L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905
Si le Louvre Brulait...
On lisait dans les JOURNAUX du mercredi 8 mars le fait divers
Suivant: «Vers sept heures du matin, l'autre nuit, de hautes flammes
s'élevaient avec impétuosité de l'aile du palais du Louvre occupée
par le ministère des Colonies... Le feu avait pris naissance dans la
cheminée desservant les cuisines du personnel. Les pompiers du
marché Saint-Honoré parvinrent à conjurer tout danger après une
demi-heure de travail.» Cette gravure n'est donc pas une simple
fantaisie sans portée. Exécutée rigoureusement à l'aide de
documents photographiques, elle évoque aux yeux de tous un
danger national dont on a parlé beaucoup et souvent, mais sans
avoir encore rien fait pour l'écarter; elle montre, sans dramatiser le
spectacle par des moyens factices, quel désastre résulterait d'un
incendie plus grave éclatant au pavillon de Flore, dans les bureaux
du ministère des Colonies, et se communiquant par les charpentes
des toits au Musée du Louvre. Puisse cette image émouvoir ceux qui
ont la mission de conjurer le péril!
SI LE LOUVRE BRULAIT...
(Voir la gravure à la page précédente.)
Quel est l'artiste ou l'amateur d'art, sortant émerveillé, ravi encore d'une séance de travail, d'une visite d'étude au musée du Louvre,--quel est le flâneur pensif, jaloux de la gloire de son pays, fier du rayonnement qu'il jeta sur le monde, qui, traversant la majestueuse enfilade des cours autour desquelles une partie de l'histoire de la France, resplendissante tour à tour et tragique, est, pour ainsi dire, cristallisée dans la pierre, a pu songer sans effroi que tout cela, le palais admirable des Valois, des Bourbons, des Napoléon, les trésors d'art qui, désormais, y ont trouvé asile, pouvait quelque jour disparaître dans la plus désastreuse catastrophe qu'on puisse imaginer, dévoré par les flammes?
Pourtant, journellement, à toute heure, le palais des rois et des empereurs, avec les inestimables richesses qu'il recèle, somptueux écrin digne de tels joyaux, est exposé à ce lamentable sort. Car les deux ministères des finances et des colonies, installés sous le toit même du Louvre, avec leur armée de fonctionnaires grands et petits, parfaitement insouciants, pour la plupart, de ce noble voisinage; car, de plus, le personnel nombreux qui vit, mange, dort, habite, enfin, entre ces murs fameux, gardiens des musées, concierges, garçons, sont là comme la menace d'un redoutable et perpétuel danger.
Il est midi et demi, une heure: le moment à peu près où le feu éclata au Théâtre-Français. Le fourneau à gaz ou à pétrole sur lequel une ménagère soigneuse préparait le repas de son homme, ou--on ne sait exactement--la cheminée où flambait un luxueux feu de bois, dans le bureau momentanément abandonné par les expéditionnaires sitôt le chef parti déjeuner, a allumé l'incendie. La grenade, la rassurante grenade en évidence dans un coin du corridor a été impuissante à éteindre les flammes. Il n'est pas très sûr, même, que la femme du gardien ou le garçon de bureau affolé, stupide, ait pensé à en faire usage.
En un clin d'oeil, le feu a gagné, par les cloisons de bois du pavillon de Flore, par la vieille charpente des combles, les salles remplies de chefs-d'oeuvre.
Les pompiers sont vite arrivés sur les lieux, ceux de la Cité les premiers. Et l'on assiste au spectacle que nous avons reconstitué avec une précision photographique et qui répète, aux détails près, celui dont nous fûmes témoins le 8 mars 1900.
Aux murs, les hautes échelles de sauvetage sont dressées. Sur les toits, les pompiers sont apparus, tirant après eux les longues manches de cuir, brandissant des lances luisantes. Quelques-unes, tout naturellement, n'ont pas d'eau, l'incendie s'étant juste produit un après-dîner où, par hasard, les réservoirs manquaient de pression. Et, sur le terre-plein du Carrousel, on peut voir les conservateurs, atterrés, muets devant une si navrante catastrophe, depuis tant d'années prévue et annoncée, se tordant les mains, impuissants, des larmes dans les yeux.
Cependant, à l'intérieur, on a commencé le déménagement.
Il est des oeuvres qu'il ne fallait pas songer même à tenter de sauver, à cause de leurs dimensions. C'est ainsi que l'on devra abandonner au brasier les Noces de Cana.
Mais voici, aux bras mercenaires des gardiens, des soldats accourus à la rescousse, des déménageurs improvisés et maladroits qui vont, courent, se bousculent, déraisonnent, des pages sublimes et si précieuses que, lorsque les conservateurs et leurs restaurateurs faisaient mine, seulement, d'y toucher d'une main trop lourde, s'élevait un cri d'universelle réprobation.
Voici, passant par les fenêtres, descendus au bout de cordes mouillées, mal attachées, incertaines, les Pèlerins d'Emmaüs, de Rembrandt, que ne remplacerait jamais tout l'or des lointains Transvaals; voici la Kermesse, de Rubens, source de joie abondante et saine; le Charles 1er de Van Dyck que, jadis, la Dubarry avait conservé à la France; le pâle et hautain Richelieu de Philippe de Champagne, et cent autres merveilles pour chacune desquelles on aurait pu reprendre le mot de Paul de Saint-Victor sur la Vénus de Milo: «Si elle disparaissait, une lumière s'éteindrait sur le monde...»
Cauchemar, rêve, soit! Mais ce cauchemar, ce rêve peut être la réalité demain. Et l'on hésiterait, en ayant les moyens, à rendre impossible un pareil désastre?
Depuis dix ans, vingt ans, depuis que voisinent entre les mêmes murailles les chefs-d'oeuvre immortels et les fonctionnaires indifférents, on a signalé le péril. La question n'avait pas progressé d'un pas. Or, nous voici en présence d'un ministère nouveau qui semble bien décidé à en hâter la solution. M. Clémentel, ministre des colonies, ne demande pas mieux que d'abandonner le pavillon de Flore,--ce qui serait un premier et enviable résultat,--et l'un des actes du sous-secrétaire d'Etat aux beaux-arts, M. Dujardin-Beaumetz, le montre animé des meilleures intentions: à peine arrivé rue de Valois, il constituait une commission à laquelle il donnait mission d'aviser aux moyens de parer aux dangers incessants que courent les collections d'art du Louvre.