L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905

Various · Chapitre 14 sur 15

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L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905

Notre Supplément Musical

Le Châtelet voulait sans doute offrir aux enfants, grands et petits, un spectacle amusant et de merveilleux décors. MM. de Cottens et Darlay l'ont servi à souhait en lui donnant leur Tom Pitt, dont les exploits de pickpocket ne se réclament guère de l'art dramatique, M. Max Dearly dans le principal rôle, M. Pougaud et de jolis ballets, il n'en faut pas d'avantage pour réussir.

Au théâtre Cluny, MM. Daniel Riche et Léo Marchés nous content, un peu confusément peut-être, mais avec esprit, l'histoire d'une photographie féminine d'une pose plutôt libre, mais rendue anonyme par le loup qui couvre la figure. La Femme au masque est un bon vaudeville, dans le goût de ceux que le joyeux théâtre de la rive gauche a donnés avec succès.

La Société des Concerts Alfred Corlot a fait entendre dernièrement, au théâtre de la rue Blanche, une oeuvre admirable et presque inconnue de F. Liszt: la Légende de sainte Elisabeth. C'est une évocation magnifique du moyen âge mystique et guerrier: l'inspiration la plus haute contient et discipline le développement harmonique qui est d'une richesse et d'un coloris extraordinaires. L'orchestre, les solistes et les choeurs se sont montrés à la hauteur de l'oeuvre. On ne saurait trop féliciter M. Alfred Corlot de ses efforts vers le grand art et des résultats qu'il a déjà obtenus.

NOTRE SUPPLÉMENT MUSICAL

Nous publions aujourd'hui dans notre supplément un fragment de la belle partition de M. Alfred Bruneau, l'Enfant-Roi. Cet ouvrage vient de remporter à l'Opéra-Comique un succès éclatant et nous sommes heureux de féliciter le compositeur de sa franche et saine inspiration. De toutes les oeuvres écrites jus qu'ici par M. Bruneau, le Rêve, l'Attaque du Moulin, Messidor et l'Ouragan, l'Enfant-Roi nous séduit particulièrement par l'ensemble de ses qualités de grandeur, de sincérité, de charme et de mélancolie. L'orchestre, sans jamais couvrir les voix, reste vibrant, chatoyant, pittoresque, les thèmes sont développés et spirituellement transformés et cela sans monotonie ni complications agressives. L'interprétation fut excellente, la mise en scène exquise.

Nous publions aussi une Romance extraite des Dragons de l'Impératrice, le triomphe actuel du théâtre des Variétés. Cet opéra-comique d'une rare élégance musicale, très supérieur aux musiques d'opérettes, est dû à la plume de M. André Messager, l'auteur des P'tites Michu, de la Basoche et d'un chef-d'oeuvre que nous aurons prochainement la joie d'applaudir rue Favart, Madame

Chrysanthème.

 

L'AFFAIRE BONMARTINI.--Les débats de l'affaire Bonmartini devant la cour d'assises de Turin, qui avaient été interrompus à cause des élections générales en Italie, ont repris le 21 février et se poursuivent lentement depuis cette date. L'interrogatoire des accusés est commencé. A tour de rôle chacun d'eux est extrait de la cage de fer, pour répondre aux questions du président Dusio, vient s'asseoir près des caisses renfermant les pièces à conviction. Et une assistance aussi nombreuse que le comporte l'étroite salle se presse pour apercevoir la comtesse Linda, son frère Tullio Murri et leurs coïnculpés.

 

A TURIN.--L'affaire Bonmartini en cour d'assises: interrogatoire de la comtesse Linda.--Phot. Nino Fornari.

 

Charles Bianchini.--Phot. Paul Boyer.

CHARLES BIANCHINI--Charles Bianchini est mort presque subitement, le 3 mars, à l'âge de quarante-cinq ans.

Originaire de Lyon, il était venu de bonne heure à Paris, où il devait acquérir la réputation d'un maître en l'art de dessiner les costumes de théâtre. Nos principales scènes, l'Opéra, l'Opéra-Comique, la Comédie-Française, avaient recours à sa science et à son habileté spéciales: pendant des années, nombre d'ouvrages importants furent montés avec sa précieuse collaboration. Avant réuni dans son atelier de l'Opéra une collection très complète de documents sur l'histoire du costume, il possédait en cette matière une véritable érudition, qui lui permettait de faire des reconstitutions aussi exactes que pittoresques.

Au moment même où allait disparaître l'excellent artiste, si répandu, si apprécié dans le monde des théâtres, les affiches annonçaient deux pièces nouvelles qu'il avait «habillées»: l'Enfant-Roi, à l'Opéra-Comique et la Belle Marseillaise, à l'Ambigu. C'est en sortant de la répétition générale de celle-ci qu'il a ressenti tout à coup les premiers symptômes du mal auquel il a succombé au bout de quelques heures.

L'imprévu, la soudaineté de cette fin et aussi le souvenir évoqué d'un drame judiciaire remontant à six ans ont suggéré d'abord l'hypothèse d'un empoisonnement criminel: mais l'autopsie légale a établi que la mort était naturelle et résultait d'une lésion du coeur.

LES OBSÈQUES DE M. EUGÈNE GUILLAUME.--L'École de Rome a rendu au vénéré maître, M. Eugène Guillaume, son ancien directeur, un pieux hommage. Dès qu'il avait appris la mort de son prédécesseur, M. Carolus-Duran avait demandé qu'on transportât la dépouille mortelle du sculpteur à la Villa Médicis, qu'il avait tant aimée jusqu'à sa dernière heure. On plaça le cercueil dans une chapelle ardente improvisée, où les pensionnaires de l'Académie, constitués en garde d'honneur, veillèrent jour et nuit. Et c'est de là, de cette dernière demeure chère à son coeur, que M. Eugène Guillaume partit pour la France, pour Paris, où le monde des arts se préparait à lui faire de solennelles obsèques.