L’étrange Défaite

Marc Bloch · Chapitre 3 sur 15 · partie 2/4

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L’étrange Défaite

II La déposition d’un vaincu

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Fidèles à leur programme de rapidité, les Allemands, de plus en plus, lançaient leurs éléments de contact à peu près ex-clusivement sur routes. Il n’était donc nul besoin de se garder par des positions allongées sur plusieurs centaines de kilo-mètres, presque impossibles à garnir et terriblement faciles à repérer. Quel mal, au contraire, n’auraient pas fait aux envahis-seurs quelques îlots de résistance, bien placés auprès des itiné-raires routiers, bien camouflés, suffisamment mobiles et pour-vus de quelques mitrailleuses et de quelques canons antitanks, voire de modestes 75 ! Quand j’aperçus, dans Rennes, la co-lonne allemande, qui, composée, pour une très large part, de motocyclistes, défilait paisiblement sur le boulevard Sévigné, je sentis se réveiller en moi de vieux réflexes de fantassin : bien inutilement, car nous n’avions sous la main que nos secrétaires ou les hommes du Parc d’Essence, les uns comme les autres, dès le début de la campagne, absurdement démunis d’armes. Il eût été pourtant bien tentant de l’attendre, la maudite colonne, au coin de quelques boqueteaux, dans ce pays breton, si favorable aux embûches ; fût-ce seulement avec le modeste matériel d’une compagnie d’engins. Puis, une fois le premier effet de désarroi obtenu, on aurait vite regagné le « bled », pour recommencer plus loin. Je suis bien sûr que les trois quarts de nos soldats se seraient promptement passionnés au jeu. Hélas ! les règlements n’avaient rien prévu de pareil.

Cette guerre accélérée, il lui fallait, naturellement, son ma-tériel. Les Allemands se l’étaient donné. La France non, ou, du moins, pas en suffisance. On l’a dit et redit : nous n’avons pas eu

 

– 60 – assez de chars, pas assez d’avions, pas assez de camions, de mo-tos ou de tracteurs et, par là, nous avons été empêchés, dès le principe, de mener les opérations comme il eût convenu de le faire. Cela est vrai, incontestablement et il n’est pas moins cer-tain que de cette lamentable et fatale pénurie, les causes ne fu-

rent pas toutes d’ordre spécifiquement militaire 6. Nous sau-rons, là-dessus aussi, le moment venu, ne rien taire. Les fautes des uns, cependant, n’excusent point celles des autres et le haut commandement aurait mauvais gré, pour sa part, à plaider l’innocence.

Passons, si l’on veut, condamnation sur le crime straté-gique, qui voua les troupes du Nord à abandonner, soit directe-ment aux mains de l’ennemi, soit sur les plages des Flandres, l’équipement de trois divisions motorisées, de trois divisions légères mécaniques, de plusieurs régiments d’artillerie tractée et de tous les bataillons de chars d’une armée. Qu’il eût été utile pourtant, sur les champs de bataille de la Somme ou de l’Aisne, ce beau matériel, le meilleur assurément dont disposât la nation en armes ! Mais il ne s’agit ici que de la préparation de la guerre. Si nous n’avons pas eu assez de chars, d’avions ou de tracteurs, ce fut, avant tout, parce qu’on engloutit, dans le béton, des dis-ponibilités d’argent et de main-d’œuvre qui n’étaient assuré-ment pas infinies, sans pourtant avoir la sagesse de bétonner suffisamment notre frontière du Nord, aussi exposée que celle

 

6 Je me rends mieux compte aujourd’hui que ce matériel, certaine-ment insuffisant, ne manquait cependant point autant qu’on l’a dit. Il manquait sur le front. Mais nous avions, à l’arrière, des chars immobili-sés dans les magasins et des avions qui ne volèrent jamais. Les uns comme les autres, parfois, en pièces détachées. Que se passa-t-il à Villa-coublay, lors de l’avance de l’armée allemande sur Paris ? Est-il exact que, comme on me l’a dit, il fallut détruire sur le terrain un grand nombre d’avions, faute d’aviateurs capables de leur faire prendre l’air ? Ce dernier trait ne me paraît point invraisemblable. Je connais un avia-teur civil, dûment mobilisé, qui, durant toute la guerre, n’a jamais été autorisé à monter un avion militaire.

 

– 61 – de l’Est ; parce qu’on nous apprit à faire reposer toute notre confiance sur la ligne Maginot, construite à grands frais et à grand renfort de publicité, pour, l’ayant arrêtée trop court sur sa gauche, la laisser finalement, tourner, voire, sur le Rhin, enta-mer (mais de cet étonnant épisode du passage du Rhin, je sais seulement ce qu’en raconta la presse : autant dire zéro) ; parce qu’en dernière minute, on préféra se hâter encore de couler en ciment, dans le Nord, des blockhaus, qui, pourvus de défenses efficaces seulement vers l’avant, furent pris par-derrière et que nos troupes durent employer tous leurs efforts, à creuser, afin de couvrir Cambrai et Saint-Quentin, un splendide fossé anti-chars, que les Allemands atteignirent, un beau jour, en partant de Cambrai et de Saint-Quentin ; parce qu’une doctrine, cou-ramment répandue parmi les doctrinaires, nous affirmait arri-vés à un de ces moments de l’histoire stratégique où la cuirasse dépasse en puissance le canon – entendez : où la position forti-fiée est pratiquement inexpugnable – sans d’ailleurs que le commandement ait eu même le courage, au moment décisif, de demeurer strictement fidèle à une théorie, par où, du moins, l’aventure de Belgique eût dû se trouver, d’avance, condamnée ; parce que beaucoup de savants professeurs de tactique se mé-

fiaient des unités motorisées7, jugées trop lourdes à mouvoir (les calculs leur attribuaient, en effet, des déplacements très lents ; car on les imaginait, par sécurité, ne bougeant que de nuit ; la guerre de vitesse eut lieu, presque uniformément, en plein jour) ; parce qu’il fut enseigné, au cours de cavalerie de l’École de Guerre, que les chars, passables pour la défensive, étaient de valeur offensive à peu près nulle ; parce que les tech-niciens ou soi-disant tels estimaient le bombardement par artil-lerie beaucoup plus efficace que le bombardement par avions, sans réfléchir que les canons ont besoin de faire venir de fort loin leurs munitions, au lieu que les avions vont eux-mêmes, à

 

7 « Par sa nature même l’institution militaire, fortement hiérarchi-sée, se nourrit de conformisme. » (Paul Reynaud, Le Problème militaire français, 1937.)

 

– 62 – tire-d’aile, se recharger des leurs ; en un mot, parce que nos chefs, au milieu de beaucoup de contradictions, ont prétendu, avant tout, renouveler, en 1940, la guerre de 1915-1918. Les Al-

lemands faisaient celle de 1940 8.

On a raconté que Hitler, avant d’établir ses plans de com-bat, s’était entouré d’experts en psychologie. J’ignore si le trait est authentique. Il ne paraît pas incroyable. Certainement, l’attaque aérienne, telle que les Allemands la pratiquèrent avec tant de brio, attestait une connaissance très poussée de la sensi-bilité nerveuse et des moyens de l’ébranler. Qui, l’ayant une fois entendu, oubliera jamais le sifflement des avions « piquant » vers le sol, qu’ils s’apprêtaient à couvrir de bombes ? Ce long cri strident n’effrayait pas seulement par son association avec des images de mort et de ruines. En lui-même, par ses qualités, si j’ose dire, proprement acoustiques, il crispait l’être tout entier et le préparait à la panique. Or, il semble bien avoir été volontai-rement rendu plus intense à l’aide d’appareils vibrants appro-priés. C’est que le bombardement par avions n’avait pas été conçu, par les Allemands, uniquement comme un procédé de destruction et de massacre. Si serrés qu’on en imagine les points de chute, des projectiles ne réussissent jamais à atteindre qu’un nombre d’hommes relativement faible. Un choc des nerfs, au contraire, peut se propager fort loin et anémier la capacité de

8 La machine, c’est le neuf. Voilà pourquoi, sans doute, les profes-seurs de stratégie ne l’ont jamais beaucoup aimée. Au moins chez nous J. de Pierrefeu (Plutarque a menti, p. 300) écrivait naguère : « Robert de Beauplan, qui fut un des délégués du Matin lors du fameux Circuit de l’Est au cours duquel la France comprit le miracle de son aviation, m’a raconté une étonnante conversation qu’il eut à l’issue de la triomphale épreuve avec le général Foch, commandant le Xe corps. Sur le plateau de Malzéville, comme le cortège regagnait les voitures, Foch le prit familiè-rement par le bras et lui dit : « Tout ça, voyez-vous, c’est du sport : mais pour l’Armée, l’avion, c’est zéro. » On comparera, avec ce propos, une célèbre préface du maréchal Pétain sur les dangers de la motorisation. Seulement, de 1914 à 1918, même les stratèges avaient eu le temps de comprendre. [Juillet 1942.]

 

– 63 – résistance des troupes, sur de vastes espaces. Tel était, sans nul doute, un des principaux objets que se proposait le commande-ment ennemi, en lançant sur nous, vague après vague, son avia-tion. Le résultat ne répondit que trop bien à ses espérances.

Une fois de plus, je me vois contraint d’aborder un sujet que j’ai scrupule à devoir même effleurer, du moins, en ce qui regarde cette guerre-ci. Seuls les vrais combattants ont le droit de parler de danger, de courage et des hésitations du courage. Je relaterai, néanmoins, en toute franchise, une brève expé-rience. Mon baptême du feu de 1940 (celui de 1914 datait de la Marne), je l’ai reçu le 22 mai, sur une route de Flandre : car je ne compte pas les bombardements, relativement lointains, de Douai ou des environs de Lens. Ce jour-là, au matin, le convoi, où ma voiture s’était insérée, fut successivement mitraillé, par avions, puis, par d’autres, bombardé. La mitraille, qui tua un homme, non loin de moi, ne me fit pas grande impression. Il n’est, assurément, jamais agréable de frôler la mort et, lorsque les rafales eurent cessé, j’en éprouvai une satisfaction bien natu-relle. Mais mon inquiétude était demeurée, d’un bout à l’autre, beaucoup plus raisonnée qu’instinctive. C’était une crainte à froid : rien qui ressemblât le moins du monde à de la vraie peur. Le bombardement aérien, à ma connaissance, fut sans victimes, au moins dans mon voisinage. Il ne m’en laissa pas moins tout pantois et quand je me relevai du fossé où je m’étais accroupi durant l’orage, je dus m’avouer que j’y avais assez vilainement frissonné. Vers la fin de la campagne, j’ai subi quelques bom-bardements par artillerie, dont je serais bien le dernier, en ayant connu jadis de tout autres, à exagérer l’ampleur, mais qui ne manquèrent pas cependant d’être assez sérieux. Je les ai sup-portés, sans aucune peine, ni rien perdre, je crois, de ma séréni-té. Jamais les bombes d’avions ne m’ont permis de conserver, sinon au prix d’un rude effort, une pareille égalité d’humeur.

Sans doute, y avait-il, dans mon cas, une part de réflexe ac-quis. Depuis l’Argonne de 1914, le chant d’abeilles des balles

 

– 64 – s’est inscrit dans mes circonvolutions cérébrales comme, dans la cire d’un disque, un refrain prêt à jouer dès le premier tour de manivelle et je n’ai pas l’oreille si mal bâtie que d’avoir, en vingt et un ans, oublié l’art d’apprécier au son la trajectoire d’un obus et le point de chute probable. J’avais été beaucoup plus rare-ment bombardé du haut des airs, et je me trouvai, devant ce danger-là, presque aussi béjaune que mes conscrits. Pourtant, la différence de température, entre les trois types d’émotions que je viens de décrire, a été un trait si général que force est de lui reconnaître des raisons moins personnelles et plus profondes. Même l’absence, presque constante, de nos chasseurs, dans le ciel hostile, et la déplorable impunité ainsi procurée aux bom-bardiers ennemis ont beau avoir été pour beaucoup dans le dé-couragement des troupes, elles ne suffisent pas à tout expliquer.

Le bombardement aérien n’est probablement pas, en soi, plus réellement dangereux que tant d’autres menaces aux-quelles le soldat est exposé. Du moins, en plein air. À l’intérieur des maisons, l’effondrement des murs et l’ébranlement de l’atmosphère, répercutant ses ondes dans un espace trop confi-né, aboutirent toujours à de véritables massacres. À découvert, par contre, un tir d’artillerie, tant soit peu dense, fait, je crois, pour le moins autant de victimes ; et la rafale de mitrailleuse est seule à n’épargner littéralement personne. Nous avons, dès les premiers jours de la campagne, été frappés par le nombre rela-tivement faible des pertes attribuables aux avions ennemis, dont les rapports, venus du front, dépeignaient l’activité sous de si vives couleurs. Mais il possède, ce bombardement descendu des cieux, une capacité d’épouvante, qui n’appartient véritablement qu’à lui.

Les projectiles tombent de très haut et semblent, à tort, en tomber tout droit. Le jeu combiné du poids et de l’altitude leur imprime un élan visiblement formidable, auquel les obstacles les plus solides paraissent incapables de résister. Il y a, dans une pareille direction d’attaque, doublée d’une pareille force,

 

– 65 – quelque chose d’inhumain. Comme devant un cataclysme de la nature, le troupier courbe la tête sous ce déchaînement, incline à se croire absolument sans défense. (En réalité, un fossé, même un « plat ventre », exécuté à temps, protègent fort bien des éclats, généralement moins nombreux que ceux d’un bon obus. Toute réserve faite, bien entendu, des coups directs de la bombe. Mais, qu’il s’agisse d’aviation ou d’artillerie, il y a, comme disent les vieux soldats, « beaucoup de place à côté ».) Les bruits sont odieux, sauvages, énervants à l’extrême : tant le sifflement, intentionnellement accru, dont je parlais à l’instant, que la détonation par où tout le corps est secoué dans ses moelles. Cette déflagration même, brassant l’air ambiant avec une violence inouïe, impose à l’esprit une image de déchire-ment, que confirme trop bien le spectacle des cadavres abomi-nablement déchiquetés et enlaidis, jusqu’à l’horreur, par les traces des gaz échappés à l’explosion. Or, l’homme, qui redoute toujours de mourir, ne supporte jamais plus mal l’idée de sa fin que s’il s’y ajoute la menace d’un écharpement total de son être physique ; l’instinct de conservation n’a peut-être pas de forme plus illogique que celle-là ; mais aucune, non plus, qui soit plus profondément enracinée. Probablement, si la guerre véritable avait duré davantage, nos armées auraient-elles fini par acqué-rir, vis-à-vis des affres du bombardement par avions, un peu de cette accoutumance qui est un des éléments presque indispen-sables de toute résistance au péril. Le raisonnement eût montré que, terribles assurément, les effets matériels n’en sont pourtant pas sans égal. Dans une guerre de vitesse, les calculs de la psy-chologie allemande devaient nécessairement toucher juste. Quelles gorges chaudes cependant, dans nos états-majors, si on avait seulement émis l’hypothèse qu’on pût tirer de leur labora-toire, pour les consulter sur la stratégie, quelques savants bizar-rement occupés à mesurer des sensations !

Dans quelle mesure est-il loisible de parler du désordre des états-majors ? Outre que les habitudes variaient, naturellement, beaucoup selon les groupes ou les chefs, le terme même est

 

– 66 – d’emploi délicat. Car il y a plus d’une espèce d’ordre et, par suite, de désordre. Tous les états-majors que j’ai connus avaient, parfois jusqu’à une agaçante minutie, le culte du beau « pa-pier ». Il faut que les écritures soient disposées avec beaucoup de netteté. Les formules de style obéissent aux lois d’une tradi-tion rigoureuse. Dans les tableaux, les chiffres s’alignent par colonnes, comme à la parade. Les dossiers sont soigneusement classés ; les pièces, au départ, comme à l’arrivée, dûment enre-gistrées. C’est là, en somme, ce qu’on pourrait appeler la forme bureaucratique de l’ordre. Rien de plus naturel que de la voir fleurir chez des hommes dressés, en temps de paix, à un genre de vie lui-même éminemment bureaucratique. Je suis très loin de la mépriser : elle force les esprits à la clarté ; elle épargne les pertes de temps. Il est dommage seulement que cet estimable souci de la propreté, dans les écrits, ne s’étende pas toujours aux locaux. Je n’ai jamais rien vu de plus sale ni de plus fétide que la demeure où travaillait un certain état-major de secteur fortifié ; et l’adjudant de compagnie, qui aurait laissé s’accumuler, dans ses chambrées, la moitié de la poussière qui couvrait, à Bohain, nos tables et nos armoires, n’aurait pas fait long feu dans son grade. Il est vrai que je sais telles anti-chambres de ministères, très civils, qui ne présentent pas un aspect plus attrayant. Mais ce n’est pas une excuse. M’accusera-t-on de m’attacher à des vétilles ? Je n’apprécie guère, je l’avoue, le négligé dans les choses ; il passe aisément à l’intelligence. Voilà une utile réforme à proposer au « redresse-ment » français.

Telle qu’elle était pratiquée, l’estimable régularité adminis-trative des notes ou tableaux d’états-majors avait d’ailleurs son revers. Elle gaspillait des forces humaines, qui auraient pu être mieux employées. J’ai rencontré, parmi mes camarades de la réserve, de hauts fonctionnaires, des chefs de grandes entre-prises privées. Tous, comme moi, s’effaraient d’être contraints à des besognes paperassières que, dans le civil, ils auraient aban-données aux plus modestes de leurs sous-ordres. Chargé du ra-

 

– 67 – vitaillement en essence d’une armée, j’ai, durant plusieurs mois, tous les soirs, additionné moi-même les chiffres de ma situation journalière. Je n’y passais pas, à vrai dire, beaucoup de temps et je m’y suis perfectionné dans une gymnastique arithmétique qui m’avait d’abord, je l’avoue, trouvé un peu rouillé. Mais, une fois établis les principes de la comptabilité, n’importe quel scribe s’en serait tiré au moins aussi bien que moi. Mon cas n’avait rien d’exceptionnel. Qu’on veuille bien ne pas invoquer le prin-cipe du « secret ». Car mon brouillon était ensuite copié par un simple soldat. Aussi bien, un tour de quelques minutes à travers notre bureau, que tapissaient les cartes des dépôts de munitions de l’armée, de ses dépôts d’essence et de ses gares de ravitaille-ment, aurait suffi à mettre aux mains d’un mouchard, s’il s’en était trouvé dans notre personnel, des renseignements autre-ment précieux. La vérité est que les états-majors ressemblaient à une maison d’affaires qui, pourvue au sommet de chefs de ser-vice – représentés, ici, par les officiers –, à la base de dactylos, eût été, par contre, au niveau intermédiaire totalement démunie d’employés proprement dits. Combien il aurait été cependant aisé de recruter, parmi nos sous-officiers de réserve, d’excellents collaborateurs de ce type ! Or, il n’est jamais bon que des hommes, chargés de responsabilités assez lourdes, et qui doi-vent conserver un sens aigu de l’initiative, aient l’esprit cons-tamment tiré en arrière par des tâches presque purement méca-niques. D’autre part, si les états-majors avaient été mieux dotés en sous-officiers, il aurait probablement été possible, du moins là où les soucis du champ de bataille n’étaient pas trop proches, de les alléger d’un certain nombre d’officiers, qui eussent tout naturellement trouvé leur place ailleurs.

Comment se fait-il, cependant, qu’à beaucoup d’entre nous, et, si j’en juge par certaines confidences, avant tout aux exécu-tants, le commandement, une fois les opérations entamées, ait donné, fréquemment, une incontestable impression de dé-sordre ? C’est que, je crois, l’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre, actif et perpétuellement inven-

 

– 68 – tif, qu’exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre, d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère. Ils ne s’excluent certes pas l’un l’autre ; mais le premier ne commande pas le se-cond et, parfois, si l’on n’y fait attention, risque d’y mal prépa-rer. Durant la longue période d’attente qui vit se prolonger, au plus grand dam de l’armée française, les habitudes du temps de paix, le bon ordre dont nous étions si fiers n’était acquis qu’au prix d’une grande lenteur. Quand il fallut aller vite, nos chefs, trop souvent, confondirent la fièvre avec la promptitude.

Aussi bien, établir au jour le jour des papiers de bonne ap-parence n’exige pas un effort très considérable. Une tout autre maîtrise de soi est nécessaire pour s’imposer, longtemps à l’avance, la peine de dresser, avec soin et souplesse à la fois, les plans d’action qui attendront leur application jusqu’à une date incertaine et devront alors pouvoir s’adapter aux nécessités nouvelles d’une époque troublée. Ce que j’ai vu, pour la pre-mière fois, en 1939, de la mobilisation, m’avait beaucoup ef-frayé. Je ne discuterai pas ici le système des centres mobilisa-teurs, substitué, après la précédente guerre, à la mise sur pied directe par les corps d’origine. Je sais que leur institution avait rencontré plus d’un adversaire, jusque dans le haut comman-dement. Elle m’a paru de nature à entraîner, inévitablement, beaucoup de retards et de difficultés. La plupart des vêtements et équipements continuant d’être fournis par les corps, force était, pour les amener aux centres, d’organiser tout un jeu de transports, incommodes et forcément assez lents. Par surcroît, on ne semblait pas s’être avisé qu’à prétendre habiller des réser-vistes d’une quarantaine d’années avec les tenues de jeunes conscrits ou à vouloir harnacher de lourdes montures de réqui-sition au moyen des laissés pour compte abandonnés par des chevaux de hussards, on aboutissait à proposer aux malheureux centres, « principaux » ou « secondaires », des problèmes pro-prement insolubles. Ajoutez qu’en raison même de ce que le travail y avait de tristement minutieux, leurs commandants

 

– 69 – n’étaient pas toujours trop bien choisis. J’en ai connu de parfai-tement compétents ; mais d’autres aussi qui, recrutés parmi des capitaines ou chefs de bataillon au terme de leur carrière, avaient tous les défauts communément prêtés aux vieux adju-dants. Du moment que le système était admis, il eût convenu, du moins, d’en confier le fonctionnement, qui ne pouvait man-quer de se montrer fort délicat, à des officiers, triés sur le volet, et auxquels les années passées là auraient servi de titres excep-tionnels à l’avancement. L’armée s’est toujours difficilement résignée à l’idée que l’importance ni le mérite d’une tâche ne se mesurent à ce qu’elle peut avoir, extérieurement, de brillant.

Mais, bon ou mauvais – et j’imagine qu’il avait, tout de même, ses avantages – le régime des centres n’excuse pas des fautes qui n’avaient rien à voir avec le principe. Quel officier, ayant servi dans une région ou un groupe de subdivisions, peut se remémorer, sans un triste sourire, l’invraisemblable maquis des « mesures » prévues, numéro après numéro, pour la pé-riode dite « de tension », qui devait précéder la mobilisation générale ? Tiré en pleine nuit, d’un demi-sommeil, par le télé-gramme qui prescrivait, par exemple, « Appliquez la mesure 81 », on se reportait au « tableau », sans cesse tenu à portée de la main. C’était pour y apprendre que la mesure 81 faisait jouer toutes les dispositions de la mesure 49, à l’exception des déci-sions d’ores et déjà entrées en vigueur par application de la me-sure 93, si celle-ci, d’aventure, avait devancé, dans l’ordre des temps, la place qu’eût semblé lui assigner son numéro, cela tou-tefois en ajoutant les deux premiers articles de la mesure 57. Je donne ces chiffres un peu au hasard. Ma mémoire ne me permet pas une exactitude littérale. Tous mes camarades reconnaîtront que, pour le fond, je simplifie plutôt. Allez vous étonner, dans ces conditions, que des erreurs aient été commises. Ce fut pour avoir lu un peu vite notre commun guide-âne qu’en septembre 1939, la gendarmerie d’Alsace-Lorraine procéda au massacre prématuré de tous les pigeons voyageurs de trois départements. Assurément, les officiers qui, là-bas, dans un bureau mal aéré

 

– 70 – de la rue Saint-Dominique, avaient, ajoutant les chiffres aux chiffres, perpétré ce casse-tête chinois, ne manquaient pas, à leur façon, d’imagination : ce n’était pas celle qui permet de se représenter, à l’avance, l’exécution des ordres.

Il y eut plus grave. Nos fameux centres, j’en sais un qui, lo-gé à Strasbourg, dans un quartier assez voisin du Rhin, était à portée de l’artillerie légère de l’ennemi, voire de ses mitrail-leuses. Un autre s’abritait dans un fort des environs, encore proche du fleuve. On y accédait par un seul pont, jeté sur les fossés : une bombe ou un obus bien placés en auraient fait une vraie souricière. Rien de tel ne se passa, dira-t-on peut-être. D’accord. Mais qui prévoyait que les Allemands ne tireraient pas sur Strasbourg ? La vérité est que ce dispositif n’avait guère eu d’inconvénients, tant que la tête de pont de Kiel resta démilita-risée ; par la suite, le haut commandement oublia de le modifier ou ne le modifia qu’insuffisamment.

Comment taire enfin l’abominable désordre de la seule mobilisation qu’il m’ait été donné de suivre de tout près : celle des éléments territoriaux, qui dépendaient directement du groupe de subdivisions ? Quand notre général prit son com-mandement, nous découvrîmes avec stupeur que nous ne dispo-sions d’aucune liste des unités qui passaient sous ses ordres. Il fallut improviser le tableau, tant bien que mal et plutôt mal que bien, à coups de fouilles à travers des archives affreusement embrouillées. Et quel chaos dans ces unités ! Que de chevau-chements, sur le terrain, de l’une à l’autre ! Ici, nous avions, dans notre zone, deux sections dont le commandant de compa-gnie appartenait à un autre groupe. Là, quelques compagnies, mais point de colonel. Nos braves gardes-voies étaient des hommes d’âge ; leur bonne volonté égalait leur esprit de dé-brouillage. Si peu d’entre eux réussirent à être convenablement chaussés, aucun, par miracle, ne mourut de faim. Mais je ne saurai jamais comment vécut une section, que je cherchai, en vain, tout un jour durant, le long de la ligne de Saint-Dié. Sans

 

– 71 – doute, il serait injuste de conclure du particulier à l’ensemble. J’ai des raisons de penser que, dans notre coin, la mobilisation n’avait pas été très heureusement préparée. Dirigée, en prin-cipe, par un officier supérieur qui, de son éducation d’état-major, avait retenu surtout certaines manières un peu désin-voltes, la tâche avait été largement abandonnée, en fait, à des subalternes. L’exemple, malgré tout, ne manquait pas d’être inquiétant. En 1940, nous pûmes constater que diverses erreurs avaient été réparées. Toutes, non pas. Les centres, notamment, n’avaient pas bougé ; et les gardes-voies continuèrent long-temps à fouler le ballast en sandales ou en petits souliers, s’ils n’avaient pas eux-mêmes apporté de plus fortes chaussures.

À la 1re armée, dès avant le mois de mai, il n’était nul besoin d’un esprit d’observation extraordinairement aiguisé pour per-cevoir et redouter certaines fissures qui, alors à peu près inof-fensives, menaçaient de se transformer, dans la tempête, en vé-ritables voies d’eau. Telle la mauvaise organisation des liaisons.

À ce sujet, je n’ai personnellement pas à me plaindre. Du-rant toute la campagne, j’ai pu communiquer, sans peine, avec les divers détachements du Parc d’Essence ; sans difficultés sé-rieuses, avec les unités qu’il fallait ravitailler. L’intelligente ab-négation de Lachamp nous y a beaucoup aidés. Je prenais soin, naturellement, toutes les fois que cela m’était possible, de ne pas empiéter sur ses prérogatives de chef ; il les exerçait avec trop d’autorité et de compétence pour qu’on éprouvât la moindre tentation de manquer à les respecter. Mais il était en-tendu, entre nous, que, plus près que lui de la source des rensei-gnements et moins nomade, je pouvais toujours, en cas de véri-table urgence, passer directement les instructions de l’armée à ses subordonnés. À sauter ainsi un échelon, nous avons, parfois,

gagné bien du temps 9. L’expérience d’une autre guerre nous

 

9 En vérité, nous en sautions plus d’un. Régulièrement, le Parc d’Essence ne dépendait du commandant de l’armée que par

 

– 72 – avait d’ailleurs inspiré, à tous les deux, jusqu’à la hantise, une saine terreur de l’affreux jeu de colin-maillard auquel condui-sent forcément des liaisons mal préparées. Malgré les fréquents va-et-vient du P. C. de l’armée et du parc, nous n’avons jamais cessé de savoir exactement où nous joindre ; et, en dehors de tout règlement, nous réussîmes à monter privément tout un sys-tème de transmissions à l’intérieur de notre service.

J’avais, constamment, à mon bureau, deux motocyclistes fournis, chacun, par une des deux compagnies de camions-réservoirs. L’un et l’autre devaient avoir reconnu, à l’avance, au moins l’emplacement de leur propre compagnie et celui du commandement du parc. En outre, Lachamp détachait, en per-manence, auprès de moi, un de ses officiers. Quatre autres offi-ciers du parc faisaient la liaison avec les corps d’armée. Chacun d’eux, tous les jours et, parfois, à plusieurs reprises dans la même journée se rendait successivement au P. C. de l’armée, puis au corps qui lui était assigné. Ces braves gens, dont beau-coup n’étaient plus de première jeunesse, ont souvent rudement trotté, sur des routes qui n’étaient pas des plus sûres. J’en sais un qui, lors de notre premier repli, après l’offensive sur la Bel-gique, chercha son corps pendant plus de vingt-quatre heures. Ils finissaient toujours par arriver et ils nous ont été singulière-ment utiles. Du 11 au 31 mai, pas une fois, pour envoyer un ordre ou recevoir une demande de ravitaillement, je n’ai eu be-soin de recourir au bureau du « Courrier » chargé, en principe, des communications entre l’état-major et les unités subordon-

l’intermédiaire du général commandant l’artillerie de l’armée, représenté lui-même, au degré inférieur, par le chef d’escadron directeur du service des Munitions et Essence. La voie hiérarchique eût donc exigé que tout ordre, de l’armée au parc, passât, avant d’atteindre son but, par ces deux autorités superposées. Tel était bien le chemin que suivaient invariable-ment, à Bohain, les papiers officiels ; et la lenteur du détour n’avait pas laissé de nous préoccuper beaucoup, Lachamp et moi, quand nous évo-quions les nécessités d’une époque plus active. Heureusement nous pûmes, le moment venu, court-circuiter la ligne. Sans étincelles, grâces en soient rendues à l’obligeante bonne volonté des officiers intéressés.

 

– 73 – nées. Qu’ordres ou demandes parvinssent à destination, l’événement ne me permet guère d’en douter. Car jamais, je crois, les troupes, au combat, n’ont manqué de l’essence que, jusqu’à quelques centaines de mètres, parfois, de la ligne de feu, leur portaient bravement les « Mickeys » (ainsi avait-on sur-nommé, dans l’armée, les voitures du parc, dont un agile petit « Mickey » était l’insigne). Jamais, non plus, nous n’avons abandonné à l’ennemi des dépôts où il pût encore s’approvisionner. Allumant tout le long de notre retraite, de Mons jusqu’à Lille, plus d’incendies que n’en fit flamber Attila, Lachamp et ses officiers ont vidé, par le feu, jusqu’à la dernière goutte, bac après bac. Il me faut cependant faire une réserve sur ceux de Saint-Quentin, j’ignore encore aujourd’hui quelle fut leur destinée, nous en avons été si vite et si complètement cou-pés. Nos chefs ayant reconnu, à l’expérience, que tout marchait bien, nous avaient, de bonne heure, laissé, à peu près complè-tement, la bride sur le cou. De cela, du moins, je leur garde beaucoup de reconnaissance.

Je crains bien, par contre, que là où cette autonomie ou cette entente n’avaient pu être réalisées, les contacts entre les divers échelons du commandement, ou, à niveau égal, entre les unités de même rang, n’aient pas toujours fonctionné de façon bien satisfaisante. J’ai plusieurs fois entendu des officiers de troupe se plaindre d’être demeurés trop longtemps sans ordres ; et, certainement, j’en ai donné plus haut des exemples, les états-majors ne connaissaient qu’imparfaitement et beaucoup trop tard ce qui se passait sur le front. Sur des routes encombrées, comme les nôtres le furent de bonne heure, en particulier par les réfugiés, il n’est guère qu’un moyen de transport capable de se faufiler partout : la motocyclette. Le courrier de l’armée n’en possédait, si je ne me trompe, aucune. Le nombre même de nos autos était insuffisant, et on les répartissait mal. Nous étions plusieurs à nous être inquiétés, dès l’hiver, de cet état de choses, né avant tout d’un défaut d’organisation et de surveillance. Per-

 

– 74 – sonne n’y porta remède. Les effets ne s’en firent que trop sentir, durant la campagne.

Dès le début des opérations actives, le P. C de l’armée avait été transféré, on s’en souvient, de Bohain à Valenciennes : dans le dessein, évidemment, de diminuer la distance avec la Bel-gique, où pénétraient nos troupes. Quand j’arrivai à Valen-ciennes, le 11, dans les premières heures de l’après-midi, je me préoccupai aussitôt de me rendre à Mons, pour régler, avec l’état-major belge de la place, la réquisition des dépôts de car-burants. La mission, chacun en convenait, était urgente. Or, je découvris que, toutes nos voitures se trouvant soi-disant em-ployées à nous déménager, par va-et-vient entre l’ancien et le nouvel emplacement du P. C., il m’était absolument impossible de bouger. À quoi bon avoir quitté Bohain, si c’était pour se voir ainsi fermées les routes de l’avant ? Par bonheur, je reçus dans la journée la visite de l’aimable notaire lillois, qui exerçait les fonctions d’adjoint au commandant d’un groupe de transport. Il venait me demander de l’essence. Cyniquement, je lui répondis : « Donnant, donnant. Pas d’essence, si vous ne me fournissez une auto. » Le marché fut conclu ; et je partis, enfin, pour Mons. La leçon me servit et j’établis ensuite mes liaisons, pour mon propre compte, comme je l’ai raconté il y a un instant.

Aussi bien, par quel miracle les ordres seraient-ils parve-nus à temps alors que l’armée, trop souvent, ne savait où tou-cher ses divers corps ? Un jour que le Corps de Cavalerie avait fait mouvement, l’officier de liaison du Parc d’Essence alla, comme à l’ordinaire, prendre contact avec ces bons clients. À son retour chez nous, je le menai au 3e bureau. Il me paraissait sage de m’assurer si nos grands tacticiens connaissaient, bien exactement, le site du nouveau P. C. Vérification faite, il fallut constater un décalage d’une trentaine de kilomètres entre l’emplacement réel et le point qu’ils avaient déjà marqué au fu-sain sur la carte. J’entends encore le « merci », jeté du bout des lèvres, qui récompensa notre intervention. Mêmes incertitudes,

 

– 75 – dans les liaisons latérales. J’eus, un peu plus tard, besoin de dé-pêcher Lachamp à l’état-major des forces britanniques. L’affaire était d’importance : il ne s’agissait de rien moins que de la des-truction des dépôts de Lille. Où trouver le Quartier Général de lord Gort ? Franchissant, une fois de plus, la porte redoutable du 3e bureau, j’allai le demander. B… me répondit, sans sourcil-ler, qu’on n’en savait rien. Heureusement, je réussis à mettre la main sur un bout de papier qui traînait dans les environs et, entre autres indications de nature analogue, portait celle-là. Nos camarades étaient moins mal informés qu’ils ne le supposaient eux-mêmes. Mais, qu’un officier, chargé des opérations, ait pu supporter une minute l’idée d’être, faute d’une indication topo-graphique élémentaire, privé de tout moyen de communiquer avec le commandement des troupes alliées, appelées à com-battre immédiatement à notre gauche, et qu’il n’ait pas craint d’avouer froidement cette ignorance même prétendue, le trait en dit long sur les conditions de travail qui nous étaient impo-sées.

« Les Anglais », d’ailleurs, avons-nous su jamais organiser notre coopération avec eux ? Nulle part, la fatale insuffisance de nos liaisons, au sens plein du mot, n’apparut sous un jour plus cruel.

Mais le problème de l’alliance ratée est trop complexe, il a prêté aussi à de trop ardentes et trop vilaines polémiques pour souffrir de n’être abordé que de biais. Il faut, une bonne fois, avoir le courage de le prendre corps à corps. Du moins, à la me-sure de mon expérience.

J’ai, en Grande-Bretagne, de chers amis. Ils m’ont facilité l’accès de leur civilisation, qui me fut hospitalière et pour la-quelle j’éprouve, de longue date, un goût très vif. Ils sont, au-jourd’hui plus que jamais, proches de mon cœur, depuis que je les vois, avec leurs compatriotes, seuls à défendre, au péril de leur vie, la cause pour laquelle j’aurais volontiers accepté de

 

– 76 – mourir. J’ignore si, quelque jour, les lignes qui vont suivre leur tomberont sous les yeux. S’ils les lisent, elles les choqueront, peut-être. Mais ils sont sincères et sauront, je l’espère, me par-donner ma franchise.

L’anglophobie de beaucoup de milieux français fait au-jourd’hui l’objet d’une misérable exploitation. En elle-même, elle n’est pas niable. Elle a des origines diverses. Les unes re-montent à des réminiscences historiques, plus tenaces qu’on ne l’imagine parfois : ni l’ombre de la Pucelle ni celle même des fantômes hargneux de Pitt et de Palmerston n’ont tout à fait cessé de se profiler à l’arrière-plan d’une opinion collective douée de mémoire. Peut-être serait-ce un bienfait, pour un vieux peuple, de savoir plus facilement oublier : car le souvenir brouille parfois l’image du présent et l’homme, avant tout, a be-soin de s’adapter au neuf. D’autres sources sont plus factices et beaucoup plus impures. Les lecteurs d’un certain hebdoma-daire, fort répandu dans l’armée, ont appris naguère, au temps de la campagne italienne contre l’Éthiopie, que notre devoir nous appelait à la « destruction » de l’Angleterre. L’article était signé. Portait-il la signature de ses véritables inspirateurs ? Chacun sait qu’ils n’étaient pas de chez nous. Mais il y a plus. On doit sans doute tenir pour inévitable que deux nations, très différentes, en dépit des idéaux communs qui les animent, aient peine à se connaître, à se comprendre, par suite, à s’aimer. Cela est vrai, d’une égale vérité, sur les deux rives de la Manche ; et je ne pense pas que chez l’Anglais moyen, dans la petite bourgeoi-sie en particulier, les préjugés classiques contre le vis-à-vis « gaulois » aient, non plus, perdu toute leur antique verdeur. Mais, incontestablement, au cours de notre récente et trop courte confraternité d’armes, certains épisodes n’ont pas con-tribué à dissiper le malentendu.

Dans les forces britanniques, qui furent, durant de longs mois d’expectative, nos voisines sur la terre de Flandre, qui oc-cupaient nos villages et réglaient la police de nos routes, l’armée

 

– 77 – nationale de la conscription comptait encore pour peu de chose. La troupe, au moins, était, quasiment tout entière, composée de professionnels. Elle avait toutes les qualités, sans doute, d’une armée de métier. Quelques-uns de ses défauts, aussi. Le soldat à la Kipling obéit bien, et se bat bien : il devait le prouver, une fois de plus, de son sang, sur les champs de bataille de la Belgique. Mais il est pillard et paillard. Ce sont deux vices que notre pay-san, quand ils s’exercent aux dépens de sa basse-cour ou de sa famille, pardonne difficilement. D’ailleurs l’Anglais, sur le con-tinent, se montre rarement à son avantage. Du moins, s’il n’appartient pas à des milieux particulièrement raffinés. Chez lui, il est, presque invariablement, d’une parfaite obligeance. Une fois passé le détroit, il incline toujours un peu à confondre l’hôte européen avec le « native » – entendez l’indigène des co-lonies, homme, par définition, de rang inférieur – et ce qu’il y a en lui de timidité naturelle ne fait que le confirmer dans sa rai-deur. Bien petites choses, assurément, que tout cela, au regard des sentiments profonds et des grands intérêts nationaux. Qui niera, cependant, leur poids sur une opinion villageoise, comme la nôtre, volontiers méfiante de l’étranger et un peu repliée sur elle-même ?

Vinrent, après d’âpres semaines, les jours de l’embarquement. Que les Britanniques aient nettement marqué leur volonté de passer d’abord, sans permettre à aucun de nous, à bien peu d’exceptions près, de mettre le pied sur un pont de navire avant que leurs propres troupes, au complet, n’eussent quitté la côte, je ne me rangerai point parmi ceux qui le leur re-prochent. À la réserve de celles de nos forces qui défendaient le front de mer, leur armée avait été la plus proche du littoral. Par ailleurs, ils refusaient, assez naturellement, de se laisser englo-ber, corps et biens, dans un désastre dont ils ne se jugeaient pas responsables. Lorsque les marins de l’Union Jack eurent fini d’assurer le salut de leurs compatriotes, ils s’employèrent au nôtre. Leur abnégation, devant le danger, leur cordiale sollici-

 

– 78 – tude aussi, demeurèrent alors, envers nous, égales à ce qu’elles avaient été pour leurs premiers passagers.

Cependant, ici encore, tâchons de comprendre les inévi-tables réactions du sentiment. Nos soldats qui, privés par leurs chefs mêmes de toute capacité de combattre, attendaient déses-pérément, sur la longue plage de Flandre ou parmi les dunes, le moment d’échapper aux prisons du IIIe Reich, qui, sentant l’ennemi chaque jour plus près, exposés eux-mêmes à des bom-bardements chaque jour plus violents, savaient bien qu’ils ne pourraient pas tous partir et, en effet, ne partirent pas tous, quels cœurs surhumainement charitables ne leur aurait-il pas fallu pour contempler, sans amertume, les vaisseaux l’un après l’autre emportant, vers la liberté, leurs camarades d’une nation étrangère ? Héros tant qu’on voudra, ils n’étaient pas des saints. Ajoutez, par endroits, l’aiguillon d’incidents, peut-être difficiles à prévenir dans une pareille fièvre, mais fort propres à irriter une sensibilité déjà à vif. Telle histoire – parfaitement authen-tique, je m’en porte garant – de cet agent de liaison français au-près d’un régiment britannique qui, après plusieurs mois de camaraderie au cantonnement et dans le combat, se vit aban-donné sur le sable, toute barrière close, en face du paquebot dont ses amis de la veille franchissaient les passerelles. Les tou-chantes attentions, dont un grand nombre de nos hommes se trouvèrent entourés, une fois sur le sol anglais, firent beaucoup pour panser ces plaies. Il arriva pourtant que, parfois, ce baume même vint à manquer. L’accueil des populations fut invariable-ment affectueux. Celui des autorités, par contre, ne sut pas tou-jours se dégager d’une raideur un peu trop soupçonneuse. Le camp, çà et là, prit des allures de pénitencier. Des troupes ha-rassées sont toujours incommodes à manier. On ne saurait s’étonner qu’une administration, chargée d’une tâche délicate et soucieuse avant tout de bon ordre, ait commis quelques fautes de doigté ; il n’est pas moins naturel que ces erreurs, là où elles se sont produites, aient laissé, dans les mémoires, leurs sillons.

 

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On a beaucoup dit que les Britanniques nous avaient insuf-fisamment aidés. Comme on le disait afin d’excuser nos propres défaillances, on est allé jusqu’à user de chiffres mensongers. J’ai les meilleures raisons de savoir que leurs divisions, en Flandre, étaient beaucoup plus que trois. Mais cette pernicieuse propa-gande n’a pas eu à inventer tous ses aliments.

Aux yeux de qui connaît un peu des traditions politiques et sociales fort éloignées des nôtres, l’établissement de la conscrip-tion passera toujours pour un grand acte de courage. Il est diffi-cile de nier que ce courage n’ait été un peu tardif et nul ne s’étonnera si, présent sur la ligne de feu, le Français de trente à quarante ans se demandait parfois pourquoi l’Anglais de son âge demeurait au foyer. La Grande-Bretagne, depuis, n’a que trop bien rattrapé son retard, dans le sacrifice. Qui prévoyait alors l’avenir ?

Il n’est pas moins certain que, lorsque, à la Ire armée, il fut question de tenter une percée du nord au sud, vers Arras, en la conjuguant avec le mouvement entrepris, en sens inverse, par les troupes françaises de la Somme, le commandement britan-nique retira, presque au dernier moment, le secours qu’il avait d’abord promis. Le geste laissa, naturellement, de longues ran-cunes. Il eut aussi ses profiteurs : tout comme, un peu plus tard, cette capitulation belge, dont un sceptique, dans notre 3e bureau même, devait dire, dès qu’il l’apprit : « Voilà une grande chance pour le général Blanchard. » Notre encerclement était acquis bien avant la défection de Léopold III ; plus qu’à moitié accom-pli déjà, quand les Britanniques firent faux bond à l’offensive projetée. À nos erreurs, est-il plus commode paravent que les fautes d’autrui ? Il fallut, au bout du compte, renoncer, du côté du nord, à tout effort sérieux pour crever la « poche alle-mande ». Le refus anglais avait certainement contribué à ruiner, d’avance, l’entreprise. Il ne fut, je le crains, pas très élégant, dans la forme. Au pis-aller, si, en raison du changement de la situation stratégique, il paraissait désormais impossible de

 

– 80 – donner suite aux engagements pris, l’état-major du corps expé-ditionnaire eût été mieux inspiré de ne pas laisser aussi long-temps que, semble-t-il, il le fit, le commandement français dans l’illusion ou l’incertitude. (Mais, là-dessus, je n’ai, naturelle-ment, entendu qu’un son de cloche : le nôtre.) Pour le fond, la décision de lord Gort n’était probablement pas sans justifica-

tion10. L’historien, en tout cas, qui cherche beaucoup moins à juger qu’à comprendre, n’aura pas de peine à l’expliquer. C’est ici qu’il faut commencer à regarder de l’autre côté de la toile.

Notre propre offensive, vers le sud, se montait avec lenteur. Les reconnaissances, la mise en place, la préparation d’artillerie, toutes ces opérations préliminaires, en un mot, que la doctrine estimait indispensables, exigeaient beaucoup de temps. Elles avaient forcé, une première fois, à retarder le déclenchement de l’action. C’était, en projet, toute une bataille de la Malmaison au petit pied. J’ignore si l’on eût pu faire plus vite. Peut-être le dis-positif de l’armée, étirée jusqu’à l’Escaut, ne le permettait-il déjà plus. Ce que je sais bien, c’est qu’à aller de ce train, on risquait de se laisser devancer par l’ennemi. Ne lui accordait-on pas ain-si tout le loisir nécessaire pour renforcer, dans l’intervalle entre notre armée et celle du Sud, ses troupes, d’abord de simple avant-garde, tout en accentuant sa pression sur nos autres fronts ? Vraisemblablement nos alliés, qui, entre-temps, avaient été eux-mêmes assez violemment attaqués, sentirent le péril. Ils se dégagèrent, pour ne pas être entraînés dans l’échec, qu’ils prévoyaient.

Ils y mirent d’autant moins de scrupules qu’ils avaient, dès ce moment, commencé de juger sans indulgence nos méthodes. Ce retrait de confiance fut je crois, le grand ressort psycholo-gique de leur conduite, durant les deux dernières semaines de la

10 Je suis de plus en plus persuadé qu’elle était la seule sage. Qu’eût été l’avenir de la guerre, si toute l’armée britannique en mai-juin 1940 s’était usée sur le continent ? Dure sagesse, cependant, à laquelle un exé-cutant français, alors, pouvait difficilement s’élever. [Juillet 1942.]

 

– 81 – campagne des Flandres. En quelques jours, nous pûmes voir le thermomètre de l’alliance baisser de plusieurs dizaines de de-grés. Les Britanniques, on le sait, avaient, dès le début de la guerre, accepté le commandement unique. Sous une forme, à vrai dire, quelque peu incomplète et dont l’application entraî-nait de bizarres effets. Le G. Q. G. britannique était aux ordres de notre généralissime. Mais sans intermédiaire. De sorte que le chef de notre 1er groupe d’armées, qui dirigeait les opérations françaises, depuis les Ardennes jusqu’à la mer, voyait s’insérer, en plein milieu des troupes dont il avait la responsabilité, tout un très important détachement, qu’il ne pouvait manœuvrer directement. Telle quelle, la concession que nous avait consen-tie le gouvernement de Londres avait certainement coûté fort cher à un orgueil national très chatouilleux et, chez les mili-taires, à un orgueil professionnel plus prompt encore à se ca-brer. Elle se justifiait, sans doute, par la prépondérance numé-rique de nos forces terrestres, qui était écrasante. Mais aussi par l’estime qu’inspirait notre dressage stratégique. Foch, après Doullens, avait mené les armées alliées à la victoire. On s’en re-mettait à son successeur pour l’imiter. De cette supériorité pré-tendue de notre science d’état-major, nos officiers, en tout cas, étaient profondément persuadés. J’imagine qu’ils le montrèrent

parfois un peu trop11. Or, il arriva qu’en peu de jours l’invraisemblable effondrement de nos armées, sur la Meuse, vint brusquement menacer d’encerclement tout ce qui combat-tait plus au nord. Dans ce désastre, dont pouvait sortir la perte de leur corps expéditionnaire entier, les Britanniques avaient le sentiment de n’être pour rien. Leur foi en fut déjà ébranlée. La lenteur et la gaucherie de notre parade firent le reste. Notre

 

11 Dans le procès-verbal du comité de guerre du 26 avril 1940 (Les Documents secrets de l’État-Major général français, p. 98), je relève une phrase qui en dit long sur l’insupportable vanité de nos états-majors. La parole est au général Gamelin : « C’est aux Anglais à fournir l’effort prin-cipal [en Norvège]… Au surplus, il faut les soutenir moralement, les ai-der à organiser le commandement, leur donner la méthode et le cran. » Hélas ! [Juillet 1942.]

 

– 82 – prestige avait vécu et on ne nous le cacha guère. Était-ce la faute de nos Alliés ?

Après que l’action commune, projetée sur Arras, eut avorté, il semble que, des deux parts, sous l’empire d’une sorte de désil-lusion mutuelle, les états-majors aient presque totalement re-noncé à collaborer. Que de ponts les Britanniques n’ont-ils pas alors fait sauter, pour couvrir leur retraite, sans se préoccuper de savoir s’ils ne coupaient pas la nôtre ! On les vit, de même, malgré les protestations de l’ingénieur, détruire prématurément le central téléphonique interurbain de Lille, retirant ainsi à la Ire armée à peu près tous ses moyens de transmission. Nous les jugions sans gêne, et je crois bien, en effet, que leur déception, sans doute légitime, devant les insuffisances de notre comman-dement, porta certains d’entre eux à oublier parfois les égards dus aux exécutants, dont la bravoure n’était pas en cause.

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