L'homme qui assassina: Roman
Chapitre XVI
Enfin, la voiture s'arrête. Mais ici, il n'y a rien à voir, ce me semble? Ni mosquée, ni tombeau monumental, ni petite rue extraordinaire. Rien qu'une masure de bois vermoulu et de pierres qui s'écroulent. Est-ce cela?...
C'est cela. Lady Falkland m'entraîne jusqu'à toucher cette ruine, qui n'est pourtant ni belle ni grande. Et, sa main serrant la mienne:
—Savez-vous un peu d'histoire turque? Suleïman, avant de connaître Roxelane, avait une épouse circassienne qui s'appelait Hasséki. Il eut d'elle deux fils, Mohammed et Dji-an-djir. Et c'étaient de beaux enfants et de bons princes. Mais Roxelane, par haine de Hasséki, les fit tuer l'un et l'autre, et leur mère en mourut de désespoir. Voilà pourquoi, tout à l'heure, je vous ai empêché d'entrer dans le mausolée de Roxelane. Et voilà pourquoi, maintenant, je vous amène au mausolée de Hasséki. Faites une prière.... Là! Maintenant, vite, il est tard!... Arabudji, Emin-Eunu!... chirket-haïrié!... Tchabouk, tchabouk!
XVI
25 septembre.
Singulières aventures: j'ai passé la nuit à Béicos: et ce matin, voici que je découvre, posé sur l'appui de mon shahnichir un bouquet de tubéreuses.
Qui l'a mis là? Le shanichir surplombe au-dessus du Bosphore.... Quelqu'un passant en caïque? Impossible: seule, une vitre latérale était ouverte. Il a fallu—oui, c'est l'unique explication,—il a fallu qu'on jette ces fleurs du shahnichir voisin. Mais c'est celui du vieil iman à barbe blanche! Baroque, en vérité.
... Narcisse Boucher, hier au soir, piqué d'une tarentule soudaine, a décidé de clore immédiatement la saison estivale, et de réintégrer le palais de Péra. On déménage tout à l'heure; et demain toute l'ambassade aura quitté le Haut Bosphore. J'ai donc probablement dormi ma dernière nuit de Béicos, sauf occurrences exceptionnelles.
Bah! ailleurs ou ici.... Je regrette ma maison turque.... Mais j'aurai Stamboul là-bas.—Stamboul.... Depuis que lady Falkland m'y a conduit, j'ai la nostalgie de toutes ces petites rues désertes et silencieuses, où tant de soleil brille sur les tombeaux et les maisons mêlés, où tant d'herbes poussent parmi le marbre jauni des mosquées hautaines....
Et puis, je ne la quitte pas, ma maison turque. Tout y va rester en ordre, et rien ne m'empêchera de revenir de temps en temps donner ici le coup d'œil du maître. L'été prochain, je n'aurai de la sorte rien oublié, je retrouverai chacune de mes habitudes, et le cher bruissement du Bosphore, et la barbe blanche de l'iman, mon voisin ... et peut-être encore une botte de tubéreuses sur l'appui de mon shahnichir....
Oui. Et j'aurai quarante-sept ans au lieu de quarante-six.
J'ai passé toute ma journée à flâner par la maison. Je ne veux retourner à Péra qu'au couchant du soleil, pour descendre le Bosphore à l'heure crépusculaire, qui est la plus douce. Il y a bien, là-bas, rue de Brousse, sur ma table à écrire, un rapport inachevé qui m'attend. Je crois même que le susdit rapport doit éclairer plusieurs ministres sur la réalité des préparatifs bulgares le long de la frontière ottomane. Allah patafiole les infidèles! mais, demain, je travaillerai double. Ce soir, je veux ne me soucier que de la paisible Turquie.
Ah! voici l'heure du repos pour les soldats de la caserne. Ils s'alignent sur deux rangs, face à la mer, et j'entends leurs clairons psalmodier de lentes sonneries qui ont l'air de pleurer. Une trompette reprend et finit en mineur. Je vois les mains droites, toutes ensemble, se lever pour le salut; et un grand cri s'élance: —Padischah'm tchok yacha! (Vive l'Empereur!)
... Ce cri, je l'ai entendu déjà, au Sélamlick, et ailleurs. Et j'ai tressailli du frisson contagieux qui secoue les hommes de l'Islam, acclamant leur Khalife.... Hélas! ces gens ont une foi. Et je les envie. S'il leur faut un jour tuer ou mourir, ils sauront pourquoi, ou du moins croiront le savoir.
Maintenant, le soleil baisse. Le caïque est sorti du caïk-hané, et Osman l'accoste au perron, agrippant les pilotis de sa petite gaffe à croc de cuivre.
Ho! un choc mou dans le shahnichir.... Par exemple! c'est un second bouquet pareil au premier.... Le voilà à mes pieds, et il fleure fort l'haleine sensuelle des tubéreuses....
Évidemment, c'est le shahnichir voisin qui bombarde. Sa vitre latérale est grande ouverte. Toutefois personne n'apparaît. Sans doute la prudence s'impose-t-elle.... Je ramasse le bouquet, en prenant soin de ne pas trop me montrer.
C'est bien ce que j'attendais. Un billet est épingle, parmi les fleurs. Un billet très drôle, griffonné sur ce papier à dentelle d'or que les bébés emploient pour leur lettre du jour de l'an:
«Quatre fois, j'ai levé mon voile en me penchant à la
fenêtre, et vous ne m'avez pas regardée. Pourtant, je
pleurerai quand votre caïque partira....»
Ah bah!
C'est écrit en français, sans la moindre faute. Mon voisin l'iman aurait donc une fille,—pourvue de ses brevets? Au fait, les petites Turques de toutes castes, sont généralement plus instruites que nos jeunes filles de France....
Voyons, que faire? La galanterie, en tout cas, veut que je réponde.
Une feuille de mon carnet? C'est bien inélégant. Tant pis. A la guerre comme à la guerre: