L'homme qui assassina: Roman

Claude Farrère · Chapitre 17 sur 42

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L'homme qui assassina: Roman

Chapitre XVII

«Je reviendrai bientôt et souvent. Montrez-vous au shahnichir quand je monterai en caïque.»

Voilà. L'épingle maintenant. Le premier bouquet est encore là, véhicule propice.... Un, deux, trois! Le poulet fleuri, lancé à tour de bras, s'engouffre dans la fenêtre ouverte. A Dieu vat!

Bon. Le caïque est accosté. Il fait encore grand jour. Je descends. Je ferme bruyamment la porte. J'embarque.

Au shahnichir du vieil iman, une forme voilée se penche. Je regarde: le tcharchaf se lève.

Une frimousse espiègle apparaît, des yeux tendres sourient; une bouche enfantine mime un baiser. Et le courant, rapide, m'éloigne.

... Donc, les petites filles turques, elle aussi, flirtent parfois avec les Infidèles. O Mehmed pacha, vos yeux voient clair!

 

Quand même, flirt pour flirt, j'aime mieux la manière musulmane que celle des Calliope et des Christine, dans leurs salons à paravents.

La nuit tombe. Voici Canlidja. Voici la grille. Voici le petit pavillon au bord de l'eau. Le caïque passe tout près, invisible sur l'eau sombre.

Les fenêtres sont éclairées. Je vois une ombre mince derrière les vitres lumineuses....

 

XVII

 

Monsieur Carazoff, Persan, tient à Stamboul, au premier étage d'une maison peinte en rouge, une boutique fort achalandée, où l'on trouve cent mille choses hétéroclites,—notamment, des turquoises et des tapis. Aujourd'hui, j'ai rendu visite à M. Carazoff, désireux que j'étais d'embellir mes salons de la rue de Brousse par quelques curiosités agréables, choisies dans son assortiment.

M. Carazoff est un courtois personnage, tout vêtu de noir et coiffé d'astrakan, comme il sied aux gens de sa nation. La politesse de M. Carazoff est à la fois raffinée et noble. Les Juifs sont obséquieux; les Grecs sont familiers; ce qui ne les empêche, ni les uns ni les autres, d'être des marchands ingénieux et vite enrichis. Mais les Persans, plus ingénieux et plus riches, savent n'être familiers ou obséquieux que juste ce qu'il faut. Et leur tact en affaires dépasse considérablement tout ce que nous imaginons en Occident.

Dès mon entrée chez lui, M. Carazoff me le prouve à l'évidence. Le temps de me saluer, de m'offrir un fauteuil et de frapper dans ses mains pour que son commis nous apporte le thé, il m'a jaugé d'un seul coup d'œil, et sait avec certitude la sorte de client que je suis. Français,—Français de l'Ambassade,—et riche suffisamment.—Or donc, M. Carazoff se garde de m'offrir une babiole indigne de ma bourse, non plus qu'aucune horreur très cher réservée «pour goût américain». Mais tout de suite les tapis anciens, pliés et empilés dans toute l'arrière-boutique, roulent du haut de leurs tas carrés, et déploient à mes yeux leurs splendeurs soyeuses.

—Ceci, Siné: beau comme une tapisserie. Ceci Boukhara: beau comme du velours. Ceci, Tchaoutchaghan: miniature, monsieur, miniature véritable? Ceci, Mir: pièce de Musée. Ceci. Soumack: double face, et souple! un mouchoir, un mouchoir de poche.

M. Carazoff, la dextre levée, les doigts joints, parle bas comme dans un temple. Deux serviteurs, reculés à bonne distance, étalent les magnifiques tissus, les froissent, et font jouer la lumière dans les plis. Il semble que du soleil soit mêlé à la laine....

—Bonjour, monsieur Carazoff.

C'est une vieille dame à cheveux tout blancs. M. Carazoff, la main sur le cœur, salue jusqu'à terre.

—Je vois que vous êtes en affaires. Continuez, je vous en prie. J'attendrai dans ce fauteuil, et monsieur votre neveu va m'apporter de cet excellent thé persan que je bois sans sucre....

Elle parle français sans le moindre accent. Je me lève:

—Madame, permettez-vous à quelqu'un qui n'est jamais pressé de vous céder son tour? J'achète des tapis, je ne m'y connais pas du tout, et mon choix sera bien lent....

Petite révérence à la française:

—Je permets très volontiers. Qui remercierai-je, monsieur?

—Le colonel de Sévigné.

—Je m'en doutais un peu. Je suis madame Érizian, et quelqu'un m'a parlé de vous, pas en mal: lady Falkland....

Madame Érizian? J'ai entendu ce nom déjà. Une Arménienne, veuve, sans enfants, qui vit assez retirée, quoique allant parfois dans le monde diplomatique.

Cependant M. Carazoff apporte, dans une coupe, une poignée de turquoises persanes,—petites, mais bien bleues.

—Non, monsieur Carazoff. Aujourd'hui, j'ai envie de perles. Avez-vous une jolie perle très ronde, blanche ou légèrement rosée?

Elle se tourne vers moi:

—Nous autres. Arméniennes, nous raffolons des bijoux, vous savez: c'est la faute à nos pères et à nos maris, qui aiment beaucoup, beaucoup l'argent ... trop peut-être.... Cet amour-là déteint sur nous. Mais nous, femmes, sommes plus raffinées, et au lieu de chérir grossièrement les écus, nous chérissons leur quintessence: les pierreries.

M. Carazoff, avec des gestes de dévotion, présente une autre coupe, plus petite, où se mêlent des perles et des opales. Madame Érizian se tait, s'arme d'une loupe, et regarde de tout près. Moue désappointée.

—Il n'y a rien ici, monsieur Carazoff. Allons, cherchez mieux. Ces perles sont méprisables. Mais je parie qu'au fond de vos tiroirs....

Troisième coupe. Quatre perles seulement y luisent, douillettement couchées dans du papier de soie.

—Ah! nous y sommes. Celle-ci ... non, elle a un défaut. Parfaitement, un défaut. Ne vous indignez pas: j'ai de bons yeux, monsieur Carazoff.... Et celle-là est jaune. Mais cette autre me plaît assez ... quoique!... enfin!... le prix, monsieur Carazoff?

—Madame, toute la maison est à vous. Cette perle ... ce n'est rien. Rien. Un cadeau.

—Monsieur Carazoff, vous êtes le plus courtois des Persans. Mais il est déjà cinq heures à la franque. Et nous n'avons pas le temps d'échanger toutes les politesses qui conviendraient. Donc, dites-moi sans tarder: combien?

—Rien! je vous supplie. La perle est unique, sans prix. Ronde comme la lune, et brillante! Cela ne se paie pas. Tout ce que j'ai ici, les tapis, les cuivres, les laques ... rien ne vaut cette perle. Je vous la donne.

—Que vous êtes aimable, monsieur Carazoff! Mais parlons sérieusement. Pensez-vous que six livres turques?...

—Six livres!!... Madame, vous plaisantez avec une bonne humeur qui réjouit mes vieux os. Nous sommes d'anciens amis; il m'est doux de voir que la gaieté ne vous quitte pas. Je le dirai à ma fille, qui s'informe souvent de votre santé.

—Je vous rends grâce, monsieur Carazoff. Mais je ne plaisante pas. Six livres me paraissent un juste prix....

—Juste prix!... Ne parlons plus de cela, madame. Il ne faut pas donner à monsieur le colonel, que voilà, de fausses idées sur la valeur des choses. Exactement, cette perle me coûte, à moi, vingt-deux livres. Je vais vous montrer mes papiers d'achats....

—N'en faites rien, monsieur Carazoff. Vos papiers sont écrits en persan, et je ne sais pas lire cette langue poétique. Mais je vois que nous ne ferons pas affaire ensemble aujourd'hui. Car je n'ai absolument que sept livres dans ma bourse....

—Il y a, marqué sur le papier d'achat, vingt livres. Je songeais, pour prix de ma peine, à gagner le dix pour cent. Mais il faut y renoncer. La vie est devenue bien dure pour les marchands. N'importe. Mon grand-père vendait à votre grand'mère, et je sens, en y réfléchissant bien, que ce bénéfice pris sur madame Érizian m'aurait porté malheur. Voici la perle. Elle est à vous. Un cadeau. Vous ne me paierez que les vingt livres turques.