L'Homme surnuméraire

Guy Montag's epub makers team · Chapitre 5 sur 9

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L'Homme surnuméraire

Chapitre V

La littérature humaniste

 

Je traînais dans l’appartement. Pas comme un chômeur, j’avais trahi la caste des hommes en trop. Je traînais comme un parjure. Lise m’avait sommé de téléphoner à Patrice Horlaville pour l’informer d’une proposition éditoriale des éditions Gilbert Langlois et, si possible, de convaincre le romancier d’en accepter les conditions et l’esprit. Je sautais sur n’importe quelle distraction pour ajourner cet appel embarrassant : le lit à faire, une facture à régler, une chanson à écouter, un article à consulter, le bureau à ranger. À cours d’excuses dilatoires, il ne restait plus qu’à descendre dans la rue – ce que je fis.

Je traînai dans les rues de Paris. On peut toujours baguenauder dans la capitale, à l’inverse des autres villes de France dont on épuise l’intérêt en quelques semaines. Je m’assis sur une banquette de la brasserie de la Liberté, à l’angle de la rue de la Gaîté et du boulevard Edgar-Quinet, dans l’espoir d’y trouver une connaissance, n’importe qui pourvu qu’il m’empêchât de téléphoner à Horlaville. Tant d’heures s’étaient dissoutes dans ce café, en pure perte, de la simple vie qui part, de la vie pure, insignifiante et sans but… Il était reposant de perdre son temps. Les cafés n’avaient pas d’autre dessein que d’offrir un lieu chaud et confortable pour ne rien faire, seul ou avec des militants de la paresse. Comme tout le monde, je possédais un téléphone portable, j’aurais pu m’en servir, mais je feignais (vis-à-vis de moi-même !) de juger l’endroit trop bruyant pour téléphoner à Horlaville. Et puis, pourquoi Lise ne l’appelait pas elle-même ? Après tout, ce type était l’un de ses amis ; moi, je ne l’avais rencontré qu’une seule fois, et de cette rencontre je ne gardais aucun souvenir particulier. Le dialogue n’avait pas eu lieu. Parfois, rien n’a lieu. On lance une phrase, l’interlocuteur a de la peine à embrayer dessus ; une deuxième phrase, une gerbe de banalités ; la causerie s’enroue, puis cale tout net. Impossible de redémarrer.

Quand, cinq mois plus tôt, j’avais accepté le travail que m’offrait Gilbert Langlois, je n’avais pas envisagé qu’il m’obligerait à un tel pensum. Je ne l’avais pas vu venir, ce putain d’appel téléphonique, alors qu’une simple réflexion l’aurait découvert derrière le talus des petits faits conduisant jusqu’à lui. Je haïssais Alexandre Corvec avec une intensité que je n’avais jamais éprouvée, étant plus accoutumé au mépris qu’à la haine. Cette fois, le ressentiment et la rage me consumaient. Tout était parti de lui : les deux heures de cours à l’université de Caen, le lundi après-midi, que Lise dispensait depuis la rentrée dernière ; et puis de successives invitations à Paris, à Caen, à Paris, à Caen. Je n’y allais qu’une fois sur trois, mais supportais, dans l’appartement du quatorzième, la présence des Corvec toutes les fois que le couple d’universitaires montait à la capitale. Notre logement devint même un « pied-à-terre » à chacune de ces fameuses montées. Corvec n’était jamais à cours de digressions sur un brillant thésard qu’il se promettait de présenter à Lise – » Vous aurez des choses à vous dire ! » – ni d’allusions à la publication « remarquée » de ses propres articles, ni à la volonté « légitime, quand on est jeune, de gagner de l’argent ». Tout ce qu’il disait, par quelque côté qu’on l’abordât, avait le don de m’énerver. Tous ses propos me réduisaient à la taille d’un lilliputien, d’un homme qui ne sert à rien, d’un parasite. Je m’en plaignais auprès de Lise souventes fois, mais elle refusait de s’intéresser à des récriminations dont, selon elle, la jalousie était la cause : « Tu vois le mal partout, m’objectait-elle, même dans l’admiration qu’Alexandre éprouve pour un professeur de Caen, nouvellement nommé à la Sorbonne. » Lise ne voyait pas que ce « brillant professeur », Corvec n’en célébrait la récente nomination que par une adroite stratégie de contraste : d’un côté le jeune universitaire, l’image de la réussite, et de l’autre, le perpétuel inoccupé, le symbole du naufrage. Si elle était bien obligée de concéder qu’à chacune de ses visites, de fausses notes détruisaient, après son départ, l’harmonie de notre couple, elle n’en accusait pas Corvec mais ma « putain de parano ». Je maudissais ce séjour à Dinard comme on exècre l’irruption d’un mauvais sort. Que n’étions-nous restés sagement à Granville, dans la maison familiale ? Le monde extérieur, je l’avais toujours su, devait être proscrit des existences (à peu près) heureuses, si l’on souhaitait ne pas en démolir la gracile architecture. Pourtant, le pire restait à venir. Corvec, lors d’un dîner dans un restaurant de la rue d’Alésia, s’était piqué de me trouver un job dans une maison d’édition, « pour m’occuper un peu ». Le fumier ! Il était disposé, si j’étais intéressé, à me présenter au célèbre Gilbert Langlois, il le connaissait très bien et intercéderait en ma faveur. Je déclinai l’offre en arguant de l’écriture d’un roman. Mais le ver était dans le fruit : le lendemain, Lise me fit remarquer que ce « mythique roman » n’avait pas encore dépassé, depuis deux ans, le premier chapitre. Et elle ajouta, ironiquement, que mon travail chez Gilbert Langlois faciliterait, plus tard, la publication du « chef-d’œuvre fantôme ». Une dispute s’ensuivit. Je quittai le quatorzième arrondissement pour dormir dans mon deux-pièces de Melun. Je n’étais plus rien. Pas de travail. Plus de compagne. Et, de surcroît, plus rien dans le frigo, pas d’argent. Deux jours plus tard, cerné par la faim et les remords, j’abdiquai. Lise ne profita pas de sa victoire pour m’humilier avec des pointes ironiques, il faut lui reconnaître ça.

L’éditeur était charmant ; nous convînmes au téléphone d’un rendez-vous dans les locaux de la maison d’édition, boulevard Richard-Lenoir, au rez-de-chaussée. Il délivra peu d’informations au sujet des services qu’on attendait de moi, il se contenta de propos vagues autour d’une nouvelle collection, de l’écriture de préfaces, de notes érudites et de « transitions ». Lise était ravie. Le travail de sape de Corvec avait écorné l’image idyllique quelle entretenait de notre couple, nous n’étions plus des jeunes gens romantiques et anticonformistes se moquant de la réussite professionnelle, nous étions devenus un couple disparate, composé d’une jeune femme gênée dans sa vie matérielle par la présence d’un boulet. Elle ne l’aurait pas dit avec ces mots – je résume ici l’idée en la débarrassant de ses coussinets protecteurs. Je lui en voulais de n’avoir pas démasqué les manœuvres de son nouvel ami caennais. Toutes mes protestations étaient mises sur le compte de la jalousie masculine, et plus je protestais, plus je la confortais dans ses idées. Elle se plaisait tant à me concevoir jaloux que pour rien au monde elle n’eût renoncé à cette hypothèse. C’était peut-être la seule faiblesse de la tactique mise au point par Corvec : certes, sa « proie » n’y voyait que du feu, mais ma « jalousie » l’attendrissait et renforçait son amour pour moi. J’aimais toujours Lise, malgré la tristesse d’avoir été trahi et déçu.

La veille de notre première rencontre, Gilbert Langlois m’avait appelé pour déplacer l’horaire et le lieu du rendez-vous : il désirait nous inviter, Lise et moi, à la Coupole, en compagnie de « gens très intéressants » et surtout en présence de « ce bon vieux Corvec » ! L’immonde intrigant tenait donc à assister à sa victoire, qui plus est devant Lise ! Je boirais le calice jusqu’à la lie. L’image de Vercingétorix, tête baissée devant César, rendant les armes, me vint tout de suite à l’esprit. On allait me traîner devant mon vainqueur et je devrais, ultime humiliation, le remercier de ses bienfaits. Que je me plaignisse du procédé et je passerais pour un ingrat : le tour était bien joué ! On ne pouvait qu’admirer le scélérat qui en était l’instigateur.

L’amertume finit par laisser place à l’amusement, et je contins malaisément mon envie de rire quand j’instruisis Lise de la soirée à laquelle nous étions conviés. Elle se méprit sur mes intentions, elle crut que je jubilais d’être le point de mire des réjouissances. Je la détrompai, ce qui me valut une volée de bois vert et une critique, bien documentée, de mes troubles névrotiques.

Un serveur nous conduisit dans un coin du restaurant, à une table où six couverts étaient disposés, sans personne autour (bien que nous fussions en retard). Lise portait une robe noire échangée, un sautoir avec un diamant et, à ses oreilles, deux petits rubis. Je ne savais si sa beauté me prêtait un avantage ou si, au contraire, elle me ravalait à la condition du faire-valoir qu’on supporte uniquement pour le plaisir de voir sa femme. Ma « paranoïa », pour reprendre le vocable de Lise, m’avait soufflé, entre-temps, qu’au-delà de ma mise à mort symbolique, ce dîner à la Coupole avait aussi pour motif la beauté de Lise : je ne doutais pas que Corvec en eût informé Langlois, en suggérant qu’il serait dommage de se priver d’icelle alors qu’il suffisait de déplacer un rendez-vous pour en profiter. J’en fis la remarque à Lise : « Tu es ravissante, ce soir… C’est parce qu’il y a le bel Alexandre Corvec ? » Elle me prit la main, sous la nappe, et m’intima de juguler ma jalousie, ce n’était « pas le moment ».

Enfin, d’un pas lent, les autres convives arrivèrent. Gilbert Langlois baisa la main de Lise, ajoutant, tout sourire, que sa beauté dépassait de beaucoup sa réputation, pourtant très avantageuse. Eddy Mitchell aurait dit qu’il « en faisait un peu trop » (mais il n’était pas là). Le couple Corvec nous embrassa au sens étymologique du mot, en nous entourant emphatiquement, Lise et moi, de ses bras amicaux. Eux aussi relevaient de la sanction du Schmoll. Un dernier personnage se tenait en retrait, élégant, âgé d’une cinquantaine d’années. On me présenta à lui, il était directeur d’une collection sur la philosophie allemande : Étienne Weil.

Corvec avait dépouillé sa conversation des potins sur l’université qui, d’ordinaire, en composaient le motif principal. Il blagua et plaisanta, moqua même la pédanterie de ses collègues – toujours, à l’en croire, le nez dans les bouquins, les cours, les basses intrigues de pouvoir. Le Corvec nouveau était arrivé – » aussi dégueulasse que l’ancien », pensais-je. Gilbert Langlois riait facilement aux blagues de Corvec, il donnait l’impression d’être un « bon vivant », optimiste, plein d’allant. Son ventre plus que proéminent, qui l’éloignait du rebord de la table, concordait avec sa gouaille de grand bourgeois. Il aurait pu être sympathique, si l’on n’avait pressenti en lui une totale absence de timidité et de retenue : on était devant un monstre (me dis-je) qui avait tout réussi dans sa vie et ne connaissait pas l’échec.

Toute la table semblait avoir oublié la raison du raout, ce soir-là, à la Coupole, c’est-à-dire mon engagement aux éditions Gilbert Langlois. On badinait, en gens du grand monde. Même la sérieuse Laurence Corvec ne dédaigna pas le gloussement complice, elle qui, jusqu’à ce jour, ne s’était jamais départie, devant moi, de son affable dignité (non sans charme d’ailleurs). Quant à Étienne Weil, il maintenait une réserve dont je ne savais que penser, une retenue à l’unisson du couple que je formais avec Lise, un couple plus spectateur qu’acteur, même si ma compagne était le point focal de l’attention des deux autres hommes de la tablée.

Au moment du café, il fallut bien revenir à un thème plus sinistre, moins léger : moi. L’éditeur troqua son visage hilare pour un masque austère et scrupuleux : « Vous devez vous impatienter, cher ami, et c’est fort compréhensible. Il est temps de parler de votre engagement, de votre travail chez nous. Nous avons décidé, mon associé et moi (il n’est pas là ce soir, mais vous le connaîtrez bientôt), de monter une nouvelle collection de littérature, de romans, de poésie, de correspondances, enfin, de tous les genres possibles. Cette collection s’appellera “Littérature humaniste”.

— Des auteurs contemporains ? demandai-je pour avoir l’air de m’intéresser.

— Des contemporains, certes, mais surtout, et avant tout, des grands auteurs du passé, de tout notre patrimoine français, européen, mondial.

— Plutôt des auteurs humanistes, si l’on prend en compte le titre de la collection ? interrogea Lise.

— Oui, mais pas seulement, répondit Langlois. Vous n’êtes pas sans ignorer que de grands écrivains ont écrit des choses qui, aujourd’hui, ne sont plus du tout en phase avec les valeurs de notre société, et sont même en opposition totale avec elles. Prenez Nietzsche, c’est un écrivain extraordinaire, mais quand il célèbre, dans La Généalogie de la morale, “le fauve, la superbe brute blonde rôdant en quête de proie et de carnage”, bref l’Aryen, le guerrier allemand, le tueur, admettez que l’on ne peut mettre ces phrases horribles entre toutes les mains… Doit-on pour autant ne pas lire Nietzsche ? Non ! C’est pourquoi je vais créer “Littérature humaniste”, une collection que tout le monde pourra lire, qui élèvera les lecteurs sans que d’infectes idées n’en appauvrissent le sens principal. Il suffit de couper, dans une œuvre, les morceaux qui heurtent trop la dignité de l’homme, le sens du progrès, la cause des femmes…

— Et ce sera à moi de décider si tel ou tel passage est lisible par le plus grand nombre ?

— Ah ça non, nous avons engagé de hautes figures morales, un philosophe kantien, un sociologue, un grand juriste, etc. Notre comité de lecture est composé d’une dizaine d’intellectuels moralement irréprochables… Votre travail à vous sera de résumer les passages manquants s’ils sont trop longs, et d’arrondir les angles entre les paragraphes. Vous voyez ce que je veux dire…

— Pas vraiment.

— Si l’on retire une phrase ou un paragraphe, cela crée, ou peut créer, une dissonance textuelle (il formula ce syntagme avec un sourire distancié) et cette dissonance, eh bien vous, vous l’effacerez en ajoutant quelques phrases…

— Je réécrirai Nietzsche à la place de Nietzsche !

— Pas tout à fait, ne vous alarmez pas : toutes les phrases nouvelles seront marquées en italique, de façon que le lecteur sache qu’elles ne sont pas de l’auteur.

— Au fond, c’est un peu de la censure. »

À ces mots, Corvec s’invita dans la conversation, laquelle n’avait que trop duré sans que sa voix belle et grave n’en ponctue les contours par de spirituelles observations.

« Clément, quel enfant vous faites ! C’est tout le contraire de la censure (il adopta le ton didactique que j’avais déjà entendu à Caen, lors de son cours sur L’Homme surnuméraire) : il y aurait “censure”, comme vous dites, si l’on retirait des librairies les œuvres de Nietzsche, Baudelaire ou Céline. Or, les œuvres de ces auteurs seront toujours accessibles, pour ceux qui veulent les lire dans leur intégralité, dans d’autres collections, chez d’autres éditeurs. Mais grâce à Gilbert, ceux qui désirent fuir la lecture, souvent pénible reconnaissons-le, de textes douteux d’un point de vue moral, sans se priver des beautés qu’ils contiennent, pourront le faire en toute sécurité… Pensez à ces parents qui découvrent, éberlués, dans Proust par exemple, des considérations certes d’une grande intelligence, mais déprimantes, sur l’impossibilité de l’amitié : j’en ai connu, je vous l’assure, qui ont regretté amèrement d’avoir conseillé Proust à leur gamin, un auteur qu’ils croyaient inoffensif.

– Alex a bien saisi tout l’esprit de “Littérature humaniste”, continua Langlois, cet esprit qui lutte contre la pire des censures : l’autocensure ! Combien de lecteurs ont refusé de lire Céline à cause de sa noirceur, de son antisémitisme, de sa mauvaise réputation ? Grâce à notre collection, ils s’intéresseront à lui, et découvriront un romancier qu’ils auraient, sans nous, contourné ! »

J’étais résigné. Travailler, à mes yeux, n’avait jamais été qu’un renoncement à la vie pour survivre physiquement. Il n’y avait que dans l’utopie marxiste que les hommes allaient gaiement au boulot en chantant – et chez les sept nains. Dans les contes de fées, quoi. On me demandait d’écrire des résumés, rien de plus. La responsabilité des coupures ne me revenait pas : des consciences morales, au-dessus de tout soupçon, des sages, des incorruptibles (il existait de tels hommes ! Des Clint Eastwood de la Vertu !), se chargeraient de peser, à l’aune de leur sublime rectitude morale, l’honnêteté des grands textes de la littérature universelle. Je m’apprêtais à accepter le contrat, avec l’entrain de l’élève qui retourne en cours après les vacances, quand Lise, subitement, troua la béate concordance de la soirée :

« Si vous me permettez de dire ce que je pense de ce projet, je ne peux qu’en être horrifiée ! Comment peut-on, en toute bonne conscience, châtrer des œuvres littéraires, leur ôter leur saveur, leur venin, leur noirceur ? Il y a de beaux noirs, en art, en littérature, en peinture… »

Je fus presque aussi surpris que les autres convives par l’intervention intempestive de ma compagne, et je compris – il m’arrivait de l’oublier – pourquoi je l’aimais. Elle était plus courageuse que moi. Reconnaissons toutefois, pour alléger ma veulerie, que j’avais rendu les armes avant même de me rendre à ce dîner, et que m’asseoir à la Coupole représentait déjà une reddition. Corvec se retira à l’arrière de son fauteuil, Langlois sourit en restant coi, l’épouse Corvec but une tasse de café noir. On était venu pour me faire la leçon (du moins les Corvec), aucun des deux mâles dominants ne tenait à corriger verbalement l’aimable impertinente. Étienne Weil, peu loquace jusque-là, sentit qu’on l’invitait à prendre la parole :

« Je vous comprends, Mademoiselle. Moi-même, j’ai d’abord accueilli ce projet avec des réticences, des haut-le-cœur, pour tout vous dire. De quel droit corriger l’œuvre de grands esprits ? Et puis j’ai réfléchi (là, il se tut quelques secondes). J’ai réfléchi… Et ce que vous appelez de “beaux noirs” m’a paru une sacralisation bébête de la littérature : pourquoi voulez-vous qu’un esprit, si pénétrant soit-il, n’ait jamais écrit de sottises ni d’insanités ? Au nom de quelle superstition considérons-nous certaines œuvres comme des textes liturgiques, que personne n’aurait le droit de toucher, ni de critiquer ? La littérature, c’est le profane, la laïcité, pas la génuflexion de l’esprit !

— Je ne parle pas de sacralisation, mais du simple respect d’une œuvre d’art ! Et quelle outrecuidance de décider pour les autres de ce qu’ils ont le droit de lire !

— Vous en parlez aisément, répondit le directeur de collection, parce que vous avez fait des études, que vous avez développé en vous l’esprit critique. Mais pensez à tous ceux qui n’ont pas eu le temps d’étudier les lettres ! Pensez à tous ces esprits naïfs qui ouvrent, pleins d’espoir, un roman d’Apollinaire comme Les Onze Mille Verges, et qui subissent, ahuris, une épopée sexuelle de la cruauté. Pensez à tous ces esprits encore jeunes qu’un Léautaud pourrait fasciner, et dans son sillage, conduire à l’égoïsme le plus racorni, à l’écart des luttes pour le progrès… Avec notre collection, rien de semblable n’arrivera. L’Histoire avance, Mademoiselle ! Il faut, enfin, jeter le négatif, sinon l’humanité fera du surplace ! »

Lise ne s’était pas entêtée, elle avait souri ironiquement. Corvec, profitant de ce sourire, avait détourné la discussion vers le thème, plus consensuel, de son prochain livre. On se retrouva tous, une demi-heure après, sur le boulevard Montparnasse. Langlois me prit par l’épaule pour me rappeler que je n’étais pas obligé d’accepter : « Ne vous inquiétez pas, si le poste ne vous intéresse pas, il y en aura d’autres pour s’en accommoder. Mais j’aimerais mieux que ce soit vous, vous m’êtes sympathique, mon garçon. »

La cote de Corvec auprès de ma compagne s’était en partie effondrée ; il se rapprochait, dans l’estime de Lise, de la place qu’il occupait dans la mienne, sans ramer néanmoins dans les égouts en la compagnie de ses frères les rats (comme il en avait l’habitude dans ma propre estime). « Je n’aurais pas cru, s’indignait Lise, qu’Alexandre pût soutenir des thèses aussi discutables. » Marchant dans la nuit jusqu’à la rue Gassendi, nous prolongeâmes la discussion, en contestant chacun des arguments de Weil, Langlois et Corvec. J’étais aux anges ! Avant d’éteindre la lampe de chevet, Lise murmura : « Tu sais, si tu n’as pas envie de ce travail, je comprendrai que tu déclines la proposition. » Cette ultime phrase m’empêcha de dormir : c’était à moi de prendre la décision ! J’eusse préféré que Lise m’interdît de participer à la mascarade à laquelle on m’invitait, ou bien qu’en dépit de tout elle me conseillât, pour de financières raisons, de suturer les pages mitées d’un Flaubert, d’un Sade, d’un Cioran, comme on reprise un vieux pull-over. Quelle ne s’opposât pas totalement au projet, après sa sonie indignée de la Coupole, me stupéfiait : elle tenait donc tant à ce que nous fussions un couple bienséant, au point de consentir à ma dépravation littéraire au sein d’un projet qu’elle jugeait dégradant ? Une autre hypothèse, plus aimable, apparentait la libéralité de Lise à celle qu’on attribue à Dieu : sa bonté nous laisse libre de nos choix, quitte à ce que nos décisions établissent au grand jour notre indignité. Je sentais qu’elle pourrait me reprocher ma résolution, quelle qu’elle fut. Pas facile de s’endormir, quand on est condamné à décevoir.

L’inoccupation me laissait encore quelques heures pour arrêter ma décision puisque Lise rentrerait en soirée, après un conseil de classe. Serait-ce un dernier jour de liberté avant d’enfiler l’uniforme du salarié, ou bien un jour parmi d’autres, dépensé pour rien, dans la fuite du temps ? Etre libre, oui, mais j’étais conscient, on ne peut plus, de gaspiller (quelquefois) mes veilles en oubliant d’en user avec un soin précautionneux. Je dilapidais les semaines au gré de promenades dans Paris, ou en paressant dans les cafés, recueillant de-ci de-là des bribes de conversations que j’ambitionnais, après, d’intégrer à un roman qui, à force de prendre son temps, n’existerait peut-être jamais. Et je ne parle pas des heures passées devant les écrans de la télévision ou de l’ordinateur, pour m’abrutir devant un match de foot ou un site porno. La vie s’effilochait dans le rien, pareille à celles de tous ces hommes en trop, tous ces chômeurs, ce surplus inutile que le capitalisme n’absorbait plus dans son déploiement mondialisé. En gros, j’étais trop souvent à la traîne de ma vie, tiré par l’écoulement du jour. Pourrais-je, sans rougir, jouer au malin devant Gilbert Langlois en snobant son contrat sous prétexte que j’étais un homme libre, riche d’une existence pleine et palpitante ? Ben non. Pas facile. Je n’étais certes pas un vagabond, Lise m’offrait le gîte et le couvert. Encore heureux ! Et je possédais cet appartement de Melun, dont mes parents couvraient généreusement l’impôt foncier. Aucun risque, pour moi, de dormir dans la rue avec les exemplaires du surplus économique. J’avais lu, dans Marx, qu’au XVI e siècle, en Angleterre, le roi Henri VII fit pendre soixante-douze mille vagabonds et qu’il fallut « une misère extrême pour arriver à mettre au travail » l’indocile multitude des miséreux. La décomposition de la féodalité avait engendré, selon l’auteur du Capital, une foule de va-nu-pieds issue de la paysannerie, une foule rebelle à la manufacture. De nos jours, me semblait-il, le président de la République française n’était pas encore prêt à user de tels expédients pour supprimer le chômage, redoutant les promptes critiques d’une partie de la gauche dès qu’il s’agit de tuer des hommes, fussent-ils surnuméraires.

D’un autre côté, cette nouvelle collection « Littérature humaniste » me sortait par les trous de nez, avant même de l’avoir goûtée. La moitié, au moins, des métiers étaient devenus d’ineptes servages, d’un ennui à périr. Il faut bien le dire, le monde filait un mauvais coton.

Deux arguments l’emportèrent : d’abord, complaire à l’idée que Lise se faisait d’un couple (idée née, dans son esprit, grâce à de « bonnes copines ») et, ensuite, pénétrer par ce biais dans le monde fermé de l’édition. Ma décision d’accepter ce poste de rewriter fut accueillie par des félicitations, on descendit même dans la pizzeria du bas de la rue pour célébrer l’événement. Je m’étais préparé à supporter bravement le reproche de mon inique compromission, mais il n’en fut rien. Lise considéra que je n’étais pas à l’origine de cette idée « contestable » promue par Gilbert Langlois ; je ne serai, au fond, qu’un exécutant. « Comme Eichmann ? », commentai-je. « Comme Eichmann ! », répondit-elle en levant un verre de champagne à la gloire de mon nouvel emploi.

Je pris donc l’habitude de descendre le lundi matin, vers neuf heures, les escaliers du métro, à Denfert-Rochereau, pour remonter, boulevard Richard-Lenoir, une demi-heure plus tard, puis pénétrer dans un immeuble haussmannien dont la porte d’entrée s’enorgueillissait d’un linteau néoclassique représentant Neptune et son trident. Les locaux de l’éditeur occupaient tout le premier étage, avec cinq pièces de tailles variées dont on entendait le parquet craquer au moindre pas ; des moulures, au plafond, en ornaient la blancheur, sans que personne jamais ne les regarde.

Ce fut Étienne Weil qui m’apprit les rudiments de ma charge. L’homme était charmant, il me pria même de lui pardonner sa diatribe contre Lise, à la Coupole – diatribe qu’il justifia, sans détour, par une complaisance intéressée envers Gilbert Langlois. En réalité, m’expliqua-t-il, il ne portait pas dans son cœur la nouvelle collection de l’éditeur, mais il avait renoncé depuis longtemps à contrarier les lubies de celui-ci, estimant que, de toute façon, les livres n’avaient plus tellement d’importance. « Vingt ans plus tôt, j’eusse été comme vous, révolté par ce charcutage littéraire, mais à force d’observer, depuis le boulevard Lenoir, la lente immersion du continent des belles-lettres dans l’océan de l’indifférence, je me suis fait une raison. Ne vous inquiétez pas, les vrais lecteurs trouveront leur pâture ailleurs. Et pour les autres, pourquoi pas ? Ce n’est pas pire que d’écouter du rap ou de violer les petites filles. » Il avait raison, ce n’était pas pire.

Je travaillais dans une petite pièce. Mon regard passait du livre à l’ordinateur, puis glissait, trop souvent, par-delà une très haute fenêtre, vers la cour intérieure de l’immeuble, pavée et déserte, où tremblaient les feuilles d’un étique marronnier abandonné dans le minéral. Une grande conscience de la maison d’édition, Jérôme Beaussant, professeur de grec à la Sorbonne, auteur d’un De l’origine de la morale qui avait fait date en son temps, prenait soin, vers dix heures, de visiter mon bureau, un café à la main, de manière à justifier la raison du découpage par lui effectué. Si son maintien décontracté, quand il me rejoignait, traduisait l’attitude d’un intellectuel sûr de lui, par la suite, Beaussant m’expliqua doctement le sens de mon travail, persuadé qu’il était de la grandeur de « notre mission ». La première fois, je crus qu’il ironisait, et je me mis à en rajouter sur son éloge : « Notre quête est magnifique ! De sa réussite dépend la survie de l’Occident. » Et la suite, du même tonneau. Je fus alors ébaubi de l’entendre approuver mon apologie, Beaussant étant heureux de rencontrer enfin un jeune homme saisissant, dans toute sa gloire, la tâche civilisatrice que nous avions entreprise. Il se voyait comme l’un de ces moines qui, au Moyen-Âge, sauvèrent les manuscrits d’Aristote et de Platon.

À midi, je déjeunais avec Étienne Weil dans une brasserie, vers la place de la Bastille. C’était le moment que je préférais dans cette journée du lundi. Sa conversation était légère sans être superficielle, érudite sans être pédante, on aurait pu la comparer à une fantaisie mozartienne, mais cette comparaison l’eût agacée, il respectait trop le compositeur de Don Giovanni pour ne pas s’étrangler d’indignation devant un tel rapprochement. Il s’était amouraché de l’un des serveurs de la brasserie, un brun aux lippes boudeuses d’une vingtaine d’années, et il se plaisait à me décrire la grâce de son sourire et la gentillesse, non feinte, de son service – description qui m’indifférait du reste, puisque je n’étais sensible, contrairement à mon nouvel ami, qu’aux charmes de l’autre sexe. Chacun sa croix.

L’après-midi, une réunion informelle régissait, en présence de Gilbert Langlois lui-même, le théâtre des opérations, le bilan des œuvres « à réparer ». On se serait cru à un conseil d’éthique ou sous la tente d’un général en campagne. Étrange mélange, à la vérité. En tant que sous-fifre, je ne prenais presque jamais la parole ; l’éditeur, cependant, me déclara à plusieurs reprises que j’avais totalement compris l’esprit de la nouvelle collection.

Dom Juan fut la première œuvre que l’on me confia, après que Jérôme Beaussant m’eut exposé savamment les raisons de « l’abrogation de quatre passages moralement contestables ». Au fond, il y avait peu de réécriture, puisque la fin tragique du héros disait assez la vilénie de son libertinage. « En soi, m’expliqua Beaussant, le libertin n’est pas un sale type, mais ce qu’il y a de répréhensible dans son attitude, c’est son horrible machisme, sa revendication satisfaite de mentir aux femmes. Non, ça, on ne peut pas le laisser passer. J’ai donc réduit à l’extrême tout ce qui rend Dom Juan sinon sympathique, du moins ce qui pourrait, dans ses tirades, exalter un naïf lecteur. Et j’ai supprimé entièrement la scène où il séduit Charlotte, la femme de Pierrot : aujourd’hui, le racisme social de Molière est archaïque, on ne peut plus mettre en scène des paysans parlant le patois pour se moquer d’eux. C’est vraiment abject. »

Je résumai donc une grande partie de l’acte II, en éradiquant le patois et le mépris social. Vider un auteur de son génie pour remplacer sa verve par de plats dialogues était à ma portée. Beaussant loua la qualité de mon travail : toilettée, la pièce avait, selon lui, belle allure ! Pour le coup, Dom Juan n’était plus un « grand seigneur méchant homme », mais un séducteur plus congruent à toutes ces petites crapules qui abusent de la gentillesse innée des jeunes femmes.

À part le lundi, je travaillais chez moi, c’est-à-dire, au troisième étage de l’appartement rue Gassendi. Cependant, sitôt qu’une œuvre était revue et corrigée, je l’apportais sans délai boulevard Richard-Lenoir. Achever un travail, quel qu’il soit, procure toujours une satisfaction passagère et je ne comptais pas me dispenser de ce bref plaisir. J’arpentais alors les rues de Paris, délesté de mes obligations, léger et insouciant, comme si le monde m’appartenait.

J’avais fini par comprendre, sans qu’on m’en eût dit davantage, les principes qui dictaient le choix des coupures. La nouvelle collection bannissait tout ce qui, selon elle, avilissait l’humanité : les saillies misanthropiques, les railleries contre le progrès et, plus généralement, un pessimisme outrancier. Qu’un roman ou un poème fut désespéré, on l’admettait, à la condition que des fenêtres ouvertes sur un ciel bleu en tempèrent la grisaille. « De l’air ! De l’air ! », semblait crier Beaussant quand il motivait, le lundi matin, quelque neuf dépeçage littéraire. « On ne peut plus se permettre, prétendait-il, d’éditer des pages qui bafouent l’humanité. On est à deux pas de l’abîme, de l’apocalypse ! Foin des miasmes qui empoisonnent le lecteur parce que tel mâle blanc mort depuis longtemps avait, de son vivant, des problèmes psychiques ! Parce que sa laideur le réduisait à se branler (la grossièreté révélait toujours l’indignation de Beaussant) plutôt que de sauter la bonne de la maison, comme il l’espérait vainement ! » En ces points, puisque nous y sommes, consistaient les autres poisons à expurger des œuvres anciennes : le « phallocentrisme », le « dédain de la culture populaire » et, pire, le « racisme ». « Les femmes, les Noirs et les musulmans, dis-je un soir à Lise, sont les nouvelles vaches sacrées ! Pas touche, ou alors en précisant bien qu’un salopard de couleur ne représente pas toute la communauté. Idem pour les femmes, ne les critiquons pas. Et d’ailleurs, toute définition de “la” femme renvoie à une essentialisation nauséabonde ». Lise n’aimait pas trop mes dérives misogynes – moi je les aimais bien, car j’aimais la vérité. Cette dernière phrase eût été, bien sûr, gommée sans scrupule si elle avait été écrite dans un roman, ce qu’à Dieu ne plaise, et quelle fut tombée, par extraordinaire, entre les griffes de Beaussant. Un jour, il me confia, accablé par ses lectures, qu’il n’aurait jamais imaginé détecter dans des œuvres classiques autant d’idées infâmes et bêtes. On avait pris, selon lui, pour un trésor de l’humanité des œuvres qui, au milieu de splendides pierreries, camouflaient des vipères, des dagues et de fétides moisissures.

Dans un roman comme Les Voyages de Gulliver, la misanthropie dépassait la décence. Certains considéraient d’un œil bienveillant l’œuvre de Swift, en ignorant que les hommes y étaient humiliés sous la triste figure du Yahoo : « Ils sont sournois, méchants, traîtres et vindicatifs. Ils sont forts et résistants, mais couards par nature, ce qui les rend insolents, abjects et cruels. C’est un fait établi que ceux qui ont le poil roux, chez un sexe comme chez l’autre, sont plus libidineux et plus mauvais que les autres. » J’inférai de cette proposition, en plaisantant, l’empressement de Mme Collinet, la directrice rousse d’une collection pour enfants, à déjeuner, le lundi, avec Beaussant. Ce dernier prit assez mal la leste supposition : « Vous n’êtes vraiment pas drôle, Clément ! Sous couvert de plaisanterie, on accrédite les plus terribles rumeurs. Si vous aviez dix ans, je ne dis pas, mais à trente ans, cela devient poussif, lourd, condamnable. Non, vraiment, je n’aime pas ce genre d’allusions. »

Tous les corps de métier inventent un lexique singulier. Nous n’échappâmes pas à cette règle universelle. Ainsi naquit le verbe « céliner ». Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu guilleret, printanier et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. C’était devenu une bluette pour jeunes filles naïves (s’il en restait), quelles auraient pu déposer dans un panier d’osier, à l’arrière d’une bicyclette, parmi les framboises et les bouquets de marguerites, lorsqu’elles pédalent à travers les chemins de campagne, les beaux soirs de juin.

Si l’ironie déplaisait à Beaussant, il n’en allait pas de même pour Étienne Weil : tous deux nous aimions, le lundi, dans notre brasserie proche la Bastille, railler le projet des éditions Gilbert Langlois. Profitant de la présence d’éditeurs et d’attachés de presse italiens, nous lançâmes ainsi, un midi, une rumeur à propos de l’œuvre la plus célèbre de Stéphane Hessel : Weil prétendit que la brochure Indignez-vous ! avait été à l’origine un lourd pamphlet antisémite, homophobe, raciste et machiste, et elle ne devint le succès planétaire et bon enfant que l’on connaît qu’après avoir été célinée par nos soins. Les Italiens firent semblant de nous croire ; comme il était bon de n’être pas bon !

Grâce à Étienne Weil, son expérience, son humour, sa lucidité, le fardeau de mes réécritures s’allégeait, la culpabilité des débuts cédait la place à une humeur joyeuse. Certains esprits ont le don d’enténébrer l’existence ; il en allait à l’inverse pour Weil. En sa présence, tout paraissait plus clair et moins grave, les baudruches de la morale se dégonflaient à son approche et n’osaient même pas le côtoyer. Ses déboires amoureux étaient contés par lui comme s’il se fut agi d’historiettes amusantes, et ses souffrances devenaient un épisode ridicule dont il convenait de se moquer. L’impression déplaisante de la première rencontre, lors du dîner à la Coupole, s’était totalement dissipée. Je saisissais maintenant le plaisir, purement formel, que Weil avait dû ressentir à dérouler une argumentation en faveur d’une collection qu’il dédaignait in petto. Il se définissait lui-même comme un sophiste, un sophiste joyeux. Cette définition était un trompe-l’œil, car s’il affectionnait le jeu gratuit des idées, il ne chérissait pas moins l’art, les beaux-arts, la littérature, la musique, la beauté. Sans illusions sur la société, il s’affublait d’un masque de pacotille, à l’image d’icelle, mais ne se mentait pas à lui-même ni ne bradait l’admiration qu’il réservait à l’excellence, en dehors des modes et de la camelote éphémère. Pour ces raisons, on le détestait souvent, l’accusant d’hypocrisie et d’arrogance. Je m’en rendis compte assez vite en fréquentant les locaux de l’éditeur. Jacqueline Collinet, en particulier, lui vouait une haine sans mélange et sans répit. Habituée à diriger une collection pour enfants, elle aimait les personnages simples et sans nuances, croyait à la pureté morale et abhorrait le double jeu. Elle était fière d’avoir publié des contes à valeur éducative qui luttaient contre le racisme, le machisme et l’homophobie, et de ce fait elle prétendait éduquer les enfants à la citoyenneté. Weil l’appelait, derrière son dos, « Sœur Jacqueline », mais devant elle n’abandonnait jamais une aimable courtoisie augmentée d’un sourire que Ton devinait ironique. Il s’opposait à sa vision simple des choses, sans se départir de sa politesse ni de sa native gaieté. Quand elle apprit par un vertueux collègue que Weil ne la désignait jamais autrement que par les sobriquets de « Sœur Jacqueline » ou de « notre dame-patronnesse de la colline », elle rugit de colère et renversa, de rage, les livres qui encombraient son bureau (même Petit-Pierrot et le renard qui aurait voulu être un imam). Weil devint à ses yeux une incarnation de la duplicité, un genre de Méphistophélès, charmeur et sournois. Ni son homosexualité, ni ses origines juives ne le protégèrent de l’hostilité que la directrice de la collection « Chansons douces pour enfants turbulents » éprouvait à son endroit.

Beaussant, lui, s’aigrissait à mesure qu’il fréquentait les œuvres du passé. Il faillit rendre son tablier à la lecture des Lettres de Flaubert. Le romancier normand concentrait presque toutes les tares du répertoire de l’infamie et, pire que tout, se plaisait à jouer, avec un génie insolent, sur le clavier mal tempéré de l’abjection. Beaussant avait maigri, son teint devenait cireux ; je finis par craindre que ses lectures ne l’emportassent dans l’autre monde. Un lundi soir, avant de quitter le bureau, je le surpris, plongé dans Petit-Pierrot et le lapin amoureux d’une libellule, le sourire aux lèvres, comme réconcilié avec la vie, avec la littérature. Comme elles étaient loin, les tirades contre la démocratie du père Flaubert ! Oubliée, l’ironie contre le communisme ! « Le rêve du socialisme, n’est-ce pas de pouvoir faire asseoir l’humanité, monstrueuse d’obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme les gares des chemins de fer, et qu’elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant le dîner, et faisant sous elle ? »

Je me félicitais d’avoir accepté la proposition de l’éditeur. Les copines de Lise furent contraintes de déverser leur fiel sur d’autres têtes que la mienne, je n’étais plus ce profiteur de la naïve générosité de leur amie. Pendant des siècles, des hommes avaient trimé pendant que leurs épouses demeuraient au foyer, sans que personne n’impute à ces dernières le crime de parasitisme. Mieux, les féministes et les sociologues, puis la société entière, finirent par remettre en cause ce modèle asymétrique, en l’accusant de consacrer la domination masculine. Mais qu’un homme reste chez lui alors que sa femme travaille, on l’accusera de grever le budget familial, d’entraver la bonne marche des dépenses et de tarir l’épanouissement des vacances (pas assez d’argent !). Je ne me lassais pas, désormais, de tenir ce genre de raisonnement au nez et à la barbe de mes ennemies de naguère et de toujours. J’étais détesté, mais ma position était sauve. Et, reconnaissons-le, je n’étais pas fâché de retrouver ma liberté, de n’être plus un poids pour Lise (moi seul, pensais-je, avais le droit d’user de ce vocable).

Privée de ce blâme, une amie de Lise – Hélène Modon – trouva sans tarder la parade : désormais, Lise et moi avions chacun un emploi, n’était-il pas temps de fonder une famille, de faire un enfant ? Sur ce point, répondis-je un jour à Hélène, la voix des femmes représentera toujours la Grande Loi de la société, l’immémorial programme de l’espèce, le rappel à l’ordre, le flicage métaphysique : reproduisez-vous, croissez et multipliez ! J’enviais l’homosexualité d’Étienne Weil qui le préservait, dans ses histoires d’amour, de ces répétitives intimidations.

« Détrompez-vous, mon ami, me reprit-il lors d’un déjeuner aux Artist’s. Les temps ont changé. La biotechnologie et l’air du temps m’ont ravi un amant. J’ai vécu pendant trois ans avec Gabriel – dans cet appartement où vous êtes venus dîner, il y a deux semaines, avec Lise -, eh bien cet amant s’était mis en tête d’adopter un enfant, ou d’engager une mère porteuse pour, disait- il, “sanctifier notre amour”… Oui, il disait de telles conneries… Ce fut le début d’incessantes disputes. Il a fini par me quitter. J’en ai souffert, car j’aimais cet imbécile… Méfiez-vous, Clément, l’enfant, avant même de naître, sanctifie la fin de l’amour.

— Oh, pour l’heure, Lise n’est pas encore prête. Et moi non plus, d’ailleurs. De toute façon, je n’aime pas assez l’humanité pour lui ajouter un p’tit con de plus.

— On dit ça, on dit ça, et puis on est tout content de biberonner et de brandir son marmot à la face du monde !

— Et de lui lire, le soir, dans son lit, les aventures de Petit-Pierrot se fait sucer par Sœur Jacqueline, pendant que vous y êtes…

— Ne soyez pas jaloux de Petit-Pierrot, mon cher Clément ! Et préservez-vous de toute vulgarité, sinon je finirai par croire que vous aimez la populace ! »

L’amitié de Weil me suffisait à n’entretenir aucun regret sur la pertinence de ma décision. En outre, je n’allais que le lundi dans les locaux de l’éditeur ; les autres jours, je conservais la liberté de mon emploi du temps. Je n’en revenais pas de bénéficier d’un tel salaire (deux mille cinq cents euros) pour si peu de travail.

« Littérature humaniste » fut un succès. Les journaux alimentèrent, dès son lancement, la polémique ; les réseaux sociaux, les forums, les blogs l’amplifièrent. On s’étripa sur la censure. Ceux qui étaient contre la collection accusèrent les pour de sacrifier la littérature sur l’autel du Veau d’or, et ceux qui la défendaient incriminèrent ces détracteurs de souscrire à des idées scélérates, passibles d’être assignées en justice devant la Cour européenne des droits de l’homme. La dispute assura la publicité du projet : on vendit deux cent vingt mille exemplaires du Dom Juan, et neuf cent mille du Voyage au bout de la nuit. Le gros du public retint surtout l’idée que la lecture en était plus facile. Les fêtes de Noël, plus tard, doublèrent les ventes ; on augmenta mon salaire de vingt pour cent. Deux mois après la mise en vente du premier livre, « Littérature humaniste » était rentrée dans les mœurs, on était passé à d’autres joutes, à de plus neuves querelles. Il se trouva même, parmi les premiers contempteurs de la collection, quelques apostats pour retourner leur veste, en clamant haut et fort que Céline, revu et visité, ce n’était, au fond, pas plus mal. Les professeurs de collège et de lycée, toujours enclins à promouvoir les idées de progrès et d’idéal démocratique, recommandèrent à leurs élèves notre collection épurée. Quelques ronchons tentèrent de s’y opposer, mais la grande masse du corps professoral tenait plus aux droits de l’homme qu’à la littérature. Jérôme Beaussant prit l’habitude de se rendre dans des lycées, à l’invitation de professeurs de lettres, pour expliquer aux élèves de France la grandeur des œuvres classiques, « à la condition que des âmes valeureuses en eussent ôté une noirceur d’époque, inutilement sacralisée par les bigots du littéraire » ! Les élèves l’applaudissaient pour signifier leur accord, certains suggéraient même qu’on pourrait se passer complètement des livres, qu’à l’heure d’internet et de la modernité, l’étude de grimoires anciens n’avait plus grand sens. Beaussant, n’osant entamer sa popularité auprès des jeunes, prétendait que l’idée, pour révolutionnaire quelle fut, était admirable, quoique peut-être trop en avance sur l’époque.

Gilbert Langlois jubilait. Une autre idée germa dans son esprit : appliquer la dialyse littéraire à des romans contemporains, et créer, par cette technique, une nouvelle collection : « Littératures humanistes d’aujourd’hui ». Pourquoi le pluriel ? Il ne savait pas trop, mais, dans une interview, il déclara que la création, de nos jours, allait dans tous les sens, s’écrivait en tous styles, et qu’on ne saurait la concevoir que « plurielle ». En réalité, peu de livres seraient à réécrire, les auteurs modernes, par bonheur (et logiquement), n’étaient pas, comme leurs aînés, embarrassés d’idées immorales et empuanties par des conceptions d’un autre temps ; il en restait cependant, et, parfois, d’intéressants.

À peine l’entretien parut-il dans Le Point qu’une clameur, d’abord sourde, puis de plus en plus forte, s’éleva contre le projet : la censure, cette fois, s’en prenait à des écrivains vivants, qu’on cherchait à museler en s’arc-boutant sur le succès controversé (et parfois mérité) d’une collection « humaniste ». La romancière Léa Lili écrivit un texte contre l’oppression éditoriale, un texte qui, par-delà la vigilance de la « lanceuse d’alerte » (comme elle s’appelait), était aussi une ode à la liberté. En voici les derniers mots :

« Ne pas avoir peur du désir, de l’envie, de la curiosité,

des fulgurances de l’art.

Ne pas avoir peur de rire, de pleurer, d’aimer, de se révolter.

Ne pas avoir peur de l’autre, de l’étranger, de celui qui est

diffèrent, de ceux qui vous emmènent ailleurs.

Ne pas avoir peur des artistes, de ce qu’ils nous disent du monde

et de nous-mêmes. »

Ce texte servit de support à une pétition pour « défendre la liberté d’expression ». Cent écrivains contemporains la signèrent, en guise de protestation. Sur internet, la pétition recueillit plus de huit cent mille signatures. La liberté, en France, n’était pas un vain mot. Gérard de Boissieu écrivit, pour l’occasion, un libelle philosophique qui se vendit dans les librairies et les supermarchés ; ce pamphlet, malheureusement, le fâcha avec Alexandre Corvec, fidèle soutien des éditions Gilbert Langlois.

La discorde n’épargna pas les locaux du boulevard Richard-Lenoir ; certains rédacteurs et plusieurs auteurs connaissaient, pour la première fois de leur vie, une façon de torture morale. Gontran Jouvet, d’habitude plein d’entrain, arborait une triste mine. On ne l’entendait plus siffler derrière les parois de son bureau quand il corrigeait un manuscrit, ni chanter des standards de Gilbert Bécaud ou de Franck Sinatra, ainsi qu’il avait coutume d’indisposer ses collaborateurs. Le Strangers in the Night n’avait plus bel air ; si Jouvet eût persévéré dans l’art lyrique, on l’aurait plutôt entendu gémir quelque refrain morose de Léo Ferré sur la dureté des jours, la fuite du temps et la mort des anarchistes.

La pétition avait fait pas mal de dégâts. De grandes et belles consciences rivalisaient d’invention dans les comparaisons infamantes. On censurait la création à l’image de (au choix) : Staline, Castro, Hider (indéboulonnable, on doit lui reconnaître ce mérite), Maître Pinard, on évoquait le sort malheureux de Victor Jara, Soljénitsyne, Chénier, Hugo, Baudelaire, Allende, Condorcet, le Che et tous les « oiseaux multicolores de la liberté ». Gontran tentait de minimiser, de relativiser, de contextualiser : après tout, ce n’était qu’une collection de plus, aucun lecteur n’était contraint d’acheter un livre « humaniste », les versions intégrales existaient chez d’autres éditeurs, le sens de la collection était, au contraire de ce qu’on prétendait, de soutenir la liberté et la générosité. Ces idées, développées par Langlois en personne, Gontran Jouvet, à la première écoute, les avait adoptées avec enthousiasme. Et pourtant, des gens bien les remettaient en cause ; même son ami Didier, encarté au PS, à la gauche du PS, un dur de dur, s’indignait qu’on pût décortiquer des œuvres littéraires comme un poulet dont on ne conserverait que la carcasse, en abandonnant le meilleur : les cuisses et le blanc (avec la sauce). « Je peux quand même pas, m’expliquait-il, donner ma démission ! J’ai une femme, deux enfants et un crédit sur le dos. Putain, c’est pas possible ! » Je le rassurais, nous ne faisions rien de mal, ce n’était ni si beau que l’affirmait l’éditeur, ni si laid que s’en pourléchaient les belles âmes, les babines baveuses d’une mousse pleine de vertu, masquant derrière l’écume blanchâtre des incisives prêtes à mordre.

Étienne Weil se réjouissait du tintamarre, du chaos, de la foire d’empoigne. Sa verve pour se moquer des pour et des contre transformait nos déjeuners en opéras-bouffes, chacun à son tour jouant du violon, du piston, du tambour, des percussions et des cuivres dans une atmosphère de joyeux bordel. Mon enthousiasme était tel, à cette période, que je me déplaçais tous les midis, du lundi au vendredi, à la brasserie des Artist’s. Ah, tous ces pauvres bougres qui mordaient les chevilles, ne voyaient-ils pas qu’ils appartenaient à la même famille de cabots ?

La Cabot en chef, au cours de « l’affaire Langlois », fut Jacqueline Collinet, surnommée cette fois par Weil « Sœur Coco-la-praline ». Elle vivait, à l’entendre, une déchirure morale, une tempête sous un crâne (« avec quelles idées ? »), un dilemme hamlétien ; bref, elle emmerdait tout le monde, sauf une petite troupe d’admirateurs constituée d’auteurs pour enfants, de graphistes et de dessinateurs. Elle s’était fendue d’un article dans Libération où elle étalait ses scrupules, ses remords et les « interrogations que tout honnête homme doit se poser ». Forte des ventes de sa propre collection, elle intervenait, disait-elle, pour défendre l’esprit originel des éditions Gilbert Langlois. Les médias s’empressèrent de l’inviter : radios, télévisions, pages « idées » des grands quotidiens, conférence à Beaubourg sur le thème « la censure à travers les âges ». Pour nombre de journaux, elle était devenue l’honneur de la maison Langlois. À elle seule, lisait-on, elle rachetait les compromissions et les dérives d’un éditeur jadis plus inspiré, emporté par la cupidité et le lucre. Ledit éditeur dépravé s’accommodait fort bien des sorties existentielles de la Collinet : elles protégeaient sa maison de la foudre médiatique. Pour rien au monde il ne l’aurait renvoyée ; et pour rien au monde « Sœur Coco-la-praline » n’aurait souhaité qu’on la virât vraiment. Dans ses rêves les plus fous, elle se voyait licenciée, puis, sous la pression des journaux, des poèmes et des belles âmes, réembauchée deux semaines plus tard par un patron repentant. Elle apparaissait alors à la fenêtre du premier étage du boulevard Richard-Lenoir, devant une foule de supporteurs, et remerciait, la gorge nouée, tous ceux qui l’avaient soutenue dans son épreuve. Elle pensait à sa mère, à son père qui aurait été fière d’elle (là, elle versait un sanglot), ce n’était pas pour elle quelle s’était battue mais pour l’art, la liberté et la fraternité – du moins, Weil narrait-il ainsi les songes rédempteurs de son ennemie préférée.

Par une étrange ironie du sort, à moins que ceci n’expliquât cela, plusieurs auteurs, dont Léa Lili, avaient signé un contrat avec les éditions Gilbert Langlois et, de ce fait, redoutaient les ciseaux d’Anastasie. Le plus remonté, après la romancière, était Jacques Cornevain, le célèbre auteur de polars, qui devait publier dans quelques mois Pourriture on the Stock, une « description à charge, et splendide, de la corruption dans les milieux du journalisme et de l’édition ». Cornevain se sentait trahi ; il écrivit une tribune dans Télérama à l’occasion d’un dossier que l’hebdomadaire consacrait à « l’affaire ». Il reniflait en cette occurrence, avec un flair de fin limier, l’odeur pestilentielle de la « chatte d’Anastasie » (Cornevain n’avait pas froid aux yeux, il appelait un chat un chat, et une crapule une crapule). À l’en croire, le grand éditeur, en signant le contrat, s’était assuré le droit de caviarder les passages compromettants pour lui et pour son monde de « pourris ». Un documentaire réalisé pour Arte le montrait, marchant le long des quais, les mains dans son éternel blouson de cuir, la barbe de trois jours, les cheveux mi-longs, mi-gras, avec une mine concentrée et tourmentée.

Grâce à internet, Étienne Weil se repassait en boucle l’interview, par Arte, de Jacques Cornevain et, à chaque fois, partait d’un immense éclat de rire. Il connaissait l’auteur depuis longtemps, et le voir grimé en Voltaire du XXIe siècle le réjouissait plus qu’on ne saurait dire. « Vous comprenez, Clément, me confiait-il, les larmes aux yeux, je n’aurais pour rien au monde voulu vivre dans une autre époque. Le fat Cornevain, présenté comme une victime de la censure, une victime qui ne s’en laisse pas compter, c’est la récompense d’avoir vécu ! Un cadeau des dieux ! »

Cette affaire corrigea la condescendance que j’éprouvais envers Langlois depuis le soir où il m’avait assommé de tirades philanthropiques sur le Progrès, les droits de l’homme et la cause des femmes. « Quel niais ! », avais-je pensé. En réalité, on ne pouvait le réduire à un débiteur de stéréotypes à la mode (que ne comprenaient-ils, ces soumis à l’esprit du jour, qu’en d’autres temps, ils eussent condamné Galilée, le chevalier de la Barre et la juiverie internationale ? Esprits façonnés par l’époque, inaptes au pas de côté, toujours dans un troupeau, bien au chaud…). Certes, Langlois ne lâchait rien de ses idées altruistes, il y croyait dur comme fer ; néanmoins, il ne se laissait pas intimider par les tribunes des journaux, les pétitions, les manifestations et tout le tapage ordinaire qui, à intervalles réguliers, accompagne les carrousels de l’indignation. Spectacle fatigant, à la vérité, dont je n’arrivais pas à me réjouir avec le cœur léger et le franc rire de Weil. « Vous êtes encore trop jeune, mon ami, commentait-il. Avec l’âge, la prétention humaine n’agace plus autant, elle ne blesse plus, ce n’est plus qu’un chatouillis d’enfant. »

Langlois tenait plus encore à sa maison d’édition qu’à l’affichage narcissique de son humanisme et de son antiracisme. Il avait joué de la Collinet avec maestria ; il s’apprêtait à leurrer, pour le profit de sa société, les auteurs révoltés et leurs groupies. Il fit semblant d’abdiquer en reconnaissant la victoire de Léa Lili et de Jacques Cornevain : non, ces grands écrivains ne seraient pas censurés ! Dans une tribune du Nouvel Obs, il confessa ses erreurs. Désormais, aucune œuvre contemporaine ne serait réécrite sans l’accord des deux parties : qu’un romancier s’opposât à l’amputation d’une phrase, d’un paragraphe, d’un chapitre, il aurait gain de cause. Dans le camp des outrés, ce fut une explosion de joie : la liberté d’expression l’avait emporté haut la main, et l’on traîna, un dimanche après-midi, le cercueil de la censure de la rue Saint- Antoine jusqu’au boulevard Richard-Lenoir, devant la porte close de l’éditeur. Les Parisiens, de leur balcon, applaudissaient le défilé de la Liberté (enfin, ceux qui ne regardaient pas, à la télévision, le match de rugby entre la France et l’Angleterre).

Weil conserva dans son portefeuille une photographie de Cornevain, la main levée, l’index et le majeur écartés en signe de Victoire : « Pour les coups de cafard… C’est un sacré remontant, mieux que du Lexomil. » En réalité, ni Cornevain, ni Léa Lili n’auraient eu, de toute façon, à subir un découpage « humaniste », tant leurs œuvres ne froissaient en rien les bonnes manières et les idées poudrées de l’époque. Langlois le savait fort bien. En leur faisant accroire qu’il n’en allait pas ainsi, il flattait le goût de la « pose rebelle » des deux romanciers tout en attirant les lecteurs avides de « récits vrais et sans concession ». Le bénéfice était géné-ral. On ne pouvait qu’admirer, dans les coulisses, le travail de l’artiste.

« The times they are a-changin’ », chantait Bob Dylan en 1964. En fait, c’était vrai. L’euphorie n’eut qu’un temps : deux rideaux de velours rouge, sur la comédie, se rejoignirent pour en occulter le plaisant spectacle ; deux contretemps vinrent assombrir le moral des troupes – ou, pour être plus précis, mon propre moral. Par « troupe », il faut entendre le duo que Weil et moi formions dans les brasseries et les cafés de la Bastille. Et, bien qu’il en fût la principale victime, Weil s’amusa de la cabale orchestrée par Coco-la-praline. L’apparente victoire ne suffisant pas à l’intrigante, elle tenta, emportée par l’élan du succès, d’abattre, en manœuvrant habilement, à coups de sous-entendus, celui qui, par son indifférence, niait, pensait-elle, la grandeur de ses combats. La collection de Weil, il faut le reconnaître, flirtait avec le déficit, la philosophie allemande recueillant moins de succès auprès du public que les aventures de Petit-Pierrot. D’ailleurs, l’heureuse créatrice de Petit-Pierrot, Amélie Rose, avait rempli de mamans et d’enfants, un soir de mars, toute la salle Jacques-Tati, alors que Sloterdijk avait présenté, une semaine plus tard, son dernier essai dans la même salle, devant une trentaine de personnes seulement – toutes nanties de la carte senior. La perfidie de Sœur Jacqueline obtint, du directeur de la maison d’édition, la suspension provisoire de la collection Weil ; on donnait deux mois à celui-ci pour réfléchir à un nouveau projet, davantage « en phase avec les enjeux du contemporain ». La pensée germanique devait être « métissée » avec d’autres philosophies, dans le dessein de s’ouvrir à des « cultures plurielles ». Weil était dispensé de se rendre à son bureau et, s’il percevait toujours son salaire, certains, chez Langlois, espéraient que ce retrait annonçait une exclusion définitive. Si je continuais de déjeuner, le mercredi, avec lui dans une brasserie, toujours nouvelle, de la capitale, je me rendais le lundi matin, plus tristement, chez l’éditeur. Au lieu d’être défait, Weil se félicitait qu’on lui octroyât, disait-il, deux mois de liberté, qu’il mit à profit pour se promener, pour lire, pour draguer, pour vivre. Il partit quinze jours en Toscane, à Vinci, près de Florence – et se paya le luxe d’envoyer une carte postale à Jacqueline Collinet. Quant au nouveau projet éditorial, il régla la question en quelques jours, en téléphonant à des essayistes italiens, espagnols, algériens, serbes, japonais et américains.

Le second contretemps, s’il ne résulta pas d’une efficace malveillance, m’affecta en personne. Lise en fut la malheureuse inspiratrice, Corvec la lointaine origine. Ce dernier eut l’idée (bien dans sa manière) d’inviter Langlois et son épouse à dîner, dans un restaurant près de Beaubourg, en la compagnie accrue de notre couple, à Lise et moi. L’essai de Corvec, Le Roman, mythes & mystifications, occupa la soirée. Le Débat et Le Monde des livres en avaient loué, brièvement, la rigueur formelle et les avancées théoriques. Une revue universitaire normande, Cahiers hypertextuels de recherche littéraire, ne consacrait pas moins de douze pages serrées à l’analyse des concepts corveciens. Laurence Corvec, l’épouse, tenait en main le fil d’Ariane pour que les convives pénétrassent et sortissent du labyrinthe de la Corvec Theory. Elle vulgarisait, sous l’œil bienveillant du maître qui précisait, à certains angles plus aigus de la doctrine, le sens de sa pensée. Au moment où l’on déposa l’assiette de fromages au centre de la table, cœur crémeux d’une pâquerette dont les longs pétales blancs eussent été nos assiettes, à cet instant même, Corvec aborda avec gourmandise les pages de son essai dédiées à L’Homme surnuméraire. Plein de sa mésestime pour le roman, l’essayiste tressa une corde à deux fils – celui du roman et celui de son analyse – de façon à pendre symboliquement Horlaville à la fin de son réquisitoire. Gilbert Langlois ne connaissait ni l’auteur, ni le roman. Lise prit la défense des deux, rappelant au passage qu’Horlaville était un ami, elle l’avait connu à Nantes pendant sa première année d’enseignement ; les pâles joues de Corvec rosirent légèrement, tel un cerisier du Japon s’habille, au soleil couchant, d’un tendre vermeil. L’éditeur fut intrigué par le roman tout ensemble célébré et calomnié par deux personnes autour d’une même table. Corvec, entortillé par son goût pour Lise et son mépris pour Horlaville, tenta une synthèse astucieuse : « C’est tout à fait le genre de roman pour la collection “Littératures humanistes d’aujourd’hui”. Pour faible qu’il soit, si on le débarrasse de ses dérapages machistes et archaïques, le bouquin donne une idée assez juste des impasses de la création contemporaine. » Laurence Corvec appuya l’idée, elle se proposa même d’œuvrer au rébarbatif travail du découpage. On tenait un projet commun à notre petite assemblée. Lise serait chargée de contacter Horlaville et, comme il se doit, je fonderais l’ensemble – texte et résumés – dans une même pâte romanesque.

Et voilà pourquoi je traînais, ce jour-là, assis sur la banquette d’une brasserie à l’angle du boulevard Quinet et de la rue de la Gaîté. Indécis. Lâche. Peureux. Il était convenu que je téléphone à Patrice Horlaville ; selon Lise, j’étais mieux placé quelle pour lui exposer le sens de la collection. Elle s’était occupée de l’éditeur, à moi de convaincre l’auteur : « Mais si, il se souvient de toi, ne t’inquiète pas… Rappelle-lui la soirée chez les Robin ! » Pour tout le monde, ma tâche relevait d’une simple formalité. Pourtant, pensais-je, personne n’a voulu s’y coller ; on m’a refilé, mine de rien, le sale boulot, comme si j’étais un sous-fifre. D’ailleurs, le « comme si » était en trop. « Parce que » convenait davantage.

Laurence Corvec avait surligné au Stabilo les passages à supprimer et, dans la marge, une écriture penchée – la sienne – justifiait les abrogations, suggérait des pistes de réécriture ou de résumé. Au fond, le toilettage ne prendrait pas trop de temps, il y avait peu à corriger. L’épouse de Corvec partageait le jugement sévère de son mari : « C’est vraiment mauvais… On relève un sens de la narration, des personnages, mais c’est tout. L’ensemble ne s’élève pas, ne transcende pas la narrativité… Et puis, toute cette complaisance dans le misérable, le petit, le rien du tout… On est loin des clochards de Beckett ! Horlaville ne va pas assez loin, il recule devant l’Absence, le Silence, l’Errance. Même son projet est petit. »

La pasteurisation tournait autour de trois points : l’« épisode Véronika » exigeait, par son côté scabreux, le plus grand nombre de modifications. Le romancier innocentait son personnage avec une désinvolture « qui interrogeait », prétendait Corvec. Ce point reconsidéré, il convenait de biffer quelques sarcasmes sur le progrès et deux ou trois observations machistes : rien de bien méchant, mais de puériles provocations. Enfin, Laurence Corvec souhaitait que l’auteur réfléchît au dénouement, car elle estimait que le pessimisme n’était pas assez battu en brèche. Gilbert Langlois était formel, la collection, selon les dernières statistiques, connaissait un grand succès auprès du « public jeunesse », public qu’il ne fallait pas entraîner dans les fondrières du nihilisme, d’autant que l’adolescence se complaisait trop souvent en des postures mélancoliques et suicidaires. « Si on se démarque, expliquait Langlois, de la littérature du tout-venant, c’est par notre optimisme, par notre humanisme ! Il ne faut rien céder. »

Laurence Corvec avait joint à son travail un dossier de presse contenant quelques articles qui avaient accompagné la parution du roman. Certains critiques ne disaient pas autre chose qu’elle. Ouest-France, par exemple : « Qui est cet homme surnuméraire ? Un agent immobilier, Serge Le Chenadec, marié, deux enfants. Enfin, ça, c’est le début du roman, le tout début. Son épouse, Claire, et même ses enfants, se détachent de lui et notre bonhomme s’interroge alors, dans une suite de scènes plus ou moins drôles, parfois douteuses, sur le sens de la vie. Le roman de Patrice Horlaville amuse à deux ou trois reprises, mais on se lasse très vite du héros, ou plutôt de l’anti-héros, véritable mollusque, flasque, flaque, flic-floc. Un personnage bof, beauf, à baffer ? L’auteur pourtant, lui, ne se détache pas de son héros, comme s’il reprenait à son compte ses saillies réactionnaires, bien dans l’air du temps, espérant sans doute, par une allégeance au nauséabond, gonfler le chiffre de ses ventes. Lisez le roman de Patrice Horlaville si vous aimez le réalisme sordide. Si vous n’aimez pas, jetez-vous sur le dernier Anna Gavalda, cent coudées au-dessus ! » À lire la presse, on se demandait pour quelles raisons les éditions Gilbert Langlois (parfois siglées EGL) croyaient judicieux de remonter le roman des abysses où il se décomposait. Certes, tous les articles n’étaient pas négatifs – la majorité, même, reconnaissait la valeur de L’Homme surnuméraire, mais sans appuyer, comme un professeur écrit « bon trimestre » sur un bulletin scolaire, sans en dire plus. Dans Le Point, le critique en recommandait la lecture : « La Baule, le soleil, les vacances. Une famille heureuse. Et puis, tout bascule avec Zavatta. Le cirque Zavatta. Pourquoi ! Ici, le clown agit comme le révélateur d’une vie à la dérive. Le lecteur suit alors les péripéties de Serge Le Chenadec, un agent immobilier à la fois exaspérant et attendrissant. Un bon petit roman qui, sans en avoir l’air, dit quelque chose de nos vies. »

Sur Amazon, on pouvait lire trois commentaires. La moyenne des étoiles attribuées au roman (comme des notes à une copie) était de 2,5 sur 5. Un lecteur l’avait détesté : « Un sujet qui aurait pu être intéressant. Mais l’auteur se perd en digressions et blagues graveleuses. En plus, le vocabulaire est trop recherché. L’auteur ? Un précieux ridicule qui raconte des histoires de beauf. À éviter. Très déçu. » Un autre lecteur, au contraire, l’affectionnait : « Bon roman, qui m’a bcp plus. Le héro est touchant. A recommandé pour un p’tit moment de détante. »

Le roman, selon les esprits, se reflétait de profuses façons, mais la plupart du temps, qu’on l’ait aimé ou exécré, on l’abordait de haut, à partir d’un promontoire personnel que chaque lecteur supputait surélevé. Chaque roman, qu’il soit d’un inconnu ou d’un génie, passait devant le tribunal des lecteurs, tous flattés d’évaluer la chose, sans jamais douter de leur compétence. L’évidence critique, comme le bon sens, était la chose du monde la mieux partagée. Personne n’estimait manquer de goût. Personne.

Je sortis de la brasserie de la Liberté.

Je n’aimais pas marcher, pas tant que ça. Le simple branle de la flânerie suffisait à éparpiller ma réflexion, alors que l’immobilité (assise ou couchée) encourageait la contemplation et la pensée. La sieste aussi. Rien que des choses agréables, en somme. De la marche, il ne fallait rien attendre de bon : armées en campagne, défilés révolutionnaires, manifestations de tout poil, harassement des foules et, surtout, cors aux pieds. J’arpentai cependant les rues de Paris, l’avenue de l’observatoire, le jardin du Luxembourg, la rue de l’Odéon. Fuite en avant. En attendant, le téléphone portable ne sortait pas de la poche de ma veste, je remettais à plus tard la pesante conversation. La lassitude se lisait sur le visage dévasté des passants, mais tous obéissaient à une Loi inviolable qui gouvernait leurs pas, ravageait leurs vies ; on aurait dit que chacun ourdissait quelque plan ténébreux, nécessaire, contraignant ; on aurait dit, à les regarder, que la vie était quelque chose de sérieux. Très peu lambinaient dans l’à-côté des choses : beaucoup de hamsters dans leurs roues, de mules dans la noria, de renards affamés ; peu de vaches ruminantes, paissant dans la douce inutilité d’un après-midi ensoleillé. Même les touristes, cohortes de Coréens, couples américains, familles allemandes, obéissaient à un programme culturel. L’humanité, pensais-je, n’aurait jamais dû s’échapper des pentes herbues où bergers et bergères s’enculaient à l’abri des néfliers, pendant que les brebis tondaient le pré de leur langue râpeuse. J’étais d’humeur mélancolique et pastorale. Paris suintait de tristesse, Paris était la ville la plus triste du monde. On ne pouvait arpenter ses rues sans ressentir le poids des siècles, l’évaporation de millions d’individus, les bonheurs passés, la fragilité de nos vies. Chaque rue, chaque immeuble, chaque pont, chaque église regorgeait d’histoire ; et cette histoire, inscrite dans la pierre, n’était plus. Aucune ville, même Rome, ne ressemblait autant aux paroles de l’Ecclésiaste, vanitas vanitatum et omnia vanitas. Seuls trois pigeons, boulevard Saint-Germain, s’intéressaient à la statue de Diderot, oubliée par la foule des trottoirs ; un clochard, enroulé dans une couverture, sommeillait contre son piédestal. Je m’immobilisai, plus loin, sur le Pont-Neuf. La Seine se divisait en deux affluents, enroulant de leurs bras l’île de la Cité ; l’eau verdâtre fuyait vers l’océan. Tout fuyait. Si je n’aimais pas la marche, pensais-je, c’est qu’elle se noyait dans la fuite universelle, dans l’en-avant de l’évaporation des vies.

Me revint alors l’image de Le Chenadec, personnage harassé, tête inclinée vers la Seine, tenté par l’abandon, par la mort volontaire, repris in extremis par le désir de vivre. Ne ressemblais-je pas, moi aussi, rêveusement penché sur l’eau, à ce « raté », à ce « perdant », à cette « triste vie », comme le décrivaient les critiques ? Ces jugements m’avaient étonné ; Le Chenadec, dans mon souvenir, manœuvrait son existence au mieux, plongeant parfois dans les remous de la dépression, s’accrochant à ce qu’il pouvait, tant bien que mal. C’était un homme comme nous tous, ni pire, ni meilleur. On renâclait à se voir en lui comme dans un miroir ; la vie des critiques et des lecteurs était-elle si féerique et si lumineuse, qu’ils se sentissent étrangers et supérieurs à Le Chenadec ? Je n’en revenais pas. J’eus envie d’en parler à l’auteur, j’imaginai la conversation : « Je suis sur le Pont-Neuf, comme Serge. – Ah, dans le roman, il s’agit du pont Royal ? – Votre personnage, si j’ai bien compris, c’est un d’Artagnan du quotidien… – Ça pourrait faire un bon titre, bien plus vendeur que L’Homme surnuméraire… »

Tant qu’à se croire dans le roman d’Horlaville, autant s’asseoir ; je me souvenais que le personnage, avant de traîner mélancoliquement au-dessus de la Seine, s’était reposé au Longchamp, rue de l’Arbre Sec ; j’avais retenu le nom du café car à vingt ans, tous les vendredis j’y attendais Isabelle, qui travaillait pour financer ses études, jusqu’à sept heures du soir, dans un grand magasin, rue du Pont-Neuf. Ensuite, nous rentrions à Melun pour faire l’amour, au début de notre histoire, puis, à la fin des haricots (deux ans plus tard), pour regarder la télé. Cette fois, pas d’Isabelle ; le patron du bistrot avait dû revendre son commerce, car je ne reconnus pas l’ancien propriétaire, sa peau grêlée, ses yeux vitreux et sa ridicule moustache. Cultivait-il désormais un coquet jardin, en banlieue, ou mangeait-il les pissenlits par la racine ? Et qu’était devenue Isabelle ? Je choisis de rester en terrasse, près d’un champignon métallique rougeoyant ; nous étions au mois d’avril.

Retourner au Longchamp, c’était comme flotter entre ma vie d’avant et le présent, être moi sans être moi. Cette suspension m’insuffla le courage d’appeler Horlaville. Par chance, il se souvenait de moi – et de Lise, bien sûr. Je lui exposai en quelques mots le projet que les éditions Gilbert Langlois entretenaient à propos de son dernier roman. Le premier éditeur de L’Homme surnuméraire ne s’opposait pas à l’opération de ravalement ; en outre, la compensation financière n’était pas insignifiante. J’étais gêné de défendre une entreprise – je m’en apercevais à mesure que je l’expliquais – qui n’était rien moins qu’abominable : demander à un auteur de trafiquer son œuvre pour la rééditer dans une collection prétendument « humaniste » (comme si l’humanisme se fut réduit à un bréviaire de boy-scouts). Horlaville estimait que rien, dans son roman, ne heurtait la morale. « La morale commune, soit, si vous y tenez, objecta-t-il. Mais pas la morale réelle, qui est affaire de vérité. »

Je repris, non sans honte, l’argument répété de Langlois : la publication, dans la collection « Littérature humaniste », loin de nuire au texte original, lui porterait une neuve attention, de sorte que le roman connaîtrait une double réédition, une chez EGL, l’autre chez le premier éditeur. Je ne croyais pas un mot de ce que je disais, ou plutôt j’usais de. la thèse comme d’un fleuret pour toucher l’adversaire et, comme il se défendait, je m’échauffais, je soutenais une idée qui ne me plaisait pas, emporté par l’élan du combat, de la position à défendre. « Qu’ai-je à gagner, s’emporta Horlaville, à consentir à une intervention cosmétique qui trahirait l’esprit du roman ? Il n’a pas connu le succès… Je serais vert de rage s’il emportait les faveurs du public après un lifting abject. On veut bien de la littérature si elle baisse la tête pour rendre hommage à son suzerain : l’esprit du Temps. »

Il m’avait vaincu. Je jetai le fleuret à terre. Et j’avouai tout : je n’étais qu’un exécutant, un banal exécutant du Mal, un genre d’Eichmann – en moins nazi. Plus simplement, je reconnaissais la pertinence de sa position. J’en profitai, au passage, pour donner quelques coups de pied aux Corvec, tout en absolvant habilement l’éditeur lui-même. Ensuite, nous parlâmes de Lise, de livres, de la vie : il ne rechignait pas à discuter, ni à plaisanter. Avant de raccrocher, il condescendit à étudier la proposition. « Je ne pense pas que je changerai d’avis, je donnerai une réponse définitive dans quelques semaines… Après tout, s’il y a de l’argent à gagner ! » Cette concession, je le compris tout de suite, témoignait surtout de sa compassion, plus que d’une reddition future ; il avait subodoré que ma défaite me vaudrait, peut-être, des reproches au sein de la maison d’édition, et, pour en atténuer l’irritation, retardait d’une semaine le dévoilement de son refus.

Gilbert Langlois, quand il en fut informé, manifesta de la surprise, de l’incompréhension : cet écrivain inconnu déclinait l’offre d’un éditeur qui recevait des milliers de manuscrits ! Pour qui se prenait-il ? « Encore un idéaliste, un doux rêveur ! » Je fis remarquer à mon employeur que l’idéalisme, c’était plutôt notre rayon, précisément avec cette collection « humaniste ». Il sourit : « Vous avez raison, Clément, je m’emporte bêtement. Mais après le tohu-bohu des Léa Lili et autres Cornevain, je suis devenu très intolérant au narcissisme des écrivains, toujours enclins à crier au scandale dès qu’on touche à un cheveu de leurs pages immortelles ! »

Langlois redoutait la colère de Corvec : l’universitaire l’appelait incessamment au sujet de sa préface. Elle gonflait sans cesse, dépassait son sujet, puis, par le jeu des « spirales rhizomiques », le récupérait, se le réappropriait dans un « tout herméneutique ». Bref, l’éditeur ne savait pas trop de quoi il s’agissait, mais Corvec était emballé. « Si Horlaville confirme son refus, il va nous faire une crise de nerfs, et je serai obligé de publier sa préface sous la forme d’un essai critique. Imaginez le tableau : un essai jargonneux sur un roman que personne n’a lu ! Je n’ai pas d’argent à foutre par les fenêtres ! J’appellerai moi-même Horlaville. »

De cette affaire, Weil se plaisait à m’entendre parler. Il s’amusait de ma timidité face à Horlaville, souriait des emportements de Langlois, se réjouissait de l’infatuation des Corvec. Au café Le Naguère, choisi pour son nom, dans le quatorzième arrondissement, il défaisait le monde. À l’en croire, la littérature mourait lentement, et notre civilisation avec elle. Il ne lisait plus de romans, ou presque, préférant les textes courts, les poèmes, les aphorismes, les contes, les maximes. Il m’apprit qu’il avait publié, vingt ans auparavant, un recueil de poèmes, sous un pseudonyme : « C’est mieux comme ça, on ne m’embête pas avec ma carrière ratée… À l’époque, je désirais retenir, au sein de vers relâchés, apparemment relâchés, mes nuits d’amour dans des hôtels miteux, avec des garçons de passage, tendrement aimés ou ardemment désirés… C’était une collection d’instants, d’ombres mauves, de sourires perdus, de fenêtres ouvertes dans les nuits d’été, de lèvres, de peaux, d’attentes au coin de rues désertes, d’après-midis triomphants. Un genre de sous-Constantin Cavafis, si vous voulez… Et puis j’ai arrêté. Il n’y a plus personne pour lire de la poésie… Des poètes, oui, des romanciers, oui, mais plus de lecteurs, plus de tribunal du goût, la démocratie a tout nivelé… Tout égalisé… C’est le maelstrom de l’indistinct… J’ai même appris, hier, qu’un rappeur avait donné une conférence à Normale Sup, devant un parterre d’étudiants ravis… L’art ne se maintient qu’en des temps où les élites terrorisent les foules plébéiennes ; mais si elles s’inclinent devant le nombre, le peuple, les ventes, eh bien, l’art disparaît dans l’indiscernable. Nous y sommes. Je ne crois pas que l’Europe s’en sortira. Encore quelques dizaines d’années, peut- être. Un jour, Molière et Verlaine ennuieront tout le monde, on leur préférera des récits à la mode, les chanteurs du jour, les films en 3D, le tout-venant de l’industrie culturelle… Le lien avec le passé sera coupé, et nous nous écraserons le nez sur le présent… Fin de partie…

— Sans doute, mais choisissez vos interlocuteurs, sinon gare aux accusations de passéisme ou, pire, d’élitisme fascisant… Même Lise, qui pourtant vous vénère, ne vous suivrait pas sur le terrain du “tout était mieux avant”.

— Mais, mon ami, ne me prenez pas pour un naïf, je dissimule, je ne dis jamais ce que je pense, sauf lorsque je rencontre un esprit libre, ce qui est rare… À ce propos, avez-vous remarqué qu’on se moque à n’en plus finir de cette expression “c’était mieux avant”, supposant de ce fait que le “c’est mieux aujourd’hui” n’est en rien ridicule. L’époque s’adore et n’en peut plus de se voir si belle en son miroir. Ma seule consolation, c’est qu’elle passera, et dans mille ans, s’il reste encore des ans, on l’étudiera avec effroi… Rappelez-vous Caligula intronisant son cheval sénateur, eh bien, un rappeur conférencier à Normale Sup, ça ne vous fait pas le même effet ? »

Pour la première fois, l’ironie allègre de Weil cédait le pas aux tristes passions de l’amertume. Je ne l’avais jamais vu, jusqu’à cette heure, délaisser le badinage pour s’immoler au sérieux. Il se tut quelques instants, le regard absent. À quoi songeait-il ? À d’anciennes amours, ou à la fin de notre civilisation ? Aux ruines sentimentales ? À l’écroulement du sens ? J’en profitai pour commander un deuxième café. « Excusez-moi, reprit-il, je sais que rien n’est plus ridicule que d’espérer de l’avenir une légitimation de nos aigreurs. Je me laisse aller à prophétiser, comme un p’tit Zarathoustra du dimanche. Qu’importe l’ensevelissement de l’art sous les décombres de la culture de masse ; continuons de nous amuser entre les gravats ! » Il leva son verre à je ne sais quel dieu absent ou, plus sûrement, à l’esprit de dérision. C’est tout ce qu’il nous restait, on n’allait tout de même pas s’en priver !

La prophétie de Langlois au sujet de l’exaspération de Corvec se révéla prémonitoire : l’universitaire, le lundi suivant, déboula dans mon bureau, ses feuillets – la préface – à la main, pour que je lui confirme, s’il était bien vrai, que Horlaville renâclait à être publié dans la belle collection de son ami Langlois. Il était venu à Paris dès le premier train, emporté par l’indignation, et il contenait à grand-peine, derrière ses dents, sa bile noirâtre, prompte à mousser sur ses bajoues. Il fut question de « cercles carrés », de « sens dessus dessous » et même de « fin du monde ». Comment un écrivaillon de cette espèce pouvait-il avoir le toupet de négliger un contrat faramineux ? « C’est incompréhensible, Clément, in-com-pré-hen-sible ! » À l’entendre, Horlaville se vengeait des pages assassines – » et pourtant trop complaisantes ! » – qu’il avait consacrées, dans son dernier essai, à son roman. J’expliquai qu’Horlaville ignorait tout de ces lignes, et tout de l’identité de son auteur. Cette réponse me valut un cours, par Corvec, sur la naïveté en général et sur la mienne en particulier. Au fond, Horlaville, selon lui, en savait plus que je ne le supposais, et me menait par le bout du nez. Avant de quitter le bureau, il ajouta : « Laurence est très déçue… Elle ne dit rien, ce n’est pas son genre, mais elle a beaucoup travaillé à ce projet… »

De la digne déception de Laurence Corvec ou de remporteraient de son mari, Weil ne savait quelle scène le réjouissait le plus, et, comme un enfant, il me demandait sans cesse de lui raconter la même histoire, en n’omettant aucun détail, en l’enrichissant même, si la mémoire m’en revenait, d’une phrase ou d’un geste supplémentaires. « Ce Corvec, c’est un personnage de Molière ! C’est un petit marquis, il ne lui manque que les appas d’une veste rhingrave et le mérité éclatant d’une perruque blonde ! Vous avez de la chance d’être aux premières loges, mon ami, c’est du grand spectacle ! » La philosophie de Weil (mais ce grand mot lui aurait déplu) consistait à jouir, en spectateur, de la vie comme s’il se fut agi d’une représentation, d’un vaudeville permanent, gratuit et enchanteur. Son absence obligée de la maison d’édition ne lui pesait que par la privation de sa comédie quotidienne et, en particulier, de l’incontestable maîtresse des lieux, Coco-la-praline. Il m’interrogeait à son propos, avec espièglerie et jalousie : je la voyais, je lui parlais ! C’est peu dire qu’il ne lui en voulait pas de l’avoir éloigné (et peut-être même limogé) de chez Langlois, tant elle lui causait de plaisir de par sa simple existence, dont chaque parole, chaque indignation, chaque fierté le mettait en joie. Il fallut que je lui décrive dans les moindres détails sa nouvelle coiffure (elle avait adopté une coupe garçonne « à la Sagan », disait-elle crânement). Et, surtout, elle prétendait depuis quelques jours être devenue « spinoziste ». Weil tapait du poing sur la table pour accompagner ses éclats de rire, et j’étais tenu de raconter par le menu l’humble conversion de Jacqueline à la philosophie de Baruch Spinoza.

La riposte des Corvec ne se fit pas attendre. À son retour de Caen, le mercredi soir, Lise m’informa au passage, sans y accorder d’importance, que le couple, chez qui elle dormait le mardi, ne pourrait l’accueillir les prochaines semaines en raison de travaux intérieurs – une nouvelle salle de bains. Alexandre, quant à lui, pendant le dîner, s’était ému d’une possible « restructuration » de l’université menaçant les trois heures de cours dispensés par M lle Guillemet. Cette réforme écœurait Lise ; elle avait donné beaucoup du temps – des soirées, des dimanches – à la préparation de son séminaire sur la lexicologie, et elle se sentait désavouée, presque humiliée. Corvec l’avait assurée de tout son soutien. Je ne doutais pas un instant, néanmoins, que ces deux mesures ne fussent une réplique à la publication avortée de L’Homme surnuméraire. Rien n’était jamais direct, chez Corvec ; ses attaques – je me souvenais de Dinard – empruntaient des chemins détournés, obliques, si bien que sa mesquinerie demeurait un secret bien caché. Quand je voulus démasquer l’imposteur, Lise reprit à nouveau sa rengaine habituelle : je voyais le mal partout, j’étais jaloux, etc. Ce salaud (« mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », entendait-on partout, dans la bouche des ministres et dans celles des moralistes), ce salaud donc, réussissait à se venger sur Lise (qui n’y pouvait rien) du refus d’un romancier, tout en prétendant « soutenir » sa victime qu’il allait virer de chez lui, puis de son poste à l’université. Du bel ouvrage, assurément.

Entre-temps, Weil, malgré son inappétence pour le genre romanesque (« ce rouleau compresseur de la littérature »), avait apprécié L’Homme surnuméraire. « C’est un roman métaphysique, ancré dans le réel le plus banal. Il ne sera pas compris ; c’est sa force et sa faiblesse. Le personnage de Chantal Beucher est une version profane de la sainteté. Les critiques mondains, au sens où ils sont du monde (pas au sens de la frivolité), n’ont pas perçu la symbolique de la Chute. Il y aura peu de vrais lecteurs. Mais je comprends que son auteur s’oppose à la réécriture du texte, à sa dégringolade dans un humanisme de pacotille : ce serait poursuivre l’œuvre du diable, rien de moins. »

J’espérais, moi aussi, que Horlaville ne capitulât pas ; j’abominais de plus en plus mes réécritures, mes « salissures ». La littérature était du côté de l’individu, de la solitude, de la défaite ; la communauté des petits hommes ne la supportait plus, et moi, renégat, je jetais, avec les autres, ma pelletée d’immondices sur son corps blessé et sublime.

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