L'Homme surnuméraire

Guy Montag's epub makers team · Chapitre 2 sur 9

Pages du PDF

L'Homme surnuméraire

Chapitre II

La littérature critique et universitaire

 

J’étais dans mon lit. À neuf heures du matin, j’entendis les cloches sonner. Soudainement, tout le passé de l’Europe, enté des questions sur le sens de la vie, mais aussi une odeur de foin, de pain, le sentiment de la mort et celui du destin traversèrent mon esprit. On pouvait expliquer ce phénomène par la propagation des ondes à travers l’air, depuis la frappe du battant sur la cloche jusqu’à mes oreilles raccordées au cerveau par les conduits internes. Un historien aurait pu rapprocher cette mélodie des débuts du christianisme, et un sociologue de son déclin. Rétrécissant l’angle à ma personne, un psychologue décrirait le mécanisme fantasmagorique engendré par le tintinnabulement ecclésial. Le répertoire des causes éradiquait, progressivement, la poésie des cloches carillonnant à neuf heures le matin. Il avait suffi de quelques minutes pour que le lyrisme se réduisît à un processus automatique et sans passion. Je pensai à l’arbre de la connaissance, à ses fruits défendus : « Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez. » La connaissance s’oppose-t-elle à l’ivresse de la vie ? Ou faut-il accuser un genre de connaissance, théorique et expérimental ? Je n’ignorais pas ce que nous devions à la science, et pour rien au monde je n’aurais abandonné sa sublime précision. Alors quoi ? Le mieux était de se rendormir, et je remontai la couverture, protégeant mes épaules de la fraîcheur du matin, la tête au creux de l’oreiller, bien au chaud. J’avais toujours aimé cet entre-deux du jour et de la nuit, du rêve et de la réalité, et je repoussais souvent le moment du basculement dans le camp de la factualité. Je n’aimais pas trop la vie, avec tous ses embêtements, ses répétitions, ses malheurs. Dans la pénombre, je n’étais ni vivant, ni mort, juste une conscience, délicieusement suspendue dans la divine paresse.

Une voix interrompit ma coupable indolence : « Eh, Clément ! Réveille-toi, on va être en retard ! » Lise ne partageait pas ma passion pour le néant ; levée depuis longtemps, elle était déjà prête à partir pour Dinard, en passant par Avranches à onze heures pour embarquer dans la voiture son amie Anna. Les volets s’ouvrirent sur une mer assagie, plissée par des vagues nonchalantes s’abolissant dès qu’elles touchaient la grève. Je ne fermai pas la fenêtre, l’air était doux et chaud. Je passais mon deuxième été à Granville, dans la maison que Lise fréquentait, le printemps et l’été, depuis son enfance. Ses parents lui avaient donné un double des clés ; nous étions seuls, tous les deux, pour une semaine encore. J’étais au chômage depuis cinq mois et Lise avait jugé qu’il était plus raisonnable d’annuler le voyage aux États-Unis que nous avions projeté à une période plus fortunée de ma carrière. Elle était, je crois, très amoureuse de moi. Et moi d’elle – je crois. J’étais plutôt timide, mais d’une allure sportive, assez grand, et l’on vantait souvent l’harmonie des traits qui composent mon visage : eussent-ils dévié de quelques millimètres (ces traits) ou se fussent-ils, à la trentaine, épaissis, que je n’eusse pas, je le crains, bénéficié de cette belle maison à deux étages, ourlée de vigne vierge camouflant par endroits la façade à colombages. Si je n’avais compté que sur mes capacités financières et professionnelles, je serais demeuré dans mon deux-pièces de Melun. Socialement, j’approchais de la condition du raté : j’étais au chômage depuis le mois de mars, sans perspective d’emploi. J’avais traîné cinq années à l’université, en histoire, puis en droit, décrochant une licence qui ne me servait à rien. À trente-deux ans, je n’avais connu que des « emplois peu qualifiés » et des CDD (selon l’exécrable acronyme en usage) : remplacements en collège, distributeur de prospectus, pigiste dans un journal publicitaire, vigile chez Carrefour, facteur pour les mois d’été, vendangeur en septembre, et toute la ribambelle des emplois peu qualifiés. Je devais tout à Lise : l’aisance matérielle, l’amour, l’épanouissement sexuel et, donc, cette maison de vacances. Ma nonchalance passait, aux yeux de ma fiancée (elle tenait à ce vocable mystique), pour de la sagesse, et quand je paressais, elle croyait que je réfléchissais. Si amoureux que je fusse, je ne la détrompais pas, conscient qu’il était de mon intérêt de prolonger (pour combien de temps ?) son aveuglement. Je ne me reconnaissais qu’une seule qualité : j’étais un grand lecteur, un passionné de littérature, un genre de lettré. Qualité inutile socialement si on ne la transforme pas en diplômes, romans, critiques ou postes universitaires. Comme je n’avais aucun entregent, les voies détournées que les enfants de la bourgeoisie empruntent pour pénétrer le milieu de l’édition (ou celui du journalisme) m’étaient barrées. Le seul piston que je connusse grâce à mon père m’avait obligé, six mois durant, à me savonner sous une douche tous les soirs, après le travail, pour ôter l’odeur de la décharge publique dont j’avais la charge. C’était son pote de toujours, René, qui lui avait fait cette fleur – un peu fétide, à mon goût.

Anna patientait devant l’hôtel particulier de ses parents, qu’on apercevait derrière la grille couleur d’écailles, avec son toit à quatre versants et ses deux chiens-assis surplombant les huit fenêtres de la façade regardant un beau jardin. Son père exerçait une profession d’ancien régime : le notariat. Elle avait rencontré Lise à la Sorbonne, après son passage à Henri IV, et les deux filles, dès la première semaine, s’étaient découvert des passions communes pour les lettres, le cinéma de Truffaut, le shopping et une joie de vivre naturelle à celles qui, nées dans la bonne bourgeoisie, ont en plus le toupet d’être très jolies. Les cheveux blonds d’Anna lui eussent, en d’autres temps, attiré, de la part de poètes à la con, quelques métaphores à base d’or ou de jonquilles. Plus sensuelle - autrement dit, avec des fesses et des seins plus emphatiques (s’il faut être clair) – la brune Lise portait, ce jour-là, une robe rouge coquelicot, des Converse vert clair et lin collier d’émeraudes. Beaucoup d’hommes auraient aimé être à ma place, et je les comprenais, tous ces hypothétiques envieux, car moi-même je mesurais ma fortune. Néanmoins, selon la loi d’incomplétude qui régit tout ce qui existe, mon contentement était ridé par un souffle d’anxiété : je n’étais pas heureux, je n’avais pas envie de passer ce week-end de juillet à Dinard, dans la grande propriété de Charles de Boyer de la Serre, juriste de renom, dont la fille, Héloïse, n’avait rien trouvé de mieux que d’inviter ses deux amies qui, d’ailleurs, ne cessaient de chanter du Joe Dassin à tue-tête, alors que je conduisais l’Alfa Romeo que Robert Guillemet, le père de Use, avait offert à sa fille pour son vingt-huitième anniversaire. Je redoutais cette journée en compagnie de médecins, de chirurgiens, d’universitaires, d’avocats d’affaires ou de financiers ; il y aurait même un philosophe « traduit en vingt-quatre langues » et un écrivain ayant reçu le prix Goncourt. Comme j’étais bien, le matin, dans mon lit ! Loin de la comédie sociale, des politesses et de la grande bataille de l’amour-propre.

Après Dinard, la route épousait la côte crénelée qui dominait la mer à main droite, et alignait des bâtisses bourgeoises, presque des petits châteaux pour certaines, construites au XIXe siècle par de riches Anglais et de florissants Parisiens tombés amoureux de la Bretagne. Enfin, apparut sur un genre de promontoire granitique, au-dessus de la falaise, l’étonnant édifice des Boyer de la Serre, dont l’austérité minérale s’élançait sur cinq étages, jusqu’à une structure de quatre ou cinq toits courbés, échelonnés d’une drôle de façon rappelant l’architecture japonaise. Un grand jardin avec une pelouse millimétrée s’étendait en arc de cercle devant la face intérieure de la demeure ; des auvents et des marquises protégeaient les invités du soleil, tandis que des serviteurs en veste blanche et nœud papillon noir glissaient parmi les convives pour leur proposer du champagne et je ne savais encore quels canapés. Je me fis la réflexion que j’avais bien fait de ne pas revêtir ma veste blanche en toile de lin : on m’aurait pris pour un domestique, alors que j’étais avant tout un chômeur.

On nous accueillit chaleureusement. Héloïse nous présenta à son père, le célèbre Charles de Boyer de la Serre, dont le soixante-cinquième anniversaire, somptueusement fêté, était la raison de ma présence à Dinard, au milieu d’hôtes prestigieux et opulents. Au reste, l’homme était charmant, svelte malgré son âge, élégant sans ostentation. Il poussa même la politesse jusqu’à s’inquiéter de notre voyage automobile avant de nous conduire, lui-même, jusqu’à la petite maison en brique rouge – sans doute l’ancienne demeure des gens de maison - où deux chambres sous les toits avaient été préparées, le matin même, à notre attention.

Lise resta auprès de moi, malgré son envie de rejoindre un groupe de jeunes gens dont elle m’apprit que plusieurs d’entre eux étaient ses condisciples à la Sorbonne. Dans l’ensemble, néanmoins, l’âge des convives était plus élevé que le nôtre, et Lise se plaisait à se promener à mon bras, jouissant de notre jeunesse et, il faut le reconnaître, d’un avantage esthétique tangible sur nombre des invités. Nous étions à ce moment des festivités où le privilège superficiel de la beauté (toute relative) nous octroyait une place prééminente, où l’on se dit que rien n’est plus important que l’aspect physique des individus. Je n’ignorais pas la fragilité de cette piètre supériorité. Bientôt, d’autres armes (encore en coulisses) recomposeraient les hiérarchies : la richesse, le prestige professionnel, la célébrité, la réputation, les diplômes. Et, à ce nouveau jeu, je ne vaudrais plus grand-chose. Lise ne craignait pas le déclassement, pour plusieurs raisons : elle venait d’obtenir un poste de professeur de lettres dans un grand lycée parisien, en classes préparatoires (après de brillantes études) ; elle connaissait de longue date, sans en éprouver de complexe, beaucoup des hôtes de la journée ; enfin, me dis-je, la beauté d’une femme ne s’éclipse jamais, même devant les précellences de l’intelligence et de la réussite sociale.

De grandes tables, nappées de blanc, supportaient des plats garnis de biscuits salés et des verres alignés que remplissaient des échansons avec de « prestigieux » vins, informaient-ils alors que la bouteille se déversait dans votre verre. La ruche des convives vrombissait, ces derniers debout, en petits essaims agglutinés selon un degré d’intimité plus ou moins grand. Lise finit par m’abandonner au profit d’une coterie d’anciens étudiants, après m’avoir présenté à eux. Je me retrouvai seul, uniquement préoccupé par les toasts et le champagne, recouvrant mon statut de parasite social. Seul, pas tout à fait : une blonde (décolorée) que les années avaient froissée sans qu’elle en perdît son charme me tint compagnie un instant, elle m’avait confondu avec un pianiste réputé dont, à l’entendre, la ressemblance avec moi était frappante. Le sujet de la conversation était plus que ténu ; il nous fit cependant un bon quart d’heure. Dès qu’une « connaissance » de ma blonde vint à passer par là, cette dernière mit un terme à l’indigente causerie dont la poursuite relevait d’un exploit comparable à celui des prototypes automobiles capables de parcourir mille kilomètres grâce à un litre seulement de carburant.

Enfin, le protocole contraignit chacun à s’asseoir à la place qu’on lui avait assignée. Lise était à ma droite. En face de moi, un homme avec de larges lunettes rectangulaires, arborant la coiffure des gens élégants, discutait avec l’homme qui était à ma gauche, et dont j’appris très vite qu’il était le « philosophe traduit en vingt-quatre langues » – sans compter, ajouta-t-il au dessert, « la version imminente en wolof » à laquelle il portait une tendresse particulière, ne voulant pas priver l’Afrique noire de sa pensée. Anna était assise à la gauche de l’homme aux larges lunettes et, très vite, elle connut son identité : Alexandre Corvec, professeur titulaire en lettres modernes à l’université de Caen. Il allait falloir jouer serré. Lise était enchantée.

Il n’avait pas échappé à l’esprit spéculatif de Gérard de Boissieu, le « philosophe traduit en vingt-quatre langues », qu’Anna n’était pas (contrairement à Lise) accompagnée de son fiancé, de sorte qu’il déployait une dialectique bien huilée, alternant thèse théorique et antithèse facétieuse, en visant à la synthèse sexuelle. La jeune femme, célibataire depuis deux mois, résistait mollement aux attaques du philosophe.

Il n’avait pas échappé à Alexandre Corvec, le grand universitaire, que Lise était ma compagne, mais ce détail ne freinait nullement sa stratégie galante. C’était un bel homme, guère plus âgé que moi. Il était très fort, car il ne déposait sur la table, entre les plats, que les cartes de son jeu les plus étrangères à ses intentions (à savoir, sauter Lise Guillemet) : des questions sur son parcours universitaire (à elle d’abord, à lui ensuite), des allusions à un possible poste caennais (pour Lise) et puis toute la cohorte des grands professeurs qu’il avait côtoyés (Jean Starobinski, Gérard Genette, Paul Veyne et même Philippe Jaccottet). Je sentais bien que Lise succombait au prestige armorial du Corvec. Sur quel terrain pouvais-je l’amener de façon à lui foutre la raclée qu’à mon sens il méritait ? Je n’en voyais pas ; j’étais bel et bien défait par ce crétin. D’ailleurs, j’avais toujours été un causeur de deuxième catégorie, souffrant de l’esprit d’escalier – cet esprit qui ne brille que le lendemain, lorsqu’on se brosse les dents dans sa salle de bains, devant le public indifférent des gants de toilette. Cependant, je savais que le grand intellectuel bien coiffé ne gagnerait pas la partie aussi facilement qu’il l’imaginait : Lise était amoureuse de moi. J’attendais donc, confiant, le moment où il prendrait une veste sans comprendre ce qui lui arriverait. Je m’amusais secrètement de tous les efforts qu’il déployait, de tous les noms qu’il arborait comme des blasons et de toutes les plaisanteries avec lesquelles il chatouillait, moralement, l’objet convoité. Et cela ne tarda pas : Lise s’aperçut de ma jalousie naissante et, dès lors, attendrie et flattée, abandonna progressivement la discussion avec Corvec, l’homme aux cheveux crantés. Le coup de grâce fut un baiser (très déplacé à table) quelle échangea avec moi, comme une paire de claques discrète au grand professeur. D’ailleurs, il se tint les deux joues, prétextant qu’il avait chaud ; mais je n’ignorais pas que ses paumes tentaient de calmer le feu du soufflet.

La suite du repas fut plus cool. Alexandre Corvec déballait ses jouets (Starobinski, Genette, Veyne, Jaccottet) devant d’autres commensaux que Lise. Anna se demandait, pensais-je, si un « philosophe traduit en vingt-quatre langues » était un éjaculateur précoce. Elle souriait au philosophe qui, lui, très certainement, s’imaginait en train de la prendre en levrette, au moment même où il réfutait, avant le dessert, le devenir-autre-du-Dasein.

Entouré de son fils, de sa fille et de son épouse, Charles de Boyer de la Serre, devant un bavarois aux framboises agrémenté du chiffre soixante-cinq (en bougies), improvisa un discours pour remercier tous ses invités qui, en ce jour d’anniversaire, lui offraient le plus exquis des cadeaux : l’amitié. Il y eut aussi un beau couplet sur la fierté d’avoir de si admirables enfants, et une épouse idéale qu’il aimait encore plus qu’au premier jour (là, saisie par l’émotion, Mme Charles de Boyer de la Serre embrassa son mari sur la moustache). Ensuite, il développa sa philosophie de la vie (en gros, c’était pas mal, la vie), prétendit que la pensée de Bergson l’avait guidé en lui apprenant à se moquer des envieux (si peu bergsonien que je fusse, ce point de la théorie me parut douteux), raconta une histoire de voilier en mer Égée, où s’était illustré son grand ami Léonard (ce devait être une histoire drôle, si l’on se fiait aux rires qui la saluèrent). Enfin, une citation de Bernanos servit de conclusion, dite avec la gravité qui convenait, la main sur le cœur : « Être capable de trouver sa joie dans la joie de l’autre, voilà le secret du bonheur. » Personne ne mégota sur les applaudissements ; le ciel bleu, les senteurs d’aubépine, la qualité du repas, le statut de tous les invités et celui de Boyer de la Serre, tout concourait à ce que l’on dépassât les deux minutes d’ovation. On commentait encore la phrase de Bernanos en savourant le bavarois aux framboises.

Le repas m’épuisa. Se mit en place une promenade sur le chemin des douaniers ; je m’empressai de rejoindre la chambre, bientôt suivi par Lise. Elle se blottit contre moi en me caressant, m’embrassant de façon que je ne tombasse pas dans le sommeil. Son désir, pensai-je, avait dû être agacé par les cajoleries du grand professeur, puis attisé par ma jalousie amoureuse. Mon ventre était gonflé par les plats et les vins, je n’avais pas envie de faire l’amour. Je me contentai de la laisser m’ôter mon caleçon puis s’asseoir sur qui de droit, face à moi, pendant qu’à demi allongé, contre l’oreiller, je la contemplai, les mains derrière la tête, s’activer fougueusement jusqu’à l’extinction du feu.

Par la fenêtre ouverte, on apercevait le vert de la mer, marqueté de minuscules taches blanches, incomparablement plus frêles que les vaisseaux nuageux qui avançaient, juste au-dessus, dans le ciel azuré, avec la lenteur et la majesté d’une procession religieuse. C’était une bonne journée, finalement. Bercé par le vent, je fermai les yeux. Lise sortit de sa valise un roman qu’un de ses amis avait publié au mois de janvier ; je l’avais déjà lu. Redoutant d’être déçue, elle m’avait suggéré de m’y coller en premier. Je l’avais rassurée, le roman affrontait, avec humour, la question du sens de la vie, sans présupposer, pour contenter la masse, qu’il y en eut un. Elle s’allongea à côté de moi (cette fois, mon caleçon resta à sa place), et se mit à lire L’Homme surnuméraire de Patrice Horlaville. Je l’entendais qui tournait délicatement les pages, pour ne pas déranger mon possible basculement dans le sommeil. En réalité, je songeais au pauvre héros du roman, Serge Le Chenadec, déchiré par l’indifférence de sa famille, dont l’existence, soudainement, chavirait dans l’eau froide du nihilisme. Par d’autres voies que les siennes, j’en étais au même point - ou, pour être plus précis, je pataugeais depuis si longtemps dans la boue que je n’en souffrais pas, je respirais un bon bol de néant tous les matins, et je m’en portais plutôt bien. L’amour de Lise, bien sûr, me soutenait, quand la froideur de l’épouse Le Chenadec le mortifiait. J’étais plus jeune, plus beau, moins gras. Je ne me cachais pas, cependant, que tout était fragile, fugace et sans espoir.

Quand je me réveillai, Lise n’était plus dans la chambre. Une page pliée en deux était coincée dans la rainure du miroir ; il était sept heures du soir. Je dépliai le mot : « Mon chéri, je te laisse dormir : tu ronfles ! Je m’en vais lire dans le jardin ou sur la plage (j’aime bien le roman…). Je t’embrasse ! »

On installait, sur une estrade, des amplis et des instruments de musique ; les tables avaient été repoussées, ainsi que les auvents, de manière à libérer un endroit pour danser, supposai-je. Il restait des bouteilles et quelques assiettes vides sur les nappes ; les hommes étaient en bras de chemise : on se déboutonnait un peu (col de chemise et, plus discrètement, ceinture du pantalon), sans que l’élégance de l’ensemble n’en pâtît. Je ne retrouvais pas Lise parmi la foule clairsemée du parc. J’allais descendre sur la plage par l’escalier étroit tombant entre les rochers que nous avions repéré, Lise et moi, en début de journée, quand une voix, dans mon dos, m’interpella : Charles de Boyer de la Serre s’alarmait plaisamment de ma disparition. « Je me demandais où vous étiez passé, pendant tout cet après-midi. » Il était accompagné d’un long type dont la calvitie s’ornait d’une couronne de cheveux, et d’un autre plus petit, plus rond, aux grosses joues poupines, qui faisait penser, à cause de sa barbe poivre et sel, à un hamster. N’étais-je donc pas aussi invisible que je l’imaginais ? En tout cas, la courtoisie m’obligea à prendre pan à la conversation. Le grand type estimait que trop de charges sur les entreprises nuisaient à la croissance, et donc au plein-emploi. Le hamster opinait du chef ; le premier enseignait l’économie à Paris 13, le second dirigeait une entreprise européenne d’import-export (dans les activités de commerce en gros). « Les allocations chômage, sous toutes leurs formes, sont bien trop élevées, expliquait doctement l’économiste. Il faudrait les baisser de manière à remettre les gens au travail. » Le chef d’entreprise acquiesçait et se réjouissait qu’un savant développât ses idées, puisqu’il suffit que deux personnes partagent une même vision du monde pour que celle-ci soit, à leurs yeux, renforcée et légitimée dans sa vérité. « Pauvre France, en effet… », soupira mon ami Charles de Boyer de la Serre. L’économiste m’interrogea :

« Et vous, êtes-vous, comme votre charmante amie (il l’avait remarquée), professeur en khâgne ?

 —Oh non, répondis-je, je suis au chômage depuis plusieurs mois. »

Un silence gêné suivit le dévoilement de mon identité sociale, comme si, déséquilibrés par ma phrase, les trois discoureurs se relevaient silencieusement et lentement, tel un coussin qui peu à peu reprend sa rotondité initiale. Voilà, c’était fait, l’aiguille de la balance pointait vers le ciel : « Ce n’est qu’une question de semaines, ou de jours, vous allez bientôt trouver quelque chose », reprit mon ami Charles. « Il est parfois important de ne pas se précipiter, de réfléchir avant d’accepter un emploi », continua l’économiste. « Et avec votre niveau d’études, votre carrière est assurée », conclut le chef d’entreprise. Leur optimisme, si contraire aux sombres paroles sur l’état du pays, faisait plaisir à entendre. En réalité, mon infortune les ennuyait ; ils s’empressaient de l’oublier, de l’occulter, en chaussant les lunettes d’un avenir rose et blanc où tout irait, pour moi, en s’amendant. Je jugeai inutile de contrarier leurs espoirs, d’autant que mes trois interlocuteurs souriaient béatement, se découvrant soudainement plus généreux qu’ils ne le croyaient, jouissant de leur bienveillance. Les informer qu’avec mon baccalauréat et mes années de dilettantisme universitaire, mes chances de trouver un emploi de bon standing étaient bien minces, n’aurait qu’inutilement assombri le visage épanoui de mes bienfaiteurs. Je risquais même de passer pour un vilain, au sens moyenâgeux du terme : un faquin, un malfaisant, un pauvre. Eussé-je été un fils de bonne famille, mon goût pour la littérature m’aurait, jusque dans les années soixante, conféré un statut de lettré, certes équivoque, mais respecté. Aujourd’hui, même les plus nobles lignées estimaient qu’un lettré était un genre de parasite, une honte pour ses frères et sœurs, un paresseux de basse extraction. De toute façon, mon père, à la retraite depuis deux ans, avait œuvré sa vie entière comme factotum dans un collège, mon grand-père comme ouvrier agricole dans une ferme de Normandie. Mes trois protecteurs, tous fils de la bourgeoisie et de l’aristocratie (tel mon Charlie), pensaient certainement que s’ils ne connaissaient pas les morsures du chômage (relatives pour un type comme moi, aimant lire et ne rien faire), c’était que ces morsures, donc, leur étaient épargnées uniquement par la qualité de leur cerveau et par une prodigieuse force de travail. Par contrecoup, l’échec, peu ou prou, ne pouvait consacrer, pour de tels yeux, que les cancres, les cossards ou les pique-assiettes.

Je scrutais les allées et venues du parc, tout en causant (mais la causerie déjà s’éloignait de moi, se refermant sur le cercle des trois philanthropes), afin de repérer si Lise n’était pas aboutée à une autre coterie de bourgeois altruistes, sans parvenir à mes fins, de sorte que je me détachai cette fois pour de bon de la trinité caritative avec l’espoir d’aller, par l’escalier rocheux, jusqu’au rivage, mais je ne parvins à faire que deux pas puisque je fus arrêté par le « philosophe traduit en vingt-quatre langues » et un dandy qui souriait à ses côtés, lequel n’était rien d’autre que le fameux prix Goncourt, et que j’aurais dû reconnaître car je l’avais déjà vu au cours d’une émission télévisée, je m’en souvenais maintenant, il prétendait – et j’en avais été agacé - qu’une chanson de Bob Marley valait bien toutes les œuvres de Marx et de Rimbaud conjointes, on ne pouvait oublier cette désinvolture si parfaitement suffisante qui me rappela les têtes à claques du lycée, toujours souriantes, prétendant, à chaque devoir, qu’elles n’avaient rien révisé et, cependant, récoltant les meilleures notes. Ce dandy, lui aussi, écrivait, à l’en croire, entre deux hôtels, deux rendez-vous amoureux, deux piscines, sans y prêter attention, et, comme un Achille des lettres, moissonnait les prix Goncourt et les best-sellers. Le Grand Penseur me présenta au Grand Écrivain, moi qui n’étais Rien. Que me voulait-il ? Il commenta la fête, se gaussa d’une matrone qui s’empiffrait de pistaches, puis décrivit la chorégraphie des domestiques en refourguant l’analyse sartrienne du garçon de café subodorant que je ne la connaissais pas. Il n’habitait pas ses propos, je percevais bien qu’il tournait autour du pot sans savoir de quel pot il s’agissait : sa propre philosophie, ou bien la séduisante Anna ? La suite confirma mon intuition : il m’interrogea sur l’amie de Lise, en tentant d’établir une complicité masculine pour que je l’instruisisse de « la rigidité des mœurs d’une si belle enfant », ce qui voulait dire, en clair, que le « philosophe traduit en vingt-quatre langues » espérait coucher avec elle, mais ignorait le temps que cela prendrait et peut-être même la méthode idoine à employer. Je n’en savais rien non plus. Il prit ma réserve pour de la méfiance et, sans doute, pour une attitude de petit-bourgeois, pour ne pas dire une posture populaire (lui qui pourtant aimait le peuple et prétendait que nous devions tous, absolument tous, de l’intellectuel au trader, nous incliner devant sa grandeur bafouée par l’Histoire), une attitude étroite et pincée, par voie de conséquence, que les gens d’esprit, aux mœurs libertaires libertines libres, rejetaient comme un archaïsme primitif, et même antifraternel. En un mot, il avait vraiment envie de baiser.

Le Grand Penseur et le prix Goncourt m’eussent abandonné à ma triste trivialité, si Anna n’était apparue à l’instant exact où ils se détournaient de moi, et si elle ne m’avait pris par le bras afin de joindre le rivage, au-dessous du parc. Alors, opérant un habile demi-tour, Gérard de Boissieu et son dandy, comme emportés par l’air déplacé, furent aspirés par le passage de la jeune femme, et tous, nous descendîmes jusqu’à une petite plage à demi-privée, coiffée par de hautes falaises bretonnes que le vent, l’hiver, devait flageller en lançant contre elles les assauts du sable, offrant un tableau romantique aux promeneurs réfugiés derrière une fenêtre. Mais les falaises, ce soir-là, protégeaient une retraite sablonneuse, caressée sensuellement par des vagues endormies, ou deux silhouettes assises contemplaient la mer, l’une sur un rocher, l’autre sur le sable, genoux repliés et tenus par le croisement des mains. Lise n’était donc pas seule ; le Grand Universitaire lui avait emboîté le pas, avant d’adopter la position soumise de l’amant éperdu, aux pieds de son Idéal. Il était vraiment gonflé, me dis-je. D’ailleurs, conscient de l’incongruité de sa posture, il se leva, apercevant la petite colonie qui descendait l’escalier. Puis, poétiquement, il marcha jusqu’aux vagues. Là, les pieds dans l’eau (le pantalon retroussé sur ses mollets poilus), il contempla l’horizon, les bras croisés, perdu dans de profondes pensées.

Lise me fit une place sur le rocher, Anna s’assit à côté de moi ; j’étais « bien entouré », comme le fit observer le « philosophe traduit en vingt-quatre langues ». Puis le même s’enquit du livre qui reposait sur les genoux de Lise. « C’est un roman, il s’appelle L’Homme surnuméraire », répondit-elle négligemment. Le penseur n’en connaissait ni l’existence, ni l’auteur ; le prix Goncourt non plus. Cependant, ils estimèrent sans doute que ce roman inconnu pourrait devenir la première marche d’un escalier qui passerait par la littérature en général, avant de déboucher sur leur propre personne, de sorte qu’ils s’informèrent de son sujet, de ses personnages et de ses thèmes. Lise tenta de répondre d’une façon synthétique ; elle s’arrêta en particulier sur un épisode scabreux où le héros était plus ou moins accusé de pédophilie, à cause d’une « jeune fille de dix-sept ans ». Le prix Goncourt estima que cela sentait le réchauffé – lui-même, d’ailleurs, avait écrit un roman où un homme de trente ans s’éprenait d’une étudiante : « Une histoire terrible, un amour formidable, contrarié par une société pudibonde… Il y a beaucoup de moi dans ce texte. » Il ajouta que la vie avait plus d’importance que les livres. « Regardez cet océan, ce ciel bleu, ces odeurs d’été ! Que vaut une page, même une page extraite de mes œuvres, devant un tel spectacle ? Et si on allait se baigner ? On laisse tomber les vêtements et on se jette dans la mer, tous à poil ? » La ruse était cousue de fil blanc ; elle s’effilocha tout de suite, car ni Lise, ni Anna ne souhaitaient se déshabiller, mais elles invitèrent le romancier à ne pas renoncer à son projet adamique. « Messieurs, s’amusa Lise, nous vous regardons… » Notre prix Goncourt releva crânement le défi : il déboutonna sa chemise, puis ôta son pantalon. Il conserva néanmoins son slip noir à pois rouges. « Allez, suivez-moi, Mesdemoiselles ! » Il courut jusqu’à l’eau. C’est alors qu’Alexandre Corvec, toujours devant l’océan, se retourna et vit le romancier qui trottinait souplement, évitant, comme en s’en jouant, les galets qui auraient pu meurtrir ses pieds nus. Cependant, dès que la première vague lui eût léché les pieds, on entendit un cri proche d’une poésie à caractère expérimental : « Ah, putain ! Elle est froide ! »

S’il laissait tomber sa connivence avec l’écrivain, une brèche s’ouvrait pour le philosophe : celle de la prévenance envers Lise, de l’intérêt pour le roman quelle tenait dans ses mains - en flattant l’une, il espérait toucher l’autre (Anna), adoptant la stratégie du flatteur d’enfants (ou de chiens) pour approcher la mère (ou la maîtresse), escomptant passer d’une chatouille au nourrisson (ou au chienchien) à des chatouilles plus sensuelles sur l’objet désiré). Il fut bientôt rejoint par le Grand Universitaire, plus ténébreux que jamais, posant sur le romancier en slip noir le regard las de l’homme mûr, indulgent mais à mille coudées au-dessus des enfantillages de la jeunesse (c’est alors, pensai-je, qu’il regretta d’avoir retroussé son pantalon).

On aurait vraiment dit que Gérard de Boissieu et Alexandre Corvec se passionnaient pour L’Homme surnuméraire ; je pensai qu’ils avaient dû avaler tant de bouquins pour préparer leurs cours, qu’ils avaient tant écrit d’analyses sur des textes ou des livres du programme, qu’à force, ils étaient en mesure de discourir en roue libre de n’importe quel roman, n’importe quel essai, lu, pas lu, aimé, détesté, connu, inconnu.

Le prix Goncourt avait renoncé à la baignade ; il se frotta les pieds pour en ôter les grains de sable, se rhabilla, penaud, puis disparut par le grand escalier grimpant entre les rochers.

Le Grand Universitaire feuilleta le roman, parcourut quelques lignes, cita quelques auteurs, déballa quelques concepts narratifs ; il voulut savoir ce que Lise appréciait dans ce livre. Un soleil rougeoyant sombrait, au loin, derrière la ligne d’horizon ; l’air était encore chaud. Je me sentais bien ; j’avais fait l’amour dans l’après-midi, ma compagne suscitait le désir sexuel (amoureux ?) d’un universitaire de renom ; pour un peu, par pitié, je lui aurais permis de coucher au moins une fois avec elle. Le verbe « permettre » était même de trop. Personne ne m’appartenait, personne n’appartenait à personne. Et la rumeur d’un orchestre de jazz, en haut de la falaise, descendait sur le rivage. Sans la conscience de la fugacité et du malheur, j’aurais été pleinement heureux, ce soir-là, à Dinard.

D’autres invités de Boyer de la Serre dévalèrent sur la plage, et quelques flâneurs, à intervalles réguliers, deux ou trois mètres plus haut, la contournaient par le chemin des douaniers, en se demandant sans doute qui étaient ces gens élégants, assis sur les rochers ou sur le sable. Certains dansaient, pieds nus, envoûtés par l’écho du saxophone et des percussions qui descendait du parc jusqu’au rivage. Le « philosophe universel » tapait du pied, au rythme de la musique : « Voulez-vous danser, Anna ? » Il lui prit la main, elle retira ses escarpins et ils tournoyèrent sur le sable. C’est alors que le Grand Universitaire s’adressa à moi (l’une des premières fois) : « Vous permettez que je danse avec Lise ? » Je répondis que ce projet ne dépendait pas de moi, mais d’elle (un jour, dans quelques dizaines d’années, on poserait peut-être des questions plus civilisées : « Permettez-vous que je couche avec votre compagne ? – Mais, je vous en prie, si elle en est d’accord, ce sera un plaisir pour elle, pour moi et pour vous. ») Lise accepta. Je demeurai seul sur le rocher, en compagnie d’un petit crabe qui fuyait la marée. Corvec, contrairement au Penseur, maîtrisait les pas de danse ; il serrait sa cavalière contre lui, et une pointe de jalousie me piqua au cœur en imaginant les seins de Lise s’aplatir sur la poitrine de l’universitaire (« Peut-être bande-t-il ? », me dis-je). Je compris que je n’étais pas encore complètement civilisé.

Je sautai du rocher, dans le dessein de me trémousser à mon tour avec les noceurs, et surtout de reprendre ma place auprès de Lise. Un ancien camarade de la Sorbonne d’icelle, un certain Pascal, avait apporté des bouteilles ; on commença à boire, certains retirèrent leur chemise. Je m’adossai contre un rocher. Lise continuait de danser. Anna passait d’un cavalier à l’autre. Bientôt, je fus rejoint dans ma retraite par Gérard de Boissieu. Le philosophe était épuisé, en sueur, l’air absent et fou, les yeux fixés sur Anna, laquelle ôta son chemisier, puis son soutien- gorge. Elle riait dans la nuit comme la déesse quelle était, folle de sa beauté, enivrée par les regards, grisée par le vin, ses seins – cornes pâles – défiant les étoiles, provoquant un beau garçon aux cheveux bouclés. Le philosophe la regardait en souffrant, son visage était déformé par le désir et par la frustration, sa main tremblait, sa bouchée béait. Le penseur hautain avait disparu : à la place, un pauvre type usé et dolent contemplait sa défaite. Un réprouvé dont on pouvait se sentir proche ; il ne cherchait plus à en imposer. J’avais envie de lui tapoter sur l’épaule pour le consoler : « T’en fais pas mon pote, il y aura d’autres filles… », enfin ce genre de propos qui ne servent à rien, qui montrent seulement que le supplicié n’est pas seul, que tout passe, que les beaux jours reviendront. Je n’en fis cependant rien, car j’eusse alors réveillé son orgueil, et ce faisant avivé sa douleur. Je l’imaginai alors, le matin, devant son miroir, les traits fatigués, la poitrine flasque, quelques poils gris sur le torse, le ventre dégoulinant, le sexe rabougri, les jambes torses. La vieillesse l’avait rattrapé ; la mort ne tarderait pas. Sa « philosophie traduite en vingt-quatre langues » ne le protégerait pas contre le cancer, la souffrance, la mort. Nous étions frères en infortune, comme tous les êtres humains. Un homme ne devient intéressant que lorsqu’il commence à perdre, me dis-je avant de quitter la plage. Gérard de Boissieu refusant, dans sa folie, de détourner les yeux d’Anna à demi-nue, Anna incarnation de la vie, incarnation qui lui échappait, par sa jeunesse, par sa beauté, par son exubérance, Anna, à cinq mètres de lui, plus lointaine qu’une naïade lascive sur le tableau oublié d’un maître de la Renaissance.

Plus je gravissais les degrés de l’escalier, serpent pétrifié entre les rochers, plus la musique s’amplifiait, et plus la lumière éclairait mes pas hasardeux : de longs lampadaires, disposés aux autres coins du parc, chassaient l’obscurité. On dansait, là aussi, cependant on aurait dit une réplique édulcorée et bienséante, plus âgée, de la bacchanale du rivage que je venais de quitter. Aucun torse nu, nulle poitrine débridée, mais des cheveux blancs, des crânes luisants, des cravates, des sourires tristes ; à la frénésie du bas, répondait en haut une placidité pomponnée. Quelques convives fatigués s’ennuyaient sur des chaises, à côté du cercle des danseurs. On papotait près des tables, un verre à la main. Charles de Boyer de la Serre s’était assis à l’écart, il souriait, il sentait peut-être que la fête lui échappait, en tout cas il n’était plus le point de mire des regards, chacun s’adonnait à la danse, à sa joie, et ne se sentait plus obligé de prêter allégeance à celui qu’on célébrait, quelques heures plus tôt.

Je traînai près des tables, avalai quelques biscuits, une tranche de saumon, bus un verre de sauternes. Sans n’en rien dire à personne, je quittai la garden-party. De toute façon, il eût été grotesque que j’avertisse qui que ce soit de mon projet d’aller dormir. Je n’avais pas pris la peine de prévenir Lise, pensant qu’elle me connaissait assez pour ne pas s’inquiéter de ma disparition. Néanmoins, avant de retrouver ma chambre, je me penchai pour apercevoir ce qui se passait sur la plage ; on ne voyait pas grand-chose, mais il était évident que les frontières de la décence n’avaient pas été franchies. J’aperçus Alexandre Corvec qui se déhanchait savamment ; Lise discutait avec Héloïse ; Anna avait remis son soutien-gorge. Gérard de Boissieu regardait deux noceurs qui s’amusaient à faire des ricochets sur les flots somnolents.

Je m’endormis, paisiblement bercé par le son étouffé des clarinettes, des cymbales et du piano, heureux de m’être soustrait aux mondanités. Les attroupements, qu’ils soient tristes ou joyeux, m’avaient toujours dégoûté.

Au milieu de la nuit, le bruit d’un robinet provenant de la minuscule salle de bains conjointe à la chambre, me tira du sommeil : Lise était rentrée. Je me hissai sur l’oreiller et allumai une lampe de chevet ; les cristaux rouges et liquides du réveille-matin affichaient 4h16. La porte s’ouvrit lentement, en silence, puis franchement, quand Lise s’avisa que je ne dormais pas.

« Alors ? C’était bien, ta soirée ? dis-je pour être poli.

— Et la tienne ? Tu aurais pu m’avertir que tu étais parti te coucher, je t’ai cherché sur la plage, dans le parc… J’ai même cru que tu étais allé à Saint-Malo. Tu aurais pu faire un effort, ce n’est pas très aimable envers nos hôtes.

— Oh, tu sais, je n’ai manqué à personne. Aucun des invités, y compris le propriétaire des lieux, ne s’est aperçu que Clément Artois ne s’amusait pas comme un petit fou…

— À moi, tu as manqué…

— Je croyais que tu étais heureuse d’être avec Anna, Héloïse et toute la bande de tes anciens amis de la Sorbonne. Sans compter le bel Alexandre…

— J’étais heureuse, oui, mais je l’aurais été davantage si tu avais été avec moi… Au fond, le bel Alexandre, comme tu dis, a raison…

— Et pourquoi aurait-il raison, ce sot ? Qu’a-t-il dit ?

— Oh, rien… Il s’est étonné que tu ne sois plus là… Tu vois, lui a remarqué ton absence.

— Je ne suis pas étonné qu’il fût le seul à observer ça… Mais encore ?

— Il m’a parlé de toi… Tu lui rappelles certains de ses étudiants, la race des “Alceste de Prisunic”, a-t-il dit, ces étudiants qui se croient autorisés à mépriser tout le monde parce qu’ils ont lu quelques livres oubliés ou connaissent deux ou trois poètes hermétiques… Chaque année, dans toutes les promotions, il y a au moins un Alceste de Prisunic. Selon lui, c’est une attitude immature, ce sont de grands adolescents… J’en ai connu moi aussi, à Henri IV ! Nous avons ri ensemble en répertoriant leurs mimiques, leurs prétentions…

— Eh bien, nous avons échangé trois ou quatre phrases, et il prétend déjà me connaître… Ce Grand Universitaire est vraiment très fort !

— Mais toi aussi, tu prétends le connaître et le réduire à sa position de “Grand Universitaire”, ce qui dans ta bouche, je te connais, veut dire “Parasite vivant sur le dos des écrivains, les vrais”.

— Tu me connais… »

Tandis que je dormais, il n’avait pas lâché sa proie. J’avais affaire à un séducteur de haut vol, sans scrupule, déterminé, intelligent. Il avait compris que j’étais l’obstacle à renverser pour accéder aux charmes de Lise, et il m’avait calomnié et rétréci, sans en avoir l’air, en douceur, de façon qu’elle ne se révolte pas contre lui, ni ne voie clair dans son jeu. Il avait dû lui-même s’étonner que je me fusse absenté de la plage, s’en réjouir d’abord, avant d’en informer Lise accidentellement : « Vous ne savez pas où se trouve Clément, nous aurions pu fumer un joint ensemble ? » Ensuite, lui proposer de partir à ma recherche, prétexte pour l’accaparer, plaisanter avec elle, tout en regrettant faussement de ne pas me distinguer parmi les danseurs du parc. Je l’imaginais graduellement exposer quelques griefs à mon encontre, avec la minutie d’un chirurgien qui opère un cœur, en calculant ses gestes pour ne pas blesser la patiente. Sans doute avait-il suggéré que je n’étais « décidément pas un mondain ». Du « mondain » il était passé à des vocables plus sournois : « solitaire », « timide », « farouche » et, donc, « misanthrope ». Néanmoins, le stratège avait estimé qu’il était risqué de s’en prendre à moi directement, il avait emprunté alors le détour de ses étudiants ombrageux qui, à mon image (selon lui), fuyaient leurs semblables, persuadés de n’avoir pas de traits communs avec eux. Puis le tir était parti, sans poudre et sans fumée : « Alceste de Prisunic ». Le syntagme railleur s’était logé dans le cerveau de Lise et, comme un virus, il s’attaquerait à moi dès l’introjection, il corroderait l’image que Lise se faisait de moi, elle rapporterait toutes mes idées, tous mes actes, toutes mes amertumes à cette cause unique : « Alceste de Prisunic ». Je ne lui en voulais pas. Lise avait raison : moi aussi, je l’avais caricaturé en « Grand Universitaire », sans l’excuse – ô combien pardonnable ! – de rechercher les grâces d’une jolie femme, c’est-à-dire de la vie. D’un autre côté, j’avais des raisons d’être mécontent qu’il flirtât, devant moi, avec ma compagne, comme si j’étais une médiocre quantité qu’on pût négliger. Et on était en droit, ce me semblait, d’être légitimement indisposé par sa fatuité universitaire qui se manifestait par des références constantes à des articles, des essais, des conférences, des connaissances prestigieuses. Je n’étais pas disposé à comprendre ses raisons, mais je savais qu’il en avait. Je n’ignorais pas que nous voyons le monde à partir de soi, qu’il se construit selon notre conscience, ce point vers lequel convergent tous les rayons de l’univers ; l’unité de la personne - et donc sa survie – impose à celle-ci de se raconter une histoire dans laquelle elle fera bonne figure. Alexandre Corvec, biologiquement, était porté à ne voir en moi qu’un Alceste de Prisunic, comme j’étais enclin, biologiquement, à l’affadir, l’amoindrir et le bouffonner en un Grand Universitaire pédant.

Qu’importe, il fallait réagir ! J’étais dans l’obligation d’assumer ce sobriquet de façon à ne pas être confondu avec ces minables tricheurs qui, pris sur le fait, clament leur innocence, la larme à l’œil et la dénégation à la boutonnière. « Ce n’est pas faux, répondis-je, je suis une façon d’Alceste. Mais c’est une belle figure que celle d’Alceste, rétive aux compromis, drôle, démasquant l’imposture des petits marquis… Et un véritable amoureux ! Un amant passionné et sincère… Il aime Célimène comme je t’aime, toi, et tu as plus de vraies raisons d’être aimée que cette pauvre coquette !

— Tu marques un point…

— Et ce sot d’universitaire n’aime pas les Prisunic ? Il n’aime que les magasins chics des Grands Boulevards ?

— Tu sais bien qu’il ne parle pas de ça, il veut dire que tu n’es pas digne d’Alceste, tu rien as pas la grandeur…

— Merci du compliment… Je suis de la pacotille, quoi… Il a raison, je ne vaux presque rien, rien du tout… Et même plus que ça : je refuse d’avoir un prix, je ne suis pas à vendre, je ne suis pas un Corvec qui cherche à briller avec des articles que personne ne lit… Un Corvec qui ne peut pas s’empêcher, même pendant un repas avec des inconnus, de sortir ses diplômes et ses Starobinski comme s’il affichait le prix qu’il s’estime au milieu du front !… Oh, et puis je suis fatigué… Viens donc près de moi… »

Après la contre-attaque rhétorique, suivit l’épanchement amoureux ; je caressai les seins de Lise, ses tempes, ses lèvres (celles du visage et celles de l’entrejambe). La fâcherie, si minime quelle fût, redoublait nos ardeurs. Je tenais aussi, hypocritement, à vérifier que Lise n’avait pas assouvi, pendant mon sommeil, ses pulsions avec le Grand Universitaire. Si j’en croyais sa frénésie, l’hypothèse se révélait fausse - mais le désir appelle le désir, je ne le savais que trop.

Au matin, je me réveillai avant Lise, et avant la plupart des invités restés dormir dans la propriété de Boyer de la Serre. Aucun mérite à cela, je m’étais couché le premier. La journée du samedi n’était déjà plus qu’un souvenir, de la buée, une vapeur qui, avec les semaines, les ans, se dissoudrait entièrement. Un couple prenait son petit-déjeuner, sous un auvent que l’absence de soleil frappait d’inutilité. Un serveur, digne et empressé, s’occupait d’apporter jus d’orange, tartines grillées, viennoiseries et boissons chaudes aux deux personnes. Je me contentai d’un café. J’allai me promener sur la plage. Rien n’attestait quelle fut, la veille, le théâtre de danses nocturnes, sous une lumière sélène argentant l’écume des vagues, mousse accrochée aux algues noires échouées sur le sable détrempé. Avant l’éveil général, l’océan et les falaises semblaient jouir d’elles-mêmes et de leur sauvagerie, loin des touristes, loin des baigneurs. Plus Alceste que jamais, je m’abandonnai à l’instant, aux embruns et à la solitude.

À mon retour, une heure après ma promenade, une vingtaine de têtes engourdies, rasées de frais, les cheveux humides, les yeux grossis, le teint brouillé, ou la mine réjouie et fraîche comme si elles n’avaient pas dansé de la nuit, étaient disposées autour des tables – têtes absorbées par les œufs à la coque, le thé, le café ou les croissants. Alexandre Corvec était assis à côté de Lise ; Gérard de Boissieu petit-déjeunait seul. L’universitaire me salua chaleureusement, sans me donner de l’« Alceste de Prisunic ». Il était pressé, il déjeunait à Rennes, chez ses parents. Il me serra la main, puis embrassa Lise sur les joues ; enfin, il disparut. Le « philosophe traduit en vingt-quatre langues » allait et venait pour se resservir de la charcuterie qu’il avalait goulûment, de façon philosophique. Peut-être attendait-il qu’Anna parût ? Le prix Goncourt embrassait sa voisine dans le cou ; un autre roman en perspective ? pensai-je.

Quand Anna s’assit, à son tour, sous l’auvent, tous les hommes, peu ou prou, discrètement ou pas, se tournèrent vers elle ; le plus aimanté fut Gérard de Boissieu. Il se dépêcha, tasse de café en main, d’occuper la place vide à côté de la jeune fille, oubliant même l’assiette de charcuterie à demi-pleine qu’il avait déposée à sa place précédente. L’homme de la nuit, défait et vaincu, s’était évaporé, et par la grâce du jour, un homme neuf, plein d’espoir, décidé à ne plus s’en laisser conter, babillait, plein d’entrain, avec la demoiselle toujours aussi lasse. La philosophie ne servait vraiment à rien, la preuve en était faite. La dignité du concept, l’éloge de la raison, la maîtrise des passions, l’utopie révolutionnaire, la sollicitude pour les souffrances du peuple : foutaises ! Comme tout un chacun, pensais-je, le philosophe succombe au désir, à l’amour. Mais, comme personne, il se croit au-dessus, à côté, au- delà de l’humaine condition.

Il me tardait de retourner dans la maison de Granville, de ne plus m’agglomérer à ces gens que je connaissais mal. La fadeur des conversations m’écœurait. Le « philosophe traduit en vingt- quatre langues » assommait la pauvre Anna avec sa vision du Tout et du multiple, qu’il assaisonnait de rhizomes deleuziens et d’une pincée de micropouvoirs foucaldiens. En gros, il ne disait rien, mais c’était un rien qui pesait sur l’estomac, presque autant que les considérations sur la météo ou les chiffres du Cac 40. Je luttais contre l’assaut des platitudes en songeant à la correspondance de Flaubert, que je relisais et relirais à Granville, et qui m’était une province et bien davantage.

Anna demeurerait encore quelques jours à Dinard. Elle nous accompagna à Saint-Malo, lestée d’un Boissieu tout frétillant. Lise désirait revoir les remparts où, la première fois de sa vie, un garçon l’avait embrassée, l’été de ses quinze ans. Je souhaitais me recueillir sur le tombeau de Chateaubriand dont on m’avait vanté l’asile romantique sur l’îlot du Grand Bé. Anna et Gérard se moquaient de nos mélancolies ; le philosophe n’avait pas de mots assez durs pour railler la vanité du vicomte et son goût post-mortem de la pose, cette tombe face à l’océan. Il rappela que Sartre, en son temps, avait pissé sur la sépulture. Je stoppai alors tout net l’automobile et me proposai de casser la gueule du philosophe. Lise me pria de me calmer ; Gérard de Boissieu était prêt à relever le défi. Anna estimait qu’on était vraiment « bêtes de nous disputer pour si peu ». J’abandonnai le projet, la mort dans l’âme, d’autant que l’âge et l’ossature de mon adversaire m’assuraient, pensais-je, une victoire facile. Il y eut, par la suite, quelques piques du philosophe sur ma conception néanderthalienne de la controverse ; je ne les relevai pas. Je m’étais senti, la veille, proche de lui quand il souffrait. Je n’éprouvais maintenant pour lui que du mépris.

Le parking, face aux remparts, débordait d’automobiles. Les unes tournaient, énervées, autour de celles qui, plus heureuses, stationnaient placidement. Un repli à plusieurs centaines de mètres s’imposait. Au bout d’une demi-heure, nous finîmes par garer l’Alfa Romeo. Les rues, à l’image du parking, foisonnaient d’êtres humains, de nationalités hétéroclites, mais accoutrés selon la panoplie réglementaire du touriste : débardeurs, bermudas, lunettes de soleil, jupes et sandales. On relevait des casquettes, souvent tournées à l’envers (en signe d’anticonformisme) et quelques bobs (plutôt conformistes).

Les antinostalgiques désiraient boire un verre à l’une des terrasses surpeuplées de la ville intra-muros ; les incurables amants du passé (Lise et moi) s’enfuirent sur les traces des choses évanouies, à travers les ruelles de la cité malouine. J’en profitai pour interroger Lise sur les chances que le Grand Philosophe (« tourné vers l’avenir », répétait-il) avait, selon elle, de séduire son amie : « Anna a couché avec tellement de types, répondit-elle, que pour elle, ça n’a aucune importance… Elle cédera peut-être, comme on accepte d’aller jouer au tennis avec un ami… Mais je ne crois pas qu’elle le fera. Elle m’a dit que Boissieu l’ennuyait, et ça, elle ne le pardonne pas. » J’éprouvai un soulagement à l’idée que le philosophe en serait pour ses frais. Il est bon, parfois, d’être méchant.

C’était à côté de la statue de Surcouf, sur le terre-plein du cavalier des Champs-Vauvert, face à Dinard, séparée de Saint-Malo par un large bras de mer, que Lise fut embrassée, un 12 juillet, par un adolescent dont les mains, encouragées par ce baiser, glissèrent ensuite sur la poitrine de celle qui serait plus tard ma compagne. Elle se souvenait de Sébastien. Il avait insisté pour faire l’amour avec elle pendant deux semaines ; pendant deux semaines, elle avait résisté. Le dernier jour, alors qu’elle allait repartir à Granville, elle lui offrit, pour le remercier de sa patience, de la voir nue, à la condition qu’il ne la touche pas. Le garçon accepta. Dans la cuisine de la villa où elle séjournait, chez sa tante, elle respecta sa promesse. Elle ôta son chemisier, sa jupe ; puis, avec un air de défi, retira son soutien-gorge et baissa sa culotte qu’elle posa sur le buffet de la cuisine. Ses bras et ses mains, enfin, se tendirent le long du corps, dans la position du soldat face à l’officier. Le jeune homme ne bougea pas, ahuri, la gorge nouée comme celle du pendu. Je ne savais si je devais envier ou plaindre ce Sébastien.

La marée était basse ; l’îlot du Grand Bé et les remparts de Saint-Malo s’échangeaient touristes et passants, avant que la mer ne recouvre les pavés jumelant la ville à ce monticule herbeux où l’écrivain avait choisi de reposer. Il y avait sans doute peu de lecteurs de Chateaubriand parmi les vacanciers qui longeaient son tombeau comme on passe devant une statue inconnue, une fontaine oubliée ou une colonne votive. Un bouquet de violettes coincé sous un galet et quelques coquillages reposaient sur la pierre tombale. Lise me demanda si j’avais un souvenir érotique lié à cette tombe. Je n’en avais pas. C’était mon premier pèlerinage malouin. Je l’embrassai devant la croix du tombeau. Plus romantique, tu meurs.

« Alors, tu as retrouvé l’endroit ? », s’enquit Anna, le poing gauche soutenant son joli visage pendant que l’avant-bras droit reposait, plié, sur le guéridon, à côté de deux tasses blanches. Lise raconta brièvement l’histoire de Sébastien. Anna et le philosophe la trouvèrent charmante ; il n’y eut que moi pour en estimer la cruauté, mais je n’en dis rien, de manière à ne pas soulever de nouvelles disputes. D’un ton neutre, presque conciliant, Gérard de Boissieu entreprit, pour mon bien, de me guérir de ma nostalgie – cette « maladie de l’âme ». Selon lui, le présent seul existait réellement, le passé étant un non-être, un « ne-plus-être ». Sacrifier à ce culte morbide vouait ses adeptes à la mélancolie, aux regrets et à la non-vie. Il convoqua Spinoza pour chasser les « passions tristes ». Je l’écoutais tout en me demandant s’il croyait vraiment à ces bêtises. J’avais toujours été frappé par le dogmatisme bébête des philosophes, du moins des professeurs de philosophie que j’avais rencontrés. Même quand ils citaient le sceptique Montaigne, c’était pour fabriquer une théorie du scepticisme, où il ferait bon vivre, à l’abri de l’existence. Boissieu ne cessait de vanter le présent, oubliant que, la veille, et même le matin, il se plaisait, avec la naïveté d’un enfant, à se projeter lui-même (et l’humanité entière avec lui) dans l’avenir : « Il ne fout pas accepter l’écrasement du citoyen par les oligarchies financières. Nous devons imaginer, affirmait-il, d’autres voies, d’autres programmes pour combattre les forces réactionnaires. » Je me gardai bien de lui rappeler ce discours, subodorant qu’il n’aurait pas accepté de mettre sur un même plan ce qu’il appelait mon « refus du présent » et la « juste lutte pour l’égalité ». Je me retins aussi de lui dire que je n’avais rien à foutre du bonheur de l’humanité, dans mille ans. Une grande âme généreuse comme la sienne en eût été offensée, comme autrefois les bigotes se signaient quand elles croisaient une femme divorcée ou un débauché ouvertement athée.

Une brume épaisse absorbait Saint-Malo, estompant les contours des remparts, dématérialisant les passants par la grâce négative d’une météorologie évanescente. On aurait dit qu’un rêve s’emparait de la ville, avec sa légion de vapeurs et sa cohorte de sfumatos. Étrangement, Gérard de Boissieu regrettait l’humidification des rues et des terrasses. « Pourquoi ? Vous n’aimez pas le présent ? », dis-je sans le regarder, tout à ma contemplation d’un phénomène qui me ravissait. Il ne releva pas… Les baigneurs remontaient de la plage, une serviette sur l’épaule. Les lampadaires s’allumaient, les pulls couvraient la nudité des épaules. Il me parut inutile de lui confier ma pensée, de lui expliquer que le refus de la nostalgie équivalait à ne pas aimer le présent quand il était présent, ou si peu, puisque l’on sen détourne sans regret, lui préférant à chaque fois le présent succédant à l’ancien, que l’on sacrifiera dans quelques années à l’heure du nouveau jour, et ainsi de suite, sans rien retenir, comme un homme à la mémoire trouée, comme ces gens qui courent après de nouveaux vêtements, de nouvelles idées censées apporter, à chaque fois, le bonheur. Gérard de Boissieu et ses semblables étaient des consommateurs frénétiques, insatisfaits de nature. Pire, ils appartenaient à la race des séides de la Force, se portant au secours d’un présent totalitaire, tout en crachant sur le faible passé, fragile et inconsistant. Non, vraiment, il n’y avait nulle urgence à confier ce genre de réflexion au « philosophe traduit en vingt-quatre langues ».

Un taxi aux feux allumés embarqua, à côté des remparts, Anna et le Grand Philosophe. La première tenait à dîner avec Héloïse ; le second, en disciple, sans le savoir, des grands défenseurs de l’Inter de Milan, marquait la première à la culotte. La jeune femme promit de bientôt nous rendre visite à Granville. Elle se caressa brièvement la joue, pour signifier sa lassitude que Boissieu la suivît partout, à l’instant même où celui-ci, en grimpant dans le taxi, avait le sourire béat de celui qui se frotte les mains à l’idée de réaliser un bon coup.

Je n’étais pas fâché de retourner dans la Manche ; Lise non plus. Au bout d’une dizaine de kilomètres, la brume s’évanouit, le ciel bleu de Tété réapparut, comme si seul Saint-Malo, dans toute la France, en ce jour de juillet, jouissait de nébuleuses dépressions. Je retrouverais mes livres à Granville ; Lise désirait achever la lecture de L’Homme surnuméraire.

La suite de l’été, il ne se passa rien, hormis l’essentiel : l’amour, la lecture, les bains de mer. Anna vint quelques jours. Gérard de Boissieu avait tenté, raconta-t-elle, de l’embrasser, alors qu’ils étaient tous les deux allongés sur la plage. Elle le repoussa sans douceur, se rhabilla sans pudeur, en laissant tomber son maillot de bain – le haut et le bas ! – puis enfila ses sous-vêtements et une robe légère. L’érection de Boissieu était patente. Il demeura sur la plage, l’air hagard, les pieds dans le sable, à côté de sa serviette de bain, laquelle supportait un essai d’Alain Badiou posé sous un chapeau de paille. Les deux jeunes femmes riaient de ce mauvais tour, ce qui ne les empêcherait pas de lutter contre la domination masculine, qui plus est avec le renfort, un jour, de Gérard de Boissieu.

En septembre, Lise reprit son poste au lycée Lamartine. Je retournai, quant à moi, à mes stages bienveillamment suggérés par Pôle emploi.

Alors que les feuilles des arbres, une à une, jaunissaient, se détachaient des branches nourricières, virevoltaient dans les rues et s’aggloméraient en petits tas rouge et or sur les trottoirs, Lise reçut une lettre d’Alexandre Corvec, qui l’invitait à Caen pour assister à un séminaire sur les « formes du roman contemporain », séminaire qui étudierait notamment – et ainsi se légitimait la sollicitation – L’Homme surnuméraire.

Un post-scriptum précisait que j’étais convié, moi aussi, aux cours de l’universitaire. « Difficile pour lui de m’oublier complètement », pensai-je. Il avait placé son symposium pendant les vacances de la Toussaint, de sorte que Lise, libérée de ses obligations à Lamartine, ne rencontre pas d’obstacle professionnel pour séjourner à Caen ; Dans sa grande libéralité, il nous proposait même de dormir dans sa demeure caennaise. Je ne doutais pas que les intentions de Corvec fussent charnelles. Je me trompais : Corvec était marié à une belle femme, de haute taille, aux cheveux auburn, élégante, universitaire, et d’une telle dignité que rien, fors les taches de rousseur, ne rappelait qu’elle avait été, un jour, une enfant. Le couple avait un garçon de quatre ans prénommé Charles. Cette configuration familiale avivait mes regrets de n’être pas resté à Paris, dans l’appartement de Lise où, plus souvent qu’à Melun, je séjournais. Je me moquais bien de son cours sur les « formes du roman contemporain », sans doute une compilation de lectures entrevues selon une méthode savante, c’est-à-dire impersonnelle, c’est-à-dire antilittéraire. Non, les raisons de ma présence à Caen relevaient de tout ce qu’il y avait de plus bas : la jalousie, la curiosité et la joie mauvaise que j’éprouverais, pensais-je, quand l’universitaire découvrirait ma présence aux côtés de Lise. J’en fus pour mes frais. Il fut charmant avec moi, se réjouissant sincèrement de me revoir, et, à sa mine, on pouvait presque le croire. Son épouse avait préparé un dîner pour quatre personnes. Nos hôtes pratiquaient cet art si rare de la conversation (art que, comme le bon sens, chacun croit posséder, si bien que personne n’en connaît les plus simples articles), ils savaient écouter et relancer habilement la discussion, sans jamais être pesants ni trop légers. Je n’arrivais pas à rabouter l’universitaire pédant et séducteur de Dinard avec cet homme charmant, marié et prévenant. Quel plaisir avait-il à inviter une jeune femme dont il n’espérait rien ? Les charmes de Lise, à eux seuls, sans autres agréments que ceux de la contemplation, contentaient-ils cet homme séduisant, que beaucoup de femmes brûlaient (ou avaient brûlé) de mettre dans leur lit ? S’il avait souhaité conquérir Lise, jamais il ne l’aurait conviée chez lui avec son épouse - et, qui plus est, en ma compagnie. Le repas, pour charmant qu’il fût, excluait la galanterie. C’est même pour cela, pensais-je, que les couples se reçoivent : de façon à rendre impossible la séduction.

Je finis par penser qu’Alexandre Corvec était un type bien, dont la préoccupation majeure consistait à remercier celle à qui il devait la connaissance d’un roman contemporain, inscrit plus tard à son séminaire. Il lui avait semblé courtois et plaisant de proposer à Lise d’assister à un cours dont l’existence lui devait beaucoup. Les motifs misérables que l’on prête aux actions des autres révèlent nos propres mesquineries. Je proposai de faire la vaisselle pour me purifier de mes péchés. On protesta, on s’indigna. Rien ne m’arrêta, je passai une heure, éponge en main, à frotter les assiettes et les casseroles, comme si, par ce geste, j’eusse récuré mes propres saletés morales.

D’autres hypothèses, dans la nuit, vinrent contredire mes impressions : et si Corvec, comme à Dinard, avait eu pour dessein de me jouer un sale tour, en m’abaissant à mes propres yeux et à ceux de Lise, car il ne pouvait imaginer que je n’eusse confié mes soupçons à ma compagne ? L’hypocrite post-scriptum ne ressemblait-il pas à un piège dans lequel j’avais, comme on dit, « sauté à pieds joints », flairant le rendez-vous galant dans l’invitation in extremis qui m’avait été proposée comme du bout des lèvres et, ce faisant, me discréditant aux yeux de Lise par jalousie crapuleuse et ressentiment bas de gamme ?

Au matin, dans l’automobile qui nous conduisait à l’université, j’eus honte de mes conjectures nocturnes. J’étais bon pour un autre tour de vaisselle.

Corvec nous fit visiter l’université. Nous prîmes un café dans son salon personnel ; des professeurs se joignirent à nous, glissèrent quelques plaisanteries (l’homme est un animal blagueur). Nous le laissâmes seul, pour qu’il puisse relire ses notes.

L’amphithéâtre était à moitié plein. Les étudiants se saluaient, se levaient, s’asseyaient, se pariaient. Personne ne nous prêtait attention, les années qui nous éloignaient de ces étudiants ne nous avaient pas encore altérés au point de rendre visible notre présence. D’ailleurs, ce séminaire était fréquenté par d’autres professeurs plus âgés, dont l’épouse distinguée de Corvec.

Tout le monde n’avait pas lu, loin s’en fallait, le roman dont il allait être question. Des bribes de conversations, des phrases, des haussements d’épaule composaient un premier commentaire de l’œuvre étudiée. « Vraiment pas terrible… Je me demande pourquoi Corvec nous a demandé de lire ce bouquin », confia une grande brune, tout en agrippant la lanière de sa sacoche en daim. « Oui, tu peux le dire, c’est chiant ! », répondit en écho un jeune homme à la barbe brune et au pull-over bleu. « Eh, tu pourras me le passer ? », demanda une jolie blonde en robe tunique à un ténébreux tout de noir vêtu. « J’ai pas voulu l’acheter car Bastien m’a dit que c’était un livre réac’, et moi je ne marche pas dans ce genre de combines… »

Enfin, le Grand Universitaire gravit trois marches, marcha sur l’estrade, quelques livres et feuillets à la main, puis s’assit derrière une grande table. Les voix s’éteignirent par degrés, comme si l’on avait tourné, pour en diminuer le volume, le bouton sonore de l’amphithéâtre.

La leçon, pour commencer, établit un tableau du « romanesque contemporain », tableau qui, pédagogiquement, rappelait les œuvres des précédents cours. Les étudiants se mirent à écrire frénétiquement, comme si rien de ce que disait le professeur ne devait se perdre ; beaucoup tapaient sur le clavier d’un ordinateur.

En réalité, l’analyse de L’Homme surnuméraire n’abordait que le premier chapitre. La plupart des étudiants, sans doute, n’étaient pas allés plus loin, d’autant que l’un d’entre eux avait scanné le chapitre, puis l’avait copié sur un fichier Word avant de l’envoyer gratuitement à ses camarades.

« Le cercle, la spirale, la glu : la structure de L’Homme surnuméraire s’inscrit dans ces formes non évolutives, presque nécrosées, où toute verticalité s’absente… » Le professeur parlait à l’auditoire, sans regarder, ou très peu, les feuillets posés à côté du micro. « Pourquoi le cercle ? L’incipit du roman s’ouvre sur la figure dérisoire du clown, puis se clôt, dans l’excipit, sur cette même figure : le rire figé du clown consacre l’échec du personnage, de l’actant qui n’acte pas, du perdant qui perd. Certes, Le Chenadec a bougé, mais à la fin du récit, il est toujours au début du récit. Le cercle se referme sur lui. La famille Le Chenadec, Claire et ses enfants, retrouvent, en début et en fin de chapitre, la famille Andrew, une fois à La Baule, une autre fois à Cardiff : la ligne narrative se retourne contre elle-même. Récit tragique, donc, récit englué. Malgré le clown ? À cause du clown ? Qu’a voulu dire le romancier à travers cette forme itérative ? A-t-il dit quelque chose ? » Alors que Corvec marquait un temps de silence, j’entendis un étudiant qui se penchait, interloqué, vers son voisin : « Putain, le prof ne sait même pas si le bouquin signifie quelque chose… »

« Le Chenadec semble pris dans la glu, il n’avance pas, il ne progresse pas. Il ne participe pas aux combats politiques, il regarde le progrès et la vie comme si ce n’était pas pour lui. Son épouse, au contraire, Claire Le Chenadec, tente de se hisser, de se désengluer, de se décoller, de décoller. Ce n’est pas un hasard si elle prend son envol, dans un avion, à la fin du chapitre. Elle est le contrepoint positif du roman, le personnage de l’émancipation, la seule en mesure de couper le cercle. Elle adhère à un groupe féministe, elle étudie, et même parfois mieux que certains d’entre vous [rires dans l’amphithéâtre], elle lit, participe à des actions politiques. En ce sens, elle est le personnage principal du roman. Alors, quelle signification donner à cette spirale narrative ? Il semblerait que l’auteur emmure son personnage et, plus grave, son lecteur, dans une vision du non-sens de l’existence, comme si nous étions encore dans les années cinquante… Roman contemporain, ou roman académique répétant, après Beckett, après Sartre, le thème démodé de l’absurdité ? D’où ces descriptions de bar tabac, avec ces clients montrés comme des épaves, d’où la dérision, à mon sens réactionnaire, des mouvements collectifs et progressistes. Car si Sartre ou Camus en savaient autant et plus que cet Horlaville sur la contingence de la condition humaine, ils ne raillaient pas, comme vous devez le savoir, l’engagement politique, ni le sens de la solidarité. Or, un roman n’a de sens, comme toute œuvre, que dans son lien à l’Autre (sinon, pourquoi publier ?). On peut donc dire que L’Homme surnuméraire représente une double régression : régression à un stade dépassé de la thématique romanesque (le non-sens) et régression à un stade réactionnaire de la fonction romanesque (la raillerie de l’engagement). Ce n’est pas, selon moi, l’homme qui est surnuméraire, mais le roman de Patrice Horlaville. [Hilarité de l’amphithéâtre.] Le rire du clown Zavatta, à l’insu de son auteur, symbolise le rire de l’Esprit, le rire de la vie contre un récit morbide, sans générosité, parfois scabreux (pensons à l’épisode de Véronika, que le narrateur aborde en se plaçant, horresco referens, du côté du bourreau). Sans en prendre conscience, l’auteur est débordé par le masque hilare de Zavatta : nez rouge, cercle burlesque, bouche vermillon, cercle comique, autant de cercles, de dispositifs qui investissent, contre l’auteur, le récit dérisoire qu’il croit imposer au lecteur. C’est l’intrusion fascinante de l’autre, en tant que cercle-bouffon, dans le cercle-corde de la structure étouffante imaginée par le romancier. Comme si le roman résistait, comme si l’art se refusait à assumer l’élan morbide du récit. Les romanciers prétendent souvent, avec une feinte coquetterie, que les personnages leur échappent et prennent leur autonomie. Avec ce roman, nous avons affaire à un cas curieux et nouveau dans la littérature : l’art, le grand art, conteste les tentations nihilistes de l’auteur. Le sourire du clown, qu’il croyait naïvement représenter une figure de l’existence dérisoire, représente, ironiquement, le dérisoire de ce roman lui-même, dans sa totalité. À notre époque du tout- consumérisme, l’art se défend contre les atteintes à la dignité de l’homme, l’autre nom de la dignité de l’art. » Les étudiants continuaient de tapoter, de gratter ; l’heure s’écoulait. Corvec inscrivit, par la suite, le roman dans une généalogie d’influences tant romanesques que philosophiques. Selon lui, l’œuvre d’Horlaville témoignait d’une lecture maladroite de Nietzsche, Flaubert et Sartre. Son interrogation sur le sens de l’existence s’inscrivait à la suite d’auteurs vieillots ou de piètre valeur, comme « Cioran, le pessimiste à la petite semaine ». La leçon se conclut par une note réconfortante : le roman de Léa Lili, Les Enfants rieurs qui seront des hommes tristes – roman contemporain qui introduisait, dès le titre, la thématique du rire, mais cette fois, le rire renversait « la structure linéaire d’un récit éclaté, aux ramifications minimalistes et modernistes ».

Plusieurs étudiants prirent la parole à la suite de l’exposé ; l’atmosphère était bon enfant. On partageait, à quelques détails près, les jugements sévères de l’universitaire sur le roman d’Horlaville. Même ceux qui ne l’avaient pas lu opinaient du chef. Il fut question de structures-cercles, de structures-triangles et de structures- losanges ; j’en conclus que la géométrie avait, cette saison-là, envahi les études littéraires. Un étudiant paraissait particulièrement choqué par l’épisode de la femme de ménage malienne : « A-t-on le droit de publier des récits qui se moquent ouvertement des droits de l’homme ? » Corvec répondit qu’il s’agissait d’une « vraie question » ; toutefois, il défendit Horlaville : « On ne peut pas dire que ce passage soit scandaleux au point d’en interdire la lecture. D’ailleurs, l’auteur évoque un “décret odieux”, si mes souvenirs ne m’abusent pas. » (Il feuilleta le roman, et l’on devina qu’il ne s’était pas trompé au sourire qui éclaira son visage.) « Encore une fois, ajouta-t-il, le cercle-burlesque, la figure de Zavatta, annule, contre l’auteur, les dérives inadmissibles du roman. »

Un restaurant de Caen accueillit le petit groupe d’universitaires, augmenté de Lise, professeur à Lamartine, et de moi, chômeur à Melun. Corvec, dans la voiture que conduisait sa femme, s’excusa auprès de Lise pour l’analyse négative du roman d’Horlaville, « votre ami, m’aviez-vous dit ». Il continua : « J’ai sans doute été trop sévère car, au fond, je l’ai lu sans déplaisir. Sans enthousiasme, mais sans déplaisir. Il aurait fallu que j’étudie en quoi la narration, malgré toutes les réticences que j’ai dites, n’en est pas ennuyeuse… Si vous voulez, et pour me faire pardonner, je suis prêt à inviter l’auteur ici même, pour en discuter avec moi et avec les étudiants. »

La conversation, entre les plats, roula sur le niveau, toujours en baisse, des étudiants. Un professeur se plaignit des thèses qu’il présidait, de cette « pénible Corvec » qui l’empêchait d’écrire son Herméneutique de la raison littéraire. Il y eut, pour faire bonne mesure, des ragots et des railleries sur le dos des absents. Alexandre Corvec était assis au milieu de la table, entouré de sa femme et de Lise ; il parla peu, mais son visage exprimait l’apaisement. Les trois universitaires approuvèrent le séminariste lorsqu’il suggéra que Lise pourrait obtenir un poste de maître-assistant : « Dès que cette vieille branche de Lecornu prendra sa retraite – c’est qu’il s’accroche, l’animal ! Avec un cours sur Corneille qu’il débite depuis des millénaires, en recyclant sa thèse de doctorat ! – je vous contacte et, je vous assure, ce ne sera qu’une formalité de vous attribuer le poste. C’est une question d’honneur ! Je m’y engage ! » Sa femme renchérit : « Alexandre a raison : votre carrière prendrait un nouvel essor, digne de vos talents… On reçoit souvent de grands professeurs ; l’an dernier, nous avons eu l’honneur et la chance d’organiser un colloque sur l’œuvre de Michel Butor, en présence de l’auteur lui-même ! Et, il y a deux ans, nous avons eu le privilège d’assister à plusieurs cours, pendant toute une semaine, de Gérard Genette… Vraiment, Caen serait le lieu idéal pour rencontrer des critiques ou des professeurs qui vous aideraient à publier des articles, des essais. » Corvec (le mari) fit remarquer que la ville était, grâce au train, à deux heures de Paris. Lise pourrait dormir un jour par semaine en Normandie ; lui et son épouse se feraient une joie, si elle le souhaitait, de l’accueillir dans leur maison, quelle « connaissait déjà ».

En fin de repas, un professeur de stylistique se réjouit de la parution prochaine d’un essai de Corvec : Le Roman, mythes & mystifications –

regard sur la littérature contemporaine. On y pourrait lire, nous informa

l’auteur lui-même, un chapitre sur L’Homme surnuméraire. « J’analyse, reprit Corvec afin de répondre à une question que je ne lui posais pas, les invariants dans la création romanesque contemporaine. J’essaie d’en tracer les lignes de force, mais également d’en scruter les failles et d’en cerner les impasses. » Toute la tablée s’accorda à louer l’importance de ce travail, de sorte qu’on estima très incongrue, et même idiote, la remarque que je fis par provocation : « Je ne vois pas vraiment en quoi cela va changer quoi que ce soit à la littérature. » Un professeur de poésie anglaise se chargea, en souriant, de m’expliquer l’intérêt de la démarche critique et savante, démarche qui mettait au pilori les fausses valeurs, signalait les « voies de garage », orientait la création vers des formes nouvelles et « porteuses de sens ».

Dans le train Caen-Paris Saint-Lazare, Lise balançait entre le contentement et l’agacement : l’accueil n’était pas en cause, il était irréprochable. Corvec et son épouse étaient des gens charmants. La sollicitude de l’universitaire pour quelle obtint un poste de maître-assistant, à Caen, la flattait.

« Mais pourquoi diable, continua-t-elle, m’avoir conviée à la démolition du roman d’Horlaville ? Je n’arrive pas à comprendre ! Il sait très bien que l’auteur est un ami !

— Sans doute parce qu’il se réjouissait de parader devant toi face à un parterre d’étudiants fervents et de collègues admiratifs… Il aurait préféré que ce soit pour assister à un cours sur un autre roman, un autre auteur, n’en doute pas, mais le roman d’Horlaville était l’unique prétexte pour t’inviter.

— Cela ne tient pas debout ! Pourquoi veux-tu qu’il cherche à m’impressionner ?

— Peut-être que sa vanité a été blessée à Dinard ? Maintenant, il se sent certainement mieux : celle qui l’a repoussé, toi, ma chérie, nourrira un jour une reconnaissance infinie envers cet universitaire à qui tu devras ton ascension sociale : quelle revanche pour lui !

— Mais je n’ai repoussé personne ! Il n’a pas flirté avec moi !

— Il ne t’a pas courtisée ouvertement, certes, mais par des détours, des sinuosités, des cercles (oserais-je dire), il a bien tenté de te séduire… Il m’a même réduit à la dimension d’un Alceste pathétique, rappelle-toi… Ce type est habitué à la toute-puissance, et dès qu’on lui résiste, il considère le refus ou la contestation comme un affront. Même son travail universitaire relève de la toute-puissance : il analyse des romans, ce qui n’est pas très difficile, le livre est là, devant lui, il peut en faire le tour… Alors que le romancier s’affronte au monde, à la vie, au néant, au chaos, l’universitaire, lui, se confronte aux livres qui parlent du monde, de la vie, de l’amour et du néant : ce n’est pas la même chose.

— Tu en parles à ton aise, toi qui ne fais rien… »

Pour la première fois, Lise me reprochait ma torpeur et mon invisibilité sociale. Cette phrase anodine, qui devait sans doute beaucoup à la logique du dialogue, à l’agacement passager, à la fatigue, cette phrase se ficha en moi comme un coup de poing dans le ventre. Elle était la première entaille à notre complicité amoureuse. Était-elle de ces phrases dont on ne revient jamais, dont un couple ne se remet pas ? Je regardai Lise, elle ne semblait pas s’apercevoir de mon émoi. Mon statut professionnel n’avait jamais été un sujet de discorde entre nous ; elle me présentait à ses amies diplômées et à des dirigeants d’entreprises, à des thésards prometteurs et des jeunes gens déjà riches, sans avoir honte de mon insignifiance sociale. Elle appréciait que je soutinsse la conversation avec tous ses amis et, plus secrètement, se sentait flattée par ma prestance, mon air romantique, ma taille avantageuse, tant le capital physique compense, en partie, le déclassement social (même si ce capital diminue avec le temps, alors que les prestiges du diplôme ou de la richesse, comme les boules de neige, s’accroissent en dévalant les années). Et soudainement, mon indigence, jusqu’alors sans consistance, à peine visible, déboulait dans la conversation, face à l’antithèse de ce que j’étais : un brillant universitaire, diplômé, reconnu, célébré. Le zéro et l’infini. Lise ne prenait pas conscience du danger ; elle ne s’aperçut même pas de mon mutisme.

Il fut de moins en moins question, les jours suivants, que j’abandonne mon appartement de Melun. Le projet, pourtant, avant le séjour à Caen, occupait une grande part de nos conversations. Lise en était l’inspiratrice, estimant que la vente de ce minuscule appartement (que je tenais d’un héritage familial) me permettrait de vivre confortablement et de me lancer dans l’écriture d’un roman, comme j’en formulais souvent l’envie, arguant que la création romanesque, et uniquement elle, apaiserait en moi le sentiment douloureux de la gratuité de toute chose. Je logeais six jours sur sept dans son appartement du quatorzième arrondissement de Paris, de sorte que mon deux-pièces de Melun, avec ses toilettes sur le palier, s’apparentait à ces maisons de bord de mer, que l’on habite l’été, par obligation, et que l’on conserve par piété familiale. Du moins, c’est le discours que Lise défendait - avant Caen. Elle me reprochait de tenir à ce « taudis », à ce « pied-à-terre », comme si je me conservais une « chance de repli » et de retraite en cas de séparation. Conserver Melun, c’était manquer de confiance en « nous », en « notre amour ». Tous les jours, j’entendais le même sermon, avec des variantes, des incises, des prolongements.

Puis plus rien, ou presque. Je n’osais pas aborder ce sujet. Lise semblait avoir oublié ses doléances. S’était-elle lassée de m’exhorter au déménagement ? Se reposait-elle avant de renouer avec le registre récriminatoire ? Ou bien ne le désirait-elle plus vraiment ? Cette dernière proposition, à tort ou à raison, je l’associais à la phrase malheureuse prononcée dans le train Caen-Paris : « Toi qui ne fais rien… » Alors je me disais, éberlué, que Corvec avait réussi son coup : il m’avait raté une première fois à Dinard, mais à Caen, le tir avait fait mouche. J’étais encore debout ; les apparences de l’amour étaient sauves – les apparences seulement. En réalité, pensais-je, j’existe déjà moins dans la conscience de Lise, je suis encore là par habitude, par routine, mais je m’évide de jour en jour, je serai bientôt un fantôme, elle me soufflera dessus et je m’évaporerai, loin d’elle, dans la région des souvenirs. J’avais bien fait de ne pas vendre le deux-pièces de Melun !

Il aurait été plus sage de lui poser la question : « Es-tu gênée, agacée, fatiguée de me voir chez toi, sans rien faire, au point de ne plus envisager que j’emménage dans ton appartement après avoir mis le mien en vente ? » Je n’excluais pas de m’être complètement trompé, de m’être « fait des idées ». Sans cesse je m’apprêtais à l’interroger, sans cesse je ravalais la question, entravé par une bête timidité. Je pris conscience quelle était l’unique personne, avant cette réplique torturante, qui ne se préoccupait pas du tout de ma situation sociale, la considérant comme indifférente, pourvu qu’elle appréciât mes vraies qualités. Dans la vie de tous les jours, personne ne s’embarrasse pour peser les qualités d’un individu ; on le jauge selon le prestige de l’argent, du diplôme, du rang. Même les amis et la famille subissent l’influence de ces mesures mondaines, subodorant chez le chemin des douaniers une absence de volonté ou de talent. Pour Lise, rien de tel : elle était la seule à se moquer totalement de la réussite et à tenir pour insignifiants mon chômage prolongé, mes études ratées et la stérilité de mes ambitions. Si, à son tour, elle ralliait le camp des incrédules, il en était fait de moi, je n’avais plus que ma propre conscience, fragile et poreuse aux jugements d’autrui, pour sauvegarder une image décente de ce que j’étais – contre le monde entier.

Sans elle, sans l’amour inconditionnel quelle me portait, je serais alors renvoyé dans le camp des êtres sans dimension sociale, des êtres inutiles, légers et voltigeant dans la société comme des papiers gras sur un trottoir. Je n’ignorais pas le paradoxe de l’inactivité : on ne cesse, quand on travaille, d’aspirer au repos, aux vacances, mais on dénigre ceux qui, par nécessité, y sont contraints. Dès le lundi matin, l’homme qui se rend à son bureau rêve de sa soirée ou de son week-end ; ensuite, il attend les vacances ; plus tard, ployant sous les années, il soupire après la retraite. Pourtant, il plaindra le chômeur, non à cause qu’il n’a pas d’argent, mais parce qu’il est libre de son emploi du temps, qu’aucune chaîne ne le retient sur un chantier, dans un open space ou une salle de cours. Sans doute l’envie-t-il ou le méprise-t-il. Le nombre des hommes flottants - ou des hommes surnuméraires, pour employer l’expression d’Horlaville – ne cessait de s’accroître. Au fond, pensais-je, je ressemblais à ce personnage de roman, personnage en trop et superfétatoire : Serge Le Chenadec.

OceanofPDF.com