L'homme qui assassina: Roman

Claude Farrère · Chapitre 24 sur 42

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L'homme qui assassina: Roman

Chapitre XXIV

—Oh!... pas tant que vous croyez ... mais tout de même ... elles savent des choses....

Ses yeux se baissent, hésitent, puis me regardent derechef, avec une sorte de résolution, de—défi.

Ah bah? est-ce que? Mais c'est vrai, que les Français respectent instinctivement les jeunes filles. Je recule jusqu'au fauteuil, et je m'assieds.

 

Mademoiselle Calliope Kolouri est sortie de chez moi, dix minutes plus tard, tout à fait intacte. Et, bien entendu, je n'admets pas un seul instant que cette jeune fille ait eu, sous mon toit, la moindre arrière-pensée.

 

XXIV

 

27 octobre.

Très singulière soirée, hier; quatre heures douteuses et troubles, qui me laissent un dégoût et presque une salissure....

J'ai dîné au cabaret Tokatlian, à Péra. La visite matinale de Calliope m'avait tourné l'esprit vers des idées d'un ordre folâtre, et je m'étais décidé à ne pas achever la journée chez moi, tout seul. Chez Tokatlian, la salle basse était cependant trop claire et trop bruyante pour mon goût. Je montai donc au restaurant du premier étage, plus discret, plus aimable aussi, car souvent dînent en ce lieu des dames solitaires, chapeautées très somptueusement. L'une d'elles, qu'on nomme Carline, a déjà consenti, à diverses reprises, à s'asseoir en face de moi. Or, Carline n'était point là. Et par contre, deux convives s'y trouvaient, dont la vue me contraria: sir Archibald Falkland, et son inséparable Cernuwicz....

Le Polonais m'aperçut tout de suite, et m'interpella. Je ne crois pas être beaucoup plus sympathique à sir Archibald que lui-même à moi. Sa femme est entre nous, et il a trop de sagacité, sous ses dehors de brute, pour ne pas sentir fortement que nous ne pouvons être, lui et moi, qu'ennemis. Mais Cernuwicz, que je n'aime guère plus, et pour qui mon antipathie se double d'une répugnance quasi peureuse, me prodigue au contraire en toutes rencontres une cordialité sans bornes, dont je suis encombré et gêné.

Hier, notamment, il n'eut point de cesse que je n'eusse accepté de dîner à leur table. Je n'avais d'ailleurs aucun motif poli à refuser. Falkland, correct toujours, m'avait accueilli très courtoisement.

Je dînai donc avec eux: Cernuwicz fit tous les frais et bavarda si bien que je pus garder à peu près le silence. Cependant je songeai à me libérer promptement de cette compagnie fort différente de celle que j'avais cherchée et le dessert expédié, je me levai.

—Marquis! fit Cernuwicz, vous ne nous quitterez pas si tôt? Je parie que vous allez, de ce pas, voir des filles. Hein, ne dites pas non! Nous aussi, nous irons. Demeurez donc avec nous.

J'essayai une excuse.

—Ah bah! vous, un Français, vous reculez devant une petite fête? Allons, il faut s'encanailler de temps en temps. Encore non? Mais nous allons croire que c'est par fidélité d'amour.... Ah! ah! marquis, vous voulez nous faire honte, et spécialement à Falkland, qui est marié. Vous vous gardez à la dame de vos pensées.... Et qui est-elle? Nous allons deviner, attendez un peu!

Ce verbiage me portait terriblement sur les nerfs. Mais je m'avisai que le plus simple était, tout bien pesé, de rester avec eux. Un instinct me le conseillait comme un acte de prudence.... Les plaisanteries polonaises de Cernuwicz me causaient un malaise confus, et il m'eût été très désagréable de donner un corps à son soupçon, et de le laisser en tête-à-tête avec le mari de lady Falkland, cherchant l'un et l'autre, parmi les femmes de notre monde, laquelle pouvait bien servir de raison à ma fuite.... Je restai.

Oui, soirée singulière.... Falkland et moi, également taciturnes; Cernuwicz, exagérant son exubérance....

Nous avons bu, comme de rigueur; d'abord, l'extra-brut classique, avant de nous lever de table; puis, au buffet du Cirque (c'était mercredi, gala diplomatique: le Cirque était obligatoire), un autre extra-brut, qui ressemblait à s'y méprendre au plus médiocre des whisky and soda; et enfin, çà et là, des mixtures diverses.

Péra n'est qu'une sous-préfecture: l'incognito y est impossible. Les jeunes Pérotes, très gourmés dans leurs immenses faux-cols, et scintillants de breloques et de bagues, nous regardaient avec un respect curieux: nous étions «des ambassades!» Mais il n'importait guère d'être ou non reconnus: une fête correcte,—smoking ou habit, cravate noire,—cela n'est pas mal porté dans la carrière.

... Le Cirque, d'abord. Ensuite, Concordia, le boui-boui le moins malpropre de la Grand'Rue....

Nous buvions, tous trois seuls à une table ronde. Des femmes nous frôlaient en rôdant. Mais le décorum ne permettait pas de les inviter dans un lieu aussi public.

En France, on sait faire la fête. La fête française est élégante, spirituelle, lumineuse: elle se souvient des soupers du XVIII e siècle, des marquis pailletés et des petites maisons; elle sait n'être jamais vulgaire ni crapuleuse; elle déguise l'obscénité en libertinage; elle pimente la galanterie d'épigrammes et de madrigaux. J'ai vu des nuits de Paris et de Nice où il se prodiguait plus de grâce et plus de verve, entre quatre viveurs et quatre courtisanes, que tout le reste de l'Europe n'en dépense dans une année. Mais ailleurs, à Berlin, à Vienne même, les fêtards, toujours, irrémédiablement, ont l'air d'ivrognes en rut, et leurs maîtresses de putains.

Et, hier, c'était brutal et morose....

Assez tard, nous avons quitté les lieux où l'on a le droit d'être vu, pour d'autres qui exigent le mystère. Rue Linardi, Cernuwicz nous a conduits dans une maison assez ignoble, où des créatures soi-disant artistes ont dansé nues devant nous. J'ai l'horreur de ces trémoussements qui n'ont pas de beauté et ne sont que lubriques. Mais je voyais à côté de moi la face de sir Archibald rougir, et les veines de ses tempes enfler.

Après cette maison, une autre; et puis une autre encore. Entre temps, nous avons marché dans la Grand'Rue, moins laide quand il fait nuit, et quasi romantique, à cause de ses maisons irrégulières et hautes. Finalement, et selon le protocole de toute orgie pérote, nous avons frappé à la porte de madame Artémise. Madame Artémise est une vieille Grecque assez digne, qui accepte que, sous son toit hospitalier, des hommes du monde et de jolies filles qui n'en sont pas fassent connaissance. Des Grecques, des Arméniennes, voire des Slaves ou des Roumaines, fréquentent là très assidûment. On ne leur demande rien que d'être bien faites, et d'avoir au moins douze ans....

Or, ici se place un incident assez curieux.

Nous étions, en galante compagnie, dans le salon de madame Artémise, et j'essayais, à grand renfort de compliments lourds comme des massues,—les trottins d'ici n'en comprendraient point d'autres,—de dérider ces pauvres fillettes, qui avaient trop visiblement la mine d'être là par obligation professionnelle. Ce n'est pas gai à voir une prostitution qui se résigne.

Sir Archibald, au fond d'un fauteuil, m'écoutait parler, et regardait Cernuwicz, en train de flirter, plus brutalement, avec une gamine à jupe courte, en rupture d'école maternelle. La porte se rouvrait par intervalles, pour l'entrée d'une nouvelle venue, introduite en cérémonie. Tout à coup, sir Archibald se leva.

Madame Artémise amenait par la main une retardataire,—une fille assez belle, grande, mince, blonde et blanche, coiffée en bandeaux: —un type inattendu, parmi le petit bétail levantin à la peau mate, aux crins noirs.... Un souvenir de portrait italien me passa dans l'esprit: cette toile de Selvatico, vue à Milan.... Et je songeai soudain que la femme qui était là ressemblait, beaucoup, par tout l'essentiel de son corps et son visage, à lady Edith, cousine et maîtresse de sir Archibald Falkland....