai la tête en direction de l’autel et pris place sur un banc vide à gauche. Une famille entra et s’installa quelques rangées derrière moi, avec un garçon d’environ sept ans qui ronchonnait et s’agitait tandis que sa mère le reprenait en sifflant : « Chut Christopher, chut Christopher. » Un couple âgé se glissa à l’intérieur et s’assit sur le banc en face du mien. Je souris à la femme qui lança un coup d’œil à mon chapeau. Quelques familles encore et d’autres personnes âgées vinrent occuper les places vacantes. Tandis que Victor s’avançait le long de l’allée dans son surplis blanc sous ses cheveux noués, j’entendis du grabuge à l’arrière : une bousculade et des murmures sonores. Je me retournai et vis Cara pousser une rangée de fidèles pour se faire une place au bout d’un banc. Ses cheveux étaient détachés, noirs sur sa longue robe jaune, pareille à un rayon de soleil sur les murs blancs de l’église. Je pivotai face au sanctuaire avant qu’elle me repère.

Il y eut les prières habituelles, un chant que je ne connaissais pas très bien s’éleva sur les notes d’un orgue désaccordé. Victor grimpa les marches jusqu’à la chaire. Il m’avait paru plutôt sévère la première fois que je l’avais rencontré dans la sacristie, ou du moins agacé par ses paroissiens, à présent il prenait son temps, laissait passer de longs silences entre ses mots. Je gardai la tête baissée tout en espérant qu’il accélère un peu, qu’il montre plus d’entrain. Il marmonnait des choses confuses à propos des ventres maternels, de la conception, de la corruption morale commencée dès l’instant où nous sommes formés, puis il digressa dans des considérations que je ne parvenais plus à entendre. Je tendis l’oreille ; les pécheurs m’intéressaient beaucoup. J’avais toujours estimé l’Église trop prompte à accorder l’absolution, ne s’inquiétant que de maintenir à niveau le quota de ceux qui accèdent au Paradis.

Il y eut encore une ou deux prières, puis nous enchaînâmes avec la Sainte Communion. Je n’y allai pas. Je voulais d’abord comprendre l’église, voir comment les choses s’y déroulaient. La file qui s’étirait à côté de moi était moins longue que celle à laquelle j’étais habituée à Londres, une demi-douzaine de gens tout au plus. Ils s’agenouillaient devant l’autel et Victor se déplaçait le long de la rangée de la gauche vers la droite. « Le corps du Christ », disait-il, avant de présenter l’hostie. « Le sang du Christ », poursuivait-il, l’air las. Un petit garçon le suivait dans ses déambulations, chargé d’un calice. « Le corps du Christ, répétait Victor. Le sang du Christ, entonna-t-il avant de s’interrompre. Cara, dans le drapé gracieux de sa robe jaune, se tenait devant lui. Victor baissa les yeux sur elle, puis les releva vers moi, et je vis alors qu’elle était l’amie dont il me parlait. Je ne pouvais pas voir son visage, mais j’apercevais le tremblement de ses épaules, sa tête et ses cheveux qui montaient et descendaient, et je crus d’abord qu’elle riait. J’étais choquée qu’elle se permît de rire face à l’autel.

« Le corps du Christ », dit Victor. Sa tête s’avança et, bien que je ne pusse la voir, je l’imaginai ouvrant la bouche, sortant sa langue pour accueillir l’hostie. Le vicaire se décala sur le côté pour laisser le petit porter le calice à ses lèvres. La femme agenouillée à côté de Cara, dans sa jupe en laine et sa veste semblable à la mienne mais rose et non verte, s’écarta légèrement, consciente que quelque chose couvait. Je crus entendre Cara gémir lorsque le petit inclina la coupe, et je compris alors qu’elle ne riait pas, elle pleurait. Je fermai la bouche, déglutis comme si ma bouche et la sienne ne faisaient qu’une. Un nouveau sanglot l’ébranla, une secousse similaire à celles auxquelles je l’avais vue en proie dans la salle de bains, ses épaules s’arrondirent tandis qu’elle toussait, bouche fermée, détournant la tête vers la femme au tailleur en laine pour éviter de se cogner dans le vicaire ou l’enfant de chœur. La bouche de Cara s’ouvrit et tout le vin et l’hostie éclaboussèrent sa voisine, des grumeaux écarlates tachetaient le tissu rose comme une veine ouverte, pulsant à nu. La femme poussa un cri, se débattit en reculant, bousculant l’homme à genoux de l’autre côté, qui renversa à son tour la personne qui lui succédait dans le rang. Ç’aurait presque pu être drôle si Cara n’avait pas gémi en s’agrippant à la jupe de la femme, avant de plonger la tête la première en tirant sur le tissu pour lécher et aspirer les gouttes qu’elle avait crachées.

« Non, non », dit Victor. Mais il fit un pas en arrière, une expression horrifiée sur le visage, comme si Cara avait planté ses dents dans la jambe de la femme pour lui sucer le sang.

La femme tirait sur sa jupe, la secoua jusqu’à ce que Cara fût obligée de lâcher prise. Elle trébucha, faillit se prendre les pieds dans sa longue robe jaune et se tourna vers l’assemblée : le couple avec des cannes qui attendait debout pour recevoir la communion et les quelques autres encore assis sur les bancs. Je vis le visage dévasté de Cara, barbouillé de rouge à lèvres et de mascara qui lui coulait sur les joues. Elle se fraya un chemin vers l’extérieur et, au moment où elle passa à mon niveau, je tendis la main. Je ne sais pas ce que j’aurais dit ou fait si elle s’était arrêtée, car mes doigts ne touchèrent pas sa peau ; elle ne me vit même pas.

« Mi dispiace », crus-je l’entendre dire en partant. « Je suis désolée. » Le couple âgé se sépara pour lui céder le passage, sous nos yeux médusés devant cette exotique et fantastique créature.

Je courus après elle, mais lorsque j’atteignis le vestibule, elle était déjà au porche du cimetière. En face du mur de la cour de l’église, une voiture bleue attendait. Le moteur était en marche, l’odeur des gaz d’échappement parvenait jusqu’à moi – comme si le conducteur avait su qu’il faudrait filer en vitesse. Cara s’engouffra côté passager, referma la portière et la voiture démarra.

Après la messe, les groupes se formaient et se reformaient devant l’église. Je m’attardai un moment mais les bribes de conversation que je pus glaner ici ou là contenaient les mots « catholique romaine », « Lyntons » et « dégoûtante ». J’enfonçai mon chapeau sur la tête et contournai l’église vers la porte de derrière quand j’entendis appeler mon nom. Victor, encore en habit, se tenait debout dans l’herbe, un verre d’eau à la main.

Nous allâmes nous asseoir sur le rebord d’un tombeau dans un coin envahi par la végétation, à l’abri des regards des derniers retardataires. « Désolé, ce n’est pas du thé, dit-il. On est censé servir du thé et des biscuits après la messe, n’est-ce pas ? Mais je crois que je ne peux pas assumer une telle charge, pas aujourd’hui. » Il me passa le verre et posa les coudes sur les genoux. « Tous ces bavardages sur les ventes de fleurs et les ventes de charité. De toute façon, ils ne restent là que pour échanger des “Je te l’avais dit” sous prétexte que j’ai laissé une catholique assister à une messe anglicane…

— J’espère que les taches vont partir, dis-je.

— … et cracher le sang du Christ. » Il soupira.

« Avec un peu de sel, on était tiré d’affaire. » Je bus une gorgée d’eau.

« Les catholiques, d’après ce que j’ai compris, pensent que le vin est réellement le sang du Christ. Pas juste une représentation.

— Mais il faut agir vite.

— D’où son empressement à lui sucer la jupe.

— J’ai aussi entendu dire qu’en versant du vin blanc dessus, on efface le rouge.

— Votre amie Cara…

— Mais j’ai du mal à imaginer que ça marche vraiment, en fait.

— Elle n’est pas complètement responsable de ses actes, n’est-ce pas ?

— Ce n’est pas mon amie, répondis-je. D’ailleurs, nous n’avons toujours pas été présentées.

— Eh bien vous devriez peut-être vous en tenir à cela », dit-il, et la surprise devait s’afficher assez clairement sur mon visage car il ajouta : « Pardon, je ne peux pas dire non plus que je la connaisse, pas vraiment, mais il y a quelque chose… » Il laissa sa phrase s’évanouir. « Elle est venue me demander la confession.

— À un vicaire de l’Église anglicane ? m’écriai-je, choquée aussi qu’il m’en parlât. Quoique, elle est italienne… catholique… »

Il me dévisagea avec curiosité. « Nous avons la possibilité de donner la confession, vous savez, la seule différence c’est que nous ne le faisons pas dans une petite cabine derrière un rideau et une grille. » Il prit le verre et but quelques gorgées d’eau. Je m’imaginai assise devant lui dans la sacristie, mettant mon âme à nu. La confession de nos péchés procurait-elle jamais le moindre apaisement ? Je me demandais quelle pénitence il avait bien pu accorder à Cara, et je fis glisser le pendentif de Mère que je portais toujours autour de mon cou, sur sa chaîne. Je n’avais pas ses boucles d’oreilles car j’avais oublié de récupérer celle que j’avais perdue sous la latte de plancher.

« La confession est ouverte à toute ma congrégation », dit Victor et je baissai les yeux. Il soupira de nouveau. « J’ai bien peur de ne pas avoir réussi à beaucoup aider votre amie, néanmoins. » Je ne pris pas la peine de le corriger cette fois-ci. « Cara gagnerait davantage à consulter un médecin qu’un prêtre.

— Est-ce que c’est ce que vous lui avez dit ? »

Il me regarda. « Non, bien sûr que non. » Au bout d’un moment, il reprit : « Aucun doute que l’évêque va entendre parler de cette mésaventure : le vin gâché, le prix d’un tailleur en laine, des catholiques qui gémissent pendant la messe. Les plaintes vont encore affluer. » Il tira sur ses cheveux qui retombèrent mollement autour de son visage.

« Encore ? demandai-je.

— Quelques membres de ma congrégation estiment que mes prestations pourraient être plus enflammées et se font un plaisir de partager leur opinion avec ma hiérarchie. » Ses doigts tripotaient l’élastique et la petite boule de cheveux noirs emmêlés autour.

« Votre sermon était plutôt… sobre, constatai-je.

— Sobre, oui », dit-il. Il but.

Nous restâmes silencieux un moment, contemplant l’église nichée dans la verdure et je m’efforçai de deviner ses pensées à la manière dont il se tenait : une sorte de résignation à l’idée que tout ceci finirait mal si ce n’était pas déjà le cas, une attitude apathique, et la conviction que les choses ne pouvaient qu’empirer. Avant, deux mois tout juste auparavant, j’aurais été d’accord avec lui, mais à présent que j’étais là, à observer les insectes minuscules posés sur les têtes plates des millefeuilles poussant entre les tombes, leurs fleurs blanches qui se mélangeaient au lichen éclos sur la pierre, j’avais l’impression que je pouvais devenir n’importe qui. Le seul bruit que l’on distinguait était le lointain ronronnement d’une tondeuse à gazon. « Quel endroit paradisiaque pour être enterrée, déclarai-je.

— Pour commencer le voyage vers un monde meilleur ? demanda-t-il, se remémorant notre première conversation dans la sacristie.

— Vous ne pensez pas ? »

Il appuya sa tête en arrière, contre la pierre tombale, et ferma les yeux. « Combien diriez-vous qu’ils étaient ?

— Pardon ?

— Combien de personnes dans l’assemblée aujourd’hui ? »

Je réfléchis un moment. « Trente, trente-cinq.

— Vingt-neuf, dit-il. J’ai compté pendant que j’étais en chaire. Chaque dimanche, ils sont un peu moins nombreux. Et il y a de moins en moins de mariages, de baptêmes. Les enterrements, en revanche, ont la cote. Je guette constamment le coup de téléphone de l’évêque pour me dire que la paroisse n’est plus rentable.

— Il doit y avoir du monde à Noël et à Pâques au moins.

— Peut-être », dit-il. Il versa le reste de son verre d’eau dans l’herbe et se releva. « Je ferais mieux d’y aller. Il y a forcément quelqu’un qui brûle de me donner une information indispensable sur les fleurs ou la prochaine vente de charité.

— Si jamais vous avez… » J’hésitai. « … envie de venir à Lyntons, je pourrais vous faire visiter, dis-je dans un souffle.

— Merci, dit-il. Peut-être. » Déjà il s’éloignait.

 

Je passai le reste de ce dimanche à lire dans ma chambre, fenêtre ouverte, jusqu’à ce que, alors que je me laissais aller à somnoler, vers trois heures de l’après-midi, j’entendis quelqu’un appeler : « Bonjour ! Bonjour ? Est-ce que vous êtes là ? » Il me fallut un moment pour réaliser que cette voix de femme – une voix anglaise, bourgeoise – venait de l’extérieur, et lorsque je passai la tête par la fenêtre, en bas, sous mes yeux, se tenait Cara. Elle souriait, son visage était différent de celui qu’elle arborait à l’église – plus de rouge à lèvres, les yeux bien nets – mais elle portait cette même robe jaune. Elle était dangereusement penchée par-dessus le rebord de sa fenêtre, le cou dévissé pour regarder vers le haut, et les cheveux formant un angle. « Bonjour », répéta-t-elle pour la troisième fois. Près de cinq mètres nous séparaient. « Frances, c’est ça ? Enchantée. Peter et moi… » Elle sourit de nouveau et jeta un œil dans la pièce derrière elle. « Lâche-moi, Peter », dit-elle en riant, ne se tenant plus que d’un bras au rebord de la fenêtre, le corps oscillant dans le vide, sans avoir l’air de s’en soucier. Mon estomac bondit dans ma poitrine et je faillis me lancer en avant à mon tour, comme si je pouvais la rattraper et l’empêcher de tomber de là où j’étais. « Voudriez-vous dîner avec nous ce soir ? Au fait, je m’appelle Cara. » Une fois de plus, elle se retourna vers la pièce derrière elle. « Chut, dit-elle au Peter invisible.

— Je croyais que vous étiez italienne, dis-je.

— Italienne ? Non. » Elle semblait surprise. « Vous venez alors ?

— C’est très gentil à vous, mais…

— Oh, je vous en prie, acceptez. Cela fait des semaines que je n’ai personne d’autre que ce bonnet de nuit de Peter à qui parler. Il y a des tagliatelle al limone, et j’ai fait suffisamment de pasta pour nourrir une armée entière. » Elle prononça les mots tagliatelle al limone et pasta comme une Italienne.

Je n’avais jamais mangé de pâtes, mais j’avais entendu dire qu’on en servait dans les restaurants obscurs de Soho, ceux devant lesquels j’étais déjà passée plein de fois, sans jamais oser entrer. Des bougies rouges dardant leurs flammes derrière des bouteilles de vin sur des tables dressées pour deux. Mère aurait dit que c’était de la vilaine nourriture étrangère, mais j’avais faim et j’en avais assez de devoir me contenter de boîtes de conserve.

Me voyant hésiter, Cara ajouta : « Et je veux tout savoir de vous, puisque vous êtes notre nouvelle voisine.

— Merci », dis-je, mon embarras vaincu par mon estomac. « J’en serais ravie. »

Cara reporta le regard vers l’intérieur. « Tu vois ? lança-t-elle à Peter. Je t’avais dit qu’elle accepterait. » Et je me demandai alors ce qu’ils s’étaient raconté d’autre à mon sujet, pourquoi Peter avait supposé que je refuserais leur invitation, et de quoi je pourrais bien leur parler puisqu’ils voulaient tout savoir. Je n’avais rien à raconter.

« Bien, reprit-elle à mon intention. Sept heures et demie ? C’est un peu tard pour Peter, mais on ne peut quand même pas le laisser dîner à six heures comme un ouvrier, ou même à quatre heures tant qu’on y est, et on serait obligés de prendre le thé et des œufs à la coque avec des mouillettes. »

J’aperçus les mains de Peter qui lui chatouillaient la taille et elle poussa un cri ravi. Je ne lui dis pas que quatre heures était l’heure à laquelle j’apportais son plateau à Mère avec une assiette de biscuits Garibaldi et une théière.

 

Je fis ma toilette et enfilai la jupe et le chemisier que j’avais également mis pour aller à l’église. C’était ma tenue pour les occasions formelles : le baptême d’un cousin issu de germain, un rendez-vous avec le rédacteur en chef d’un journal. Il n’y avait pas de miroir dans ma chambre, et j’avais beau avoir perdu un peu de poids depuis la mort de Mère, je savais que j’étais lourde, large des hanches et des fesses, tout comme elle avant qu’elle ne tombe malade. Mère en revanche, à l’époque où nous vivions avec mon père dans la grande maison de Notting Hill, était une femme élancée aux jambes longues et au cou élégant, qui portait ses rondeurs avec grâce. J’ôtai la jupe et le chemisier et enfilai la robe de soirée de Mère à la place. Je me souvenais de mon père, accroupi derrière moi, les bras passés autour de ma taille pendant que nous la regardions descendre les marches de l’escalier spectaculaire, tenant le tissu de son jupon entre le pouce et l’index pour ne pas se prendre les pieds dedans, à pas si lents que j’avais l’impression qu’elle flottait. La robe avait une petite cape en velours, ainsi qu’une ceinture avec une boucle en velours qui lui pinçait la taille. Je me souvenais combien j’avais désiré cette robe, la posséder, la porter, et descendre les escaliers ainsi. Je quittais les bras de mon père pour courir vers elle, elle se baissait pour me soulever et je me retrouvais pressée entre eux deux, entre le velours et la trame du costume de mon père, entre son parfum à elle sous mon nez et sa moustache à lui contre ma joue tandis qu’il m’embrassait pour me dire au revoir, et je restais là longtemps après leur départ, laissée à la garde de la gouvernante.

À présent la robe formait des plis, des froissements autour de mon ventre, et j’avais beau tirer sur les pans pour qu’ils se rejoignent, ils demeuraient béants, comme étonnés que j’essaie de la porter. Je l’ôtai, en lissai les plis en l’étalant sur mon lit, et me forçai un passage dans les sous-vêtements de Mère, également emportés avec moi. Sa gaine s’enfonça dans le pudding de mon estomac, mes seins débordaient de son soutien-gorge. J’accrochai ses bas noirs à leurs jarretelles, tirant sur le nylon au point qu’il en était presque transparent au niveau des chevilles. Une fois le tout en place, je ne pouvais plus respirer à fond, mais la glissière éclair de la robe acceptait de se fermer et le crochet parvenait jusqu’au fermoir. Les sous-vêtements me sciaient la peau à chaque mouvement, comme si Mère me suivait partout où j’allais, et même debout une bouée de graisse se formait entre la gaine et le soutien-gorge, pareille à une bouée gonflable pour enfants, passée autour de ma taille. Il faudrait bien que ça aille.

Dans la salle de bains, je mis la boucle d’oreille Hattie Carnegie posée à côté de ma boîte de talc et songeai à celle qui se trouvait sous mes pieds ; le plus silencieusement possible, je soulevai la latte mobile et la déposai sur le sol à côté de la fissure. Incapable de résister, je jetai un œil dans la lunette.

Peter, en pyjama, était assis au bord de la baignoire, encore luisante d’avoir été juste vidée, tandis que Cara, en sous-vêtements, était penchée devant lui. Elle appuyait d’une main sur sa joue pour lui faire tourner la tête, et, de l’autre, passait un rasoir sur le côté de son visage. Après chaque passage, elle reculait la main pour secouer le rasoir dans le lavabo rempli d’eau savonneuse. Il était immobile, seuls ses yeux suivaient ses mouvements pendant qu’elle s’affairait sur lui. Chacun de ses mouvements, la pression de ses doigts sur sa peau, le tranchant de la lame qui le frôlait, tout était précis et intense. Je n’avais jamais imaginé que le fait de se raser pût être un acte aussi intime.

Je me reculai et repris le souffle que j’avais retenu sans m’en rendre compte. D’un geste efficace, affairé, comme si le fait d’épier mes voisins était une chose parfaitement banale et permise, je ramassai la boucle d’oreille, et remis en place la latte aussi silencieusement que je l’avais ôtée, avant de me redresser.

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5

 

À sept heures vingt-huit, j’étais prête et descendis les marches de l’escalier de service – un escalier en colimaçon qui s’enroulait autour d’un ancien monte-plats rouillé – puis suivis une petite coursive jusqu’à une porte doublée de feutrine verte séparant le monde connu du monde inconnu. Au-delà se trouvait le palier du grand escalier de style impérial, avec ses deux majestueuses volées d’escaliers débouchant sur un palier intermédiaire où elles se rejoignaient pour repartir dans le sens opposé. Entre les deux espaces, le vide montait en flèche, redoublé par la hauteur, dépassant les murs des chambres et des combles jusqu’à une coupole de verre. Splendide, avait dit Peter. Chaque fois que je me tenais là, ce vide me happait, me transportait tout en accentuant mon insignifiance, avec une exaltation telle que j’eusse voulu l’atteindre dans une église. Les derniers rayons de soleil dardaient à travers les vitraux, éclairant la cage d’escalier et faisant virer les murs, brunis ici ou là de stries humides, au rose. Depuis une semaine que j’étais arrivée, j’avais à peine exploré la maison, je me précipitai dans l’escalier monumental, supposant qu’il déboucherait dans un grand hall d’entrée, et fus déroutée en découvrant, au bas de la dernière volée de marches, qu’il débouchait sur un couloir sombre traversant la demeure du nord au sud. Cette disposition inattendue me rendit nerveuse, comme si l’on m’avait détournée de mon axe sans que je m’en rendisse compte, et je remontai les escaliers vers la lumière.

Sur le palier intermédiaire, le grand couloir qui desservait le dernier étage avant les combles était surmonté d’un plafond arqué et coffré, orné de ce qui avait dû autrefois être des moulures en plâtre sur un fond bleu canard. Le bleu avait depuis longtemps fané, des blocs de plâtre manquaient, le sol jonché de débris craquait sous les pieds. Plusieurs trous aussi gros que des têtes dénudaient les lattes du plafond. À ma gauche se dressait un mur étrangement aveugle, à ma droite deux portes closes. Je les dépassai, laissai derrière moi une niche voûtée sans doute occupée par une statue autrefois, une muse peut-être, qu’on avait détachée de son piédestal et fracassée au sol, emportant sa tête comme prise de guerre. Des portes s’ouvraient ensuite sur des pièces hautes de plafond servant de débarras à des lits militaires et autres matelas, entassés en vrac. Le tout surmonté de fientes et plumes d’oiseaux. À travers les entrelacs de structures métalliques, j’aperçus l’allée devant la maison et la route d’un côté, le parc de l’autre côté.

J’essayai d’estimer la position de ma chambre dans les combles et, par là, de comprendre d’où Cara m’avait parlé depuis sa fenêtre, pour revenir sur mes pas, à la première porte fermée. Debout devant la porte, je rassemblai mon courage, lissai les pans du jupon de ma robe par-dessus la gaine, me redressai, passai la langue sur mes dents de devant. Je pris une grande inspiration et frappai. J’attendis, baissai les yeux sur ma poitrine et de nouveau réajustai la robe, puis regardai ma montre : sept heures trente-deux. Je frappai encore, plus fort cette fois. Deux autres minutes passèrent, durant lesquelles j’eus le temps de me demander si je n’avais pas mal compris l’horaire, si elle voulait bien dire ce soir, ou s’ils avaient oublié. Je tergiversai, envisageai de revenir à ma chambre et de prétendre que j’avais oublié moi aussi, tout en songeant qu’alors ils risqueraient de se vexer. Je frappai de nouveau. Au moins pourrais-je arguer avoir frappé trois fois.

J’entendis quelqu’un courir, quelque chose tomber, un juron immédiatement après, puis Peter ouvrit la porte à la volée. Il était encore en pyjama. « Oh, enfer et damnation, dit-il en me voyant, et il leva les mains au ciel. Il est déjà sept heures et demie ?

— Je suis venue trop tôt, m’excusai-je en rougissant. Ou bien un autre soir. » Les mots sortaient de ma bouche selon leur ordre, anarchique et insensé.

« Un autre soir ?

— Je peux revenir un autre soir.

— Mon Dieu, non, s’écria Peter. Il faut que ce soit maintenant. Regardez tout ça ! » Il ouvrit la porte et écarta le bras en grand. L’immense pièce devait avoir été le salon autrefois – l’espace où les Lynton recevaient leurs invités dans la demeure géorgienne d’origine. À présent, l’endroit était presque vide. Les seules décorations, si tant est qu’on pût les appeler ainsi, étaient les bandes de pasta étendues sur une demi-douzaine de cordes suspendues entre les trois hautes fenêtres et le mur opposé. L’effet produit était celui d’une lingerie, où auraient séché les bas ivoire d’une armée de femmes aux jambes longilignes. Mais la lumière magnifiait les lieux. Elle se déversait par les châssis béants, éclaboussait le sol de rectangles ambrés, lui donnait des reflets de miel.

Une porte s’ouvrit sur la gauche, leur chambre, supposai-je, et Cara passa une tête, dont je ne vis d’abord que la chevelure noire déchaînée. « Frances ! Deux minutes ! J’arrive dans deux minutes. »

Peter rabattit son pyjama contre lui. « Nous sommes à vous dans deux secondes. Faites comme chez vous. » Il disparut dans leur chambre et je les entendis parler à voix basse, trop basse pour que je comprenne ce qu’ils se disaient.

Debout au milieu de la pièce, je regardai autour de moi. Je détournai les yeux de la porte ouverte en face de leur chambre, dont je devinai qu’elle devait mener à la salle de bains. Un poêle électrique, semblable au mien, était posé contre le mur, à côté d’un vieux réfrigérateur. Une longue planche de bois avait été placée sur quatre cantines retournées et rehaussées par des piles de livres, créant ainsi une longue table, sous laquelle étaient disposés deux autres cantines et un tabouret en guise de sièges. La surface en était jonchée de journaux, cendriers, carnets et d’une machine à écrire, quant au côté « cuisine » de la table, il disparaissait sous un monceau de déchets et une miche de pain coupée à même le bois. Le plancher était nu, il n’y avait pas d’autres chaises, canapés, tapis, ou tableaux aux murs. Je m’efforçai de ne pas fixer les saletés sur la table mais ne pus m’empêcher de noter qu’en dehors des pâtes qui séchaient, il n’y avait pas le moindre indice qu’un dîner se préparait ici. Je m’approchai d’une des fenêtres et contemplai le parc et les rameaux au loin. Je fis une énième tentative de lissage de ma robe pour gommer la bouée entre le soutien-gorge et la gaine.

Dix minutes plus tard, Cara et Peter émergèrent de leur chambre, s’excusant pour leur retard, s’en accusant l’un l’autre en riant. Cara vint vers moi les bras ouverts, comme si nous étions de vieilles amies. Elle portait la même robe que lorsqu’elle m’avait invitée à dîner, la même qu’à l’église, à laquelle elle avait ajouté trois colliers de perles autour du cou. Ses cheveux détachés encadraient son visage, elle avait les pieds nus, vernis de vert. Peter portait une chemise trop grande, sortie de son jean ample et long. Je me consumais à l’idée d’avoir pu penser un seul instant que ma robe longue, avec sa cape et sa ceinture de velours, passée de mode depuis trente ans, eût pu convenir à ce dîner avec mes nouveaux voisins.

Continuer : partie 3 sur 11