L'Homme surnuméraire
Chapitre I
L’Homme surnuméraire (1)
Elle aurait préféré qu’il soit en retard. Maintenant, la honte s’infiltrait en elle comme un venin. Serge Le Chenadec souriait : « Les enfants, dit-il en montrant des tickets de couleur orange, j’ai réussi à trouver quatre places pour le cirque Zavatta. » Puis il ajouta, fier de lui : « À demi-tarif ! Et super bien placées ! » Aucun remerciement n’accompagna la nouvelle. Lison haussa les épaules ; Kilian leva les yeux au ciel en soufflant : « Ouah, super ! » Claire Le Chenadec n’avait jamais tant haï son mari qu’en cet instant ; elle se retenait de pleurer. Elle avait passé l’après-midi à discuter avec un couple d’étrangers, un Américain et une Allemande (Andrew et Katrine), dont la fille suivait, comme Lison et Kilian, des cours de kitesurf au beach club de La Baule. Andrew portait une chemisette rose Lacoste et un pantalon de toile blanc ; il était assis sur un transat, à côté de son épouse, une belle femme vêtue d’un jean et d’un T-shirt bleu ciel. Des amis parisiens leur avaient prêté une vaste maison de famille, de trois étages, au milieu des pins, à cent mètres de la plage. Lui enseignait l’économie à l’université de Cardiff ; elle s’occupait d’un centre linguistique pour adultes. La vie, cet après-midi-là, avait ressemblé à ce qu’elle aurait aimé qu’elle soit : une aimable promenade en la compagnie d’intellectuels souriants, cultivés, préoccupés par les droits de l’homme, le sort du monde, sans oublier l’avenir professionnel de leurs enfants. C’est avec un regard bienveillant quelle avait observé l’amitié naissante entre Kilian, Lison et Véronika, reflet, pensait-elle, de ce qu’elle vivait, à la terrasse ombragée du beach club, avec Andrew et Katrine, alors qu’une discrète musique jazzy se mélangeait aux cris des baigneurs. Serge avait surgi, billets en main, au moment où Andrew confiait sa joie d’écouter, le soir même, trois concertos pour hautbois de Telemann, à la chapelle Sainte-Anne. Elle aurait dû quitter le club avant que n’arrive son époux et l’attendre ailleurs, loin de ses nouveaux amis. Le courage lui avait manqué, elle se sentait si bien, en cette fin d’après-midi, avec ces « belles personnes » (ainsi quelle les désignera à son amie Anne-Cécile, de retour à Paris). Elle s’était rassurée en se rappelant qu’après tout, Serge avait fait des études : elle le présenterait rapidement, avant de s’en aller au plus vite. Elle n’avait pas imaginé que son époux interromprait une conversation sur Telemann avec le clown Zavatta. Andrew fit semblant de s’intéresser au cirque ; Serge répondit avec passion – sans faire semblant.
À partir de ce jour, et pour la suite des vacances, une atmosphère toxique se répandit dans l’appartement que la famille Le Chenadec louait, comme chaque été, à Pornichet. Seul Kilian accompagna son père au cirque Zavatta. Son père crut qu’il avait, au moins, réussi à faire plaisir à son fils. Or, il s’aperçut, les jours suivants, que Kilian ne cessait de railler les numéros « pourris des clowns » et de s’indigner des « conditions de vie des animaux, soumis à une torture permanente dans le but d’amuser les mômes ». Les moqueries qui, autrefois, soudaient la famille, dorénavant la divisaient. L’an passé encore, Kilian et Lison se réjouissaient des vacheries que leur père lançait, à la plage, à propos d’un couple de retraités dont la partie mâle, sans pudeur aucune, ôtait, le soir, avant de s’en aller, son maillot de bain, pour revêtir un caleçon : les fesses flétries du vieil homme fournissant à Serge l’occasion d’amuser ses enfants grâce à d’amples descriptions satiriques de la chose. Cette fois, ce fut lui, le père, qui devint l’objet des lazzis et des quolibets : ne portait-il pas un slip de bain, oui, pas un caleçon, ni un boxer, mais un simple slip noir ? Ce trait méritait qu’il expie son forfait : on le lui fit bien voir.
Claire continuait de fréquenter le beach club ; mais que Serge vînt la chercher, elle et ses enfants, il n’en était plus question. Elle se débrouillerait, voilà ce qu’elle lui avait dit. Il n’avait rien répondu, comme s’il avait été vraiment coupable d’une ignominie. Pendant que son épouse passait des après-midis mondains à La Baule, il se promenait, à vélo, sur les petites routes de la côte Atlantique ; ou bien il restait seul à l’appartement, sur le balcon, à lire des romans policiers.
Pourquoi avait-elle épousé cet homme si commun, si décevant ? Elle ne se souvenait plus de ce qui l’avait attirée chez Serge. Ou plutôt si, elle revoyait l’homme encore jeune qui lui écrivait tous les jours des lettres d’amour. Elle l’avait rencontré chez une amie et, le jour même, il l’avait embrassée, à trois heures du matin, sur le trottoir. Dès le lendemain, elle l’avait appelé pour lui dire que le baiser ne signifiait rien, elle était fatiguée, presque ivre, elle n’avait pas su ce qu’elle faisait. Elle regrettait. Serge avait répondu qu’il comprenait, il lui demandait simplement de lui laisser une chance, il désirait la connaître davantage. Elle avait accepté : comment faire autrement, après l’affront quelle venait de lui infliger ? Bérengère, son amie de toujours, lui avait reproché sa faiblesse : « Laisse donc tomber cet idiot, tu ne lui dois rien ! C’est pas parce que vous avez échangé un baiser que tu t’es engagée à sortir avec lui ! Il a profité de toi, c’est tout : on n’embrasse pas une femme qui a bu ! C’est dégueulasse. » Elle avait même conseillé d’appeler les flics. À l’époque, cela lui avait paru excessif ; Bérengère, pensa-t-elle, est jalouse de mon succès. C’est une preuve d’amitié, mais je ne peux tout de même pas vivre comme une bonne sœur pour lui faire plaisir. Comme elle avait été bête ! Elle découvrait, presque vingt ans plus tard, la clairvoyance de son amie.
Le retour à Bagneux, au milieu du mois d’août, tempéra la colère de Claire : elle reprit son poste au rectorat de Versailles, et Serge repartit s’occuper de l’agence immobilière qu’il avait créée, à Clamait, avec Michel Chauvin trois ans plus tôt. L’aliénation par le travail, en déliant les individus de leurs préoccupations personnelles, sauve ces derniers du vide et de la médiocrité contemplée, médiocrité qui acculerait beaucoup d’entre eux à la dépression et au suicide. Les tensions avec sa chef de service, Mme Rivalin, détournèrent Claire du projet envisagé pendant l’été de quitter son mari. Elle s’était glissée dans ses habitudes, ses sorties entre copines le samedi après-midi et son cours de stretching du vendredi soir. Surtout, elle ne voyait plus ses amis rencontrés à La Baule et, dès lors, n’évaluait plus Serge à l’aune d’une réussite financière, mondaine et conjugale qui l’anéantissait. Les conversations avec Bérengère et Nathalie confirmaient la supériorité de l’épouse sur l’époux. C’était, à les en croire, d’une évidence absolue : elle était belle, brillante, aimante, elle faisait tout le boulot à la maison ; lui était lourd, égoïste et paresseux. De pizzeria en pizzeria l’analyse s’étoffait, sans que la thèse principale n’évolue d’un millimètre : Serge ne méritait pas la femme remarquable qu’il avait épousée. Cette dernière en était bien d’accord, elle baissait la tête comme une victime expiatoire, renonçant à la vie éblouissante qui l’attendait, pour ne pas traumatiser, par un divorce, Kilian et Lison. En ces instants-là de la controverse, en général à l’heure de la mousse au chocolat, Bérengère admirait tant son amie que s’il n’avait tenu qu’à elle, Claire Le Chenadec eût été canonisée sur-le-champ.
Il n’en alla pas de même pour Serge. Dix ans plus tôt, lors d’un match de foot avec des copains (« les gros lourds », selon Bérengère), il s’était fait un claquage à la cuisse. Cependant, il ne ressentit d’abord aucune douleur. Trois jours après, alors qu’il visitait un T3 en compagnie d’un jeune couple, une brûlure insupportable le conduisit à écourter, contre son habitude, la présentation de l’appartement. Dès qu’il fut seul, il baissa son pantalon : une tache bleu et noir recouvrait la face interne de la cuisse droite. Le médecin l’envoya aux urgences. Un traitement lourd en médicaments et en rééducation parvint à effacer l’ecchymose. Les lésions de l’âme, comme les contusions corporelles, n’apparaissent souvent que plusieurs jours après le coup subi. Lorsqu’il mit le contact à sa voiture, le lundi matin, pour se rendre à son bureau, il ressentit un haut-le-cœur : le cuir noir antidérapant du volant collait à ses mains ; la nudité plane des trottoirs l’indisposait ; la concentration des automobiles, sagement rangées en épis sur le parking, l’agaçait : les choses, dans la nuit, s’étaient désintégrées, elles gisaient, inertes et froides, dans un monde indifférent. Le sourire de Françoise, la secrétaire de l’agence immobilière, loin d’être un signe de bienvenue, n’était plus qu’une déformation de la bouche, découvrant les gencives et les dents d’une femme de quarante-six ans. Il eut beaucoup de mal à assurer la consultation des dossiers qui s’étaient entassés, depuis quatre semaines, près de l’ordinateur.
À dix-sept heures, il s’attarda au café-tabac des Deux As pour la première fois depuis qu’il louait, avec Michel, les locaux de l’agence du Casino. Il commanda une bière et gratta, sans succès, un Super Bingo. La veille, Lison lui avait demandé, sur un ton de reproche, s’il comptait, un jour, se mettre au régime ; puis, elle et son frère avaient pouffé de rire en le comparant à un personnage d’une série américaine – Malcolm ? Francis ? Il n’avait pas retenu le nom – qu’ils regardaient le jeudi soir. Leur mère ne s’était opposée que mollement à l’analogie assurément peu flatteuse : « Vous exagérez, votre père n’est pas si gras. » Il se souvint, assis sur la banquette rouge brique, du jour de la naissance de Lison, seize ans plus tôt : dans le couloir de la maternité, secoué par une émotion métaphysique, il n’avait pu retenir ses larmes, comme si la réalité le débordait de toutes parts. L’aventure terrestre avait pris la forme de la faiblesse miraculeuse d’un nourrisson espérant tout d’un père et d’une mère scellés à jamais par son apparition. Et aujourd’hui, cette enfant se moquait de lui, sans compassion, avec la dureté de celle qui se pense au-dessus des autres, loin des taquineries d’autrefois, des tendres chatouillements d’une fille pour son père. En face de lui, un long miroir renvoyait aux clients leurs silhouettes attablées devant un café, une pression, un journal déplié (L’Équipe ou Le Parisien). À sa gauche, un vieil homme baissait la tête, presque endormi devant son verre ; à sa droite, un type gominé, aux yeux vitreux et à la moustache épaisse, remplissait les cases d’une grille de mots croisés. Il se vit au milieu d’eux, le nœud de cravate dénoué, le regard éteint, le front élargi par une calvitie conquérante. Il avait grossi, c’est sûr : debout, un pan de chemise s’échappait de son pantalon, comme chassé par la pression de l’abdomen. Un touriste pénétrant par hasard dans le bar tabac ne l’aurait pas isolé des autres clients trompant leur désœuvrement au sein des cliquetis, des clameurs, des voix enrouées et des commandes qui composent la rumeur, partout la même, de ce genre d’établissement.
Que se passait-il ? Depuis qu’il avait rencontré Claire, deux ans avant la naissance de Lison, l’existence, sans le combler, l’avait préservé du sentiment de n’être pas à sa place. Il avait enfilé le costume du mari, puis celui de père de famille, avec l’idée qu’il entrait dans la vie, le sérieux de la vie. C’en avait été fini des angoisses de l’adolescence, des interrogations sur son avenir. À l’époque de son redoublement, en licence de droit administratif, des doutes l’avaient un temps assailli : et s’il s’était trompé dans le choix de ses études ? S’intéressait-il vraiment au droit ? Et la vie qu’on lui promettait, convenait-elle à ses aspirations les plus profondes ? Devait-il se marier ? Avoir des enfants ? Sa mère l’avait rassuré (c’est le rôle des mères de réconforter les fils sur l’importance de la famille) : quand il rencontrerait la femme de sa vie, ses doutes, avait-elle dit, seraient balayés, rejetés dans les placards de l’immaturité, avec la peur du noir, avec les doudous et avec les totottes qu’il suçait dans son youpala, en pleurant sa haine du monde, la couche souillée. Et comme elle avait eu raison ! Certes, avant la gravité du mariage, il y avait eu les semaines de folie avec Claire ! La première nuit d’amour, les vacances en Sicile (sous une petite tente, mais qu’importe !), les week-ends ensemble et, surtout, l’assurance de n’avoir plus à subir des périodes de vacuité sexuelle. Vraiment, le mariage arrangeait tout : plus de solitude, fornication à volonté, respectabilité, approbation maternelle, sentiment d’être un homme. Après la naissance des enfants, le rythme des coïts avait diminué, mais c’était ça, pensait-il, le sérieux de l’existence, on apprenait à maîtriser ses désirs : éduquer un enfant, lui assurer un avenir, c’était tout de même plus beau et plus grave que de se livrer, à minuit, sans faire de bruit, à des galipettes sous les draps, en s’emboîtant l’un dans l’autre. Et de toute façon, qui était-il, lui, pour remettre en cause ce que tous les hommes respectaient depuis des millénaires ? C’était ça, l’aventure humaine : se marier, fonder une famille, s’en occuper, travailler pour gagner de l’argent, regarder ses enfants grandir, les aider à réciter leurs leçons… Tout l’emplissait du sentiment qu’on retire, au soir d’une journée, d’une année, d’une vie, quand on contemple avec sérénité le travail accompli.
Que se passait-il ? Il déposa une pièce de deux euros dans la coupelle rouge, avant de quitter le café-tabac des Deux As. Il marcha le long du boulevard De Gaulle, puis s’assit sur un banc. Que se passait-il ? Une affiche publicitaire exaltant les maisons Phoenix, de l’autre côté de l’avenue, représentait une famille sur un canapé : le père lisait un grand livre d’images à sa fille, assise sur ses genoux ; et un petit garçon, à côté, soutenait l’autre partie du volume, blotti contre sa mère. Ils souriaient tous, l’image respirait la joie d’être ensemble. Un esprit chagrin aurait pu critiquer le kitsch d’un bonheur factice. Mais non ! C’était ce qu’il avait vécu ! Il n’avait pas rêvé, il avait connu ces instants de plénitude familiale ! Que s’était-il passé ? On ne souriait plus avec lui, mais contre lui. Oh, il le savait, tout n’avait pas été parfait. Kilian avait été un enfant difficile, Lison une adolescente tourmentée, Claire une épouse fatiguée. Mais on se serrait les coudes, on faisait front ensemble. Dorénavant, si on le tolérait comme une source financière, on l’excluait des connivences intimes. Dans de nombreuses familles, les adolescents, à un stade de leur développement, n’éprouvent plus d’admiration pour leurs parents, ils ne voient que la médiocrité d’une vie qui, croient-ils, s’enlise dans un conformisme qu’il leur tarde de quitter. Mais les époux opposent à la révolte une solidarité sans faille. Claire, elle, se joignait à ses enfants pour déprécier son mari. Même son engagement ponctuel dans le parti des Verts ne lui avait attiré que des sarcasmes : Kilian l’imaginait, en s’étranglant de rire, en train de démonter un McDo avec José Bové, lui qui, à en croire son fils, avait une telle peur des gendarmes qu’il ne dépassait jamais les limites de vitesse. Et pourtant, il avait pris sa carte au parti écologiste en pensant à l’avenir de ses enfants : il espérait qu’ils vivraient dans un monde que la technique et la modernité n’auraient pas dénaturé. « Peut-être, se disait-il, que j’ai la tête trop près du bonnet ? Je ne suis pas le premier à supporter un passage difficile au sein d’une famille, tout va passer et rentrer dans l’ordre. » Ces mantras le soulageaient quelques secondes ; ensuite, il s’effondrait à nouveau. Il y avait trop longtemps que le sens de sa vie dépendait d’un schème pyramidal où il figurait la base, celle qui supportait l’élan de l’édifice vers le ciel. En niant sa place essentielle dans l’organisation de la famille, on lui avait tiré en plein cœur, sans autre revolver que le mépris. Il n’était plus un père de famille, mais un simple domestique œuvrant à la satisfaction matérielle des occupants, plus ou moins hostiles, de l’appartement balnéolais. Il aimait encore sa femme et ses enfants, mais de loin, dans le flou, machinalement, par réflexe, par habitude : non, il ne les aimait plus. Plus vraiment. Il ne s’aimait pas davantage. Le ressort était brisé. Sa vie sans objet.
Les jours défilèrent, sans aspérité, comme ces kilomètres d’autoroute qu’on laisse derrière soi, dans un état voisin de la somnolence. Ni Claire, ni ses enfants ne prirent conscience de l’état neurasthénique de Serge, pour la simple raison qu’ils ne s’intéressaient pas du tout à lui. Le soir, pendant le dîner, il ne participait pas à la conversation, se contentant de brèves réponses aux questions qu’on lui posait par inadvertance. On remarqua davantage son aboulie à l’agence immobilière ; cependant, les trois employés, en position subalterne, n’osèrent pas l’interroger plus avant car, ainsi que le résuma Nicole Berthelot pour clore un colloque à ce sujet, « c’est pas nos oignons ». La nuit, Serge demeurait des heures entières les yeux ouverts, dans l’obscurité. Parfois, il se levait pour fumer une cigarette sur le balcon ; presque tous les appartements alentour étaient éteints. L’assoupissement universel le réconfortait. Le réveil de la ville l’effrayait, comme si les lumières qui s’allumaient petit à petit eussent été les yeux de bêtes féroces qui afflueraient bientôt dans les rues.
Il s’enfonçait par degrés dans des sables mouvants, sans que nul ne s’en inquiète. Autrefois, on lui reprochait sa gaieté déplacée, ses blagues de représentant de commerce, son manque de discrétion. Ses enfants, désormais, l’accusaient, derrière son dos, d’être sans relief, morose, pas drôle : « Il est vraiment chiant, se lamentait Lison. Il ne dit jamais rien… Même le prof de maths est plus fin que lui. » Sa mère prenait alors un air accablé : « Je sais bien, ma chérie… Mais, que veux-tu, c’est ton père… » Alors sa fille se réfugiait dans sa chambre, en se jurant de ne pas tomber dans le piège dans lequel sa génitrice bousillait sa vie. Elle ne se marierait jamais, songeait-elle en écoutant Stromae sur un iPod, étendue au milieu de son lit ; elle rencontrerait un mec qui la comprendrait, un peu artiste, drôle, rebelle et fidèle. Il ressemblerait à Robert Pattinson, ou au frère de son amie Vanessa, avec qui elle avait passé un après-midi à la Foire du Trône, avant l’été. Ces jeunes hommes, assurément, se distinguaient de la masse commune des mâles de l’espèce humaine, dont Serge Le Chenadec représentait un regrettable exemplaire. De toute façon, l’époque avait changé : les garçons d’aujourd’hui, pensait-elle, étaient beaucoup plus civilisés que les hommes d’hier, moins conformistes, plus ouverts, et même plus beaux. La génération de sa mère n’avait pas eu de chance, confrontée qu’elle fut à un stade moins avancé de l’évolution masculine.
Claire, à la fin du mois de septembre, reçut une lettre d’Andrew et Katrine Johnson, invitant toute la famille Le Chenadec à Cardiff pour fêter ensemble la nouvelle année. Un post-scriptum annonçait que leur fille passerait une semaine de vacances, en octobre, en région parisienne ; et, à l’intérieur d’une parenthèse, ils sollicitaient, d’une façon détournée, un pied-à-terre pour leur fille : « Ne connaîtriez-vous pas un endroit pas trop cher où Véronika pourrait se loger ? » Serge excipa d’une peur de l’avion pour décliner le séjour gallois ; en réalité, son éviction bauloise de l’été ne lui laissait pas le choix de venir. Sa femme en profita pour hypocritement insister : « T’es vraiment impayable ! Des amis délicieux nous invitent, tous frais payés, dans une belle ville anglaise, et toi, ça ne t’intéresse pas ! Tu pourrais faire un effort, quand même ! » Les enfants n’étaient pas en reste pour s’ébaubir de l’incuriosité de leur père, tant et si bien qu’il avança, timidement, que, peut-être, à l’occasion, il pourrait vaincre sa phobie des vols aériens. On révisa alors la nature des discours : « Écoute, t’as pas envie d’y aller, c’est pas la peine de jouer à celui qui fait un effort… Moi, j’aurais aimé que tu sois enthousiaste dès le départ. Maintenant, ce n’est plus l’heure… J’irai avec les enfants, un point c’est tout. » Le propos, certains jours, s’articulait en de plus douces mélopées, presque tendres : « Je sais bien, chéri, que tu es fatigué en ce moment… Je ne vais pas te demander de monter dans un avion, la peur au ventre… Cela te fera du bien de te reposer, d’être tout seul à Bagneux, de voir tes amis… » Bientôt, on ne se priva pas de parler, devant lui, des promenades et des visites qu’on se réjouissait de faire à Cardiff. Le guide Michelin trônait sur la table basse de la salle à manger, enté de post-it colorés.
Il n’eut pas son mot à dire : Véronika, bien sûr, dormirait dans la chambre d’amis, tout le temps qu’elle le souhaiterait. Que ses amis de Cardiff se fussent adressés à Claire pour l’obtention d’un conseil hôtelier l’emplissait de fierté et d’une joie profonde. Et son bonheur redoublait d’accueillir leur fille chez elle, « sans aucune contrepartie » (pour reprendre la maladroite expression de la lettre quelle envoya en réponse aux époux Johnson). Par ce lien qui survivait à l’été, il lui semblait qu’elle accédait à une autre strate de la société, plus noble et plus élevée. Elle se surprenait à rêver que son fils et la jeune Véronika entretiendraient une amitié sincère, prélude à un mariage somptueux quelques années plus tard. Si on lui avait dit que ses fantasmes l’apparentaient à ces familles d’autrefois, sacrifiant à l’argent et à la propriété foncière le bonheur conjugal de leurs enfants, elle aurait vivement protesté : Kilian ferait bien ce qu’il voulait, elle ne l’obligerait en rien à épouser la fille Johnson. D’ailleurs, ce n’était pas, pensait-elle, le beau parti qu’elle considérait en Véronika, mais la jeune fille charmante, éduquée et cultivée qui, par ses vertus, assurerait le bonheur de son fils. Elle savait ce qu’il en coûtait d’épouser un être sans qualités, ennuyeux et vain comme un dimanche après-midi à la campagne, sous une pluie battante. Bérengère était bien d’accord.
Toute la famille, au grand complet, accueillit la jeune Galloise, un samedi du mois d’octobre, sur le quai de la gare du Nord. On crut à une méprise horaire, car les passagers descendus du train s’étaient tous fondus dans la foule parisienne sans que Véronika ne parût. Serge fut chargé de prendre les renseignements nécessaires auprès des agents compétents, mais, de cette compétence, aucun ne se réclamait et, à les écouter, la question était hors d’atteinte, comme si elle avait figuré le résultat inaccessible d’une équation à trente-six inconnues. Quand il revint du dédale administratif vers le quai de la gare, Serge eut la désagréable surprise de constater l’absence conjuguée de la jeune Britannique et de la famille Le Chenadec. Il se précipita hors de la gare : sur le trottoir, Véronika était entourée de toutes les politesses par Claire, Kilian et Lison.
« Ah, le voilà ! s’écria sa fille. Où étais-tu ?
— J’interrogeais le personnel de la SNCF pour savoir si tous les passagers de l’Eurostar de 18 h 35 étaient descendus du train, répondit-il, essoufflé.
— Bah oui, tu vois bien, répliqua Lison, elle est là… Elle est passée au milieu d’un groupe de Gallois, c’est pourquoi on ne l’a pas aperçue. C’est tout. Aide-nous à transporter ses valises. »
La voiture, une Peugeot 508, était garée quelques rues plus loin, à un kilomètre de la gare. Lison pressait l’arrivante de questions, en marchant à ses côtés ; Serge portait deux grosses valises, et Kilian un petit sac. Véronika remercia le porteur avec un grand sourire. C’était une jolie fille, grande et longiligne, avec des cheveux châtain clair, et dont les petits seins pointaient sous un pull gris près du corps.
Il n’y avait pas que l’avion, se dit Serge, pour rallier le pays de Galles. Le train pourrait, plus plaisamment, outrepasser la Manche. Sa femme, informée de cette possibilité, se contenta de hausser les épaules : « Oh, on ne va pas revenir là-dessus. »
On installa Véronika dans ce que Claire appelait la « chambre d’amis » mais qui, lors de l’emménagement en 2001, avait d’abord été le bureau de Serge. Il travaillait tard chez lui, à l’époque, pour une société d’assurances, et sa femme avait insisté : une pièce devait lui être réservée. Les premiers mois, il s’enfermait tous les soirs de la semaine après le travail, et même le dimanche matin, dans cette salle de trois mètres carrés, la tête penchée sur les classeurs d’un vieux secrétaire offert par le père de Claire. Il aimait, au milieu de ses dossiers, lever les yeux pour contempler, sur une étagère, une photo en noir et blanc de son mariage : le couple s’embrassait, dans un parc, près d’un étang frangé de grands hêtres. Il revoyait alors cette journée magnifique, le prêtre avec ses lunettes cerclées d’argent, la ronde des amis, la grande salle du repas, l’orchestre qui jouait des airs populaires et, surtout, le regard embué de Claire, à l’église. Ensuite, il replongeait dans ses graphiques, animé d’une foi renouvelée, bien décidé à ne pas croupir dans la société d’assurances. Peu à peu, on avait ajouté des fonctions nouvelles au bureau, comme celle de recevoir, sur un canapé-lit, des amis, ou bien celle d’étendre le linge sur un séchoir. Un jour, on entassa, dans un coin, des cartons de jouets, de classeurs et de vieux vêtements : la période « débarras » de la pièce débutait sa carrière. De débarras, le bureau devint, avec les années, une sorte de dépotoir, qu’on vidait et qu’on transvasait à chaque fois que des amis s’invitaient à dormir. Si l’on avait conservé le secrétaire, la cause n’en était pas les affaires professionnelles de Serge, mais le donateur : le père de Claire, mort d’un cancer des poumons deux ans après l’installation à Bagneux. Jusqu’au séjour de Véronika Johnson, la photo de mariage n’avait jamais quitté l’étagère, les invités ne cessant de louer la sveltesse et l’élégance du couple de mariés. C’est pourquoi Serge eut un pincement au cœur quand, préparant la chambre de la jeune Britannique, son épouse déclara qu’elle allait cacher « cette vieillerie » dans une armoire.
La jeune fille fréquentait la France depuis son plus jeune âge, et de ce fait parlait le français, avec un accent anglais qui, pour une oreille hexagonale, n’était pas sans charme. Elle apportait un sourire naïf au sein d’une famille où le ricanement gagnait du terrain. On ne lui fit pas l’injure d’aller se promener au champ de Mars, sous la tour Eiffel ; ni de monter dans un bateau-mouche, Kilian et Lison estimant que ces « trucs pour touristes » étaient « vraiment trop nuls ». Le musée d’Orsay ne souffrait pas de la même disgrâce, ni les grands magasins du boulevard Haussmann.
Il s’y attendait, mais Serge fut néanmoins déçu de n’être pas convié aux sorties parisiennes. La présence de Véronika désénervait et pacifiait l’appartement de Bagneux. La soirée, par instants, rappelait celles qui s’étaient déroulées en des temps plus heureux. La gentillesse de l’hôte, sa bonne humeur et son calme apaisaient les cœurs, de sorte qu’aucune parole cinglante ne fut, ce soir-là, proférée, au contraire des jours précédents où chacun réussissait à être désagréable, en toute innocence – innocence qui blessait d’autant plus que les mots tombaient au hasard, sans chercher une cible, la trouvant cependant. De désobligeantes paroles nées de la rancœur, proférées avec l’intention d’offenser, atteignent moins leur but que d’ingénues cruautés, dites comme en se jouant, comme si rien d’agressif ne motivait le propos. L’enjouement général avait, sans doute, une raison supplémentaire : Claire et ses enfants désiraient que le séjour de Véronika fût le plus heureux possible, ce qui excluait l’exhibition d’une famille désaccordée. L’effet de ces raisons trompa un temps Serge Le Chenadec. Il oubliait parfois la nouvelle donne, comme, à certains réveils, le souvenir d’un malheur récent ne se présente pas tout de suite à la conscience, nous octroyant alors une rémission dans le chagrin.
Un soir, tout de même, le mercredi, il fut invité à partager un repas dans un restaurant libanais de Bagneux. Autrefois, la famille aimait fréquenter, une fois par mois, une brasserie des environs. Un air de fête accompagnait ces dîners, comme à chaque fois que l’on déroge à l’agencement ordinaire des jours. Quoique peu éloignés dans le temps, ces repas figuraient une époque révolue, de sorte que Serge eut le sentiment de renouer avec le passé en informant le serveur qu’il avait réservé « une table au nom de Le Chenadec ». La conversation roula d’abord autour des plats, de la saveur des épices orientales – on s’accorda pour reconnaître que ces gens-là possédaient un art de vivre qu’on avait perdu, en France - puis on recensa les anecdotes qui avaient agrémenté les visites à Orsay et dans le quartier du Marais, sujets qui proscrivaient l’intervention de Serge ; d’ailleurs, on s’adressait peu à lui, prétextant à tout bout de champ qu’il devait « trouver toutes ces histoires complètement débiles ». Ainsi variait-on à loisir les reproches selon l’humeur et la circonstance du jour : si l’atmosphère était à la frivolité, Serge incarnait la pesanteur, l’esprit de sérieux et le manque de fantaisie, mais qu’on prétende à la gravité ou à la culture, alors il figurait un cas déplorable de rusticité et de vulgarité.
Il ne comprit la raison de sa présence qu’au moment de régler l’addition : Véronika déposa des billets sur la nappe, en rappelant son vœu de remercier, par ce geste, l’ensemble de la famille qui l’accueillait si gentiment. L’autre motif fut dévoilé pendant le trajet du retour : la jeune Galloise devait visiter le château de Fontainebleau avec un groupe d’amis de son pays ; pour lui éviter des changements ferroviaires compliqués, Claire demanda d’une voie innocente : « Tiens, au fait, Serge, il t’arrive souvent, je crois, le vendredi, d’aller du côté de Fontainebleau, pour l’agence. Tu pourrais peut-être y conduire Véronika ? » Il allait de soi que la pointe interrogative n’était qu’une concession à la courtoisie élémentaire, toute de surface. Depuis l’été, de manière franche, mais depuis des années de façon sournoise, on accusait Serge de tant de maux – ringardise, mauvaise humeur (gaieté énervante), paresse, inculture, morosité, maladresse, lourdeur, impatience, etc. – qu’un service de sa part représentait la moindre des choses, un acompte trop léger pour solder la somme de ses péchés.
Serge s’occupait d’un nombre restreint de logements en Seine-et-Marne. Il y en avait un, cependant, dont la visite était programmée dans l’après-midi, à Melun. C’était bien peu, mais la perspective de rouler en compagnie de la jeune Britannique ne lui déplaisait pas : elle était, avec lui, très aimable et très courtoise. Ils discutèrent, dans la Peugeot 508, des séjours répétés de celle-ci à Paris et dans l’Hexagone. Les parents de Véronika s’étaient connus en France, pendant leurs études, et ils conservaient pour ce pays l’affection que l’on ne perd jamais pour les lieux de sa jeunesse – qui plus est quand ceux-ci furent le théâtre des premières amours. Chaque été, chaque vacance, ils visitaient une région de France avec leur unique enfant, laquelle, à son tour, s’était éprise des plages de Bretagne, des vais de la Touraine, des villes de Paris et de Bordeaux, et des côtes granitiques du Pays basque. Elle admirait Jean-Paul Sartre, dont elle venait de lire La Nausée et Le Mur et elle trouvait qu’Albert Camus était son genre d’homme. Serge ne conservait de cet auteur qu’une vague image, des textes étudiés au lycée, deux ou trois clichés. En revanche, ils s’entendirent sur Jacques Brel : les parents de Véronika affectionnaient le chanteur belge, et cette passion, des parents à l’enfant s’était transmise. En réalité, confia-t-elle, elle ne connaissait « qu’un seul disque, un disque de ses succès ». Serge lui proposa de lui envoyer, par mail, une liste de titres moins connus du chanteur, mais, à son avis, « magnifiques ». De Brel, on passa à Piaf : Véronika fredonna « La Vie en rose » en écorchant les mots et en substituant quelques « lalala » à la place des paroles oubliées. Serge l’aida à mémoriser le texte de la chanson ; bientôt ils chantèrent tous les deux la romance d’Edith Piaf, comme deux amants qu’ils n’étaient pas.
Quand il déposa la jeune Galloise sur le parking du château de Fontainebleau, Serge se dit qu’il avait passé un bon moment ; il regrettait presque de ne pas l’attendre pour revenir avec elle à Bagneux (mais elle dînait avec ses amis dans la capitale).
Si la douceur de Véronika allégeait sa mélancolie, elle soulignait l’âpreté de ses jours et l’indifférence des siens. Pourquoi, s’interrogeait-il, mes enfants me témoignent-ils une si chiche affection ? La jeune Anglaise vouait une grande admiration à son père, elle en parlait avec une émotion contenue et l’on sentait, à l’écouter, qu'elle n’aurait supporté aucune critique contre ses parents. Lors de la soirée au restaurant, elle remit à sa place le pauvre Kilian qui avait osé lui demander des nouvelles de « ses vieux », vocable quelle estima injurieux. Serge se doutait que non seulement ses enfants ne le défendaient pas, en son absence, des railleries indélicates, mais qu’ils alimentaient, à coup sûr, la source fétide des persiflages. Il n’était certes pas professeur d’université, ni très beau, ni très cultivé. Méritait-il le discrédit dont il était l’objet ? Il se regarda dans la glace de la salle de bains : la peau s’affaissait et se ridait au menton et aux joues ; des cercles concentriques rayaient son cou, et de petites veines marbraient les ailes de son nez. Pouvait-on aimer cet homme ? Aurait-il désiré discuter avec son double s’il l’avait rencontré dans une soirée ? Il n’en était pas convaincu. Les piqûres sarcastiques qu’on lui infligeait, il se les appliquait à lui-même, par l’introjection du fiel familial. Sa place dans la famille diminuait sans que le rétrécissement fût observé ; Claire aurait été surprise si on lui avait dit qu’elle se comportait mal avec son mari, tant chacun, parce qu’il connaît précisément les motifs qui le font agir, refuse de considérer que ceux-ci puissent être illégitimes : le monde est peuplé d’innocents. Et comment aurait-elle condamné une indifférence que la médiocrité de son époux justifiait ? Et pourquoi aurait-elle supporté, sans rien dire, comme une victime ou pire, en s’auto- flagellant, l’homme qui, pensait-elle, gâchait sa vie ? Quelquefois, le ton irascible de sa voix (« Où as-tu rangé la facture de gaz ? ») la surprenait elle-même, alors elle infléchissait celle-ci vers plus de douceur.
Le samedi matin, Serge se leva plus tard que les autres habitants de l’appartement. On avait programmé une journée à Rouen, sans lui, en insinuant qu’il détestait la Haute-Normandie (trois ans auparavant, il aurait proclamé, selon Lison : « Qu’on ne compte pas sur moi pour revenir dans ce département pluvieux de merde ! »). Il entendait, dans son lit, l’agitation qui présidait au départ. Il quitta la chambre quand le silence fut revenu. Seul Kilian prenait son petit-déjeuner dans la cuisine. « Je suis en retard », déclara l’adolescent, sans pourtant manifester la volonté de révolutionner son allure. Puis Serge ouvrit la porte de la salle de bains, avant de la refermer aussitôt : Véronika s’apprêtait à meure son soutien-gorge, vêtue seulement d’une culotte. Il regretta cette intrusion, mais resta muet. Il attendit qu’elle sortît, cinq minutes plus tard, pour s’excuser. « Ce n’est pas grave, répondit-elle. C’est ma faute, j’ai oublié de mettre le verrou. » La bienveillance de la jeune Galloise le rassura. Ce ne fut qu’après cette douce absolution qu’il se plut à songer aux petits seins fermes et droits de Véronika ; il y avait si longtemps qu’il n’avait pas contemplé la nudité d’une jeune fille ! Il ressentit, pour la première fois depuis des semaines, une vive excitation sexuelle. Il aurait préféré que l’inspiratrice de ce réveil ne fût pas la jeune Britannique, mais rien à faire : le désir était là, implacable, rigide, bêtement tendu vers le plafond.
Il contempla, du balcon, le toit de la Peugeot qui emportait les passagers vers la capitale normande ; seule la petite main de Véronika le salua par une fenêtre ouverte. Son énervement sensuel le tenaillait : la vie se rappelait à lui, allègre, folle et toute-puissante. À l’enivrement érotique succéda très vite la culpabilité : Véronika n’avait qu’un an de plus que Lison ; il n’était qu’un pauvre type, un satyre et une brute, de bander à cause de cette Anglaise qui avait l’âge de sa fille.
Jadis, il ne lui déplaisait pas d’être seul, tout un week-end, dans l’appartement ; il avait alors l’impression de renouer avec ses années d’étudiant, cette douce époque où il s’interrogeait, le matin, sur ce qu’il ferait. Libre de choisir entre une soirée avec des copains ou une autre soirée avec des copains, sans aucune obligation domestique pour le contrarier. La solitude, aujourd’hui, avait le goût de l’abandon et de la froideur. Lui restait-il des raisons de vivre ? S’il mourait, pleurerait-on un père, un mari, ou bien le soutien pécuniaire de la famille ? Il chercha un sens à sa vie ; il n’en trouva aucun, puisqu’il voyait la fragilité de tout ce en quoi il avait cru. Une récente étude, lue dans France-Soir, associait la calvitie au cancer de la prostate : il savait dorénavant de quoi il mourrait, dans une vingtaine d’années, au milieu d’une chambre d’hôpital sentant la Bétadine, entre la feinte inquiétude des infirmières et la fausse sollicitude de ses proches. Si la mort l’effrayait, se dressait devant lui un avenir de solitude, de tracas, d’humiliations, de souffrances et, au bout du chemin, la chute dans le néant. On le voit, Serge n’avait pas la patate.
Il se prépara l’une de ses recettes préférées, dont il était l’incontestable maître queux : le rôti de bœuf aux poivrons confits. Mais quelle tristesse de le savourer seul dans la cuisine, en écoutant Le Jeu des mille euros ! L’après-midi, il alla courir au bois de Clamart : on lui avait offert, le Noël précédent, un beau survêtement noir Adidas, avec des parements jaune fluo. Au bout d’un quart d’heure, le manque de souffle l’obligea à se reposer sur un banc. Un groupe de trois joggers, deux hommes et une femme, l’interpella en passant devant lui, avec d’amples foulées : « Eh, le papy, t’en peux plus ! » En gros, c’était ça. Il avait vieilli, et il n’en pouvait plus.
Avait-il eu tort de tout miser sur la famille ? Il pensa à son vieil ami Patrick Mortier, père, comme lui, de deux enfants, mais qui militait au sein d’un parti révolutionnaire : que de fois Patrick avait tenté de le convaincre de la nécessité d’une action collective pour changer la société ! Il fallait rejoindre les forces progressistes pour abattre le colosse du capitalisme : « Nous ne sommes pas seuls, se plaisait-il à expliquer. Nous appartenons à un camp qui lutte pour qu’une société plus juste, un jour, naisse sur les cendres de l’ancien monde ! » Par amitié pour Patrick, Serge avait participé, un soir, à une réunion syndicale, dans une salle de la CAF à Montrouge. C’était un peu chiant, avait-il pensé, mais le pot offert après le débat sur la baisse des allocations forfaitaires l’avait presque convaincu de payer sa cotisation au parti : chaque révolutionnaire avait à cœur, un gobelet en plastique à la main, de montrer qu’il n’était pas opposé aux plaisirs de la table, ni à la plaisanterie de bon aloi. Tout le monde paraissait bien dans sa peau, le combat leur prêtait de belles couleurs. Si, parfois, l’un d’entre eux traversait une crise familiale ou conjugale, le sens de sa vie n’était pas remis en cause : restaient le parti, les potes, les luttes et les défilés derrière une banderole noir et rouge, en humant l’odeur insistante des merguez grillées.
De retour à Bagneux, il téléphona à son ami : malheureusement, ce fut le répondeur qui l’invita à laisser un message. Tant pis, il rappellerait. Puis, alors que le samedi de liberté se transformait en soirée télé, il reçut un appel de Claire pour l’informer que tout se déroulait admirablement, que Véronika était ravie, qu’ils avaient visité la maison de Corneille. Et, avant de raccrocher, elle devint presque tendre : « Tu as passé une bonne journée ? Tu réussis à te débrouiller ? » L’attention de son épouse le surprit et le ravit tout ensemble. Il crut déceler dans la voix de sa femme une sollicitude sincère, distincte des politesses artificielles, dites sans y penser, par habitude, par automatisme, et qui finissent par recouvrir le quotidien d’une douceur frelatée. C’était peu de chose, mais il se sentit moins seul, moins délaissé. Il ne téléphona pas une seconde fois à Patrick Mortier – l’engagement politique redevenait une corvée, et les militants des raseurs à collier de barbe : sa période révolutionnaire prenait fin, du moins pour ce jour-ci.
Le lendemain, au réveil, les angoisses, comme des rongeurs que Ton croit éloignés par le poison mais dont une brioche entamée sur la table atteste la présence manifeste, les angoisses, donc, reparurent, plus fortes et plus vigoureuses, comme si elles avaient mis la nuit à profit pour engraisser. Néanmoins, Serge s’accrochait à la voix inquiète (et donc apaisante) de sa femme, au téléphone, pour chasser les idées noires de son esprit. Il se promena entre les étals du marché de Châtillon, place des Martyrs-de-Châteaubriant. Au retour, il fit chauffer un bœuf bourguignon, avec du thym et du laurier, pour accueillir, grâce à ce plat apprécié de tous, son épouse et ses enfants. Il imaginait une table animée, où chacun se précipiterait pour raconter les péripéties les plus déconcertantes du séjour normand. Il se souvenait du retour de Kilian et Lison, après leur première colonie de vacances dans le Vaucluse. Cela n’avait été qu’une bousculade de phrases où l’un et l’autre, encore enfants, se battaient pour être le premier à dire, dire l’épisode où le canoë-kayak s’était renversé, manquant de noyer le petit Bertrand, célébrer les bêtises comme des victoires sur la surveillance des moniteurs… Charmé par le babillage enfantin, il n’avait pas eu le cœur de les réprimander et avait ri, avec eux, de leurs gamineries.
Mais si le bœuf bourguignon remporta tous les suffrages, ce fut pour lui-même, comme s’il s’était invité tout seul dans la cocotte en fonte avant de garnir les assiettes, sans que personne n’ait pris soin de le cuisiner. Claire, plus lucide sur l’origine du plat, craignait qu’il ne reste plus assez de beurre pour le lundi matin. La patience de Kilian s’effritait, car il n’avait pas eu le temps de brancher sa Nintendo avant de passer à table ; Lison parlait de ses professeurs, Véronika écoutait poliment. Le séjour à Rouen semblait déjà loin, une affaire classée dont nul ne souhaitait feuilleter le dossier. Si la jeune Galloise n’avait pas montré, après le repas, assise à côté de Serge, les photos du week-end grâce à son téléphone portable, celui-ci n’aurait rien su de ce que sa famille avait vécu à Rouen, loin de lui.
Les vacances scolaires se terminaient ; Kilian et Lison regrettaient autant la reprise des cours que le départ de leur amie. À l’adolescence, toute séparation prend un tour dramatique car, par inexpérience, on croit qu’on souffrira longtemps de la soudaine absence de celui ou de celle avec qui l’on vient de vivre des « heures inoubliables » ; plus avancé en âge, on sait qu’on s’en remet très vite ; alors, à moins de cultiver un goût pour la comédie, on affiche des regrets moins lugubres et plus souriants, plutôt que le masque de la tragédie. Néanmoins, la mélancolie de la séparation, à l’âge adulte, pour mineure qu’elle soit, n’en est pas moins d’une amertume plus cuisante, se nourrissant, justement, de ce savoir sur l’intermittence de l’amitié. En bref : Lison braillait, pleurnichait ; Kilian adoptait l’attitude stoïque et grave de celui qui vient de perdre son smartphone.
Après le départ de Véronika, l’appartement de Bagneux retrouva son allure quotidienne, respirant au rythme des repas, du travail et des cours. Dès le mercredi, Lison avait troqué les motifs de sa tristesse : sa meilleure amie, Léa, ne lui parlait plus depuis qu’elle sortait avec Dorian. Il fallut que sa mère lui rappelle à plusieurs reprises quelle avait promis d’écrire une lettre, une vraie lettre sur du papier quadrillé, à son amie galloise, pour quelle consentît à exécuter cette tâche ingrate. Le plus dépité, au fond, par le départ de Véronika, ce fut Serge Le Chenadec. Il l’avait conduite, le lundi matin, à la gare du Nord. Avant de monter dans l’Eurostar, la jeune fille lui avait offert un stylo-plume, acheté à Rouen tout exprès pour lui. Quand il se retrouva seul sur le quai de gare, le cafard s’abattit sur ses épaules, comme un vieux pote inopportun qu’on n’arrive jamais à semer et qui vous prend par la manche pour aller vous saouler ensemble dans un bistrot ou pour vous traîner, derrière lui, dans des rues mal fréquentées, bordées de peep-shows et de tripots aux enseignes délabrées.
Le vendredi suivant, à l’heure du dîner, Lison n’était toujours pas revenue du lycée. Il lui arrivait certes d’être en retard, mais ses parents, cette fois, s’interrogeaient sur ce contretemps, puis, à mesure que le temps passait, s’inquiétèrent. Elle n’avait prévenu personne d’une possible absence ; or, elle disposait d’un portable, dont elle ne se séparait jamais. Claire Le Chenadec appela le numéro de sa fille – en vain : l’appareil semblait éteint. À dix heures du soir, son époux contacta la gendarmerie. On lui répondit qu’il ne fallait pas s’affoler, que sa fille était peut-être chez une amie ; cependant, si elle découchait sans donner de nouvelles, on entreprendrait, dès le jour suivant, des recherches. Claire pleurait. Son mari la réconforta, leur fille reviendrait, disait-il, la batterie de son portable devait être déchargée, elle n’était pas parvenue à joindre sa famille, voilà tout. Ces arguments ne la convainquirent pas : « De nos jours, tout le monde a un portable… Pourquoi n’a-t-elle pas emprunté celui d’une amie pour nous appeler ? » Alors Serge prit la main de son épouse, puis déploya une rhétorique plus globale sur l’insouciance de la jeunesse, son goût pour la camaraderie, les sorties : Claire elle-même, insinua-t-il en souriant, n’était-elle pas, à l’âge du lycée, rentrée chez elle à quatre heures du matin parce que des copines l’avaient entraînée dans une boîte de nuit et qu’elle n’avait pas osé demander l’autorisation de sortir à ses parents ? Mais Claire balaya ses hypothèses d’un revers de main : l’époque avait changé, ils n’interdisaient rien à leur fille, en parents ouverts, soucieux de l’épanouissement de leurs enfants, il le savait bien ! Les paroles apaisantes de son mari finissaient par l’exaspérer ; il était vraiment, pensa-t-elle, ce nigaud dont parlait Bérengère, ne comprenant rien à rien. Elle prit la prévenance de son époux pour de la légèreté, de l’indifférence : son flegme confinait à l’idiotie. Elle dégagea brusquement ses épaules du bras consolateur de Serge, abandonnant celui-ci sur le canapé, avec toutes ses phrases inutiles.
Vers onze heures du soir, la sonnerie du portable de Claire fit vibrer sa petite musique de nuit. Elle se précipita pour décrocher : c’était la mère de Clarisse Audrin, une copine de Lison. Leur fille était chez elle depuis une heure et demie. Il était trop tard pour la raccompagner dans sa famille, puis elle ajouta, d’une voix rogue : « Et puis, c’est peut-être préférable. » Lison ne voulait pas parler à ses parents. Claire s’émut de ce refus, mais le soulagement qu’il ne soit pas arrivé un malheur contrebalança son chagrin. Et, comme Gargantua à la naissance de Pantagruel » elle était bien ébahie et perplexe, ne sachant si elle devait pleurer la froideur de sa fille ou rire de l’avoir retrouvée.
Durant une partie de la nuit, elle tenta de découvrir le motif de ce qu’elle appelait une « fugue », sans le trouver. Serge s’endormit beaucoup plus tôt que son épouse, et il ronfla. Ce concert nocturne de baryton accompagna son questionnement, de sorte qu’elle se considéra bientôt comme la femme la plus malheureuse de la terre – titre envié et revendiqué par de nombreuses représentantes du beau sexe.
Lison, en arrivant dans l’appartement, le lendemain, se précipita dans les bras de sa mère ; toutes deux pleurèrent pendant de longues minutes. Kilian et Serge n’eurent droit qu’à une bise, chichement donnée, un simple effleurement des lèvres sur la joue, un frôlement hautain. Elle s’enferma dans le silence. Que s’était-il passé ? Pourquoi n’avait-elle pas prévenu ses parents ? Claire imaginait les pires choses, en priant intérieurement pour que ses hypothèses fussent fausses. Lison se contenta de dire, pour avoir la paix, que, pour l’heure, il ne lui était rien arrivé. Elle resta confinée dans sa chambre toute la journée, daignant en sortir seulement pour les repas, avec un air désespéré, n’ouvrant la bouche que pour murmurer de petits « oui », « non » et « merci » timides et inaudibles.
Le lundi, elle n’alla pas au lycée, et sa mère posa une journée sans solde pour rester avec sa fille. À son retour, après sa journée de travail, Serge sentit, au silence et à la pesanteur de l’appartement, qu’on avait émigré dans un autre décor, plus sombre et plus tragique : un même mutisme aboutait la mère à la fille. Claire ne s’était jamais vraiment intéressée à l’agence immobilière de son mari ; mais, ce triste soir, son indifférence recelait, dans sa voix, dans son visage, une agressivité inédite. Un silence entrecoupé de ces mornes chuchotements qu’on entend lors des enterrements domina le repas habituellement jacasseur. On aurait dit qu’on lui cachait la mort d’un proche, ou que chacun enveloppait sa voix dans des murmures sanitaires pour ne pas la souiller au contact de l’air impur de la cuisine.
Dans le lit conjugal, retraite propice à la réconciliation, Serge se blottit contre sa femme ; celle-ci le repoussa d’un coup de coude dans le ventre, en s’écriant : « Laisse-moi ! » Il s’exila de l’autre côté du lit, comme un galeux, un réprouvé. Qu’on ne lui témoignât pas d’affection, passait encore, mais l’indifférence, sans raison, s’était haussée d’un degré, jusqu’à l’animosité. L’hostilité du monde s’introduisait dans son intimité, comme une armée ennemie s’empare d’une ville que depuis des années elle assiégeait. Les remparts contre la haine s’étant effondrés, la fureur se déversait maintenant, au cœur même du repli.
S’en aller à l’agence, le lendemain, ne l’ennuya pas autant que d’habitude, comme si les heures de travail, si insipides fussent- elles, en l’éloignant de son foyer, lui accordaient une trêve inopinée. Au moins, les dossiers, l’ordinateur, les secrétaires et les clients ne lui voulaient-ils aucun mal : l’indifférence avait changé de nature, elle n’était plus le symbole de son bannissement du monde mais, au contraire, d’une neutralité qui le reposait.
Il traîna, après l’agence, au café-tabac des Deux As, au milieu des mêmes trognes que la dernière fois, majorées d’un couple d’amoureux et d’un trentenaire en survêtement blanc qui insultait ou célébrait le flipper selon le rythme de ses échecs et de ses succès. Ce qu’il y avait de bien avec les ratés, pensa-t-il, c’est que l’on n’avait pas à tenir de rang, on pouvait s’affaisser à son aise, sans éprouver la honte de n’être plus à la hauteur de ses ambitions ; le bar tabac est la dernière halte avant le secours catholique, en plus trash.
Il s’achemina sans joie jusqu’à son appartement comme on se rend à l’usine ou à un travail abhorré, avec une mine renfrognée et un visage défait. Son épouse l’informa sèchement que leurs deux enfants dormiraient, cette nuit, chez son frère Jean-Louis, à Antony. Il subodora, dans cet exode, une manœuvre inventée par sa femme pour quelle lui dévoile les motifs de son inexplicable rancœur. Il en conçut un désespoir absolu. Il n’avait plus la force ni la volonté d’affronter des reproches : oui, il ronflait, oui, il avait grossi, oui, il ne devinait pas toujours ce qu’elle aurait aimé qu’il fît, oui, il n’était pas beau, oui, il préférait le foot à l’opéra, oui, oui, oui… Il plaiderait coupable. Il était comme ces nageurs emportés au loin dans l’océan par un mauvais courant, qui ont lutté pendant des heures et qui, soudainement, décident d’arrêter le combat et de céder à la faiblesse, à la douceur de la noyade.
Il ne s’attendait pas à ça. Le réquisitoire débuta dès la fin du repas, dans la cuisine, alors que des assiettes graisseuses et des verres à demi-pleins traînaient sur la table. Le ton de Claire se fit d’abord innocent, presque doux ; elle lui demanda s’il avait envoyé un mail à Véronika. Il se souvint alors de la promesse qu’il avait faite à la jeune Galloise de lui transmettre, par internet, une liste des meilleures chansons de Brel.
« Et ça ne te gêne pas, répondit-elle après qu’il lui eut révélé son projet, de correspondre avec une gamine de dix-sept ans ?
— Non, c’est elle qui était intéressée par le chanteur. J’ai pensé que ça lui ferait plaisir.
— C’est une enfant, Serge !… Et tu vas continuer longtemps à lui parler de tes goûts, et de tout ce qu’un homme peut avoir en tête quand il discute avec une jeune fille ?
— Ce qu’un homme peut avoir en tête ?
— Oh, ne fois pas l’imbécile, tu sais très bien ce que je veux dire ! »
Serge commençait à entrevoir le genre de péché dont on l’accusait. Il fut alors pris d’un rire incontrôlé, causé par la bouffonnerie de l’inculpation. C’était l’un de ces rires compulsifs, nés de la vision, très nette, d’une béance entre le jugement et l’objet jugé, ou de la distance entre les mots et la réalité. Son cafard se dissipa aussitôt, comme des hémorroïdes éclatent soudainement grâce à un changement de pression atmosphérique, ensanglantant les fesses par la même occasion. Mais rien n’arrête la bouffonnerie, pourvu qu’elle soit gouvernée par les mœurs du temps. Son épouse n’avait pas bougé, elle le regardait fixement, comme la justice regarde le crime, les yeux pétillant de vertu.
Elle sortit une nouvelle carte, celle de la salle de bains prestement ouverte sur la nudité de Véronika. Pouvait-on croire au hasard ? Serge l’interrogea pour savoir si c’était la jeune fille qui avait révélé cet incident. « Peu importe, répondit Claire, l’identité de celui qui m’a rapporté cette ignominie, mais, puisque tu veux le savoir, c’est ton propre fils qui me l’a dit… Ton propre fils, tu m’entends ?
— C’était une méprise, je croyais qu’il n’y avait personne dans la salle de bains… Je me suis excusé, Véronika ne m’en a pas voulu, elle considérait même qu’il en allait de sa faute, puisqu’elle n’avait pas mis le verrou…
— Oui, je sais tout ça… Elle en avait parlé en riant à Lison… Que voulais-tu qu’elle dise ? Elle s’est trouvée bête…
— C’est la vérité !
— En tout cas, ta fille n’a pas cru un instant que tu avais ouvert la porte par mégarde, et quand elle a su, par un mail de Véronika, que tu devais lui écrire, elle a tout de suite compris que son père draguait son amie !
— Mais c’est faux !
— Il faut te faire soigner, mon pauvre vieux ! Tu es gravement malade. Lorgner une fille qui a l’âge de ta propre fille, tu sais comment on appelle ça ?
— Arrête tes bêtises…
— On appelle ça de la pédophilie. Rien de moins. »
Le sommeil l’évita soigneusement, comme on s’écarte d’un proscrit ou d’un malade sexuel. Certes, la jeune Britannique ne lui était pas indifférente, et de la voir nue l’avait ému au-delà de ce qu’il aurait cru. Mais il n’avait pas cédé à son désir, se reprochant même de l’éprouver, le combattant par le fouet de la morale. Il n’avait rien à se reprocher. La vertu n’est pas de ne pas concevoir d’impurs désirs, mais de savoir les maîtriser. Voilà ce qu’il se disait, dans la pénombre de la chambre. Son épouse avait enfoncé le clou en lui révélant que sa propre fille, Lison, était anéantie, et même effrayée par la déchéance de son père, son propre père quelle aimait tant, disait-elle. Cet effroi était la raison cachée de sa fugue, après qu’elle eut reçu le mail de Véronika : elle avait tout compris du vice paternel, s’était confiée à Clarisse, Clarisse l’avait répété à sa mère, et l’on avait accueilli la jeune fille comme on reçoit la rescapée d’un drame sanglant, en la prenant dans ses bras pour la consoler.
Fors son désir pour Véronika, désir d’un instant, d’une heure, rien n’était vrai de cette histoire, tout ressortissait de la comédie, de la farce, du théâtre, du mauvais théâtre. Comme tous ceux qui s’estiment injustement mis en cause, il ne doutait pas que cette triste affaire serait bientôt dépassée, son inculpé réhabilité, de sorte qu’au matin, dans le tribunal de la cuisine, il fut décontenancé par le regard incriminateur de son épouse. La plaisanterie persistait, pareille à une grimace que l’on croyait passagère mais qui s’éternise sur un visage disgracié. Tout l’appartement lui sembla embué d’une vapeur farcesque et dérisoire, le bol de café, les tartines grillées, la nappe à carreaux éclaboussée de miettes de pain, la bouteille de lait en plastique… Le monde inanimé avait perdu sa fadeur bienveillante. Si l’on pouvait croire que lui, Serge Le Chenadec, n’était qu’un pédophile (à peine) refoulé, si sa femme, sa fille, son fils, Mme Audrin, Clarisse Audrin et d’autres encore le soupçonnaient d’être un délinquant sexuel, c’était que l’univers était sorti de ses gonds. « Rien de moins », comme aurait dit son épouse.
La nouvelle n’était pas encore parvenue jusqu’à l’agence de Clamart ; pour combien de temps encore ? L’insignifiance du monde qui le serrait à la gorge depuis l’été ne disparaissait pas, mais, du moins, le monde des hommes - leurs valeurs, leurs projets – n’était pas infesté par l’odeur écœurante de la bouffonnerie tant qu’il visitait des T3 ou causait avec Nicole Berthelot.
Deux jours après cette sinistre révélation, Kilian revint dormir à l’appartement. Il fallut attendre la fin de semaine pour que Lison, à son tour, consente à retourner dans sa chambre. Elle embrassa son père, comme si de rien n’était, mais l’un et l’autre n’ignoraient pas que la duplicité gouvernait leur feinte réconciliation.
De son côté, Claire Le Chenadec balançait entre l’indignation et l’oubli : à certaines heures, elle détestait son mari, craignant presque pour la venu de sa fille ; à d’autres heures, la patine du quotidien chassait ses terribles soupçons, tant il est vrai qu’une obsession, si tenace soit-elle, ne résiste pas à l’obligation, toute bête, de vivre, de s’occuper de ses enfants, de sa toilette, du travail. Même dans les circonstances les plus angoissantes de la vie, le malheur fait relâche. Il lui semblait, quelquefois, qu’il n’y avait rien de très méchant à ce que son mari ait désiré « se rincer l’œil » : c’était un homme, tout simplement, un peu vicieux mais pas plus que d’autres. En réalité, l’écho de cet incident auprès du couple Johnson, qui l’avait invitée, elle et ses enfants, à Cardiff, l’angoissait tout autant - et peut-être plus. Elle n’osait imaginer la honte qui serait la sienne si Andrew, au retour d’une promenade, évoquait l’épisode de la salle de bains, l’humiliation de Véronika, la douleur de parents trahis dans leur confiance. Que répondrait-elle ? Continuer de vivre sous le même toit qu’un être dégénéré n’était-il pas sous-estimer les vices d’icelui, voire les couvrir d’un impossible pardon, preuve d’une complicité lamentable, pareille à celle du couple des Thénardier ? En ces instants-là, elle n’absolvait plus son mari de ses indécentes privautés, au point que seul le divorce laverait, pensait-elle, la souillure de son union avec Serge Le Chenadec, en se défaisant de sa personne et du nom dépravé de Le Chenadec.
Elle se rassurait en considérant que Véronika se disait enchantée de son séjour à Bagneux, qu’elle était repartie sans manifester la moindre désapprobation. Néanmoins, elle regrettait d’avoir confié à son mari le soin de conduire la jeune fille à la gare : il y avait là une inconnue dans laquelle elle se perdait en conjectures, redoutant que la main indélicate de son mari se fut posée sur la cuisse candide de Véronika, ou bien qu’un baiser d’adieu eût glissé sur des lèvres réfractaires. Elle écrivit un mail à la victime putative, en tournant les phrases de telle sorte que, sans poser directement la question, la réponse de la jeune fille dévoilât si un acte délictueux avait été commis à la gare du Nord. Quelques heures après son envoi, les mots en retour de Véronika calmèrent ses angoisses : ils louaient la gentillesse de Serge, ce jour-là et les autres jours, tout en regrettant qu’il ne vînt pas, en décembre, à Cardiff. Une fille traumatisée, assurément, n’écrirait pas un tel éloge, et son jeune âge excluait toute rouerie de sa part. Encore davantage Claire ne pouvait envisager que les tentatives malhonnêtes de son mari, s’il y en avait eu, eussent été couronnées de succès, tant les déficiences de ses charmes étaient patentes : ventre bedonnant, calvitie galopante et inélégance absolue. C’était bien l’une des rares qualités qu’elle consentait à lui trouver : il n’avait rien d’un Don Juan.
Il manquait à son ressentiment, pour se maintenir, une assise plus solide, pour ne pas dire théorique. Dès lors que le scandale, à Cardiff, n’éclaterait pas, les vices de son mari reprenaient une proportion acceptable. Elle finit même par s’impatienter de la rigueur de sa fille, rigueur qui lui rappelait l’indignité de Serge quand elle s’efforçait de n’y plus penser, se sentant rabaissée par les frasques de son époux. Bien sûr, Lison n’avait pas les mêmes intérêts que sa mère à renoncer au rôle de la fille endolorie par l’existence d’un père abject : sa cote dans la famille Audrin dépendait en partie de la lascivité paternelle, on la plaignait, on la cajolait, on alla même jusqu’à l’inviter, au mois d’août, dans la grande villa près de Benidorm. Le retour à un père normal, à peine entaché par une obsession sexuelle bas de gamme, vulgaire, sans l’auréole noire de la pédophilie, la dépouillerait de sa couronne tragique. Encore un sale coup du père, pensait-elle. Elle n’aurait jamais déposé son titre de fille suppliciée si une fâcherie avec Clarisse ne l’eût éloignée de sa grande amie, fâcherie qui l’obligea, conséquemment, à mettre un terme à son projet d’exil aoûtien en terre espagnole. Bien plus, elle prit dès lors la défense de son père, au lycée, en endossant le rôle difficile mais sublime de la fille exposée à d’infâmes rumeurs au sujet de son père. Clarisse devint en quelques jours une « sale pétasse à la con ». Lison, pour défendre l’honneur de sa famille, prétendit que son père était un homme merveilleux, doux, intelligent et incapable de faire du mal à une mouche. En un mot : elle l’aimait plus que tout. L’intéressé ne s’aperçut pas de l’affection débordante dont il était l’objet, mais sa fille cessa d’afficher un chagrin arrogant, affectant une indifférence vaguement bonifiée par une timide demande de pardon.
L’affaire en serait restée à ce stade si l’absence d’appui conceptuel pour accabler les débordements de Serge n’eût été compensée par l’amie de toujours, Bérengère Mainguet. Quiconque avait connu Bérengère dix ans plus tôt n’aurait jamais songé à lui demander un conseil dans le domaine de la pensée. Mais depuis son divorce elle avait beaucoup lu, des romans français et américains d’abord, puis, son exigence grandissant, des essais de sociologie familiale et de philosophie orientale. Elle ne ratait pas une émission télévisée sur le capitalisme, le droit des femmes, l’écologie, les nouvelles technologies ou les dangers du réchauffement planétaire. Et, en prime (mais cela n’avait rien à voir), elle détestait Serge Le Chenadec.
Claire s’était d’abord promis de ne parler à personne des terribles soupçons qui pesaient sur son mari, allant à l’encontre de son inclination, voire sa passion, pour la doléance et la récrimination. La raison en était simple : ce n’était nullement par charité envers son époux quelle dissimulait l’inconduite de celui-ci, mais parce qu’elle se sentait dépréciée et avilie par un désir extraconjugal et dénaturé. Si elle ne s’estimait pas honorée, loin de là, d’être la femme de Serge Le Chenadec, et encore moins de lui inspirer des désirs charnels (aucune considération ni estime de soi, selon elle, ne pouvaient être obtenues grâce à la bite de Serge), en revanche, le ravalement de son mari au rang d’obsédé sexuel l’éclabousserait en retour. Pas question de confier à qui que ce soit l’outrage quelle subissait, il en allait de sa position sociale, menacée par un déclassement quelle redoutait plus que tout.
Mais plus on s’éloignait de l’événement, plus l’affaire prenait un tour moins dramatique, presque anodin. Quand Lison cessa d’incarner le Reproche (et parfois même la Terreur), sa mère finit par ne plus penser à cette triste histoire que de loin en loin ; et si elle continua de battre froid son mari, ce fut plus par habitude que par conviction.
Il ne faut jamais baisser la garde devant Bérengère Mainguet.
Lors de l’une de ces « soirées de décompression » où elle retrouvait Bérengère et Nathalie, Claire, encouragée par une confidence de Nathalie à propos de son mec (confidence, il va sans dire, où le mec (Jérôme) tenait un rôle ridicule, à base de tromperie amoureuse), Claire, donc, éprouva le besoin de raconter, en affectant le détachement, les épisodes controversés de la salle de bains et de l’indécente correspondance (d’autant plus choquante que son existence avait été cachée, comme on dissimule une traîtrise). Or, Bérengère, la veille, avait regardé à la télévision un documentaire sur les mœurs ancestrales des Berbères de Kabylie dans les années soixante. Il était frappant, à l’en croire, d’observer de façon naïve l’éternelle goujaterie masculine envers les femmes. Les mâles de Kabylie prétendaient même que la domination de l’homme sur la femme était inscrite dans l’ordre du cosmos : tout ce qui était haut, ils l’associaient à l’érection – le sec s’opposant à l’humide, le droit à la sauvagerie, le public au privé. Elle raconta les images confondantes où des femmes, les bras serrés sur la poitrine, baissaient la tête devant des hommes respectables. Les femmes accomplissaient les tâches les plus rudes, comme charrier le fumier ou ramasser des olives, courbées vers la terre, pendant que les hommes maniaient la gaule.
« Ce devait être très intéressant, intervint Claire, mais je ne vois pas trop le rapport entre les mœurs du peuple kabyle et la libido de Serge…
— C’est très simple, reprit Bérengère : les hommes ont, de tout temps, dominé les femmes, estimant qu’elles étaient juste bonnes à les servir, recoudre leurs chaussettes et leur apporter le journal, et qui plus est avec le sourire. Ils se sont crus les seigneurs de l’esclave féminin, avec le droit de jouir comme ils le désiraient du corps des femmes.
— Ah, je comprends ! s’écria Nathalie. L’érotomanie de Serge n’est que la traduction, à sa mesure, de la domination masculine…
— C’est ça, t’as tout bon ! En fait, c’est très grave, ce que Serge a fait… Si on laisse se perpétrer ce genre de choses sans réagir, on se plie à la loi du plus fort, à la loi de l’homme de Néandertal…
— Oui, tu as peut-être raison… », soupira Claire, ne sachant trop quoi dire.
À son retour chez elle, le monstre libidineux, le seigneur d’un autre temps, était confortablement endormi devant le poste de télévision. Le match était fini. Elle secoua le tyran, de façon à le réveiller. Il fila tout doux jusqu’à la salle de bains, avant de rejoindre son lit.
Si on ne l’en avait pas informé, Claire n’aurait jamais su quelle était la victime, à travers Serge, de l’immémoriale domination masculine. Ce « schème de perception » (pour parler comme Bérengère) allait à l’encontre de l’histoire qu’elle se racontait depuis des années : elle avait épousé un homme certes gentil, mais plutôt médiocre, sans grande ambition et sans les moyens d’en avoir. D’ailleurs, Bérengère, en d’autres occurrences, se plaisait à développer cette idée du mari encombrant, véritable poids pour son épouse. « Tu le vaux mille fois ! », répétait-elle inlassablement. Il fallut une semaine pour quelle s’habitue à son nouveau statut de femme soumise, d’autant que Serge ne l’aidait pas à se sentir bafouée, déconsidérée, rabaissée. Elle s’ingéniait, parfois, à prendre un air battu, en baissant la tête devant son mari comme une Kabyle devant le mâle arrogant. Peine perdue : Serge s’inquiétait de son état de santé, se proposait d’aller lui préparer un Efferalgan, un grog ou une tasse de camomille – si peu accoutumé à contempler chez son épouse les stigmates de l’humilité qu’il subodorait, à chacune de leur apparition, la manifestation d’une grave maladie. Sa mélancolie personnelle se transformait alors en une sollicitude anxieuse envers sa femme : il l’accablait de questions sur sa prise de poids, ses poches sous les yeux ou la teneur de ses urines. Excédée par ces hypothèses maladroites, elle le priait d’aller se faire voir chez les Grecs. Serge comprenait alors que son épouse allait beaucoup mieux. Il en était heureux, quoiqu’un peu amer.
Elle avait mal compris la théorie de Bérengère. Une discussion avec celle-ci l’aida à « objectiver son mariage ». Que Serge fût « un avorton, une brèle, un minable » n’infirmait en rien l’abjecte domination qu’il exerçait sur sa femme, une domination que sa médiocrité rendait encore plus odieuse : Claire ne s’épanouissait pas, elle cuisinait pour lui, s’attelait au ménage, balayait les sols, rangeait ses chaussures, élevait ses enfants, pendant que Monsieur se pavanait au bureau devant son harem de pouffiasses. Comble de l’abjection, sa lubricité s’exerçait au sein même de l’appartement conjugal, en reluquant les nibards à peine formés d’une enfant qui vivrait comme un traumatisme l’intrusion du « porc » dans la salle de bains : une vie brisée, à coup sûr, tout au moins entravée dans son développement. Bérengère considérait que Lison ne vivait plus en sécurité à côté d’un pareil homme.
L’éloquence de son amie finit par convaincre Claire. Certes, elle percevait l’outrance de la diatribe ; il fallait faire la part des choses. Bérengère exagérait souvent, mais elle se trompait rarement. En gros, se dit-elle, elle a raison. La faiblesse de Serge n’était rien d’autre qu’une ruse pour ne rien ficher à la maison, pour se prélasser « comme un coq en pâte ». Au fond, c’était un genre de prédateur : il avait réussi à l’avoir, elle – oh, elle était prête à se sacrifier, sa vie était de toute façon foutue –, mais il y avait les autres : la petite Véronika, sans compter toutes celles qu’elle ne connaissait pas, qu’il avait peut-être tenté de séduire, ou embêtées par des insinuations machistes, des blagues obscènes et des regards vicelards.
Deux jours après la discussion décisive avec Bérengère, elle accompagna cette dernière, un mardi soir, à une conférence intitulée « Le machisme : un combat d’hier et d’aujourd’hui ». L’historien démontrait, PowerPoint à la clé, que, contrairement à ce que l’on croyait généralement, le machisme structurait encore aujourd’hui les relations hommes-femmes, comme le prouvait d’une façon définitive le rapport inégal des salaires. Il convoquait, pour sa démonstration, L’Iliade et L’Odyssée, la chanson de geste, Tintin et Milou, Simone de Beauvoir et les westerns de John Ford. « Brillantissime » fut l’adjectif le plus usité à la fin de l’exposé. Le conférencier confirmait ce que chacun pensait, mais en agrémentant cette pensée d’exemples sociologiques et littéraires, et en relevant le tout d’une élégante pointe d’humour masquant elle-même une colère contenue. Claire Le Chenadec comprit alors que son cas, quelle croyait accidentel, s’inscrivait en réalité dans une série statistique, une évolution historique, une situation « sociétale ». Il y avait des combats à mener, des statues à déboulonner, des vies à sauver. Elle n’eut dès lors plus honte des embardées sexuelles de son mari, tristes symboles d’un « phallocentrisme » qu’il fallait identifier pour mieux lutter contre lui. Pour un peu, elle regrettait presque que Serge, timide en toute chose et incapable de rien, ne manifestât point un priapisme plus flamboyant en multipliant les œillades aux demoiselles ou les mains aux fesses dans les transports en commun (cet imbécile préférait la voiture, en gros beauf qu’il était, inconscient du réchauffement planétaire).
Elles dînèrent ensuite toutes deux dans une brasserie, en compagnie d’Olivier Delaunay, un professeur de lycée (en mathématiques), très concerné par les violences faites aux femmes et, plus généralement, par les injustices. Claire, invitée par son amie à confier ses malheurs, raconta au professeur l’enfer du foyer conjugal, auprès d’un être malsain et pervers, sans relief, « si ce n’est celui du pantalon », ajouta-t-elle pour détendre l’atmosphère.
« Mais vous ne devez pas rester avec un tel homme ! s’indigna le professeur de mathématiques.
— Ce n’est pas facile, il y a l’appartement, les enfants, et puis il n’a pas que des défauts…
— Je te l’avais dit, coupa Bérengère, c’est une sainte ! »
On se quitta à regret, sur le trottoir, après des causeries sérieuses où chacun avait déroulé une dialectique profuse et précise, stimulée par le climat idéologique du repas. Seule dans la Peugeot 508, Claire éprouva, sur la route du retour, un genre de satisfaction qu’elle ne connaissait plus depuis longtemps : la jubilation de l’étudiante après que sa copie eut obtenu une très bonne note. Elle avait tant aimé les cours, à l’université ! Aller à la bibliothèque pour faire des recherches, accumuler les fiches de lecture, lire les livres au programme ; et, le jour de l’examen, l’excitation enivrante précédant la distribution des sujets (en espérant qu’ils correspondissent à ce qu’elle avait révisé). Elle se souvint d’un dix- sept sur vingt que le professeur de littérature comparée lui remit, dans l’amphi, avec des mots de félicitations. Pourquoi avait-elle abandonné la recherche, l’étude, le savoir ? Elle était douée, tout le monde le lui disait. Il y avait eu la rencontre avec Serge, peu enclin à la lecture, puis le premier enfant, le deuxième enfant. Le soir, elle était trop fatiguée pour bouquiner, alors elle regardait la télévision ou, si elle lisait, son choix s’arrêtait à des magazines. Le piège s’était refermé, elle s’était enfoncée, peu à peu, dans une vie médiocre, inférieure à ses aspirations de jadis. Que penserait d’elle l’étudiante sérieuse et mutine qu’elle avait été à vingt ans si elle rencontrait cette mère de famille, mal mariée, dévorée par les tâches ménagères, trop affairée pour lire, pour étudier ? Mais cette soirée serait l’occasion d’un renouveau, se promit-elle. Elle était bien décidée à ne plus se laisser aller, et elle consacrerait du temps à la recherche, en privilégiant l’histoire et la sociologie, sciences plus sévères et plus politiques que les explications littéraires de sa jeunesse. Elle pensa alors qu’elle s’était trompée dans le choix de ses études (mal conseillée par une personne incompétente dont c’était pourtant le métier d’orienter les lycéens après l’obtention du baccalauréat), elle aurait dû s’inscrire en sciences économiques, en sociologie ou en histoire. Le côté inutile de la littérature lui avait toujours déplu ; qu’y avait-il de sérieux dans ces histoires inventées par des « mâles blancs » (pour reprendre l’expression de Bérengère) ? D’ailleurs, elle s’était surtout passionnée pour la grammaire, l’analyse linguistique et la critique socio- logique. Les statistiques, la science, la rigueur discursive, voilà ce qu’elle affectionnait plus que tout. Ce soir-là, sa résolution était prise : elle suivrait des cours en auditrice libre à l’université Paris-Diderot et rejoindrait le collectif Agir ensemble aux côtés d’Olivier et de Bérengère. La vie privée (et limitée) ne prendrait plus le pas sur la vie publique, la vie dans la cité, la vie près des démunis, des femmes, des ouvriers, des sans-papiers et de toutes les victimes du patriarcat.
Alors commença pour Claire une période tout ensemble ingrate et passionnante. Elle se lança dans la lecture de revues et d’essais, en respectant une bibliographie aimablement établie par Olivier. Une duchesse de retour dans ses appartements quittés naguère pendant la Terreur, après un exil en Angleterre, devait ressentir un bien-être comparable à celui de Claire lorsqu’elle s’aventura, en librairie, dans les salles du dernier étage, consacrées aux études universitaires. Un bien-être qu’on éprouve à chaque fois que l’on retrouve des périmètres qu’on estime être les siens. C’est avec une joie enfantine qu’elle commanda une liste de livres « sérieux » et politisés sur le droit des travailleurs, la condition féminine ou la philosophie postmoderne. La libraire, d’ailleurs, décocha un sourire qui lui sembla de connivence : elle n’était plus une cliente lambda, mais une femme consciente et active, pas une lectrice qui souhaite se divertir grâce à un roman d’aventures ou la biographie d’une célébrité politique, artistique ou sportive.
Les cours la réjouirent. Ils étaient très difficiles, conceptuels, mais elle prenait des notes, sans sourire, avec un air charmant de petite fille studieuse, en lançant des regards réprobateurs à ceux qui chuchotaient dans l’amphithéâtre. Plus la leçon était hermétique, plus Claire avait la sensation de s’élever jusqu’aux cimes enténébrées de la pensée, dans le sérieux de la vie. Les discussions dans les cafés aux alentours, en sortant de l’université, enrichissaient les doctrines exposées par le professeur d’exemples personnels, de développements théoriques, de références bibliographiques ; elle écrivait sur un calepin les titres qu’Olivier Delaunay lui soumettait en alléguant que tel auteur était « incontournable », tel article « définitif ». Elle appréciait avec un même enthousiasme et les cours et les causeries dans des cafés qui n’étaient plus enfumés comme au temps de sa jeunesse.
Il y eut ce sit-in devant l’université, pour protester contre le renvoi d’une femme de ménage malienne sous le prétexte que son statut n’était pas en règle. Alertés par une distribution de tracts, Claire, Bérengère et Olivier avaient eux-mêmes informé le collectif Agir ensemble, lequel s’était joint à une poignée d’étudiants mobilisés et décidés à s’opposer, par la force s’il le fallait, à l’exécution de cette mesure « indigne du pays des droits de l’homme ». Claire s’était occupée d’approcher un imprimeur pour obtenir au plus bas prix le tirage d’un millier de flyers quelle distribua, en compagnie de Bérengère, à la sortie de la gare Montparnasse.
Elle chanta avec ses camarades, frappa dans ses mains, siffla l’arrivée d’une cohorte de CRS ; et elle pleura dans les bras d’Olivier lorsqu’un étudiant, en haut de l’escalier dominant l’assemblée des réfractaires, annonça à l’aide d’un porte-voix, le poing levé, qu’ils avaient gagné le combat : l’ajournement de l’odieux décret venait d’être confirmé par le président de l’université, Aminata ne serait pas renvoyée au Mali. La jeune femme apparut sur l’esplanade, à côté du leader estudiantin, tandis que les frondeurs 1 acclamaient en criant : « Aminata avec nous ! Aminata avec nous ! » Quelques étudiantes se lancèrent dans une danse qui pouvait rappeler les chorégraphies africaines, pendant que deux barbus frappaient sur des djembés en souriant de toutes leurs dents. Claire esquissa un déhanchement, Olivier se contenta de balancer la tête.
Il semblait à Claire qu’elle s’éveillait d’une longue nuit de l’âme, après le sommeil ouaté de son mariage. Elle sentait l’air frais de la vraie vie souffler sur son visage. Les cours à l’université, les livres de sociologie, la lutte pour Aminata, les conversations politiques, tout participait de cette renaissance. Comment avait-elle pu s’écarter du droit chemin, celui de l’émancipation des dominé-e-s ? Celui de l’amitié qui regarde dans la même direction ? Elle invita Kilian et Lison à une manifestation contre la réforme du marché du travail. Son fils rechigna un peu, il avait prévu d’aller au cinéma avec Damien, alors elle s’énerva : « T’es bien le fils de ton père, toi ! Égoïste et veule ! » Elle regretta tout de suite la méchanceté de ses paroles. Piqué au vif, Kilian répliqua qu’il ne fallait « pas pousser », avant de rallier le cortège des manifestants qui se répandait comme la lave d’un volcan sur le boulevard Bourdon.
Serge Le Chenadec resta en dehors du bouillonnement intellectuel et politique de son épouse. Elle ne parlait pas de sa passion nouvelle avec lui, ne le considérant pas en mesure de s’intéresser ni de comprendre ce qui l’arrimait à cette vie anticonformiste, difficile et belle. D’ailleurs, elle n’oubliait pas les écarts de conduites envers Véronika. Elle ne les oubliait, ni ne les pardonnait. Bérengère veillait au grain.
De son côté, Serge voyait se fermer la porte de secours de l’engagement politique, puisque derrière celle-ci, sa femme et ses enfants marchaient en chantant des slogans à la gloire du progrès. Et l’on n’accepterait pas un jaune au milieu de cette humanité pleine d’espoir. De toute façon, l’envie de battre le pavé avec son vieux pote Patrick Mortier l’avait quitté, il sentait qu’il n’appartenait pas à ce monde aristocratique de l’optimisme, ce monde qui identifie le mal, qui désigne les responsables puis les combat dans le dessein d’amender l’imparfaite société. La difformité, c’était lui, Serge Le Chenadec, agent immobilier, quarante-cinq ans, marié, deux enfants : l’homme surnuméraire.
La fin de l’année approchait. On se réjouissait du séjour à Cardiff ; les mails se multipliaient entre les deux côtés de la Manche, comme par l’effet d’un trop-plein d’enthousiasme que seule la correspondance parvenait à tempérer. Claire ne doutait pas qu’Andrew et Katrine ne partageassent ses idées politiques, ni sa foi en l’humanité. Elle avait hâte d’en causer avec eux, sur un pied plus égalitaire qu’à La Baule : elle n’était plus tout à fait celle qui s’était sentie honorée par l’amitié d’un couple d’un rang social supérieur au sien. Ses lectures et ses combats lui donnaient une aisance nouvelle, et elle était comme une jeune femme impatiente d’arborer, devant ses amis, sa dernière robe noire, ses escarpins d’argent inédits et son collier de perles en sautoir.
Jusqu’au jour, le lendemain de Noël, où il conduisit sa famille à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, Serge avait espéré qu’on l’invitât à prendre un billet d’avion ; mais ses enfants et son épouse, traînant une valise derrière eux, s’étaient engouffrés en le saluant d’une main lasse dans le sas où les passagers patientaient avant d’embarquer. Il s’était retrouvé seul dans le hall de l’aéroport, au milieu de la foule des voyageurs. Pour la première fois depuis qu’il connaissait Claire, il ne passerait pas les fêtes du Nouvel an avec elle, ni avec ses enfants. Sa femme prétendait que cette semaine de « liberté » le ravissait : « T’as bien de la chance ! Tu vas pouvoir sortir tous les soirs avec Michel, Laurent ou Jean- Luc… Ne bois pas trop quand même ! » À l’entendre, le plus heureux de tous, c’était lui, Serge, le « petit veinard » qui fêterait la nouvelle année « avec ses potes ».
Il ne rentra pas tout de suite à Bagneux ; l’idée de regarder la télévision solitairement dans le salon, à côté du sapin de Noël, l’angoissait. L’affairement de Paris, pensa-t-il, repousserait le cafard qui l’avait empoigné à l’aéroport. En marchant sur le boulevard Raspail, il scrutait sa montre toutes les cinq minutes, de façon à ne pas manquer l’heure où le Boeing décollerait de Charles-de-Gaulle et, par cet artifice, il lui semblait qu’il demeurait un peu avec sa famille. Ce séjour gallois sans lui, loin de lui, consacrait le sentiment d’abandon dont il souffrait depuis le dernier été. Il ne se sentait plus aimé, ou si peu, à peine écouté, toujours méprisé, sans cesse rabroué. Mais Claire et ses enfants vivaient encore avec lui, dans le même appartement. Cette fois, la séparation géographique ratifiait sa mise à l’écart sentimentale. Il était seul. Les heureuses années du passé ne le soutenaient plus, car il les jugeait à l’aune de sa solitude présente, au sein d’une foule empressée, dans le crépuscule de l’hiver parisien. Il marcha longtemps, longeant le parc du Luxembourg, descendant la rue de l’Odéon, ralliant le quai de Conti par la rue Mazarine ; puis il traversa la Seine par le Pont-Neuf. Il but une bière au Longchamp, rue de l’Arbre Sec. Un couple américain, parents de deux petites filles, était assis à la table d’à côté ; à leurs pieds reposait un grand sac Le Louvre d’où dépassait un rouleau en carton protégeant la reproduction d’une toile de maître. Le couple s’embrassait, enchanté de son séjour dans la capitale française ; les petites filles s’amusaient avec une poupée qu’elles dévêtaient et rhabillaient selon des modes dont il était à espérer qu’elles ne triomphent jamais. Serge se souvint d’un Noël à Rome, d’un café près du Panthéon, Claire était enceinte de six mois. Lison passait des bras de sa mère à ceux de son père ; il avait été heureux, cet hiver-là, dans la ville aux sept collines.
Il reprit sa marche jusqu’au jardin des Tuileries. Là, il s’assit sur une chaise humide qu’il essuya d’un revers de manche, et contempla le grand bassin. Malgré le froid, des couples, des groupes de touristes et quelques solitaires s’attardaient, comme lui, devant la vasque où des pigeons, d’un gris plus sombre que les pierres de la margelle, se reposaient quelques secondes puis s’envolaient vers des arbres défeuillés et nus, aux branches écorchées, pareilles à de l’encre noire jetée sur la page d’un cahier.
Il s’immobilisa au milieu du pont Royal. Des touristes, tout sourire, se photographiaient d’un bord à l’autre, emmitouflés dans des manteaux épais et de longues écharpes. Il contempla les remous de la Seine, verdâtre ou bistre selon la couleur du ciel, ses nuages et son tumulte. Des tourbillons germaient çà et là sur sa surface mobile. Personne ne prêtait attention à ce badaud esseulé ; s’il avait enjambé le parapet, le choc dans l’eau aurait été couvert par le vacarme de la ville, mélange de vent et de trafic automobile. C’est alors qu’il eut envie d’en finir, comme on veut soulager une rage de dents en supprimant la cause générale de la douleur : soi-même. Les passants se raréfiaient ; parfois, il était presque seul sur le pont. Il se hissa sur la pointe des pieds, attiré par le courant, emporté par un vertige létal. Qui retrouverait son cadavre imbibé par l’eau fangeuse du fleuve ? Reconnaîtrait-on son visage putréfié par les rouleaux et par le travail de la mort ? Il passa une jambe au-dessus de la rambarde. Il tourna la tête en direction du quai Voltaire, là même où Montherlant s’était donné la mort d’une balle de revolver dans la bouche, le 21 septembre 1972. Son ami Frédéric Désormeaux aimait rappeler le tragique événement à l’époque où les deux jeunes hommes étudiaient le droit public ; son tour était venu de se suicider. Aucun journal ne parlerait de lui, il n’était pas un académicien français universellement connu.
Le courage lui manqua, à moins qu’il ne faillît par défaut de désespoir. Il replia sa jambe, puis traversa d’un pas rapide l’autre moitié du pont Royal. Il frôla les passants, parfois les bouscula dans sa marche affolée ; on l’insulta, il ne se retourna pas, reprit sa course démente. Il ne tenait plus beaucoup à la vie, toutefois il songea qu’il existait certainement des raisons de vivre, des raisons qui le fuyaient en cette triste saison, mais qu’il pourrait découvrir, en s’en donnant la peine. Il s’accorda une année pour échapper à la mort. S’il échouait, il retournerait au pont Royal et, cette fois, il se tuerait, sans réfléchir, sans qu’un lâche espoir de contentement ne le retînt par le bras.
Sur le mur du parking où stationnait la Peugeot 508 des affiches appendues promouvaient des spectacles parisiens. Il reconnut sur l’une d’elles, bien qu’elle fut déchirée, le visage hilare de Zavatta. « Quel con, ce clown ! », ronchonna-t-il avant d’introduire son ticket dans une caisse automatique.
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