Marier sa fille

Henry Gréville · Chapitre 4 sur 4 · partie 3/3

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Marier sa fille

Boleslas avait un peu remonté son moral…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Josia ! se dit-elle, le colonel est là ! Mon Dieu ! je suis perdue, tout à fait perdue ! Si je tente de me sauver, le colonel me rattrapera avec sa voiture.

Soudain, au bout de la rue, elle vit arriver une forme bien connue : Ratier lui-même, qu’elle reconnut malgré son grand parapluie, rien qu’à sa manière de poser les pieds sur le trottoir inondé.

Le cœur de la pauvre petite battit bien fort quand elle vit Ratier s’approcher du café, fermer son parapluie et regarder de son côté ! Un sentiment instinctif de pudeur la fit retirer vivement ; elle ne voulait pas être surprise par Ratier au moment où elle le regardait ; mais la nécessité, le péril, lui fit vaincre ce premier mouvement ; et elle pencha sur le balustre son joli visage couvert de rougeur.

Ratier la vit, lui fit un signe imperceptible et entra dans le café.

Le signe qu’il avait fait signifiait : Écrivez ! Mais écrire, quoi ? Le faire parvenir, comment ? Katia avait vu bien des vilaines gens, mais elle n’avait pas vu le Barbier de Séville, ou si elle l’avait vu, c’était aux Italiens, et cette musique ne lui avait rien appris. Elle resta donc tristement les yeux fixés sur ce café où venait de disparaître sa seule espérance.

– Eh bien, Catherine, dit sa mère, à la porte de la chambre, où sont vos effets ?

La jeune fille tressaillit et se retourna. Barbe était trop furieuse de voir que rien n’était prêt pour se demander pourquoi sa fille était à la fenêtre. D’ailleurs, comment eût-elle supposé que Catherine avait des intelligences à l’extérieur ? elle était beaucoup trop fière de son activité et de sa promptitude de décision pour se méfier de quoi que ce fût. Sa seule crainte était une visite de Ratier, et c’est pour cela qu’elle hâtait fébrilement son départ.

Au lieu de réclamer un concours qu’elle n’obtiendrait pas, elle ouvrit les tiroirs de sa fille, y prit à la hâte un peu de linge et l’emporta dans sa malle.

Au bout d’une heure, les préparatifs étaient terminés ; plus d’une fois Ratier et Josia avaient donné signe de vie par de courtes apparitions sur le trottoir, et même avaient fait comprendre à Catherine que la voiture mystérieuse, loin de receler Boleslas, lui était destinée. Enfin, la malle fut faite, et madame Slavsky donna à miss Amroth l’ordre de dire au concierge d’aller chercher une voiture.

La pauvre Irlandaise, pâle d’angoisse et partageant les soucis de sa jeune maîtresse, vint faire part à Katia de l’ordre maternel.

– Allez, lui dit la jeune fille, et tâchez de faire savoir à ces messieurs qui sont en bas, en face, qu’on veut m’emmener. Je vais occuper maman.

Miss Amroth descendit comme une flèche. Sa tendresse pour Catherine se doublait alors d’une puissante aversion pour madame Slavsky, qui la traitait mal, la faisait travailler comme un cheval et ne la payait pas.

Pendant qu’elle exécutait sa commission, Catherine avait eu soin de se montrer à sa mère dans sa toilette du matin, à laquelle elle n’avait fait aucun changement.

– Comment ! vous n’êtes pas prête ! s’écria madame Slavsky. Vous voulez donc que cet odieux Ratier nous trouve ici ? Habillez-vous, et vite ; je ne vous quitte pas que vous ne soyez prête.

Catherine n’avait pas trouvé cela dans le Barbier de Séville, mais elle n’en avait pas moins réussi. Elle s’habilla lentement sous les yeux de sa mère irritée, qui lui passait l’une après l’autre les pièces de son costume. Au moment où elle mettait son chapeau, miss Amroth revint et dit :

– La voiture est en bas.

Le concierge passa devant, portant la malle sur ses épaules, puis madame Slavsky poussant sa fille devant elle, et enfin miss Amroth, qui, dans la bagarre, n’avait pas encore eu le temps de demander ce qu’on allait faire d’elle.

Tout ce monde arriva au bas de l’escalier, sans que l’Irlandaise eût pu dire un mot à Catherine, et pourtant ce n’était pas sa faute, mais Barbe était trop près.

La portière de la voiture était ouverte, les menus objets encombraient la banquette de devant. Le cocher, après avoir assujetti la malle, s’arrangeait commodément sur son siège, sous la pluie qui tombait à flots. Barbe fit monter sa fille dans la voiture, et s’assit auprès d’elle. Miss Amroth, sous la pluie, commençait une série de questions auxquelles son accent irlandais et le trouble de ses esprits ne donnaient pas toute la lucidité désirable ; Catherine, se sentant perdue, disait mentalement adieu à Ratier, quand la voix de Josia se fit entendre.

Il accourait, sous un grand parapluie que Catherine reconnut pour celui de Ratier, et demandait madame Slavsky à tous les échos.

– Elle est dans la voiture, lui dit miss Amroth en dévorant un sanglot, du même ton dont elle eût dit : elle est dans le cercueil.

– Madame Slavsky... ah ! je vous trouve ! Je viens de la part du colonel, – message urgent, – pressé... secret.

La figure de Josia étincelait d’énergie, de joie, de colère, et de tant d’autres choses que Barbe crut à quelque événement grave.

– Dites, fit-elle nerveusement.

– À vous seule, madame, répliqua aussitôt le secrétaire ; devant mademoiselle, impossible !

Avec un geste d’humeur, madame Slavsky descendit, appuyée sur la main de Josia ; il fit un pas sur le trottoir, et mit son parapluie entre la voiture et la trop confiante Barbe.

– Eh bien, dit-elle, que se passe-t-il ?

– Ah ! madame, le colonel... j’ai tant couru que je ne puis parler... le colonel m’a chargé de vous dire...

Au moment où le parapluie descendait entre la portière de gauche et les yeux de Barbe, celle de droite s’ouvrit sous les efforts de Ratier ; il prit Catherine par la main, la fit descendre, et il la jeta dans l’autre voiture, dont la portière ouverte les attendait du côté de la rue ; il s’y assit près d’elle, et aussitôt la voiture se dirigea vers l’Élysée sans trop de précipitation d’abord, puis, peu à peu, si vite qu’elle disparut dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, au moment précis où madame Slavsky impatientée disait au secrétaire :

– Me direz-vous enfin ce que le colonel vous a chargé de me transmettre ?

Josia, devenu brave, car il n’entendait plus le bruit des roues, ferma soudain son parapluie.

– Ma foi ! madame, dit-il, je me suis si fort dépêché de venir que je l’ai oublié en route. Je vais retourner à l’hôtel, et dans un quart d’heure...

– Quel malheur d’être bête ! dit grossièrement madame Slavsky, c’est un vice incurable.

Lui tournant le dos, elle se retourna vers la voiture d’un mouvement rapide, car il pleuvait à torrents, et poussa un cri désespéré. L’autre portière était restée ouverte, et Katia n’était plus là.

– C’est un coup monté ! s’écria Barbe, pâle de rage, et c’est vous, misérable, idiot... Cocher, où est allée ma fille ?

– Je n’ai rien vu, madame, répondit le cocher, qui effectivement n’avait rien vu de particulier, attribuant ces allées et venues au trouble d’un départ, et d’autant plus sincère que la tête de son cheval était tournée du côté opposé à celui qu’avaient pris les fugitifs.

Madame Slavsky prit alors tout le monde à partie : Josia, l’Irlandaise, et enfin le cocher, qu’elle accusait de complicité. Celui-ci, qui n’avait pas été élevé sur les genoux d’une reine, descendit de son siège et se mêla si énergiquement à la conversation que, malgré la pluie, trois ou quatre passants s’amassèrent, et le concierge fut obligé d’intervenir.

Barbe fit décharger sa malle, et voulut monter dans la voiture ; mais le cocher, qui lui gardait rancune, détala sans l’attendre, et elle se trouva seule sous l’averse qui redoublait, et sans parapluie.

La rage dans l’âme, souhaitant une mort affreuse à tout le genre humain, elle remonta chez elle pour chercher un parapluie ; mais miss Amroth, pendant la querelle, avait disparu avec la clef, et il fallut faire demander un serrurier. Beaucoup plus tard seulement Barbe retrouva sa clef, avec l’Irlandaise, chez madame d’Haupelles, où Josia lui avait dit de chercher un refuge.

Pendant un bon moment le silence régna dans la voiture qui emmenait Katia vers l’inconnu. Tout épeurée encore de ses alarmes récentes, étonnée d’une délivrance si extraordinaire, mais sans inquiétude pour l’avenir, la jeune fille se taisait, et, de son côté, Ratier n’avait pas envie de rompre le silence. Après avoir eu envie d’assommer à coups de poing le général, qu’il avait rencontré radieux au coin du faubourg, après s’être dit, lors de la communication de miss Amroth, qu’il ne pourrait pas mener son plan à bonne fin, le jeune homme, ébloui de sa réussite, avait aussi besoin d’un peu de recueillement. Au bout de quelques instants, pourtant, il adressa doucement la parole à Katia.

– Vous ne me demandez pas où nous allons ? lui dit-il.

Qu’importait à la jeune fille, pourvu que ce fût bien loin du général ! Cependant elle lui demanda :

– N’est-ce pas chez madame d’Haupelles ?

– Non, il serait trop facile de vous y retrouver ; nous allons chez mes amis de Montmartre, ceux dont je vous avais donné l’adresse, vous savez ? Ce sont de bien bonnes gens, et vous y serez parfaitement heureuse jusqu’au jour de notre mariage.

Catherine rougit à ce mot, mais ce ne fut ni de honte ni de colère.

– Est-ce de bon cœur, reprit Ratier en baissant la voix, malgré le bruit des roues, est-ce tout à fait de bon cœur que vous avez consenti, chère Catherine ?

– Oui, répondit doucement la jeune fille.

Il avait grande envie de baiser la petite main gantée qui tremblait encore un peu sur le bord de la portière, mais un sentiment de délicatesse le retint ; la jeune fille avait trop souffert dans sa dignité féminine pour qu’il osât réveiller le souvenir de ces outrages par un mouvement qui ressemblerait, si peu que ce fût, à une caresse.

– Il faudra récompenser miss Amroth, dit tout à coup Katia en tournant son joli visage vers son futur ; sans elle je serais en route pour l’Allemagne.

– Certainement ! Et Josia ? ce pauvre Josia qui a perdu sa place ! Car vous pensez bien que le colonel ne va pas le garder à présent.

– Pauvre Josia ! répéta Catherine ; mon Dieu ! qu’il était drôle avec son parapluie !

– Avec le mien, voulez-vous dire ? Je l’avais acheté exprès chez un marchand de vieux parapluies ; c’est tout ce qu’il avait de plus grand.

Ils se mirent à rire comme deux enfants, puis Katia redevenant sérieuse :

– Ma mère ne consentira jamais à ce mariage : comment allez-vous faire ?

– Elle consentira, soyez sans inquiétude ; ne pensez plus à cela, ma chère enfant, jamais, jamais ; ce n’est pas votre affaire, ni même la mienne. C’est celle de madame d’Haupelles.

Madame Féraud, prévenue par un télégramme depuis deux heures, attendait avec inquiétude le dénouement de la crise ; tout cet enchevêtrement de choses romanesques lui donnait des frayeurs délicieuses comme la lecture d’un roman palpitant d’intérêt ; la jeune fille qu’elle attendait serait-elle une gazelle craintive ou une héroïne énergique et fière ? Elle penchait pour l’héroïne ; car, pour se laisser enlever, il fallait un certain courage, et d’ailleurs le télégramme de Ratier, élaboré dans la crainte de recherches futures, était aussi peu net que possible.

Grand fut son étonnement en voyant descendre de voiture la figure mince et gracieuse de Catherine, à qui l’habitude du monde donnait même en cette situation critique l’air beaucoup moins embarrassé qu’à madame Féraud : on eût dit que cette dernière avait été enlevée, et que Katia lui offrait l’hospitalité.

L’équilibre s’établit pourtant bientôt ; un quart d’heure après, Jacques, rentrant pour déjeuner, fut frappé de la grâce et de la modestie de Catherine ; la grâce datait de loin, du berceau probablement, mais la modestie était née avec un sentiment sincère, son amour pour l’homme qui avait su l’estimer.

Pendant que Katia et la petite fille devenaient grandes amies, Ratier emmena ses amis dans la pièce voisine et esquissa en quelques mots l’histoire des derniers jours.

– J’ai cru pouvoir compter sur vous comme sur moi-même, leur dit-il en terminant ; lorsque je vous ai demandé un asile pour elle, je ne croyais pas qu’elle pût devenir ma femme, et je n’agissais que dans le but de la soustraire à son entourage ; maintenant je vous remercie deux fois. Je vous la laisse, et je vais raconter à madame d’Haupelles le succès de mon entreprise.

Jacques, en sa qualité d’homme, n’était pas sans inquiétude sur l’issue de cette affaire. Mais Louise était complètement enthousiasmée : sa vie paisible entre son enfant et son mari lui avait donné un goût très vif pour les aventures des autres, et jouer une part dans cet événement, drame ou comédie, lui paraissait la chose du monde la plus émouvante.

Comme Ratier allait sortir, Josia arriva hors d’haleine. Il avait profité de la querelle de Barbe avec le cocher pour s’esquiver prudemment ; mais il n’avait que deux pieds, et la montée était rude, de sorte qu’il arriva en épongeant à tour de bras tant l’eau du ciel que la sueur sur son visage.

– Puisque vous voilà, Josia, dit Ratier, nous allons nous servir de vous ; d’abord, nous vous votons des remerciements sincères pour l’habileté avec laquelle vous avez manœuvré mon parapluie...

– Le voici, fit modestement le jeune homme en le déposant sur la table.

– Vous ne vous en êtes pas servi ?

– Pas depuis l’incident de la voiture ; il pèse au moins vingt-cinq livres ; c’était tout au plus si je pouvais le porter fermé.

– Vous auriez dû en faire cadeau à quelqu’un sur la route, mais cela aurait pu donner à penser que vous l’aviez volé ! Vous avez bien fait de le rapporter, ami Josia ; je le mettrai dans une panoplie, comme engin de guerre, et de bonne guerre. Maintenant, vous allez prendre un petit billet que mademoiselle Slavsky va écrire, et vous irez le mettre à la poste à l’Observatoire.

– Pourquoi l’Observatoire ? demanda Josia stupéfait.

– Pour dépister les soupçons, ô candide jeune homme ! Nous sommes à Montmartre ; donc il faut que la lettre soit timbrée de l’autre côté de l’eau ; on nous cherchera sur la rive gauche. Si madame Slavsky était très forte, le moyen ne serait pas bien bon, mais elle n’est pas très forte – à ce jeu-là, veux-je dire.

Ratier retourna dans la pièce où Katia était restée avec la petite fille, et revint au bout de quelques minutes.

– Voici la lettre, dit-il, et je vous en donne à tous connaissance :

 

« Ma chère maman, je suis en lieu sûr chez d’honnêtes gens ; lorsque vous aurez bien voulu donner votre consentement à mon mariage avec M. Ratier et remettre à madame d’Haupelles tous les papiers nécessaires, vous aurez de mes nouvelles. Votre fille affectionnée, Catherine Slavsky. »

 

– C’est clair et net, reprit Ratier, en humectant la gomme de l’enveloppe. Un timbre de quinze centimes dans l’angle, et voilà nos sommations respectueuses faites sans autres débours. Or, Josia, vous allez prendre l’omnibus de l’Odéon qui passe à la place Blanche ; il vous conduira jusqu’au Luxembourg ; là vous traverserez ce qui reste de ce noble jardin, et vous irez jusqu’à l’Observatoire.

– Si je la mettais à la poste au Luxembourg ? risqua timidement Josia ; je n’ai pas déjeuné, et c’est déjà bien loin...

– Accordé. Vous déjeunerez, et puis vous promènerez vos loisirs dans Paris, car je vous ai fait des loisirs, mon ami. La chaîne qui vous liait à Boleslas est rompue, je le crains ! Et vous me trouverez chez moi à l’heure du dîner. Nous dînerons ensemble.

Josia partit pour exécuter sa mission, et Ratier courut chez madame d’Haupelles, pendant que Katia se mettait à table avec la famille Féraud.

Le premier soin de Barbe, quand elle put se procurer un parapluie et changer son pardessus cruellement mouillé, fut de courir chez Boleslas. Celui-ci, comme nous l’avons dit, déjeunait tranquillement sans se douter du rôle que lui faisait jouer son secrétaire : aussi faillit-il avoir une attaque d’apoplexie quand il apprit que Josia l’avait trahi.

– Mais, s’écria-t-il, s’il me trahit, je suis perdu ! Il sait cent choses très importantes que nous devons garder par devers nous... Je suis perdu !

– Il ne s’agit pas de vous ! répliqua madame Slavsky ; c’est Katia qu’il faut retrouver !

– Et mon échéance ! C’est après-demain, Barbe, après-demain...

– Eh bien, vous avez encore demain pour y penser. Mais Katia, où la retrouver ? Cet infâme Ratier, qui a tout combiné avec elle, si l’on pouvait seulement mettre la main dessus ! Qu’est-ce que je vais dire au général ?

Après avoir médité et s’être suffisamment querellés, les amis se séparèrent, et Barbe alla voir si, chez madame d’Haupelles, elle ne pouvait pas obtenir quelque éclaircissement. Mais la porte de celle-ci lui fut impitoyablement refusée, et force lui fut de retourner rue Miromesnil.

Le ciel lui réservait encore une douleur. Vers trois heures, au moment où elle comptait sa bourse pour mieux apprécier sa situation, on sonna. Il n’y avait plus personne pour ouvrir, pas même cette pauvre miss Amroth, si méconnue au temps de sa fidélité et si honnie depuis qu’elle avait passé à l’autre camp ! Barbe alla ouvrir elle-même, et, à sa stupéfaction indicible, elle aperçut Rémisof. S’il y avait un être dont elle eût oublié l’existence, c’était celui-là. Que venait-il faire ? Était-elle d’humeur à recevoir des visites ? Cependant, il était bien difficile de ne pas le faire entrer, d’autant plus qu’il avait sur les lèvres un sourire aimable, chose jusqu’alors à peu près inconnue au monde.

– Madame, proféra le jeune homme quand il fut assis en face de Barbe, tenant son chapeau à la main dans une posture irréprochable, j’ai des torts à me reprocher envers vous, et je viens en faire amende honorable.

Madame Slavsky le regarda d’un air qui signifiait clairement : Venez-vous de Charenton ? Mais elle lui laissa le loisir de s’expliquer.

– Je crains, continua Rémisof, d’avoir offensé mademoiselle Catherine par des discours qui n’étaient que des plaisanteries... hem !... Enfin, à Saxon... hem !... Ratier m’a fait comprendre mes torts...

– Ratier ? interrompit madame Slavsky.

– Oui, madame ; il m’a parlé de ma conduite avec une éloquence qui... hem ! Enfin, madame, je suis honteux de m’être mal conduit, et je viens vous demander la main de mademoiselle Catherine.

C’en était trop ! Barbe se couvrit le visage de ses mains en étouffant un gémissement.

Croyant que l’excès de la joie – car il appréciait dûment l’honneur de son alliance – portait sur les nerfs de l’infortunée, Rémisof se précipita pour la secourir ; mais elle le repoussa avec violence.

– Laissez-moi, dit-elle avec rage ; n’êtes-vous pas honteux de vous jouer ainsi d’une...

Mais en voyant sur le visage de Rémisof qu’il ne se jouait de rien du tout, madame Slavsky se raccrocha à un brin de paille.

– C’est sérieux alors ? dit-elle en reprenant ses esprits.

– Rien n’est plus sérieux, madame. Je comprends qu’après ce que mademoiselle Catherine vous a raconté, vous ayez quelque peine à me pardonner ; mais je suis certain que vous ne pourrez pas me tenir longtemps rigueur...

Le sourire du brave garçon acheva sa phrase : On ne tient pas rigueur à un homme aussi riche et aussi comme il faut que moi.

– J’en parlerai à ma fille, monsieur, dit Barbe en se levant. On eût juré que Catherine se trouvait dans la pièce voisine.

– Pourrai-je bientôt savoir ?...

– Dans quelques jours...

– Oh ! madame ! quelques heures...

– Dans deux jours, c’est mon dernier mot, fit Barbe avec fermeté.

– S’il m’était au moins permis de plaider ma cause auprès de mademoiselle Catherine...

– Je répète, monsieur... en ce moment, ma fille est sortie avec sa gouvernante, je suis seule ici...

Le regard de Rémisof se promena sur le désordre de l’appartement.

– En effet, dit-il, vous vous préparez à un voyage ?

– C’était un projet, mais j’ai changé d’idée ; votre proposition, d’ailleurs, modifie mes plans ; dans deux jours, je pense pouvoir vous donner une réponse.

Rémisof se laissa conduire sur le palier, et de là, suivant le cours naturel des choses, il gagna la rue, pendant que Barbe, rentrée dans le salon, le parcourait à grands pas, renversant toutes les chaises sur le parquet, comme si elles avaient été autant de Ratier.

Quand madame Slavsky eut épuisé ce jeu, et qu’un peu de calme lui fut devenu nécessaire, elle se mit dans un des fauteuils qu’elle n’avait pas renversés, et se plongea dans la méditation. Mais elle eut beau réfléchir, le ciel lui refusa toute inspiration favorable, elle finit par reconnaître que l’attente était tout ce qui lui restait.

Elle attendait depuis assez longtemps, lorsqu’on sonna derechef. Elle craignait si fort la visite du général qu’au lieu d’ouvrir, elle se borna à entrouvrir la porte du salon pour écouter de loin. Au lieu de la respiration haletante du vieux Tomine quand il avait monté trois étages, elle perçut le bruit d’une petite toux sèche, et un bruissement de soie qui précéda de fort peu un second coup de sonnette.

– Ce n’est pas Katia, se dit Barbe ; elle avait une robe de laine... C’est une femme pourtant. Voyons !

Elle ouvrit, et de toutes les figures, elle aperçut celle qu’elle soupçonnait le moins : c’était madame d’Haupelles.

Les deux femmes n’échangèrent pas un mot avant que la visiteuse se fût assise dans le salon ; ce n’était pas l’heure des vaines paroles, et Barbe n’essaya même pas d’employer les formules de politesse qui servent souvent à adoucir le premier choc. Chacune d’elles détournait les yeux : madame Slavsky par embarras, madame d’Haupelles par délicatesse, – peut-être par dégoût.

– Voulez-vous me dire où est ma fille ? demanda enfin Barbe, espérant détourner l’orage.

– Pouvez-vous, repartit madame d’Haupelles de sa voix tranquille, me dire pourquoi vous avez voulu partir ce matin sans me prévenir, et contrairement à nos conventions ?

– Je n’avais pas promis de rester à Paris, répliqua madame Slavsky, reprenant peu à peu possession de son plus beau patrimoine, son impudence native, encore perfectionnée par la civilisation.

– Soit, mais vous m’aviez promis et je vous ai payé le consentement du père de Catherine, et vous m’avez livré un document sans valeur, qui n’a aucun rapport avec le mariage de votre fille ; vous me croyez trop naïve si vous supposez que ce document n’était pas traduit en bon français ce matin dès dix heures.

– Qui vous l’a traduit ? demanda Barbe tant soit peu inquiète.

– Un traducteur juré, à l’ambassade de Russie.

Madame Slavsky pâlit ; si l’on se mêlait de ses affaires à l’ambassade, cela ne lui allait plus du tout, oh ! mais du tout.

– Vous êtes dans une mauvaise passe, continua madame d’Haupelles ; donnez-moi le consentement de M. Slavsky en échange de ce chiffon inutile ; exécutez-vous de bonne grâce, je vous le conseille.

– Pourquoi ?

Madame d’Haupelles se leva et fit sans se presser deux pas vers son ancienne amie.

– Parce que, si vous refusez, vous tombez sous le coup d’une accusation d’escroquerie ; je vous ai donné cinq mille francs en échange d’un document auquel vous en avez substitué un autre sans valeur ; c’est très grave, extrêmement grave, et cela peut vous mener loin.

Barbe réfléchit un moment.

– Je ne veux pas donner ma fille à M. Ratier, dit-elle enfin.

– Parce qu’elle l’aime ?

– Parce que je le déteste.

– Ce n’est pas une raison suffisante.

– J’ai une meilleure alliance en vue.

– Le général Tomine ?

Barbe regarda son ex-amie dans le blanc des yeux.

– Qui vous l’a dit ?

– Qu’importe ! Je le sais.

– Eh bien ! quelle raison opposerez-vous ?

– Les meilleures raisons morales, car le général est un vieux débauché ; – mais il y en a une autre qui les prime toutes : Katia aime Ratier.

Madame Slavsky haussa les épaules.

– Ce n’est pas du général que je parle, c’est de Rémisof.

Madame d’Haupelles avait entendu vaguement parler de Rémisof, mais n’en savait pas plus long.

– Qu’importe encore, reprit-elle, si c’est Ratier que veut épouser Catherine ! Allons, donnez-moi le papier en question, dépêchons-nous, il y a trop longtemps que tout cela dure.

– Non, répondit Barbe, je ne puis consentir à ce mariage.

– Soit, je vais à l’ambassade.

Madame d’Haupelles se dirigeait vers la porte, Barbe crut qu’il fallait céder.

– Je suis la plus malheureuse des femmes, s’écria-t-elle ; dans la journée d’aujourd’hui il s’est présenté trois mariages pour ma fille, et l’on me force à choisir le moins riche et le plus désagréable des prétendants ! Non ! je ne crois pas qu’il se soit jamais vu une mère plus infortunée que moi ! Et je suis dans l’embarras jusqu’aux oreilles, j’ai besoin d’argent, – c’est le moment que mes ennemis choisissent pour me priver de mes ressources !

Madame d’Haupelles s’arrêta, la main sur le bouton de la porte.

– M. Ratier m’a chargée de vous dire que du moment où il serait devenu votre gendre agréé, il eût été heureux de mettre à votre disposition une somme de dix mille francs qu’il tenait en réserve pour un cas extraordinaire ; c’eût été pour sortir de peine le colonel Mariévitch ; mais puisque vous le refusez...

Barbe tira de sa poche un petit portefeuille, y prit un papier cette fois signé, timbré, parafé en bonne forme, écrit en langue française, qui laissait en blanc le nom de l’heureux époux agréé par Catherine, et le tendit à sa visiteuse.

Madame d’Haupelles le lut attentivement et s’assura que, cette fois, elle en avait pour son argent et même pour celui de Ratier, puis elle le mit en lieu sûr.

– Et maintenant, dit Barbe de sa voix la plus caressante, quand le colonel aura-t-il l’argent ?

– Les billets jusqu’à concurrence de dix mille francs seront présentés demain à M. Ratier, qui les paiera.

Barbe fit la moue ; elle avait espéré de l’argent liquide, pour s’en servir, et non le paiement d’une dette, ce qui réduisait les dix mille francs à l’état chimérique d’une vapeur insaisissable, exhalée d’un soupirail de restaurant sous le nez d’un pauvre diable affamé. Cependant il n’y avait rien à répondre. Mon Dieu ! que les gens sont insupportables avec leurs prétentions à l’ordre et à l’honnêteté ! Ce n’est au bout du compte qu’une affectation pédante de vertus ridicules !

Mais ceci, qu’elle pensait tout bas, se traduisit tout haut par une autre réclamation.

– J’espère bien que Katia va revenir ici ?

– Pour cela, n’y comptez pas, répliqua nettement madame d’Haupelles. Elle est bien où elle est, et elle y restera.

– Où est-elle ?

– Vous le saurez le jour de son mariage. Jusque-là, souffrez que, dans le sein d’une famille honnête, elle prenne quelque idée des devoirs d’une épouse soigneuse et d’une bonne mère de famille. C’est là une existence dont elle n’a pas la moindre idée.

– Vous êtes dure ! murmura Barbe en portant son mouchoir à ses yeux.

– Je ne trouve pas ! répliqua laconiquement madame d’Haupelles. Et maintenant, donnez-moi tous les papiers de votre fille, afin que son prétendu s’occupe sans retard de la publication des bans.

– Déjà ? Mais nous n’avons pas eu le temps d’y penser seulement.

– Donnez-moi les papiers, ou je vous rends le consentement et je vais à l’ambassade.

Barbe alla chercher les papiers, et madame d’Haupelles la quitta sur-le-champ.

Au dernier moment, elle eut pourtant pitié de cette femme, si cruellement châtiée dans son orgueil.

– Vous pouvez voir votre fille chez moi, lui dit-elle.

– Grand merci ! Je préfère ne la voir qu’à l’église, puisque vous ne voulez pas me la rendre. Le rôle que vous m’offrez n’est pas de la dignité d’une mère !

Drapée dans sa dignité de mère, madame Slavsky reconduisit madame d’Haupelles jusqu’à la porte, puis revint s’asseoir mélancoliquement sur le canapé.

Quelle ruine pour ses espérances ! Quelle amère déconvenue ! Pour se consoler, elle alla rejoindre Boleslas.

Madame d’Haupelles s’était rendue à Montmartre, pour y porter les bonnes nouvelles ; à son entrée dans la modeste demeure des Féraud, elle fut frappée par le tableau qui s’offrit à ses regards.

Assise auprès de la table, dans la salle à manger, qu’éclairait un joli rayon de soleil sur son déclin, les cheveux ébouriffés par une précédente partie de jeu dans le jardin avec la petite fille, Katia s’appliquait avec toute son âme et conscience au ravaudage d’une chaussette d’homme. La tâche était ardue sans doute, car elle était toute rouge et de temps à autre poussait un gros soupir. La fillette, enchantée de sa nouvelle amie, avait fini par s’endormir sur un petit tabouret, et sa tête blonde aux boucles en désordre reposait avec l’abandon de son âge sur les genoux de Catherine. Madame Féraud, un peu intimidée de la présence d’une grande dame comme madame d’Haupelles, l’avait d’abord reçue au salon, mais elle ne put se priver du plaisir de lui faire voir ce tableau d’intérieur.

Catherine, confuse d’être ainsi surprise, voulut se lever ; mais la petite dormeuse, qu’elle dérangeait, fit entendre un léger grognement, et souriante, rougissante, la jeune fille reprit sa position.

– Mon Dieu ! que faites-vous là ? demanda madame d’Haupelles en remarquant l’ouvrage peu élégant que tenait Katia.

– J’apprends à raccommoder les bas, madame, dit la jeune fille de plus en plus rougissante.

– Je voulais lui donner au moins ceux de la petite, madame, dit madame Féraud, mais elle n’a jamais voulu ! Il a fallu lui en chercher une paire de ceux de mon mari, et elle veut aider la bonne à faire le dîner !

Madame d’Haupelles sourit, et Catherine ne put réprimer aussi un léger sourire. En effet, si elle avait voulu commencer son apprentissage par les chaussettes, n’était-ce pas pour que le linge de son mari fût bien en ordre ?

– C’est bien, dit l’excellente femme, apprenez les vertus domestiques, mon enfant, vous êtes à bonne école ; c’est ce que je viens de dire à votre mère, qui vous autorise à rester ici.

La bonne Louise et Catherine échangèrent un regard joyeux : elles s’aimaient déjà tendrement, car l’enfant avait été entre elles un lien sûr et rapide.

– Votre mariage aura lieu dans le plus bref délai ; j’apporte tous les papiers indispensables, continua madame d’Haupelles.

– Combien est-ce, les délais nécessaires ? demanda timidement Catherine.

– À la rigueur, cela pourrait faire douze jours...

La jeune fille rougit, mais ne dit rien. Douze jours, c’était bien peu, mais elle avait si peur de retomber dans des mains redoutables ! Madame d’Haupelles la quitta complètement rassurée sur son avenir. Sans doute l’influence de l’éducation première aurait à lutter avec cette nouvelle ferveur de ravaudage et de cuisine domestique ; mais le fond était bon, c’était l’essentiel.

Ratier vint dans la soirée et trouva Féraud en train d’essayer d’avaler un entremets, confectionné par Katia d’après la cuisinière bourgeoise et totalement immangeable ; les bonnes nouvelles de leur protectrice lui donnèrent une telle gaieté que, vers onze heures, Féraud et sa femme furent obligés de le mettre à la porte, alléguant qu’il fallait pourtant dormir, surtout quand on avait tant ri.

En revenant, il passa devant une guinguette, une des vraies et rares guinguettes que l’on trouve encore dans Paris, où se célébrait une noce de blanchisseuse. Dans le jardin, les petites tonnelles étaient éclairées par des lanternes peu éclatantes, mais à l’abri des coups de vent. Quelques-uns chantaient, d’autres se régalaient d’eau de Seltz avec du sirop de groseille ; la mariée, debout sur une grande balançoire, se balançait à se rompre les reins avec le garçon d’honneur ; sa robe blanche et ses fleurs d’oranger allaient se perdre à chaque élan dans les feuilles d’un grand marronnier en fleur qui secouait sur les tables une pluie de pétales d’un blanc rosé. Le marié en redingote, la fleur d’oranger à la boutonnière, inquiet, pâle, un peu hagard, visiblement ahuri, parlementait sur le trottoir avec deux cochers récalcitrants, et Ratier songea immédiatement au Chapeau de paille d’Italie.

– Voilà pourtant, se dit-il, en parodiant le mot célèbre de Gavarni, voilà comme je serai la semaine prochaine... Non ! c’est trop bête ! Je veux me donner une noce comme personne n’en aura jamais vu !

Il se tint parole. Grâce aux bons offices de madame d’Haupelles, au bout de douze jours en effet, il put conduire Katia à la mairie et de là à l’église. Ils trouvèrent là Barbe et le colonel, le pâle Josia, Rémisof plus boudeur et plus grognon que jamais, mais cette fois il y avait de quoi, car Catherine était admirablement jolie.

– Trop tard, mon bon, lui dit Ratier, lorsque après la cérémonie il vint présenter ses compliments aux nouveaux époux ; vous pouvez vous vanter d’avoir manqué le coche ! Mais je ne vous en veux pas, pas le moins du monde !

Et là-dessus il lui donna une poignée de main dont Rémisof se ressentit deux jours dans l’épaule droite.

Le déjeuner eut lieu dans un restaurant paisible, où Ratier, émerveillé, n’était pas connu ; c’est pour cela, d’ailleurs, qu’il l’avait choisi, et tout s’y passa selon les règles de la bienséance la plus absolue. Les époux ne partant pour l’Italie que le soir, à huit heures et demie, il s’agissait de passer la journée à n’importe quoi. Madame Slavsky boudait avec dignité. Depuis que Ratier avait arrangé ses affaires, le colonel s’ennuyait et devenait morose ; il n’eut pas d’avis à donner, et le nouveau marié se trouva seul à ordonner la fête.

– Puisque personne ne me contredit, annonça-t-il, je propose que nous quittions tous notre harnais de grande cérémonie et que nous nous habillions comme tout le monde ; il me semble que c’est assez raisonnable.

Personne n’ayant protesté, Catherine et madame Féraud allèrent changer de toilette, et la jeune mariée revint bientôt avec un joli costume de voyage simple et peu voyant, choisi par le goût de madame d’Haupelles.

– Et maintenant, dit Ratier, quand on se retrouva, nous allons aller au bois de Boulogne regarder les noces des autres ! Ils ne pourront pas se moquer de nous, et nous nous moquerons d’eux tout à notre aise.

Au moment où la compagnie, peu nombreuse, d’ailleurs, car Barbe et le colonel avaient eu soin de prétexter l’une sa migraine et l’autre ses affaires, pour se dispenser de la promenade, se mettait en voiture, Ratier prit Josia à part et lui donna des ordres secrets.

– Eh bien ! où donc s’en va-t-il ? demanda Louise Féraud, dont la bonne âme avait pris en affection le brave garçon.

– C’est un mystère que le temps éclaircira ! répliqua Ratier en fermant la portière.

Les deux voitures s’ébranlèrent, et bientôt on arriva au bois de Boulogne, dans la poussière dorée et lumineuse des beaux jours d’été. Le héros de la fête fit descendre ses hôtes auprès de la station des barques ; on leur procura des chaises, et ils se mirent dûment en rang, pour voir passer le monde.

Au bout d’un quart d’heure environ, Josia vint les rejoindre.

– Combien ? lui demanda Ratier,

– Dix-neuf, répondit l’ex-secrétaire, car il avait renoncé à ces fonctions, plus honorifiques que lucratives. Madame d’Haupelles lui avait trouvé dans une administration particulière une place de 3000 francs avec promesse d’avancement. Jamais Josia n’avait rêvé pareille fortune, et il se promettait de faire des économies, afin d’aller entendre son ami, il signor Ratiero, chanter Gli-Ughenotti en italien à la Scala.

– Tiens, voilà nos voitures ! dit tout à coup Katia, en reconnaissant les deux berlines qui les avaient amenés. Pourquoi se promènent-elles ainsi à vide ?

– C’est notre noce qui commence son défilé, répondit Ratier en s’enfonçant carrément dans sa chaise.

Dans la seconde berline, grand ouvert, et remplissant tout l’espace entre les glaces par l’ampleur de son envergure, se prélassait le parapluie qui avait reconquis Catherine à l’amour de son époux.

– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda-t-elle, ne comprenant pas le triomphe de cet objet.

– C’est notre étendard, Catherine, répondit son mari d’un air grave. Il a été à la peine, il est juste qu’il soit à l’honneur !

En prononçant ces paroles historiques, il comptait sur ses doigts : Un, deux, trois, à mesure que défilaient lentement, avec la majesté du bœuf gras et du tour du lac, une quantité notable de voitures de la compagnie, des à quatre places à grilles, spéciales pour transporter les voyageurs et leurs colis. Tous les cochers avaient un ruban blanc à la boutonnière, et tous les fiacres étaient vides. Quand il eut compté jusqu’à dix-neuf et qu’une voiture occupée par un monsieur quelconque eut annoncé la fin du défilé, Ratier se retourna vers la compagnie.

– Quelle idée lumineuse, dit-il, de promener ainsi des voitures vides ! C’est majestueux, et cela ne veut rien dire... ? Que de discours... mais pas de politique.

Pendant deux heures, le Paris élégant qui vient au Bois avant le dîner vit défiler avec une inexprimable stupéfaction les dix-neuf voitures vides qui escortaient le parapluie d’honneur. Les suppositions les plus invraisemblables coururent à ce sujet ; on parla d’un Anglais qui avait fait un pari, d’un Américain fabricant de parapluies qui promenait une réclame, et personne, hormis les invités, qui avaient grand-peine à contenir leurs éclats de rire, ne se douta que c’était la noce de Ratier.

Par comble d’honneur, les journaux bien informés reproduisirent le lendemain le récit de cette étonnante cavalcade, et jusqu’à Florence, le jeune ténor connut par les feuilles publiques l’écho de sa surprenante mystification.

Le colonel s’occupe de l’herbe décrite autrefois par Ratier, mais la compagnie des allumettes landaises lui met sérieusement des bâtons dans les roues. Du reste, il était temps qu’il vît se dresser devant lui quelques obstacles ; car, depuis que Ratier avait arrangé ses affaires et qu’il n’avait plus de dettes, il tombait dans un marasme inquiétant. À présent, tout a repris son cours accoutumé, et il ne sait déjà plus où donner de la tête ; aussi sa jeunesse semble-t-elle refleurir.

Miss Amroth est placée dans une maison où on lui paie ses gages, mais elle croit pouvoir s’accoutumer à cette anomalie.

Madame Slavsky a déjà fait un petit calcul : Monte-Carlo n’est pas loin de Florence ; – Saxon fermé, il ne reste plus que Monte-Carlo. Donc, elle ira de temps en temps emprunter de l’argent à sa fille. C’est bien le moins ! Depuis qu’elle est réduite à douze mille francs de rente, ses affaires ne se débrouillent plus ! Sa fille l’a dépouillée en se mariant ! Tous ces enfants sont des ingrats.

Quant à Ratier et à sa jeune femme, leur intérieur est un singulier mélange de cahiers de musique et de coton à repriser ; mais ils s’aiment tendrement, et Ratier comme ténor promet de remplacer Duprez.

Cet ouvrage est le 760 e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

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