L’étrange Défaite

Marc Bloch · Chapitre 3 sur 15 · partie 3/4

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L’étrange Défaite

II La déposition d’un vaincu

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Une meilleure définition des zones, assignées à chaque ar-mée, aurait probablement évité de fâcheux incidents. Aucun pouvoir n’existait plus, qui eût le droit d’imposer ces limites. Le soin en avait appartenu naguère au G. Q. G. français, qui était la seule source d’autorité commune. Or, depuis notre encercle-ment, il avait cessé de nous gouverner. Un accord amiable, pourtant, était-il impossible ? J’ignore si on le tenta. Ce fut, en ce cas, sans succès. À Lille, en particulier, qui commandait ? Personne ne l’a jamais su. La ville, avant le 10 mai, avait certai-nement fait partie de la zone britannique. Mais c’était autour d’elle que la 1re armée s’était finalement concentrée. Là, notam-ment, nous puisâmes, pendant quelques jours, le plus clair de nos ressources en essence. Quand il s’agit de préparer la mise hors d’état des dépôts, nous résolûmes de ne pas en abandonner la charge à nos Alliés. Leurs procédés de destruction – par mé-lange de goudron ou de sucre à l’essence – nous semblaient in-suffisants, au regard du nôtre, qui était le feu. Le général Prioux, quand la question lui eut été exposée, fit établir une lettre et un ordre. Par la lettre, qui s’adressait à lord Gort, il paraissait lais-

 

– 83 – ser à celui-ci, courtoisement, la décision. Par l’ordre, qui était à notre usage, il se la réservait tout entière. Diplomatie subtile, qui mettait au jour, assez crûment, l’incertitude où l’on était des droits de chacun. La confusion dura, d’ailleurs, jusqu’au bout. Un seul dépôt ne fut pas incendié. Il était situé au-delà d’un ca-nal, dont les Britanniques avaient déjà rompu les ponts et que, j’ignore pourquoi, ils interdirent à nos hommes de passer en barque. Qui était responsable d’un pareil chaos ? Les Britan-niques y avaient probablement leur part. Nous nous en accom-modions, cependant, avec trop de facilité pour en être tout à fait innocents.

Mais sans doute la rupture morale eût-elle été moins pro-fonde et ses conséquences moins graves si nos liaisons, avec nos Alliés, avaient été, par avance, plus solidement établies. La si-tuation, il faut l’avouer, n’était pas sans complexité. L’état-major de lord Gort fonctionnait à la fois comme G. Q. G. des forces britanniques et comme G. Q. d’armée. Au premier titre, il communiquait directement avec notre G. Q. G. ; et la Mission française, que commandait le général Voruz, représentait au-près de lui le général Gamelin. Au second, il était ou aurait dû être en relations constantes avec les deux armées de chez nous, qui tenaient, l’une, la VIIe, limitrophe de la côte, sa gauche, l’autre, la Ire, sa droite. Ici, la Mission n’avait plus grand-chose à voir. Il appartenait aux armées elles-mêmes d’organiser, à leur échelon, le contact. À vrai dire, ces rapports mitoyens se rédui-saient, le plus souvent, durant la période d’attente, à d’assez minces questions de bornage. Pouvait-on douter, cependant, qu’une fois les opérations actives déclenchées, de tout autres problèmes viendraient à se poser ? et que leur heureuse solution dépendrait alors, pour une large part, de ce qui aurait été fait, auparavant, pour préparer l’entente, en même temps que pour se renseigner mutuellement ? L’événement, là-dessus, devait d’ailleurs dépasser toutes les prévisions : puisque le G. Q. G., par suite de la percée allemande, ayant disparu de notre hori-

 

– 84 – zon, il n’y eut bientôt plus, en pratique, entre les Britanniques et nous, de trait d’union possible qu’au niveau des armées.

J’avais été, on s’en souvient, désigné, en principe, comme officier de liaison auprès des forces britanniques. Pendant mes premières semaines de Bohain, je m’employai de mon mieux à ces fonctions. On me laissait faire, sans beaucoup pousser à la roue. Une fois chargé du service de l’essence, je n’interrompis pas pour autant mes efforts. Au Quartier Général britannique, alors dispersé, pour des raisons de sécurité, dans quelques mi-sérables villages des environs d’Arras, je visitai, plus particuliè-

rement, le « Q » 12 (prononcez Kiou), qui est à peu près l’équivalent de notre 4e bureau. J’allai trouver un état-major de corps d’armée, à Douai. Je pris langue avec la Mission française. Bien vite, je me rendis compte que ces voyages intermittents, s’ils pouvaient servir à régler, au fur et à mesure des besoins, quelques menues difficultés de détail, se manifestaient impuis-sants à créer un véritable contact.

Il n’est pas, sur le plan de l’action, de liens efficaces sans un peu de camaraderie, point de camaraderie sans un peu de vie commune. Cela est vrai, sans doute, de tous les hommes. Cela l’est au plus haut degré des Britanniques, affables et confiants, quelquefois jusqu’à la candeur, aussitôt qu’ils vous ont accepté dans leur familiarité ; volontiers distants, par contre, malgré leur parfaite politesse, envers l’hôte de passage. Se présentait-on à leurs bureaux ? Ils vous donnaient correctement le rensei-gnement demandé. Juste celui-là ; et nous n’en aurions, sans doute, pas fait davantage. Était-ce assez ? Le but aurait dû être d’apprendre à manier les ressorts d’une machine de guerre as-sez différente de la nôtre et qui, pourtant, était appelée à s’harmoniser avec elle ; d’en pénétrer les faiblesses, si elle en avait (et quelle armée n’en a ?) ; de comprendre, pour pouvoir ensuite les faire comprendre, des points de vue qui, fatalement,

 

12 Abréviation de « Quarter-Master General’s Branch ».

 

– 85 – ne coïncidaient pas toujours avec ceux de notre commande-ment ; de nouer, surtout, ces relations directement humaines qui seules permettent, des deux parts, les suggestions fécondes, sans blessures d’amour-propre, et évitent, au jour du danger, la funeste tentation du chacun pour soi. Quelques visites d’occasion n’y pouvaient suffire. Il y eût fallu le thé de cinq heures, le whisky and soda, l’atmosphère de club qui se pro-longe, devant la table de travail, en amicale coopération. Il eût fallu, en un mot, de toute évidence, maintenir en permanence, auprès du Quartier Général allié, un officier de la Ire armée. Tel était, comme le mien, le sentiment du chef d’état-major de la Mission française ; telle aussi, la pratique de la VIIe armée, dont, malheureusement, les soins, à cet égard, étaient destinés, par la faute des événements, à demeurer à peu près sans effets. Car, à l’exception du XVIe corps, réservé à la défense de Dun-kerque, elle devait être, dès le 15 ou le 16 mai, je crois, retirée presque tout entière du front d’Anvers, pour se voir jeter dans la brèche de la Meuse et de l’Oise, et s’y faire, presque tout entière, pulvériser.

À la 1re armée, nous nous contentions d’accueillir, à notre 3e bureau, un représentant du Quartier Général britannique. Le premier que j’ai connu était un ancien officier de carrière, deve-nu banquier dans la cité. Ses manières, à la fois prévenantes et brusques, ses allures de bon vivant, son humour, plus original sans doute, chez nous, qu’il n’eût paru chez lui, l’avaient rendu populaire. Très dévoué à son métier, on le disait assez jaloux de l’autorité qu’il tenait de sa mission. Peut-être, de notre côté, le zèle un peu intempérant de quelques-uns de nos camarades ne lui avait-il pas suffisamment épargné la menace

d’empiétements, qu’il était bien décidé à ne pas souffrir. Je n’ai jamais, pour ma part, entretenu avec lui que les meilleurs rap-ports. Mais il préférait, certainement, garder entre ses mains tous les fils de liaison. Je crains que son influence, auprès de nos chefs, n’ait pas toujours été, de ce point de vue, sans dan-gers. Il était, par-dessus tout, suprêmement adroit. En outre,

 

– 86 – profondément imbu des partis pris sociaux, dont la grande bourgeoisie anglaise est rarement exempte, il n’échappait pas non plus, j’imagine, bien qu’il eût trop de tact pour les étaler, aux préjugés nationaux inhérents, de même, à la vieille tradition « tory ».

Bien naïf, qui eût compté sur lui pour nous renseigner sur les insuffisances éventuelles de l’équipement ou des méthodes britanniques. Il nous quitta, peu avant le 10 mai, pour un poste dans le ministère du Blocus, à Londres : trop tôt pour les ser-vices que, dans une période plus active, il n’eût pas, j’en suis persuadé, manqué de nous rendre. J’ai beaucoup moins fré-quenté son successeur qui, avec autant de courtoisie, avait moins d’entregent. Professionnellement, je n’ai guère eu affaire à lui qu’une fois, à Lens ; il me parut, alors, soucieux surtout de se garer de toute responsabilité. Cependant, quelles que fussent les idiosyncrasies personnelles de ces délégués de l’armée alliée, les meilleurs d’entre eux ne nous donnaient, à bien réfléchir, qu’une moitié de représentation diplomatique. Pour maintenir les liens avec un pays ami, savoir ce qui s’y passe et établir l’amitié même sur la base solide d’une mutuelle compréhension, quel gouvernement se satisfait d’accorder l’hospitalité à l’ambassadeur de la nation étrangère ? et, sous prétexte qu’il n’a qu’à se louer de ce plénipotentiaire, renonce à dépêcher lui-même, là-bas, son propre agent ?

Un jour, donc, prenant mon courage à deux mains, je de-mandai audience à notre sous-chef d’état-major qui, alors, te-nait les fonctions de chef. Je lui exposai de mon mieux les ar-guments que je viens de développer. Je n’omis point de lui faire entendre que je ne postulais nullement, pour moi, les fonctions d’officier détaché auprès du Quartier Général de lord Gort ; elles me semblaient revenir à des camarades plus rompus à l’art mili-taire. Mais je fus maladroit. Craignant que mon avis personnel ne parût de peu de poids, je crus bon de l’appuyer sur l’opinion plus autorisée du chef d’état-major de la Mission française. Hé-

 

– 87 – las ! le lieutenant-colonel auquel s’adressait mon plaidoyer était l’intime ennemi de l’autre lieutenant-colonel que j’allais ainsi chercher comme garant. Je n’avais certes point, par là, avancé mon affaire. Les chemins de l’École de Guerre sont semés d’embûches sous les pas de qui n’a point été nourri dans le sé-rail ! Mon interlocuteur me laissa parler, fort courtoisement. Puis il manifesta que je ne l’avais en aucune façon convaincu : à son gré, la présence, chez nous, d’un officier britannique suffi-sait à tout. Plus tard, je tentai de faire saisir de la question le G. Q. G. Ce fut, de nouveau, sans profit. Et, sans que personne y trouvât à redire, renonçant à m’imposer, pour quelques minutes de vagues et oiseuses conversations, mes va-et-vient d’antan, sur la route d’Arras, je me consacrai désormais, de plus en plus exclusivement, au service de l’essence.

Pendant la campagne, un officier supérieur de notre état-major qui avait déjà eu auparavant quelques contacts avec les Britanniques, fut notre agent ordinaire auprès de leur Q. G. In-telligent et d’esprit beaucoup plus large que la plupart de ses pairs, il fit, j’en suis persuadé, non seulement de son mieux, mais mieux qu’aucun autre n’aurait pu faire. Mais il n’avait ja-mais vécu dans l’intimité de nos Alliés ; au moment même, il n’y vivait point, passant le plus clair de son temps à courir de P. C. en P. C. Surtout, les circonstances étaient plus que jamais défa-vorables à l’établissement d’une confiance qui eût pu résister aux événements seulement si elle avait eu pour elle un long en-racinement. Une alliance véritable est une création continue ; elle ne s’écrit pas sur le papier ; elle ne subsiste que par une multiplicité de petits rapports humains, dont le total fait un lien solide. Nous l’avions, à la Ire armée, beaucoup trop oublié. Nous

souffrîmes durement de notre négligence 13.

 

13 Sur ces insuffisances de liaison, entre nos forces et le Corps Ex-péditionnaire, voir l’intervention de Churchill au comité de guerre fran-co-britannique du 22 mai et son télégramme du 24. (Les Documents se-crets de l’État-Major général français, p. 57 et 132, juillet 1942.)

 

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J’avais, je l’ai dit, passé, lors de mon arrivée à l’armée, quelques jours à son 2e bureau, qui est celui des renseigne-ments. Par la suite, mes efforts pour nous procurer une liste, précise et à jour, des dépôts d’essence belges me mirent en rap-port aussi avec les 2es bureaux du groupe d’armées et du G. Q. G. J’aurais d’ailleurs été un piètre historien si je n’avais toujours porté un intérêt particulièrement vif à ces questions d’information et de témoignage. Mais, précisément parce que j’étais un historien, les méthodes en usage autour de moi ne tardèrent pas à m’inspirer de cruelles inquiétudes.

Qu’on veuille bien me comprendre. Je ne prétends nulle-ment englober ici, dans une condamnation a priori, tout un groupe d’hommes parmi lesquels, qu’il s’agît d’active ou de ré-serve, il se rencontrait certainement beaucoup de travailleurs dévoués et compétents. Dans le cours de mon enquête, j’ai trou-vé au 2e bureau du G. Q. G., sinon un secours bien efficace, du moins un accueil toujours aimable ; au groupe d’armées, une compréhension et une aide véritablement précieuses. À l’armée, nous étions peu favorisés et, à l’état-major, quand se déliaient les langues, on n’en faisait guère mystère. L’officier, d’allures avantageuses, qui commandait notre 2e bureau, eût certaine-ment figuré avec honneur, un jour de revue, en tête d’un batail-lon bien astiqué. Je n’ai aucune raison de douter qu’il ne se fût aussi fort estimablement comporté sur le champ de bataille. Mais la tâche qui lui avait été assignée le dépassait, évidem-ment, de beaucoup. Là encore, cependant, quelle que fût l’insuffisance de la direction, il n’y avait pas que des ombres. J’ai eu d’excellents camarades, presque des amis, au 2e bureau, no-tamment dans la section des interprètes, que gouvernait, avec une savoureuse et diserte autorité, un industriel lyonnais Ces gens-là besognaient de leur mieux, avec beaucoup d’abnégation, et dans leur sphère, nécessairement un peu limitée, une incon-testable intelligence.

 

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Il faut bien le dire, cependant : que nous fûmes donc mal informés ! J’ai pu suivre de près une partie du travail de rensei-gnements sur la Belgique. J’ai déjà raconté que, sur les empla-cements, la capacité et la contenance des dépôts d’essence, le G. Q. G., dès le principe, ne nous avait fourni que des indications vagues et souvent erronées. Pis encore, il ne se préoccupait nul-lement de nous en procurer de meilleures. Dans l’armée belge, elle-même, comment était organisé le service du ravitaillement en carburants, avec lequel, en cas d’alliance contre un agresseur commun, nous étions nécessairement appelés à collaborer ? Je cherchai à le savoir. Le général Blanchard voulut bien signer, en personne, la lettre qui demandait, là-dessus, quelques préci-sions. Elle n’obtint jamais de réponse. J’ai de fortes raisons de penser que ces ignorances n’étaient pas particulières à mon ser-vice. Elles tenaient à des raisons diverses.

Tout d’abord, à la pléthore des organes d’information et à l’esprit de rivalité qui, conformément à un fâcheux penchant, sur lequel nous aurons à revenir, s’établissait presque fatale-ment entre eux. Les attachés militaires dépendaient non du G. Q. G., mais du ministère, éminemment jaloux de ses préroga-tives. Sous couvert d’un fallacieux respect de la neutralité, mi-nistère et G. Q. G. s’accordaient, à leur tour, pour interdire aux états-majors subordonnés toute prospection directe, en Bel-gique. À la vérité, ni le groupe d’armées ni les armées ne se fai-saient pourtant faute de travailler indépendamment. Plus d’une indication utile nous est arrivée par cette voie plus ou moins subreptice. N’eût-il pas mieux valu organiser la convergence des efforts ?

Il eût convenu aussi de les mieux diriger, avec un sens plus aigu du concret. Un 2e bureau devrait être conçu comme une sorte d’agence qui, pour clients, aurait les multiples organes du commandement. Elle répondrait à leurs demandes : celles de l’artillerie, de l’aviation, des chars, des services appelés à régler la circulation par voie ferrée ou par route, aussi bien que des

 

– 90 – bureaux d’études stratégiques, qui coiffent le tout ; car chacun de ces organes du commandement a ses questions particulières à poser, que les non-spécialistes risquent toujours de négliger. Elle chercherait à prévoir et satisfaire d’avance leurs besoins. Elle diffuserait à chacun, aussitôt reçues, les données de nature à leur servir.

Au lieu de cela, la recherche du renseignement n’a presque jamais cessé de se mouvoir dans le même cercle, étroitement borné par des traditions qui ne tenaient à peu près aucun, compte de la guerre de matériel. Avant tout, on s’attachait à re-constituer, hypothétiquement, « l’ordre de bataille ennemi » – c’est-à-dire le dispositif de ses unités – qui est censé avertir de ses intentions, mais, le plus souvent, en raison de la rapidité actuelle des mouvements, demeure chaque fois susceptible de trois ou quatre interprétations opposées. Il s’y ajoutait, acces-soirement, certaines enquêtes, d’ordre moral ou politique, où s’étalait ordinairement une candide ignorance de l’analyse so-ciale véritable. Je me souviens d’une brochure sur la Belgique qui croyait en dire bien long, sur les ressorts internes du pays, en nous apprenant, dans le meilleur style de l’Almanach de Go-tha, que le royaume était une « monarchie constitutionnelle ». On l’a bien vu, à l’expérience !

Quant à la diffusion des informations, c’est une vieille plai-santerie, dans les états-majors, de raconter comment un 2e bu-reau, aussitôt qu’il sait quelque chose, s’empresse d’en faire un papier, d’écrire sur celui-ci, à l’encre rouge, « très secret », puis de l’enfermer, loin des yeux de tous ceux qu’il pourrait intéres-ser, dans une armoire à triple serrure. J’eus un jour la preuve que le trait n’était pas purement légendaire. J’avais obtenu de notre 2e bureau qu’il communiquât aux corps d’armée la liste commentée des dépôts d’essence belges, telle que nous étions finalement parvenus à l’établir. Quelque temps après, nous eûmes l’occasion d’adresser aux grandes unités une instruction

 

– 91 – générale relative à leur alimentation en carburants, dans le cas de pénétration en Belgique.

Elle traitait essentiellement des réquisitions, ensuite de l’installation, par l’armée, de ses propres dépôts, et, sur la géo-graphie des ressources locales, se bornait à se référer au tableau précédemment expédié. Dans chaque état-major, elle fut, comme de juste, remise au 4e bureau, chargé de tous les ravitail-lements. Le jour même, je reçus un coup de téléphone un peu acerbe du camarade qui, dans un des corps, dirigeait le service parallèle au mien : « Vous nous parlez d’un tableau. Nous ne l’avons jamais vu. » On s’informa. L’envoi avait parfaitement eu lieu ; mais, ce qui vient d’un bureau déterminé allant, par une pente irrésistible, rejoindre, à l’échelon inférieur, le bureau de même signe, c’était le 2e bureau du corps qui en avait été le des-tinataire. Là, le papier avait été, incontinent, muré dans le fa-meux coffre-fort aux secrets, sans que personne se préoccupât une minute d’en donner connaissance au seul officier capable de l’utiliser. Autour de moi, on haussa les épaules : « Ils n’en font jamais d’autres ! » Quant à infliger un blâme ou prendre les me-sures nécessaires pour que pareil errement ne se renouvelât point, nul n’y songea. Tant la routine semblait indéracinable.

Notre 2e bureau, nous le savions bien, n’était pas un mo-dèle. Les documents que nous le vîmes établir, durant la période d’attente et, théoriquement, d’études, qui précéda l’offensive allemande, ne laissaient pas, néanmoins, d’étonner parfois les plus endurcis. Une certaine carte des chemins de fer fut cé-lèbre ; un malencontreux tracé de la frontière semblait, d’Aix-la-Chapelle, faire une ville belge, et la voie ferrée Hambourg-Berlin était classée parmi les lignes de faible débit. Mais, après tout, on ne pouvait guère s’y tromper. Le « bulletin de renseignements », qui paraissait à courts intervalles, attestait des erreurs de con-ception plus subtiles et, par suite, plus graves. Imaginez un chercheur occupé à dresser, de temps à autre, le bilan de son enquête, un archéologue, par exemple, qui publie les procès-

 

– 92 – verbaux successifs de ses fouilles, un médecin livrant à ses élèves les feuilles d’observation d’une maladie, ou encore le fa-meux carnet d’expériences de Pasteur. Qu’attendrons-nous de ces sincères états ? Qu’ils nous disent, à chaque stade : voici un témoignage qui, incertain la dernière fois, se trouve aujourd’hui confirmé ; une interprétation, au contraire, naguère considérée comme presque indiscutable et que maintenant les progrès de notre information forcent de tenir pour ruinée ; ailleurs – s’il s’agit non de choses passées, mais de phénomènes étudiés dans leurs cours – voilà un fait nouveau, indice, peut-être, d’une transformation capitale. En d’autres termes, toute connaissance étant, par elle-même, mouvement progressif de l’esprit et la connaissance d’événements par nature changeants ne pouvant, en outre, résulter que de l’examen de leur courbe, un compte rendu de recherches, pris isolément, sera toujours de peu de poids, s’il ne se raccorde aux comptes rendus précédents. Or, nos divers « bulletins » se suivaient, sans que, jamais ou presque jamais, leur lien fût apparent. À les confronter avec soin, on observait, assez souvent, qu’ils se contredisaient, ou bien qu’ayant attiré l’attention, une première fois, sur un groupe de données, apparemment riches de possibilités, ils abandon-naient, ensuite, sans crier gare, cette ligne. Mais, était-ce que le second renseignement rendait caduc le premier ? qu’on avait volontairement omis de se répéter ? que la situation s’était réel-lement modifiée ? Bien fin qui eût pu le dire. Je crains un peu, en avouant toute ma pensée, de verser dans le péché de la ca-lomnie. Je me suis, cependant, plus d’une fois demandé quelle était, dans cette incohérence, la part de la maladresse et celle de l’astuce ? Tout chef de 2e bureau vit dans la terreur qu’au jour du « coup dur », les faits viennent démentir les prétendues cer-titudes dont il a armé le commandement. Offrir à celui-ci un grand choix d’indications contradictoires n’est-ce pas se réser-ver le moyen de dire triomphalement, quoi qu’il arrive : « Si

vous m’aviez cru 14 » ?

 

14 Sur les mauvaises habitudes des 2es bureaux, bien avant la

 

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Une fois les opérations actives commencées, de quel profit les services du 2e bureau furent-ils, jour par jour, aux stratèges de l’état-major ? Là-dessus, je serais fort en peine de me pro-noncer. Car, de ce qu’il put faire ou dire, à peu près rien n’a transpiré jusqu’à moi. Une chose est sûre : les fameux « bulle-tins », gardant désormais un silence total autant que prudent, les officiers pourvus de fonctions du même type que les miennes ne surent jamais sur l’ennemi que le peu qu’ils arrivaient à at-traper, par raccroc et au hasard des conversations ou des ren-contres. Autant dire, presque zéro. J’entends : par rapport, non seulement à l’étendue de leurs curiosités, peut-être oiseuses, mais surtout à ce qu’il leur était indispensable de connaître pour le bon exercice de leur métier propre. Quand, par aventure, on se trouvait recueillir soi-même une indication de quelque im-portance, il arrivait (j’en ai donné un exemple) que, faute d’avoir à sa portée un centre de renseignements à qui la trans-mettre, on dût se résoudre, en désespoir de cause, à précipiter l’informateur chez le commandant de l’armée en personne. Comme si, à un chef accablé de tant de responsabilités, les don-nées de cet ordre n’auraient pas dû arriver seulement déjà ras-semblées et filtrées ! D’ailleurs, ces centres, ces « agences », pour reprendre la comparaison que j’ai déjà employée, chargées à la fois de renseigner et de recevoir les renseignements, ce n’est pas uniquement dans l’état-major, en son ensemble, qu’il eût convenu d’en prévoir le fonctionnement sous la forme du 2e bu-reau. À l’intérieur de chaque bureau, il aurait été au moins aussi nécessaire, à mon sens, de spécialiser un officier dans ce rôle,

 

guerre, voici le témoignage écrasant de B. de Jouvenel, La Décomposi-tion de l’Europe libérale, p. 212 : « Notre état-major apporte une vanité puérile à étaler dans les pages de L’Annuaire (L’Annuaire militaire de la S. D. N.) des forces que nous n’avons pas, des militaires de carrière dont on n’a point reçu les engagements et des réservistes qu’on ne convoque pas. Il renforce ainsi la thèse allemande. » Pour 1914, cf. les Mémoires de Joffre, p. 249 (faux renseignement sur les corps de réserve allemands). [Juillet 1942.]

 

– 94 – qui eût largement suffi à l’occuper. Croira-t-on qu’il fut aisé de ravitailler des unités en munitions, vivres, matériel du génie ou essence et de fixer l’emplacement de dépôts de munitions, de gares de ravitaillement en vivres, de parcs du génie ou de ca-mions-réservoirs, sans savoir, les trois quarts du temps, où se

trouvaient ces unités ni où se trouvait l’ennemi 15 ?

 

Les erreurs de méthode de notre 2e bureau et de bien d’autres services, dans l’ensemble des armées, n’étaient certai-nement pas, pour la plupart, passées inaperçues de nos chefs, et je suis persuadé que, parmi ceux-ci ou dans leur entourage im-médiat, il se trouvait plus d’un esprit trop juste pour ne pas les condamner, dans son for intérieur, avec sévérité. Comment se fait-il, cependant, qu’elles n’aient presque jamais provoqué une sanction, voire un simple déplacement ? « On ne sait plus punir dans l’armée française », disaient, parfois, mes jeunes cama-rades de l’active. Formule, sans doute, un peu brutale. Mais la crise d’autorité qu’elle exprimait n’est pas contestable. Elle de-mande, seulement, à être analysée de plus près.

J’ai beaucoup fréquenté, autrefois, les officiers de troupe. Je ne doute pas qu’il ne se soit rencontré parmi eux, cette fois-ci comme naguère, un grand nombre d’hommes capables de diri-ger leur unité avec une équitable et souple fermeté, aussi éloi-gnée du désordre – dont, personnellement, j’abhorre l’image –

 

15 Vieille tare de nos états-majors, d’ailleurs, que cette incapacité de renseigner. Dans ses Mémoires, le duc de Fezensac rapporte qu’ayant reçu, un jour, de Ney la mission de porter un ordre à un des généraux subordonnés du maréchal, il voulut demander où il devait aller : « Point d’observations, me répondit le maréchal. Je ne les aime point », et Fe-zensac d’ajouter : « On ne nous parlait jamais de la situation des troupes. Aucun ordre de mouvement, aucun rapport ne nous était communiqué. Il fallait s’informer comme on pouvait ou plutôt deviner. » (Cité par M. Leroy, La Pensée de Sainte-Beuve, p. 56.) Voilà une observation que nous aurions pu contresigner : n’est-ce pas, ô Lachamp ! [Juillet 1942.]

 

– 95 – que des absurdes brimades du légendaire « chien du quartier ». C’est un beau métier que celui de commandant de compagnie, de bataillon ou de régiment, quand il est noblement exercé, à la française ; et j’ai souvent observé qu’il développe, chez les es-prits bien nés, des vertus d’humanité, pour lesquelles je professe la plus vive admiration. J’ai eu plaisir à les retrouver près de moi, dans le brillant officier d’état-major qui, avant de partir pour de plus hautes destinées, fut quelque temps notre sous-chef de bureau. « Depuis qu’il n’est plus là, personne ne s’occupe plus de nous », disaient mélancoliquement nos secré-taires. Il n’y a que les maladroits pour redouter que la sympa-thie se puisse confondre avec la familiarité.

Que, malheureusement, le gouvernement des hommes n’ait pas été pratiqué, partout, avec autant de mesure et d’humaine intelligence, certains rapports, dignes de foi, m’en donnent l’assurance. Il y a deux mots que je voudrais voir rayés du voca-bulaire militaire : ceux de « dressage » et de « mise au pas ». Bons, peut-être, pour l’armée du Roi Sergent, ils n’ont rien à faire dans une armée nationale. Non que je nie, le moins du monde, que là comme ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, une discipline ne soit nécessaire et, par suite, l’apprentissage de cette discipline. Mais elle ne saurait être que la prolongation des vertus civiles et, selon le beau mot que Pierre Hamp appliquait au vrai courage, « une forme de la conscience professionnelle ». Un officier s’étonnait un jour devant moi que les dames télé-phonistes, employées au Central de l’armée, fissent si bien leur service : « aussi bien vraiment que des soldats », disait-il, d’un ton inimitable, où le scandale l’emportait encore sur la surprise. Un pareil orgueil de caste le rendait-il fort capable de comman-der des troupes levées, dans le peuple entier, pour la défense du pays, et dont la plus grande partie se composait d’hommes que la vie avait déjà habitués à l’indépendance du foyer ?

Pratiquement, la « mise au pas » se confond presque tou-jours avec le respect imposé de formes extérieures, dont la va-

 

– 96 – leur n’est pas niable, quand elles servent d’expression à une dis-cipline plus profonde, mais qui ne sauraient être exigées avec profit si, en même temps, un courant de confiance n’a su être créé, assez fort pour que, chez presque tous, l’observance de ces gestes de déférence n’en naisse spontanément. Je consens qu’on « dresse » l’homme ; mais ce ne saurait être sans se tourner vers l’homme tout entier, que les vrais chefs savent bien comment prendre. Était-ce un de ces chefs-là, le colonel qui – je suis sûr de l’anecdote – cassa de son grade un sous-officier parce qu’un jour de très grand froid, il l’avait rencontré les mains dans les poches de sa capote ? qui, à longueur de journée, faisait paraître des notes sur la tenue et, cependant, laissait sa troupe, en plein hiver, geler dans des cantonnements mal organisés ?

J’ai pu assister, moi-même, aux effets d’une pareille tenta-tive de « redressement ». C’était en Normandie, lors de notre regroupement, après la campagne de Flandre. Que nos soldats avaient donc alors de bonne volonté et de gentillesse ! Il n’est aucun de nous, même parmi les vieux durs à cuire, qui n’en ait été ému. Ils débarquaient du train, éreintés par un long voyage, affamés souvent, quelquefois sans autres vêtements que les hardes hétéroclites que les Anglais leur avaient distribuées, après naufrage. Ils avaient perdu, en route, leurs unités, leurs chefs directs, leurs « copains ». Fréquemment, pour rejoindre enfin le stationnement où ils retrouveraient un peu de cette at-mosphère d’entraide collective, si nécessaire à l’homme de troupe, il leur fallait encore parcourir, à pied, bien des kilo-mètres. Pas une plainte, pourtant ; un brave « merci » récom-pensant toute attention qu’on pouvait avoir pour eux ; le con-tentement, non seulement de se sentir, provisoirement du moins, à l’abri, mais aussi de revoir sain et sauf tel ou tel officier dont le sort les avait inquiétés. J’ai reçu là quelques poignées de main qui m’ont fait chaud au cœur. En vérité, le souvenir de ces journées m’empêchera toujours, si jamais j’en étais tenté, de désespérer du peuple français.

 

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Vint, pour nous commander, un général animé certaine-ment des meilleures intentions, parfaitement sincère dans sa foi militaire, dur à lui-même comme aux autres, mais chez qui le sens psychologique ne s’élevait pas à la hauteur des autres qua-lités. Il jugea que l’ambiance n’était pas tout à fait celle d’une caserne bien tenue et voulut y remédier. Les rondes d’officiers se multiplièrent et les observations sur les vareuses incorrectes plurent de toutes parts. Échappés à ce que les journaux appe-laient déjà, pompeusement, mais non sans quelque justesse, l’enfer des Flandres, beaucoup d’entre nous avaient cru pouvoir faire venir leur femme, dans les villages où nous logions : les simples soldats au moins aussi souvent que les officiers, de sorte que l’égalité n’était nullement blessée. Le général sévit. Un guerrier peut, s’il lui plaît, aller au bordel ; les embrassements conjugaux, par contre, sont pour lui péché d’amollissement. Comme notre nouveau chef était, à sa façon, un juste, il com-mença, d’ailleurs, par infliger quinze jours d’arrêts de rigueur au vieux général du cadre de réserve, qui nous avait gouvernés avant lui ; ne l’avait-il pas rencontré, un soir, bras dessus bras dessous avec sa vénérable épouse ? On rit. L’homme du rang n’en fut point consolé. En quelques jours, la température morale avait changé. Symptôme significatif : le salut aux officiers, jusque-là offert avec un cordial empressement, ne le fut plus que d’une main parcimonieuse et, visiblement, par contrainte. Un pseudo-dressage avait ruiné, avec une merveilleuse prompti-tude, la bonne et saine humeur d’une troupe venue du feu et destinée, croyait-on, à y retourner.

Parmi les personnes qui avaient vécu en 1914-1918, sous l’occupation allemande et l’ont, de nouveau, subie, au cours de ces dernières semaines, plusieurs, sans s’être concertées, m’ont fait part d’une observation, dont j’ai été vivement frappé : com-parée à l’armée du régime impérial, celle du régime nazi leur a paru de mœurs « plus démocratiques ». La distance entre l’officier et le soldat semble moins infranchissable (les officiers pourtant continuent à ne pas rendre bien exactement le salut ;

 

– 98 – j’en ai été moi-même le témoin). Du haut en bas, on sent plus nettement l’accord dans une commune bonne volonté. L’union des âmes qu’a su réaliser un mysticisme dont la grossièreté ne doit pas nous dissimuler la puissance, il serait désastreux que, chez nous, l’empire de vieilles traditions à la prussienne, pro-fondément antinomiques à notre véritable esprit national et peut-être désuètes en Prusse même, puisse jamais la compro-mettre.

À droit ou à tort, l’armée française ne l’avait donc pas ou-blié, et peut-être pas assez, le vieil art de punir. Il est trop cer-tain, par contre, que le commandement n’a pas su, comme il l’aurait pu et dû, mettre à profit les longs mois d’attente dont l’ennemi lui abandonna la libre disposition pour pratiquer, dans les cadres, les nettoyages nécessaires. Quelques limogeages re-tentissants marquèrent, à la Ire armée, la période des opéra-tions. Mais fallait-il attendre jusque-là, c’est-à-dire trop tard ? Car on connaissait bien, dès auparavant, certaines insuffisances. En veut-on un exemple de plus ? Le commandement de notre Quartier Général d’armée était exercé par un vieil officier, dont la cordialité bon enfant ne masquait à personne la parfaite inap-titude. « Il y a trente-deux ans que je ne comprends pas », se plaisait-il à répéter. Je serais bien étonné si, de bouche en bouche, le candide aveu, dont nous fîmes tant de gorges chaudes, n’était pas parvenu jusqu’aux oreilles du plus élevé en dignité de nos chefs. À vrai dire, les attributions de cet hono-rable émule du capitaine Bravida n’étaient pas, tant que nous restâmes à Bohain, d’une importance capitale. Chacun savait, cependant, qu’en cas d’opérations actives, elles étaient appelées à devenir beaucoup plus lourdes. Elles comportaient, en parti-culier, d’après le règlement même, la direction de ce service au-tomobile de l’état-major qui, avant comme, malheureusement, après le 10 mai, laissa toujours tant à désirer. D’autre part, le renvoi d’un officier de ce rang n’eût assurément pas souffert autant de difficultés que le déplacement d’un généralissime ou d’un commandant d’armée. Nous n’en conservâmes pas moins

 

– 99 – notre falot chef de bataillon durant l’hiver entier, puis tout le long de la campagne – pendant laquelle nous ne le vîmes, d’ailleurs, à peu près jamais – jusqu’au jour où, sur le point de s’embarquer, il disparut mystérieusement, à Dunkerque. Com-ment ? La légende s’empara de sa fin. Mieux vaut avouer que nous n’en sûmes jamais rien et supposer – comme cela est, après tout, fort possible – qu’il mourut simplement pour la France ou, par malencontre, fut fait prisonnier. Ce n’était certes pas sa faute si on l’avait maintenu dans un poste fort au-dessus de ses modestes capacités. Il ne fut pas le seul dans ce cas. La rude main du Joffre de 1914 nous avait manqué et nous aurions eu grand besoin de quelques-uns de ses jeunes Turcs. Certains vivaient bien encore. Mais vieillis, chargés d’honneurs, gâtés par une longue vie de bureaux et d’habileté.

Car la mollesse du commandement eut son origine avant tout, je crois, dans des habitudes contractées durant la paix. La manie paperassière y fut pour beaucoup. Ce chef de 2e bureau, qui omit de transmettre au seul officier intéressé un renseigne-ment de première importance. Supposez-le, pour un instant, à la tête d’un grand service, dans une entreprise privée. Que se serait-il passé ? Le patron, j’imagine, l’aurait fait appeler, lui aurait dit, toutes portes closes, ses quatre vérités, enfin l’aurait réexpédié à son travail, avec un « ne recommencez pas » bien senti. Et il n’aurait probablement pas recommencé. Prenez maintenant le cas, tel que je l’ai vu en réalité ; si j’avais cru pou-voir obtenir d’abord de mon supérieur immédiat, puis du chef d’état-major, puis du général d’armée lui-même qu’une obser-vation fût adressée à l’officier coupable, il m’aurait fallu leur soumettre une note écrite. Pis encore, cette note, selon les sa-cro-saintes règles hiérarchiques, n’aurait pu avoir d’autre desti-nataire que le commandant du corps d’armée lui-même : car, d’échelon en échelon, on ne correspond qu’entre chefs. L’affaire eût revêtu, dans ces conditions, une gravité telle que tout le monde me déconseillait de m’y lancer ; d’édulcoration en édul-coration, mon papier serait resté en panne, au bout du compte,

 

– 100 – si jamais il y avait abordé, sur une auguste table. Ajoutez la peur des « histoires », le souci de diplomatie qui, chez des hommes en mal d’avancement, devient une seconde nature, la peur de mécontenter un puissant d’aujourd’hui ou de demain. Il fut dé-cidé un jour sur ma proposition que l’allocation en essence d’un corps d’armée serait diminuée, celle d’un autre augmentée d’autant. D’où deux notes de service parallèles. L’avis de retran-chement, le sous-chef d’état-major qui remplaçait alors le chef, le fit signer par le général Blanchard ; il se réserva, par contre, la signature du papier, qui, au second corps d’armée, annonçait d’agréables facilités de consommation. Ainsi paraissait-il n’être pour rien dans la mauvaise nouvelle, pour tout dans la bonne. C’est de la sorte qu’on soigne sa carrière. On la compromet en grondant ou, du moins, quand on n’a pas le cœur bien trempé, on craint, à tort quelquefois, de la compromettre ainsi. La rou-tine, enfin, est, par essence, accommodante. On s’était accou-tumé, durant de longues années de bureaucratie, à beaucoup d’insuffisances, qui prenaient rarement un caractère tragique. Les temps changèrent. Non les mœurs. Pour faire court, ce se-rait sans doute assez de dire que les états-majors du temps de paix n’étaient pas une bonne école pour le caractère. On ne le vit

que trop, de toutes façons 16.

 

16 Il y a, d’ailleurs là, un gros problème. Nul texte ne le pose avec plus d’éclat que le tome premier des Mémoires de Joffre. On n’y trouvera pas seulement l’étonnante liste des généraux qu’il fallut relever de leur poste dans les premiers mois de la guerre (par exemple, de la mobilisa-tion au 6 septembre 1914, la moitié au moins des commandants de divi-sions d’infanterie active, la moitié exactement des commandants de divi-sions de cavalerie). La remarque de Joffre à propos d’un général de corps d’armée : « Il avait fait preuve d’incapacité à passer de la mentalité du temps de paix à la mentalité du temps de guerre », elle vaut, évidem-ment, pour la plupart des chefs ainsi « limogés », pour près de la moitié, en somme, des chefs du temps de paix. Mais alors, qu’est-ce donc que l’éducation militaire, si elle prépare à tout, sauf à la guerre ? [Juillet 1942.]

 

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Un vieux dicton militaire décrit les sentiments mutuels de deux officiers gravissant ensemble les degrés de la hiérarchie : « Lieutenants, amis. Capitaines, camarades. Commandants, collègues. Colonels, rivaux. Généraux, ennemis. » Les discordes des grands chefs, dont on s’entretenait parfois, autour de moi, à mots couverts, le lecteur se doute bien que j’ai été mal placé pour en parler savamment. Attisées par les clientèles qui, fata-lement, ourdissent autour de chaque « patron » tout un réseau de dévouements et d’intrigues, le déplorable foisonnement des organes du commandement ne leur avait que trop bien préparé le terrain. Avons-nous jamais compris, dans l’armée française, que plus l’ordre ou le renseignement ont à traverser de sédi-ments successifs, plus ils risquent de ne pas arriver à temps ; que, pis encore, là où le nombre de chefs superposés est trop grand, la responsabilité se dilue entre eux au point de cesser d’être vivement sentie par aucun ? Cette tare de notre bureau-cratie militaire sévissait à tous les niveaux. J’ai déjà indiqué que si, dans le service de l’essence, nous avions observé, à la lettre, le règlement, un escalier à triple degré eût séparé, des exécu-tants, le représentant de l’armée. Entre le commandant d’un régiment d’infanterie et la division, l’état-major de l’infanterie divisionnaire fait écran : « organe de retardement », disions-nous, au temps où j’étais moi-même fantassin. Je serais étonné si le surnom avait, depuis, perdu sa raison d’être. Plus haut, il y avait l’armée ; le groupe d’armées, simple instrument de coor-dination stratégique, en principe, mais qui souvent tenta de sor-tir de ce rôle ; le Commandement du Théâtre d’Opérations du Nord-Est, chargé de la conduite de la guerre sur tout le front français, Alpes exceptées ; le Commandement en chef des Forces terrestres enfin. Lorsque s’opéra le partage des attribu-tions entre les deux derniers échelons – ou, pour user de termes humains, entre l’état-major Georges et l’état-major Gamelin – j’entendis exposer la nouvelle organisation du G. Q. G. Le confé-rencier s’exprimait aussi clairement que possible. Je ne fus pourtant pas le seul à ne tirer de son discours qu’une conclusion un peu nette : on allait, inévitablement, au chaos et aux perpé-

 

– 102 – tuels chevauchements. Divers échos, venus, par la suite, à mes oreilles, m’ont montré que nous n’avions pas tort. Encore comp-tions-nous sans ce troisième embryon d’état-major, caché dans les plus intimes replis du temple : le cabinet militaire du généra-lissime !

Tout cela se passait loin de moi. J’ai eu, par contre, maintes occasions de mesurer exactement les rivalités des bureaux entre eux et, tout près des cimes, celles de l’État-Major général (alias le G. Q. G.) avec l’État-Major de l’Armée (c’est-à-dire le Minis-tère).

L’un des plus remarquables officiers qu’il m’ait été donné de rencontrer – le lieutenant-colonel, dont je rappelais plus haut la sollicitude envers nos secrétaires – m’a dit un jour : « Dans un état-major, il ne devrait pas exister de bureaux ». Par quoi il entendait que ce sectionnement, peut-être inévitable, est gros de dangers. Car chaque partie du tout risque, par un pen-chant presque fatal, de se prendre elle-même pour un tout et la petite société close se croit une patrie. Le 3e bureau, qui est l’asile des stratèges et que les mauvaises langues, chez nous, avaient surnommé le « trust des cerveaux », fait, ordinairement, figure de saint des saints. Fiers de leur rôle qui est, en effet, entre tous important et délicat, les officiers dont il se compose ne s’astreignent pas toujours à collaborer assez étroitement avec leurs camarades plus éloignés de la pure source de l’art mili-taire. Ils semblent, quelquefois, mépriser un peu trop des activi-tés sans lesquelles cependant les plus belles flèches tracées sur la carte des opérations resteraient de vains signes. Il en va de même, pour d’autres raisons, du 2e bureau, hanté par le culte du secret. Quelques grinchus exceptés, l’urbanité des formes reste entière. Elle protège efficacement le quant-à-soi. Ces cloisons étanches sont de partout. Mais nulle part, mes expériences ne me les ont montrées plus redoutables qu’au sommet même du commandement, je veux dire, au G. Q. G.

 

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Là, j’ai perdu, un jour de janvier, une après-midi entière à essayer d’obtenir des 2e et 4e bureaux une action commune, sans y réussir. La question, on le devine, avait trait à l’essence. On va pouvoir juger qu’elle n’était pas sans gravité. Mais comme elle mettait en jeu des tiers, qu’aujourd’hui encore je n’ai pas le droit de compromettre, force m’est d’user de quelques circonlo-cutions.

Il y avait, quelque part, dans un petit pays neutre, à peu près à égale distance de la frontière française et de la frontière allemande, un certain dépôt de carburants. Mon informateur ordinaire ne s’était pas contenté de me renseigner sur la capaci-té des bacs, qui était assez considérable. Il m’avait dit : « Je puis, selon vos préférences, les maintenir toujours à plein, de façon à faciliter votre ravitaillement, si vos forces se trouvaient amenées à pénétrer un jour sur ce territoire ; ou, au contraire, n’y laisser jamais que les quantités strictement nécessaires aux besoins du commerce, afin de ne pas risquer d’abandonner aux Allemands des ressources précieuses. Que l’État-Major français décide. Dès que je les connaîtrai, ses instructions, quelles qu’elles soient, seront exécutées. » Le problème revenait, en somme, à savoir qui notre commandement estimait devoir at-teindre d’abord ce point, en cas de violation, par l’Allemagne, de la neutralité : les ennemis, ou nous. Il ne dépassait pas seule-ment, de beaucoup, ma compétence personnelle. L’armée qui bordait ce secteur de la frontière n’était pas la mienne. Bien plus : elle n’appartenait même pas à notre groupe d’armées. Point d’autre issue, par conséquent, que d’aller demander ses ordres au G. Q. G.

Je vis d’abord le 2e bureau, auquel j’avais d’autres informa-tions à communiquer. Quand j’arrivai au sujet brûlant, ces mes-sieurs me dirent, non sans raison : « Nous sommes là pour ren-seigner, non pour décider. Allez trouver le 4e. » Ils ne m’offrirent cependant pas de m’accompagner et sans doute sa-vaient-ils bien pourquoi. Peut-être, d’ailleurs, eût-il été plus na-

 

– 104 – turel de m’adresser directement à l’aide-major général chargé des opérations ou à ses représentants. Mais le non-initié frappe-t-il de sa propre main à la porte du sanctuaire ? Me voici donc en route, par la longue rue de La Ferté-sous-Jouarre, peuplée de gendarmes, vers le 4e bureau, dont les aîtres, cela va de soi, m’étaient déjà familiers. On m’y promena de chambre en chambre. Partout le refrain fut le même : « L’ennemi, connais-sons pas. Nous mettons des ravitaillements, français, à votre disposition. Un point, c’est tout. Au reste, votre informateur, est-ce un homme bien sûr ? S’il nous tendait un piège ?

– Le 2e bureau se porte garant de la valeur des renseigne-ments.

– Oh ! le 2e bureau ! Et puis, se mêle-t-il donc d’essence ? S’il a commencé à s’occuper de votre affaire, qu’il continue.

– Je veux bien ; mais, si tel est votre sentiment, j’aimerais que vous le lui téléphoniez. »

J’obtins, du moins, cette satisfaction. D’un bout à l’autre du fil, la conversation me parut un peu aigre. Chacun se renvoyait la balle. Après quelques minutes, le 2e bureau termina par un assez sec : « Cela ne me regarde pas. » Ainsi, des propriétaires se querellent à propos d’un mur mitoyen. Il n’y avait qu’un inté-rêt auquel personne ne semblait songer : celui de l’Armée fran-çaise. Étant, par tempérament, têtu, je repris la conversation avec le 4e. D’échelon en échelon, on finit par me conduire à deux lieutenants-colonels. Je m’exprimais avec beaucoup de chaleur. Trop probablement, eu égard à la modestie de mon grade. Je m’aperçus, à temps, que je commençais à dépasser les bornes du respect hiérarchique et, comme un scandale n’eût évidem-ment abouti qu’à ruiner, sans appel, le succès de mon entre-prise, je m’arrêtai net. Aussi bien, le découragement, malgré tout, me gagnait. Je ne remportai, pour tout butin, que quelques vagues promesses : on soumettrait la question, vraisemblable-

 

– 105 – ment, à l’aide-major général des services ; celui-ci, peut-être, jugerait utile d’en saisir son collègue des Opérations… Il faut bien, pour se débarrasser d’un fâcheux ou d’un fou, se donner l’air de céder un peu à son humeur. En fait, je n’entendis plus jamais parler de rien.

Cependant, je supportais difficilement l’idée de laisser sans réponse le « sympathisant » qui, de l’autre côté de la frontière, avec un total désintéressement et non sans quelques dangers pour sa personne, nous avait offert son aide. L’intérêt pratique de ces propositions, si évident fût-il, n’était pas seul en jeu. Notre silence eût dénoncé à un étranger les incertitudes du commandement français. C’était déjà trop que de les connaître nous-mêmes. D’accord avec l’ami français, qui m’avait servi d’intermédiaire et, lui, ne portait pas l’uniforme, je fis donc dire là-bas : « Ne remplissez pas vos cuves. » L’abus de pouvoir était affreux. Les événements devaient m’empêcher d’en avoir beau-coup de remords : comme nous l’avions prévu, les Allemands, quand l’orage éclata, arrivèrent bons premiers.

Ce furent également mes enquêtes sur les ressources en es-sence qui m’enseignèrent comment, en marge de la guerre que nous poursuivions ou préparions contre les Allemands, un autre grand combat se livrait dans nos murs mêmes. Il mettait aux prises le G. Q. G. avec l’E. M. A., La Ferté-sous-Jouarre avec Paris et la tradition en remontait, sans doute, aux jours loin-tains de Chantilly, de Joffre et de Gallieni. Un premier sondage n’avait donné sur les dépôts belges que des renseignements en-core incomplets. Notre informateur ne demandait qu’à fournir davantage. Mais par quel canal lui faire connaître nos besoins ? Impossible de songer à l’appeler à Paris. Il ne tenait, d’autre part, à entrer en contact ni avec l’attaché militaire, dont la visite eût risqué de le compromettre, ni avec les agents du Service Se-cret, plus habitués à manier des indicateurs mercenaires qu’à s’entretenir avec de très honorables négociants et, d’ailleurs, assez peu compétents pour parler d’essence. Il me parut que le

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