L’étrange Défaite

Marc Bloch · Chapitre 3 sur 15 · partie 4/4

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L’étrange Défaite

II La déposition d’un vaincu

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

– 106 – plus simple était de demander à notre intermédiaire français de se rendre lui-même à Bruxelles, sous le prétexte, tout naturel, d’un déplacement d’affaires. Tel fut aussi l’avis du 2e bureau du Groupe d’Armées, qui suivait de près la question. Restait à pro-curer à ce missionnaire bénévole les visas nécessaires et à les lui obtenir sans qu’à la perte du temps du voyage, acceptée avec beaucoup d’abnégation, s’ajoutât celle de longues stations dans les antichambres de la police ou des ambassades. La chose ne semblait guère devoir souffrir de difficultés ; je n’avais pas seu-lement les meilleures raisons du monde de pouvoir répondre d’un de mes proches ; lui-même était bien connu et estimé à Paris dans le monde du commerce et son activité profession-nelle le mettait en rapports constants avec la Défense nationale ; le Groupe d’Armées enfin et, de plus haut, le G. Q. G. se por-taient caution. Cependant, il fallait passer par le 2e bureau du ministère. Malgré la recommandation expresse du Groupe d’Armées, parlant au nom du G. Q. G., comme au sien propre, ou peut-être à cause de cela même, nos gens ne voulurent rien entendre. « Nous ne connaissons pas ce monsieur ; nous igno-rons ce qu’il compte faire. » (Inutile de dire qu’on les avait par-faitement mis au courant.) « (Nous nous refusons à prendre aucune responsabilité. Qu’il se débrouille. ») Il se débrouilla, en effet, au prix d’ennuyeuses démarches que, par bonheur, ses relations personnelles abrégèrent un peu. Et je me rendis compte, mieux qu’auparavant, qu’il n’y avait pas, au vrai, une Armée française, mais, dans l’Armée, plusieurs chasses gardées.

Je devais le voir, plus clairement encore et dans des cir-constances beaucoup plus tragiques, quand il s’agit de reconsti-tuer, en Normandie, avec les rescapés des Flandres, un sem-blant de forces armées. Nous n’avons pas seulement, à ce mo-ment-là, passé incessamment, de général en général, qui parfois changeaient dans le cours de la même journée et dont chacun, aussitôt pris son commandement, s’empressait de défaire ce que son prédécesseur avait commencé. Par-dessus nos têtes et à nos dépens, ou plutôt aux dépens du pays, se poursuivait l’âpre que-

 

– 107 – relle du G. Q. G. et du ministère. Nous dépendions, en principe, du second, du moins au début ; car la Normandie, censée pro-vince fort éloignée du front (qui pourtant, dès lors, était sur la Somme), n’appartenait pas à la zone des armées. Mais, c’était le G. Q. G. qui devait nous utiliser. Sans que j’aie besoin d’y insis-ter, on devine bien que ce duel n’aida pas à hâter notre regrou-pement ni notre réarmement. L’ennemi était, littéralement, aux portes de la cité et déjà plus qu’à ses portes. Les partis n’avaient pas, pour autant, fait taire leurs discordes. Non point partis po-litiques, en l’espèce. Partis militaires et, par là même, plus cou-pables encore.

 

Le courage personnel est, chez qui choisit la carrière des armes, la plus obligatoire de toutes les vertus professionnelles : si indispensable, en vérité, à la bonne conscience du groupe, qu’il y est de règle de la tenir pour allant de soi. Je suis certain que la grande majorité des officiers de l’active a été fidèle à cette brave tradition. S’il y eut, çà et là, des exceptions – j’en ai connu une ou deux durant la dernière guerre ; j’ai cru en retrouver quelques-unes durant celle-ci – elles n’atteignent en rien l’honneur de la collectivité. Elles prouvent simplement que l’habit ne réussit pas toujours à faire le moine, et aussi qu’il est partout des êtres assez dépourvus d’imagination pour adopter un métier sans se représenter à quoi il engage : celui de soldat, par exemple, sans réaliser qu’un jour, peut-être, la vie de garni-son devra céder le pas à la guerre. Ces faibles sont, au fond, avant tout, de pauvres gens qui se sont trompés. Reste qu’il est, dans le mépris du danger, bien des nuances et des degrés. Mais comment en parler un peu longuement, sans blesser, dans nos mémoires, de secrètes pudeurs ? Quiconque a vu le feu le sait bien : aux âmes les mieux trempées il arrive parfois de ne dompter qu’à grand-peine la peur : tandis qu’à d’autres mo-ments, chez le même homme, l’indifférence semble s’établir sans le moindre effort, comme un produit spontané de l’action

 

– 108 – nécessaire, de l’habitude ou, simplement, du bon équilibre céré-bral.

Aussi bien, le courage n’est-il pas affaire de carrière ou de caste. L’expérience de deux guerres – de la première surtout – m’incline à penser qu’il n’est guère, chez les hommes un peu sains, de disposition de l’âme plus couramment répandue. Du moins, dans notre peuple, où la plupart des cerveaux sont so-lides et les corps bien membrés. À tort, beaucoup d’officiers s’imaginent que les plus braves soldats se recrutent parmi les violents, les aventureux ou les apaches. J’ai toujours observé, au contraire, que ces brutaux résistent mal à tout danger un peu soutenu. Faire preuve de courage, c’est, pour le soldat, propre-ment faire son métier. Un honnête garçon a-t-il, dans la vie cou-rante, coutume de remplir exactement sa tâche quotidienne : à l’établi, aux champs, derrière un comptoir et, oserai-je l’ajouter, à la table de travail de l’intellectuel ? Il continuera, tout naturel-lement, sous la bombe ou la mitraille, à s’acquitter, avec la même simplicité, du devoir du moment. Surtout, si, au besoin inné de la besogne consciencieusement accomplie, s’ajoute l’instinct collectif. Celui-ci revêt bien des nuances diverses, de-puis l’élan, à demi irraisonné, qui porte l’homme à ne pas aban-donner son camarade jusqu’au sacrifice consenti à la commu-nauté nationale. Mais c’est presque insensiblement que les formes les plus élémentaires conduisent aux plus hautes. Je n’ai pas connu, en 1914-1918, de meilleurs guerriers que les mineurs du Nord ou du Pas-de-Calais. À une exception près. Elle m’étonna longtemps, jusqu’au jour où j’appris, par hasard, que ce trembleur était un « jaune » : entendez un ouvrier non syn-diqué, employé comme briseur de grèves. Aucun parti pris poli-tique n’est ici en cause. Simplement, là où manquait, en temps de paix, le sentiment de la solidarité de classe, toute capacité de s’élever au-dessus de l’intérêt égoïste immédiat fit de même dé-faut sur le champ de bataille. L’infanterie de Verdun et de la Somme était une armée de réservistes, dans ses rangs et, pour une large part, dans ses cadres. Réservistes aussi, en des jours

 

– 109 – moins éloignés de moi, mes sûrs amis du parc d’essence et des camions-réservoirs qui, sans souci d’inquiétantes flammes, mi-rent tant de fois le feu aux bacs dont le contenu ne devait pas être laissé à l’ennemi ; qui ravitaillèrent les chars à si peu de distance d’une ligne de feu très mobile qu’à plusieurs reprises, il leur fallut ramener leurs citernes sans prendre le temps d’en relever, flottant derrière les voitures comme une longue traîne, les tuyaux d’alimentation. Censés « service de l’arrière », ils n’avaient, pour la plupart, pas d’armes ! Il était, modestement, chauffeur de profession le troupier au grand cœur qui, blessé à mort au cours d’un de ces ravitaillements, refusa de permettre qu’on le relevât. « Je suis foutu. Partez. Je ne veux pas qu’un copain se fasse abîmer à cause de moi. » J’ai vu de près, durant les quatre ans de mon autre campagne – la vraie – plus d’un trait auquel celui-ci fait écho. Je m’arrête. Si je me laissai aller, je ne me tairais pas avant demain.

On a pourtant, cette fois-ci, beaucoup parlé des défail-lances de la troupe. Notamment de ses officiers. On a raconté des histoires de fuite, où l’auto du chef aurait, de beaucoup, de-vancé la panique des piétons. On a cité des cas d’abandon de poste. On a évoqué des « sauve-qui-peut » venus d’en haut. Je n’y étais point. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir assisté en personne aux événements pour faire la part, assurément grande, de la légende : tout peuple vaincu cherche son Ganelon, ou, au pis-aller, rejette sa défaite sur quelques maîtres lièvres. Admettons cependant, comme je le crains, que, dans ces bruits, tout ne soit pas faux ; que, dans l’armée combattante, il y ait eu vraiment, comme je l’ai parfois entendu dire par des camarades

d’états-majors, « crise des cadres » 17. Là encore, la responsabili-té du haut commandement a été lourde.

17 Je pense aujourd’hui, d’après beaucoup de témoignages recueillis au cours de ces deux ans, que les défaillances dans le commandement des troupes ont été sensiblement moins rares que je ne voulais le croire, au sortir même de la défaite. Je laisse naturellement mon texte tel quel. Mais pour être scrupuleusement véridique, il faudrait, je le crains,

 

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Les cadres subalternes ou moyens de la troupe étaient faits, pour une fraction considérable, de vieux officiers de garnisons. Or, quoi qu’on en pense dans certains milieux, l’illusion est grave d’imaginer que la routine des revues de détail, des exer-cices sur le champ de manœuvre et des menues histoires de dis-cipline intérieure prépare efficacement au commandement di-rect des hommes, dans une vie d’aventures guerrières, brus-quement privée de l’étai du règlement. Au développement des qualités qu’exigent des circonstances si nouvelles, beaucoup de professions civiles sont une bien meilleure école : pour peu, du moins, qu’elles comportent certains éléments de responsabilité humaine comme d’adaptation aux changeantes conditions de l’action. Ajoutez l’atmosphère débilitante d’une carrière de pe-tits fonctionnaires, médiocrement occupés, car tel est bien, prestige à part, le train d’existence habituel de beaucoup de ca-pitaines ou de chefs de bataillon, dans le temps de paix. Les âmes vraiment ardentes ou soutenues seulement par un vigou-reux sentiment du devoir échappent à ces poisons. Toutes ne s’élèvent pas aussi haut. La période d’attente, jusqu’au 10 mai, aurait pu permettre d’opérer l’épuration nécessaire et, par suite, le rajeunissement, qui n’était pas moins indispensable ; contre l’ankylose du caractère, il n’est pas de protection plus sûre qu’un cerveau encore souple, dans un corps encore irrigué par un sang généreux. Le capitaine Coignet ni ses émules des guerres napo-léoniennes n’étaient assurément des génies, mais ils attei-gnaient à peine l’âge mûr. L’armée allemande, à son tour, même

l’accentuer. L’aveu est douloureux et je ne le fais pas sans peine. Sans doute une certaine crise de la moralité de groupes de classes (chez les officiers de réserve comme dans l’active) était-elle plus profonde qu’on n’osait l’imaginer. Qu’elle n’eût pas tout contaminé, chacun le sait aussi. A côté de ces faiblesses, dans les mêmes milieux, que de beaux actes de courage. Ce sont ces contrastes qui rendent l’histoire si difficile à nuan-cer. Aussi bien, la crise de la moralité collective, dans certaines couches de la nation, et les réactions de ces mêmes éléments contre la crise, nous ne connaissons aujourd’hui tout cela que trop bien : la « collaboration » a été une sûre pierre de touche. [Juillet 1942.]

 

– 111 – quand on n’a fait que l’entrevoir en passant, donne, par rapport à la nôtre, une incontestable impression de jeunesse. L’élagage, nous le savons déjà, n’eut pas lieu. Pas plus, d’ailleurs, qu’on ne se préoccupa suffisamment de pousser vers les postes de sous-lieutenants et de lieutenants, au prix, peut-être, d’un certain supplément de formation, ces sous-officiers de réserve, dont on ne pouvait pourtant point ignorer, après l’expérience de 1914, combien il y avait, dans leurs rangs, de ressources d’autorité, de compétence et de dévouement. J’en connais que leurs colonels empêchèrent de se rendre aux cours d’aspirants parce qu’ils es-timaient avoir trop besoin d’eux, ou, hélas ! parce que le « pis-ton » n’était pas suffisant. Comptait-on sur le tri, par le feu ? C’était oublier que la guerre pouvait ne pas durer quatre ans, ni même, en fait, aussi longtemps que des premiers combats d’août 1914 à la course à la mer.

J’ai déjà suffisamment insisté sur les effets de la surprise. Le mot ne doit pas être entendu que dans son sens purement stratégique. Les pires paralysies du caractère eurent leur origine dans l’état de stupéfaction et de scandale où un rythme de guerre inopiné jeta des hommes préparés, par leurs éducateurs, à une tout autre image du combat. Ce choc psychologique n’épargna pas les officiers de troupes. Mais nulle part les ra-vages n’en furent plus visibles que dans certains services de de-mi-arrière : étapes, places, états-majors territoriaux. Là, comme partout, quelques âmes vigoureuses se raidirent contre l’épreuve : je sais tel commandant d’étapes, mutilé de l’autre guerre, qui s’offrit comme volontaire pour chercher à dégager un détachement de chars. Ailleurs, malheureusement, le repli, sans doute inévitable, prit trop souvent des allures de fuite et, parfois, devança l’événement. Le G. Q. G. dut renvoyer à son poste le général commandant une région militaire ; ce chef avait abandonné sa ville, sans ordre, pour la belle raison qu’à son avis l’ennemi n’en était plus assez loin. De pareilles faiblesses, dont ce n’est pas le seul exemple, méritent assurément le blâme. Sans doute appellent-elles aussi quelque pitié. Dans une autre am-

 

– 112 – biance, les mêmes personnages se seraient peut-être très hono-rablement montrés. Là où le sort les avait placés, leur besogne quotidienne prolongeait celle du temps de paix et l’atmosphère mentale avait une odeur poussiéreuse de bureau ou de chefferie. Il était convenu, surtout, qu’on n’était pas sur le front. L’ennemi rompit le contrat. Que n’avait-on mieux expliqué, par avance, à ces honnêtes serviteurs, un peu trop vieillis, pour la plupart, sous le harnois, comment, dans une guerre de vivacité, l’arrière risque toujours de devenir l’avant ?

 

Le terrible fut que ce désarroi gagna des milieux beaucoup plus chargés de responsabilités. Nous sommes plusieurs à avoir pu en noter, avec horreur, les affreux progrès, presque au jour le jour, chez quelques-uns des officiers qui occupaient les charges les plus considérables de l’état-major ; chez ceux, notamment, à qui revenait, en propre, le gouvernement des opérations. Les premiers symptômes du mal étaient des signes encore tout exté-rieurs : yeux hagards, barbes mal rasées, nervosité qui, d’une agitation fébrile, pour de petites choses, passait brusquement aux feintes d’une impossible sérénité. Quand un chef commence à dire : « À quoi bon ? », gare aux exécutants ! Puis ce fut la ma-rée montante d’un désespoir qui, au lieu d’aiguillonner à l’action, semblait chercher son refuge dans une sorte de paresse somnolente. Je n’ai guère connu de spectacle plus démoralisant que certains affalements dans les fauteuils du 3e bureau. Bien entendu, on se raccrochait, par moments, aux plus invraisem-blables illusions, surtout quand l’initiative du salut paraissait devoir venir d’autres que nous. Toute une journée durant, à At-tiches, on s’enivra ainsi de l’image d’une secourable armée qui, disait-on, avançait, « à marches forcées », sur Arras et Ba-paume. On n’en retombait ensuite que plus bas dans l’atonie de la volonté. L’exemple de celle-ci venait de très haut. « Faites ce que vous voudrez, mon général. Mais, au moins, faites quelque chose. » Ainsi, un de mes camarades entendit un jour, à Lens,

 

– 113 – un des commandants de corps d’armée interpeller, en ces termes, le général Blanchard.

Je devais, pour ma part, entendre pire. Je fus indiscret, sans doute. Mais bien malgré moi. Tout le mal vint de mes habi-tudes nocturnes. Je n’ai jamais, durant la campagne entière, voulu coucher à la cave. Non, certes, par gloriole. Mon refus se fondait, beaucoup plus simplement, sur une application raison-née, et, je crois, raisonnable, du calcul des probabilités. J’ai le malheur d’être fort rhumatisant. Les chances pour qu’une nuit à l’humidité me laissât tout perclus montaient, selon mon estima-tion, à quelque chose comme 90%. Que pesait, en regard, l’ordre de vraisemblance, presque infime, d’une bombe frappant juste le P. C. ? Cependant, il ne m’était pas toujours aisé de trouver un gîte à ma convenance. En guise de lits, nous usions, depuis Lens, de brancards. Au château d’Attiches, j’avais d’abord fait installer le mien dans notre bureau même, au rez-de-chaussée. Le choix, à l’expérience, se montra malheureux. Bien que je ne fusse pas de service, il arriva, deux nuits de suite, que des géné-raux, entrant dans la pièce et m’y trouvant à leur portée, me ti-rèrent de mon sommeil pour me demander un renseignement ou m’inviter à leur servir de guide dans les dédales de notre lo-gis. Il m’eût été vraiment difficile de leur répondre, sans me le-ver : « Secouez donc le camarade d’à côté, ce n’est pas au-jourd’hui mon tour de garde. »

Pour la troisième nuit, qui était celle du 25 au 26 mai, je ré-solus de chercher mieux. Il y avait au premier étage toute une suite de chambres réservées à de plus haut placés que moi. Entre elles, par contre, courait un long corridor, qui pouvait être considéré comme bien vacant. Je priai qu’on y montât ma couche, et ma tâche finie en bas, comme de coutume assez tard, j’allai prendre quelques heures de repos.

Je fus réveillé, au petit matin, par le bruit d’une porte qui se refermait, puis d’une conversation. Quelqu’un venait de pé-

 

– 114 – nétrer dans la pièce d’à côté et causait avec son occupant, sans qu’aucun des deux interlocuteurs se préoccupât, le moins du monde, d’étouffer les sons. Je n’ai jamais su qui était le visiteur : sans doute quelque personnage de haut grade. Mais sa voix ne m’était pas familière. Je ne reconnus, en revanche, que trop bien celle qui lui répondit. Elle appartenait, incontestablement, au général Blanchard. D’ailleurs, les termes mêmes de l’entretien eussent suffi à chasser toute hésitation. Dans l’innocence de mon âme, soucieux uniquement de choisir, dans le corridor, une place à l’abri des courants d’air, j’étais allé me nicher au seuil même de la chambre que j’aurais dû éviter comme le feu. Quand je me rendis compte de ce qui se passait, il était déjà trop tard pour manifester ma présence ; pouvais-je consentir à avouer que j’avais surpris une partie des propos échangés ? Quelque horreur que j’aie de tous les genres de men-songe, force fut de me résigner à feindre le sommeil. Personne du reste ne me découvrit. Cependant, le dialogue se poursuivait. Je n’en compris pas tout, ne tentant pour cela nul effort. De ce qui arriva jusqu’à mes oreilles, j’ai oublié une bonne part. Mais il est une chose dont je suis sûr, absolument sûr, d’une certitude supérieure à tout démenti : j’entendis le général Blanchard dire, avec plus de sang-froid que je ne l’eusse cru possible : « Je vois très bien une double capitulation. » Et nous n’étions que le 26 mai ! Et nous avions encore les moyens, sinon de nous sauver, du moins de nous battre longuement, héroïquement, désespé-rément, comme, en juillet 1918, les îlots de combat encerclés, sur la ligne avancée du front de Champagne, et de retenir ainsi devant nous, en les usant, un grand nombre de divisions alle-mandes. Ces mots, je les ai portés avec moi, pendant les jours qui suivirent, comme un lourd secret, d’autant plus pesant que je ne voulais le partager avec personne. Ils m’ont donné le fris-son. Ils me le donnent encore.

Reconnaissons-le bien, en effet, dans cette expression pour une fois sans détour, le spectre qui a jeté son ombre affreuse sur l’agonie de nos armées de Flandre. Pis encore : sur l’agonie de

 

– 115 – toutes les armées françaises. « Capitulation » : le mot est de ceux qu’un vrai chef ne prononce jamais, fût-ce en confidence ; qu’il ne pense même jamais. Pas plus qu’il n’annonce à ses troupes, comme devait le faire, le 17 juin, un maréchal jusque-là chargé de tant de gloire, son dessein de solliciter « la cessation des hostilités », avant, bien avant, d’être, à quelques conditions que ce fût, assuré de l’obtenir. Quand un camarade, dont la bra-voure était, entre toutes, éclatante, eut écouté, comme moi, ce discours tristement fameux, il me dit : « Nous sommes l’un et l’autre, sans doute, assez sûrs de nous-mêmes. Nous le sentons pourtant bien qu’un rude effort nous sera maintenant néces-saire pour ne pas céder à l’instinct qui nous portera à éviter, beaucoup plus que par le passé, de nous exposer. Car, est-il idée plus agaçante que de mourir au dernier matin d’une guerre ! De quel cœur le soldat moyen, désormais, va-t-il pouvoir se battre ? » Être un vrai chef, c’est, avant tout peut-être, savoir serrer les dents ; c’est insuffler aux autres cette confiance que nul ne peut donner s’il ne la possède lui-même ; c’est refuser, jusqu’au bout, de désespérer de son propre génie ; c’est accep-ter, enfin, pour ceux que l’on commande en même temps que pour soi, plutôt que l’inutile honte, le sacrifice fécond. Jadis, des hommes qui n’étaient ni des sots, ni, devant le péril personnel, des lâches, avaient eux aussi trop promptement succombé de-vant l’infortune. À leur mémoire, l’histoire militaire ne réserve que mépris. « Depuis que j’ai regardé autour de moi, je com-prends l’état d’âme de Dupont à Baylen. » C’est de la bouche d’un jeune officier d’active que, vers la fin de mai, j’ai recueilli ces mots terribles. Mais sans doute était-ce, plutôt, Bazaine qu’il eût fallu dire ; s’il est vrai, comme l’événement a semblé le prouver, que, dans cet ultime renoncement à tout effort, le dé-couragement eut pour alliés l’esprit de parti et les basses ambi-tions politiques. En 1940, Bazaine a réussi.

 

Pour que le chef puisse se roidir contre l’épreuve, il lui faut, avant toute chose, dans un corps non surmené, un cerveau sain.

 

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Bazaine n’était pas seulement un politicien. C’était, aussi, un homme usé. Dans le rapide effondrement des ressorts moraux, dans notre commandement, une mauvaise hygiène de travail fut pour beaucoup. Dès les premiers jours de Valenciennes, alors que la situation, sérieuse sans doute, n’avait encore rien qui jus-tifiât le moindre affolement, nous avons vu, non sans effroi, plu-sieurs officiers, que leurs fonctions appelaient aux décisions les plus graves, passer des nuits blanches, manger à la hâte, sans heures fixes, et, dans le courant du jour, errant de bureau en bureau ou papillonnant d’affaire en affaire, manquer à se réser-ver les moments de réflexion posée dont eût pu naître le salut. Probablement, en martyrisant leur guenille, croyaient-ils faire preuve de stoïcisme, de même qu’en courant de droite et de gauche, ils se donnaient l’illusion de l’activité. C’était oublier que la guenille se venge toujours et que, sans un emploi du temps bien réglé, il n’est pas d’activité vraiment féconde. On a toujours, dès les périodes les plus calmes, accepté trop aisé-ment, dans les états-majors, une atmosphère de perpétuel dé-rangement. Il eût fallu, au contraire, s’y dresser, par avance, à l’organisation des heures, qui, dans la bataille, ne saurait assu-rément être bien rigoureuse, mais n’en doit pas moins demeurer l’idéal. Nous avons souvent entendu vanter, dans les milieux militaires, le légendaire sommeil du père Joffre. Que ne l’a-t-on mieux imité ?

Cependant, les défaillances du caractère eurent, je crois, leur principale origine dans l’intelligence et sa formation.

Par deux fois, dans deux campagnes différentes, à plus de vingt ans d’intervalle, j’ai entendu des officiers brevetés dire de l’enseignement qu’ils avaient reçu : « L’École de Guerre nous a trompés. » Ce n’est pourtant point qu’aux deux dates elle ait enseigné les mêmes choses. Rien, certainement, n’était, en 1939, plus étranger à l’esprit de nos chefs que les doctrines de Grandmaison – ce « criminel », s’écriait l’un d’eux – si chères aux stratèges de 1914 ; rien de plus opposé à leur vision de la

 

– 117 – guerre que le mépris de l’artillerie lourde, l’éloge de l’assaut à la baïonnette lancé contre des positions fortifiées, le dogme de l’offensive à tout prix. Mais, plus importantes que la matière même des leçons, les méthodes n’avaient pas assez changé.

Le capitaine T…, tempérament critique, s’il en fut, mais aussi vrai tempérament de chef, avait coutume de vitupérer drô-lement contre les « idées générales » dont ses maîtres de l’École de Guerre s’étaient efforcés de lui inspirer le respect. « Les idées générales, ça n’existe pas. » Je ne prendrai pas cette condamna-tion à mon compte. Ce qui est vrai – et ce que T…, au fond, vou-lait dire – c’est qu’une idée, dans le domaine des sciences posi-tives ou des techniques, n’a de valeur que comme image ou rac-courci de faits concrets. Faute de quoi, elle se réduit à son éti-quette, qui ne recouvre plus qu’un peu de vide. Or, tout profes-seur le sait bien, et un historien, peut-être, mieux que personne, il n’est pas, pour une pédagogie, de pire danger que d’enseigner des mots au lieu de choses. Piège d’autant plus mortel, en vérité, que les jeunes cerveaux sont, à l’ordinaire, déjà trop enclins à se griser de mots et à les prendre pour des choses. Précisément parce que les brevetés sont les intellectuels de l’armée et tirent, de la conscience de ce rôle, le sentiment de leur supériorité, je les ai toujours trouvés, pour la plupart, étonnamment sensibles aux formules. « Quelle tristesse de combattre sur son propre sol », nous disait un jour, en 1916, notre colonel, brillant sujet de l’École de Guerre, alors que nous montions vers les tranchées de départ de la Somme, dont il ne devait pas revenir. Mais, bien vite, il se reprit : « Qu’importe ! La stratégie nous apprend que le seul objet qui compte est de vaincre l’armée ennemie, où qu’elle soit. » Nos moissons ravagées, nos usines prisonnières, notre minerai de fer employé à forger les canons allemands : tout cela ne pesait plus rien, du moment que l’esprit pouvait chercher refuge dans une phrase de manuel. Dans quelques pages, qui demeurent parmi les plus solides d’une œuvre terri-blement mêlée, Taine a expliqué comment le trait le plus carac-téristique, sans doute, du génie napoléonien fut le pouvoir de

 

– 118 – découvrir, invariablement, derrière les signes, les réalités. Je crains que les modernes successeurs de Napoléon n’aient laissé perdre beaucoup de cet art souverain. À Rennes, le 17 juin, ne persistait-on pas à s’enivrer encore beaucoup, comme d’un philtre, du beau mot de « position » ?

Un enseignement qui n’a été que passivement reçu risque toujours de laisser seulement des traces un peu fugaces. Celui que l’on donne soi-même marque bien davantage l’esprit. Or, il n’était guère, parmi nos chefs ou nos camarades, d’ancien élève qui ne fût, à son tour, peu ou prou, monté en chaire. De tous les sports que pratique l’armée, le sport pédagogique compte, en effet, parmi les plus en vogue et, depuis les théories aux élèves caporaux jusqu’aux leçons savantes du C. H. E. M., elle présente l’image d’une immense ruche scolaire. Appartenant moi-même à la corporation des faiseurs de cours et n’y figurant point, hé-las ! parmi les plus jeunes, je puis bien le dire : il faut toujours se méfier un peu des vieux pédagogues. Ils se sont constitué for-cément, au cours de leur vie professionnelle, tout un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence finit par s’accrocher, comme à autant de clous, parfois passablement rouillés. En outre, étant hommes de foi et de doctrine, ils inclinent, le plus souvent sans s’en douter, à favoriser, parmi leurs disciples, les dociles plutôt que les contredisants. Rares, du moins, sont ceux qui conservent jusqu’au bout un cerveau assez souple, et, vis-à-vis de leurs propres partis pris, un sens critique assez délié pour échapper à ces péchés de métier. Combien le danger n’est-il pas encore plus grand quand, les auditeurs étant aussi des subor-donnés, la contradiction prend nécessairement allure d’indiscipline ! Les hauts rangs des états-majors étaient peuplés de professeurs déjà mûrs et les 3mes bureaux, à l’ordinaire, de leurs meilleurs élèves sélectionnés comme tels. Ce n’étaient peut-être pas, pour l’adaptation au neuf, d’excellentes condi-tions.

 

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Je n’ignore pas qu’aux élèves de l’École de Guerre on s’efforçait d’enseigner des choses, beaucoup de choses. J’ai eu entre les mains plusieurs de leurs mémentos, bourrés de chiffres, de calculs horaires, de données sur les portées de tir et les consommations en munitions ou essence. Tout cela, sans conteste, fort utile et généralement fort bien su. Mais il y avait, à côté de cela, le Kriegsspiel, l’indispensable et périlleux Kriegsspiel. Voyez les maîtres et disciples, qui manient les uni-tés sur la carte, à grand renfort de flèches multicolores. Quel don d’imagination ne leur faudrait-il pas, à l’un comme à l’autre, pour garder sans cesse présentes à l’esprit les réalités sous-jacentes à ces signes : le pénible cheminement des co-lonnes, les multiples incidents de la route, les bombardements, les inévitables retards, la soupe cuite après l’heure fixée, l’agent de liaison qui s’égare ou le chef qui perd la tête ? Quelle gym-nastique d’assouplissement cérébral, surtout, ne serait pas né-cessaire pour faire, assez large, la part de l’imprévu, c’est-à-dire, avant tout, de l’ennemi ?

Certes, cet ennemi, vrai trouble-fête de la stratégie, il n’était personne qui n’eût cherché, d’avance, à deviner ce qu’il ferait, afin de préparer, en conséquence, la riposte. Par malheur, dans cette guerre, comme, d’ailleurs, en août 1914 ou au prin-temps de 1917, avant l’offensive Nivelle, le malappris ne fit ja-mais ce qu’on attendait de lui. Je ne crois pas que la faute en ait été, au propre, de ne pas assez prévoir. Les prévisions n’avaient été établies, au contraire, qu’avec trop de détail. Mais elles s’appliquaient, chaque fois, seulement à un petit nombre d’éventualités. Dieu sait que nous l’avions assez fignolée, notre « manœuvre Dyle » ! Pour ma modeste part, je pourrais encore dire, si je n’avais brûlé mes archives, comment mes ravitaille-ments devaient être organisés, en Belgique, au jour J 9. Hélas ! à J 9, je n’avais plus – et pour cause – de dépôts en Belgique et presque plus de dépôts à l’arrière. Surtout, on s’était habitué, dans les écoles du temps de paix, à accorder une foi excessive au thème de manœuvre, aux théories tactiques, au papier, en un

 

– 120 – mot, et à se persuader, inconsciemment, que tout se passerait comme il était écrit. Quand les Allemands eurent refusé de jouer leur jeu, selon les règles de l’École de Guerre, on se trouva aussi désemparé que le mauvais orateur devant l’interpellation à la-quelle son rôle ne lui fournit pas de réplique. On crut tout perdu et, par suite, on laissa tout perdre, parce que, pour guider l’action, trop tenue en lisière jusque-là par le dogme ou le verbe, il n’eût plus été de ressources que dans un esprit de réalisme, de décision et d’improvisation, auquel un enseignement trop for-maliste n’avait pas dressé les cerveaux.

C’est à l’histoire que la stratégie, telle qu’elle s’étudie ordi-nairement en tous pays, demande cette substance concrète, dont elle éprouve le besoin, sans parvenir toujours à se la don-ner. Comment en serait-il autrement ? L’art militaire appartient à ce genre de techniques auxquelles l’expérimentation directe est interdite. Un constructeur d’auto, s’il conçoit l’idée d’une nouvelle voiture, n’a, pour en apprécier le fonctionnement, qu’à construire un modèle. Un maître es sciences du combat, par contre, veut-il examiner le comportement vraisemblable de deux armées, d’un type donné, sur le champ de bataille ? On le voit mal appeler sous les armes des dizaines de milliers d’hommes, puis, les ayant organisés à sa guise, les forcer à s’entre-tuer. Il y a bien les grandes manœuvres. Mais, précisé-ment parce qu’on ne s’y tue point, ces « petites guerres », comme on les nommait autrefois, ne fournissent, on le sait, de la vraie guerre, qu’une image étrangement déformée, parfois, dans ses prétentions à la ressemblance, jusqu’au grotesque. Force est, dans ces conditions, de se rejeter sur les exemples du passé qui nous sont autant d’expériences naturelles.

Des faiblesses de notre préparation stratégique, accuse-rons-nous donc la part qu’y tenait l’histoire ? D’aucuns l’ont pensé : « Faut-il croire que l’histoire nous ait trompés ? » Ce doute, dans les dernières heures de notre séjour en Normandie, déjà assombries par la défaite, je l’ai surpris sur les lèvres d’un

 

– 121 – jeune officier à peine sorti de l’École. S’il entendait, par là, jeter le soupçon sur l’enseignement soi-disant historique qu’il avait reçu, d’accord. Mais cet enseignement n’était pas l’histoire. Il se plaçait, en vérité, aux antipodes de la science qu’il croyait repré-senter.

Car l’histoire est, par essence, science du changement. Elle sait et elle enseigne que deux événements ne se reproduisent jamais tout à fait semblables, parce que jamais les conditions ne coïncident exactement. Sans doute, reconnaît-elle, dans l’évolution humaine, des éléments sinon permanents du moins durables. C’est pour avouer, en même temps, la variété, presque infinie, de leurs combinaisons. Sans doute, admet-elle, d’une civilisation à l’autre, certaines répétitions, sinon trait pour trait, du moins dans les grandes lignes du développement. Elle cons-tate alors que, des deux parts, les conditions majeures ont été semblables. Elle peut s’essayer à pénétrer l’avenir ; elle n’est pas, je crois, incapable d’y parvenir. Mais ses leçons ne sont point que le passé recommence, que ce qui a été hier sera de-main. Examinant comment hier a différé d’avant-hier et pour-quoi, elle trouve, dans ce rapprochement, le moyen de prévoir en quel sens demain, à son tour, s’opposera à hier. Sur ses feuilles de recherche, les lignes, dont les faits écoulés lui dictent le tracé, ne sont jamais des droites ; elle n’y voit inscrites que des courbes, et ce sont des courbes encore que, par extrapola-tion, elle s’efforce de prolonger vers l’incertain des temps. Peu importe que la nature propre de son objet l’empêche de modi-fier à son gré les éléments du réel, comme le peuvent les disci-plines d’expérimentation. Pour déceler les rapports qui, aux va-riations spontanées des facteurs, lient celles des phénomènes, l’observation et l’analyse lui sont des instruments suffisants. Par là, elle atteint les raisons des choses et de leurs mutations. Elle est, en un mot, authentiquement une science d’expérience puisque, par l’étude des réalités, qu’un effort d’intelligence et de comparaison lui permet de décomposer, elle réussit, de mieux en mieux, à découvrir les va-et-vient parallèles de la cause et de

 

– 122 – l’effet. Le physicien ne dit pas : « L’oxygène est un gaz, car, au-tour de nous, nous ne l’avons jamais vu que tel. » Il dit : « L’oxygène, dans certaines circonstances de température et de pression, qui sont, autour de nous, les plus fréquentes, se pré-sente à l’état gazeux. »

L’historien, pareillement, sait bien que deux guerres qui se suivent, si, dans l’intervalle, la structure sociale, les techniques, la mentalité se sont métamorphosées, ne seront jamais la même guerre.

Or, contre l’enseignement historique, tel qu’il s’est presque invariablement pratiqué dans les écoles militaires, il n’est pas d’acte d’accusation plus terrible que cette simple et irréfutable constatation : aux chefs de 1914, il a persuadé que la guerre de 1914 serait celle de Napoléon ; aux chefs de 1939, que la guerre de 1939 serait celle de 1914. J’ai feuilleté jadis les conférences célèbres de Foch, professées, si mes souvenirs sont exacts, aux environs de 1910. Rarement lecture m’a procuré un pareil effa-rement. Certes, la bataille napoléonienne y est admirablement démontée. Mais elle est aussi donnée en exemple, sans souci du changement des temps. Non, j’imagine, que, çà et là, il ne soit possible de découvrir quelques remarques, jetées en passant, sur les différences de l’armement ou de l’équipement du terrain. Était-ce suffisant ? Il eût fallu avant toute description donner le holà au lecteur, lui dire : « Attention, les combats qui vont être racontés se déroulaient dans des pays où les routes étaient infi-niment plus espacées qu’aujourd’hui, où les transports affec-taient encore une lenteur quasi médiévale. Ils se sont livrés entre des armées dont la puissance de feu était, par rapport à la nôtre, infime et qui pouvaient tenir la baïonnette pour reine, parce que la mitrailleuse ni le barbelé n’étaient inventés. Si, de leur histoire, tu as, malgré tout, quelques leçons à tirer, ce sera à condition de te rappeler toujours que, partout où ces facteurs nouveaux sont appelés à jouer, l’expérience ancienne, qui ne les comportait point, perd toute valeur. » Avec les ouvrages ou les

 

– 123 – cours des modernes successeurs de Foch, je n’ai eu, je l’avoue, qu’un contact plus lointain. Le résultat m’assure que l’esprit n’avait pas évolué.

Cependant, le commandement de 1914 devint celui de 1918. Malgré bien des erreurs sanglantes, il sut modifier ses procédés et les adapta. Au début de 1918, le général Gouraud, qui était un pédagogue zélé et ingénieux, présenta un jour à di-vers officiers, parmi lesquels je me trouvais, deux compagnies d’infanterie : l’une armée à la façon de 1914 et manœuvrant comme telle ; l’autre, du type nouveau, dans sa composition, son armement et l’articulation de sa manœuvre. Le contraste était saisissant. Mais ce n’était qu’un exemple pris à la base même. La métamorphose avait atteint la conduite de la guerre presque tout entière. Comment se fait-il que nos chefs de 1940 aient été incapables de la même docilité à la leçon des choses ?

Sans doute, convient-il de tenir compte, très largement, d’une formidable différence de durée. Comment une guerre de rapidité laisserait-elle le temps de réparer les erreurs de son début ? Là où les états-majors de 1914-1918 avaient eu quatre années, nous n’eûmes que quelques semaines. Un singulier gé-nie aurait été nécessaire pour opérer le retournement, en pleine bataille, et, sans doute, l’état du matériel ne l’eût qu’incomplètement permis. C’était avant l’événement qu’il au-rait fallu savoir analyser les nouvelles données du problème stratégique. Or, s’adapter, par avance, à une réalité simplement prévue et analysée par les seules forces de l’esprit, c’est là pro-bablement ! pour la plupart des hommes, un exercice mental singulièrement plus difficile que de modeler leur action, au fur et à mesure, sur des faits directement observés.

Ces remarques pourtant n’expliquent pas tout et l’excuse n’est pas suffisante. Car, en somme, il n’est pas possible que nous ayons tout ignoré, durant la paix, des méthodes de l’armée allemande et de ses doctrines. Car, surtout, nous avions sous les

 

– 124 – yeux, depuis l’été, l’exemple de la campagne de Pologne, dont les leçons étaient assez claires et que les Allemands, pour l’essentiel, devaient, dans l’Ouest, se borner à recommencer. Ils nous firent le cadeau de huit mois d’attente, qui auraient pu être aussi de réflexion et de réforme. Nous n’en avons pas profité. Pourquoi ? Il faut introduire ici un facteur humain et psycholo-gique dont l’importance fut considérable.

Qu’étaient nos chefs de 1940 ? Des généraux de corps d’armée ou d’armée, qui avaient fait la dernière guerre comme chefs de bataillon ou colonels. Leurs principaux adjoints ? Des commandants de compagnie de 1918. Tous, à des degrés divers, ils restaient dominés par leurs souvenirs de la campagne de la veille. Qui s’en étonnera ? Ces glorieuses expériences, ils ne les avaient pas seulement cent fois ressassées, par la parole ou l’écrit ; ils n’en avaient pas seulement tiré une matière pédago-gique. Elles adhéraient à leur conscience, avec toute la ténacité d’images de jeunesse. Elles avaient l’éclat de choses vues, dont les résonances vibraient au plus intime de la mémoire affective. Tel épisode, où d’autres n’auraient aperçu que le froid exemple d’un cours de stratégie, c’était, pour eux, comme pour nous tous, anciens combattants, les inoubliables évocations du dan-ger personnellement bravé, du camarade tué à côté de soi, de la rage devant un ordre mal donné, de l’enivrement au spectacle de l’ennemi en fuite. Beaucoup d’entre eux avaient dû, en 1915 ou 1917, partir, en tête de leurs unités, à l’assaut de tranchées encore intactes ; fermant les yeux, ils revoyaient les corps de leurs hommes, moissonnés par les mitrailleuses, dans les barbe-lés. Puis, dans les états-majors, ils avaient aidé à monter les opérations savantes et lentes, dont devait un jour sortir la vic-toire : la conquête du plateau de la Malmaison, qui fut comme l’essai d’une tactique encore fraîche ; la résistance, en profon-deur, de l’armée Gouraud, le 15 juillet 1918. Mal préparés, par l’enseignement qu’ils avaient reçu ou qu’ils donnaient eux-mêmes, à comprendre, d’instinct, l’irrésistible loi du change-ment, quelle rare malléabilité d’intelligence ne leur aurait-il pas

 

– 125 – fallu pour se dépêtrer des liens du déjà vu et du déjà fait ? Tout les portait, au contraire, à imaginer que pour gagner la nouvelle guerre, il suffisait d’éviter les fautes qui avaient failli faire perdre la précédente, de répéter les méthodes qui avaient, une première fois, assuré le succès. J’écrivais à un ami, vers le mois de février : « Une chose est sûre : si notre commandement fait des bêtises, ce ne seront pas celles des attaques de Champagne ou de l’offensive Nivelle. » Hélas ! le champ des erreurs n’a pas de limites et ce qui fut hier sagesse peut devenir, demain, folie.

Sans doute, l’envoûtement du passé eût-il été moins fort sur des cerveaux moins sclérosés par l’âge. J’ai pu observer, avec une clarté croissante au fur et à mesure du déroulement de la campagne, que les jeunes officiers d’état-major, dont la plu-part n’avaient pas pris part à la dernière guerre, voyaient ordi-nairement plus juste que leurs chefs. Les trop bons élèves, à vrai dire, restaient obstinément fidèles aux doctrines apprises. Ils tenaient malheureusement les postes les plus influents. Beau-coup d’autres, en revanche, après avoir plus ou moins juré sur la parole du maître, commençaient à secouer les entraves intellec-tuelles d’une formation qu’ils inclinaient à juger sévèrement. Même parmi les officiers plus mûrs, anciens combattants de 1914 ou de 1918 encore loin, cependant, de la vieillesse, beau-coup n’étaient pas incapables de renouvellement. Mais quoi ! Notre commandement était un commandement de vieillards.

Les règles de l’avancement, en temps de paix, qui font des chefs de bataillon de quarante ans, nous ont donné des géné-raux de soixante. Et, comme il arrive communément, ces per-sonnages chenus, chargés d’honneurs et, pour quelques-uns, d’une ancienne gloire, ayant complètement oublié qu’eux-mêmes, aux jours de leurs exploits passés, avaient été jeunes, ne nourrissaient pas de plus cher souci que de barrer la route à leurs cadets. On n’a pas accordé assez d’attention, dans le pu-blic, à la loi qui, peu avant la guerre, dota la hiérarchie militaire de deux nouveaux échelons. Longtemps, il n’y avait pas eu, dans

 

– 126 – l’armée, de grade supérieur à celui de général de division. Une lettre de service, octroyée au gré du gouvernement ou du G. Q. G., suffisait à fixer les attributions des officiers généraux de ce rang : elle pouvait les habiliter aussi bien au commandement d’une armée, voire de toutes les armées, qu’à celui d’un corps d’armée ou, tout bonnement, d’une division. Est-il cependant, de vrai paradis, sans un grand nombre de marches étagées au-tour du céleste trône ? Un beau jour, il fut décidé que, jusque-là simples fonctions, les postes de généraux d’armée et de corps d’armée deviendraient des grades. Inoffensive satisfaction d’amour-propre, dira-t-on peut-être, consentie à quelques hommes un peu puérilement assoiffés de distinction. Oh que non ! Car là où les grades diffèrent, la discipline veut, irrévoca-blement, que le plus élevé entraîne l’exercice du droit au com-mandement. Impossible, dorénavant, à un jeune divisionnaire de prendre, par exemple, une armée, s’il n’a été, d’abord, pour le moins, promu, en forme, général de corps d’armée : puisqu’une fois à la tête de sa nouvelle unité, il aura, par définition, sous ses ordres des subordonnés de ce grade. Or, le passage d’un grade à l’autre est, naturellement, soumis à des règlements ou à des usages qui le rendent beaucoup plus lent et difficile qu’un pur changement d’emploi. Les membres du Conseil supérieur de la Guerre, haussés, tous, de par la réforme qu’ils avaient sans doute inspirée, à la nouvelle dignité de généraux d’armée, avaient désormais l’espoir de se perpétuer, quoi qu’il arrivât, dans la direction de la nation en armes. En vérité, si ce système avait existé dans la dernière guerre, je doute qu’on eût pu voir jamais un lieutenant-colonel de 1914 – il s’appelait Debeney – conduire la première armée, en 1918, aux victoires de Montdi-dier et de Saint-Quentin, ni le colonel Pétain – le Pétain de notre jeunesse – gravir, brûlant les étapes, assez de glorieux degrés, pour défiler enfin, en un clair matin d’été, sous l’Arc de Triomphe, au premier rang de toutes les troupes françaises.

Aussi bien, quand on se fut avisé, dès les premiers échecs, que peut-être notre haut commandement n’était pas sans re-

 

– 127 – proches, à quel sang jeune et frais demanda-t-on les moyens de lui rendre quelque force ? À la tête des armées, on plaça le chef d’état-major d’un des généralissimes de l’ancienne guerre ; comme conseiller technique du gouvernement, on fit choix d’un autre de ces généralissimes : le premier d’ailleurs ancien vice-président du Conseil supérieur ; le second qui, vers le même temps, avait été ministre de la Guerre ; tous deux par suite, à ces titres divers, responsables, pour une large part, des méthodes dont les vices éclataient à tous les yeux. Tant exerçaient encore d’empire sur les âmes, dans les milieux militaires et jusque chez nos gouvernants civils, la superstition de l’âge, le respect d’un prestige, vénérable certes, mais qu’il eût fallu bien plutôt, ne fût-ce que pour le protéger, rouler révérencieusement dans le linceul de pourpre des dieux morts, le faux culte, enfin, d’une expérience, qui, puisant ses prétendues leçons dans le passé, ne pouvait que conduire à mal interpréter le présent. À vrai dire, un très récent général de brigade fut bien appelé aux conseils du gouvernement. Qu’y fit-il ? Je ne sais. Je crains fort, cependant, que, devant tant de constellations, ses deux pauvres petites étoiles n’aient pas pesé bien lourd. Le Comité de Salut public eût fait de lui un général en chef. Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, en-goncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’École, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C’est pourquoi, l’ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite ; pareil à ces boxeurs, alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l’a acceptée.

Mais, sans doute, nos chefs n’auraient-ils pas, avec autant de coupable complaisance, succombé à ce découragement, dont une sage théologie a fait un des pires péchés, s’ils avaient été seulement mal assurés de leur propre talent. Au fond de leur cœur, ils étaient prêts, d’avance, à désespérer du pays même

 

– 128 – qu’ils avaient à défendre et du peuple qui leur fournissait leurs soldats. Ici, nous quittons le domaine militaire. C’est plus loin et plus profond qu’il faut chercher les racines d’un malentendu trop grave pour ne pas devoir compter parmi les principales raisons du désastre.

 

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