L'homme qui assassina: Roman
Chapitre XII
Oui, certes, j'irai présenter mes hommages à lady Falkland, chez elle. Et je ne tarderai guère. Je suis trop curieux de cette maison, où deux femmes, épouse et maîtresse, rivales implacables, vivent enfermées comme deux reines abeilles dans une seule ruche, et, quand même, doivent obligatoirement maintenir entre elles le semblant d'intimité que crée le cousinage.
Je me suis informé de cette cousine, qui m'intrigue par avance. C'est, m'a-t-on dit, une assez jolie fille de vingt-cinq ans, orpheline de père et de mère, et sœur cadette d'un comte écossais,—earl— parent éloigné des Falkland. Ce frère aîné, riche autant que sa sœur est pauvre, s'était d'abord chargé d'elle, et se proposait de la doter convenablement. Mais, à la suite de je ne sais quelle petite infamie maladroite, dont elle avait, par avance, récompensé ce brave homme, il la jeta littéralement à la rue, et refusa de plus jamais entendre parler d'elle. Lady Falkland, à cette époque, insista auprès de son mari pour qu'il recueillît la proscrite. Charité vraiment bien placée, s'il est réel que cette ingénieuse personne ait formé le projet de supplanter sa bienfaitrice, et de lui souffler mari, fortune, enfant.
En attendant, diversion: depuis hier, je possède un caïque, et depuis ce matin une maison. Cela s'est fait un peu comme d'un coup de baguette. Bien entendu, le magicien s'appelle Mehmed pacha.
L'autre soir, je le remerciais, sans songer à mal, de l'exquise promenade qu'il m'avait fait faire aux Eaux Douces.
—Ah?—me dit-il, l'air content.—Vous aimez nos caïques turcs?
—A tel point, monsieur le maréchal, que je suis décidé à en acheter un, le plus tôt possible.
—Cela se trouve. Laissez-moi faire, je m'en occuperai pour vous.
Je protestai de toutes mes forces; mais il me ferma la bouche: —Monsieur le colonel, souvenez-vous de la Feuille de Rose!
Je souris et je haussai les épaules. Il les haussa plus haut que moi:
—Songez d'ailleurs à ceci: que bien des choses difficiles ou compliquées pour vous, étranger, sont un simple jeu pour moi, et ne me coûtent ni temps ni peine. D'ailleurs, peu importe: vous êtes, en Turquie, mon hôte; et je vous préviens que je me tiendrai pour offensé, si jamais, dans n'importe quelle affaire, vous avez recours à un autre que moi.
Il avait pris son air le plus maréchal. Or, justement, j'avais une affaire en tête: la semaine dernière, j'ai dû, quatre fois, dîner dans le Haut Bosphore, et coucher par conséquent à l'hôtel, les chirket haïrié ne fonctionnant pas la nuit. Ces coucheries dans un lit étranger m'exaspèrent, et je m'étais informé d'un pied-à-terre quelconque à louer là-bas.
Mehmed pacha m'écouta fort attentivement.
—Avez-vous trouvé selon vos goûts?
—Je n'ai rien trouvé du tout. Il n'y a pas, de Yénikeuy à Buyukdéré, une seule petite villa disponible. Beaucoup sont d'ailleurs tellement laides que je n'en aurais pas voulu: j'aurais craint d'y attraper un cauchemar chronique. Le modern style sévit beaucoup sur cette côte d'Europe, monsieur le maréchal.
—Oui. Mais sur la côte d'Asie?
—D'Asie?
Je m'étonnai: la côte d'Asie, au-dessus de Canlidja, n'est habitée que par des Turcs; il ne s'y trouve pas une seule maison où puisse loger un Européen. Du moins, c'est la croyance officielle de toutes les ambassades.
—Bah!—fit Mehmed en riant,—ne vous troublez pas pour si peu de chose. Une petite bicoque musulmane, trempant ses pilotis dans le Bosphore, cela vous plairait-il? La maison qu'habitait votre Pierre Loti, au temps d'Aziyadé?
—Si cela me plairait.
—Bon. Au revoir. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Et hier, un cavas hérissé de revolvers et de yatagans,—il faut bien obéir à la mode,—m'apportait en cérémonie la lettre que voici:
«Monsieur le colonel,
«Vous avez un caïque. Il vous attend à l'échelle de Top-
Hané, la plus proche de votre rue de Brousse. Ayez
seulement soin de dire aux caïkdjis, chaque soir, votre
volonté pour le lendemain. C'est un caïque à deux paires
de rames. Je vous l'ai choisi tel, parce que les caïques à
deux paires passent partout sans être remarqués. Les
Caïques à trois paires sont rares, et l'on ne peut pas s'en
servir discrètement.
«Vos deux caïkdjis, dont l'un s'appelle Osman et l'autre
Arif, sont Albanais, comme les miens. En toutes
circonstances, tenez-les pour aveugles et sourds. Ils se
feraient hacher plutôt que de souffler un mot de vos
secrets, même à la police, même à moi. Ayez confiance
en eux: tous les Albanais sont fidèles.
«Vous avez aussi une maison. Le caïque pourra vous y
mener dès demain. Elle est en Asie, à Béicos, sur le
Bosphore, en aval du village, et, par conséquent, juste en
face de votre ambassade. Je me suis permis d'y mettre
quelques vieux tapis qui encombraient mon conak de
Yénimahallé.
«Les caïkdjis sont à vos gages. J'ai loué la maison en
votre nom, vingt livres turques pour une année. Quant au
caïque, c'est un présent que je vous prie de bien vouloir
accepter de ma main, en souvenir de nos Eaux Douces
d'Asie.
MEHMED DJALEDDIN PACHA.
Mon caïque est superbe, tout de bois verni, avec un large liséré noir, —pareil exactement au caïque de lady Falkland.—Ma maison fait partie d'une pittoresque rangée de petites cases serrées les unes contre les autres. On y accède par un perron de trois marches, qui descend dans le Bosphore, et aussi par une porte de derrière, qui donne sur un jardinet. Le rez-de-chaussée comprend deux pièces, mignonnes, et l'étage, trois, minuscules. Les tapis de Mehmed pacha les habillent toutes cinq magnifiquement. Entre les pilotis, un caïk-hané permet de loger une ou deux barques. Les fenêtres sont grillées jusqu'à mi-hauteur par de petites lattes de frêne, comme la pudeur musulmane l'exige. Et j'ai pour voisins, à droite et à gauche, deux bons vieux Turcs à grandes barbes blanches, dont l'un est iman de mosquée. Tout cela fait un ensemble accompli, et je prends en grande pitié les pauvres gens qui couchent dans les auberges européennes d'en face, ou dans les épouvantables villas «art nouveau».