L'Homme surnuméraire

Guy Montag's epub makers team · Chapitre 6 sur 9 · partie 1/2

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L'Homme surnuméraire

Chapitre VI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

L’Homme surnuméraire (3)

 

« Tiens, Papa, c’est mon ordinateur portable, on doit pouvoir le ranger dans le coffre… » Serge dégagea la couverture pliée en deux qui protégeait un sac de voyage, puis coinça sur celui-ci l’ordinateur de Kilian. Enfin, il remit la couverture par-dessus. « Peux-tu aller voir si ta mère est bientôt prête ? Tu lui diras que la voiture est chargée, et qu’on n’attend plus quelle. » Il referma le coffre. Si Claire s’était lestée d’un bagage supplémentaire, elle le déposerait à ses pieds, la Peugeot 508 étant bourrée à craquer. Il y avait trois heures de route jusqu’à Mayenne, et ils étaient attendus pour déjeuner. C’était la première fois, depuis l’affaire, que Serge retournait avec son épouse dans la petite ville de son enfance. Et la deuxième fois pour lui, depuis le repos d’une semaine que Chauvin lui avait conseillé afin de dompter les lames écumantes de la dépression. Serge pensa que sa mère serait heureuse de le revoir avec son épouse et avec son fils. Lison, elle, était partie une semaine plus tôt à Arcachon, chez les parents de sa copine Ophélie. Sa mère, prudente, avait glissé dans sa valise un paquet de préservatifs, puis, devant l’appartement bainéolais d’Ophélie, elle lui avait recommandé, les larmes aux yeux : « Fais attention… Ne te fais pas avoir comme moi. » Sa fille l’avait serrée très fort contre elle. « Non, Maman, ne t’inquiète pas, je serai intraitable, je choisirai qui je veux, si je le veux, quand je le veux ! Et il m’obéira ! »

Après les pépiements du départ, le silence reprit ses droits ; les trois passagers, enfermés dans l’automobile, occupèrent le vide de la route par un déroulé informe de pensées secrètes, bien cachées derrière les parois du crâne.

Des guitares électriques accompagnaient, grâce à deux écouteurs, les espoirs et les inquiétudes de Kilian : son année de première s’était bien passée. Au bac de français, il avait réussi à limiter les dégâts en tombant sur un texte de Sartre pas trop difficile. Il avait obtenu un douze sur vingt. Et, surtout, lors d’une soirée chez Quentin, il avait embrassé Cassandre Guérin, une fille de la seconde 7 ; il espérait la revoir à la mi-août, et coucher avec elle. Discrètement, il contemplait des photos de sa « copine » stockées dans son téléphone portable. Son esprit flottait autour des seins de Cassandre, quelle lui avait montrés, et il en regrettait l’incomparable douceur, de même qu’il souffrait et jouissait en songeant au sexe de son amie, tendre et humide, qu’il ne connaissait, pour l’heure, que par le travail de sa main gauche lascivement comprimée contre la culotte. Le monde était beau, il avait le visage et le cul de Cassandre. Mais il pourrait aussi avoir le visage et les seins de Margot, Léa, Lucie, Agathe, Marion, Camélia, Clarisse, et de toutes les filles qui croiseraient sa route. Il se sentait fort, le pucelage en sursis.

Si l’on avait dû résumer en deux mots le sens, pour Claire, de ce séjour à Mayenne, nous aurions écrit « parenthèse » et « concession ». Puisqu’elle n’avait pas divorcé, pensait-elle, il convenait de ne pas proscrire les parents de son mari, cela ne se faisait pas. Un an et demi plus tôt, elle n’aurait jamais cru revenir un jour au sein de la famille Le Chenadec. Elle avait supporté la présence de Serge, pour la raison qu’elle le confondait avec les meubles de l’appartement, avec les bibelots, la télévision, le papier-peint. Il était là, c’est tout. Elle avait passé des journées, après le départ de Lenny, à écrire à son ancien amant en pesant chacun de ses mots, en espérant le convaincre de l’absolu de leur amour, en lui proposant d’aller vivre avec lui à Cardiff. Elle relisait ses brouillons, corrigeant un mot, une phrase, une référence, un paragraphe, de manière à écrire la lettre parfaite, celle qui retournerait Lenny, le rendrait à l’amour, à leur amour. Elle écrivit au moins cinq lettres parfaites, ce qui représentait des heures et des heures de travail. Tant qu’elle réfléchissait à des phrases, elle repoussait les corbeaux du désespoir qui hantaient sa chambre, obstruant la lumière du jour. Lenny ne répondit à aucune de ces lettres parfaites. Elle s’écroula un jour, derrière le rideau de douche – en pleurs. Elle avisa, sur le rebord du lavabo, un petit rasoir à deux lames qui, ordinairement, était disposé à la tonte des poils outrepassant le maillot. Elle caressa délicieusement les veines de ses poignets avec l’objet tranchant, en songeant au suicide. Puis elle se leva brusquement : non, elle vivrait ! Lenny ne valait pas l’amour quelle lui portait. À partir de ce jour, elle se mit à haïr son Lenny ; et à l’aimer. Mais l’aimer était une rechute. Quant au rasoir à deux lames, après avoir frôlé un rôle tragique, il revint à de plus saines et pileuses occupations.

La trahison de Lenny consacra, dans l’esprit de Claire, l’universelle ignominie masculine. Bérengère, qui eût enseigné cette matière (« la bassesse des hommes de l’Antiquité à nos jours ») au Collège de France si on l’avait laissé foire, reprit son antienne favorite : le divorce était inéluctable, Claire devait partir sur d’autres chemins, vivre sa vie, s’éclater et « poétiquement s’engager ». Serge n’était qu’une « merde » qui empuantissait son appartement, ses rêves, son « droit à être heureuse » – car pour Bérengère, il y avait un droit à être heureux. Elle allait jusque-là, elle n’avait pas froid aux yeux : « Ah, ça non ! » Claire consulta un avocat pour divorcer ; elle en informa Serge, d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Maître Pons approchait de la retraite – des divorces, il en avait soupé ! Si pour Claire, l’affaire était de taille, pour son avocat on pouvait la ranger en haut d’une pile de chicanes domestiques « toutes plus connes les unes que les autres » ! Enguerrand Pons ne maîtrisait plus le dédain du client. Divorcer, qui plus est, réclamait une foultitude de paperasses administratives, de rendez-vous, de discussions, et même d’argent. Son désir de quitter Serge chancela. Elle confia sa lassitude, un soir, à ses deux amis, Bérengère et Olivier (le professeur de maths), elle n’était plus très sûre de vouloir abandonner son mari. Bérengère n’était pas de cet avis, elle se sentait trahie par ce recul et, par-delà son propre cas de Bérengère (« sans importance »), c’étaient toutes les femmes que Claire mystifiait. Il y eut prise de bec. Sur le trottoir, face à la crêperie du Bon Marin, on se quitta sans avoir purgé l’amertume accumulée pendant le repas. Olivier en profita pour reconduire Claire jusqu’au métro ; elle se mit à pleurer contre son épaule, elle était brisée, défaite, plus personne ne l’aimait. Olivier l’embrassa, flairant une proie facile (car pour féministe qu’il fut, il n’en était pas moins plein de testostérone). Ils couchèrent ensemble trois fois. Cependant, le cœur de Claire n’y était pas, et le reste non plus. À quoi bon, se dit-elle, m’éparpiller dans des histoires sans grâce, sans poésie, sans passion ? Elle avait vécu « l’amour fou » avec Lenny, ça n’arrivait qu’une fois dans la vie, ensuite on vieillissait. Autant vieillir avec son mari, le père de ses enfants ; tout serait plus simple, pas de divorce, pas de déménagement, pas d’enfants à conduire, le week-end, chez leur père. Elle refit l’amour avec Serge, ce n’était pas terrible, mais pas si différent d’avec Olivier Delaunay, et au moins, c’était plus rapide. De toute façon, la vraie vie, la vie pleine et intense, elle la chercherait dorénavant dans l’étude et dans l’action politique. Et s’arrêter, comme Serge s’apprêtait à le faire, sur une aire d’autoroute, pour enrichir une compagnie pétrolière exploitant les ressources de l’Afrique, la révoltait tant qu’elle en oubliait, par moments, le doux souvenir de Lenny. Elle ne séjournerait, fort heureusement, qu’une semaine à Mayenne ; ensuite, elle prendrait le train pour se rendre à Marseille afin de suivre un séminaire intitulé « Derrière un refus partagé des inégalités, des motivations qui divisent… Conditions sociales de l’accord dans un contexte d’actions collectives ». On attendait des sociologues, des altermondialistes, des représentants politiques d’extrême gauche, des écologistes, des historiens, des féministes, et même, disait-on, Robert Hue. Là-bas, elle se plongerait dans la fusion chaleureuse du combat, de l’intelligence et de la fraternité humaine. Bérengère avait réservé des chambres dans une cité U, à côté d’un foyer Sonacotra ; Olivier les rejoindrait à la fin du séminaire. Il leur resterait une semaine pour découvrir la garrigue, les calanques, et toutes ces belles choses entrevues dans le film Marius et Jeannette. En attendant, la Peugeot 508 stationnait en épi parmi la multitude d’automobiles arrêtées là, sur l’aire d’autoroute, déversant une cohorte de vacanciers étourdis par la vitesse et pressés qui d’aller aux toilettes, qui de déjeuner, qui de boire un café dans un gobelet en plastique.

Le bavardage se tarit très vite après que la Peugeot eut quitté l’aire d’autoroute, comme s’il avait été propulsé, avec le piston, à l’instant du démarrage, puis, la vitesse acquise, avait cédé la place au ronronnement du moteur. Serge songeait à la félicité qu’il aurait éprouvée, deux ans auparavant, au volant de son automobile, roulant vers le département de son enfance avec Claire à sa droite et Kilian sur le siège arrière. Il aurait été fou de joie de partir en vacances, d’aller chez ses parents, en Mayenne. Désormais, il ne ressentirait plus jamais de bonheur pur, sans faille, pleinement accordé à la vie ; avant, il était la vie, il était l’une des modalités du désir universel, aucune distance ne le séparait de lui-même, aucun doute ne l’habitait sur la famille, le couple, le bonheur. À présent, un creux rongeait sa confiance, comme un souffle au cœur altère la circulation du sang. Il avait perdu son innocence, sans répudier pourtant son existence d’avant. Et, puisque Claire avait renoncé au divorce (sans qu’il sût exactement pourquoi), la petite vie à Bagneux avait repris son cours, à la façon de ses vases brisés dont les morceaux se recollent quand, dans un film, on projette à l’envers les images de sa chute. Sauf qu’il n’y avait eu aucun retour en arrière, tout s’était réajusté tant bien que mal, les brisures se voyaient encore pour qui regardait bien. Il n’aurait su définir, au volant de la Peugeot, le registre de ses sentiments : la joie dominait, certes, mais une joie de façade, imparfaite, sans cesse trouée par des rafales de tristesse.

Il ne s’était pas suicidé.

On s’habitue à tout. C’est un lieu commun, cependant Serge en avait expérimenté l’étrange évidence ; les aveugles et les paralytiques s’accoutument à leur sort, et certains parmi ces infortunés jouissent plus et mieux que les voyants et les coureurs de fond. Il jouait un peu la comédie, certes, simulait quelquefois un enthousiasme naguère naturel et spontané – mais pas toujours, pas tout le temps. Ce n’était plus l’exaltation du combat, seulement le sourire mélancolique du vaincu après la bataille. Il avait regardé longuement, la veille du Nouvel an, les remous de la Seine s’agitant sous le pont Royal, plus pour respecter le rendez-vous qu’il s’était donné un an plus tôt que par désir d’enjamber le parapet et de disparaître dans les eaux glaciales. Quand Claire avait pris une douche, un samedi soir, vers dix heures – ce qui, dans le code conjugal, annonçait une partie de jambes en l’air –, il en était resté abasourdi, ne sachant si, à son tour, il devait passer dans la salle de bains pour se présenter, après, comme un beau petit cochon rose et parfumé, dans le lit des amours. Au sortir de la douche, il avait croisé Claire dans sa nuisette transparente ; la copulation ne serait pas remise à une date ultérieure. Il s’était presque habitué à sa chasteté, ne souffrant pas, comme à l’adolescence, d’un désir permanent et insatisfait. Il ne ressentait plus que des chatouillements, de-ci de-là, qu’on pouvait calmer en pensant aux problèmes professionnels, au week-end à venir (la vie enfin autorisée de l’homme occidental) ou en allumant le poste de télévision. Si vraiment le mal persistait, une brève masturbation réglait l’affaire en trois mouvements. Comme pour la bicyclette, les gestes de l’amour physique ne s’oublient pas, et Serge renoua, enfin, avec les fesses de son épouse. Après des mois d’émiettement, le couple Le Chenadec se reconstituait, cabossé, débile, exsangue – mais debout, du moins en apparence. Le qu’en-dira-t-on était sauf, et l’on sait qu’il assure, à lui seul, la pérennité de la plupart des couples.

Toute l’agence avait été heureuse d’observer le rétablissement progressif de Serge ; son retour, après la semaine en Mayenne, avait été interprété comme le signe que « ça allait déjà beaucoup mieux ». On le ménagea les premiers jours, puis l’on considéra qu’il n’était pas « le plus à plaindre » : il avait un toit, des enfants, et surtout, c’était le patron, putain ! Quand on mettait sa situation en regard avec les tremblements de terre en Iran ou les tsunamis en Asie du Sud-Est, les états d’âme de Serge, ça ne valait pas un fifrelin. Nicole Berthelot, qui parrainait depuis deux ans un petit orphelin d’Haïti, contint difficilement des tremblements d’indignation lorsque Françoise osa s’apitoyer sur les déboires matrimoniaux de son directeur : « Je t’en prie, intervint-elle avec une grimace hautaine, c’est indécent de me parler de Serge et de sa pouffiasse, alors que mon petit Billy, à Port-au-Prince, n’a que deux caleçons pour aller à l’école ! » Toute l’agence adoptait alors un profil bas. Au fond, quand Michel Chauvin, un midi, déclara en l’absence de Serge : « Le malheur des autres, c’est fatigant », il résumait de façon précise le sentiment général qui régnait à l’agence – surtout qu’il s’empressa d’ajouter, pour Nicole, que son petit Billy n’était pas visé (ouf, Chauvin l’avait échappé belle).

Les abords de Mayenne, comme tous ceux de France et de Navarre, étaient couverts de centres commerciaux, de magasins de meubles, d’affiches publicitaires et de l’inévitable chiendent des fast-foods. Les plaines herbeuses, les chênes et les peupliers, autrefois écrin végétal de la petite ville, avaient été sacrifiés sur l’autel de la consommation dans l’indifférence générale, puisque c’était « bon pour l’emploi ». Heureusement, le hameau où René et Gisèle disparaissaient lentement ne subissait pas (encore) l’invasion des bureaux en contreplaqué – ces papiers gras grandeur nature –, de sorte que de petites routes goudronnées s’enfonçaient et serpentaient entre les champs de coquelicots, et qu’en sortant de la voiture, une bonne odeur de bouse de vache accueillit les passagers.

Allongée sur une chaise longue, Gisèle remplissait une grille de mots fléchés. À sa droite, René semblait dormir, se protégeant du soleil grâce à un livre ouvert posé sur son visage ; ses bras pendaient des deux côtés d’un transat en plastique. Midi le juste y composait de feux, et quelle paix semblait s’y concevoir ! Un air d’enfance pénétra les poumons de Serge, il se souvint des jours d’été, des trèfles à quatre feuilles et des coccinelles au creux de la main. En ce mois de juillet, le retour à la campagne le purifiait de ses désillusions ; il eut même envie, dans l’après-midi, de grimper sur un vélo pour rouler jusqu’à la ferme des Guillou. Son fils déclina l’invitation de venir avec lui : son portable ne captait pas le wi-fi, et il s’en inquiétait trop pour pédaler dans la campagne. Claire consentit à l’accompagner. Le père Guillou avait modernisé son étable et goudronné la cour de la ferme ; en revanche, son accent n’avait rien perdu de sa rugosité, de sorte que les Chenadec durent se concentrer pour déchiffrer ses propos. Ils allèrent boire un « canon de rouge » dans la cave, une cave avec un sol en terre battue. Plusieurs mouches voltigeaient autour des verres. La chaleur, au-delà de la pénombre ou ils s’abritaient, composa l’unique thème de la conversation. Et André Guillou, que Serge, dans son adolescence, considérait avec un peu de hauteur, lui parut, trente ans plus tard, l’incarnation, sans tambour ni trompette, de la sagesse, à hauteur d’homme et de brebis. De quel poids pesait-il, lui, l’agent immobilier, avec son appartement de Bagneux, face à cet homme qui ne proposait pas de « services » mais récoltait l’or des saisons et le lait des vaches, sans manières et sans se plaindre ?

Au retour, Serge et Claire empruntèrent un petit chemin, puis descendirent de leurs vélos (qu’ils inclinèrent le long d’une haie) pour cueillir des mûres. Vingt ans plus tôt, au même endroit, derrière un taillis, ils avaient fait l’amour, étendus sur une petite couverture, avant d’admirer, la tête renversée, les feuilles d’un peuplier qui tremblaient au-dessus d’eux.

« Tu te rappelles, demanda Serge, quand on s’était arrêtés là, et qu’on s’était allongés sous l’arbre, là-bas ?

— Non, je ne me rappelle pas. On est en retard, tes parents nous attendent. »

Rien ne pressait, pourtant.

L’allégresse de Serge s’était aventurée en d’heureuses saisons qui ne reviendraient plus. Pour oublier, il se mit à pédaler à toute vitesse jusqu’à la maison de ses parents. « Votre fils m’a abandonnée », se plaignit Claire, dès son retour, à Gisèle qui essorait, dans l’évier, la salade du dîner. « Il s’est pris pour un coureur du Tour de France. » Le soir, sous les étoiles, la table fourmilla de conversations ; tous parlaient, personne n’écoutait, la bonne humeur se mariait à la douceur de l’été. Certes, Claire n’oubliait pas le colloque marseillais, ni Kilian les seins de Cassandre. Ni Serge la rebuffade de l’après-midi. Mais si l’on attendait que tous les soucis fussent abolis pour être heureux, on ne le serait jamais – et d’ailleurs, on ne l’est jamais (ou peu s’en faut).

Le matin, Serge se réveilla seul dans les draps défaits. Le chant des oiseaux et les voix du petit-déjeuner (qui grimpaient de la terrasse à la chambre) éraflaient le silence pastoral. Il goûtait à la vie, dans le flottement de l’éveil, en ces instants où des lambeaux de rêve s’agrippent encore à la conscience de la réalité. Protégé par la pénombre, il retardait peinardement son retour à la vie familiale, pareil au comédien qui, dans les coulisses, derrière le rideau, apprécie le jeu des acteurs avant de fouler à son tour les planches du théâtre.

On lui reprocha de s’être levé le dernier quand tous, depuis des heures, arpentaient déjà la surface du monde. Dès qu’il parut, René ne manqua pas de déclarer : « Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt ! » Moins philosophe, Gisèle quitta la terrasse pour aller chercher du café. Claire en profita pour occuper la salle de bains. Kilian n’était pas là.

Serge, seul avec sa mère, remplaça la conversation sur les « bienfaits » de la vie champêtre par le thème, un peu gênant, de la femme de ménage : quel jour et à quelle heure Chantal Beucher viendrait-elle épousseter la maison de ses parents ? « Ah, mais je te l’ai pas dit ? répliqua Gisèle, étonnée. Il y a plusieurs semaines qu’elle ne travaille plus chez nous… Maintenant, c’est Mme Chailloux, la fille de Robert, qui vient tous les vendredis. Elle habite à Lassay-les-Châteaux. Une brave dame… Tu la connais, elle était au baptême de Lison. »

Il n’en conservait pas le souvenir. Des images du baptême traversèrent sa mémoire ; c’était sa belle époque, celle où Dieu se penchait avec bienveillance sur la naissance de son enfant. De nombreux amis garnissaient les bancs de l’église, Claire l’aimait, l’avenir était devant lui. Depuis, Dieu l’avait abandonné, comme il a coutume de le faire avec tous ses enfants. Le lama sabachthani est d’un commun !

Il ressentit un lâche soulagement, il n’aurait pas à inventer un prétexte pour déserter la maison le jour où Chantal travaillait – car il avait décidé de ne pas affronter son regard, quelque sentiment qu’il y pût lire : le reproche, l’imploration, l’incompréhension, le mépris ou, pire, la tristesse d’un amour résigné.

« Chantal vit toujours à Mayenne ?

— Ah oui, elle travaille à la maison de retraite, rue du Docteur Louis…

— Comme femme de ménage ?

— Je sais pas trop… Quand elle nous a quittés, c’était pour lessiver les chambres… Mais d’après Mme Chenard, maintenant, elle ferait la toilette des vieux… »

Pour soulagé qu’il fut, Serge, néanmoins, sentit une déception assombrir son âme (ou ce qui lui servait de), comme si une porte qu’on croyait ouverte était, en réalité, fermée. Il comprit qu’il s’était dupé lui-même en espérant ne pas rencontrer Chantal Beucher. « La vache, pensa-t-il, si on ne peut pas faire confiance à soi-même, on est dans la merde, mon Sergio ! » Au fond, depuis son retour à Bagneux, un an et demi plus tôt, il n’avait pas connu la griserie d’un rendez-vous galant ; il s’était contenté de la présence de Claire, qui lui concédait, une fois par trimestre, l’usufruit de son vagin. C’est pourquoi l’absence de Chantal Beucher aplatissait ses vacances, en neutralisait les possibles toxines et, pour tout dire, en dépoivrait la saveur.

Les vacances n’échappaient pas à l’élaboration d’un programme : il était hors de question de ne rien faire, Claire était formelle, elle n’était pas venue en Mayenne pour « glander ». Elle s’était sentie bête quand elle avait avoué à ses amies du collectif Agir ensemble quelle passerait une semaine en Mayenne, chez ses beaux-parents, avant d’assister au colloque marseillais (alors qu’autour d’elle on voyagerait aux États-Unis, en Birmanie ou sur les hauts-plateaux écossais), il était dès lors inenvisageable de se contenter d’allers-retours entre la maison familiale et l’Hyper U, même augmentés de quelques après-midis à la piscine municipale. Pour échapper au déclassement touristique, elle s’était surprise à célébrer, face à l’élite des « destinations exotiques », les richesses culturelles du département, les ruines romaines de Jublains, le château fortifié de Sainte-Suzanne, les chemins de halage, les trésors archéologiques de Mayenne.

Devant le site de Jublains, l’après-midi, un car à deux étages (immatriculé en Allemagne) attendait le retour des touristes éparpillés dans l’enceinte romaine. Cette présence attestait de la dignité de l’endroit. Claire en fut ravie ; elle se pencha sur les pièces en bronze et en or (dûment étiquetées et classifiées) avec le sentiment de remplir une mission civilisatrice. Par à-coups, elle jetait un œil sur les touristes allemands, sans doute des retraités qui, comme des enfants, écoutaient la guide développer une façon de cours sur la numismatique. Les femmes approuvaient d’un mouvement de tête, de bas en haut et de haut en bas, les yeux plissés, pleines d’intérêt pour ce qu’on leur apprenait ; les hommes, dans l’ensemble, avaient plutôt l’air de se faire chier. Malheureusement pour Kilian, le musée proposait un atelier « sculpture du corps » animé par un médiateur affublé d’un catogan (thésard en histoire-géographie) et un artiste mayen- nais « sculpteur-poète-rêveur » (barbe comprise), qui « interrogeaient notre rapport à la pierre et au monde ancien à travers une pratique concrète de l’élément minéral ». Claire inscrivit son fils à l’atelier, pour deux séances de deux heures. À l’issue de ce stage, Kilian pourrait s’enorgueillir d’avoir sculpté un buste à la romaine, revu et corrigé « par l’enfance et par le jeu ». Il rechigna, on le comprend, à partager son temps avec deux types dont on aurait suggéré, en des époques moins évoluées, que leur hygiène était douteuse, voire qu’ils puaient carrément. Néanmoins, il s’amusa plus qu’il n’aurait cru, d’autres adolescents subissant, eux aussi, de plein fouet les dérives du système industrialo-culturel. Pendant plusieurs années il montra fièrement à ses copines son œuvre d’art (un masque de Bacchus) en suggérant que, peut-être, s’il échouait dans ses études, il irait vivre à New York en tant que sculpteur. Et les filles le croyaient. Lui aussi, d’ailleurs, ne doutait pas de ses talents, ni de son projet. Il ne savait pas, à l’époque, qu’il reprendrait l’agence immobilière de son père, ni que ce masque de Bacchus finirait sa carrière dans une déchetterie, son épouse estimant que l’œuvre s’harmoniserait mal avec l’intérieur moderne du nouvel appartement. Choc des esthétiques, fin d’une vocation.

Claire revint, enrichie d’un livret dédié au site archéologique et d’un petit objet en terre cuite sculpté par Cédric Allard lui- même (l’artiste mayennais), à un prix abordable (trois cents euros) pour une œuvre authentique. Serge, lui, s’était promené entre les talus en terre et les murs épais, à certains endroits éboulés, comme si le couteau des siècles en avait déchiré le ventre de moellons. Des Gaulois avaient vécu çà et là, dans des maisons en bois et en torchis, sous des toits pentus en osier. Puis les Romains, avec leur incontestable génie administratif, avaient construit des murailles, des thermes et des théâtres. Plus tard, les vaches ruminèrent entre les ruines, dans l’inconscience du temps, en n’en foutant pas une. Combien de fois Serge, en tant qu’écolier, collégien, lycéen, avait-il visité, en compagnie de sa classe, le site de Jublains ? Appuyé contre la poterne, il essayait de se souvenir ; il revoyait Mlle Chotard, son professeur d’histoire en quatrième, assise sur un muret, en train de couper un saucisson en fines lamelles de façon à partager son repas avec M. Martin, le professeur de français. Il n’avait pas oublié cette image, elle trônait dans sa mémoire comme une allégorie de Poussin ou une image pieuse sur la fraternité nourricière.

D’autres images, moins scolaires, hantaient son esprit : des soirées avec des copains, à jouer au foot, cachés derrière les murs éventrés ; des après-midis en plein soleil, lance-pierre à la main, pour chasser les lézards ; et même des baisers à n’en plus finir avec Stéphanie Roncin, sous une tour ronde, l’été de ses seize ans. À l’époque, on pénétrait facilement dans l’enceinte dès que le vieux gardien quittait sa guérite pour rentrer chez lui. Un édile ambitieux, mû par l’esprit du temps, avait dû se lasser de cette impéritie et mettre sur pied un plan d’exploitation touristique pour « mettre en valeur les ressources historiques de Jublains » et « attirer un public nouveau, sensible aux parcours ludiques et pédagogiques d’un site unique dans l’Ouest de la France ». Rien ne devait échapper à la logique de l’industrie culturelle, pas une ruine, aucun champ, nul brin d’herbe en liberté.

Il se souvenait aussi de cette soirée, au mois de juin, en classe de seconde, où il avait assisté, dans le théâtre romain de Jublains, à une représentation de L’Assemblée des femmes d’Aristophane. C’était le professeur de philosophie, Mme Christiane Voitier, qui interprétait (sans génie) le rôle de Praxagora ; parmi les autres comédiens, on découvrait, sous une moustache postiche, M. Launay, le concierge du lycée Lavoisier ; enfin, des élèves de terminale composaient le chœur. Les scènes étaient mal jouées, mais le public (hétéroclite) riait de bon cœur. Au milieu de la pièce, un vieux à casquette avait quitté son siège puis, benoîtement, lentement, paisiblement, avait marché devant la scène pour s’arrêter, un peu plus loin, face à la plaine d’Évron, et là, au soleil couchant, il avait pissé tranquillement, avant de revenir s’asseoir à sa place. Serge n’avait pas de meilleur souvenir de théâtre que ce paysan pissant dans les herbes, à deux pas des comédiens. Ils avaient tant ri, lui et son copain Fabien, qu’un professeur excédé leur avait imposé de quitter les gradins et de revenir quand ils seraient calmés.

Au retour de Jublains, dans la Peugeot 508, Serge avait raconté cette anecdote à Claire, et il en riait encore. Mais son épouse, insensible à la sotie du pisseur, avait répliqué : « T’es vraiment très lourd, mon pauvre ! »

Le temps du repos, après des mois et des mois de travail, même s’il n’offre rien d’extraordinaire, abolit, à tout le moins, et la sonnerie du réveille-matin et la prison horaire en laquelle croupissent les prisonniers du tertiaire et de l’industrie pour gagner quelques bouchées de pain, une automobile à l’obsolescence programmée, un toit pour regarder la télé, des caddies remplis à ras bord et, donc, un temps de repos, nécessaire à l’efficace des corvées. Sans qu’il fût heureux, Serge appréciait de n’avoir pas à se lever à sept heures et d’être libéré du stress de l’agence. Claire prenait son mal en patience, pointant, le matin, au petit- déjeuner, les sites à visiter, les villages à ne pas manquer et les chemins à découvrir, en arrêtant ses choix sur les promenades qui, pensait-elle, révéleraient le mieux, auprès des gens du séminaire marseillais, son âme culturelle. Ils retournèrent à Sainte-Suzanne et à Bagnoles-de-l’Orne. Ils visitèrent, à Évron, la chapelle Saint-Crépin, qu’un artiste anglais avait garnie du sol au plafond de petits papiers blancs, pliés en quatre, en sorte qu’on demeurait dans le narthex pour admirer l’installation. Une jeune fille, étudiante aux Beaux-Arts du Mans, expliqua au groupe de huit personnes auquel s’étaient adjoints les Chenadec, le sens de cette montagne de papiers. Une femme coiffée en bol comme Jeanne d’Arc, mais une Jeanne d’Arc qui aurait porté des lunettes et enseigné l’allemand au collège, s’enthousiasma bruyamment : « On dirait qu’une neige immaculée est tombée de la voûte, c’est magnifique, déroutant, splendide ! » Les autres visiteurs n’osaient pas ouvrir la bouche, se félicitant, somme toute, qu’une illuminée eût pris la parole. Un impie, cependant, formula une hypothèse inverse : « C’est facile de remplir une chapelle avec de la paperasse, mais votre gugusse, là, je suis sûr qu’il n’oserait pas faire la même chose dans une mosquée ! » À ces mots, Jeanne d’Arc s’enflamma illico, s’indignant qu’on puisse entendre ici de tels propos, et d’un goût plus que douteux. Elle espérait visiblement, par la chaleur de son indignation, entraîner à sa suite le reste du groupe pour anéantir socialement le blasphémateur. Cependant, les autres visiteurs regardèrent ailleurs, ou se parlèrent entre eux ; seul un petit pépère moustachu, en socquettes blanches dans des sandales de cuir, murmura timidement : « Oui, ça ne se dit pas, tout de même… » Et chacun de retourner à sa voiture, plantant là le professeur d’allemand qui, sans public en mesure d’apprécier la qualité de ses batailles, dut battre en retraite, comme un feu s’éteint faute de brindilles à consumer.

Dans la voiture, Serge, surpris que son épouse n’eût pas manifesté davantage de solidarité avec la professeure coiffée d’un bol, lui en demanda la raison. Claire répondit qu’elle n’avait pas été emballée par l’installation. Ce manque d’enthousiasme l’étonna, car il s’était habitué à ne pas aimer ce qu’aimait son épouse, et d’aimer ce qu’elle n’aimait pas. Il posa sa main sur la cuisse de Claire, elle lui sourit. Ce sourire illumina la semaine de Serge ; il n’y en eut pas d’autre – pas de la même tendresse.

Le vendredi matin, la veille des départs de Claire et de Kilian (à Narbonne), Serge aperçut, place Clemenceau, Chantal Beucher, un sac de provisions au bras. Il patientait sur le trottoir, son épouse était dans la boulangerie. Pour éviter d’être reconnu, il pénétra prestement dans le magasin. Protégé par la vitrine, il scruta la marche lente et triste de la femme de ménage jusqu’à sa voiture ; il fut soulagé quand elle eut quitté la place, au volant de sa Peugeot.

Puis il se retrouva seul, sans sa femme, sans son fils, sans sa fille. Tous passaient leurs vacances en des villes différentes, la famille s’étiolait et s’étoilait, de Mayenne à Arcachon, de Marseille à Narbonne. Cette dispersion présageait la vie séparée à venir. Il redevenait, pour le mois de juillet, le fils de René et de Gisèle, mais sans la fièvre des débuts de l’existence, à l’orée de possibles qu’on imagine chatoyants. S’il avait entendu parler de « déconstruction », il aurait sur-le-champ détesté le concept, comme l’indisposait le champ sémantique de la division : fragmentation, morcellement, séparation, etc. Pour lui, le bonheur était dans l’agglomération, la construction, la permanence. Serge, sans le savoir, était un classique, pas un postmoderne. Autant dire, un homme à négliger (« à abattre » eût été lui accorder trop d’importance).

À deux pas de l’école primaire Paul-Éluard, le vieux Courtin restaurait, dans un garage crasseux au sol jonché de chiffons mouchetés par le cambouis, les automobiles qu’on voulait bien lui confier. Serge lui apporta sa Peugeot le lundi matin (depuis l’époque des mobylettes bleues, Courtin s’était occupé de ses machines). Il s’agissait d’une simple vidange et d’un contrôle des niveaux ; l’opération ne dépasserait pas l’heure de travail, de sorte que Serge en attendit le dénouement en s’asseyant sur l’unique siège de la salle d’attente, un bocal de deux mètres carrés avec vue sur le parking et disposant, sur une table basse, de revues automobiles (et d’un numéro de Playboy de 1983) pour distraire l’inertie des clients.

Auto Plus, si vous n’avez pas la passion des moteurs, n’est pas d’une lecture jubilatoire. Serge en abandonna la consultation sans regret. La veille, Claire l’avait appelé : le séminaire tenait toutes ses promesses ; sur le Vieux-Port, au couchant, s’amassait une foule méditerranéenne « belle et métissée », elle se sentait bien, au milieu de ce flot humain, si humain. Elle lui souhaita de « bonnes vacances ». Elle le joindrait dans une dizaine de jours, avant de remonter à Bagneux. Toute à sa ferveur, elle avait résumé l’intervention « extraordinaire » d’un chargé de mission sur le développement durable, mais Serge n’avait rien écouté.

C’est alors qu’il repéra, à côté de sa voiture, une Peugeot 206 au capot grand ouvert, qui ressemblait à celle de Chantal Beucher. Combien d’automobiles de ce type, de couleur vert olive, la ville de Mayenne abritait-elle ? Même pas une dizaine, sans doute. Ludovic Courtin confirma l’intuition de Serge : « C’est la voiture de Chantal, la fille de Raymond, elle me l’a apportée ce matin. Eh ben, elle va être déçue ! Il faut changer le ventilateur et le ressort de soupape, ça prendra facile une semaine, car il faut commander les pièces ! »

Des nuages gris, depuis le matin, conspiraient pour envahir le ciel bleu. L’après-midi, la pluie consacra la victoire du mauvais temps. La piscine municipale où, deux jours plus tôt, des enfants se battaient pour étendre une serviette sur les pelouses, subissait les assauts du vent, tandis que la pluie pianotait à la surface de l’eau chlorée. Serge, derrière les essuie-glaces, contempla l’endroit désert, les haies qui gouttaient, les feuilles qui tremblaient. Tout prenait l’eau. Il roula sur les petites départementales de la Mayenne, sans but précis, pour promener sa mélancolie.

Un désir idiot, à peine conscient, comme une maladie qu’on couve secrètement, le tourmentait : retourner au garage, revoir Chantal Beucher, échanger quelques mots avec elle quand elle passerait, à six heures, reprendre sa voiture. Serge ne s’avouait pas ce désir, il tournait autour, le contournait, le repoussait, tentait de le semer. Mais le ciel était gris, il se sentait seul, sans rien à faire.

À six heures, il aborda Chantal Beucher à sa sortie du garage. Elle sursauta, comme devant l’apparition impromptue d’un mort ou d’un homme célèbre.

« Vous êtes revenu ?

— Je suis en vacances chez mes parents, depuis une semaine.

— Ah… C’est bien… Il y a longtemps que je ne les ai vus… J’aimais bien votre maman…

— Et votre voiture ?

— M. Courtin m’a demandé de lui rapporter en fin de semaine… Je la récupérerai le mardi suivant, si tout se passe bien. »

La banalité des propos s’accordait à l’anonyme apparence de la femme de ménage ; son timide sourire et son regard fuyant étaient ceux de la race des rejetés, des oubliés. La faiblesse provoque, par un tour du démon, le mépris et l’indifférence. Chantal s’était habituée à la morgue des autres, et cette habitude, cruelle infirmité, détrempait ses phrases d’une douce et atroce résignation. Serge ne savait plus pour quelle raison il avait voulu la rencontrer, ni s’il souhaitait proroger la banale conversation. Il eut envie de fuir, de la laisser là, sur le parking. Mais, par une coquetterie inconsciente, elle replaça une mèche de cheveux bruns derrière son oreille. Ce geste anodin et sans provocation énerva la sensualité aux abois de son interlocuteur :

« Voulez-vous qu’on aille boire un verre quelque part ? On pourrait parler du bon temps, des vacances, de vous…

— Vous croyez que c’est une bonne idée ? »

La question sonnait comme un reproche, un inoffensif reproche, presque embarrassé, qu’une simple répétition de l’invitation anéantirait comme un rempart de sable que la première vague emporte sur son passage – et Serge renouvela l’invitation.

Une brasserie venait d’ouvrir sur les bords de la Mayenne, regardant, en léger contrebas, face au pont, la petite ville se hisser humblement, par degrés, par maisons, au-dessus du fleuve, sous le lent défilé des nuages. La pluie avait cessé ; une terrasse accueillit le vacancier et la femme de ménage. Les rues se peuplaient des Mayennais que le mauvais temps, depuis le matin, avait enfermés chez eux ; le gris capitulait ; le ciel se teintait de vastes aplats rouges et orangés.

Chantal ôta son pardessus et le plia délicatement sur son siège ; Serge releva les manches de sa chemise. « Je n’ai pas pu rappeler, s’excusa-t-il, maladroitement, il y a le travail, les enfants… J’ai téléphoné un jour, mais personne n’a répondu… » C’était un mensonge, il n’avait jamais tenté de lui parler, il s’était contenté de fuir, de laisser le temps recouvrir sa muflerie, tout simplement, tout lâchement. Chantal répondit qu’elle comprenait bien et qu’il n’avait pas à s’excuser. Ensuite, ils évoquèrent les parents Le Chenadec – le père, René, marchait comme un escargot, tout lui prenait plus de temps – et de ce sujet, la conversation aboutit logiquement au nouvel employeur de Chantal. Elle avait été embauchée comme femme de ménage ; la maison de retraite, cependant, manquait d’aides-soignantes, de sorte que parfois, elle devait s’occuper de vieilles dames et de vieux messieurs – des gestes tout simples, comme d’aider une personne à s’asseoir sur les W.-C., lui apporter un livre ou tourner une télévision face à un lit. Ce n’était pas grand-chose, mais elle aimait faire plaisir, discuter avec les vieilles gens. Le directeur de l’établissement l’avait encouragée à suivre des cours du soir afin de passer l’examen d’aide-soignante ; elle s’y attelait, avec obstination, tous les mardis et jeudis soirs, ainsi que les dimanches où elle ne travaillait pas. Elle avait obtenu plusieurs bonnes notes en analyse de texte et en biologie humaine, elle espérait que les devoirs ne seraient pas trop difficiles, le jour du concours. La maison de retraite finançant en partie les études de Chantal, elle ne voulait pas décevoir – « le directeur est si gentil ». Serge ne cacha pas son admiration pour son dévouement, son abnégation, son courage. Elle niait, cependant, que ce fût une tâche ardue. Un seul point la gênait : le comportement de certains vieux. « Que voulez-vous dire ?

— Oh, rien de grave, mais vous savez, les vieux messieurs…

— Non, je ne sais pas… pas encore.

— Eh bien, les vieux messieurs sont parfois un peu coquins.

— Coquins ? Que font-ils ?

— Ils ne font rien de méchant, rien de grave. Mais quelquefois ils ont des désirs, quand je les lave, sous la douche… Alors, je les aide…

— Vous les aidez ? »

Ses joues se teintèrent d’un rose plus vif, elle détourna le regard. Serge imagina son interlocutrice agrippant le sexe tendu d’un vieillard pour le masturber, sans trop en voir. Puis il vit, dans un coin de la douche, le vieil homme, hagard, un peu honteux, saisir en tremblant la main de l’aide-soignante pour la remercier : « Vous êtes gentille, Mademoiselle. »

Ces privautés accordées dans l’antichambre de la mort étaient peut-être, pensa Serge, la seule vie sexuelle de Chantal Beucher, une sexualité de compassion, récompensée par une main tavelée, par quelques mots de gratitude, par un sourire gêné.

Ils se promenèrent le long du quai, sur la place Clemenceau, dans les jardins du château ; là, ils s’assirent sur un banc. Une mère, à quelques mètres, lisait un épais roman tout en surveillant son enfant qui s’amusait avec des petites voitures, dans la poussière des graviers. La conversation coulait comme un petit ruisseau, entre les souvenirs, sans obstacle, naturelle et plaisante. Ils ne cherchaient pas à briller, ni à en imposer, ni à se surprendre l’un l’autre. La symbolique du banc aurait pu créer de l’embarras, mais des promeneurs, en cette soirée d’été, ne cessaient de passer devant eux, en famille, en courant, en riant. L’intimité n’était pas si grande qu’ils en fussent confus.

L’heure de se quitter approcha, de sorte que la conversation connut ses premiers cahots, à cause des questions qui, dans la pensée de Serge, se superposaient au flot des paroles. L’inviterait-il de nouveau, dans la semaine, pour dîner ou se promener ? Quelle serait sa réaction ? Souhaitait-il vraiment la revoir ? Mais il n’eut pas à l’interroger, Chantal avait d’autres intentions : « Je suis attendue mercredi à Figeac, chez ma sœur et mon beau-frère. J’aime beaucoup mes petits neveux, Hugo et Sébastien… Mais je ne sais trop comment faire, sans ma voiture… Il faut que je me renseigne à propos des trains, au départ de Laval… »

Cette confidence mettait fin aux interrogations de Serge ; il en conçut du soulagement et de l’amertume – les sentiments pleins et entiers, sans combinaison, étant sans exemple, ou peu s’en faut, dans une vie d’homme. Soulagement de garder par-devers lui son invitation ; amertume de renouer avec son désœuvrement.

Il l’embrassa sur les joues, devant le garage où ils étaient retournés en marchant lentement, comme pour retarder l’heure de la séparation.

Le dîner fut morose ; le lendemain, l’eau de pluie glissa sur les carreaux des fenêtres, brouillant le jardin et les peupliers aux yeux des habitants qui contemplaient, mélancoliquement, le paysage depuis leur chambre ou leur cuisine. La vie n’était plus qu’une sale habitude. Serge sentit la platitude des heures lui remonter à la bouche. Il songea à tous ces vacanciers, partout en France et en Europe, qui, à l’instant même où une araignée, au coin de sa chambre, glissait sur sa toile éphémère, découvraient une ville, embrassaient une belle étrangère, plongeaient dans une crique à l’eau transparente et chaude. L’injustice de sa situation le révolta : pourquoi eux et pas lui ? Quel crime avait-il commis pour qu’on l’assignât à résidence, sous la pluie, dans une cage d’ennui ? Si seulement les nuages se chargeaient d’électricité et que des éclairs détruisaient, par le feu, toute la Mayenne, dans un embrasement infernal ! Il avait des soifs d’anéantissement, des désirs d’apocalypse, qu’enfin l’existence misérable et monotone périsse à tout jamais ! Finalement, il alla faire les courses à l’Hyper U.

Au retour, il rangea, une à une, chaque provision dans le réfrigérateur. René sommeillait, comme tous les après-midis, dans le dessein de « faciliter la digestion ». Il avait entendu, un soir sur TF1, un spécialiste des troubles intestinaux vanter les vertus de la sieste, et, depuis, il assimilait ses ronflements quotidiens à un exercice thérapeutique. Gisèle participait, le mardi et le vendredi, à un loto chez M me Poirier, l’ancienne institutrice – toujours alerte, toujours le mot pour rire.

On se serait suicidé pour moins que ça.

Les eaux verdâtres de la Mayenne, après tout, enveloppaient les corps, les dispersaient et les roulaient dans un linceul poissonneux avec autant d’indifférence que la Seine, sous le Pont-Neuf. On retrouverait, un jour, son cadavre au visage liquéfié, aux yeux vides, les os du crâne saillant çà et là, blancs et lustrés, d’un bel effet carnavalesque. La mort l’attendait, fidèle, patiente, consolante.

Un peu de changement lui ferait du bien. Il avisa, près du téléphone, un carnet ; par ennui, il l’ouvrit. Des noms plus ou moins connus, avec des numéros de téléphone, remplissaient l’agenda, ainsi que des gribouillis, des ratures et des additions. À la lettre « B », il lut le nom de « Beucher Chantal », enté d’un numéro à dix chiffres. La possibilité de la joindre facilement, en composant le numéro inscrit sur l’agenda, suffit à en susciter le désir. Mais que lui dire ? C’est alors qu’une idée saugrenue, idiote comme la vie, s’empara de lui : et pourquoi ne pas lui proposer de la conduire à Figeac ? Il connaissait même une cousine, là-bas, dans le Lot, du côté de Figeac, ce pourrait être une façon d’habiller d’un motif ce que son invitation avait d’indécent ? Le cœur battant, il compta les sonneries du téléphone ; à la quatrième, on décrocha. Sans laisser un temps pour l’interrompre, Serge exposa son projet, le rehaussant même, comme on joue son va-tout, d’une étape en Touraine et d’une autre en Dordogne. Il allait de soi que les frais d’hôtel seraient pour lui et que, bien sûr, chacun dormirait dans une chambre personnelle ; « Qu’en pensez-vous ? » Un silence accueillit la question. Puis une petite voix répondit : « Je ne peux pas accepter, c’est beaucoup trop…

— Beaucoup trop quoi ?

— Trop de dérangement…

— De dérangement ? Au contraire, ça me ferait plaisir… et j’avais prévu d’aller chez ma cousine, à Figeac. La coïncidence est heureuse !

— Mais je ne peux accepter que vous m’offriez des nuits d’hôtel, vous ne me devez rien…

— Écoutez, je comprends votre indécision. Je vous rappelle en soirée. Réfléchissez bien. Dites-vous que vous me feriez plaisir en acceptant… Vous savez, je suis un peu comme vos vieilles gens, à la maison de retraite… J’essaie de survivre, j’ai besoin d’une infirmière… »

L’allusion aux patients de La Providence n’allait pas sans maladresse, mais Serge, quand il prit conscience de l’impair, chassa vite son embarras et se félicita même de l’ambiguïté du propos, en ce qu’il ne celait rien des désirs charnels qui, peut-être, motivaient sa proposition. Il n’était plus un adolescent ; l’inconvénient, en cette occurrence, était que sa compagne de route le fut encore dans le domaine du désir.

Il rappela, plein d’espoir, avant le dîner, debout, contemplant par la fenêtre l’eau qui creusait un sillon, en bas du jardin. « Alors, avez-vous réfléchi à notre voyage en France ? Êtes-vous d’accord ?

— Si vous me dites que cela ne vous dérange pas… Alors, peut- être… Oui… C’est très gentil… »

La conversation s’éteignit très vite, comme étranglée par une conjointe anxiété. Serge fixa une heure, le lendemain matin, puis il raccrocha, très ému. Avant de descendre dans la cuisine, il s’allongea sur son lit d’adolescent ; Platini continuait, sur l’autocollant du bureau, de reprendre de volée un ballon de football, dans un geste d’une infinie pureté. La vie n’était pas si laide, il y avait des îlots où l’on se reposait du morne voyage au long cours qui précédait l’immersion fatale. À quoi songeait-elle, elle ? Dormirait-elle comme à l’accoutumée, ou bien resterait-elle les yeux ouverts, dans l’obscurité, les mains croisées sur sa poitrine, en l’attente de la vie nouvelle ?

Au bas de son immeuble de deux étages, elle l’attendait, une petite valise à ses pieds. Elle portait une robe grise à parements blancs, un foulard coiffait ses cheveux, des lunettes noires masquaient ses yeux ; on aurait dit une élégante des années cinquante. Quand elle ôta ses lunettes de soleil et son foulard, dans la Peugeot 508, Serge eut un serrement de cœur : une fois retirés ses effets, Chantal renouait avec sa disgrâce. Son visage banal, sans charme, avec un menton légèrement fuyant et deux oreilles décollées, tandis qu’une tresse d’écolière pendait sur son côté gauche, jusqu’aux seins – qu’on déduisait plus qu’on ne voyait, tant, là encore, la nature avait été chiche avec elle. Elle souriait en tortillant ses doigts, ne sachant que dire. Serge ne trouvait plus si fabuleuse l’idée d’un voyage avec l’aide-soignante de La Providence ; le désir envolé, restaient des kilomètres de nationale, des repas et des matins en la compagnie d’une femme gentille mais ingrate.

Le fantôme de Claire s’invita sans tarder : son épouse, quelque mal aimante quelle eût été, avait sur Chantal l’avantage d’une silhouette flatteuse, de beaux yeux bleus, une lourde poitrine qu’il avait tant aimé tenir dans ses mains, au début de leur amour. Il perdait au change, assurément. Puis il se raisonna : il ne faisait que rendre un service à une ancienne camarade de lycée, pas moins, pas plus. Et, pensa-t-il, par cette virée impromptue, il se vengeait de Claire, qui l’avait abandonné à Mayenne pour pérorer avec cette idiote de Bérengère. Il le tenait, le sens de ce voyage ! Malheureusement, trente kilomètres plus loin, lui revinrent en mémoire l’excitation de l’appel téléphonique et les images érotiques qui avaient, quoi qu’il en ait, perturbé son sommeil. Il accusa le coup. Chantal continuait de jouer avec ses ongles sans mot dire, mais au contraire de Serge, ses yeux brillaient de contentement, elle partait enfin avec un homme ! Et pas avec des copines, comme ce fut le cas dans sa jeunesse, puis avec des gens de sa famille, plus tard.

Ils s’arrêtèrent à Château-du-Loir pour déjeuner dans une brasserie, dans le centre de la petite ville. Le garçon de restaurant les reçut avec des paroles sous-entendant qu’ils étaient un couple, et Serge se dit qu’aux yeux des clients, il n’en allait pas autrement. Son amour-propre en fut froissé, comme s’il avait descendu plusieurs degrés de l’échelle sociale. Certes, en théorie, il se moquait des apparences et du regard des autres. Il aimait à répéter avec les perroquets de partout : « Les autres, j’en ai rien à fiche ! » Mais en pratique, s’il avait toujours respecté les institutions et les modes de vie collectifs, l’œil du monde ne lui était pas si indifférent, il en acceptait les sentences, se glorifiant de sa famille, de sa femme, ou se mortifiant, comme en cette occasion, de passer le pas d’un lieu public en la compagnie d’une façon de laideron.

Chantal commanda un menu identique à celui de son commensal, redoutant de courir fortune d’être raillée en des choix qui, par inexpérience, pourraient s’avérer baroques ou très originaux. Elle se tenait droite, comme une dame. Sa peur de commettre un impair la sanglait en une allure à la fois compassée et maladroite. Serge pensa que ça n’allait pas être de la tarte de passer trois jours avec cette gourde ! Depuis qu’il avait quitté les rails de sa petite vie bien rangée – et tout avait commencé à La Baule, deux ans plus tôt – la farce régnait despotiquement sur ses jours, on l’avait zavattisé !

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