L'homme qui assassina: Roman

Claude Farrère · Chapitre 11 sur 42

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L'homme qui assassina: Roman

Chapitre XI

Quel singulier sourire, enfantin et amer tout ensemble! Elle sourit, la bouche entr'ouverte, comme une petite fille; mais ses traits ne se détendent pas.... Oui, je me figure: ça ne doit pas être drôle tous les jours d'avoir sir Archibald Falkland pour époux.

La rivière s'élargit un peu; les caïkdjis allongent leur nage. A gauche, voici la prairie qui entoure le kiosk impérial; à droite, les tours en ruines d'Anatoli-Hissar, et les maisonnettes de bois qui s'adossent à leur pied. Et le Bosphore s'ouvre.

Maintenant, nous filons à toute vitesse vers Stamboul. Le soleil s'est couché, et l'horizon, d'abord tout barbouillé d'ocre, de pourpre et de vert émeraude, commence de revêtir sa vraie couleur turque, ce carmin sombre qu'on ne voit qu'ici et sur lequel Stamboul profile si fantastiquement sa longue échine bleuâtre, toute hérissée de minarets....

—Monsieur Le maréchal, lady Falkland, quelle femme est-ce?

—Monsieur le colonel, lady Falkland est la femme d'un triste mari. Sir Archibald Falkland, directeur anglais de la Dette Ottomane, est un drôle, qui, non content d'entretenir une maîtresse sous le toit conjugal, se propose d'épouser cette maîtresse en se débarrassant par un divorce de la femme que vous venez de voir, et en lui volant le fils unique qu'elle adore à genoux. En attendant ce dénouement inévitable et proche, lady Falkland vit en étrangère dans sa propre maison, où la maîtresse de son mari, recueillie par charité, commande à sa place et l'abreuve d'humiliations. Je suis maréchal osmanli et prince en Circassie, et je ne salue pas souvent les femmes sans voile, qui ne sont pas de la foi. Mais je salue lady Falkland.

 

XI

Dimanche 11

septembre.

Hier soir, bal au Summer Palace de Thérapia,—mon premier bal à Constantinople.—Et, péripétie: j'ai été présenté à lady Falkland.

(Le Summer Palace est l'hôtel select du Haut-Bosphore: une très grande bâtisse à cinq étages, laide, mais sans ostentation, à cause d'un bouquet de pins parasols qui lui voile la face. Autre circonstance atténuante: cette bâtisse est pourvue d'une large terrasse, haute juste comme il faut pour que la vue sur le Bosphore en soit très belle).

Chaque samedi d'été, le Summer Palace offre à ses hôtes, ainsi qu'aux personnes de marque des environs, une soirée très peu fermée, mais suffisamment élégante, en raison de la qualité sociale des étrangers en villégiature ici. La diplomatie, d'ailleurs, ne manque pas de s'y rendre au grand complet, et contribue à l'éclat ou du moins à la correction de l'ensemble. Bref, les samedis du Summer Palace sont acceptables et suivis.

Hier, j'y étais. Je vais volontiers au bal,—en pèlerinage mélancolique vers mes souvenirs de jeunesse.—Bien entendu, je ne danse pas: j'ai quarante-six ans. Mais il me plaît de regarder un sein nu, ou une épaule, et d'admirer la belle ligne d'une taille souple qui ploie en valsant. Parfois, d'ailleurs, on consent, sans trop se faire prier, à flirter avec moi dans un coin du balcon.... Oui, je sais que je suis ridicule. Mais il faut bien passer leurs manies aux vieux.

Tenez, hier même, le flirt est venu au-devant de moi! Il est vrai que c'était sous la forme de Christine Kolouri,—ou de Calliope; je n'ai pas osé poser la question, cette fois.—Oui, on m'a pris le bras quasi par force, et entraîné tambour battant vers l'angle le plus noir de la grande terrasse. Faute de paravent, n'est-ce pas?... Entre parenthèses, je n'ose guère me dissimuler,—après mûres réflexions, —que mesdemoiselles Kolouri sont plutôt des demi-vertus que des vertus tout entières: celle d'hier, comme je lui proposais, à la hussarde, de l'enlever sur l'heure dans le premier caïque venu, n'a pas trouvé de plus belle réponse qu'un: «Ne me tentez pas!» qui m'a glacé d'épouvante.

Mais il y avait mieux que mesdemoiselles Kolouri, au bal du Summer.

J'avais remarqué, au milieu de la terrasse, un groupe diplomatique, assis en rond dans des rockings et dans des guérites d'osier. Narcisse Boucher s'y trouvait, et nombre d'autres Excellences; plusieurs femmes aussi, bien emmitouflées d'écharpes et de burnous, car la nuit était fraîche. Quand j'eus décemment ramené à sa mère l'ingénue si tendre à la tentation, je revins sur la terrasse, et m'en fus présenter mes devoirs à mon ambassadeur.

—Bonsoir, colonel! asseyez-vous donc. Tenez, ici; il y a un fauteuil.

Narcisse Boucher déployait toutes ses grâces. En audience privée, je ne vaux pas grand'chose à ses yeux: un soldat, peuh! mais en public, autre guitare: je suis le marquis de Sévigné, et l'on peut faire sonner mon nom en me présentant.

Par malheur, j'avais déjà été présenté à tout le cercle. Il n'y avait guère là que des gens de la Carrière, et deux ou trois hauts barons de la Régie ou de la Banque. Je pris place à côté du vieux duc de Villaviciosa, l'ambassadeur d'Italie, et j'oubliai promptement beaucoup de choses, à savourer la causerie de ce bonhomme, le plus spirituel peut-être et le plus courtois des grands seigneurs d'Europe.

Tout à coup, il fallut élargir le rond: deux nouveaux venus arrivaient: sir Archibald Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz. Je les revoyais l'un et l'autre pour la première fois depuis leur visite rue de Brousse. Forcément, ce fut tout à fait cordial. Quand même, le jugement de Mehmed pacha me trottait par la tête, et malgré moi, ma main resta inerte dans la main du baronnet.

Le prince, lui, s'installa entre Villaviciosa et moi, et m'entreprit immédiatement sur Racine.

Je ne crois pas qu'il y ait grand'chose de plus ridicule qu'une controverse littéraire dans un salon où les femmes babillent. Je coupai court. Le vieux duc vint à mon aide en questionnant Cernuwicz sur ses dernières chasses en Asie. Mais déjà la conversation générale entraînait les apartés. Madame Kerloff, cette Russe, liseuse de Bourget, qui se saoule trois fois par semaine, criait du haut de sa tête pour obtenir de chaque personne présente «une définition de l'amour».

—Voyons, monsieur l'ambassadeur de France, vous ne m'avez pas répondu. Qu'est-ce que l'amour?

Narcisse Boucher, goguenard, haussa les épaules:

—Si quelqu'un le sait ici, c'est bien vous, madame!

Boum! Pavé. Les aventures de Kerloff ont souvent manqué de discrétion et personne à Constantinople n'en ignore. Heureusement qu'avec les Russes, on peut pousser l'ironie très loin: ils comprennent malaisément. Madame Kerloff crut à un compliment, et minauda:

—Duc, à votre tour, définissez!

Villaviciosa souriait.

—Madame, je suis bien vieux. L'amour? J'ai peut-être su ce que c'était, il y a trente ans ... mais j'ai oublié.

Elle ne se découragea pas:

—Prince?

Cernuwicz, sarcastique, leva ses yeux de chat.

—L'amour, madame! C'est un malentendu entre une dame et un monsieur, un malentendu qui se prolonge.

—Hein?

—Oui: dès que le malentendu se dissipe, dès que la dame sait à quoi s'en tenir sur le compte du monsieur, et le monsieur sur le compte de la dame, fuitt!

Il parlait encore, quand il y eut un nouveau mouvement de chaises. Cette fois, Narcisse Boucher lui-même se leva pour saluer, et offrit son rocking.

C'était l'ambassadrice d'Angleterre, et, lui donnant le bras, lady Falkland, que je reconnus du premier coup d'œil. L'ambassadrice accepta le rocking; puis, de sa vieille voix cassée:

—Nous avons interrompu le prince Cernuwicz. Voyons, prince?

Cernuwicz n'hésita pas une seconde:

—Madame,—déclara-t-il, aussi suave qu'il avait été acide l'instant d'avant,—la baronne Kerloff nous interrogeait sur l'amour. Et je donnais mon humble avis, à savoir, que l'amour, pour les âmes tant soit peu nobles, sert de revanche contre toutes les tristesses et toutes les laideurs de la vie....

Et allez donc! autres oreilles, autres chansons. Cinq minutes plus tôt, j'aurais bien ri! Mais je n'y songeai même pas. Une idée soudaine m'était venue.

Je me levai, je traversai le cercle, et, debout devant sir Archibald:

—Faites-moi l'honneur de me nommer à lady Falkland, voulez-vous?

J'étais tout sucre et tout miel. Il me regarda, et, ma foi, j'eus une sensation désagréable sous la pression glaciale de ces yeux fixes, qui me scrutaient sans bienveillance. Il n'y avait pas de jalousie dans ce regard; non, il y avait autre chose: de l'étonnement, du soupçon et de la défiance, avec tout un arrière-fond de haine et de férocité que je sentais sourdre....

Cependant, il me présenta,—d'une phrase assez singulière que que je rapporte mot pour mot:

—Mary! le marquis de Sévigné, qui est mon ami.

Son ami?... s'il y tient beaucoup!

D'ailleurs, peu m'importait, et je m'occupai, sans plus de souci, de lady Falkland. Vendredi, aux Eaux Douces, je l'avais vue un peu rapidement. Elle vaut un examen moins bref: c'est une véritable beauté, et si peu anglaise! Une peau mate, dorée par-ci, par-là; des cheveux couleur de nuit; des mains toutes petites; et ces magnifiques yeux sombres qui m'avaient ébloui déjà, l'autre jour: des yeux qui vivent et qui pensent;—pas du tout les simples escarboucles grecques ou syriennes, qui ne savent que briller. Seulement, une petite chose me déconcerta: aux Eaux Douces, ce qui m'avait d'abord frappé, quand j'avais vu lady Falkland, c'était la lourde mélancolie qui pesait alors sur tout son visage. Et hier, je ne retrouvais rien de semblable. Lady Falkland riait et bavardait aussi franchement que n'importe laquelle des femmes présentes. Elle railla joliment, avec de fines phrases légères, la sentimentale Kerloff, nantie déjà de quatre cocktails, et qui s'entêtait à poursuivre son enquête sur l'amour; elle égaya de son mieux l'ambassadrice anglaise qui est une très vieille femme, à qui la vie a été lourde: elle accepta de bonne humeur les plaisanteries toujours massives de Narcisse Boucher; et, à mes compliments, qu'elle sentit sincères, et que je partageais sournoisement entre elle-même et le beau petit garçon que je rappelais avoir vu dans le caïque, elle sut répondre avec une grâce et un charme dont je fus, ma foi, tout émerveillé. Mais pas une fois je ne la surpris distraite, songeuse ou assombrie. Et j'en arrivais à douter de mon souvenir....

Mais tout à coup,—il était plus de minuit, et les soirées du Summer ne se prolongent guère au delà,—un couple arriva de la salle de danse, et vint faire salaam: le petit Jean Terrail, l'enseigne de vaisseau du stationnaire, et sa femme, cette délicieuse poupée française. Ils ont quarante ans à eux deux, sont mariés depuis six mois, et s'adorent à bouche perdue.

—Tiens!—fit Narcisse Boucher,—on ne tourne donc plus là-bas, que voilà les chevaux de bois revenus?

Jean Terrail sourit, et pressa le bras de sa femme, toute rose et moite.

—On ne danse plus, monsieur l'ambassadeur. C'est fini.

Je remarquai alors que lady Falkland s'était tue, et qu'elle regardait avec une étrange fixité les deux jeunes gens debout, appuyés l'un sur l'autre, presque enlacés.

—Monsieur Terrail, plaisanta le vieux Villaviciosa, si j'avais à moi une aussi jolie femme, je crois bien que je ne lui permettrais pas de danser ainsi, toute une soirée, avec n'importe qui....

—Comment, avec n'importe qui? protesta la petite. Monsieur l'ambassadeur, ce soir, justement, je n'ai dansé qu'avec mon mari!

A cet instant, j'entendis, parmi les rires, un léger bruit de chaise: lady Falkland, discrètement, se levait, s'échappait, et s'allait accouder tout au bout de la terrasse, face à la mer.

Une curiosité me poussa. Il y a là-bas un escalier qui permet de sortir par les jardins. Je saluai promptement tout le monde et je m'en fus de ce côté. La silhouette de lady Falkland, immobile, apparaissait de loin comme un mince fantôme, bleuâtre sous le clair de lune.

Près de la surprendre, j'eus un scrupule, et je fis craquer mes souliers sur les dalles. Mais je crois qu'elle n'entendit pas.

—Madame, dis-je, j'ai l'honneur de prendre congé de vous....

Elle tressaillit, se tourna vers moi. Et je vis, je vis distinctement deux sillons de larmes qui brillaient tout le long de ses joues. Elle ne me répondit pas. Sa gorge crispée, à grand effort, avalait un sanglot.

Devant une femme qui pleure, un homme qui n'est ni son ami, ni son amant, n'a qu'à faire l'aveugle.

—Madame, dis-je, oserai-je vous demander la permission d'aller vous rendre mes hommages chez vous? Vous avez peut-être un jour?

Le sanglot était avalé. La voix fut pourtant un peu rauque, très peu.

—Non, je n'ai pas de jour. Mais je ne sors presque jamais, et je reçois quand j'y suis. Bonsoir, monsieur, et, s'il vous plaît, à bientôt.

J'ai baisé la main, soyeuse à miracle. En m'en allant, j'ai vu Cernuwicz, qui s'approchait à son tour, sans doute par ordre du mari....

Donc, l'insouciance de tout à l'heure, et l'esprit, et la gaieté, et la coquetterie légère,—ce n'est qu'un vêtement, un vêtement autour de l'âme nue, pour que le monde ne voie pas l'âme?

Eh bien! j'aime cela. Le vêtement est beau. Elle s'habille bien, lady Falkland. Courageusement.