Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie
CHAPITRE VIII DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XVe SIÈCLE (SUETTE ANGLAISE)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
pestilentielle[684].»
La forme que l’auteur donne à cette remarque, montre clairement qu’il ne s’agit que de deux complications éventuelles. Le mot morbilli, rattaché à l’idée d’une fièvre pestilentielle, ne représente que les pétéchies ou taches pourprées ordinaires. Elles n’appartiennent pas plus en propre à la suette, que le crachement de sang conjointement signalé. Dans tout cela, il est impossible de soupçonner la moindre trace de miliaire spécifique.
Hasarderai-je ici une réflexion qui s’offre à mon esprit, et que je donne pour ce qu’elle peut valoir?
D’après tout ce que nous savons de la suette, n’est-il pas évident qu’elle répugnait, qu’on me passe le mot, à former une éruption? L’effervescence du sang, comme disaient les contemporains, l’hypersécrétion sudorale et la surexcitation consécutive de la peau, sembleraient annoncer l’élaboration d’un exanthème, bien spécifié par ses caractères, sa marche, son évolution, sa terminaison et surtout sa constance. Et cependant, ces prévisions expérimentales si rationnelles ont été démenties, par le fait clinique.
Pinel n’hésite pas, d’après ses lectures, à reconnaître qu’on n’observait dans la maladie du e XV siècle «ni charbons, ni bubons, ni pustules, ni exanthèmes.» Mais il n’a pas tiré de ce fait (et c’est pour cela que j’en parle), sa conséquence la plus naturelle et, en quelque sorte, la plus logique. Il se borne à poser, sans essayer de la résoudre, la question suivante: «Le cours très-prompt et très-rapide de cette maladie, a-t-il empêché l’éruption des bubons et des
exanthèmes, qui forment les caractères distinctifs de la peste?[685]»
Je n’insiste pas sur l’inexcusable confusion de la suette et de la peste, qui résulte de ce passage. C’est bien la peine, on en conviendra, d’orner un livre du titre pompeux de: Nosographie philosophique, pour n’être, à un moment donné, que l’écho d’une opinion banale, qui applique indifféremment à toute épidémie meurtrière, le nom générique de peste. Pinel a oublié deux choses quand il écrivait ces lignes. D’abord, que dans la peste la plus aiguë et la plus rapide, il n’est pas rare de voir surgir les bubons et les
charbons dès les premières heures de l’invasion[686]; et, en second lieu, que la suette procédait, dans une infinité de cas, avec plus de lenteur, et laissait ainsi aux éruptions, le temps de se former. Comment n’a-t-il pas vu aussi, que puisque la suette n’offrait pas ce qu’il appelle les caractères distinctifs de la peste, cela prouvait tout simplement qu’elle n’était pas la peste elle-même?
M. le docteur Jules Guérin, présentant à l’Académie de médecine, un rapport sur différentes communications relatives à l’épidémie de suette miliaire qui a régné en 1849, dans plusieurs départements, n’a pas laissé échapper l’occasion de dire son mot sur la question de diagnostic différentiel que je cherche à éclaircir. Dans ce travail, où l’élégance de la forme s’allie à la profondeur des pensées, l’auteur commence par prendre acte de ce fait, que, «depuis 1485, jusqu’à nos jours, la maladie qui compte la sueur parmi ses principaux symptômes, a reparu, à plusieurs reprises, avec des formes et surtout une gravité assez différentes, pour qu’on se croie autorisé à en faire deux espèces distinctes: la suette anglaise ou suette proprement dite, caractérisée surtout par la léthalité et l’absence de toute éruption miliaire; et la suette des Picards, dite suette miliaire épidémique, beaucoup moins dangereuse, et caractérisée par la présence d’une éruption miliaire
très-abondante[687].»
Résumé en ces termes, le rapprochement semblerait n’avoir d’autre conclusion que la séparation nosologique des deux suettes.
Tel n’est pas cependant le sentiment de M. Guérin, et j’ai le regret de me trouver en désaccord avec lui, malgré ma déférence habituelle pour son autorité.
Mon honoré confrère a bien compris, qu’en pareille matière, on devait s’interdire toute affirmation trop absolue, et il exprime avec une certaine réserve, sa manière de voir, implicitement très-arrêtée.
«L’examen comparatif des diverses épidémies de suette
anglaise et de suette picarde, porte à croire qu’il s’agit, au fond,
de la même maladie, ne différant que par le degré d’intensité.
L’absence et la présence de l’éruption miliaire, d’une importance
abusive au point de vue nosologique, disparaît devant cette
considération étiologique que, dans le premier cas, l’intoxication
est telle, qu’elle foudroie, pour ainsi dire, les malades, et prévient
toute réaction de l’organisme; tandis que dans le second, elle
laisse à l’action éliminatoire de la peau, le temps et le moyen de
se manifester, comme elle le fait dans toutes les affections
fébriles éruptives.»
En principe général, quand on compare deux maladies, leur léthalité respective n’est pas un caractère foncièrement distinctif. Une variole simple et discrète est, au fond, la même entité morbide, qu’une variole confluente et maligne. Une fièvre pernicieuse et une fièvre intermittente simple, représentent la même affection, curable par le quinquina. Mais ici, à la différence de gravité, viennent s’adjoindre les autres caractères qui impliquent l’identité de nature. Quelles que soient leurs divergences apparentes, les deux ordres de maladies se rallient sur la base commune de l’étiologie, virulente pour les premières, effluvienne pour les autres.
Il n’en est pas de même pour les deux suettes, et on pourrait traduire le contraste radical de leur pronostic, en disant qu’il ne dépend pas de complications accidentelles, de circonstances propres aux sujets, etc. On n’en peut trouver la source que dans les tendances primordiales de leurs modalités respectives.
Ce n’est pas que la suette miliaire ne compte à son tour, comme les maladies les plus bénignes, ses jours de gravité insolite, dont nous sommes réduits, faute de mieux, à accuser l’influence du génie épidémique.
Dans la mémorable invasion du Languedoc, le nombre des morts, d’après la statistique recueillie par Fouquet, s’éleva à plus de
trente mille[688]. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce gros chiffre, tributaire, dans une certaine mesure, du traitement excitant, a été relevé dans une circonscription très-étendue.
La vérité est qu’en général, le pronostic n’avait rien de bien alarmant. Pujol affirme que pendant les six jours où la maladie qu’il observait à Castres, était dans toute la force de son développement et de sa propagation, sur 900 malades environ, il n’en périt que
12[689].
Dans l’épidémie relatée par M. Rayer, la mortalité totale des communes infectées, depuis l’origine jusqu’à la fin, a été de 116 sur 2,657 malades. Ce qui revient à dire qu’il n’est mort, en somme,
qu’un malade sur 22 9/10[690].
Certes, quand on se rappelle que la suette anglaise, dans ses paroxysmes de fureur, enlevait 99 malades sur 100, on ne peut faire
bon marché d’un tel contraste[691].
Si j’accorde à M. Guérin que la léthalité relative des deux maladies, ne retentit pas sur leur nature intime, je serai moins accommodant sur la valeur de l’éruption, comme élément de délimitation nosologique.
Pour le médecin de Paris, le défaut d’exanthème dans les manifestations de la suette ancienne, ne serait qu’une affaire de temps. Mais peut-on fixer, sous ce rapport, les limites indispensables aux réactions morbides? Ne varient-elles pas au gré d’une foule de causes, dont la vie garde le secret? Est-ce que l’éruption de certaines varioles suspectes n’est pas très-rapprochée des prodromes de l’invasion? Ne voit-on pas fréquemment, dans la scarlatine, éclater simultanément la fièvre, l’angine et l’exanthème? Enfin, n’avons-nous pas appris de Procope, non-seulement que les bubons des aines et des aisselles s’élevaient souvent dès le premier jour, dans la peste du VIe siècle; mais qu’un certain nombre de malades mouraient dans la première heure, le corps tout couvert de
taches noires[692]?
Remarquez encore que la suette anglaise n’était pas toujours foudroyante ou rapidement mortelle. Un simple coup d’œil sur son histoire, montre qu’elle dépassait très-souvent ce terme, affectant même la marche chronique. Que devient, dans les cas de ce genre, l’interprétation de M. Guérin? Puisque la nature n’était plus entravée dans ses opérations, pourquoi donc est-ce la sueur seule, qui a invariablement accompli l’acte éliminateur, dont on voudrait laisser toute la charge à l’éruption miliaire?
M. Guérin rappelle bien, non sans intention, que sur quelques sujets, on avait vu des taches rouges, semblables, dit-il, à celles qui précèdent la miliaire. Comment se fait-il donc que cette fluxion cutanée, si activée déjà par le raptus sudoral, n’ait abouti qu’à cette ébauche avortée? Pourquoi la miliaire pathognomonique s’est-elle arrêtée en si beau chemin? Sans compter que ces prétendus préludes d’éruption n’ont été vérifiés que sur un nombre très-restreint de malades, et que tout indique qu’ils n’étaient autre chose que les pétéchies ou taches pourprées, compagnes assidues des fièvres graves.
Je ne puis clore cette discussion, trop prolongée peut-être, sans invoquer le concours de M. Hecker, qu’on retrouve toujours sur le terrain de la médecine historique.
Ce savant a étudié la suette des e e XV et XVI siècles, dans ses rapports avec les maladies qui s’en rapprochent par leurs
apparences[693].
Après avoir puisé aux sources les traits de sa description, il ne cache pas que la maladie ancienne ressemblait beaucoup à la suette picarde; mais il déclare formellement, que l’éruption a tracé entre elles une ligne de démarcation qui ne peut être effacée.
Il a même poussé plus loin son analyse, et a cherché à mieux préciser le mode nosologique de la suette non éruptive, qui ne serait pour lui qu’une fièvre rhumatismale (Rhumatische Fieber).
Il faut savoir que l’École allemande donne cette qualification, à des états morbides, généralement caractérisés par des flux, dont la cause initiale serait l’action du froid humide, et qui tendraient à se terminer par des sueurs abondantes et acides. Ces attributs répondent en tous points à nos affections catarrhales, et je m’imagine, qu’au fond, le mot rhumatique n’a pas pour les médecins allemands d’autre signification.
Quoi qu’il en soit, M. Hecker retrouverait ces caractères principaux dans la suette anglaise, où l’action du froid était si puissante, que son impression fugitive, pendant l’écoulement de la sueur, amenait la mort presque à coup sûr.
Je ne manquerais pas d’objections à cette manière de comprendre la suette. Une seule suffira.
Il est incontestable que la grande maladie populaire, envisagée dans sa pathogénie générale, porte au plus haut degré, comme toutes les maladies du même ordre, l’empreinte de la spontanéité la plus frappante. Que le froid ait influencé le développement, la marche, la terminaison des attaques individuelles, c’est ce que l’expérience a mis hors de doute. Mais, en présence du fléau et de ses reprises intermittentes, l’idée ne peut venir d’en rapporter la génération à des conditions extérieures, pas plus le froid que tout autre. On connaît là-dessus ma façon de penser. Toujours est-il, que la théorie telle quelle de M. Hecker, pose en fait la séparation des deux suettes, et j’ai tenu à m’en prévaloir.
Si l’on voulait maintenant les comparer de plus près, on n’aurait pas de peine à découvrir, en dehors de l’éruption, d’autres dissemblances qui ont leur valeur séméiotique.
Je n’ai pas à revenir sur la différence de leur léthalité. Je n’alléguerai pas non plus, à l’exemple de certains auteurs, que la suette du e e XV siècle était contagieuse , tandis que celle du XVII serait
exclusivement épidémique[694]. Je ne puis accepter une proposition aussi absolue qui démentirait les principes que je professe en matière de contagion. Ce que je puis dire, c’est que je crois, par analogie, à la transmissibilité des deux maladies, dans les conditions requises pour son exercice. J’avoue cependant, que ce n’est qu’un
préjugé qui ne s’appuie sur aucun témoignage démonstratif[695].
Je serai plus affirmatif sur d’autres faits, qui sont loin d’être indifférents.
Dans la suette anglaise, la sueur était essentiellement critique et devait être livrée à elle-même. Dans la suette de notre temps, cette excrétion est purement symptomatique, sans influence résolutive, et il est de précepte général d’en modérer ou mieux d’en prévenir l’écoulement.
Malgré les assurances des médecins contemporains, la première suette déjouait toutes les ressources de l’art, non-seulement par sa marche effrénée, mais aussi par sa férocité naturelle. Les suffrages que paraît s’être conciliés la méthode tempérante comparée à son antagoniste, n’ont pu affaiblir la triste éloquence des nécrologes. On peut bien dire qu’il ne nous est resté sur sa thérapeutique, qu’un amas confus de recettes et de formules dont la multiplicité même, l’incohérence et les vertus imaginaires, trahissent la pénurie trop avérée des médications réellement efficaces.
Le traitement de la suette picarde nous épargne ce pénible aveu. Non pas qu’il n’y ait eu en présence plusieurs méthodes curatives, et qu’on doive accepter sur parole l’apologie des prôneurs intéressés; mais en les jugeant à l’œuvre, on ne peut contester qu’elles n’aient été, selon les cas, très-puissantes; et l’art ne s’est pas fait illusion, en s’attribuant rationnellement une part légitime, dans l’issue
heureuse de la maladie[696].
Enfin, j’ajoute comme dernier trait allégué par certains auteurs, que les hémorrhagies, symptôme rare et exceptionnel de la suette ancienne, s’associent fréquemment au contraire, à la suette moderne.
Il est temps de formuler ma conclusion définitive, qui exprime ma pensée tout entière.
La grande maladie populaire, célèbre sous le nom de suette anglaise, dont l’apparition première eut lieu en 1480, était une maladie nouvelle. Après cinq reprises épidémiques, espacées dans une période de soixante-cinq ans, elle a frappé ses derniers coups en 1551, et s’est retirée parmi les maladies éteintes, dont la pathologie humaine n’a plus qu’à graver, dans ses archives, le souvenir historique.
On pourrait reprocher à l’étude que je poursuis, une grave omission, si je gardais le silence sur une communication de M. Hecker, qui se recommande par plusieurs points de vue, à l’attention des pathologistes.
Dans l’introduction de sa belle dissertation latine sur la peste antonine, mon confrère de Berlin, après avoir fait ressortir les services que rend l’histoire de la médecine, et l’éclat des lumières qu’elle projette sur les évolutions séculaires de la pathologie, est amené à dire un mot en passant, de certaines fièvres sudatoires (febrium sudatoriarum) qu’on observerait actuellement dans le centre de l’Allemagne, principalement sur les bords du Mein, et qui auraient, assure-t-il, une ressemblance marquée avec la suette
anglaise[697].
Cette dernière affection a été pour l’auteur, le sujet d’une savante monographie, et c’est là qu’il faut chercher des éclaircissements précis sur ces fièvres, dont l’existence même était à peu près ignorée, avant sa révélation. Pour être bref, je me contente d’extraire de cet ouvrage, la relation d’une maladie singulière qui envahit une bourgade allemande, en 1802. Un médecin peu connu, du nom de Sinner, en donna la description l’année suivante, dans un travail spécial d’où M. Hecker l’a exhumée, au profit de la pathologie
contemporaine[698].
«Après un été chaud et très-sec, suivi en novembre 1802, de
pluies continuelles, Rœttingen, sur la Tauber, petite ville de
Franconie, entourée de tous côtés par des montagnes, fut
attaqué le 25 du même mois, d’une maladie très-meurtrière, sans
exemple dans la mémoire des habitants, et tout à fait inconnue
aux médecins du pays.
»Des jeunes gens pleins de force étaient subitement saisis
d’une indicible angoisse. Le cœur leur palpitait fortement sous les
côtes. Aussitôt s’exhalaient sur tout le corps, des torrents d’une
sueur acide et fétide. En même temps, ils ressentaient une
douleur déchirante dans le dos. Cette douleur disparaissait
quelquefois très-promptement, et si elle gagnait la poitrine, les
palpitations et l’angoisse se renouvelaient. Les malades
défaillaient, et les membres se raidissant, ils rendaient l’âme.
Chez la plupart, tout cela se terminait en vingt-quatre heures.
Tous cependant ne succombaient pas à la première attaque;
mais chez quelques-uns, après que le pouls était tombé à une
faiblesse et à une petitesse extrêmes, et que la respiration avait
suivi la même diminution, la douleur déchirante se faisait sentir
de nouveau dans les parties extérieures; ils éprouvaient de la
pesanteur et de la raideur dans le dos; le pouls et la respiration
reprenaient leur régularité; mais la sueur continuait à ruisseler.
Ce calme était excessivement trompeur; car, à l’improviste,
reparaissaient les palpitations et la petitesse du pouls, et alors, le
plus souvent, la mort était inévitable. Chose frappante! Les
malades, bien qu’inondés de sueur, n’étaient que très-peu
altérés; leur langue n’était pas sèche, pas même sale, et elle
conservait son humidité naturelle; chez la plupart, il s’écoulait
peu d’urine.
»Quand la maladie suivait son cours, sans remèdes
échauffants, il ne survenait aucune éruption cutanée. Ces
éruptions, quand elles se manifestaient, étaient de différentes
natures: des vésicules miliaires de toute forme et de toute
couleur, de vraies bulles de pemphigus ou même des pétéchies.
Il faut remarquer que les malades n’éprouvaient jamais la
démangeaison générale qui précède l’éruption de la suette
miliaire, et qu’il ne se faisait jamais non plus une desquamation
régulière.» D’où M. Hecker conclut, et je partage son sentiment,
que ces éruptions cutanées étaient purement symptomatiques
dans la maladie de Rœttingen, et qu’elles n’en faisaient pas une
partie essentiellement nécessaire, comme elles le sont dans la
suette de Picardie.
«Quand l’issue devait être heureuse, la sueur diminuait dès le
second jour, et perdait toutes ses mauvaises qualités. De sorte
qu’il ne restait plus qu’une transpiration abondante sans
accidents inquiétants, et tout finissait vers le sixième jour.
»Le traitement suivi par le peuple aggrava beaucoup le mal.
Comme au e XV siècle, et comme dans la miliaire moderne, dans
l’intention d’activer la sueur, on échauffa les malades par tous les
moyens, au péril de leur vie. C’est sous l’influence de cette
méthode, que survenaient diverses espèces d’éruption.
»Dans les premiers jours, la mortalité fut effrayante, et les
habitants des localités voisines du théâtre de l’épidémie en
évitèrent les approches, comme s’il s’agissait d’une ville
pestiférée. M. le docteur Sinner, sans lequel le souvenir de cet
événement pathologique se serait probablement perdu, apporta
les secours de son art, protesta énergiquement contre la
méthode en vogue, et sauva, par des moyens plus doux, tous les
malades qui se livrèrent à lui.
»Il est à remarquer que l’épidémie se confina exclusivement à
Rœttingen et qu’on ne compta pas un seul cas au dehors. Le 5
décembre, par un beau temps, accompagné d’une forte gelée,
elle disparut entièrement.»
Le simple exposé qu’on vient de lire, suffit pour établir une grande ressemblance entre cette maladie et la suette anglaise. M. Sinner lui assigne une nature rhumatismale, et j’ai dit que M. Hecker ne comprend pas autrement la suette. Mais il n’en reste pas moins vrai que, pour se prononcer dans le sens de l’identité complète, il faudrait fermer les yeux sur des différences importantes.
La maladie de Rœttingen s’est concentrée obstinément dans son enceinte; elle s’accompagnait d’une éruption symptomatique; sa durée commune était de six jours.
Ces caractères sont en opposition avec les traits correspondants, inscrits au signalement de la suette anglaise: rayonnement rapide et lointain, absence d’éruption, soudaineté des attaques ou évolution éphémère, dans le sens littéral du mot.
Quelle que soit l’opinion que suggère cette confrontation nosographique, on doit être d’accord pour convenir que ce fait isolé et passager d’une maladie, tombant à l’improviste sur une petite ville d’Allemagne, avec les principaux symptômes de la suette anglaise, et un air de nouveauté qui surprend les médecins et les habitants de la localité envahie, représente une observation des plus curieuses. Elle ne pouvait être séparée de l’histoire de la suette, lors même qu’on resterait en suspens sur la nature du rapport qui relierait les deux entités morbides, comparées à trois cents ans de distance.
Quand j’ai cru devoir fixer à la fin du e XV siècle, la première explosion connue de la grande épidémie de suette, je n’ai pas fait pressentir une restriction qui, dans la pensée de certains auteurs, pourrait insinuer des doutes sur l’authenticité de cette date. Quoique je sois bien éloigné de lui reconnaître cette portée, il est indispensable que je donne quelques explications.
On trouve, dans certains livres de médecine ancienne, la description d’une maladie spéciale qui porte le nom de maladie cardiaque, caractérisée par d’abondantes excrétions sudorales, et réunissant plusieurs des manifestations de la suette anglaise. Cette maladie intéresse doublement, comme on va le voir, le sujet de mes études.
M. Hecker, qui feuillette d’une main si sûre les écrits des vieux maîtres, n’a pas manqué d’arrêter au passage, cette espèce morbide originale, dont il s’est proposé de vérifier les rapports avec la suette.
Mais ce n’est pas uniquement à ce point de vue que cette maladie mérite notre attention. Elle nous offre un exemple de plus, de ces affections qui ne font que passer dans la série nosologique, et dont nous pouvons également noter l’entrée et la sortie, dans une période limitée de notre histoire médicale.
Il est positif que les recherches les plus sérieuses n’en laissent apercevoir aucune trace dans les œuvres d’Hippocrate, qui n’aurait pas négligé d’en faire mention, s’il avait eu occasion de l’observer.
D’un autre côté, on peut s’assurer qu’après avoir pris place, pour la première fois peut-être, dans les écrits d’Erasistrate, trois siècles avant J.-C., son souvenir va s’effaçant de plus en plus à partir de Galien; de sorte que cette maladie, selon toutes les vraisemblances, a dû naître sous les successeurs d’Alexandre, et cesser vers le II e siècle de notre ère.
Voilà donc encore une affection morbide qui aurait apparu à un moment donné sur la scène médicale, s’y serait maintenue pendant un certain temps, et l’aurait enfin désertée, ne nous laissant que la tradition d’une sorte de curiosité pathologique.
Cette interprétation préjuge déjà la conclusion que je me propose de tirer du parallèle de la maladie cardiaque et de la suette. Après avoir bien pesé le pour et le contre, il ne m’est pas resté le plus léger doute sur leur distinction nosologique, et j’espère gagner l’adhésion du lecteur, en mettant sous ses yeux les éléments essentiels de ce diagnostic différentiel.
Les documents dont je vais me servir sont d’autant plus précieux, que la maladie qu’ils concernent, a été complétement négligée par les modernes, qui ont probablement trouvé, dans son défaut d’actualité, l’excuse de leur silence. On peut dire que lorsqu’on entreprend aujourd’hui cette étude, on s’engage dans une voie à peine frayée.
Sauvages, malgré sa prodigieuse connaissance des faits médicaux de tous les lieux et de tous les temps, n’a pas même nommé la maladie cardiaque dans sa nosologie méthodique, et Pinel a imité son exemple.
Fodéré et Ozanam n’en ont rien dit non plus, dans leurs histoires des épidémies.
Je constate la même omission dans les traités de pathologie interne les plus récents, tels que ceux de MM. Andral, Grisolle, Requin, etc.
La maladie cardiaque est à peine indiquée dans quelques articles
de dictionnaires[699].
On ne sera pas surpris qu’au milieu de l’indifférence générale, M. Littré, fidèle à ses goûts, ait prêté plus d’attention à la maladie ancienne. Il en a tracé, d’après M. Hecker, dans la Gazette médicale
de Paris[700] une description qu’il a reproduite l’année suivante dans un recueil littéraire, en la rapprochant de la grande maladie du e XV
siècle[701].
J’apprécie toute la valeur de ces indications que relève la compétence éprouvée de M. Littré; mais le sujet m’a paru réclamer un complément d’information, et je n’ai pas cru devoir déroger à mes habitudes de recherches directes. Ce qui va suivre est donc le résumé de mon enquête dans les écrits des auteurs, qui ont été témoins de la maladie cardiaque.
Galien, dont on regrette souvent le verbiage, et qui se tait, au contraire, dans bien des cas où l’on voudrait l’entendre, s’est abstenu de décrire spécialement cette maladie qu’il avait cependant vue et traitée. Il n’en parle qu’en passant, et en termes trop écourtés, pour qu’on puisse s’en représenter l’image, et déterminer le rang qu’elle tenait dans la pratique de son temps. Il signale cependant parmi ses caractères, les douleurs d’estomac, les sueurs excessives
et la prostration des forces[702].
Cœlius Aurelianus a été heureusement moins discret; il a consacré onze chapitres de son ouvrage, De morbis acutis et chronicis, à l’histoire de cette espèce morbide qu’il avait eu de
nombreuses occasions d’observer[703].
Quelques médecins de l’antiquité, notamment Erasistrate et Asclépiade, qui ont été les premiers à la décrire, l’attribuaient à une tumeur, ou, dans le langage de l’époque, à une obstruction du cœur, d’où lui était venue la qualification de morbus cardiacus (καρδιακον). Les Grecs, en raison de son symptôme dominant, l’appelaient aussi diaphorèse (διαφόρησις), mot qui a passé dans notre idiome médical, et qui se traduit littéralement par celui de suette. Aussi Cœlius désigne-t-il indifféremment sous le nom de cardiaci ou diaphoretici, les sujets atteints de cette maladie.
Je ferai tout d’abord remarquer, à la louange de ce savant écrivain, qu’après avoir montré l’insuffisance des raisons alléguées par certains auteurs, pour fixer le siége primitif de l’affection cardiaque dans le cœur, dans le péricarde, dans le diaphragme, ou même dans le poumon ou le foie, il déclare expressément qu’il la considère, d’après l’ensemble de ses symptômes, comme une
maladie générale (totum corpus necessario pati accepimus)[704]. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le problème de la localisation et de la généralisation des maladies défraie les disputes des médecins.
Je ne pouvais donc choisir un meilleur guide que Cœlius Aurelianus, pour cette étude rétrospective. Cet auteur passe, à juste titre, pour exceller dans les descriptions nosographiques; ses tableaux, peints sur nature, révèlent un maître dont la touche se retrouve dans le portrait de la maladie ancienne, qui n’est nulle part aussi achevé. L’extrait qu’on va lire suffira largement aux exigences
de la question que j’ai en vue[705].
«La maladie cardiaque (cardiaca passio), plus commune en
été que dans les autres saisons, attaque plus d’hommes que de
femmes, et principalement les jeunes gens forts et pléthoriques.
»Parmi ses prodromes, on observe un violent mouvement
fébrile; le pouls est fréquent, serré, petit, et conserve ce
caractère, sans se relever, pendant toute la durée du paroxysme,
et même jusqu’à la fin de la maladie. Quelquefois les pulsations
de l’artère sont désordonnées, inégales ou intermittentes. A ces
symptômes se joignent le dégoût, une soif ardente, un sommeil si
léger qu’il cède au moindre bruit, des hallucinations, un air
d’hébétude, une agitation incessante. En même temps, les
genoux, les coudes et les jambes sont froids et engourdis.....
»Ces symptômes surprennent souvent les individus dans la
plénitude de leurs forces; mais ils surviennent aussi chez les
sujets affaiblis par d’abondantes pertes de sang, des flux copieux
du ventre, ou autres déjections humorales, comme cela a lieu
dans les fièvres de mauvais caractère.
»A ces causes prédisposantes, on peut joindre la température
élevée de l’atmosphère; la constitution médicale sous l’influence
de laquelle se multiplient les états asthéniques[706]; le
tempérament lymphatique prononcé; la mollesse et la blancheur
des chairs; la pâleur du teint; la surabondance de graisse.
»Mais ces circonstances antécédentes et ces phénomènes
avant-coureurs sont assez mobiles et assez vagues, pour laisser
quelque incertitude sur la nature de la maladie qui va éclater.
»Quand celle-ci est bien établie, elle présente des caractères
qui ne permettent pas de la méconnaître.
»Le malade accuse, dans les jointures, une sensation de froid
et d’engourdissement qui peut s’étendre aux jambes, aux mains
et à toute l’habitude du corps. Le pouls est serré, fréquent, petit,
faible, filiforme; avec les progrès de la maladie, il devient
enseveli, obscur, tremblotant, inégal, et disparaît entièrement.
Les sens sont troublés; un profond désespoir s’empare des
malades. L’insomnie est invincible; et, dans la plupart des cas, un
torrent de sueur inonde soudainement la peau. Chez quelques-
uns, cette excrétion, d’abord ténue et aqueuse, se montre, en
premier lieu, sur le cou et à la face, pour devenir bientôt
générale, sous forme d’un liquide épais, glutineux, visqueux,
ayant l’aspect et l’odeur désagréable de la lavure de chair (lotura
carnis)[707].
»La respiration courte et haletante s’accompagne d’une
oppression intolérable, et la voix devient faible, tremblante et
entrecoupée. Le visage est pâle, les yeux enfoncés dans
l’orbite[708]. La poitrine comprimée ne se dilate qu’avec effort. Une
syncope précède souvent les paroxysmes. Il n’est pas rare que la
langue reste humide, même chez les délirants. Chez d’autres,
elle est sèche et râpeuse, avec grande appétence de boissons
froides.
»Quand le danger est prochain, la vue s’obscurcit, les
articulations prennent une teinte livide; les ongles se recourbent
(ce que les Grecs appellent γρυπωσις). La plupart des malades
conservent, jusqu’au bout, toute leur raison. Un petit nombre
divague. Le cœur est agité par de violentes palpitations[709]. Enfin,
aux derniers moments, la surface de la peau se ride, et l’on voit
surgir les phénomènes ordinaires de l’agonie, entre autres le
dévoiement.
»Parmi les signes de mauvais augure, on doit compter le
larmoiement involontaire, c’est-à-dire sans motifs appréciables,
ou bien l’écoulement par les yeux, d’un liquide sanieux ou
purulent; ou enfin, la formation, sur la cornée, d’une tache
blanche, en forme de croissant lunaire, qui s’arrondit peu à peu
(ονυχα des Grecs)..... On peut en dire autant d’un insurmontable
dégoût, qui porte le malade à refuser tout ce qu’on lui offre et à
repousser même le vin. C’est encore un mauvais signe de voir la
fièvre se rallumer, lorsqu’il a consenti à prendre un peu de
nourriture..... Le délire est aussi une complication très-alarmante.
»Quand la maladie se prolonge, les sujets finissent par
succomber dans le dernier degré du marasme, faute de pouvoir
réparer leurs forces à l’aide d’une alimentation suffisante,
qu’interdit l’altération grave de leurs fonctions digestives.....
»Chez quelques-uns, la colliquation sudorale manque, ce qui
n’empêche pas les forces de s’épuiser par une sorte de
dissolution cachée (disjectione occulta) qui n’en est pas moins
mortelle. C’est ce que les Grecs appellent αδηλον διαφορησιν
(diaphorèse latente)[710].
»Si la maladie tend à une heureuse terminaison, le pouls se
relève avec le retour de la chaleur, la respiration s’exécute plus
facilement; le malade reprend courage; les aliments dont il fait
usage restaurent sensiblement ses forces, et il tombe dans un
profond sommeil, semblable à celui qui succède à une grande
fatigue.»
La maladie dont on vient de lire la description, était assez généralement regardée comme incurable. Cœlius proteste
énergiquement contre ce pronostic[711]. Il assure avoir obtenu de nombreuses guérisons, en suivant la méthode de son maître Soranus. Ce n’est pas ici le lieu de reproduire les détails de ce traitement; mais j’y découvre une prescription spéciale, sur laquelle il m’importe d’insister.
Après avoir établi les caractères généraux qui distinguent, en clinique, les sueurs salutaires et véritablement critiques, de celles
qui aggravent au contraire la maladie[712], Cœlius pose comme indication principale et urgente, l’obligation d’arrêter le mouvement sudoral qui est, selon lui, un des symptômes les plus redoutables de la passion cardiaque. Dans ce but, il prescrit des lotions d’eau froide et vinaigrée, des applications de cataplasmes ou de linges, imbibés des décoctions astringentes les plus actives, sur les parties qui sont le siége de l’excrétion, et même sur toute l’étendue de la peau, avec la précaution de les renouveler, dès qu’ils commencent à s’échauffer. Les malades étaient couchés dans une chambre fraîche, sur un lit dur et légèrement couverts. On entretenait autour d’eux la libre circulation de l’air, activée par une ventilation convenable. Cœlius faisait même ouvrir les fenêtres, quand la température extérieure ne s’y opposait pas. Les boissons devaient être froides, prises en petite quantité, souvent réitérées, pour que la répétition de l’impression secondât l’effet styptique qui devait resserrer les pores cutanés et faire obstacle à la sueur. Le sol était jonché de feuilles de vigne, de myrte, de chêne, de lentisque, de roses, de grenadier, dont les émanations astringentes se répandaient dans l’air ambiant. On arrosait aussi le pavé avec des décoctions froides des mêmes plantes. A l’intérieur, on remplissait la même indication par l’usage de remèdes astringents très-énergiques; et l’on peut s’en rapporter à la polypharmacie de l’époque, pour la profusion des drogues
entassées dans les formules[713].
Telle est, en raccourci, et débarrassée de bien des préceptes, aujourd’hui surannés, la méthode recommandée, avec conviction, par Cœlius. J’ai dû la faire connaître, parce que je la considère comme un argument décisif, à l’appui de la séparation de la maladie cardiaque et de la suette anglaise.
Le tableau que j’ai tracé renferme bien des traits de ressemblance. Des deux parts, mêmes troubles du cœur, même modification de la voix et de la parole, même agitation, même dyspnée, même sueur soudaine, abondante et fétide, même exhaustion mortelle des forces, provenant principalement de la colliquation sudorale. Mais lors même que leur symptomatologie comparée ne ferait pas ressortir aussi, bien des différences marquées, le contraste des méthodes curatives qui leur sont respectivement applicables, suffirait pour établir entre les deux maladies une démarcation infranchissable. Si le traitement mis en œuvre par Cœlius a montré, en réalité, comme il n’est pas permis d’en douter, l’efficacité qu’il lui attribue; si la compression artificielle de la sueur est devenue une indication rationnelle justifiée par l’expérience, cette pratique est en contradiction formelle avec celle qui s’adaptait à la cure de la suette. Provoquer le refoulement du flux sudoral à l’aide des agents les plus énergiques de la médication astringente, y compris l’emploi des affusions froides, eût été un trait d’audace dont aucun médecin sérieux n’eût consenti à assumer la responsabilité, et que le patient aurait payé cher. On n’a pas oublié que l’impression la plus fugitive et la plus légère de refroidissement, suffisait pour répercuter la transpiration, et amenait presque instantanément la mort. La guérison, dans les cas trop rares où il était permis de l’espérer, tenait à l’art de respecter la sueur, tout en la maintenant, autant que possible, dans la mesure qu’elle ne devait pas dépasser pour être salutaire. L’application du précepte était ardue sans doute, et l’opiniâtre léthalité du mal ne le prouvait que trop. Mais il n’en est pas moins certain que de toutes les méthodes curatives tour à tour essayées en pure perte, la seule qui laissât quelques chances favorables, prescrivait de diriger et de surveiller la crise sudorale, en s’abstenant résolûment de toute intervention active, qui aurait pu la troubler, la tronquer et, à plus forte raison, la refouler.
M. Hecker a donc été en droit de conclure que la maladie cardiaque, fructueusement combattue par la réfrigération, différait foncièrement de la suette anglaise qu’il déclare rhumatismale, d’après le rôle prépondérant qu’il assigne au froid, dans son étiologie et dans son pronostic. Le même contraste ressortirait aussi de cette circonstance, que la suette a régné dans les pays froids et humides, tels que l’Angleterre, l’Allemagne et le nord de l’Europe, tandis que la maladie cardiaque n’a été observée que dans les contrées chaudes de l’Asie-Mineure, de la Grèce et de l’Italie.
On ne peut mettre en doute, conformément au célèbre aphorisme d’Hippocrate, que la différence des traitements éprouvés n’implique la différence de nature des deux entités morbides. A la rigueur, ce motif seul résoudrait la question en litige. Là pourtant, ne s’arrêtent pas les divergences.
Le nom d’Éphémère représentant à la lettre, la marche de la suette qui aboutissait au salut ou à la mort, dans le court espace de vingt-quatre heures, donnerait, à ce point de vue, une fausse idée de la maladie cardiaque. Non pas certes qu’elle ne fût aussi une maladie aiguë. Mais quoique Cœlius ait négligé de préciser sa durée moyenne, on peut déduire de quelques indications, qu’elle se prolongeait habituellement pendant plusieurs jours, et il n’était pas rare de la voir passer à l’état chronique, chez certains malades dont on n’avait pu, ni calmer la fièvre, ni restaurer les facultés digestives, et qui succombaient au dernier degré du marasme.
Dans la suette, nous avons vu survenir, dès les premières heures, ce perfide sommeil qu’il fallait empêcher à tout prix, parce qu’il était l’avant-coureur de la mort.
Un des principaux symptômes de la maladie cardiaque était, au contraire, une insomnie opiniâtre.
Enfin, tant que la suette anglaise a gardé sa place dans le règne pathologique, elle n’a jamais dérogé à ses habitudes d’épidémicité. Rien du moins n’atteste, que dans les intervalles qui séparaient ses grandes invasions, elle ait révélé son existence par des atteintes sporadiques.
L’affection cardiaque ne nous apparaît jamais comme maladie populaire, dans la tradition contemporaine. Il serait imprudent d’imposer à cette éventualité une impossibilité absolue, que de nouvelles recherches pourraient démentir à l’improviste. Nous avons entendu Cœlius insinuer vaguement l’influence des constitutions médicales asthéniques, qu’on peut bien regarder comme un acheminement à l’épidémicité confirmée; mais il n’en est pas moins vrai que, sous ce rapport, les deux maladies que je compare, n’ont ni les mêmes tendances, ni le même mode de généralisation.
Avant de clore cet article, je suis obligé de dire quelques mots d’une observation, dont la connaissance est encore due à M. Hecker, et qui jetterait, à l’entendre, un jour nouveau sur la maladie cardiaque, en la rattachant par un lien imprévu à notre pathologie actuelle. Quoique je sois loin d’être édifié sur le véritable caractère des faits signalés par l’inépuisable travailleur de Berlin, et que je n’accepte que conditionnellement, la conclusion nosologique qu’il en a tirée, je dois livrer ces documents à l’appréciation de mon
lecteur[714].
M. Hecker nous apprend donc que la maladie cardiaque n’est pas éteinte, comme on l’admet généralement. Quelques médecins allemands en parlent bien encore, mais pour la confondre avec certaines maladies analogues, telles que la fièvre lente ou le typhus.
M. Hecker s’est proposé de rectifier ces idées, et il se flatte d’avoir déterminé une pathogénie plus conforme à l’ensemble des caractères de la maladie. Il a eu, ajoute-t-il, la satisfaction de voir son opinion confirmée avec empressement, par deux médecins russes d’une haute compétence, et bien placés pour observer les faits dont il croit avoir deviné le sens méconnu jusqu’à lui.
Mon érudit confrère venait à peine de livrer à la publicité, la description de la maladie cardiaque, annexée à sa monographie de la suette anglaise, lorsqu’il reçut une lettre du D r Seidlitzius, célèbre médecin de Saint-Pétersbourg, qui lui faisait part de ses impressions, après la lecture de ce travail. Lui aussi, aurait eu occasion d’observer, plus de vingt fois, la maladie cardiaque dans les salles de l’hôpital de la marine dont il était médecin en chef, et, d’après les résultats des autopsies cadavériques qu’il avait pratiquées, il n’hésitait pas à partager l’opinion de M. Hecker sur la nature de cette maladie, et à la considérer comme une cardite scorbutique.
Il paraîtrait, d’après cette communication, que le scorbut, qui a presque délaissé les autres nations de l’Europe, règne encore en Russie, au point que ses formes les plus rares passent de temps en temps sous les yeux des médecins attentifs. Il en résulte, qu’en admettant la justesse de l’interprétation assignée par le docteur russe aux cas qu’il a observés, le nom primitif de la maladie antique devrait lui être restitué, après une longue série de siècles, et il faudrait rendre hommage à la sûreté du diagnostic local porté par les anciens, qui en avaient placé le siége dans le cœur. Ce fait, comme on le voit, ne laisserait pas que d’être assez curieux, et bien digne d’obtenir une place dans l’histoire de l’art.
La lettre dont je viens de parler, fut bientôt suivie d’une autre, adressée à M. Hecker par le premier médecin de l’empereur de Russie, praticien entouré de la considération publique. Il lui écrivait qu’il avait observé sur des militaires, quatre ou cinq cas de maladie cardiaque, et qu’il s’était assuré qu’elle était de nature
scorbutique[715].
Cette opinion me suggère les réflexions suivantes:
D’abord, s’il était vrai que la maladie cardiaque ne fût qu’une forme spéciale du scorbut, elle devrait, par ce fait seul, être séparée de la suette à laquelle on n’a jamais eu, que je sache, la pensée d’attribuer cette pathogénie. Mais pour prendre une détermination, je ne puis me passer des éléments de diagnostic qui me manquent, et j’aurais besoin d’être mieux renseigné sur l’état de la pathologie locale de la Russie. Le scorbut, ou, comme on le dit, la cardite scorbutique, pourrait, dans certains cas exceptionnels, revêtir les apparences de la maladie ancienne, et en reproduire les principaux symptômes, sans qu’on fût, pour cela, autorisé à les déclarer identiques. N’y aurait-il pas autant de motifs de la confondre avec la suette?
Il y a plus; rien ne prouve que le scorbut ait existé à l’époque où les médecins traitaient la maladie cardiaque. L’incertitude même qui nous est restée sur ce point, atteste au moins sa rareté relative, dans ces temps reculés. Sprengel est très-explicite: «On a prétendu, dit-il, le trouver dans plusieurs passages des écrivains de la Grèce; mais toutes les preuves, accumulées en faveur de l’antiquité de
cette affection, ne sauraient soutenir un examen sévère[716].»
Ce n’est pas, que certaines maladies répandues autrefois dans les armées, notamment dans celle de Germanicus, après le passage du Rhin, n’aient été qualifiées de scorbut par les modernes, qui n’y regardent pas toujours d’assez près; mais les descriptions qui sont venues jusqu’à nous, renferment trop de lacunes, d’incertitudes, de circonstances suspectes, pour qu’on souscrive, sans restriction, à ces affirmations nosographiques.
A entendre Sprengel, le scorbut serait clairement décrit dans l’histoire du voyage de saint Louis en Palestine, pendant l’année 1250, et l’on ne peut guère, en effet, interpréter autrement la relation de Joinville; mais il assure que depuis cette époque, il «n’en
rencontre plus aucune trace évidente jusqu’au e [717] XV siècle.»
Ce n’est pas le moment d’examiner à fond cette question incidente. On me permettra cependant d’ajouter qu’à priori il semble bien que le scorbut, si étroitement associé aux longues et lointaines expéditions maritimes, était privé, chez les anciens, des conditions les plus puissantes de son développement et de son extension. Comment donc admettre, sur la foi de quelques conjectures récentes, qu’il fût alors très-répandu, sous les traits de la maladie cardiaque, qui n’en serait, de nos jours, qu’une forme insolite, à peine entrevue, et confinée dans une région très-limitée? J’avoue qu’il ne me paraît pas aisé de répondre catégoriquement à ces objections. Elles tomberaient d’elles-mêmes devant un ensemble de faits bien analysés, attentivement confrontés, et surtout assez multipliés, dans la pratique, pour former une base solide d’observations. Nous n’en sommes pas encore là; et jusqu’à plus ample informé, malgré ma déférence pour les hommes éclairés qui paraissent s’entendre sur cette question obscure de clinique, j’ajourne mon assentiment. On m’accordera cependant, que ce nouvel exemple vient encore, après tant d’autres, attester les avantages que la médecine peut retirer, des relations qu’elle entretient avec la pathologie historique, dans l’espace et la durée.