L'été des oranges amères

Fuller Claire · Chapitre 1 sur 1 · partie 11/11

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L'été des oranges amères

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

— Les vaches qui criaient comme des enfants ?

— Oui ! Elle a dit qu’elle en avait rêvé des années durant après.

— C’était l’histoire de sa mère, dit Peter. Quand leur maison, en Irlande – Killaspy –, a été incendiée, sa mère a entendu les chevaux hurler dans les écuries. On l’a envoyée se réfugier au bout du chemin en attendant que le feu soit maîtrisé. Mais elle a entendu les chevaux. Leurs cris ressemblaient à des cris d’enfants. Ces cris l’ont réveillée des années durant, elle se levait et allait vérifier à la fenêtre de sa chambre qu’il n’y avait pas de flammes. C’est elle-même qui m’a raconté cette histoire.

— Il n’y a jamais eu de bateau ? Vous n’êtes pas allés en Écosse ?

— Plus tard. Nous sommes allés en Écosse plus tard.

— Je ne comprends pas. »

Peter fixa la surface du lac et se remit en route.

« Pourquoi me mentir à ce propos ?

— Parce que… parce qu’elle t’a cernée, Fran. Elle sait que tu vas la croire, que tu gobes tout. C’est une très bonne conteuse, tout ce dont elle a besoin, c’est d’un public. Si elle arrive à bien raconter, elle peut projeter d’elle une image différente de ce qu’elle a en elle. Qui ne voudrait pas pouvoir réécrire son passé, si cela signifie changer l’avenir ? » Le chemin s’élargit, nous permettant de marcher côte à côte. Il parlait sans me regarder ; je songeai qu’il devait être en train de se remémorer ce qui s’était réellement passé. « Quand j’ai fini par économiser assez d’argent, j’ai acheté des billets d’avion pour Rome – nous sommes partis tous les trois : moi, Cara et Finn. » Il marchait vite, j’étais obligée de trottiner un pas sur deux pour tenir le rythme. « Finn avait trois mois, je nous avais réservé un hôtel, Cara était tellement excitée, tellement ravie d’être enfin en Italie. Nous sommes sortis pour fêter cela, nous avons pris quelques verres, un repas. Elle voulait tout voir, tout goûter. Et Finn était comme elle – ses yeux immenses absorbaient tout autour de lui. Il était tard quand nous sommes rentrés à l’hôtel. Ça aussi, c’était magnifique à ses yeux – je ne crois pas qu’elle avait jamais dormi dans un hôtel auparavant. J’adorais la voir heureuse pour une fois, mais j’étais épuisé et nous nous sommes disputés. Je ne me souviens plus à quel sujet maintenant. Elle a fait couler un bain, j’en avais plus qu’assez, alors je suis sorti prendre un verre dans un bar. Nous n’avions pas de vraie baignoire dans la maison que nous louions en Irlande, juste un baquet devant le feu. Quand je suis revenu, elle s’était endormie dans le bain. Elle avait pris le bébé dans ses bras et elle s’était endormie, il avait glissé dans l’eau et s’était noyé.

— Oh, Peter. » Je m’immobilisai tandis qu’il continuait d’avancer à grandes enjambées. Il ramassa un bâton et frappa les joncs qui remontaient le long de la rive, les fleurs de chardon pliant, oscillant, et dispersant leurs nuages tourbillonnants de pollen jaune dans l’air immobile de l’après-midi.

« Elle ne cesse de parler de l’Enfer et du Paradis, en se demandant où est Finn. Ce sont des inepties. Le petit est mort. » Il s’étrangla sur les mots, puis se reprit. « Et elle n’arrête pas de ressasser ce truc sur la naissance virginale. »

Je le rattrapai enfin et lui dis : « Tu es sûr que ce n’en était pas une ? »

Il me dévisagea comme si j’étais devenue folle. Pourtant, pour la première fois, au milieu de tous ces mensonges et demi-vérités, je voulais me faire mon opinion et cesser d’être ballottée d’un point à un autre. Que Finn n’ait pas de père, l’histoire la plus insensée de toutes ces histoires, semblait receler une pépite de vérité, un éclat, qui, suffisamment poli, révélerait sa nature.

« Il ne s’agit que d’accumuler de la culpabilité et de souhaiter une pénitence suffisamment extrême pour en être débarrassé, dit Peter. Elle n’en sera jamais débarrassée, elle refuse de s’en rendre compte. Et moi, tout ce que je souhaite, c’est l’aider à s’en sortir, mais c’est épuisant. Je devrais être là-bas en ce moment, dans la maison, à la surveiller, m’assurer qu’elle est en sécurité. »

Je ne suggérai pas que nous devrions rentrer.

À côté de nous, le lac rétrécissait, traversé par le barrage. Nous arrivions au niveau où l’eau était détournée et ralentie vers la grotte pour former une pièce d’eau à l’intérieur de cette caverne artificielle. Une étagère avait été moulée dans la pierre sur laquelle on pouvait tenir debout ou assis, les jambes dans le vide, ou, si on était suffisamment courageux, dans l’eau. Quand le soleil était haut dans le ciel, la lumière qui se reflétait à la surface dansait sur les parois, pareille aux éclats de soleil qui tournoyaient dans le verre que Peter avait suspendu à la fenêtre de leur chambre, elle scintillait sur le plafond bas, mortier écorché de silex, incrusté de nacre.

Sous d’autres cieux, je nous avais imaginés assis dans la grotte, les jambes plongées dans l’eau, nos doigts s’effleurant. C’était un endroit romantique, un lieu parfait pour avouer à Peter que je l’aimais, pour lui dire que je savais que je pourrais le rendre heureux, pour qu’il me réponde qu’il m’aimait lui aussi. J’avais souvent repensé à la fois où Peter m’avait expliqué qu’il n’avait pas voulu faire de mal à Mallory en tombant amoureux de Cara, et j’avais supposé que mon père non plus n’avait pas eu l’intention de faire du mal à Mère en tombant amoureux de sa sœur. C’était une manière aisée de justifier mes propres sentiments.

Mais en réalité, la grotte était glaciale, nous restâmes plantés devant, épaules voûtées, tête penchée en avant pour éviter le plafond bas, et en regardant dans l’eau, il n’y avait que du noir et aucun reflet.

« Et le manteau de fourrure de George Harrison alors ?

— Quoi ?

— Rien. Ça n’a aucune importance. » J’étais gênée d’en avoir parlé. C’était tellement trivial comparé à la perte d’un enfant.

« George Harrison ?

— Elle m’a dit qu’elle l’avait rencontré en Irlande, avant votre rencontre à tous les deux. Elle m’a dit que son manteau de fourrure était là-haut dans votre chambre.

— Comment ce serait possible ? Un manteau sauvé alors que nous aurions perdu tout le reste dans le naufrage d’un bateau imaginaire, y compris notre fils ? »

Je n’avais rien à lui répondre. J’essayais de comprendre quel genre de personne inventait des choses pareilles. Je me représentai Cara, assise dans le salon, tranchant une des oranges amères qu’elle avait cueillies sous la lame émoussée d’un des couteaux du service trouvé dans le Musée. Peter avait promis de les aiguiser mais il n’en avait pas eu le temps, et chaque fois que l’heure du repas arrivait et que Cara se mettait à l’ouvrage, elle pestait qu’il avait bien réussi à trouver le temps d’aiguiser les outils de jardin, alors qu’est-ce qui l’empêchait d’aiguiser un couteau de cuisine, et chaque fois Peter promettait qu’il allait le faire bientôt. Je la voyais, pressant les deux moitiés de l’orange contre le verre de jade de notre presse-agrume, en tirant une goutte ou deux peut-être.

Peter et moi grimpâmes au sommet de la grotte où l’herbe était rase, tondue par les lapins. Le toit s’était légèrement affaissé et il y avait un petit renfoncement dans le sol, de la longueur de deux corps étendus côte à côte. Nous nous assîmes dedans, l’air immobile autour de nous, le bruit de la cascade tout près, l’eau qui déferlait vers le lac. Peter appuya son dos sur ses bras pliés et ferma les yeux, je le dévisageai, si beau et si fatigué, il méritait quelqu’un d’autre que Cara.

J’avais envie de le rendre heureux. J’avais envie de lui dire que je l’aimais, j’étais persuadée qu’il ressentait la même chose, mais je n’avais pas poussé mes ruminations au-delà de ce baiser que nous échangerions après nous être déclarés l’un à l’autre. Que se passerait-il ensuite ? Le dirait-il à Cara immédiatement ? Où irions-nous, tous les deux ?

Au sommet de la grotte, je me retournai vers lui, consciente, dans tout mon corps, des battements de mon cœur. Il se redressa, posa les coudes sur les genoux et son menton dessus. Je m’agenouillai à côté de lui, m’efforçant en vain de prononcer les mots, saisie de mutisme. Au lieu de cela, je défis la ceinture de ma robe – le peignoir – et la laissai glisser autour de moi.

« Franny… » dit-il sans bouger.

L’air effleura ma peau.

« Franny… » répéta-t-il, et il recula comme pour mieux me contempler. Je me souviens d’avoir souri.

« Fran », dit-il, tandis que j’attendais qu’il me prenne dans ses bras. Il s’assit franchement, sans toutefois se rapprocher de moi, alors je pris son bras et posai sa main sur mon sein. Son poignet dans ma main, je sentis le froid de sa peau comparé à la mienne tandis que je poussais sa main vers mon téton et que ses doigts s’écartaient puis se retiraient comme s’ils reculaient d’effroi. « Oh non, dit-il. Non. » Il battit en retraite, s’emmêlant les genoux tout en récupérant son poignet. « Je t’en prie, Frances, je suis désolé. Je crois qu’il y a eu un malentendu. » Il s’agrippa à un pan de mon peignoir tombé le long de mes cuisses et de mes fesses et le rabattit sur mes épaules pour m’envelopper dedans. « Je suis vraiment navré », dit-il. Il dut bien voir la terrible déception dans mes yeux, les larmes qui s’y amoncelaient, car il ajouta : « Mais nous pouvons toujours être amis. Nous serons toujours les meilleurs amis du monde, Franny ? » Puis, par pitié je suppose, ou bien pour ne plus avoir à affronter mon visage, il m’attira contre lui et me prit dans ses bras, et je sentis son corps ferme contre mon corps mou.

J’avais envie de lui dire que ce serait différent avec moi, que nous le savions tous les deux, mais son corps se raidit avant de me repousser. Je suivis son regard et vis Cara, qui nous observait depuis la jetée en béton sur le lac.

 

« Que dit la Bible sur l’impuissance ? demandé-je à Victor, le soi-disant aumônier. Les dysfonctionnements sexuels ? »

Il rougit, remue, se gratte une croûte sur le coude à travers sa chemise.

« C’est pour un ami », dis-je en souriant, et pour la première fois il bascule la tête en arrière et éclate de rire. Son rire me prend par surprise : profond, riche, il m’enveloppe de bonheur. J’aimerais l’interroger encore à propos de la bombe dans la station de métro – ce qu’il m’a raconté est souvent revenu me hanter – mais sans doute qu’une des conditions de son apaisement est l’oubli.

« J’ai lu quelque part, dis-je, que des scientifiques travaillent à une pilule, qui, prise dans les six heures suivant un événement dramatique, pourrait en atténuer la mémoire. L’accident, la catastrophe, ou quoi que ce soit, serait alors moins douloureux, comme le souvenir de quelqu’un d’autre, un film. Vous la prendriez, cette pilule, Victor ? Vous l’auriez prise en quittant cette station de métro ? »

Il me caresse les cheveux sans me répondre, ou bien n’ai-je rien dit. Peut-être croit-il que la douleur, autant que la joie, fait de nous ceux que nous sommes.

 

Je restai là, assise au sommet de la grotte, le peignoir tombant de mes épaules, tandis que Peter se levait sans m’accorder un regard ou un mot de plus, fonçait vers le barrage pour rattraper Cara qui s’engouffrait dans les arbres. Je ne pus que supposer qu’ils se retrouveraient sous les rhododendrons et remonteraient vers la maison ensemble. Je ne savais pas ce qu’elle avait vu exactement.

Je n’avais aucune envie de retourner à Lyntons tout de suite. Je pris la direction du Mausolée, en me disant que j’allais passer du temps avec les deux épouses, mais l’endroit était lugubre, les fleurs desséchées et décolorées sur leurs poitrines, et je remarquai une odeur d’urine aux quatre coins du tombeau. Ce fut la faim qui me ramena à la maison, l’espoir de dénicher quelque chose à manger. L’orage qui menaçait ne s’était jamais matérialisé et le soleil était bas sur les rameaux, étirés en rubans abricot et rouges. Les vaches étaient descendues vers le champ, mais l’odeur fétide et sucrée qu’elles laissaient derrière elles planait encore sous le cèdre. J’aurais dû emprunter un autre chemin et contourner le portique parce que je ne pus m’empêcher de regarder vers les fenêtres de la chambre de Cara et Peter. Déjà le glas semblait avoir sonné la fin d’une époque, la plupart des fenêtres avaient été fermées et le soleil couchant se reflétait dans les vitres irrégulières de sorte que derrière chaque pan semblait couver un incendie, consumant la maison en secret. Seules les fenêtres du salon de Cara et Peter étaient ouvertes, et je vis Peter appuyé sur le rebord, regardant au loin. Il avait un verre à la main, un gobelet. Je percevais l’écho de l’album que nous écoutions en boucle sur le tourne-disque – Bookends de Simon and Garfunkel. Debout à côté du cèdre, dans la pénombre, sans doute disparaissais-je dans le décor de l’arbre, mais je crus que Peter m’avait vue car il leva son verre comme pour porter un toast, dans un élan de clémence ou de pardon. Je levai la main en guise de salut, mais malgré mes espoirs, je savais que plus rien ne serait jamais pareil, c’était impossible.

Si j’étais allée dans leurs appartements à ce moment-là, la fin de l’histoire aurait-elle été différente ? J’avais trop honte, l’embarras d’avoir été rejetée était trop frais et j’ignorais ce que Peter avait pu raconter à Cara. Il avait pu dire que je m’étais déshabillée et que j’avais posé sa main contre mon corps ; peut-être même qu’ils avaient ri. Mais alors je me souvins de ce que Cara avait dit : que je n’étais pas si intéressante que cela, pas de quoi disserter. J’entrai par la porte de service, puis montai l’escalier en colimaçon, jusqu’aux combles.

Tout était calme sous mes pieds. Je me penchai par la fenêtre et guettai, rien. Dans la salle de bains, tandis que je rangeais mes affaires de toilette, j’entendis l’eau dans les tuyaux de nouveau, l’eau qui éclaboussait les parois de leur baignoire. J’ôtai la robe de chambre et remis les sous-vêtements de Mère à la place, ma jupe et ma chemise. Plus serrés que jamais. Tout ce que je possédais tenait toujours dans mes deux valises. Rassembler mes affaires ne prit pas beaucoup de temps ; les seuls objets que j’emportais avec lesquels je n’étais pas arrivée étaient l’étui à cigarettes que Peter m’avait offert et le mot de Cara. Je m’assis sur mon lit et pesai le pour et le contre, partir sans un mot ou dire au revoir, mais si l’un des deux était dans son bain, il me faudrait attendre un moment encore. Assise sur mon lit, je regardai les ombres s’allonger dans le jardin.

Puis je fus prise d’un besoin soudain de me dépêcher, d’un désir urgent de quitter Lyntons. Je consultai ma montre – si je faisais vite, il y avait encore un bus que je pouvais attraper sur la grand- route qui me conduirait à la gare, autrement il faudrait que je me paye un taxi ou une nuit au Harrow Inn. Je n’avais pas réellement de plan pour la suite, à part retourner à Londres.

Je passai mon sac à main et mon imperméable sur mon épaule, ramassai mes deux valises et descendis l’escalier en colimaçon. J’aurais pu les porter jusqu’en bas, sortir par la grande porte, contourner la fontaine et longer la route. Mais au seuil de la porte palière, j’hésitai, descendis une marche puis la remontai, avant de pousser du coude la porte de service vers le couloir de Peter et Cara. Devant leur porte, je déposai mes valises, pliai mon imperméable par-dessus afin qu’il ne touchât pas le sol. Je collai l’oreille au bois mais n’entendis rien.

Je toquai, embarrassée, espérant qu’ils ne seraient pas là, que je pourrais me contenter de laisser un mot sous la porte et me retirer discrètement. Pas de réponse ; aucun bruit. Je tournai la poignée et entrai dans la pièce. Les casseroles et bols sales que Cara avait utilisés pour préparer le saumon et les pommes de terre étaient toujours sur la table et, dans un panier en osier, reposait encore un quignon de pain sec. Un de nos verres à vin était couché, renversé dans une flaque imbibant l’acajou. Le disque continuait de tourner sur le tourne-disque, le haut-parleur bégayant le même grincement rayé à l’infini. Côté cuisine, Cara avait bel et bien pressé les oranges : quatre moitiés pulpeuses, creusées, les bords nets, gisaient sur une planche. Un quartier, grêlé et grumeleux, attendait dans une coupe en treillage. Bleu et or, pour aller avec le service de table.

« Il y a quelqu’un ? appelai-je. Cara ? Peter ? » La porte de leur chambre était close ; c’était trop calme, trop silencieux. Je me plantai au milieu de la pièce, écoutai, puis fouillai dans mon sac à main, cherchant un stylo et un morceau de papier. J’entendis un bruit venant de la salle de bains, un bruit d’éclaboussure dans la baignoire. « Peter ? » appelai-je une nouvelle fois, et Cara sortit, se posta dans le salon, laissant la porte entrebâillée derrière elle. Sa robe du soir – elle s’était changée et portait la robe en soie avec les fines attaches et les plumes – était d’un vert plus foncé sur le devant, comme si elle s’était renversé quelque chose dessus.

« Cara, dis-je. Je n’avais pas conscience que tu étais là. » Je sortis la main de mon sac et m’avançai vers elle. Ses bras étaient mouillés, l’eau dégouttait de ses mains sur le plancher, le tissu vert et ample formait une flaque autour de ses pieds. Elle me dévisagea. « Est-ce que Peter est dans le coin ? interrogeai-je. Je suis venue… dire au revoir. » Je n’eus pas le courage de lui demander ce qu’elle avait pu voir depuis la jetée. Elle ne cessa pas de me dévisager. Et bien que Peter fût sans doute nu dans la baignoire, j’obéis à une impulsion et la contournai pour voir à l’intérieur. Soudain Cara sortit de son état de transe et, d’un mouvement vif, ôta la clé de l’autre côté de la porte, ferma et verrouilla. Mais pas avant que j’aie eu le temps d’apercevoir quelque chose, quelqu’un dans la baignoire, sous l’eau, flottant dans un brouillard de cheveux blonds. « Est-ce que c’est Peter ? lui demandai-je en secouant la poignée, tandis qu’elle s’éloignait de la porte. Est-ce que c’est Peter dans la baignoire ? »

Elle recula, faillit trébucher dans sa robe, se redressa in extremis mais laissa tomber la clé. Nous nous précipitâmes dessus en même temps, luttant au sol, nous cognant la tête. Mon doigt en toucha le bout métallique, avant que Cara ne réussît à me l’arracher, et pendant que j’étais encore à terre, sciée de partout par les sous-vêtements de Mère, elle se releva et lança la clé par la fenêtre la plus proche de nous. « Non ! » criai-je, mais le temps que j’arrive à me hisser à genoux sur le siège de la fenêtre, la clé avait disparu – elle n’était pas sur la terrasse, et vu la force avec laquelle elle l’avait lancée, elle devait s’être perdue dans les haies.

« Tu ne peux pas entrer, déclara Cara en faisant barrage devant la porte de la salle de bains. Ça n’a rien à voir avec toi, Frances.

— Qu’est-ce que tu as fait ? criai-je, en la poussant pour m’échiner sur la poignée et hurlant le nom de Peter à travers le bois. Ouvre-moi ! » Pas de réponse. « Qu’est-ce que tu as fait ? répétai-je. Peter est à l’intérieur, n’est-ce pas ? »

Je labourai la porte de coups de poing, tandis qu’elle demeurait debout, impassible, à m’observer. « Est-ce qu’il y a une autre clé ? » demandai-je en sachant très bien qu’il n’y en avait pas. Je regardai par la fenêtre une nouvelle fois, comme si la clé pouvait réapparaître. Je martelai la porte de nouveau, regardai Cara, puis tentai d’enfoncer la porte de tout mon poids, mais, ainsi que toutes les portes à Lyntons, elle était massive, solide. Tout ce que je récoltai fut une ecchymose ; la porte ne bougea pas.

Elle s’assit de côté sur le rebord de la fenêtre, dans sa position habituelle : les pieds appuyés contre les montants, le regard fixe. « Tu ne vas nulle part », dis-je, elle tourna la tête vers moi, mais ne répondit pas. Je sortis de leur salon, parcourus le hall en courant, passant devant mes valises, virant dans l’escalier en colimaçon vers le sous-sol. Je tournai l’interrupteur, une ampoule après l’autre, le couloir s’illumina. Je marquai une pause, m’efforçant de reprendre mon souffle et de retrouver le chemin de la chambre du majordome, où Peter rangeait ses outils. La masse était adossée à la commode. Elle était plus lourde que ce que j’avais cru, il me fallut la porter devant moi, et les muscles de mes épaules tiraient avant même que j’atteigne le bas de l’escalier.

Quand je déboulai à nouveau dans leur salon, Cara était debout devant la fenêtre, un pied sur le siège, comme si elle se faisait les ongles de pied. Elle frémit quand j’entrai, sans doute s’attendait-elle à ce que je sois partie plus longtemps, peut-être chercher la police. Je traînai la masse derrière moi, plissant les tapis sur mon passage, et lorsqu’elle la vit, elle fit un pas de côté pour se replacer devant la porte de la salle de bains.

« Écarte-toi, dis-je une fois face à elle.

— Tu ne peux pas entrer, dit-elle. Rentre chez toi, Frances. » Je ne savais pas de quel endroit elle voulait parler.

Je la poussai tout en essayant de faire basculer la masse, mais nous nous emmêlâmes dans la robe verte, et quand je réussis à ramener la masse vers l’avant, elle tenait le manche avec moi. « Laisse-moi entrer ! hurlai-je. Il s’agit de ce pacte stupide, c’est ça ? Qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce que tu as fait ?

— Non ! Laisse tomber », cria-t-elle. Elle tira violemment sur la partie lourde de la masse ; je ne m’attendais pas à une telle force et la hampe m’échappa des mains. Le poids de la masse faillit l’emporter à travers la fenêtre ouverte dans son dos. Mais au dernier moment, elle pivota et la masse bascula seule. Nous l’entendîmes s’écraser tandis que je criais son nom ou autre chose. Elle avait le corps à moitié dans le vide, incliné, les jambes encore à l’intérieur. Retenue seulement par le bout de ses doigts sur les montants de la fenêtre et mon talon pris dans le tissu de sa robe. Le soleil orange dessinait un halo parfait autour de son visage et ses cheveux sublimes, une corolle ambrée déployée en éventail autour d’elle, et l’espace d’une seconde, me revint en mémoire le sermon de Victor sur la lumière et la transformation. Un instant nos yeux se croisèrent, et je vis qu’elle était calme, toute sa colère et son angoisse avaient disparu. Puis elle relâcha les doigts, la robe se déchira sous mon pied et elle tomba en arrière, sans rien pour l’arrêter. J’entendis le bruit sourd, lourd, le craquement du crâne et un cri qui n’était rien d’autre qu’un dernier souffle qui s’échappait. Je plaquai la main sur mon visage, vissée sur place je ne sais combien de temps, jusqu’à ce que j’aie le courage de regarder en bas.

 

Le silence dans la maison était absolu. Pour la première fois, j’étais seule. Je savais ce que j’allais trouver, cependant je montai dans ma salle de bains, soulevai la latte de plancher et, pour la dernière fois, regardai, à travers l’œil de judas, Peter. Mon amour. L’eau du bain était rose, et mon couteau à échantillons reposait au sol, même si je savais qu’il ne s’était pas fait cela tout seul. Il n’y avait plus aucune raison de se dépêcher maintenant. Je le contemplai, allongé sur le dos, les bras le long du corps. Ses yeux ouverts semblaient regarder au-delà du point au plafond d’où je l’observais, vers un sommet au-dessus des toits de Lyntons, vers le ciel du soir. Il était immobile, comme si lui aussi était devenu un gisant sculpté surmontant son propre tombeau, dans un corps d’albâtre. Je priai qu’il se relève, qu’il se hisse, les deux mains sur les rebords de la baignoire, et sorte, ruisselant. Étendue à côté de la latte déplacée, je pleurais sur lui.

 

Au bout d’un moment, je descendis sur la terrasse, non pour m’assurer que Cara était morte – je l’avais su dès que j’avais regardé par la fenêtre – mais pour récupérer la masse. Tous mes muscles frissonnaient, mon corps tremblait, je réussis néanmoins à la tirer de sous sa tête. À la lueur des fenêtres éclairées, je vis, sur l’un des angles de la masse, des cheveux et de la peau collés ; après l’avoir traînée dans la terre sous les rhododendrons, il n’en restait plus rien cependant. Le manche en revanche était poisseux de sang.

La masse rebondit derrière moi sur les marches, se chargea d’herbe en traversant les abris des poules et creusa un sillon de terre fraîche le long du lac. En arrivant au pont, je la levai, les deux mains serrées au bout du manche, et l’envoyai heurter la pierre. Je ne sais pas quels dégâts j’ai causé exactement, pas assez pour faire tomber l’édifice dans le lac comme je l’aurais voulu. Quand je fus incapable de relever la masse une dernière fois, je l’abandonnai là, remontai à la maison, passai sous le portique, traversai la route et marchai jusqu’à l’église. Je ne m’en souviens pas mais on m’a dit que c’était là que Victor m’avait trouvée, dans le vestibule, les mains couvertes de sang.

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23

 

Mon père est venu au procès, il est apparu soudain dans la tribune réservée au public, au milieu des journalistes et des badauds. J’ai dû m’y reprendre à deux fois pour le reconnaître, un vieil homme, un étranger. Luther Jellico. J’avais souvent pensé à lui, même si je ne l’avais pas vu depuis plus de trente ans. Quand j’étais jeune et idéaliste, j’élaborais des scénarios, où il passait la porte de l’appartement de Dollis Hill et comprenait tout sans que j’aie à prononcer le moindre mot. Il m’emmenait vivre avec lui – ma tante évincée du tableau – dans la grande maison de Notting Hill, alors que je savais bien qu’en réalité elle avait été vendue. Plus tard, je l’avais cherché chez les antiquaires, dans les foires aux livres d’occasion, dans les bibliothèques, répétant d’avance mes répliques.

Certes je portais en moi la culpabilité de la séparation de mes parents tel un repas trop lourd sur mon estomac, mais la vraie méchante de l’histoire était ma tante, à mes yeux. C’était elle qui m’avait forcée à choisir entre l’étole en renard et la vérité. C’était d’elle, autant que de Mère, que j’avais appris que la vérité n’est pas toujours le bon chemin. Lorsque, après deux ans passés dans l’appartement, les cartes de Noël et cadeaux d’anniversaire avaient cessé d’arriver, c’était à ma tante que je reprochais l’abandon de mon père. Elle était la marâtre invisible. Et après sa mort, bien que je fusse une adulte désormais, j’attendis que mon père nous revienne, à Mère et moi. J’attendis, mais il n’écrivit pas, ne téléphona pas non plus au numéro de Mme Lee en bas, ne sonna pas à la porte. Jusqu’à ce jour au tribunal, jamais je ne le revis.

Ses cheveux et sa moustache étaient devenus blancs, son cou ridé, pourtant en un seul regard, tout l’amour et toute la colère remontèrent en moi. J’étais incapable de le quitter des yeux. Alors que j’aurais dû me concentrer sur ce que les hommes en perruque racontaient, m’assurer que mon histoire était correctement restituée, je fixais la tribune du public d’où il s’employait à m’éviter du regard. Tu es venu ! avais-je envie de hurler. Trop tard ! Trop tard ! Je n’en pouvais plus d’attendre la fin de cette première journée et le moment où on me remettrait un mot de sa part, une demande de parloir. Je m’efforçais de rassembler les forces dont j’aurais besoin pour le déchirer sous ses yeux ou refuser sa demande. Je me concentrai là-dessus une bonne partie de la journée. Quand l’officier qui me ramenait à ma cellule me passa les menottes, je lui demandai de vérifier, mais il n’y avait ni mot, ni demande de parloir.

Mon père est venu tous les jours, assis à la même place, les yeux baissés ou clos. Peut-être lui aussi portait-il une certaine culpabilité pour ce que j’étais devenue. Ou bien, tout comme les autres autour de lui, et tout comme moi à la fin, c’était un voyeur.

« Est-ce que ce sont vos pilules pour dormir, mademoiselle Jellico ? Benzodiazépines, plus connues sous le nom de Valium ? Qui vous ont été prescrites par un certain Dr Hunter à la clinique de Dollis Hill en juin 1969, a demandé l’homme à la perruque.

— Pour m’aider à dormir après la mort de ma mère. »

Les yeux de mon père s’ouvrirent d’un coup. De mon côté, je n’étais pas surprise que les hommes en perruque veuillent m’interroger sur les pilules de Valium qui m’avaient été prescrites. Le ministère public avait été tenu de porter au dossier toutes les pièces à conviction avant le début du procès. J’avais eu le temps de gérer seule le choc et la consternation dans lesquels les actes de Cara m’avaient plongée.

« Et vous les avez emportées à Lyntons ? »

Quand avais-je vu pour la dernière fois le flacon en verre avec le tampon de coton autour du couvercle ? En emballant ma trousse de toilette avant de quitter Dollis Hill pour de bon ? Je ne me souvenais pas d’avoir sorti le flacon en même temps que mon dentifrice et mon talc en arrivant à Lyntons.

« Je suppose.

— Vous supposez. Oui ou non ?

— Je ne me souviens pas.

— Avez-vous pris des benzodiazépines pendant votre séjour à Lyntons ?

— Non.

— Où conserviez-vous les pilules pendant votre séjour dans les combles ?

— Je ne m’en souviens pas. Je ne me souviens pas de les avoir eues avec moi.

— Pouvez-vous nous expliquer comment elles se sont retrouvées dans la cuisine de Mlle Calace et M. Robertson ?

— Non.

— Et pouvez-vous nous expliquer comment on a retrouvé des traces de benzodiazépine et de jus d’orange dans un verre dans leur cuisine ?

— Non. » Je songeai au visage à la fenêtre des combles à mon retour de Londres, et Cara, toujours à raconter des histoires, niant qu’elle était montée.

« De même que dans l’estomac de Peter Robertson ?

— Non. » Je ressentis une douleur sous le sternum, une piqûre sur l’arête du nez en repensant au corps de Peter dans la baignoire, puis sur la table du médecin légiste, ouvert en deux par le scalpel.

Le septième jour – le dernier –, mon père était en retard, il y eut un peu de remue-ménage dans la tribune avant qu’il ne trouve sa place. J’avais cessé de prier pour qu’il me regarde. Je me demandais s’il espérait se réconcilier avec moi sur les marches du tribunal après que j’aurais été déclarée non coupable. De mon côté, je n’avais pas prévu d’être déclarée non coupable.

J’avais essayé de me composer une expression dans ma cellule, sous le tribunal, mais il n’y avait pas de miroir. Alors j’avais opté pour une grimace d’arrogance durant la plaidoirie finale du ministère public. Mais à quoi peut bien ressembler une expression coupable ?

L’homme à la perruque était doué, il rappelait au jury que j’avais avoué être amoureuse de Peter, qu’il m’avait rejetée, qu’il m’avait offert des cadeaux, menée en bateau, que la drogue utilisée pour l’endormir m’avait été prescrite, et que le couteau qui l’avait entaillé était à moi. Cela avait sans doute été ma seule surprise lors des réunions préparatoires avec mon avocat. Quoique Cara nous ait vus faire ce jour-là de l’autre côté du lac, elle n’avait pas agi sur une impulsion, poussée à bout, comme je le pensais ; elle avait dû commencer à préparer son acte des jours et des jours auparavant. En un sens, l’homme à la perruque était proche de la vérité. Il prétendit que j’avais voulu faire passer mon double meurtre pour un double suicide. Puisque je ne pouvais pas avoir Peter, alors personne ne l’aurait. Il dit au jury que j’avais drogué Peter avant de lui taillader les poignets avec mon couteau à échantillons – le seul couteau aiguisé de toute la maison. Après m’être battue avec Cara qui essayait de récupérer la clé de la salle de bains, je l’avais poussée par la fenêtre, puis j’étais descendue terminer le travail à la masse.

Je n’ai jamais été aussi nerveuse que lorsque le jury est revenu de ses délibérations.

« Pour le meurtre de Peter Robertson, déclarez-vous l’accusée coupable ou non coupable ? »

J’étais contente que Peter soit cité en premier.

« Coupable. »

Mon père étouffa un hoquet.

« Pour le meurtre de Cara Calace, déclarez-vous l’accusée coupable ou non coupable ?

— Coupable. »

Un « non ! » retentit dans la tribune, et je ne pus m’empêcher de lever la tête pour voir le visage de mon père couvert de larmes.

Je souris durant le verdict, non pas parce que mon père était là, c’était secondaire, mais parce que j’espérais, en souriant, écoper d’une sentence plus lourde. Une vie pour une vie. La pénitence, voilà à quoi j’aspirais. Je me demandais si mon père se souvenait des règles qu’il m’avait enseignées avant de nous quitter, du moins l’une d’entre elles : toute mauvaise action se paye. Le temps que les jugements soient prononcés, je savais que je serais assez forte pour m’opposer à toute demande de nouveau procès et refuser toute proposition de visite que mon père pourrait vouloir me rendre en prison.

 

J’ai reçu une lettre d’avocat il y a cinq ans m’annonçant la mort de mon père, il m’avait légué tout son patrimoine : sa maison à Londres, ses biens matériels, une somme rondelette en banque. Sans doute pensait-il que cela me serait utile à ma sortie de prison, je n’en sais rien ; il n’a pas laissé d’autres instructions, pas même un mot. En ce qui me concerne, j’ai tout donné à une association confidentielle qui œuvre à la restauration des ponts historiques. Je suis allongée ici et je songe aux pères. Le mien, celui de Cara et celui de Finn bien sûr. L’identité de son père biologique n’a plus aucune importance, qu’il en ait eu un ou non. Peter avait été le père dont il avait besoin le peu de temps que sa vie avait duré. Les enfants ont besoin d’un visage aimant et familier, d’un repère.

Peut-être suis-je une enfant : une créature routinière qui aime ses habitudes. Pas de conséquences alternatives, une action contre une autre action, pas de Et si ? Les repas en prison sont servis à midi pile. Avant qu’on me transfère dans l’unité de fin de vie pour y mourir, je faisais la queue pour manger derrière Ali Shaw et devant Joan Robyns. La purée était servie en même temps qu’une boule de glace vanille dans le compartiment en haut à gauche de mon plateau, haricots à la tomate dans celui du milieu, deux saucisses roses en bas à droite. Pas de ketchup, non merci. J’ai toujours été polie. J’aurais bien pris de la moutarde pour faire passer le goût, mais ce n’est pas autorisé ici, pas plus que le poivre. Il y a cinq ans, une association de défense des prisonniers a décidé qu’il était avilissant de servir les détenus directement à même les plateaux et que nous devrions avoir des assiettes en plastique. J’ai cassé deux chaises et le nez de Joan et refusé de manger pendant trois jours. En prison, je me suis transformée.

Cet endroit a coûté beaucoup d’argent, pas comme d’autres prisons dont certaines femmes transférées parlent parfois : les rats, la drogue, les bagarres. Hors de tout contrôle. Non, ça ne me plairait pas. J’aime savoir où je mets les pieds. Ils m’ont envoyée voir une psychiatre une fois par mois, après que j’ai recommencé à manger. Je lui ai raconté le jour où je me tenais sur un pont au-dessus d’un lac et où je m’étais dit qu’une fois morte, je serais très vite oubliée. Je n’ai pas recherché la notoriété ; je n’ai pas eu le choix – elle est venue avec la décision du tribunal. La psychiatre m’a posé des questions sur Mère et sur mon père. Je lui ai raconté quelques bribes, pas tout, bien sûr, je ne raconte jamais l’histoire en entier. Je lui ai raconté quelle enfance heureuse j’avais eue ; je lui ai raconté la maladie de Mère, les soins au quotidien : la nourrir, la porter jusqu’au bassin, laver ses parties intimes avec les gants de toilette. Durant les trente-neuf premières années de ma vie, j’avais toujours su ce qui allait arriver et quand. Au bout d’un an, les fonds pour la psychiatre se sont taris, mais en douze séances, je n’ai jamais tout raconté. Je ne raconte jamais l’histoire en entier.

« Qu’auriez-vous raconté, mademoiselle Jellico ? » Victor se penche vers moi. Aujourd’hui son haleine me fait penser à la cueillette des mûres dans le potager avec Cara. Elle avait arraché une feuille de menthe, l’avait déchirée en deux et en avait mis une moitié dans sa bouche, avant de me tendre l’autre avec un sourire. C’était l’odeur parfaite de l’été. J’ouvris la bouche et elle me la déposa sur la langue. La feuille était rugueuse, velue, coriace et dégoûtante une fois passée la première vague d’arôme. J’attendis qu’elle ne regarde plus pour recracher la petite boule prémâchée dans les ronces.

« Vous auriez fait un merveilleux médecin, dis-je à Victor en espérant l’avoir dit à voix haute.

— Mademoiselle Jellico ? »

J’aime ma routine. Cet été-là, j’avais perdu le contrôle, comme nous tous. J’étais impatiente de retrouver un endroit où je saurais ce qui allait m’arriver ensuite. Un rythme, c’est tout ce dont j’ai besoin. Mère a toujours dit que j’étais une fille qui aimait l’ordre, savoir ce qui allait lui arriver. C’est la raison pour laquelle j’étais ravie qu’ils me déclarent « coupable ». Et de la pénitence bien sûr. Je méritais d’être enfermée : toute mauvaise action se paye.

« Mademoiselle Jellico ? murmure Victor. Qu’avez-vous fait ? Nous étions amis autrefois, vous vous souvenez ? »

À présent je vois que Victor m’aimait, mais c’est trop tard. Tout est trop tard.

« Si vous n’avouez pas, poursuit-il, ce serait un déni de justice, et ce serait mal, vous savez que ce serait mal. »

Je serre sa main dans la mienne. Une main dans la mienne. Est-ce là tout ce dont nous avons tous besoin ?

« Ce ne sera plus très long, madame Jellico », dit la sœur infirmière.

À quatre heures, j’avais apporté le thé sur un plateau en bois. La théière en porcelaine chauffée, des biscuits Garibaldi du magasin disposés sur une assiette, deux serviettes dans leurs ronds en argent. Tout ce qui se mange mérite qu’on dresse une table. Je posai le plateau sur le couvre-lit, pris l’oreiller supplémentaire, à sa place, au-dessus de l’armoire. Je l’installai derrière Mère et l’aidai à se redresser. Nous prîmes le thé, elle mangea un biscuit. « Tu n’as pas faim, Frances ? Ça ne te ressemble pas.

— Pas aujourd’hui, Mère. » Je lui racontai la journée écoulée de l’autre côté de la fenêtre, dans la rue. Qui j’avais vu passer, qui je n’avais pas vu.

Une fois son thé terminé, elle me tendit l’assiette de biscuits d’une main tremblante. « Tu as pris du poids, déclara-t-elle. Autour de la mâchoire et de la taille. Tu ferais mieux de te surveiller. » Tout en m’offrant les biscuits, tendus comme un piège, des hameçons pour me prendre dans ses filets. Je m’efforçai de débarrasser son assiette et sa soucoupe en vitesse, mais malgré sa fragilité, elle était plus rapide que moi. Elle me pinça à travers mon cardigan et ma chemise, à la taille, là où personne ne verrait jamais ses empreintes de doigts violacées. Elle avait encore de la poigne. Mère reprit son livre et j’emportai le plateau à la cuisine pour faire la vaisselle. J’avalai les quatre biscuits sur l’assiette, ainsi que le reste du paquet, en pleurant au-dessus de l’évier. C’est une vieille femme malade, me dis-je. Et je l’aime.

J’essaie de fredonner un air, celui de Mrs Wagner’s Pies. Comment c’était déjà ?

« Je crois qu’elle chante.

— Chuuut, madame Jellico. Tout va bien. Si vous êtes prête, vous pouvez partir maintenant. »

À cinq heures, j’y étais retournée. J’avais placé un marque-page dans le livre de Mère, l’avais refermé et reposé sur la table de chevet. Elle s’était assoupie. J’allumai la lampe de chevet, allai à la fenêtre et jetai un œil dehors. Personne dans la rue. Je tirai les rideaux. Mère soupira. Les choses autour de nous obéissaient à un ordre particulier ; nous aimions notre routine. Je fis le tour pour aller m’allonger de l’autre côté du lit, soulevai ses épaules pour reprendre l’oreiller supplémentaire derrière sa tête. Je ne le remis pas à sa place au-dessus de l’armoire. Pas tout de suite. Elle lutta et gémit : elle était plus forte que je me l’étais imaginé.

Après, elle semblait endormie. Si paisible. « Je suis désolée, Mère », dis-je.

De l’eau monte sous la porte de ma chambre d’hôpital pénitentiaire. Elle monte autour des pieds de la chaise de Victor, les rebords de la couette sont mouillés. Dans un coin la vache blanche mugit. Je n’ai jamais aimé les vaches. Le corbeau s’est posé sur la tringle à rideaux, ses fientes barbouillent la fenêtre. Il regarde le renard sauter sur le lit et courir en cercles autour de mes pieds sous la couverture. Le lièvre en revanche est assis sur ma poitrine en silence. L’eau arrive, elle se déverse par la fenêtre à présent, jusqu’à ce que nous soyons tous submergés par les vagues. Allongée dans mon lit, je regarde le lièvre, le corbeau, le renard et la vache nager autour de ma chambre d’hôpital pénitentiaire, où aucun d’entre eux n’a rien à faire.

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24

 

Victor est assis sur le rebord de la tombe en pierre, légèrement à gauche pour laisser de la place à côté de lui, il observe Christopher King, le fossoyeur, à l’ouvrage. C’est un homme jeune, extraordinairement jeune, songe Victor, pour un fossoyeur. Le soleil est haut dans le ciel et le jardin du cimetière est encore plus envahi par la végétation que la dernière fois qu’il l’a vu, il y a vingt ans. L’intérieur de l’église a fait refluer une foule de souvenirs en lui, un sentiment d’incongruité aussi et d’indécision. Il est allé dans le presbytère en arrivant, le vicaire avait dit qu’il serait ouvert et que Victor pouvait emprunter tout ce dont il aurait besoin. Il s’est arrêté devant la Bible et le Livre de la prière commune, s’est imprégné de l’odeur ancienne de cire d’abeille, d’habits moisis et de fleurs flétries, puis il s’est servi un verre d’eau et l’a emporté dehors, à la lumière.

Christopher dépose les planches sur les rebords du trou, puis les couches de gazon dont il sait qu’elles ne trompent personne mais donnent quand même l’impression d’une tombe nette et bien rangée. Il a creusé le trou la veille, normalement il ne revient qu’une fois le cercueil à l’intérieur et tout le monde parti. Cette fois-ci, pourtant, on lui a demandé de rester pour toute la durée du fichu service. Enfin, au moins il est payé.

« Monsieur King ? » appelle une voix. Christopher sursaute. Un vieil homme se tient debout derrière lui, une main tendue. Christopher essuie la sienne sur sa salopette avant de la lui serrer. « Victor Wylde, annonce l’homme à la peau tachée et rouge. J’ai été le vicaire de cette paroisse autrefois. J’ai été vicaire autrefois, en fait. J’espère que vous ne voyez pas d’inconvénient à rester – je sais que c’est une drôle de requête. C’est entendu avec le révérend. » Christopher hoche la tête bien que ce soit la première fois qu’il entende parler d’un enterrement célébré par un vicaire qui n’est plus vicaire.

Ils se tiennent debout côte à côte, fixant le vide du tombeau, jusqu’à ce que l’homme dise : « Elle a demandé à être emmenée ici par l’ancienne porte arrière, le long de la route », et lorsque Christopher le regarde, il voit les yeux de l’homme inondés de larmes et détourne les siens, embarrassé.

Au bout d’une autre minute, Christopher reprend : « Les ifs et les citronniers ont été abattus il y a deux ans après qu’ils ont fait sauter la maison.

— Sauter ? » s’écrie Victor, pourtant il en a entendu parler, par quelqu’un ou bien dans un journal local avant de quitter la région. Il sort un mouchoir de la poche de son pantalon et se mouche. Il ne va pas pleurer devant le fossoyeur. Il prendrait bien un peu d’eau mais il se souvient alors que le verre est resté sur la tombe, là où il l’a posé.

« Lyntons était une ruine, et personne n’en voulait, après vous savez quoi, dit Christopher.

— Certes, oui », répond Victor, pour couper Christopher dans son élan. Ils restent silencieux. Victor songe que creuser des tombes est peut-être un bon travail finalement : de l’air frais, de l’exercice physique, pas besoin de parler à beaucoup de gens.

« Les porteurs seront bientôt là, déclare Christopher. Mieux vaut que je me change. » Il remonte le chemin, passe sous le porche du cimetière et regagne son van.

Tandis que Christopher ôte sa salopette de travail à côté du siège passager et enfile son costume de mariage – le seul costume qu’il possède –, il se rappelle cet épisode, enfant, quand il avait escaladé la clôture en barbelés de Lyntons avec les jumeaux Savidge, et regardé la maison exploser.

Les jumeaux connaissaient déjà la maison et le parc. En été, ils l’avaient emmené plonger dans le lac depuis les piliers qui restaient d’un vieux pont en pierre démoli. Tous les trois, ils avaient allumé un petit feu dans une pièce aux tentures décorées d’oiseaux et l’avaient alimenté avec des pages des livres qu’ils avaient ramassés dans la pièce d’à côté.

Deux semaines plus tard, Christopher traînait encore avec eux, caché derrière le vieux cèdre dans le champ. Quatre ou cinq explosions retentirent comme des coups de fusil ricochant dans les rameaux, et la bâtisse explosa dans un déluge de briques et de gravats, sous une colonne de fumée deux fois plus haute que la maison elle-même. Ils crièrent et gloussèrent en sentant le sol trembler, tandis qu’un nuage de poussière se répandait, chargé de fragments de pierre, bois et plâtre et que le souffle les repoussait. Même les jumeaux Savidge avaient eu peur, ils étaient partis en courant vers la clôture, mais le nuage les avait rattrapés avant qu’ils aient le temps de commencer à escalader.

Ils s’étaient accroupis ensemble, se couvrant la tête. Quand la poussière était retombée, leurs vêtements et leur peau étaient gris, le blanc de leurs dents et de leurs pupilles brillait. Ils étaient rentrés en riant, se bousculant les uns les autres, se disputant pour savoir qui avait vu quoi.

Les gravats furent utilisés pour servir de fondations à un lotissement voisin.

 

Victor voit Christopher fumer sous le porche du cimetière, dans un costume luisant et trop serré pour lui. Lorsque le corbillard se gare, il jette sa cigarette et l’écrase. Victor attend sur le chemin, les yeux levés vers l’église, cherchant où regarder pour éviter le cercueil. À tout instant il risque d’être submergé par le sentiment de vanité, d’inanité et de gâchis qui l’étreint. Il prend place au bord de la tombe et attend, en se répétant que ce n’est pas Frances dans la boîte, Frances, cette femme qu’il aimait, qui l’aurait peut-être aimé en retour si les choses avaient été différentes. Elle est morte.

Une fois le cercueil descendu dans le trou et les porteurs partis, Victor se retrouve à côté du fossoyeur et essaie de se rappeler les choses qu’il a pensé dire. Rien ne vient.

Christopher incline la tête et joint les mains ainsi qu’il a vu des gens endeuillés faire, il attend que Victor prenne la parole. Pendant ce temps, il se souvient de la fois où il est retourné à Lyntons tout seul, le jour suivant l’explosion. Il avait escaladé l’amas de gravats, fouillant dans le tas à l’aide d’un bâton, cherchant quelque chose d’intéressant qu’il pourrait rapporter chez lui. Il avait ramassé un objet plat et lisse, en avait dégagé la surface et l’avait frotté contre son bras pour le dépoussiérer. Un morceau de porcelaine : le rebord d’une assiette cerclée de bleu et d’or, un timbre formé par trois choses rondes – des oranges sans doute. Il s’était dit que cela avait peut-être de la valeur. Il l’avait gardé sur l’étagère de sa chambre des années durant.

Christopher se rend compte que Victor s’est mis à parler, il dit quelque chose à propos des vieilles chouettes malcommodes, de l’une ou l’autre qui avait raison, car c’est un endroit paradisiaque pour être enterré, même s’il n’y avait pas prêté attention. Quand Victor cesse de parler, le silence est étrange et Christopher finit par tirer sur le revers de son costume avant de retourner à son van remettre sa salopette.

Victor regagne la tombe et boit son verre d’eau, qui a eu le temps de tiédir à présent. Il se rassied sur le rebord et observe le fossoyeur à l’ouvrage, remettant la terre, pelletée après pelletée, dans le trou.

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Vous avez terminé L'été des oranges amères

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