L'Homme surnuméraire
Chapitre III
Ce que Léa Lili dit de Claire
(extrait de son roman)
Elle est là. Elle est assise. Elle regarde par le hublot. Elle ne voit rien ; rien que du blanc, du vide, de la nuée. Elle se sent légère comme de la buée. Éthérée, aérienne. Lui est en bas, loin d’elle. Elle se rappelle son premier voyage en avion, à douze ans, l’âge où l’on troque l’enfance pour l’adolescence, l’âge où l’on rit encore, couleur d’enfonce, l’âge où l’on perd ses premières illusions, couleur d’adulte. Elle se rappelle. Assise entre son père, entre sa mère, à côté de sa sœur. Le Boeing volait vers Fort-de-France, dans sa carlingue fuselée. Sa mère lui demande si elle n’a pas envie de vomir. Elle répond : « Non. » Trente ans plus tard, elle est là. Dans l’avion. Elle est à nouveau cette petite fille. Dans l’avion. Sa plus grande victoire, c’est d’être encore cette petite fille. Elle a préservé l’espoir. La vie.
Elle est là. Entre son fils. Entre sa fille. Comme si le temps entremêlait les années, les avions, avec le fil de sa vie. Elle est là. Lui est en bas, à Bagneux, à bannir. « À bas lui ! » Des années avec un être bas, et elle s’envole au-dessus de lui, l’être bas, l’être d’en bas. Comment a-t-elle pu ? Comment vivre avec un être si peu elle ? Sans poésie, sans trouée dans les nuages gris du quotidien, sans amour. Oui. Sans amour. Elle comprend, maintenant, que l’absence, c’est toujours l’absence de l’amour.
Ne plus penser au passé, dépasser le passé. Passons au présent. Cardiff. Là. Maintenant. Cardiff. Andrew. Katrine. Véronika. Kilian. Lison. Elle. Elle n’ose plus dire son prénom, le prénom. Elle est la mère, la sœur, l’amie. Pas l’épouse. L’épouse, poussière, poudre au vent, jetée. Elle est une femme tout simplement. Une femme sans fard, sans feinte. Vraie. Une femme qui reprend sa vie en main. Tout simplement.
Dans les couloirs, longs boyaux ajourés, elle suit les passagers, elle a l’impression de marcher sur un tapis roulant. Il n’y a pas de tapis roulant. La foule. Elle ne voit personne. Des dos. Des visages. Des visages. Soudain, là, elle voit, ils sont trois. Andrew sourit. Il a le même sourire que son père, un sourire d’homme blessé, un sourire merveilleux, un sourire, malgré tout. « Le voyage s’est bien passé ? dit-il. Laissez-moi porter votre valise. » Elle remercie. Mais elle ne veut pas. Elle a repris sa vie en main, elle portera elle-même sa valise. Ils montent dans la voiture. Conduite à gauche. Des maisons de brique rouge. Des taxis jaunes. Le pays de Galles. Elle se laisse aller. Il y a si longtemps qu’elle ne s’est pas sentie aussi bien, aussi libre, aussi elle. Elle entend à peine les enfants qui se parlent, qui rient, qui jasent, on dirait le bruissement d’une fontaine, d’une rivière, d’un oiseau. Elle entend à peine Andrew. Il lui demande des nouvelles de son mari. C’est comme un nuage noir qui masque le soleil, comme le fracas d’un train qui couvre le murmure des fontaines. Elle ne veut plus penser à lui, à l’être d’en bas. Elle répond quand même : « Il va bien. Il est heureux d’être seul. De fêter la Saint-Sylvestre avec ses amis. » Elle a soudain pitié de lui. De l’être d’en bas. Seul à Bagneux. Syndrome de Stockholm. Elle a trop de cœur, trop de compassion, son cœur est sa perte. Elle se reprend. Non, ne pas avoir de pitié pour le bas, le mesquin, le misérable. Elle regarde Véronika. Tout lui revient. La nudité offensée. Alors, la haine traverse son cœur, comme un grand vent froid. Elle pense à tous ceux que le monde broie, à tous ceux que la vie écrase. Toujours les plus faibles, les plus beaux, les plus dignes. Insupportable, ça, la beauté pour ceux qui sont laids qui sont vils qui sont bas. Insupportable pour l’être d’en bas. Elle aimerait protéger l’innocence de ces trois enfants, toujours les protéger contre les maris, contre la finance, contre les chiffres. Elle les protégera, elle en fait le serment. À elle-même. Dans le silence du crépuscule. Dans le silence de son cœur.
Une grande pelouse verte, trois bow-windows, un pignon comme un accent circonflexe. La propreté de l’Angleterre. Elle se rappelle son séjour à Londres, quand elle était une collégienne. La vieille dame chez qui elle avait séjourné. Chère vieille dame qui préparait des cakes à l’orange. Elle sent un pincement au cœur. Elle monte au deuxième étage, dans sa chambre de poupée. Elle s’assoit sur le lit. Elle pleure. Ce ne sont pas des larmes de tristesse, ce sont des larmes de vie. Elle retrouve ces petites amies oubliées : la vie, la liberté, la joie, la tendresse. Alors, soudain, elle a envie de faire l’amour, de se donner, de s’abandonner. À un homme. À une femme. Elle s’allonge sur le lit, elle se caresse, elle se fait du bien, à elle. Pourquoi ne s’aimerait-elle pas ? On l’a si peu aimée. Si mal. Si pas assez.
Elle jouit. Elle pleure. Pleurs de joie.
Tant de choses à se dire, à se confier. Le soir n’y suffit pas. Andrew ne perd pas son sourire, un sourire comme une fleur dont la racine est le cœur, c’est pourquoi il sourit toujours, car le cœur bat toujours, il bat au rythme du monde. Au rythme de Katrine. Une femme forte comme un chêne. Un femme-chêne, avec ses ramures, son flamboiement, sa folie. Elle se sent bien dans cette maison galloise. Elle parle, elle parle, comme si c’était la première fois qu’elle parlait. Elle est ivre de paroles. Chacun parle, rit, sourit, heureux d’être là, dans l’amitié, dans la joie. Plus tard, la laideur reprendra ses droits, plus tard, l’indifférence soufflera sa rengaine. Plus tard, pas maintenant, pas maintenant.
Elle se couche. Elle n’a pas peur du noir. L’obscurité est une amie, une tendre amie. Elle ne l’a pas compris tout de suite. Enfant, elle avait peur du noir. Comme tous les enfants. Elle croyait que dans le noir, des monstres se cachaient. Elle sait maintenant qu’ils agissent en plein jour, parce qu’ils sont forts, parce qu’ils ont le droit, l’argent, la saleté – pour eux. Elle sait. Elle a renoué avec l’enfant, avec les fées, avec l’omniscience de la faiblesse.
Dernier jour de l’année. Elle a accompli sa mue. Sa peau de tristesse est restée à Bagneux. Sa peau nouvelle, dure et tendre, dure à la cruauté et douce pour les faibles, sa peau de femme, enfin, femme, déesse du réel. Dernier jour de l’année. Année de la renaissance. Année politique. Année de l’étude que rien n’élude. Plus jamais elle n’oubliera les miséreux, les exploités. Elle est forte, forte d’être avec les faibles.
Dernier jour de l’année. Andrew et Katrine ont invité des amis, trois couples avec des enfants, quelques célibataires. On se presse auprès des gâteaux salés, des verres de champagne, on rit, on sourit, on danse. Véronika porte une robe-fleur, Andrew est beau, comme sont beaux les êtres bons et généreux. Katrine rayonne dans une petite robe noire de Courrèges. Kilian n’est plus un petit garçon, c’est un jeune homme, un beau jeune homme ; elle en éprouve de la peine et de la fierté. Tristesse en songeant quelle ne le consolera plus de ses bobos, de ses pleurs, en le prenant dans ses bras ; joie de contempler ce fils si beau, chair de sa chair, sang de son sang. Lison ressemble à l’adolescente quelle fut, mais elle n’a pas sa timidité. Elle ne se laissera pas avoir par les hommes. Par les salauds. Elle appartient, elle aussi, à la race des femmes-chênes.
Elle n’a plus honte de son corps. De ses seins menus. Elle se sent belle, elle a envie d’aimer. Aimer comme elle aimait à seize ans. Comme les pétales d’une orchidée, tendus vers le ciel, vers l’horizon d’amour. Car l’amour est toujours fragile. Une grâce éphémère. Une sève qui explose en une floraison de couleurs. Fragile et brûlant. Petite flamme quelle a préservée, en elle, pour les autres. Petite flamme que d’aucuns ont perdue, que le souffle des années a éteinte. Ils marchent dans la nuit, comme des automates, sans flamme, sans âme. Elle ne veut plus les voir. Elle sait. Elle sait maintenant discerner sous le costume d’un être humain la présence ou l’absence de la flamme. Elle s’écartera maintenant des hommes sans flamme. Absence de flamme où se brûlent les êtres de vie.
Un homme est adossé au mur. Il rit avec Andrew. Ses mains, puissantes et fines, s’agitent quand il parle, quand il sourit. Il est beau. Mais ce n’est pas le plus important. Elle comprend tout de suite que la flamme est en lui, fragile et belle, la flamme de vie. Il est beau parce que la flamme illumine, de l’intérieur, ses yeux, ses mains, son sourire. Elle le regarde. Elle pourrait passer sa vie à le regarder. Elle se sent libre, libre d’aimer et de vivre. Comme ces instants sont rares, alors qu’ils devraient jaillir comme l’eau d’une fontaine, jaillir de la source de vie !
Elle s’approche. Il s’appelle Lenny. Il ne parle pas bien le français, s’en excuse. Elle aime ses excuses. Andrew traduit. Il est professeur de littérature américaine à l’université, c’est un collègue d’Andrew. Il apprécie Paris, il a voyagé trois fois en France. Il lui demande si elle est mariée. Elle ne peut pas tricher, elle ne veut pas tricher. Elle répond : « Oui, je suis mariée. » Lenny demande si son mari est à la soirée du Nouvel an. Elle sourit tristement. Il n’a pas voulu venir, il est avec ses copains, à Paris. Il répond : « Ah, oui. » Elle aime son accent anglais. Andrew les laisse l’un avec l’autre. Elle se retrouve seule avec lui, sans phrases construites pour s’entendre, pour se comprendre. Ils balbutient. Ils sourient. Ne plus s’habiller de phrases, c’est être nu. Elle est nue devant lui. Lui aussi est nu. Elle n’a jamais été aussi proche d’un homme. Sans phrases, sans ces rubans de mots avec lesquels les hommes s’aveuglent, s’enivrent et se perdent. D’un signe de tête, Lenny désigne les invités qui dansent. On a mis de la musique. Elle pose son verre. Elle suit Lenny. Elle se plaque contre lui. Elle tourne avec lui. Elle renoue avec les jeux de l’enfance, les jeux où l’on se prend par la main, les rondes, les baisers dans le cou, les fous rires. Elle aimerait qu’il l’embrasse. Elle sait que c’est impossible. Elle ne veut pas qu’il l’embrasse. Elle sait que c’est impossible. La source de vie semble tarie. La flamme chancelle. Elle sent que ses yeux se couvrent d’une pellicule de larmes. Elle met sa tête contre son épaule, il ne faut pas qu’il voie. Ils ne parlent plus, ils dansent lentement, tendrement. Elle sait qu’ils sont beaux, comme des amants perdus, impossibles, impossibles et beaux. Elle pense soudain à une folle idée, une folie, une mise à mort de la raison et du bon sens. Elle a envie d’aller sans sa chambre, au dernier étage, pendant que les autres boivent, mangent et dansent. Elle s’arrête de danser. Elle le regarde. Il doit comprendre. Elle recule, en le fixant, jusqu’à l’escalier. Elle se retourne et monte les degrés jusqu’à sa chambre. Elle ne sait pas s’il va la suivre. Il ne doit pas la suivre tout de suite. Elle laisse la porte de la chambre semi- ouverte. Elle attend. Dans la pénombre, avec les ombres, les regrets, les espoirs. Elle attend. Il ne vient pas. Il ne vient pas. Alors, elle pleure. Lenny n’a pas compris. Il est resté en bas. Lui aussi est un être d’en bas.
Elle redescend. Un gant de toilette a séché les larmes de l’affront. Elle veut s’enivrer, oublier dans l’ivresse le monde d’en bas, les êtres de bassesse. Elle passe devant Lenny, sans le regarder, comme une reine bafouée. Elle est la reine noire, la reine chaste, inaccessible aux petits hommes.
À minuit, la danse s’interrompt, l’année s’interrompt, une nouvelle année commence. Elle embrasse sa fille, son fils, Véronika, Andrew, Katrine et tous ces gens qu’elle ne connaît pas, mais qu’elle aime. Elle embrasse même Lenny, car elle souhaite cacher son désarroi, la beauté de son désarroi.
À deux heures du matin, les invités quittent la maison d’Andrew et de Katrine. Sauf Lenny. Il a trop bu. Il reste dormir chez Andrew. Il y a un bureau au dernier étage, il suffit de déplier le canapé. Elle sent son cœur qui bat. Le bureau est au même étage que sa chambre. Elle dormira à côté de lui, là-haut, à ses côtés. Elle sent le destin qui lui chatouille le nez, qui joue avec elle. Lenny a eu raison de ne pas monter, tout à l’heure. Ou plutôt, elle comprend que le destin l’a retenu, l’a empêché de gravir l’escalier. Elle sent son cœur qui bat, comme à chaque fois que le destin nous frôle, tendre et fuyant.
Elle se déshabille. Elle n’a pas bu, ni trop mangé. Elle se sent belle. Elle se regarde nue, dans la psyché. Elle se couche, en attendant que le destin se glisse dans la pénombre. Auparavant, elle a consulté la messagerie de son téléphone portable. L’être d’en bas, le mari de Bagneux, a envoyé un SMS : « Bonne année, mon amour. Tu me manques. Je t’aime. Salue les enfants. » Elle a effacé ses paroles qui ne veulent plus rien dire. Elle a répondu : « Bonne année. » Pas un mot de plus. Elle ne veut plus de ces mots superflus, surnuméraires, de ces mots qui corrompent la tendresse, qui la corrompent en l’imitant. Ces paroles de l’époux sont les paroles de la vie sans la vie, les mots de l’insignifiance, d’une insignifiance qui s’interpose entre elle et la vie.
La porte s’entrouvre. Il s’excuse. Il a peur. Elle lui dit : « Non, venez ! » Il vient. Elle baisse le drap pour montrer ses seins. Geste d’abandon. Geste de femme. Geste de faiblesse et de don. Il s’allonge. Elle le déshabille. Ils s’embrassent. Ils font l’amour, silencieusement, dans une semi-obscurité, ralliant la force immémoriale qui traverse les corps, les âmes, les amants. Elle regarde le sexe de Lenny. Elle contemple une veine qui longe son pénis, veine chaude de sang, brûlante de vie. Elle aime ce corps puissant, musculeux, qu’une peau délicate et soyeuse recouvre. Elle aime Lenny pour son corps, image sensible de son âme. Elle se perd dans la jouissance. Elle est présente au monde.
Vers quatre heures, il retourne dans sa chambre. Elle l’entend respirer. Elle aime sa respiration, le souffle de la vie, le chant de la mer qui monte et descend sur la grève. Elle se lève, sur la pointe des pieds. Elle le regarde. Il dort comme un enfant, un rayon de lune éclaire le bureau. Instant magique, instant de répit, instant de clarté.
Au matin, Andrew n’a toujours pas perdu son sourire. L’année commence sur un sourire. Elle boit du thé. Elle porte de grosses chaussettes God save Berthe, des chaussettes rouge et bleu qui montent au-dessus du genou. Kilian et Lison sont encore au lit ; Lenny aussi. Katrine est sortie. Tout est à sa place, dans une lumière pâle et mordorée, une lumière d’hiver, chaude, transparente, anglaise. Elle se dit que c’est une lumière anglaise. Elle se dit qu’on pourrait la prendre pour une folle, avec cette histoire de lumière anglaise : l’être d’en bas ne comprendrait pas, une lumière ne peut pas être anglaise, dirait-il s’il était là, dans cette cuisine anglaise. Mais qu’importe ! On prétendra quelle est folle ! Elle pense qu’on aura raison, elle est folle, elle n’aspire qu’à ça : être folle. Les autres, les gens de raison, comme on dit « gens de maison », penseront qu’elle est folle, et ils auront raison. Elle est folle d’aimer une lumière, de percevoir ce qui, en elle, appartient à l’Angleterre, à Cardiff, aux forêts, aux légendes, à Mélusine, à Merlin… Elle est folle d’aimer, car aimer, c’est se mettre à nu, se mettre à plaie, c’est offrir son cou à la hache du bourreau. Elle est folle !
Et soudain, il est là. Les cheveux chiffonnés, le menton mal rasé, les yeux rieurs. Elle lui sert une tasse de thé, lui prépare des œufs au plat. Tout est si simple. La vie est simple, naturelle et tendre, pareille à un cours d’eau qui serpente dans la forêt, nu et sans éclat, simple et beau. Il porte un T-shirt blanc et bleu. Ils ne se parlent pas. Andrew ne sait pas, ne doit pas savoir. Pas tout de suite. Elle voit son corps qu’argentaient, pendant la nuit, les rayons de lune. Son corps lune. Elle revoit l’emmêlement des corps, tresse de muscles et de peaux, torsade sensuelle sexuelle sensible. Andrew discute avec Lenny, en anglais. Elle ne comprend pas, et elle comprend tout. Ce sont des paroles d’hommes, des paroles d’amis. Elle est une amie. Une amante. Une sœur. Une fée. Les femmes sont des fées qui boivent du thé.
Elle se promène, l’après-midi, avec ses enfants, avec la famille Johnson. Lenny n’est plus là. Elle n’en souffre pas. Il l’a invitée dans un pub, près de la baie. Lilian et Lison passeront la soirée avec des amis de Véronika. Elle sera seule. Seule avec lui. Elle fera l’amour. Le surlendemain, veille de son retour à Paris, elle fera l’amour avec lui. Elle n’a rien dit. Mais Katrine a compris. Les femmes n’ont pas besoin de mots pour se comprendre, ce sont des fées, des elfes, des anges. Katrine ne dira rien à Andrew. Ce sera leur secret, à toutes les deux. Un secret écrit sur le grimoire de leur amitié. En ce moment, elle marche sur la terre gelée, près du lac, près d’elle-même, près de ce qui la tient debout, envers et contre tout. Andrew parle. Elle sourit. Elle pense au sexe de Lenny, à sa bouche, à ses mains délicates, sculptées pour 1 amour. Elle a vécu tant d’années à côté de l’amour, comme s’il était l’étranger absolu qui la fuyait, et puis elle l’a rencontré, là, à Cardiff. U a les mains de Lenny. Ses yeux. Elle pense aussi à 1 époux, à Paris. Elle a reçu plusieurs SMS de lui, elle a répondu quelques mots, des mots sans poids, des mots banals, des mots pour ne rien dire. Elle ne dit rien à l’être d’en bas. Elle n’a rien à lui dire. Même si elle parle, elle ne dit rien. Alors que le silence, face à Lenny, est un bouquet de phrases, un feu d’artifice de mots, de couleurs, de pensées. Andrew parle. Elle n’écoute pas ce qu’il dit, mais elle lui répond précisément, comme si elle avait tout écouté. Sa conscience s’accroît, surnaturelle, conscience de fée, conscience de femme.
Les amis de Lenny l’interrogent, au pub, sur sa profession, sur la France, sur le pays de Galles. Elle ne saisit qu’un mot sur deux. Elle ne les comprend pas, ils ne la comprennent pas, mais cela n’a pas d’importance. Ils sont joyeux. Ils boivent de la bière. Crépitement de bonheur, grésillement de voix, de rires, de tendresse. Et Lenny la prend par la main, comme un trophée, elle est fière d’être un trésor que l’on montre, que l’on déclare. Elle sait qu’il va l’emmener chez lui. Ils sortent. Ils rentrent dans son appartement, à côté du musée national. La pluie tombe. Elle s’allonge sur son lit, les bras en croix, comme un Christ-femme. L’amour physique est un sacre et une liturgie.
Plus rien ne pourra l’atteindre.
Pas même le retour en France, à Bagneux. Dans l’avion, elle se blottit contre les trois jours qu’elle vient de vivre. Transsubstantiation charnelle. Eucharistie amoureuse. Elle est transfigurée. Elle voit à peine le petit homme d’en bas, le petit homme laid, tout sourire, qui l’accueille à Roissy. Elle ne lui a rien acheté. « Pas eu le temps », dit-elle. Lison et Kilian embrassent leur père, par inattention. Elle songe à Andrew, à Katrine – sa sœur-fée –, à Véronika, et elle pense à Lenny. Il lui a écrit des SMS. Il viendra à Paris dans deux semaines. Deux semaines avant le sacrement de tendresse et de foutre. Deux semaines de rien, de vide, d’attente. Elle ne sait si elle doit pleurer ou rire.
Elle rit.
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