Marier sa fille
Boleslas avait un peu remonté son moral…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Pour régler nos comptes ? J’en serai charmée ! il y a assez longtemps que j’attends mon argent.
– Si je vous rends celui que vous m’avez prêté, répliqua Barbe en reprenant l’offensive, la somme ne sera pas considérable ! Ce sont des intérêts d’usurier que vous m’avez forcée à souscrire...
– Pas de paroles désagréables, ma chère ; les usuriers n’ont rien à faire ici.
– Ce n’est pas de l’usure que de me prendre trois cents pour cent d’un capital ridicule, de grossir ainsi ma dette d’année en année ?
– Si je vous ai demandé de gros intérêts, ce n’est pas ma faute, reprit la comtesse ; pour vous prêter cet argent, j’ai dû l’emprunter moi-même au taux que je vous ai fixé, je n’y ai pas gagné un centime, et je n’en ai jamais eu que des désagréments ! D’ailleurs, ce n’est pas moi qui ai été vous chercher...
– Hélas ! si c’était à refaire ! murmura Barbe. Puis, se rappelant soudain ce qui s’était passé à Saxon avec Ratier, elle fut prise d’une belle rage contre le jeune homme.
– En voilà un, se dit-elle, qui paiera pour les autres !
Cette pensée l’aida à faire une belle retraite. Néanmoins elle rentra chez elle vaincue et fort irritée, comme c’était assez naturel.
Le soleil déclinait à l’horizon, suivant le langage immortel de la poésie, et Barbe, qui n’avait pas déjeuné, trouvait qu’il serait temps d’aller dîner, lorsqu’un visiteur sonna. Miss Amroth, promue derechef à la dignité de soubrette, ouvrit la porte et annonça : M. Ratier.
De tous les gens à qui elle en voulait, c’était précisément lui que madame Slavsky eût choisi, si elle eût été mise en demeure d’élire une victime. L’antipathie qu’elle avait toujours éprouvée pour ce jeune homme avait pris depuis la veille des proportions effrayantes ; si la plaisanterie n’était pas si usée, si vieillie que les chroniqueurs de journaux l’ont sévèrement prise à partie et accusent désormais d’immoralité ceux qui s’en servent encore, nous dirions que Barbe semblait flairer son gendre en Ratier et le détestait par avancement d’hoirie ; mais que le ciel nous préserve tous du reproche d’immoralité !
C’était donc une simple antipathie naturelle que madame Slavsky ressentait pour le jeune homme, et, certes, elle n’avait pas besoin d’autre prétexte pour s’épanouir en pleine floraison.
– C’est vous ? lui dit-elle avec toute la mauvaise grâce dont elle était capable. Jusqu’alors le ciel seul et Boleslas avaient pu l’apprécier dans son beau.
– C’est moi-même, précisément, madame. Vous aviez la bonté de m’attendre ?
– Non, je ne vous attendais pas, je vais dîner, répliqua Barbe en mettant son chapeau devant la glace du salon.
Ratier s’assit sur le canapé en face de la cheminée. Madame Slavsky, le voyant dans la glace, eut beau se retourner avec son air le plus hautain, l’excellent garçon n’y prit garde et continua à la regarder avec une douceur angélique.
– Vous êtes venu chercher vos cinq cents francs ? dit son hôtesse avec le dédain le plus aristocratique : les voici.
Elle tira de son porte-monnaie un billet de banque qu’elle tendit à Ratier ; mais croyant qu’il avançait la main pour le prendre, elle ouvrit les doigts, et le papier léger tomba sur le tapis. Elle regarda le jeune homme : il continuait à fixer sur elle des yeux pleins de bienveillance.
– Eh bien ? fit-elle.
Cela voulait dire : Vous n’avez pas vu le billet ? Ramassez donc votre argent !
– Ce n’est pas cinq cents francs que je suis venu chercher, madame, dit-il toujours aimable, c’est la main de mademoiselle Catherine.
– Cette plaisanterie dure trop, monsieur ; brisons là.
– Je vous demande pardon, madame, c’est extrêmement sérieux ; vous voudrez bien remarquer que je suis en habit, chose complètement ridicule à cette heure et à cette saison quand on ne va pas dîner en ville ; la gravité seule de cette démarche peut m’excuser auprès des gens de goût. J’ai donc l’honneur de vous redemander, madame, la main de mademoiselle votre fille.
– On n’épouse pas un...
– Un joueur fieffé, un homme de mœurs légères, un...
– Est-ce parce que je me glorifie de compter le colonel au nombre de mes relations, ce qui m’a procuré l’honneur de vous êtes présenté, que vous portez sur moi un jugement si sévère, chère madame ? demanda Ratier avec la plus exquise urbanité.
Barbe se mordit les lèvres.
– Vous n’avez pas de fortune, dit-elle.
– Je vous demande pardon : veuillez m’accorder la main de mademoiselle Catherine sous condition de justifier de mes soixante mille francs de revenu, et je suis prêt à vous en prouver l’existence.
– On n’épouse pas un homme qui s’appelle Ratier ! s’écria Barbe exaspérée.
– Qu’à cela ne tienne, répondit nonchalamment notre héros ; je vais précisément en Italie ; je deviendrai comte du pape : il signor conte Ratiero ! Cela fera admirablement sur mes cartes de visite. Vous doutez ? rien n’est plus facile.
– Je ne veux pas de vous, monsieur, ni pour gendre, ni pour...
– Vous ne parliez pas ainsi à Saxon, dit tranquillement le jeune homme.
Barbe regarda autour d’elle ; rien ne pouvait la protéger ; aucune arme qui pût tuer sûrement sans faire de bruit, et puis les gendarmes, ces grands moralisateurs de l’humaine espèce, auraient trouvé peut-être à redire à un meurtre, commis même sans bruit.
– Je vous cède la place, monsieur, dit-elle en se dirigeant vers la porte.
Le remous de sa robe sur le tapis fit voltiger le billet de banque, qui se dirigea en tournoyant vers la fenêtre ; vivement, par un mouvement irréfléchi, elle se baissa et le ramassa. Ses yeux, comme elle se relevait, rencontrèrent le regard froid de Ratier, qui n’avait pas bougé.
– Vous venez de vous déclarer vaincue, madame, lui dit-il de sa voix la plus calme ; du moment où vous avez repris cet argent, la lutte est inégale entre nous, et vous ferez bien de céder. Savez-vous où est votre fille ?
– C’est vous que me propose madame d’Haupelles ! s’écria Barbe, saisie d’un rire nerveux et se renversant sur un fauteuil. Ah ! la bonne affaire ! C’est complet.
– C’est moi-même, chère madame. Si vous consentez, – avec quelques sacrifices de ma part, – nous pouvons nous arranger. Si vous refusez, c’est la guerre, et vous n’êtes pas la plus forte, puisque vous aimez l’argent et que j’aime votre fille... Nous attendrons que Catherine ait l’âge voulu, et nous nous marierons ; du reste, nous trouverons bien en Pologne un prêtre pour nous marier... sans attendre. Je suis décidé à aller jusqu’à Varsovie, s’il le faut. L’argent pour moi n’a pas de valeur.
Il se tut, regardant bien en face la femme qui lui tenait tête ; elle ne put supporter ce regard et baissa les yeux.
– Faisons la paix, madame, lui dit-il ; c’est entendu ?
– J’ai besoin de voir madame d’Haupelles, répondit Barbe évasivement.
– Soit. Quand pourrai-je avoir votre réponse ?
– Demain.
– À quelle heure ?
– Le soir.
– C’est trop long. Dites midi pour tout concilier.
Madame Slavsky ne répondit pas.
– Qui ne dit mot consent, conclut Ratier. Demain, à midi, je me présenterai ici pour obtenir de vous un consentement définitif. Madame d’Haupelles sait à cette heure à quoi s’en tenir sur l’état de ma fortune ; elle vous donnera les renseignements nécessaires.
Il la salua et sortit. Elle était blême de rage et ne répondit pas. Quand il eut disparu, elle fit quelques pas dans le salon, froissant convulsivement le billet de banque qu’elle tenait encore à la main. Elle le regarda, s’aperçut que c’était une valeur de cinq cents francs, et sa colère tomba. Elle le redressa soigneusement, le mit dans son porte-monnaie et sortit pour aller dîner avec Boleslas.
Ratier l’avait bien dit, il était le plus fort, car elle aimait l’argent.
Avant huit heures, il était chez madame d’Haupelles ; c’est alors que le cœur lui battit, lorsqu’il franchit les sombres rideaux du petit salon ! Peu lui importait Barbe et sa colère ! Autant il méprisait ses fureurs et ses insolences, autant, devant la voix lente et brisée, le calme résigné, la dignité simple de cette femme de bien, il se sentait faible et tremblant. C’était elle qui était la vraie mère de Catherine, c’est d’elle qu’il fallait l’obtenir. Il pénétra dans la pièce sombre, haute de plafond ; une lampe à abat-jour posée sur une table lui masquait un visage, mais deux petites mains qui tremblaient un peu en brodant sous la lumière étaient pour lui parfaitement reconnaissables. Il s’arrêta, interdit, n’osant avancer.
– Entrez, monsieur, lui dit madame d’Haupelles, du coin sombre où elle abritait ses yeux épuisés.
Il fit quelques pas et s’inclina devant elle. Il se sentait gauche, vulgaire, maladroit ; il eût voulu être à cent pieds sous terre ; – mais, en relevant la tête, il aperçut le charmant visage de Katia, couvert de rougeur, les yeux baissés : les petites mains avaient déposé leur ouvrage ; elles tremblaient si fort que l’aiguille leur échappait.
– Vous me permettez, madame, dit Ratier, essayant de raffermir la voix, de présenter mes hommages à mademoiselle ?
– Je vous le permets, monsieur, et sauf la ratification de sa mère, dont je ne saurais douter, je vous permets de lui dire tout ce que vous avez à lui dire.
Ratier s’approcha du coin obscur, sut trouver sur le ton sombre des vêtements de sa protectrice une main blanche et émaciée qu’il porta respectueusement à ses lèvres, puis il se retourna vers Catherine, qui attendait immobile, toute rose.
– Mademoiselle Catherine, lui dit-il, nous nous sommes connus dans de mauvais jours ; nous pourrions, je crois, être plus heureux ensemble ; consentirez-vous à partager ma vie ?
Katia voulut parler, elle ne put. Ce respect, ce langage, après les outrages grossiers qu’elle avait récemment endurés, faisaient un contraste trop violent ; un flot de larmes monta à ses yeux ombragés par ses longs cils, et coula sur ses joues un peu amaigries.
– Je puis vous offrir ce que vous avez rêvé, continua Ratier un peu inquiet de ce silence ; vous avez dit un jour que vous n’épouseriez qu’un homme très riche...
– Qu’importe l’argent ! s’écria Katia en repoussant son ouvrage pour s’élancer vers Ratier. L’argent ne sait que faire souffrir ; je n’ai pas besoin d’argent, je n’en veux pas !
– Vous n’en voulez pas ! s’écria Ratier transporté. Madame ! elle n’en veut pas ! Oh ! la charmante fille ! Chère enfant, vous aurez tout, tout, et la fortune aussi. Je suis riche, Katia, j’ai un engagement à la Scala, soixante mille francs pour chanter dix mois, et deux mois de vacances. Nous irons partout, Katia, partout !
– À la Scala ? demanda Catherine, qui ne comprenait pas. Au théâtre ?
– Oui, ma belle Katia chérie ! Je chanterai tous les opéras. Il Travatore, Hernani, Guillaume Tell, les Huguenots, tout en italien. Vous ne dérogerez pas, ma chère Catherine ! Mario est comte, et Adelina Patti est marquise. Vous serez la plus heureuse et la plus belle de toutes les femmes. Vous consentez dites ?
– J’aurais mieux aimé, dit Katia en rougissant, que vous fussiez resté pauvre.
– Elle est adorable, n’est-ce pas ? dit Ratier transporté, en s’adressant à madame d’Haupelles.
– Oui, répondit celle-ci d’une voix émue.
Ratier obtint la permission de s’asseoir à la petite table, sous la lumière tranquille de la lampe, et de causer avec Catherine. Chose assurément étrange, la présence de madame d’Haupelles, invisible dans son grand fauteuil, ne le gênait pas du tout. Il se sentait heureux d’être auprès de la jeune fille, de lui parler en toute sécurité, de faire des plans d’avenir avec elle et pour elle ; mais il était heureux aussi de sentir sur lui le regard bienveillant et mélancolique de cette femme triste et bonne. Il lui semblait être enfin auprès d’une véritable mère, la sienne ou celle de Catherine, peu importait, pourvu que ce fût une mère !
Ils jouissaient depuis un moment de ce bonheur paisible quand madame Slavsky fit son entrée. Elle avait eu le temps de détendre ses nerfs et de se composer une tenue ; aussi, en voyant Ratier familièrement installé chez son amie, elle sut réprimer le mouvement de colère et de haine qui l’avait fait trembler de la tête aux pieds.
Madame d’Haupelles se leva pour la recevoir, avec les marques extérieures de politesse que la présence de Catherine rendait nécessaires. Barbe s’approcha de sa fille, lui déposa sur le front un baiser plein de rancune, jeta un salut de la tête à Ratier, qui s’inclinait devant elle avec déférence, et alla s’asseoir auprès de la cheminée, où elle se perdit gracieusement dans les flots de sa traîne et dans les capitons d’un petit fauteuil bas.
– Superbe ! pensa Ratier en admirant cette tenue irréprochable. Elle n’a pas l’air d’avoir ramassé mon billet de cinq cents francs, mais pas du tout ! Enfin, nous voilà en famille ! il ne manque plus ici que le colonel.
– Vous voyez, ma chère, dit madame d’Haupelles à son ancienne amie, que j’ai cru devoir, en votre nom, autoriser ces jeunes gens à causer ensemble.
Le regard dédaigneux de madame Slavsky toisa Ratier, imperturbable.
– Vous ne leur refuserez pas plus longtemps le consentement qu’ils réclament de vous ?
– Le voici, répliqua noblement madame Slavsky en tirant de son sein, comme dans les tragédies, un papier qu’elle remit à madame d’Haupelles.
Celle-ci l’examina, constata qu’un document en langue étrangère, portant la signature du père de Catherine, était attaché avec une épingle à celui de madame Slavsky, mit ces papiers dans un coffret placé près d’elle, et tendit en échange à sa belle amie une enveloppe cachetée. Barbe la prit négligemment, avec un geste bien connu de ceux qui reçoivent souvent de l’argent : elle fit craquer dans l’enveloppe le papier qu’elle contenait ; le bruit fut bien celui des billets de banque, et la charmante femme, connaissant trop son amie pour avoir des doutes sur l’intégrité de la somme convenue, glissa l’enveloppe à la place où elle avait pris les papiers ; sa belle main blanche retomba sur sa robe avec un geste gracieux qui fit scintiller les diamants de ses bagues. Elle avait racheté ses bijoux à Saxon avant de partir.
– Alors, dit madame d’Haupelles, on peut commencer les formalités légales pour le mariage ?
Barbe indiqua d’un geste que cela lui était tout à fait indifférent.
Ce mutisme ennuyait madame d’Haupelles, qui n’y voyait qu’une preuve de mauvais caractère ; elle sonna, et l’on présenta le thé, dont Catherine s’occupa avec la grâce d’une fiancée qui sait que son fiancé la regarde.
Elle eût touché Rémisof lui-même, tant elle était timide et charmante ; mais madame Slavsky fut inébranlable.
– J’emmène ma fille ce soir, dit-elle en posant sa tasse vide sur la cheminée, après avoir essuyé ses lèvres.
Katia tressaillit et regarda sa protectrice d’un air effrayé.
– Ne pouvez-vous me la laisser ? dit-elle ; je vous assure que nous sommes très heureuses ensemble, et qu’elle ne me dérange pas du tout. Quelques jours seulement !
– J’ai fait tout ce que vouliez, répliqua Barbe avec intention ; laissez-moi emmener ma fille ; je n’ai plus longtemps à jouir de sa présence.
Madame d’Haupelles essaya d’insister, mais madame Slavsky fut inflexible.
– Sans cela, dit-elle sèchement, rien de fait.
– Allez prendre vos petites affaires, mon enfant, dit tristement l’excellente femme.
Katia sortit du salon en jetant un regard désespéré à son amie.
– Madame, dit Ratier en s’adressant à sa future belle-mère, vous me permettrez de faire ma cour à mademoiselle Catherine ?
– Vous la lui ferez quand vous serez mariés, mon cher monsieur, répliqua madame Slavsky ; vous savez que je ne puis vous souffrir, et vous aurez bien l’amitié de ne pas m’infliger votre présence.
– Vous verrez Catherine chez moi, monsieur, dit madame d’Haupelles avec fermeté.
– Si vous voulez, ajouta Barbe avec son insolence ordinaire.
Catherine reparut, et sa mère l’emmena aussitôt. Ratier allait sortir avec elle pour lui serrer la main au moins, au moment de la mettre en voiture ; madame d’Haupelles le retint.
– Je redoute quelque tricherie, lui dit-elle ; tout ceci n’a pas l’air franc. Soyez prudent, et veillez sans cesse.
– Que craignez-vous ? demanda Ratier, le cœur serré.
– Qu’elle ne l’enlève !
– Elle n’a pas le sou !
– Je viens de lui donner cinq mille francs.
– Ah ! madame, c’était une faute ! s’écria Ratier... Je vous demande pardon, reprit-il aussitôt, je ne voulais pas porter un blâme... mais on ne tient madame Slavsky que par la corde d’argent.
– Oui, c’est une faute, je l’ai compris en la voyant insister pour emmener sa fille, mais il était trop tard. C’est à vous de réparer mon erreur : je suis toute à votre disposition, à quelque heure que ce soit, pour quelque somme que ce soit.
– Merci, madame, dit Ratier ému, vous avez un cœur de mère !
Sur cette parole qui fit pleurer madame d’Haupelles deux heures encore après son départ, il sortit et alla s’informer près de la concierge de la rue Miromesnil. Il apprit que les dames Slavsky venaient de rentrer, et retourna chez lui tranquille pour cette nuit-là au moins. Après les nuits que Barbe avait passées sans sommeil, il n’était pas probable qu’elle tentât immédiatement une évasion. Mais il se promit d’être sur pied de bonne heure le lendemain.
Dans la voiture qui les ramenait chez elles, madame Slavsky ne dit pas un mot à sa fille ; Catherine, de son côté, ne sentait pas la nécessité d’épancher ses sentiments dans le sein de sa mère ; mais ce silence pacifique ne devait pas toujours durer.
Lorsque madame Slavsky fut rentrée au logis, qu’elle eut brutalement coupé court, en l’envoyant se coucher, à l’expansion de miss Amroth, qui éprouvait à revoir Katia la joie d’un chien momentanément séparé de son maître, et qu’elle eut fait signe à la jeune fille de la suivre dans le salon, elle ferma soigneusement la porte, vint s’asseoir sur le canapé, se croisa les bras, et dit à Catherine :
– M’expliquerez-vous ce que cela signifie ?
La jeune fille ne répondit pas. D’abord cette question était trop vaste pour qu’il fût facile d’y répondre, et puis elle aurait eu trop de choses à dire si elle avait énoncé ce qu’elle avait sur le cœur ; elle attendit l’orage, la tête basse.
– Vous pensez sérieusement à épouser ce monsieur... Ratier ? demanda Barbe en accentuant ce nom vulgaire avec un indicible mépris.
– Oui, maman, répondit Catherine, toujours debout et la tête baissée.
– Vous avez des goûts relevés ! proféra dédaigneusement sa mère. Pour moi, je ne veux pas d’un gendre qui s’appelle Ratier.
– Je croyais que vous aviez donné votre consentement ? demanda Catherine en pâlissant, car elle entrevit un abîme d’horreurs.
– Ce que vous croyez ne me regarde guère et ce que je fais ne vous regarde pas, dit madame Slavsky ; c’est de vous qu’il s’agit. Quelle idée vous a prise d’accepter la proposition de ce monsieur si mal élevé ?
– C’est que je l’aime ! répondit bravement la jeune fille.
– Vous l’aimez ! c’est touchant ! Est-ce avec ses manières accomplies qu’il a gagné votre cœur, ou bien avec son brillant avenir, ou encore avec son esprit distingué ? Répondez donc, pourquoi l’aimez-vous ?
– Parce que je l’estime, répondit Catherine en relevant la tête, mais sans hausser le ton de sa voix douce et soumise ; parce qu’il est bon, parce qu’il s’est montré bon surtout envers moi, parce que j’ai vu qu’il ne me méprisait pas, tandis que tous les hommes que j’ai connus jusqu’ici m’ont méprisée.
– Méprisée, et pourquoi, s’il vous plaît ?
Catherine regarda sa mère ; ses yeux lancèrent un éclair, puis elle éteignit leur regard sous ses paupières et répondit d’une voix tremblante :
– Il est inutile que je vous le dise, maman ; ne me le demandez pas.
Madame Slavsky se mordit les lèvres ; elle ne s’était pas attendue à cela. Mais elle ne se laissait pas déconcerter ; aussi reprit-elle sans perdre de temps :
– Pourquoi avez-vous quitté ma maison, comme une aventurière ?
L’orgueil de Katia se révolta, et elle ne put se contenir.
– Parce qu’il y venait des aventuriers, dit-elle vivement.
Madame Slavsky tressaillit et se leva ; un moment elle se demanda si elle frapperait sa fille, et elle en avait bonne envie ; mais la pensée que d’autres pourraient le savoir l’obligea à se refuser ce plaisir.
– Qui entendez-vous sous ce nom ? dit-elle en s’efforçant de maîtriser le tremblement de sa voix irritée.
– La comtesse et le général.
– Passe pour la comtesse, répliqua Barbe soudain calmée, mais je vous défends de donner ce titre au général.
– Parce qu’il s’est indignement conduit avec moi ? demanda Catherine, frémissante à son tour d’indignation juvénile.
– Parce qu’il est mon ami et que vous devez parler respectueusement de mes amis.
– Choisissez-les mieux alors ! s’écria Catherine poussée à bout. Ici même, celui que vous nommez votre ami m’a grossièrement insultée, au point que j’ai dû fuir pour me défendre...
– Bel esclandre dont vous avez mille raisons de vous vanter ! interrompit madame Slavsky.
– J’ai fait ce que je pouvais. Si vous aviez été là, ma mère, vous m’auriez défendue ; vous ne savez pas ce qui s’est passé !
La jeune fille couvrit son visage de ses mains et recula d’un pas, au souvenir de cette scène. Madame Slavsky s’aperçut qu’en effet sa fille devait avoir été gravement insultée, chose que jusqu’alors elle n’avait pu admettre un seul instant.
– Si vous voulez que je le sache, dit-elle d’une voix radoucie, apprenez-le-moi.
– Jamais ! s’écria Catherine, jamais ! c’est trop que ce soit arrivé !
L’amour-propre de madame Slavsky se réveilla fort irrité.
– Vous l’avez dit à madame d’Haupelles, et vous ne pouvez pas me le répéter ?
– Ce n’est pas la même chose ! dit Catherine ; puis elle se reprit, croyant qu’elle avait blessé sa mère : – Ici, maman, dans cette pièce... j’ai cassé la coupe de Chine...
– Comment cela ?
– Je la lui ai jetée à la tête, voyant qu’il ne voulait pas me lâcher, et je l’ai manqué... J’aurais voulu le tuer ! Il a eu peur et m’a laissée aller...
Elle frissonna ; les mains insolentes du vieillard lui semblaient encore errer autour de sa taille et sur son cou délicat.
Madame Slavsky resta pensive un moment. Cette horreur de Katia pour le général dérangeait ses combinaisons. Pendant qu’elle dînait avec Boleslas, le vieux Tomine avait fait irruption dans leur salon particulier, et était venu s’excuser de sa sottise. En quels termes l’avait-il fait ? Comment une alliance offensive et défensive s’était-elle trouvée conclue entre ces trois vertueux personnages, c’est ce que l’histoire ne nous apprendra point, car il ne s’est pas trouvé de greffier pour enregistrer leur conversation.
Josia, qui venait pour affaire à l’heure du café, recueillit ces dernières paroles du général :
– On est bête, mais on n’est pas méchant ; nous en reparlerons demain matin si vous voulez bien y réfléchir.
Là-dessus le vétéran avait pris son chapeau et sa canne, et s’en était allé se promener sur les boulevards.
Madame Slavsky resta donc absorbée dans sa méditation, et ne sachant comment en sortir, elle renvoya Catherine à son lit.
– Bonsoir, madame Ratier, lui dit-elle ironiquement. Madame Ratier ! Quel beau nom !
– Il est honorable, au moins ! lui répondit sa fille en fermant prudemment la porte sur elle.
Voyant qu’il était tard et que parler ne servirait à rien, Barbe se décida à s’endormir, ce qui lui réussit à merveille : plusieurs nuits agitées, le voyage, l’émotion, tout cela lui procura un repos délectable ; elle se réveilla à neuf heures, au moment où le soleil qui avait jusqu’alors brillé d’un vif éclat se voilait dans un épais nuage.
Mais Barbe n’était pas toujours superstitieuse ; on peut même dire qu’en ce qui ne touche ni Saxon ni Monaco, elle tenait tant soit peu de l’esprit fort ; aussi ne fit-elle d’autre attention au temps que pour faire cette remarque :
– Encore de la pluie ! Il faudra mettre des bottines à double semelle.
Barbe sortit de sa chambre, s’assura que sa fille était dans la sienne, ordonna à miss Amroth de lui faire du chocolat, et rentra dans son sanctuaire pour y procéder à sa toilette. Miss Amroth, qui avait déjà allumé le gaz dans la cuisine, se mit docilement à râper son chocolat, et Katia vint bientôt l’aider dans cette intéressante occupation.
Pendant que la vie matérielle poursuivait ainsi son cours rue Miromesnil, Ratier, qui s’était levé de grand matin, avait profité de son activité pour prendre une avance considérable. Six heures n’étaient pas sonnées qu’il frappait à la mansarde de Josia une grêle de petits coups secs comme une pluie de noisettes, et qui auraient réveillé un mort. Josia n’était pas mort, bien que profondément endormi. Il se réveilla donc, ouvrit la porte et resta ébahi à la vue de Ratier.
– Chu... u... ut ! fit celui-ci en posant un doigt sur ses lèvres.
– Le colonel demeure au second, répondit naïvement le secrétaire.
– Très bien, jeune homme ! savamment répondu ! dit Ratier ; vous êtes sur le chemin de la perfection, voie étroite, où l’on n’avance qu’en gagnant des cors aux pieds. Je n’ai pas pu vous voir hier ; rendez-moi donc un peu compte de vos agissements.
– J’ai dépensé vingt-sept francs trente-cinq centimes, répondit promptement le jeune homme.
– Ce n’est pas cela que je vous demande. Recouvrez vos membres inférieurs d’un vêtement approprié à cet usage, et causons à cœur ouvert.
Josia sauta sur un pantalon, et, l’instant d’après, s’assit modestement sur son lit, car il n’avait qu’une chaise, occupée alors par Ratier.
– Savez-vous ce qu’est devenue mademoiselle Catherine ?
– N’est-elle pas rue Miromesnil ? demanda Josia en pâlissant.
– C’est-à-dire qu’elle y est retournée, mais elle n’y était pas hier matin, et je ne suis pas sûr qu’elle y soit dans une heure ou deux.
– Que s’est-il passé, mon Dieu ! gémit Josia en levant ses bras maigres vers le ciel.
En quelques mots Ratier le mit au courant de ce qu’il était indispensable de savoir, puis il ajouta :
– Et dans trois semaines, quand le diable y serait, elle s’appellera madame Ratier.
– Vous ?... vous l’épousez ? demanda Josia, dont le visage attentif se décomposa soudain.
– Pardon, mon ami, mon cher ami... j’avais oublié... Quel nigaud je suis ! s’écria Ratier en se donnant un coup de poing sur le front. Je vous assure, Josia, que je ne voulais pas vous faire de peine !
– Je le sais bien, Ratier, je le sais bien... C’est le premier moment, voyez-vous ; mais à présent que c’est passé, je suis très content, oui, très content. J’aime mieux que ce soit vous qu’un autre, je vous assure !
– Quel brave garçon vous faites ! murmura Ratier ému ; quel dommage qu’il n’y ait pas deux Catherine ! Avec quel plaisir je me serais mis en quatre pour vous faire épouser l’autre !
– Vous êtes bien bon, dit Josia avec son sourire plaintif. Mais je suis très content parce que vous serez bon pour elle.
– Je l’espère bien, fit Ratier devenu grave. Eh bien, Josia, vous comprenez maintenant si, plus que jamais, nous devons nous liguer pour la sauver.
– Mais puisque vous l’épousez, elle n’a plus rien à craindre !
– Vous ne connaissez pas la chère Barbe, la vénération vous aveugle. Elle a donné son consentement hier soir à dix heures, et à onze l’a repris.
– Cela ne se peut, s’écria le naïf secrétaire.
– Voici ce qu’une femme inconnue, un ange peut-être, que je soupçonne d’être miss Amroth, a déposé, pour moi chez mon concierge, qui me l’a remis aussitôt. Quel concierge ! Il est unique en son genre, comme le colonel !
Le billet qu’il mettait sous les yeux de Josia portait ces mots :
Ma mère m’a déclaré qu’elle ne veut pas que je vous épouse ; je suis sûre que nous allons quitter Paris. Ne m’abandonnez pas. – Katia. Quatre heures du matin.
– Pauvre petite ! je crois bien que nous ne l’abandonnerons pas ! Elle a passé la nuit à réfléchir et à suborner son Irlandaise, qui a dû sortir en catimini, rentrer de même et éprouver des peurs effroyables. Je me demande où elle a eu mon adresse... À moins que madame d’Haupelles ne la lui ait donnée...
Pour se procurer l’adresse de Ratier, Catherine n’avait pas eu besoin de recourir à qui que ce soit. Depuis longtemps, depuis leur conversation au Palais-Royal, elle avait pris dans le salon une carte du jeune homme, son seul ami, et l’avait conservée en se disant que cela pourrait servir. Les ingénues ont parfois de ces idées-là, sans doute parce qu’elles ne savent pas que c’est mal.
– Et maintenant, Josia, il ne faut plus quitter le café en question, si mauvaise qu’y soit la chère. Vous allez prendre une voiture à la journée ; il y a dans ma rue une remise où l’on peut avoir un homme sûr ; vous l’emmènerez devant le café, et vous l’y garderez ; au moindre mouvement à l’extérieur de la maison assiégée, vous me préviendrez par un commissionnaire que j’ai souvent employé et qui sera à vos ordres chez le marchand de vin. Je serai d’ailleurs ou chez moi, ou chez madame d’Haupelles, ou avec vous.
– Et que faut-il faire, si vous n’étiez pas là et si l’on voulait l’emmener ? demanda Josia, inquiet.
– Ceci, mon cher, peut être si imprévu, si extraordinaire que je ne puis vous donner aucun plan ; agissez comme vous pourrez. Si vous ne pouvez pas vous faire suivre par Catherine, ou l’enlever, suivez-la partout, en voiture, en chemin de fer, dans l’hôtel où elle descendra, au bout du monde, et jouez du télégraphe sans compter. Si vous l’enlevez, conduisez-la à Montmartre.
Il remit l’adresse de madame Féraud avec un portefeuille bien garni à Josia, fort inquiet de sa responsabilité, et lui enjoignit surtout de ne pas se laisser apercevoir, puis il le quitta pour dresser ses plans d’une manière effective.
Le colonel, à l’heure ordinaire, eut beau attendre Josia, il ne le vit point paraître. Le garçon d’hôtel, interrogé, répondit que M. Josia était en courses depuis le matin. Boleslas pensa que le digne garçon cherchait des fonds pour son échéance du lendemain, et se prépara à bien déjeuner.
Vers dix heures, Barbe avait pris son chocolat, miss Amroth aussi ; – malgré les transes qui l’avaient pâlie, Katia avait trempé d’abord le bout de ses lèvres dans son breuvage favori, puis elle avait fini par faire comme les autres et l’avaler tout entier, lorsque le général Tomine se fit annoncer.
Au son de sa voix, Catherine tressaillit et courut s’enfermer dans sa chambre ; mais madame Slavsky, plus aguerrie, l’attendit de pied ferme.
– Eh bien ! dit le général, avez-vous réfléchi ?
– J’ai reçu une proposition de mariage pour ma fille, répliqua Barbe, et je vous avoue...
– Depuis hier soir ? demanda Tomine plein de méfiance.
– En vous quittant ; et cette proposition...
– Eh ! mon Dieu, j’épouserai Catherine ! Qu’à cela ne tienne ! Elle est gentille, cette enfant ! J’aurais dû m’en apercevoir il y a déjà quelques années, mais il n’est jamais trop tard pour se ranger. Hein ! qu’en dites-vous, ma belle amie ?
– Ce n’est pas cela, général. Le jeune homme qui demande ma fille connaît la position embarrassante...
– Et embarrassée !
– ... où je me trouve, continua Barbe toujours digne ; il connaît l’affection que je porte à Catherine et le regret que j’aurais à m’en séparer ; aussi, pour me laisser l’esprit tranquille, il m’offre de payer mes dettes...
– L’infortuné ! pensa le général, il ne sait pas quel gouffre... Mais c’est un mensonge abominable ; il n’y a pas sous le ciel un homme assez naïf pour proposer à Barbe de payer ses dettes ! – Toutes ? demanda-t-il tout haut.
– Vous comprenez, général, que cette proposition mérite d’être prise en considération !
– Peste ! je crois bien ! On ne vous la fera pas deux fois ! Je vous conseille de l’accepter. Pendant qu’il y sera, ce brave jeune homme, ayez donc la bonté, chère amie, de lui faire régler aussi notre petite affaire, les trois mille roubles que je vous ai prêtés à Monte-Carlo, vous savez ? Je suis un peu gêné pour le moment.
Barbe resta un moment silencieuse.
– Et vous, qu’est-ce que vous donneriez ? dit-elle enfin.
– Ce que je donnerais ? Mais c’est vous qui devriez me donner du retour ! Il y a assez longtemps que vous ne venez pas à bout de marier votre fille ! Je crois que celui qui vous en débarrassera vous rendra un service assez signalé !
– N’en parlons plus, général, dit Barbe d’un air posé. Je le regrette, car vous êtes fort aimable...
– Vous me devez trois mille roubles... le cours n’est pas fameux ; mais pourtant cela fait au moins dix mille francs. Si je vous en donne encore dix mille, il me semble que j’aurai bien fait les choses !
– D’abord, général, les trois mille roubles que je vous dois...
– Vous n’avez pas l’intention de me les payer jamais, je le sais ; mais pour moi, ils n’en entrent pas moins en ligne de compte. Voyons, Barbe, soyez gentille, finissons-en !
Madame Slavsky essaya bien de batailler un peu, mais le général était un homme énergique et entêté ; elle vit qu’il n’y avait qu’à céder. D’ailleurs, elle était sûre d’obtenir après le mariage quelque argent par-ci, par là, tandis que de Ratier, elle se sentait parfaitement certaine de n’avoir que des impertinences. Et puis, la meilleure raison de toutes est que sa haine pour le jeune homme avait pris des proportions gigantesques ; dans la joie de lui jouer ce petit tour, elle eût donné gratis sa fille au général !
– Eh bien ! à quand la noce ? demanda Tomine en se redressant fièrement, quand ils furent tombés d’accord.
– Quand vous voudrez, mais pas à Paris, répondit l’heureuse mère.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne veux pas qu’on m’ennuie, et puis, votre comtesse, vous savez...
– Bah ! elle est si bonne enfant ! Vous pensez que ça la vexerait ?
– Je n’en sais rien, mais il faudra vous en débarrasser avant le mariage ; que dirait-on ?
– C’est trop juste ! fit le général. Eh bien ! partez pour l’Allemagne, allez aux eaux, je vous rejoindrai dans huit jours. Quand partez-vous ?
– Dans une heure ! répondit Barbe.
– Sitôt ! Quelle mouche vous pique ?
– Si je reste à Paris, ce jeune homme qui a demandé Catherine va nous ennuyer de ses supplications ; il doit venir tantôt chercher la réponse ; j’aime mieux couper court à toutes ses jérémiades.
– Vous pensez à tout, chère amie ! Et puis il y a probablement quelque chose que vous ne me dîtes pas ; on ne joue point un vieux renard comme moi ! Mais n’importe, si vous me trompez, je suis sûr que votre fille ne me trompera pas. Elle est d’une vertu ! Tudieu ! quelle vertu ! Elle voulait me tuer. Êtes-vous bien sûre qu’elle soit votre fille, Barbe ?
Comme, en disant ces mots, le général baisait galamment la main de sa future belle-mère, plus jeune que lui de quinze ans au moins, la belle madame Slavsky ne se montra point irritée ; et puis elle avait quelque chose à demander.
– Partir, dit-elle, c’est facile, mais avec quoi ? Vous savez que je suis revenue de là-bas, – là-bas c’était Saxon, – totalement ruinée ?
– Vous voulez qu’on vous paie d’avance ? Et si vous alliez me faire faux bond ? Ne vous fâchez pas, Barbe, cela arrive dans les meilleures sociétés, comme disait un naïf pour s’excuser de la plus énorme des sottises. J’ai mille francs sur moi ; c’est toujours assez pour partir : les voulez-vous ?
– Qu’est-ce que l’on peut faire avec mille francs ? répondit dédaigneusement Barbe, et puis, Boleslas, que va-t-il devenir ?
– Qu’il aille vous rejoindre ! Ne le voilà-t-il pas bien embarrassé ? Il est d’âge à prendre tout seul son billet de chemin de fer. Je vous l’amènerai ; êtes-vous contente ?
Madame Slavsky n’était pas trop contente, mais cependant plus qu’elle ne voulait le paraître.
– Puis-je baiser la main de ma belle fiancée ? demanda le général en arrangeant sa cravate.
– Franchement, général, après votre algarade de l’autre jour, je vous demande si vous pensez être bien reçu ?
– Mais puisque je dois l’épouser ?
– Laissez-moi vingt-quatre heures pour la préparer à celle idée.
– Bah ! elle ne demande qu’à se marier ! Elle l’a dit cent fois, il lui faut un homme riche ; je suis riche, encore beau ! je ne suis plus jeune, mais qu’est-ce que cela peut lui faire ?
– Cependant...
– Allons donc ! Elle est très raisonnable, cela ira tout seul ; savez-vous pourquoi je l’épouse, votre fille ? c’est parce qu’elle a l’esprit positif. Elle a dit carrément : J’épouserai un homme riche, parce que je veux vivre richement. Pas de poésie, pas de sentimentalité ; elle n’a jamais regardé seulement la lune sur la mer ! J’aime cela, moi ! Ces femmes-là, pourvu qu’on leur donne autant de chiffons qu’elles en veulent, se conduisent noblement et portent bien le nom de leur mari. C’est ce qu’il me faut ! Et puis, elle est diablement jolie et mince ! si mince !
– C’est bien, général, je n’ai pas besoin de connaître vos motifs. Allez-vous-en et laissez-moi faire mes paquets. Si peu que j’en emporte, il m’en faut quelques-uns.
– Sans voir Katia ?
– Si vous voulez qu’elle vous casse une autre tasse sur la tête, je vous conseille d’aller faire le gracieux auprès d’elle.
– C’est dur, soupira le général, mais je me soumets ; je n’aime pas à entendre briser des porcelaines. Au revoir donc, ma belle-mère : je dis belle-mère, entendez-vous ?
Madame Slavsky lui indiqua la ville où elle comptait se rendre, et le général s’en alla, non sans protester encore contre la cruauté de Barbe, qui ne lui permettait pas de voir sa fiancée.
Quand la porte fut refermée sur le prétendu, madame Slavsky entra dans la chambre de la prétendue ; Katia, assise auprès de la fenêtre ouverte, se leva en la voyant et vint à sa rencontre.
– Nous partons, dit Barbe ; faites vos préparatifs.
– Nous partons ? répéta Catherine, que rien n’étonnait plus. Où allons-nous ?
– Aux eaux d’Allemagne. Dépêchez-vous, Catherine ; le train part dans deux heures ; nous avons à peine le temps d’arriver.
– Maman, dit la jeune fille, M. Ratier sait-il que nous partons ?
– Vous m’ennuyez avec votre M. Ratier. Pas de raisons, s’il vous plaît, et choisissez ce que vous voulez emporter. Une malle, et pas de petits paquets.
Barbe sortit, laissant sa fille en proie au plus affreux désespoir, car elle se sentait impuissante. Elle savait par miss Amroth que le général avait causé longtemps avec sa mère, et qu’ils s’étaient séparés dans la meilleure intelligence ; ce brusque départ, succédant à cette conversation, lui paraissait le plus noir de tous les présages.
Elle regarda au dehors : il pleuvait. Quand on est gaie, la pluie est attristante ; mais quand on est triste, elle vous navre. Cependant, pour rafraîchir ses yeux brûlés par l’insomnie, elle se mit à la fenêtre et regarda machinalement dans la rue. Une voiture, toujours la même, était là depuis le matin : c’était peu intéressant. Elle regarda un peu plus loin et crut apercevoir Josia qui entrait dans le café voisin. Stupéfaite, elle se pencha et revit le même Josia : il parlait au cocher de cette voiture mystérieuse, qui, immobile, enveloppé de son grand caoutchouc blanc, avait l’air d’une statue pour un monument funéraire : la Pitié, la Charité ou quelque autre vertu. Après un court colloque, Josia rentra au café, et un garçon apporta au cocher une boisson quelconque que la statue de caoutchouc avala sans se faire prier.