L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905
Les Théâtres
M. Emile Fabre vient de remporter une victoire complète sur la scène de l'Odéon, avec une mordante et très dramatique étude des moeurs financières de notre époque. Le public prendra grand plaisir à voir fustiger comme ils le méritent les forbans qui raflent périodiquement ses économies. Mais il n'est pas question que d'argent dans les Ventres dorés: l'amour, ou tout au moins la femme, y trouve une place importante et corrige sensiblement ce que cette vigoureuse satire aurait pu avoir de trop spécial. Grand succès pour les interprètes: MM. Gémier, Candé, Janvier et Mlle Sergine, particulièrement, et pour la mise en scène qui est de tous points remarquable.
L'Ambigu tient aussi un grand succès avec la Belle Marseillaise, comédie dramatique en quatre actes de M. Pierre Berton. L'action se passe à Paris sous le Consulat, et débute par l'attentat de la rue Saint-Nicaise. Bonaparte y joue un rôle important. On se croirait en présence d'une oeuvre de Dumas père, tant est grande l'aisance du dialogue et de l'enchaînement des scènes. M. Castillan a très bien composé le rôle de Bonaparte; MM. Dieudonné, Brûlé, Mlles Maud-Amy et Béryl tiennent les leurs avec talent et l'on nous montre quelques jolis tableaux de l'époque.
M. Brieux ayant expérimenté en Belgique l'effet que pouvait produire sur une salle de théâtre son oeuvre de polémique médico-sociale: les Avariés, s'est décidé à la faire représenter chez Antoine. Bien lui en a pris, puisque le public a parfaitement accepté les hardiesses du sujet en faveur des intentions moralisatrices de l'auteur et surtout de son rare talent dramatique.
Au théâtre de l'Athénée, MM. H Dumay et L. Forest ont donné la Petite Milliardaire. comédie fantaisiste en trois actes. On y fait gaiement le procès des moeurs américaines et particulièrement de la manie qu'ont certains Crésus du nouveau monde de rechercher pour leurs filles les décavés de l'aristocratie européenne; une agence matrimoniale dirigée par deux juifs polonais imagine un trust et toutes sortes de tours amusants pour canaliser à son profit les «bons à revenir» de ces unions dorées. Très bien montée, très bien jouée par Mlle Diéterle, MM. Lévesque, Milo et Beaudouin, cette pièce un peu folle, mais décente en somme, divertit beaucoup le public.