L'été des oranges amères
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
« Le petit salon bleu », annonça-t-il en fanfare. La pièce était vide, à part un énorme miroir, piqué et sale, appuyé contre un des murs. J’aperçus mon reflet un instant avant de lui tourner le dos pour mieux observer la béance où devait se trouver la cheminée. « Arrachée par ces maudits vandales », dit Peter. Il ouvrit la paire de volets et portes-fenêtres suivante, puis la suivante encore. Le crépuscule entra : l’odeur du jour finissant, le chant du merle. « Même la sonnette des domestiques a disparu. » À côté des briques apparentes, un fil sortait d’un trou dans le mur. Nous nous en détournâmes pour nous retrouver face au miroir au même moment, partageant ce reflet piqueté et sépia de nos visages sans sourire. Je me dis que nos regards se croisaient une seconde de trop avant d’arrêter de le fixer.
« C’est un choix assez original par rapport au reste très néoclassique, dit Peter en désignant les tentures. Je me demande si l’une des Mme Lynton ne faisait pas une fixette sur les paons. »
Les murs étaient couverts de chinoiseries, dont il ne demeurait que des lambeaux décolorés, plus sombres derrière la porte du hall d’entrée et autour de la cheminée. Là où le soleil donnait, des pagodes, des fleurs en bourgeons et des oiseaux peints sur la soie. Les paons étaient entourés de guirlandes lumineuses et d’oranges tavelées.
« Mais qui a bien pu leur faire une chose pareille ? dis-je, horrifiée.
— Qu’est-ce que tu veux dire, leur faire quoi ?
— Quelqu’un leur a découpé les yeux.
— Dieu du ciel, dit Peter en regardant autour de lui. Je n’avais jamais remarqué. Ils l’ont fait à tous les oiseaux. » Chaque paon de la tenture avait été mutilé, chaque œil circulaire énuclée à l’aide d’une lame tranchante. Nous passâmes d’un mur à l’autre, effleurant les volatiles défigurés, et nous demandant qui pouvait être vicieux au point d’aller chercher une échelle et crever les yeux des paons situés sous le plafond. « Tu préfères qu’on écourte la visite ? On pourra toujours venir voir le reste un autre jour. »
C’était troublant, mais j’étais quand même contente de poursuivre. Il me conduisit dans une pièce adjacente, vide elle aussi, puis deux autres encore, ouvrant les volets au fur et à mesure de notre progression. « Le salon de musique », déclara-t-il en parcourant le plancher à grandes enjambées. Une petite porte dissimulée dans le mur du fond s’ouvrait sur un couloir bas qui courait sous le palier intermédiaire du grand escalier, sombre et plein de toiles d’araignées, et débouchait, par une porte similaire, sur la salle à manger où demeuraient les vestiges d’un autre plafond voûté. Dans un coin, il ouvrit la porte d’un placard, derrière se trouvait la cage du monte-plats.
« J’ai lu que la table de la salle à manger pouvait accueillir quarante personnes, dis-je. Des rois, des princesses, des stars de cinéma, apparemment. »
Peter alla jusqu’à la cheminée et posa la main sur son manteau de marbre. « Ma tâche aurait été plus facile s’ils avaient davantage pris soin des lieux.
— Tu imagines le travail que cela représente d’assurer l’approvisionnement de la table, l’entretien des chambres, des cheminées ? » dis-je.
Il colla l’oreille au mur. « Je crois qu’il y a une invasion d’horloges de la mort. Tu as entendu les farfadets cliqueter dans les murs le soir ? Parfois j’ai du mal à m’endormir tellement ils font de bruit.
— J’ai trouvé un recensement de Lyntons avant de venir ici. » Je m’approchai de la fenêtre surplombant l’allée et frottai la main sur un des carreaux. « Vingt-quatre femmes de chambre, majordomes et cuisiniers pour tenir le rythme de la maison avec une famille de cinq personnes. Tu crois qu’ils étaient tous entassés dans les combles ? Martha et Edith se levant aux aurores pour nettoyer les grilles. Jane à la cuisine, réchauffant le lait pour les biberons des bébés, visant un poste de gouvernante après quelques années, rêvant que Stephen Hipps, le second majordome, économise assez d’argent pour la demander en mariage. »
Je regardai Peter, mais il haussa les épaules, il n’avait pas l’air de vouloir participer à mes élucubrations. Il ouvrit une autre porte et je le suivis dans le hall d’entrée, puis dans l’étude, d’où le bureau avait disparu mais où s’alignaient encore contre un mur des rayonnages et une armoire de classement en métal, avec ses étagères démontées et posées contre un autre mur.
« La première fois que tu es venu dans les combles, dis-je, tu as parlé d’une vieille domestique, une nourrice ou un majordome, qui avait vécu là-haut.
— Ah bon ? » dit Peter. Il ramassait des morceaux de papier jauni dans un tiroir, les passait en revue l’un après l’autre puis les laissait retomber, voletant jusqu’au sol, pendant qu’il en prenait un nouveau.
« Le vicaire en a parlé lui aussi. Est-ce que tu sais qui c’était ? »
Il s’interrompit, une main dans le tiroir. « Aucune idée. C’était une simple supposition, dans la mesure où on s’était donné la peine d’installer une salle de bains. Pourquoi cette question ?
— Oh, je suis juste curieuse de la personne qui a habité là avant moi. Ça n’a aucune importance. »
Je voyais bien qu’il essayait de savoir si j’avais trouvé quelque chose d’intéressant. Jamais de la vie je ne lui aurais parlé du trou dans le plancher.
Il abandonna les tiroirs de l’armoire de classement et nous poursuivîmes notre visite, glissant nos têtes dans les placards intégrés, pensés pour les gouvernantes et les domestiques, et dont les étagères ne recelaient rien d’autre que de la poussière et des araignées ; un fumoir, quoique je ne visse pas ce qui le différenciait des autres salons aux yeux de Peter ; et un W.-C. unique pour tout le rez-de-chaussée. Nous nous arrêtâmes dans la salle de billard, où il me montra le graffiti : des bombardiers, des bombes, des croix gammées, des femmes à forte poitrine, imprimés dans le plâtre et les montants de fenêtres. Il s’efforça de me faire passer plus vite devant le pire : Mort aux salopes ; Churchill pue la merde ; J’encule les Boches jusqu’à l’os. La rime pauvre me fit sourire, je m’abstins de lui raconter qu’à l’époque où je vivais avec Mère, j’allais parfois aux toilettes publiques de King’s Cross juste pour le frisson de l’outrage, l’étincelle de vie qui me secouait quand je lisais ce qui était écrit sur les murs. Une fois quittée la salle de billard, nous avions tracé un cercle presque entier – ne restait que la bibliothèque.
Là, il ouvrit les volets et les portes-fenêtres qui donnaient sur le portique et la terrasse, et je songeai aux moments que nous avions passés ici, assis à l’ombre ou au soleil, alors que je n’avais aucune idée que la bibliothèque se trouvait juste derrière ces portes.
Dehors, il faisait presque nuit et les coins de la pièce étaient lugubres. Deux des murs étaient recouverts de livres du sol au plafond, il y en avait encore par terre, le dos arraché et les pages déchirées. Une brise entra par les portes ouvertes, souleva le papier qui retomba dans un froissement desséché. Juste un peu trop haut pour être atteint par quelqu’un qui lèverait les bras, un petit balcon en fer forgé embrassait les murs dans son arrondi, au sommet d’un escalier en colimaçon.
« Bienvenue dans la bibliothèque, déclara Peter. La section architecture se trouve là-haut. » Il désigna le balcon de la tête. « Mais ce n’est pas sécurisé. » Il pointa du doigt un endroit où les étagères étaient voilées, les livres bombés, puis tombés vers l’avant. « Je pense que la pluie a dû s’infiltrer avant qu’ils ne réparent le toit. Je suis montée mais une grande partie des boulons qui maintiennent l’ouvrage de métal ont rouillé. Il faudra que j’essaie de consolider l’édifice.
— C’est beau », dis-je.
J’aurais voulu préserver cette pièce telle qu’elle était ce jour-là,
pareille à Satis House 1, avec la poussière et les araignées, le moisi et le dégât des eaux, la pourriture sèche et les horloges de la mort en sommeil. Et Peter et moi, suspendus dans le temps nous aussi, avant que nous en sachions davantage l’un sur l’autre, avant que quoi que ce soit se fût produit. Plus tard, je deviendrais avide de propreté et d’ordre, mais pas ce soir-là.
« C’est aussi ce que Cara pense, dit Peter.
— Quoi ?
— Moi je vois une pièce qui a besoin de réparations, ou bien d’être entièrement déblayée et refaite à neuf. » Il mimait en parlant. « Toi et Cara, vous ne voyez que des antiquités, de la beauté. Plus les choses tombent en décrépitude, plus vous les aimez. Toutes les deux, vous êtes toujours en train de regarder en arrière, alors que vous devriez vous concentrer sur le futur.
— Mais tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes est le fruit du passé, protestai-je, surprise par la colère dans sa voix.
— Toutes les deux, vous débordez de foutaises sentimentales. Des fantômes et des vampires ! » Il leva les bras au-dessus de la tête, doigts écartés, sourcils écarquillés. Une apparition fantasque.
Il ramena les mains sur le visage et se le frotta comme s’il se lavait. « Je suis désolé, dit-il. C’était déplacé. J’ai des soucis en tête.
— Ce n’est rien, dis-je.
— Non, je suis navré. Je ne pensais pas que ça allait sortir comme ça. J’ai reçu de mauvaises nouvelles ce matin.
— Il y a quelque chose que je puisse faire ?
— Non, à moins que tu aies quelques dizaines de milliers de livres à la banque. » Son rire se déploya, désespéré.
« Oh, dis-je. Désolée. » Je songeai à l’épouse dont Cara m’avait parlé, à la pension qui dévorait ses finances. Je me demandai s’il regrettait de l’avoir quittée.
Au bout d’un moment, pour rompre le silence, je repris : « Tu crois vraiment que Cara et moi voyons des fantômes ?
— Je crois que ça vous plairait.
— Est-ce que Cara a vu des fantômes dans la maison ?
— Tu plaisantes ? Elle voit des apparitions à tous les coins de rue. Des gens dans les miroirs qui ne sont pas là en vrai, des enfants qui la fixent de derrière les fenêtres, le visage de Jésus dans les nuages. » Il rit. « Elle verrait n’importe quoi, tant que ça l’aide à s’en sortir. »
Nous étions tout côte à côte au pied de l’escalier en colimaçon, dans la pénombre. Je m’efforçai de déchiffrer l’expression sur son visage.
« À se sortir de quoi ? » demandai-je, croyant connaître la réponse mais espérant qu’il s’ouvrirait à moi là où il ne pouvait ou ne voulait pas le faire avec Cara. Peut-être m’avouerait-il à moi, encore une étrangère pour ainsi dire, combien il avait été difficile d’abandonner leur enfant. J’étais prête à écouter et à aider. J’avais presque la main tendue.
« Elle n’est pas tout ce qu’elle paraît être. Tu as dû t’en rendre compte. »
Je ne m’étais rendu compte de rien. Je n’avais personne dans ma chambre le soir avec qui discuter des événements de la journée – comme Mère le faisait autrefois, laissant sortir ses rancœurs à l’égard de mon père tandis que j’étais allongée dans le lit d’à côté, essayant de m’endormir, et comme je savais aussi que Peter et Cara le faisaient à mon sujet.
Je tirai un livre des étagères, l’ouvris et scrutai les mots sans les lire. « Vraiment ? » J’avais envie qu’il me raconte tout sans avoir à le lui demander.
« Elle a grandi dans une maison comme celle-ci », dit-il. Il s’était assis sur les marches de l’escalier en colimaçon et j’entendis le métal grincer contre le métal, un des poteaux qui soutenaient le balcon frissonnait. « Pas avec une bibliothèque et une salle de billard, mais dans un endroit triste et délabré. La moitié de la maison avait brûlé. Elle n’a pas habité au-dessus d’une boutique dans une petite ville marchande du Dorset comme moi et mes parents. Elle était née pour des choses plus nobles. »
J’ai tourné une page du livre. « Une boutique ? » dis-je. Je voulais en apprendre plus sur lui, pas sur Cara.
« Mon père avait une boutique d’antiquités, dit-il. Des buffets, des tables de salle à manger, de l’argenterie, ce genre de choses. Il aimait rencontrer les clients et leur vendre des objets qu’ils n’avaient même pas eu le temps de désirer. Moi j’ai toujours préféré rencontrer les propriétaires, travailler la persuasion, la négociation. Ce qui m’excite vraiment, c’est de dénicher une vieillerie miteuse au fond d’un grenier et qu’elle s’avère valoir une fortune. »
Je me souvins de nos escapades dans la campagne avec mon père avant qu’il nous quitte. Les grandes maisons que nous visitions, les jardins paysagers, les antiquaires et la promesse de dégoter quelques livres anciens. Nous prenions le train tôt le matin à Paddington pour débarquer avec le soleil dans la gare d’un petit bourg. Lorsqu’il cherchait des livres, j’attendais pendant qu’il passait en revue un carton que l’antiquaire avait mis de côté pour lui dans l’arrière-boutique. Parfois il achetait un livre, parfois tout un carton. Je ne me rappelais plus les noms des villes que nous avions visitées, mais je me demandais si mon père et moi avions un jour passé la porte de la boutique des Antiquités Robertson, quel que fût son nom. Peut-être avions-nous franchi ce seuil où tout était rutilant et chaud. Sans doute mon père avait-il discuté de la provenance d’un objet avant de s’accorder sur un prix, après quoi M. Robertson aurait réclamé qu’on préparât du thé pour lui en haut, et son fils, d’un ou deux ans mon cadet, sous ses cheveux blonds et son air concentré, nous l’aurait descendu en veillant à ce que les tasses ne tintent pas sur leurs soucoupes.
« En tout cas, ce que je peux te promettre, c’est qu’il n’y a pas de trésors cachés sous les combles de Lyntons, dis-je à Peter. À moins de considérer comme telles quelques souris mortes.
— Je ne crois pas qu’on puisse en tirer grand-chose aux enchères. Quoique nous ayons une fois vendu à Sotheby’s une gravure de Dürer représentant Adam et Ève. Ève avait un chat enroulé autour des pieds, et Adam tirait sur la queue d’une souris. » Peter sortit ses cigarettes et secoua le paquet pour en tirer une.
Je reposai le livre sur l’étagère. « Tu crois que… Je peux ? » Je tendis la main vers le paquet.
Peter haussa les sourcils, se contenta de secouer le paquet une nouvelle fois pour en tirer une autre et me l’allumer.
« Tu étais chez Sotheby’s ? dis-je en essayant de ne pas tousser.
— Un moment. J’y suis allé directement en sortant de l’école. J’avais soutiré une lettre de recommandation au doyen. Mon père n’était pas ravi quand il a découvert ça.
— Il n’était pas content pour toi ? Fier ?
— Il voulait que je reprenne sa boutique, mais bon sang, les clients m’auraient rendu chèvre. Toutes ces femmes, avec leurs colliers de perles et leurs dents tachées de rouge à lèvres, et les hommes qui venaient de Londres, dans l’espoir d’embobiner mon père. Enfin, de toute façon, moi, tout ce que je voulais, c’était échapper à cette ville. Abrutissante. » Ses mains mimèrent une prise autour de son cou.
Je baissai la tête. Peut-être avait-il lu dans mes souvenirs et vu mon père. « Un jeune homme impatient, donc ?
— Je suppose. Même si je crois que la plus impatiente des deux, c’était Cara. Assoiffée d’autre chose. »
J’avais envie de lui répondre : Comme nous tous, non ? J’avais envie de lui raconter ma vie avec Mère à Londres durant ces années-là, les changements en elle, les pièces irrespirables, l’ennui que seuls les livres et l’apprentissage solitaire soulageaient, ses geignements de reproche d’abord, puis de douleur ; à la place je lui demandai : « Tu t’inquiètes pour elle ?
— Pas exactement. » Sa voix était sérieuse. « Ce que je veux dire, c’est qu’elle est fragile. Ce qu’elle espérait ne s’est pas produit. » Il se leva et fit un pas vers moi. « En fait, je voulais te demander ton aide. Je sais que je peux te faire confiance, Fran. »
J’attendis, un coude posé sur mon autre main, la cigarette en l’air, puis pris la pose, laissant aller un bras sur ma hanche, la cigarette balancée entre les doigts. J’aurais dit oui, quoi qu’il me demandât.
« Cara n’a pas la même vision du monde que toi et moi. Elle pourrait dire des choses… » Il s’interrompit, pesa ses mots. « Sur ce qui s’est passé… Elle aime réécrire l’histoire, altérer la vérité. Elle est ainsi, c’est tout. Tu sais, les Irlandais sont des raconteurs-nés.
— Quelles choses ? » demandai-je.
Il ramassa une feuille volante collée à sa chaussure et souffla la poussière accumulée à sa surface. « Je m’efforce de l’encourager à retourner voir quelqu’un, mais elle résiste.
— Un médecin, tu veux dire ? Et tu voudrais que je la convainque ? Je ne suis pas sûre…
— Non, non… » Il leva la main en marquant une pause, dans la pénombre je ne distinguais plus que ses yeux, fermés à double tour. Il éternua trois fois, entre aboiement et toux. Il renifla, tapota ses poches, tandis que je tirais des miennes un mouchoir propre et plié et le lui tendais.
« Merci, dit-il avant de se moucher et de remettre son mouchoir dans sa poche. Je veux juste que tu m’aides à la surveiller. » Sa voix s’éteignit. « Dis-moi si elle dit ou fait quoi que ce soit de… fou. Je ne peux pas veiller sur elle en permanence.
— Fou ? dis-je. Fou dans quel sens ?
— Je ne sais pas, répondit-il, alors que je savais que c’était faux. N’importe lequel. »
J’aurais volontiers insisté mais nous entendîmes Cara appeler. Quand je regardai de l’autre côté du seuil, vers le jardin, le soleil s’était couché sur un ciel mauve.
Nous dînâmes de nouveau sur leur table de fortune, à boire le vin de M. Liebermann dans des gobelets en métal et parler jusque tard dans la nuit des maisons où ils avaient séjourné, à Édimbourg, à Glasgow, et des endroits que Peter avait visités. Les cigarettes avaient bon goût.
Je guettais cette fragilité dont parlait Peter chez Cara, celle que j’avais vue dans le judas et à l’église, mais je n’en vis rien ce soir-là. Elle était pleine de vie, elle était heureuse, et la lumière qu’elle dégageait irradiait sur nous tous. Je surveillais Peter aussi, pour voir s’il s’adressait à moi, se teintait d’une intimité nouvelle, s’il me considérait différemment après ce que nous avions partagé dans la bibliothèque, et j’eus l’impression que c’était le cas.
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1. Référence à De grandes espérances, de Charles Dickens.
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10
Les jours suivants, je pris tous mes repas avec Peter et Cara. Le temps demeurait assez chaud et je fuyais mes combles où la chaleur restait piégée sous la toiture en plomb, même avec la fenêtre ouverte. Je m’adaptai à leurs horaires, m’installai dans une routine de grasse matinée et petit-déjeuner – pêches et café, petits pains et figues, œufs et mouillettes – à l’ombre du portique. Souvent, nous ne nous embarrassions même pas de nos chaises ni même d’une table de fortune, et nous asseyions sur les marches, Cara s’appuyait sur les jambes de Peter, nous fumions tous les trois en contemplant les pelouses en friche, les parterres de fleurs envahis par la végétation et les arbres qui encerclaient le lac. Quand nous parlions, c’était pour imaginer, dans la bouche de Cara et la mienne, ce que Lyntons était à l’époque où elle regorgeait de domestiques, où les voitures à cheval s’arrêtaient devant la porte d’entrée et où la vue sur la pièce d’eau était encore dégagée.
Durant les tout premiers jours, il semblait miraculeux qu’ils m’accueillent volontiers et que j’arrive à me détendre en leur présence. Je me demandais pourquoi je ne m’étais jamais sentie ainsi auparavant. Avais-je changé ? Puis, au bout de quelque temps, je cessai de le remarquer et l’acceptai, heureuse.
« Je me disais que je pourrais aller tailler un peu de la végétation qui envahit le pont », dit Peter après le petit-déjeuner du jeudi. Il se leva, obligeant Cara à se pencher.
« Quoi, maintenant ? dit-elle, la main en visière au-dessus des yeux pour le regarder debout au-dessus d’elle.
— Cela me semble une bonne idée. » Je m’étirai. « Un peu d’exercice ne me ferait pas de mal.
— C’est un travail de titan », dit Cara en se rallongeant.
« Pourquoi tu ne viendrais pas avec nous ? » Peter lui donna un petit coup du pied. « Il fera plus frais là-bas. Tu n’auras qu’à nous regarder travailler. »
Elle nous dévisagea comme si elle pensait que nous manigancions quelque chose. Peter lui tendit la main et, avec un soupir, elle se laissa relever.
Nous prîmes quelques-uns des outils que Peter avait trouvés et aiguisés, et nous avions atteint les huttes Nissen quand Cara annonça : « En fait, je crois que je vais prendre ma bicyclette et aller en ville. Nous n’avons plus rien pour le déjeuner. » Elle lança cette phrase à Peter avec insolence, le mettant au défi de la forcer à venir sur le pont.
« Tu en es sûre ? dit-il, tandis que je scrutais l’espace entre eux, cherchant à saisir ce qui ne se disait pas.
— Je suis sûre, dit-elle, passant la toile à sac qu’elle portait autour de mon cou. Ne prends pas cet air horrifié, Fran. » Elle sourit. « Et ne t’inquiète pas, je serai là d’ici une ou deux heures, dit-elle à Peter. Si tu ne me revois pas, tu n’auras qu’à lancer les recherches. » Voyant qu’il ne souriait pas, elle ajouta : « Pour l’amour du ciel, je vais juste en ville à bicyclette. » Et elle repartit vers la maison à grands pas.
Quand nous arrivâmes au pont, Peter était euphorique, peut-être était-ce une œuvre palladienne après tout, dit-il, quelque chose dans l’écart entre les arches, l’élégance italienne des balustres. Je n’étais pas convaincue, et je commençai à arracher le lierre sans grand enthousiasme, taillant quelques branches comme si c’était une entreprise vaine. Mais au bout d’un moment, l’énergie et l’emballement de Peter me gagnèrent, et je me mis à apprécier l’activité physique au point que je me fichais désormais du type de pont que nous étions en train de dégager. Nous travaillâmes trois heures durant, ne parlant que lorsque l’un d’entre nous avait besoin d’aide ou après avoir nettoyé une bonne partie du pont. Une fois nos outils ramassés, en route pour la maison, je regardai derrière moi. La pierre était plus blanche là où nous avions enlevé de la végétation, les arches un peu plus précises et élégantes, et je me dis que peut-être il avait raison : peut-être venions-nous de découvrir un pont palladien.
Cara était déjà rentrée quand nous vînmes nous laver les mains au lavabo de leur salle de bains. En tournant le robinet, je pensai au plafond voûté et à l’œil de verre au-dessus de ma tête. Je me retins de lever les yeux. Posés sur la table de leur salon, attendaient une truite, dont elle prétendait qu’un pêcheur qu’elle avait dépassé à bicyclette la lui avait donnée, une boîte d’œufs achetée au portail d’une ferme, de même que du fromage et du pain que ses charmes avaient soutirés au mari de la fermière, et des cigarettes pour nous tous.
Avec les provisions, un peu de vin et une couverture sous les bras, nous allâmes nous installer à l’ombre du mûrier, un spécimen déclassé, tortueux qui avait poussé au milieu d’une ancienne pelouse – les vestiges des allées en briquettes et des parterres de fleurs qui la délimitaient autrefois étaient encore visibles par endroits, même si l’herbe drue grimpait aux genoux à présent. Une fois le repas avalé, Peter ouvrit une seconde bouteille puis, étendus là, nous nous endormîmes. Quand je me réveillai, Cara s’était redressée, elle fumait. Peter était rentré dans la maison, il inventoriait le contenu d’une des réserves du sous-sol, m’expliqua-t-elle, pour ma part je pensais plus vraisemblable qu’il fût retourné à la cave poursuivre le catalogage des vins. Je songeai que je ferais mieux de remonter dans ma chambre, relire mes notes ou consigner les données de la grotte, mais la chaleur de l’après-midi, les motifs des ombres des feuilles au-dessus de nos têtes, le vin, tout concourait à me visser au sol. Je laissai Cara poursuivre son histoire sans lui avoir rien demandé.
« Après le départ de Peter pour l’Irlande, la vie a repris son cours, plus ou moins. Dermod faisait la cuisine et un peu de ménage, Isabel s’inquiétait pour l’argent, moi je me disais que je n’arriverais jamais à m’échapper, et quand je craquais, je traversais les champs en courant pour aller voir Paddy. Parfois je le laissais me tenir la main, mais rien de plus. La seule chose qui avait changé, c’est que j’avais trouvé un travail chez Mlle Landers, une femme aveugle qui habitait en ville. J’allais chez elle deux fois par semaine pour ouvrir son courrier, rédiger les réponses, les chèques, les adresses sur les enveloppes, et je lui lisais Woman’s Way de la première à la dernière page. C’était un magazine féminin qui paraissait en Irlande à l’époque ; je n’en ai jamais vu d’exemplaire ici. Après quoi, elle me dictait des lettres à destination du rédacteur en chef avec ses commentaires sur les articles que je lui avais lus. Elle était vieille et catholique, mais pas comme toutes les autres vieilles femmes que je connaissais. Ses lettres portaient sur le bénéfice que tireraient les jeunes filles à recevoir une éducation sexuelle, la manière dont la contraception pourrait contribuer au développement économique de l’Irlande, ou le fait que les mères célibataires n’étaient pas le mal incarné. Le magazine offrait une guinée pour chaque lettre qu’il publiait, et chaque semaine Mlle Landers espérait qu’ils impriment l’une des siennes, mais ils ne l’ont jamais fait, pas à l’époque en tout cas.
« Cela devait faire un mois que j’allais chez elle quand Peter est revenu. Un jour, je suis rentrée à la maison et sa voiture était dans l’allée. J’ai failli m’enfuir à toutes jambes de nouveau, je me disais que le revoir ferait ressurgir toutes mes émotions. J’avais eu le temps de me résigner à la vie en Irlande. J’avais cessé d’espérer et parfois la vie semble plus facile quand on arrête d’y croire, n’est-ce pas ? Mais bien sûr, je suis entrée, il était assis dans le petit salon comme la dernière fois, et en le voyant assis là, souriant, j’étais encore plus sûre de l’aimer, et je devinais à son visage qu’il m’aimait lui aussi.
Il m’avait acheté un cadeau de Noël – un livre de recettes italiennes. Isabel était fâchée – il n’avait pas pensé à lui rapporter quelque chose. Il nous raconta qu’il l’avait déniché à une vente aux enchères à laquelle il s’était rendu deux semaines auparavant, c’était la vente des biens d’une grande maison du comté de Kildare, quelque chose dans ce goût-là ; en entendant cela, je n’arrivais pas à croire qu’il était resté en Irlande tout ce temps sans même venir me voir. Son travail consistait à faire le tour des grandes maisons pour persuader les propriétaires de vendre leurs bibliothèques ou leurs toiles. Il allait dans les ventes pour acheter les objets pour lesquels il savait qu’il y avait un marché, ou bien il cherchait des maisons ou des terrains susceptibles d’être repris pour en faire des hôtels ou des parcours de golf. Il ne cherchait pas pour lui-même, ce qu’il se garda bien de préciser à Isabel. Une partie d’elle espérait toujours qu’il se décide à acheter Killaspy ou à l’épouser. »
Sous le mûrier, l’ombre s’était décalée et je l’avais suivie pour mieux distinguer Cara. « Mais il n’en avait jamais eu l’intention, n’est-ce pas ? dis-je.
— Non, mais bon, Peter n’a jamais d’intentions très claires. Il se contente de regarder les choses se produire. Malgré tout, je pense que ce jour-là, dans le petit salon, Isabel a dû voir comme nous nous regardions Peter et moi car la première phrase qu’elle a dite était quelque chose du genre : “Vous vous souvenez de Cara, ma fille, elle vient tout juste de se fiancer avec Paddy Browne. N’est-ce pas merveilleux – un mariage de printemps ?”
« Je me rappelle que le visage de Peter est devenu livide d’un coup, et c’était vrai, j’avais accepté d’épouser Paddy. Sur le moment, j’avais eu l’impression de ne pas avoir d’alternative. Peter s’est levé, il m’a serré la main en disant : “Toutes mes félicitations, mademoiselle Calace”, d’une voix si éteinte que j’aurais pu en pleurer.
« Ce soir-là encore, il y eut du poulet pour le dîner mais je fis dire à Isabel par Dermod que j’avais mal à la tête et ne descendrais pas. Je ne pouvais pas supporter de voir l’expression de Peter. Je me suis assise devant la fenêtre de ma chambre et j’ai attendu d’avoir entendu tout le monde aller se coucher pour descendre à la cuisine en chemise de nuit et arracher une cuisse à la carcasse de poulet que Dermod avait laissée à couvert dans le garde-manger. Je frissonnais, assise sur le comptoir, dans le noir ; quand j’eus fini de manger, Peter est entré. Je savais que c’était lui rien qu’à sa silhouette.
« Il a refermé la porte du garde-manger et dit : “Vous allez épouser Paddy, alors ?” Quelque chose dans ce goût-là. “Un garçon de ferme.” Il parlait avec le cœur brisé. “J’aime bien les vaches”, ai-je dit pour l’embêter. J’ai ajouté que Paddy n’était pas un garçon de ferme, qu’il aurait dix têtes de bétail quand il hériterait, tout en sachant qu’au fond je ne supportais pas l’idée, en l’épousant, de dessiner un avenir tout tracé devant moi comme si on avait gravé les cinquante prochaines années de ma vie dans le marbre. Peter reprit : “Vous allez devenir la femme d’un fermier dans l’Irlande rurale. Qu’est-il arrivé à vos rêves d’Italie ?” Il avait fissuré le marbre, c’était une minuscule faille encore, mais c’était suffisant.
« Je lui ai demandé s’il proposait de m’emmener, il n’a pas répondu ; il s’est rapproché de moi et nous nous sommes embrassés. C’était la première fois, nous étions dans le garde-manger. Il a dit que j’avais un goût de beurre et de poulet. J’avais tellement envie de faire l’amour avec lui, j’ai ouvert les jambes et crocheté mes chevilles à l’arrière de ses genoux pour l’enfoncer contre moi, mais il a protesté : “Pas maintenant. Pas dans le garde-manger.” »
Cara surprit mon regard et se mit à rire, d’un rire méchant, et je ris moi aussi, jusqu’à ce que nous fussions pliées en deux, agitées de tremblements, avant de retomber en arrière sur la couverture.
« Nous ne nous sommes rien promis, dit-elle une fois que nous fûmes calmées. Peter n’a pas dit qu’il resterait en Irlande, et je n’ai pas dit que je romprais mes fiançailles avec Paddy. Isabel a continué d’espérer que Peter était intéressé par elle ou par Killaspy. Il était mal à l’aise de la duper, mais je voulais qu’il reste, le plus longtemps possible. Nous nous retrouvions toutes les nuits dans le garde-manger et partions nous promener la journée dans sa voiture. Je racontais à Paddy que j’étais occupée avec Mlle Landers.
« C’est le matin où il était censé partir, le matin de Noël, que j’ai tracé les lettres du mot “femme” sur la buée de la vitre côté passager. C’était une supposition de ma part à ce stade, mais il s’est penché pour effacer le mot de sa manche en disant qu’il ne voulait pas en parler, qu’il ne voulait pas parler d’elle. Peter est capable de disserter sur toutes sortes de choses mais sur certains sujets il se referme comme une huître – les émotions, les relations, et, je ne sais pas, la vraie vie. Sous ses dehors charmants, se cache un homme collet monté, corseté, totalement archaïque. Je lui ai dit qu’il pouvait divorcer, non, ou alors que faisions-nous, tous les après-midi, assis dans sa voiture à nous embrasser et à embuer les vitres ? Il a répondu que c’était quand même incompréhensible que je sois catholique quand ça m’arrangeait et que, le reste du temps, je me permette d’être protestante. À quoi j’ai répliqué que je pouvais bien faire ce qui me chantait, c’était ma religion après tout. Je crois que c’était notre première dispute. On criait tous les deux, et pourtant la seule chose que j’avais envie de faire, c’était le toucher, tu sais, vraiment, et que lui me touche à son tour. Une fois, je suis tombée sur lui en serviette sur le palier – il devait penser que nous étions tous sortis – et j’ai passé le reste de la soirée à me demander ce que ce serait le jour où nous coucherions ensemble. J’étais certaine que cela arriverait.
« Enfin, bref, nous nous disputions tellement fort, c’était si violent, si affreux dans cette si petite voiture, que j’aie fini par ouvrir la portière et partir en courant. Je me suis enfuie. Il pleuvait, à verse. Peter m’a prise en chasse, j’ai continué de courir et je l’ai juste entendu crier : “Où vas-tu ?” mais j’ai continué, et sans m’arrêter j’ai crié à mon tour : “En Italie !” même si je ne crois pas qu’il m’ait entendue.
« Je ne savais pas où nous étions. Quand nous partions en voiture, aux intersections, je décrétais “droite” ou “gauche” au gré de mes humeurs, jusqu’à ce que je nous estime perdus en rase campagne, mais lui savait toujours, et il me ramenait toujours à la maison directement. Quand je suis sortie de la voiture, je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais. C’était l’hiver, il gelait, et j’avais beau marcher à grands pas, j’étais trempée et glacée, je tremblais de tout mon corps. Pourtant j’ai continué. J’avais décidé de marcher jusqu’à m’effondrer dans un ravin, le lendemain, ou la semaine suivante, ou plus tard encore, on aurait retrouvé mon corps et tout le monde se serait senti coupable : Peter, Isabel et Paddy. C’était pour Dermod que je m’inquiétais le plus cependant : il avait besoin de quelqu’un qui s’intéresse à lui. J’ai marché une heure durant, il faisait nuit et il pleuvait toujours, des phares ont fini par surgir en face de moi et j’ai reconnu la petite voiture de sport verte. Peter était furieux que je me sois enfuie, principalement parce qu’il se disait que je pourrais attraper froid et mourir bêtement. Je ne pouvais plus parler, j’étais frigorifiée. Il a sorti la couverture du coffre, m’a installée sur le siège avant et a poussé le chauffage à fond, en vain, je tremblais toujours, gelée jusqu’à l’os, et j’ai vraiment cru que j’allais mourir. J’ai essayé d’enlever mes vêtements mouillés, mais mes doigts étaient tellement engourdis que je n’arrivais à rien, alors Peter a dû le faire à ma place, me soulever les bras, les fesses, puis il m’a enveloppé dans la couverture et m’a tenue contre lui. C’était compliqué avec le frein à main et le levier de vitesse entre nous, dans ces sièges baquets, et j’avais beau être transie encore, j’étais sûre qu’il allait me faire l’amour maintenant qu’il m’avait vue nue, qu’il m’avait déshabillée, et pourtant, dès que j’ai cessé de frissonner, il m’a ramenée à la maison, à Killaspy. »
Elle poussa un long soupir et roula sur le ventre, la tête posée sur ses bras croisés. « Est-ce que c’est trop intime pour toi, Frances ? Je t’en prie, dis-le-moi si tu trouves que c’est trop intime.
— Oh non, dis-je. Vraiment, je m’en fiche, enfin, je veux dire, ça va. » C’était intime. Jamais je n’avais songé à ce dont les gens pouvaient bien avoir l’air sous leurs habits ou à la complexité de leurs vies qui paraissaient si simples et parfaites de l’extérieur.
« C’est juste que j’aime tellement nos conversations », dit-elle.
Durant l’un de ces après-midi sous le mûrier, après avoir mangé, bu et dormi, j’emmenai Peter et Cara au mausolée. Nous grimpâmes à la tour pour admirer la vue, mais ce qui les fascinait le plus, c’étaient les tombes au pied de la tour. Je leur montrai les poitrines enfoncées des épouses de pierre.
« Deux femmes ? » lança Cara, en examinant leurs visages. Nous avions apporté des bougies et leurs lueurs projetaient des ombres sur les murs qui s’étiraient et se cambraient à mesure que nous avancions dans le tombeau.
« L’une après l’autre, j’imagine, dis-je. Pas les deux en même temps.
— Non, dit-elle, sans quitter les statues des yeux. Pas les deux en même temps, évidemment. Celle-ci a l’air triste. Je me demande si c’était la première ou la seconde épouse. » Elle se pencha sur la figure de pierre et déposa un baiser sur ses lèvres, s’attardant un moment dans la pose. Le mouvement était d’une telle intimité, plus encore que tout ce qu’elle avait pu me raconter, que je me détournai, surprenant le regard de Peter de l’autre côté de la pièce. Il eut un haussement d’épaules imperceptible et sa bougie faiblit tandis qu’il glissait la main dans la cavité creusée dans la poitrine de l’autre femme pour regarder à l’intérieur, tel un chirurgien explorant un cœur.
« Qu’est-ce que tu fais ? cria Cara. Tu n’as pas le droit de faire ça. » Elle bondit vers lui et le tira par le bras, mais il lui résista.
« Il n’y a rien là-dedans, dit-il. C’est vide. »
Sur le chemin du retour vers la maison, Cara traîna en arrière, arrachant des touffes d’herbe qu’elle dispersait ensuite, ruminant ses pensées. Peter et moi parlions des gisants dans leurs tombes, nous accordant sur le fait que les épouses avaient dû être enterrées avec leurs bijoux, raison pour laquelle on leur avait évidé la poitrine pour les récupérer. Je lui parlai du cadavre de Thomas Cure dans son sépulcre à Southwark et notre bavardage dériva sur Alice de la Pole, enterrée dans une église de l’Oxfordshire, parée de tous ses plus beaux atours au-dehors, dissimulant son cadavre en dessous.
« Nous devrions lui rendre visite, dit Peter. Prendre la voiture et aller là-bas un de ces jours. Lui rendre hommage.
— Ce serait merveilleux.
— Ce doit être à deux heures d’ici, pas plus.
— J’adorerais.
— Tant qu’on parle de bijoux… commença-t-il.
— Pourquoi pas demain ? dis-je. Ou après-demain ? » J’imaginais déjà une matinée parfaite, Peter et moi explorant les abords d’une église ancienne, déjeunant sur le pouce avant de rentrer, deux heures en voiture assise à côté de lui.
« Cara a perdu son alliance, j’imagine que vous ne l’avez pas vue ?
— Son alliance ? m’écriai-je, en la revoyant effleurer la surface du lac.
— Elle dit qu’elle l’a enlevée pour faire la lessive dans la salle de bains, mais j’ai cherché partout. J’ai même démonté le coude du robinet, sans succès.
— Non, dis-je. Désolée, je ne l’ai pas vue. Est-ce qu’elle avait de la valeur ?
— Une valeur sentimentale, dit-il. Je suppose qu’elle voudra que je lui en rachète une. »
Le lendemain après-midi, Cara et Peter m’invitèrent à les accompagner dans leur promenade, et nous quittâmes le domaine, au-delà des plus grands cèdres où broutaient les vaches. J’étais contente qu’elles ne fussent pas là cette fois-ci, parties dans un autre champ ou à la traite.
Cara prit la main de Peter, nous discutâmes de ce que nous préparerions pour le dîner, de la chaleur qui persisterait peut-être et toutes ces choses inconséquentes dont les amis parlent entre eux. Lorsque Peter lâcha la main de Cara, elle passa son bras sous le mien, puis me libéra en arrivant devant une clôture en fil barbelé que Peter maintint en l’air pour que nous puissions passer. Nous avancions en file indienne sur une piste étroite au milieu d’une prairie qui montait en ondulant vers les rameaux, et quand nous arrivâmes à l’extrémité du terrain, au portail, nos trois silhouettes s’immobilisèrent, la mienne un peu essoufflée sous la pression du corset de Mère. Sans un mot, nous nous retournâmes pour contempler le chemin parcouru. Sur notre droite, le sommet du mausolée dépassait parmi les arbres d’un petit bois, tandis qu’en face de nous le terrain piquait vers le lac et la grotte, doré et vert, entre les massifs d’arbres mûrs, les pousses d’herbe et d’orties hautes effleurant les branches échouées. Les piliers blancs de Lyntons irradiaient au loin d’un éclat tel qu’on aurait cru la pierre vivante, au-delà l’étendue boisée et sombre des rameaux s’élevait, enveloppant le paysage dans un cercle qui venait se refermer derrière nous.
Pendant que nous étions là, reprenant notre souffle, quatre chevreuils émergèrent des bois. Ils avancèrent dans la prairie à quelques mètres seulement et, lorsqu’ils furent face à nous, se figèrent et tournèrent la tête. Ils inclinèrent le museau, nous étions suffisamment proches pour voir leurs naseaux s’ouvrir et se refermer tandis qu’ils humaient l’air, mais je savais que c’était l’odeur de Cara qu’ils sentaient, Cara qu’ils observaient de leurs yeux noirs, Cara vers qui ils tournaient leurs oreilles. Aucun d’entre nous ne cilla et, au bout d’un moment, les chevreuils reprirent leur marche à travers la prairie, disparaissant parmi les herbes à l’autre bout.
« Je voudrais rester à Lyntons pour toujours », dit Cara.
Je pris un paquet de cigarettes dans la poche de mon short et le secouai pour en sortir une. Elle était humide, le tabac s’en échappait. J’en essayai une autre mais elle était identique.
Peter rit et sortit son paquet. « C’est ma dernière, désolé, dit-il en l’allumant. Même sans vraie cuisine, sans chaises ni verres pour boire notre vin ? demanda-t-il à Cara.
— Oui, même sans toutes ces choses, répondit-elle. On n’en a pas besoin, pas quand on a tout ça à la place. Cette journée parfaite. »
Nous restâmes silencieux un moment, les yeux fixés sur l’horizon.
« Vous pensez que M. Liebermann s’en rendrait compte si on ne s’en allait pas ? fis-je.
— On pourrait se cacher sous les lits s’il venait vérifier. » Peter me passa sa cigarette et je songeai à ses lèvres qui s’étaient posées dessus avant les miennes.
« On pourrait s’envelopper dans de grands draps blancs et le chasser en lui faisant peur, suggéra Cara.
— D’ici septembre, il aura oublié qu’il a acheté une maison dans le Hampshire », dit Peter.
Je passai la cigarette à Cara.
« On coupe à travers les bois pour rentrer, qu’est-ce que vous en dites ? » proposa Cara en désignant la direction que les chevreuils avaient prise. La cigarette fit encore un tour avant que nous retraversions la prairie pour redescendre.
Il faisait plus frais sous les arbres, le sol était sec, plein de fougères et de terriers de lapins. Nous avions pénétré dans la forêt depuis quelques mètres lorsque nous sentîmes une odeur musquée, pourrie. Le nez froncé, nous nous interrogeâmes du regard et poursuivîmes notre chemin.
Le renard était pris dans un piège, la patte avant gauche mutilée. En nous voyant, il se recroquevilla sur lui-même, la queue en dedans. Il avait la gueule barbouillée de sang et je n’osais pas penser à ce qu’il avait pu tenter pour essayer de se libérer tout seul. Il devait avoir dégagé l’odeur âcre que nous sentions au moment où il avait été piégé.
« Je croyais que ces pièges étaient devenus illégaux », dis-je.
Cara s’approcha, le renard sursauta et s’entortilla autour du croc métallique qui retenait sa patte prisonnière. Il se mit à glapir, poussa des gémissements aigus et paniqués.
« Ils le sont », dit Peter d’un air sévère.
Cara s’accroupit. « Chut, chuchota-t-elle à l’animal.
— Recule-toi, dit Peter. Leur morsure est terrible.
— Chuuut », répéta-t-elle, et le renard se rallongea sur le sol, le museau baissé, les oreilles repliées, les yeux fixés sur elle. L’articulation de la patte piégée était recourbée dans un angle atroce.
« Sa blessure est trop grave, dit Peter. Éloigne-toi.
— Aide-moi à ouvrir le piège. » Cara tendit la main vers le renard, il s’était calmé, sa respiration avait ralenti.
« Même si on arrivait à l’ouvrir, il ne survivrait pas. J’ai déjà vu ça auparavant, il n’y a rien que nous puissions faire.
— Ça va aller », susurra Cara en fixant ses yeux d’ambre qui ne la quittaient pas. Elle posa la main à plat sur son museau comme j’avais vu faire sur les chevaux qui tiraient les carrioles de touristes dans Hyde Park.
« On ne peut pas l’abandonner comme ça », dis-je, et Peter me fusilla du regard, les lèvres serrées. Je savais ce qu’il pensait. Je lui tendis le couteau à échantillons botaniques que je gardais toujours dans son étui à la ceinture de mon short militaire.
Peter se plaça devant elle et trancha la gorge du renard. Le tout sans un bruit.
Mais Cara poussa un cri. « Non ! » Elle repoussa Peter, encore accroupi, qui dégringola dans les fougères. J’assistai horrifiée à ses efforts pour arrêter le sang, les mains plaquées sur le cou du renard tandis que le sang dégorgeait une fois, deux fois entre ses doigts avant de ralentir. Quand elle se releva, elle avait les mains rouges, et l’espace d’un instant je crus que Peter l’avait entaillée elle aussi.
« Espèce de salaud », dit-elle.
Peter se redressa sur ses genoux, les yeux levés vers elle. L’expression sur son visage était empreinte de pitié.
« J’aurais pu le sauver », murmura-t-elle. Ils se défiaient du regard, à celui qui baisserait les yeux le premier.
« Non, dit-il. C’était trop tard. »
Elle se tourna et partit à grands pas dans le bois, puis elle se mit à courir, et elle avait disparu avant même que Peter ait eu le temps de se relever.
« Est-ce qu’on ne devrait pas partir à sa poursuite ? dis-je.
— Non. Laissons-la seule un moment. Ça vaut mieux. » Il arracha une poignée de feuilles de fougères et essuya mon couteau avant de me le rendre. « Merci. C’est rare, les femmes qui se promènent avec un couteau sur elles, du moins parmi celles que je connais. »
Je regardai le renard, dont les yeux étaient déjà vitreux, les muscles ramollis. Pas surprise que la mort l’ait si vite métamorphosé. « Est-ce qu’on doit l’enterrer ? dis-je.
— Un animal ne tardera pas à venir le manger.
— Au moins, le piège a sauté maintenant. Pauvre vieux renard. » Je me détournai pour qu’il ne me voie pas m’essuyer les yeux. Je voulais continuer d’être pour lui cette femme au couteau, quelqu’un de plus solide et de plus compétent que Cara.
Nous avançâmes en silence, et en émergeant des arbres, nous étions plus près du potager que je ne l’avais imaginé.
« Est-ce que tu es déjà entré dans la laiterie ? demandai-je.
— Je croyais qu’elle était condamnée, dit Peter.
— J’ai arraché l’un des panneaux. Je te fais visiter si tu veux. Je crois qu’elle a été construite dans l’esprit des autres fabriques, c’est bien trop petit pour être utilisable, mais le luxe de détails à l’intérieur est extraordinaire. La pièce centrale possède un plafond voûté, une version miniature de celui de la salle à manger, et les ailes présentent des bouquets de feuilles de chêne sculptées à leurs extrémités. C’est vraiment magnifique.
— Ça m’en a tout l’air », dit-il, mais je voyais bien qu’il ne m’écoutait que d’une oreille.
Nous nous tenions près d’un des murs en briques du jardin, sur un chemin dessiné par le fermier pour les allées et venues de ses vaches dans le parc. Nous atteignîmes un coin du mur où le chemin se divisait en deux, à gauche l’entrée du potager et la laiterie, devant nous la porte du domaine. Nous marquâmes une pause à la bifurcation, et alors que j’allais tourner à gauche, Peter mit la main en visière et regarda droit devant lui.
« La voilà », dit-il.
Au loin, on distinguait Cara, avec le bétail, que le fermier avait dû raccompagner dans le parc pendant que nous étions dans les bois avec le renard, et sous l’effet d’un élan inconnu de rancœur, je compris tout à coup que Peter n’avait fait que penser à elle tout le temps où nous marchions.
« Ça ne t’embête pas ? dit-il.
— Non, absolument pas. » Je m’efforçai d’avoir l’air enjouée. « Vas-y, va la voir. »
Et sans me répondre ni me saluer, il escalada la porte et partit à petites foulées en l’appelant. Les bras appuyés sur le dernier barreau du portail, je vis Cara pivoter sur elle-même lorsqu’il arriva à son niveau, même de là où j’étais je discernais la colère qui lui déformait encore les traits. Elle leva la main en l’air et je me demandai s’il allait avoir une marque ensanglantée sur la joue mais il attrapa son poignet au vol et l’attira contre lui. Elle se radoucit et il baissa la tête pour l’embrasser, elle lui rendit son baiser. Puis, presque comme s’il regrettait d’avoir initié l’étreinte, ce fut Peter qui recula le premier.
Je rebroussai chemin et bifurquai à droite, dans le mausolée. Sur les poitrines des femmes reposaient deux bouquets de marguerites flétries et de chardons écossais ramassés dans les champs. Impossible de savoir qui, de Peter ou Cara, les avait déposés là.
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11
Durant ces soirées à Lyntons, j’appris ce qu’était le vin. Je ne parle pas du raisin et des cépages, quoiqu’un peu de ces connaissances me soient restées également, non, plutôt de la quantité dont j’avais besoin pour sentir ce bourdonnement chaud sous mes joues, le dosage idéal pour faire sauter mes verrous et délier ma langue, le nombre de verres nécessaire pour que je me mette à croire que j’étais charmante et pleine d’esprit. Je finis par savoir aussi quand m’arrêter, quand couvrir mon verre de la main. Cara et Peter buvaient jusqu’à ce que l’un d’entre eux tombe endormi sur la table. Ils s’enivraient sans tapage ni colère. Tous les trois, nous parlions, buvions, riions. Jamais de ma vie je n’ai autant ri qu’au début du mois d’août de cette année-là. Pour la première fois, je n’étais pas celle qui observait les autres de dos, je faisais partie du groupe.
Je demandai à Cara de me racheter des aspirines quand elle allait en ville à bicyclette, et je constatai qu’en dormant suffisamment longtemps le lendemain après-midi, j’arrivais à surmonter ma gueule de bois par le sommeil.
Le deuxième dimanche d’août, je me traînai hors du lit et rampai jusqu’à l’église ; c’était une habitude difficile à abandonner pour moi, même quand je n’avais pas assez dormi. Je découvris qu’aux petites heures du jour, une brume nimbait les percées creusées dans le relief du domaine, planant sur une herbe encore humide de rosée. L’air sentait le bûcher, la terre qui se prépare à l’automne. Il y avait eu tellement de changements pour moi depuis la dernière fois que j’avais parcouru cette route de tilleuls et d’ifs qu’il semblait qu’un mois au moins s’était écoulé, alors qu’en réalité il ne s’était passé que deux semaines. Le matin était clément, et je me sentais plus légère, plus confiante, marchant la tête haute, prête à tout, je m’assis sur le même banc mais cette fois je ne scrutai pas la congrégation ni ne cherchai Cara des yeux. Je crois que le sermon était censé marquer la Transfiguration du Christ, mais Victor baissait la voix à mesure qu’il parlait et je dus m’avancer et tendre l’oreille pour saisir quelques mots, une lumière éblouissante, des halos, et le potentiel que chacun possède en lui de devenir meilleur, même quand la vie nous réserve le pire. Il n’avait l’air ni convaincu ni convaincant. Après cela, il nous invita à la confession silencieuse, et je me demandai s’il faisait cette suggestion parce qu’il pensait que j’en avais besoin. Je m’agenouillai pour prier, comme tout le monde autour de moi, et m’avouai mes péchés, tout en étudiant mes voisins pour vérifier que personne n’écoutait.
Après la messe, je me dirigeai vers la porte de derrière.
« Mademoiselle Jellico ! » appela une voix, et je sus sans avoir à me retourner que c’était Victor. Il était assis sur le rebord de cette même tombe où nous nous étions assis ensemble l’autre fois, à présent avec deux verres d’eau.
« Une personne de moins sur les bancs que dimanche dernier, commenta-t-il.
— Cara n’est pas venue, dis-je. Mais elle ne compte pas. Votre congrégation ne l’aurait jamais laissée entrer de toute façon, n’est-ce pas ? Sinon pour la vider de son sang.
— Ça nous aurait changé du sang du Christ. »
Nous nous sourîmes.
« Je la connais mieux depuis, ainsi que son… son mari, Peter. Ils sont très gentils. Ne vous faites pas de fausses idées. »
Il émit un bruit de gorge, comme une désapprobation sourde et qu’il ne pouvait pas se résoudre à exprimer.
« Ils se sont bien occupés de moi, m’ont fait la cuisine, visiter la maison.
— Est-ce que c’est aussi décrépit qu’il y paraît de l’extérieur ?
— Pire. Des cheminées arrachées, le plâtre déchiqueté ; il y a des trous dans les murs et des livres moisis dans la bibliothèque. C’est assez triste, en fait.
— Cela semble triste en effet, dit-il.