Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 5 sur 7 · partie 2/3

Pages du PDF

Mémoires de Mr. d'Artagnan

amateurs du repos public ne s’en voulurent…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Enfin l’Empereur qui étoit aussi pressé que le Cardinal de se delivrer de la crainte que lui causoient les Hongrois & quelques autres ennemis Domestiques, ayant consenti à demembrer l’Empire en faveur de la Reine Christine, qui étoit alors assise sur le Trone du Grand Gustave son Pere, ce traité fut conclu à Munster le 24. d’Octobre 1648. Le Roi d’Espagne & le Duc de Lorraine n’y voulurent pas entrer, qu’on ne leur rendit des conquêtes qui avoient été faites sur eux; & comme cela ne se pouvoit sans honte de la nôtre part, le Cardinal, qui eut été bien aise de leur faire mettre les armes bas, aussi bien qu’aux Allemans, se consola de la resistance qu’ils y faisoient, par la connoissance que chacun auroit qu’il n’auroit pas tenu à lui de rendre la paix generale.

 

En m’en revenant de ce païs là j’eus ordre de passer en Angleterre ou il se joüoit d’étranges Tragedies. Ces Peuples après avoir chassé leur Roi de leur Capitale, & lui avoir donné plusieurs batailles l’avoient enfin réduit dans la fatalle nécessité de se jetter entre les bras des Ecossois. Lui à qui c’étoit à les proteger avoit été si malheureux que d’être obligé de réclamer leur protection. Les Anglois qui traitent d’ordinaire ces Peuples de Barbares, ne le virent pas plûtôt entre leurs mains, qu’ils resolurent de l’en tirer. Ils traiterent avec quelques uns des Principaux qu’ils le leur livreroient moyennant une bonne somme d’argent. La chose s’executa aussi tôt, & ce pauvre Prince fut fait prisonnier de ses propres sujets. L’on a toûjours attribué la cause de ces desordres à la Politique d’un grand Ministre qui avoit beaucoup à coeur la gloire de l’Etat dont l’administration lui avoit été confiée.

Mais si cela est il a bien perdu son tems, quand il s’est efforcé de passer pour aussi homme de bien que grand Politique. Une telle conduite ne répond gueres à ce qui est répandu dans quelque livres de pieté qu’il a composez, mais peut-être aussi ne les a-t-il donnez au public que pour lui faire voir qu’il avoit assez d’esprit pour joüer tous les personnages qu’il vouloit. Car il me souvient qu’il composa aussi une Comedie dans le même tems, & même que le chagrin qu’il eut de ce qu’elle n’avoit pas le même succez que celles de Corneille, lui fit entreprendre de faire condamner le Cid par l’Accademie Françoise qu’il avoit établie.

Il pensoit apparemment que comme elle lui avoit l’obligation de son établissement, elle se feroit un plaisir de lui témoigner sa reconnoissance, par une complaisance aveugle; mais il en arriva tout autrement qu’il ne pensoit, tellement qu’il eut encore le mécontentement de se voir tondu de ce côté-là.

 

Quoiqu’il en soit si ce fut une chose fort extraordinaire que la prison de ce Prince; ces Peuples n’en demeurerent pas là: après avoir resolu d’agir criminellement contre lui & de le rendre soumis à leurs loix, comme le pouvoit être le moindre d’entr’eux, ils en étoient venus de la pensée aux effets. Cromwel qui s’est rendu fameux à toute la posterité, en s’élevant de la qualité de simple Gentilhomme à celle de Protecteur des trois Royaumes qui composent cette Couronne, étoit déja comme le maître de cette nation. Il s’étoit attiré cette puissance par une adresse merveilleuse qui avoit été suivie du consentement presque universel de tous ces Peuples. Il étoit un des hommes du monde le plus ambitieux; mais il sçavoit cacher ce deffaut sous de si belles apparences qu’on eut dit au contraire qu’il n’y avoit point d’homme moins superbe ni moins amateur des vanitez. Enfin il sembloit, tant il sçavoit bien joüer son personnage, que la procedure criminelle qui se faisoit contre Sa Majesté Britannique ne fut nullement de son goût, quoi qu’il ne demandât pas mieux que de lui voir perdre la tête sur un échaffaut. Les choses étoient dans cet état, quand la Reine sa femme qui s’etoit retirée en France, il y avoit déja trois ou quatre ans, pria la Reine Mere d’interposer son Authorité pour empêcher que cette felonie dont elle prevoyoit bien le cours, n’allât plus loin. Le Cardinal qui étoit bien aise que ces Peuples eussent des differens entr’eux qui les empêchassent de se mêler de ceux de leurs Voisins, n’avoit pas pris trop de soin jusques là déteindre ce feu, dont il ne lui étoit pas plus difficile qu’à la Reine d’Angleterre de prevoir toutes les suittes. Mais soit qu’il ne crut pas qu’elles pussent aller jamais si loin qu’on les vit aller avant qu’il fut peu, ou que les ressorts secrets qui font agir la plûpart des Ministres lui fissent fermer les yeux à toute autre consideration qu’à celle qui regardoit le bien de l’Etat qui lui étoit proposé, il étoit demeuré spectateur de toutes ces tragedies, sans penser que la charité & même l’intérêt du Roi, ne lui permettoient pas d’y être si indifferent. Il ne se fut pas même reveillé de cette lethargie sans les pressantes sollicitations de la Reine d’Angleterre.

Cette Princesse qui vouloit, comme il étoit de raison, mettre toutes choses en oeuvre pour ne pas voir perir le Roi son mari, après en avoir parlé plusieurs fois à la Reine Mere, & à son Ministre, obtint enfin qu’on envoyeroit tout de nouveau quelqu’un en ce pays-là pour y faire un dernier effort. Plusieurs y avoient déja été inutilement, soit qu’ils eussent des ordres secrets de ne faire les choses qu’à demi, ou qu’ils ne trouvassent pas des dispositions favorables à réüssir dans leur negociation; quoi qu’il en soit son Eminence ayant jetté les yeux sur moi pour me confier une affaire de si grande importance, elle me donna ordre de venir recevoir mes instructions de sa propre bouche. Ce n’est pas qu’elle ne me les dut donner pas écrit, & même elle y faisoit travailler par le Comte de Brienne, Secretaire d’Etat des affaires étrangeres; mais comme il y avoit de certaines choses dont elle se reservoit le secret, elle ne voulut pas les lui confier, & me les expliqua tête à tête.

 

Je n’eus point de caractere public dans ce voyage, quoique je m’y fusse attendu d’abord. Je m’en étois même déja rejouï par avance, sans en rien communiquer néanmoins à personne. Parce que je savois que ce Ministre vouloit tenir secret le lieu où j’allois: & en effet au lieu de le publier, il voulut au contraire que je passasse non seulement incognito en ce pays là, mais encore que je prise toute une autre route que celle qui y conduisoit. Il étoit bien aise de depaïser par là ceux qui seroient curieux sur ma marche, ainsi au lieu de me faire cheminer du côté de la mer, il m’y fit tourner le dos. Je pris mon chemin par la Champagne, & étant allé passer par Sedan, j’y rendis une lettre à Mr. de Fabert qui de peu de chose s’étoit élevé jusques à la dignité de Gouverneur de cette place qui étoit alors une des plus considerables de tout le Royaume. Il avoit une étrange réputation, savoir de parler tous les jours à ce qui s’appelle un genie, & on vouloit, je ne sais pas sur quel fondement, qu’il l’avertit de l’avenir. Je sais bien pourtant ou à peu près sur quoi tout cela étoit fondé, c’est qu’il avoit toûjours aimé de certains livres qui ne sont pas trop bons, & qu’il s’étoit venté d’une apparition lors qu’il étoit à neuf ou dix lieuës de Paris dans un chateau qui appartenoit au Duc d’Epernon. Je ne saurois dire au juste si cette reputation lui étoit bien duë ou non. Cela passe ma connoissance, & tout ce que j’en puis dire c’est qu’il étoit homme d’esprit. Aussi le Cardinal de Richelieu qui lui avoit fait donner ce Gouvernement en faisoit beaucoup de cas, & ne faisoit gueres de choses sans en prendre son avis. Le Cardinal Mazarin n’avoit pas fait d’abord tout de même, non qu’il ne sut à peu près dequoi il étoit capable, mais parce qu’il vouloit avoir pour lui ou pour quelqu’une de ses creatures son Gouvernement, comme il avoit fait de la charge de Treville. Fabert n’avoit pas voulu le lui donner, & cela avoit fait naître à son Eminence la pensée de le perdre. Il s’y étoit même resolu d’autant plûtôt qu’il étoit en grande liaison avec Mr. de Chavigni son ennemi declaré. Fabert qui avoit reconnu d’abord sa méchante volonté pour lui ne s’en étoit guerres mis en peine d’avantage. Comme on étoit dans un tems où il suffisoit de se faire craindre pour ne se pas soucier beaucoup d’être aimé, il s’étoit abstenu d’aller à la Cour, de peur de s’y voir arrêté.

Il avoit fait le petit Roi dans son Gouvernement, comme il arrivoit alors de faire à quantité de Gouverneurs. Le Cardinal en avoit pris l’allarme, de sorte que pour empêcher qu’il ne se jettât entre les bras des ennemis, il avoit changé de conduite à son égard. Cependant comme son coeur étoit toujours de même pour lui, il avoit tâché de l’attirer à Paris sous divers pretextes. Il prétendoit toujours l’y faire arrêter.

Mais Fabert qui étoit tout aussi fin que lui & qui ne manquoit pas de bons amis à la Cour, qui l’avertissoient de tout ce qui s’y passoit, il n’avoit jamais voulu sortir de sa place, & y avoit trouvé de bonnes raisons: tantôt il lui avoit mandé que s’il s’en éloignoit les ennemis prendroient ce tems là pour l’assieger, & tantôt qu’il avoit lui-même quelque entreprise à faire, qui demandoit sa residence. Le Cardinal avoit bien entendu ce que cela vouloit dire, & n’avoit pas jugé à propos de lui en demander une plus ample explication.

 

Les choses étoient demeurées en cet état pendant quelque tems, mais enfin Fabert qui avoit envie de pousser sa fortune encore plus loin qu’elle n’étoit, voyant que s’il en vouloit prendre le chemin, il devoit gagner la confiance de ce Ministre, il étudia son inclination, afin de le pouvoir prendre par son foible. Il reconnut bientôt que sa passion dominante étoit l’avarice, ainsi lui proposant quelque expédient pour diminuer la depense de sa Garnison, & pour empécher que nos trouppes qui ravageoient bien autant la champagne qu’eussent pu faire les ennemis, s’ils y fussent entrez, n’y continuassent leurs desordres, ils devinrent à la fin si bons amis que ce n’étoit plus ce que c’étoit auparavant. Le Cardinal lui écrivoit réglément toutes les semaines, & soit qu’il crut que par le moyen du genie dont je viens de parler, il fut plus capable qu’un autre de lui donner conseil, il commençoit à imiter le Cardinal de Richelieu, c’est à dire à le consulter tout comme avoit fait ce Ministre.

 

Je reconnus bien leur étroite intelligence, d’abord que je lui eus presenté une lettre que son Eminence m’avoit donnée pour lui. Car après m’avoir regardé comme pour m’arracher quelques parolles de la bouche, comme il vit que je le regardois de mon côté sans lui rien dire, il me demanda si je croirais réüssir dans mon voyage: je lui répondis que je ne savois de quel voiage il vouloit parler, mais m’ayant dit que je ne devois point finesser avec lui, & que Mr. le Cardinal l’instruisoit de toutes choses, je ne reconnus pas plûtôt qu’il me disoit vrai à quelques paroles qu’il me lâcha, que je lui repartis que je n’étois pas assez habile pour lui en parler affirmativement, que tout ce que je lui pouvois dire c’est qu’il ne tiendroit pas à moi & que j’y emploierois tout mon savoir faire. 11 ne tiendra pas à vous, me dit il, & c’est de quoi je suis bien persuadé sans que vous en juriez. Mais ou je suis bien trompé ou vous vous en reviendrez sans rien faire: vôtre voyage ne fera que hâter les mauvais desseins que cette Nation a contre son Roi, parce qu’elle n’aime pas que les étrangers se donnent la liberté de se mêler de ses affaires. Je lui répondis que peut-être prendroit-elle garde à deux fois à ce qu’elle feroit, parce qu’elle apprehenderoit sans doute que la paix ne se fit avec les Espagnols, tout comme elle venoit de se faire avec les allemans, & que les deux Couronnes ne tombassent après cela sur elle, lorsqu’elle y penseroit le moins. Il me repartit de prendre bien garde à ne leur pas faire cette menace, parceque ce seroit le moyen justement de tout gâter, que cela lui feroit faire un traité avec l’Espagne qui ne vouloit point de paix, qu’elle ne l’avoit déja que trop témoigné en refusant d’entrer dans celui qui avoit été fait à Munster; que ce refus ne procedoit que de ce qu’elle esperoit que nous nous brouillerions bientôt nous mêmes dans nôtre Etat; qu’elle n’avoit pas trop de tort de le croire, parce que les esprits étoient disposez en France d’une maniere qu’à la premiere chose qui arriveroit on verroit d’étrangers revolutions; que le Cardinal avoit fait un coup d’étourdi quand il avoit fait arrêter Broussel & ses compagnons; qu’il devoit prevoir ce qui en arriveroit; mais enfin qu’après en avoir fait la faute, il devoit la soutenir au peril de sa vie; que d’avoir fait relâcher ces prisonnniers comme il avoit fait, c’étoit vouloir qu’on lui fit la loi en toutes rencontres; qu’il ne tarderoit guerres à s’en appercevoir, & que quoique l’orage fut appaisé en apparence, il le verroit éclatter bientôt tout de nouveau & plus terrible mille fois qu’auparavant; qu’au reste les Anglois étoient nos voisins de trop près, & avoient de trop bons espions chez nous pour ignorer tous ces mouvemens; que c’étoit ce qui leur donnoit la hardisse de faire le procès à leur Roi, & ce qui le feroit perir miserablement; qu’ainsi si le dessein du Cardinal étoit de le sauver, il lui diroit bien tout ce qu’il avoit à faire, & tout ce que j’avois à faire aussi; que toutes mes instructions ne devoient rouler que sur l’étroite correspondance que je devois entretenir avec Cromwel & avec le Parlement d’Angleterre, parceque si j’entreprenois de vouloir sauver Sa Majesté Britannique, bien loin d’y pouvoir réüssir, je ne ferois que me perdre avec elle; que quand il me parloit ainsi de moi, j’entendois bien apparement ce qu’il vouloit dire par là; que sous mon nom il entendoit tout l’Etat qui étoit presque tout aussi malade que le pouvoit être celui d’Angleterre.

 

Son raisonnement étoit fort juste, aussi Mr. Le Cardinal m’avoit dit de bouche avant que de me faire partir, de prendre bien garde à tout, quand je serois arrivé en ce Pais là; que si je voiois que tout y fut desesperé pour Sa Maj. Britannique je le laissasse perir comme les autres, puis qu’il ne me serviroit de rien de l’en vouloir garentir; qu’au surplus de quelque maniere que les choses s’y passassent je songeasse bien que l’intérêt du Roi, & celui de l’Etat ne demandoient pas que les esprits s’y réünissent bien qu’ils pussent s’opposer à nos entreprises. Je demeurai deux jours à Sedan où ce Gouverneur me fit fort bonne chere, quoi qu’il ne se mit pas sur le pied de tenir une table delicate, comme faisoient quantité d’autres Gouverneurs. Il songeoit bien plûtôt à faire le bien de sa famille, qui étoit assez nombreuse, pour croire qu’il ne mourroit pas sans heritiers. Je pris congé de lui après ce tems là, & étant descendu à Liege par la Meuse, je passai de là à Cologne où je croiois trouver cet Electeur. J’avois des lettres à lui rendre de la part de son Eminence, mais ne l’y ayant pas trouvé, je fus obligé d’aller à Breuil où il étoit. C’est une maison de plaisance qui appartient à ceux qui jouïssent de cet Electorat. Je m’acquittai de ma commission, qui n’étoit pas bien difficile. Cette lettre ne contenant que des complimens qui étoient pourtant fort interessez, comme avoit coutume d’être tout ce que faisoit ce Ministre. Comme il prevoioit aussi bien que Fabert que sa Fortune n’étoit pas trop assurée, après ce qui étoit arrivé, il tâchoit de se procurer une retraite auprès de cet Electeur, en cas qu’il en eut besoin. Cependant comme il sçavoit que les presens ne servent pas peu à entretenir l’amitié, je lui portai aussi avec ma lettre un portrait de la Vierge, dont le Duc de Savoye avoit fait present à son Emminence.

 

Je pris congé de lui après avoir demeuré deux jours à sa Cour, qui n’avoit rien de recommandable pour un Prince souverain. Je trouvai même que ses inclinations ne repondoient pas trop à la grandeur de sa naissance. Il demeuroit enfermé tout le jour sans se montrer à personne, & il s’occupoit là de la recherche de la pierre philosophale, du moins si l’on en veut croire ce qui s’en disoit. Cela étoit cause qu’il n’avoit jamais un sol, & tout son revenu s’en alloit en fumée au lieu de vivre comme une personne de sa condition. Ce n’est pas qu’il n’y eut assez à manger à sa table, mais tout y étoit si mal appreté, que quand on sortoit comme je faisois d’un endroit où l’on faut aussi bonne chere que l’on fait en France, on pouvoit dire que l’on y mouroit de faim. Je fus de là à Bruxelles où je pouvois aller seurement, à cause d’un passeport que son Eminence m’avoit envoyé à Breuil. Je n’y vis personne, & n’y ayant fait que coucher, je fus m’embarquer à Ostende où j’appris qu’il y avoit un vaisseau qui passoit en Angleterre. C’étoit un vaisseau armé moitié en guerre, moitié en Marchandise, & nous n’eumes pas fait plus de trois ou quatre lieuës que nous en vîmes paroître un autre qui portoit Pavillon de France. Comme le nôtre portoit celui d’Espagne, ils ne se furent pas plûtôt reconnus, qu’il ne leur en fallut pas davantage pour se preparer de part & d’autre au combat. Ils étoient à peu prés de même force, mais dans un moment cette egalité disparut; nous vîmes avancer un vaisseau qui se hâtoit de venir vers nous comme y ayant grand interêt. Il étoit beaucoup plus prés de celui de France que du nôtre, si bien que celui-ci put discerner plûtôt que nous qui il étoit. Il étoit espagnol & d’abord qu’il le reconnut, il s’enfuit au lieu de venir à nous. Les deux vaisseaux espagnols commencerent ainsi à lui donner la chasse, on le poursuivit même de si prés que je crus qu’il alloit être pris. Cela me fit de la peine & le chagrin que j’en avois paroissant sur mon visage, je ne m’entendis pas seulement accabler d’injures au même tems, mais donner encore un coup de bâton dont je me crus assommé. Je tournai la tête du coté d’où le coup venoit, pour voir qui étoit si hardi que de me traitter de la sorte, je vis que c’etoit le Capitaine du vaisseau, & bien que je ne puisse esperer vraisemblablement de m’en venger, qu’il ne m’en coutât la vie, je ne laissai pas de mettre l’épée à la main pour la lui passer au travers du corps. Rien ne lui fit echaper mon ressentiment que la precaution qu’il eut de me tourner le dos. Sa fuite me l’ayant ainsi dérobé, un Chevalier de Malthe Espagnol, homme d’une des premieres Maisons de toute l’Andalousie qui avoit vu son action, mit l’épée à la main tout aussi tôt, non pour m’aider à tuer celui qui l’avoit faite, mais pour empêcher que quelques uns de ses soldats à qui il avoit dit de me tuer n’exécutassent son commandement.

Il me dit de ne rien craindre, & qu’il periroit plutôt que de souffrir que ce brutal m’outrageât davantage.

 

Le respect qu’on avoit pour lui fit que ces soldats n’oserent poursuivre leur pointe. Les passagers même qui étoient en grande quantité dans le vaisseau se rangerent auprès de nous pour empêcher qu’on ne nous fit insulte. Les matelots qui bandoient tout leur esprit auparavant à joindre le vaisseau François se relacherent alors de leurs soins pour voir ce que cela vouloit dire. Comme c’étoit nôtre vaisseau qui le serroit de plus prés, & que l’autre qui le poursuivoit n’étoit pas trop bon voilier, il se servit de ce relâche pour se tirer de péril & nous le perdimes bientôt de veuë; l’autre vaisseau en ayant fait tout autant, il s’en vint à nous pour savoir à quoy il tenoit que nous ne l’eussions pris. Il nous trouva sous les armes les uns contre les autres, dont il demeura tout surpris. Cependant celui qui m’avoit outragé lui ayant voulu faire sa cause bonne il lui dit qu’il n’étoit qu’un brutal, &

qu’il y avoit long-tems ou’il le connoissoit pour tel; qu’il étoit fâché de n’avoir pas le pouvoir de m’en faire justice, mais que puisque j’allois en Angleterre il me donneroit un bon conseil; que je m’en plaignisse à l’Ambassadeur d’Espagne & qu’il le feroit arrêter tout aussi-tôt. Je ne fus point content de cet expédient, que je ne trouvois pas capable de me satisfaire, après l’outrage que j’avois reçû. J’eusse voulu que l’on m’eut permis de lui passer mon épée au travers du corps, ou du moins de lui couper le visage, comme il le meritoit bien; mais enfin voyant que ce seroit inutilement que je m’efforcerois de le faire, & que je n’en aurois jamais la permission, je répondis à celui qui paroissoit si bien intentionné pour moi, que l’Ambassadeur dont il me parloit ne sauroit peut-être ou prendre ce maître brutal, qu’ainsi je n’en aurois aucune satisfaction. Il me repartit qu’il falloit de toute necessité qu’il fut décharger ses Marchandises dans quelque Port d’Angleterre; qu’elles étoient pour le compte de quelques Marchans Anglois, & que ce seroit-là où on l’attraperoit; que cependant il me diroit, pour me consoler toûjours en attendant, qu’il ne pouvoit venir rien de bon d’un homme comme celui-là; qu’il avoit été renegat, &

corsaire, & que Sa Majesté Catholique ne l’avoit reçû en grace qu’à la recommandation d’un des principaux de son Conseil; que l’accès qu’il avoit trouvé auprès de lui ne meritoit pas neanmoins qu’il s’en ventât; que ce n’avoit été qu’en lui faisant present d’une esclave qu’il avoit achetée quelque part en Barbarie; que ce Ministre en avoit passé maintenant sa fantaisie, de sorte qu’il ne falloit pas craindre qu’il lui servit davantage de support.

 

Ce Capitaine, qui étoit aussi honnête que l’autre étoit brutal, ayant fait ainsi tout son possible pour diminuer l’excès de mon ressentiment, il nous fit monter dans son bord, le Chevalier de Malthe & moi, après m’avoir promis qu’il seroit lui-même mon solliciteur auprès de l’Ambassadeur d’Espagne. Il s’en alloit à Londres, & il nous y mena.

Nous y arrivâmes pour ainsi dire en moins de rien, le vent qui nous poussoit étant si favorable qu’il ne pouvait gueres l’être davantage. Ce Capitaine me tint parole d’abord qu’il y fut arrivé. Il raconta à l’Ambassadeur tout ce qui m’étoit survenu, & lui en demanda justice en mon nom. Je fus bien embarrassé si je devois l’aller voir, ayant peur que ma visite ne fut pas approuvée de la Cour dans la situation où étoient les affaires des deux Couronnes. Car elles se brouilloient toûjours de plus en plus. Le Cardinal avoit fait arrêter tout nouvellement sur la frontiere un homme qui venoit à Paris pour y porter le Parlement à se déclarer entierement contre ce Ministre. Comme ils y avoient vû beaucoup de disposition, parce qui étoit arrivé, ils se flattoient que pour peu de soin que l’on prit à rattiser le feu qui avoit commencé à paroître, il ne tarderoit gueres à causer un grand embrasement. Cet homme fut fouillé quand on l’arrêta, & on lui trouva sur lui plus de choses qu’il ne lui en falloit pour le perdre. Son Eminence ne voulut pas qu’on fit éclat de cette affaire, de peur que cela ne haussât le coeur aux mal-intentionnez, quand ils se verroient soutenus par une Couronne qui avoit accoutumé de balancer le pouvoir de la nôtre. Cependant comme il ne vouloit pas laisser ce crime impuni, il m’écrivit de lui donner avis quand je serois arrivé à Calais, par où je devois passer en m’en revenant.

 

L’embarras où j’étois touchant l’Ambassadeur d’Espagne ayant tenu quelque tems mon esprit en suspens, je me deffis à la fin de mes scrupules. Je considerai que la visite que je lui rendrois n’avoit rien qui fut préjudiciable au service du Roi. Je fus donc le voir, & m’ayant parfaitement bien reçû, je ne lui eus pas plûtôt conté mon affaire, que faisant un jugement de moi plus avantageux que je ne devois esperer, il me demanda ce que j’étois venu faire en ce païs là. Il soupçonna tout aussi-tôt, à ce que je reconnus depuis, que j’y étois envoyé de la part de la Cour, tellement que m’observant depuis les pieds jusques à la tête, il me fut aisé de voir qu’il eut voulu être devin pour savoir ce que j’avois dans le coeur. Je lui donnai le change, & afin qu’il ne le put deffier de rien, je lui répondis que j’avois une affaire en France qui m’avoit obligé d’en sortir, que je m’y étois battu contre un de mes parens, & que comme les duels y étoient deffendus, sous de grosses peines, je n’avois point eu de repos, que je ne me fusse vû en lieu de seureté. J’eus beau déguiser ainsi ce que j’étois, je ne pus lui en faire accroire. Il me demanda les tenans & les abboutissans de mon prétendu combat. Je ne m’étois pas préparé à ma menterie, du moins comme il le falloit être pour n’être pas trouvé menteur, de sorte que lui ayant conté la première chose qui me vint dans la pensée, il lui fut facile de savoir que tout cela n’étoit qu’une imposture; parce qu’il avoit des gens sur les lieux qui lui en manderent la vérité. Je trouvai cependant les choses si mal disposées pour réüssir dans ma négociation, que suivant les instructions que j’en avois je ne jugeai pas à propos d’en dire un seul mot; tout au contraire je tâchai de m’insinuer dans la confiance de Cromwel pour qui j’avois une lettre de creance. Comme c’étoit un fin politique il avoit des espions en campagne qui lui rendoient compte de tous ceux qui entroient ou qui sortoient d’Angleterre, pour peu qu’ils parussent gens à y devoir faire attention.

Il savoit ainsi ma venue dès le même jour que j’y avois mis pied à terre. Au reste comme il s’étoit écoulé plus d’une semaine depuis ce tems-là, & qu’il n’y avoit point d’apparence que j’eusse tant tardé à le voir, si ce n’est que j’avois quelque chose à examiner auparavant, je lui devins encore plus suspect, que je ne l’étois à l’Ambassadeur. Il n’eut garde de m’en rien témoigner, & me traitant au contraire avec une cordialité capable d’y prendre un bien plus fin que moi, il me dit qu’il se tenoit bien redevable à Mr. le Cardinal des offres de service qu’il vouloit bien lui faire faire; qu’il se donneroit l’honneur de lui recrire, & que comme il ne témoigneroit jamais si-bien dans sa lettre la reconnoissance qu’il avoit de sa bonté comme elle étoit gravée dans son coeur, il me seroit bien obligé de lui vouloir dire de bouche tout ce qu’il tâchoit de m’en faire connoître.

 

Il accompagna des paroles si obligeantes d’un Diamant qui pouvoit bien valoir deux cent pistoles: il voulut que je le prisse, & je ne voulus pas le refuser, de peur que Mr. le Cardinal ne le trouvât mauvais. Cela m’eut ôté toute sorte de soupçon, supposé que j’en eusse eu auparavant.

Cependant comme tout conspiroit à me tromper aussi-bien du côté de l’Ambassadeur, que de celui-là, son Excellence fit arrêter le Capitaine qui m’avoit fait insulte d’abord qu’il sut qu’il étoit arrivé à Gravesende. Il me fit dire en même-tems qu’il m’en feroit bonne & brieve justice, & je n’eus pas de lieu d’en douter effectivement, puis qu’il le fit mettre en prison. Il est vrai qu’il y avoit encore d’autres plaintes contre lui que les miennes qui ne meritoient pas moins qu’il en fut fait un exemple, que ce qu’il avoit fait contre moi. Au reste toutes ces honêtetez m’ayant consolé de ma méchante fortune, au lieu de prendre le paquebot pour me rendre à Calais, comme j’en avois le dessein auparavant, je pris une barque tout exprès entre Douvres & un endroit où il y a deux tours que les mariniers appellent ordinairement les deux soeurs. Je le fis par ordre exprès de Mr. le Cardinal, qui m’avoit recrit non-seulement de le faire, mais encore de débarquer auprès de Boulogne à une baye dont je ne me ressouviens plus du nom. Il me mandoit que j’y trouverois de ses nouvelles, & que je ne manquasse pas à executer de point en point tout ce qu’il me commanderoit.

 

Je ne pris pas soin de cacher mon depart, parce que je ne croyois point que rien m’y dut obliger; mais à peine fus-je parti de Londres que Cromwel d’un côté & l’Ambassadeur de l’autre mirent des gens en campagne pour m’enlever. Ils croyoient que je dusse prendre la route de Douvres, & ne la point quitter, que je n’y fusse arrivé, mais comme j’avois ordre de m’assurer d’une barque pour me rendre où il m’étoit ordonné, ils me manquerent en chemin. Ils furent quand ils se furent redressez, que j’avois fait marché avec un patron pour me rendre du côté de Boulogne.

Ils en chercherent quelque autre chacun de leur côté pour me devancer s’il étoit possible, mais ayant perdu quelque tems avant que d’en rencontrer, j’étois déja en seureté qu’ils étoient encore les uns & les autres à plus de trois lieuës de moi. Comme ces deux barques suivoient la même route que j’avois prise, & qu’elles cherchoient toutes deux la même chose, elles ne se furent pas plûtôt apperçûës l’une & l’autre qu’elles crurent que c’étoit justement ce qu’elles cherchoient. Elles se presserent donc de se joindre, ce qui les en devoit desabuser, pour peu qu’elles y voulussent songer; car si c’eut été moi comme elles pensoient, je n’eusse songé qu’à suivre ma route, sans me mettre en peine de connoître qui me suivoit. Mais comme on ne fait pas toûjours reflexion à toutes choses, principalement quand l’esprit se trouve préoccupé, ces deux barques qui étoient armées toutes deux de Mousquets, ne furent pas plûtôt à portée de se faire une décharge qu’elles se la firent sans se ménager en aucune façon. J’étois encore sur le rivage &

même je n’y faisois que d’arriver. Au reste je ne sus ce que cela vouloit dire, & j’en fus quelque tems en peine. Cependant comme le vent étoit bon pour venir en France, & qu’elles avoient fait encore près d’une lieue lorsque cela arriva, j’eus le plaisir de voir ce combat, où je ne croyois pas avoir tant d’interêt que j’en avois, puis qu’il se faisoit uniquement pour l’amour de moi. Après cette decharge il s’en fit encore une autre, devant que de s’aborder; puis en étant venus alors à l’abordage, ils reconnurent quand ils eurent jetté les yeux les uns sur les autres, que ce qu’ils cherchoient n’y étoit pas. Il y avoit eu deux ou trois hommes de tués de chaque côté, & qui plus est un des deux patrons étoit blessé d’un coup tout au travers du corps. Comme ils virent cela, & qu’il ne leur serviroit de rien de se battre davantage, ils firent leur paix, & entrerent tous dans une même barque, après s’être dit que ce qu’ils cherchoient s’étoit sauvé. Car ils voyoient de loin celle qui m’avoit apporté, & quoi qu’ils ne me pussent pas reconnoître d’où ils étoient, ils se douterent bien que c’étoit moi. Le patron qui étoit blessé s’en vint se faire penser où j’étois, & comme il ne me connoissoit pas, & qu’on lui demanda à quelle occasion les gens qu’il avoit avec lui s’étoient battus, il conta ingenuement tout ce qu’il en savoit.

 

Je fus ravi de l’avoir évité si belle. Comme j’avois trouvé là les ordres dont Mr. le Cardinal me parloit, & que c’étoit pour retourner en mer, je crus que je devois attendre que ces gens s’en fussent éloignez, afin de ne pas tomber entre leurs mains. Les ordres qu’il m’envoyoit étoient de faire embarquer l’homme qui étoit venu pour debaucher le Parlement, & de le voir jetter en mer avant que de m’en revenir, quand nous ferions à quatre ou cinq lieuës de la rade. Comme il ne demandoit que mon témoignage, & que je n’avois nulle part à l’execution je crus que je ne pouvois pas desobeïr. Il avoit envoyé ce pauvre miserable sur les lieux, sans lui signifier un ordre si cruel: on lui avoit fait accroire au contraire qu’on le renvoyoit en son païs. Je ne sais ce qu’il en avoit pensé en chemin, parce que ce n’étoit pas là son plus court; mais enfin quand il fut à une demie lieuë de terre, & qu’on ne craignoit plus qu’il fit retentir l’air de ses lamentations, on ne feignit plus de lui dire sa condamnation Il fut bien surpris à cette nouvelle, & se récria fortement contre l’injustice qu’il pretendoit qu’on lui fit. Elle n’étoit pas trop grande, cependant, & il meritoit bien la mort, puis que le droit des gens n’a jamais permis de faire ce qu’il avoit fait. Il pretendoit bien le contraire néanmoins, & que puis qu’il étoit envoyé par une Puissance on ne le pouvoit traiter ni comme traitre ni comme espion, mais il eut beau reclamer contre son arrêt il lui en fallut passer par-là. Il s’y resolut donc voyant que c’étoit une necessité, & comme ceux qui le conduisoient avoient amené avec eux un aumonier, il le confessa, puis il subit son jugement, avec plus de confiance qu’il ne paroissoit en avoir d’abord.

 

Je m’en retournai ensuite d’où je venois, & ayant pris la poste à une lieuë de là je passai par Boulogne ou je fus voir Mr. Daumont qui en étoit Gouverneur aussi-bien que de tout le Boulonnois. C’étoit assez que je fusse au Cardinal pour en être bien reçû. C’étoit un homme tout politique, & tout dévoué à la faveur. Il me regala magnifiquement, &

après y avoir resté jusques au lendemain après midi, je repris la poste, & arrivai à la Cour qui étoit encore à Paris. La Reine d’Angleterre qui n’avoit point eu depuis long tems des nouvelles du Roi son mari, en étoit extrèmement en peine, & sachant que je revenois de ce païs là, elle m’envoya dire, comme j’avois l’honneur d’en être connu, qu’elle seroit bien aise de me parler. Comme je n’avois rien de bon à lui dire, j’eus d’abord la pensée de faire le malade, pour n’être pas obligé d’y aller, mais considerant que cela ne pouroit pas toûjours durer, &

qu’outre cela elle pouroit envoyer quelqu’un chez moi, qui me presseroit si fort de sa part que ce seroit presque la même chose que si j’avois affaire à elle, je me resolus de lui obéïr. J’y fus donc, mais au lieu de lui dire tout ce que je sçavois, je lui deguisai les choses tellement, qu’elle n’en fut pas plus savante. Je lui dis qu’on tenoit le Roi de si court, depuis deux ou trois mois, qu’il étoit impossible d’en pouvoir parler que par presomption; que j’avois veu en ce païs là Milord Montaigu, & quelques autres de ses plus fideles serviteurs, qu’ils en étoient tout aussi en peine qu’elle en pouvoit être, & que ce Milord ayant fait deguiser son neveu pour pouvoir l’aborder plus seurement, il avoit été pris sur le fait & envoyé en prison.

 

Cette circonstance m’étoit tout à fait avantageuse pour lui faire accroire ce que je lui disois, mais comme cette Princesse avoit de l’Esprit infiniment, elle me fit réponse qu’elle étoit perduë, & que de la maniere que je lui parlois elle voyoit bien que s’étoit fait du Roi son époux. Je tâchai autant que je pus de calmer ses allarmes, mais comme on a souvent un secret pressentiment de son malheur, elle pleura amérement, sans que moi ni personne de tous ceux qui étoient autour d’elle l’en pussent jamais empêcher. Elle n’avoit pas trop grand tort de juger mal de ses affaires, & en effet les Anglois ayant poussé les choses jusques à ce point de felonie que de faire comparoître leur Roi sur la sellete, pour y rendre compte de ses actions, l’on vit ce que l’on n’avoit jamais veu jusques là ni même ce dont on n’avoit jamais ouï parler auparavant, l’on vit dis-je des sujets s’ériger en juges de leur souverain, & le condamner à la mort. Toute l’Europe fut non seulement toute étonnée d’un paricide si odieux; mais en gemit encore étrangement.

Cependant personne n’entreprit de le venger, au moins des Puissances Voisines, parce que la plûpart avoient guerre ensemble, & qu’il y en avoit même qui étoient affligées aussi bien que l’Angleterre de guerres civiles. Nous étions malheureusement pour nous dans ce cas, & les barricades de Paris avoient produit ce méchant effet, que tant du côté de la Cour que de celui des Peuples il y avoit toutes les dispositions imaginables à causer un embrasement, qui avoit bien la mine de ne pas s’éteindre si tôt. La Reine Mere étoit au desespoir, de ce qu’on l’avoit forcée, pour ainsi dire, le poignard à la gorge, de rendre la liberté à un homme que le conseil du Roi son fils avoit trouvé assez coupable pour l’en priver. Les Peuples de leur côte qui avoient été appuyés dans leur revolte par le Parlement se tenant tout fiers de l’avoir veu couronner par un succès avantageux au lieu de la punition qui leur en étoit duë, n’en étoient que plus portés à faire éclater quelque nouvelle desobéissance. La Cour n’osoit plus faire d’Edits qu’ils n’y trouvassent à reduire, & comme les nécessitez de l’Etat demandoit qu’on en fit journellement, ou du moins que le Ministre étoit bien aise de le faire accroire, il y eut tous les jours des requêtes presentées au Parlement pour ne pas souffrir qu’on égorgeat ainsi tout le Royaume pour enrichir un homme, dont l’avarice étoit telle qu’il ne seroit jamais content qu’il ne se fut engraissé du sang du Peuple.

 

L’on designoit assez par là le Cardinal Mazarin dont l’humeur ménagère pour ne pas dire quelque chose de pis, deplaisoit furieusement à tout le monde; mais quand on ne se fut pas assez expliqué pour le faire connoître on le nomma bientôt formellement, afin que personne n’en put douter. Le Parlement fut ravi que l’on eut ainsi recours à lui pour servir de Mediateur entre le Roi & son Peuple: plusieurs de cette Compagnie qui avoient bon appetit crurent que cela leur donneroit moyen de faire leurs affaires, mais comme le Cardinal n’étoit pas trop liberal, ils virent bientôt qu’ils auroient beaucoup à décompter, s’ils vouloient faire fonds là dessus. Ceux qui avoient remarqué qu’il falloit s’en faire craindre pour en arracher ce que l’on vouloit changerent alors de batterie, & commencerent à le prendre à partie de tout ce qui donnoit lieu de murmurer. Ils l’accusèrent de faire durer la guerre pour ses intérêts particuliers & comme ils ne le pouvoient prouver à l’égard de celle de Flandres, ils eurent recours à ce qui s’étoit passé en Allemagne entre Servient & ses Collegues, afin que la connoissance que l’on avoit du passé servit de préjugé pour ce qui se passoit presentement. Ils formerent encore bien d’autres accusations contre lui, & comme c’étoit sonner le bouteselle de la guerre civile, le Cardinal resolut de les prevenir. La Reine Mere y étoit toute disposée d’elle même, ainsi la veille des Rois cette Princesse ayant fait sortir de Paris le Roi son fils, à qui le Cardinal donnoit déjà d’étranges impressions de cette Ville, elle se retira à St Germain en Laye, Chateau scitué sur la croupe d’une montagne qui est arrosée au pied, de la riviere de Seine. On ne parla plus là que d’assieger ces seditieux, &

Mr. le Prince qui ne trouvoit rien d’impossible le promit à la Reine, ou du moins de les bloquer, bien qu’il n’eut pas plus de dix à douze mille hommes pour le seconder dans une si grande entreprise.

 

Le Parlement eut été bien étonnné quand il apprit ce dessein, si ce n’est qu’il avoit préveu la chose de longue main. Cependant comme toute sa prévoyance n’avoit pas été jusques là que de lui faire faire des provisions pour un si grand Peuple, & même que cela étoit absolument impossible, il crut qu’il feroit bien mieux de rechercher un accommodement que de s’exposer aux reproches qui lui étoient inévitables, s’il etoit cause de leur perte. Quantité de pauvres gens qui alloient extrémement souffrir n’avoient que faire en effet des mouvemens secrets qui les faisoient tous agir: la faim les alloit presser, & l’on n’en pouvoit douter nullement, de la maniere que les choses se passoient déja. Car enfin, comme une si grande populace ne subsiste d’ordinaire qu’au jour la journée, il étoit non seulement tout visible que quand elle viendroit à manquer de pain, elle l’en accuseroit tout aussi-tôt; mais qu’elle l’en rendroit peut-être encore responsable.

Ce furent ces reflexions qui obligerent cette Compagnie de ne pas pousser les choses si loin que quelques uns de ses membres eussent bien voulu. D’ailleurs les plus sages étoient bien aises de se disculper de quantité de choses, dont on les accusoit. Les plus éclairés vouloient qu’il entrât plus de brigues & d’ambition dans toutes leurs assemblées que de zele pour le bien public; ainsi ils deputerent quelques uns d’entr’eux à St. Germain, offrant de se ranger dans le devoir, à de certaines conditions, qui montroient encore néanmoins que s’ils ne vouloient pas être les Maîtres tout à fait, du moins songeoient-ils à tirer au bâton avec celui qui le devoit-étre. Cela deplut à la Reine Mere qui avoit été avertie dés avant leur depart de Paris des propositions qu’ils avoient à lui faire. Ainsi les ayant renvoyés sans les vouloir écouter, le Parlement s’en trouva tellement scandalisé, qu’il donna un arrêt contre le Cardinal. Il y fut déclaré ennemi de l’Etat & en cette qualité indigne de remplir la place qu’il occupoit. Ce corps donna ordre en même tems à ce que la Ville fut gardée, & comme cela ne se pouvoit faire sans avoir des troupes, il ordonna quelques nouvelles levées tant de Cavalerie que d’Infanterie.

 

Mr. de Longueville qui ne faisoit que d’arriver de Munster où il étoit à la tête de nos Plenipotentiaires, plûtôt à cause de sa qualité que de son merite, au lieu de se montrer reconnoissant de la grace que la Cour lui avoit faite de le choisir par preference à un autre pour un poste si considerable, fut le premier à se declarer contr’elle. Il quitta St.

Germain où il avoit d’abord suivi le Roi, pour venir offrir ses services au Parlement. Cette Compagnie les accepta de bon coeur, & sa desobéïssance ayant été suivie de celle de quelques autres grands, il pretendoit, comme il avoit le rang au dessus d’eux à la Cour, que les offres de service qu’ils avoient faites pareillement à cette Compagnie ne lui pouroit préjudicier pour la qualité de Généralissime de ses armées, quand il fut obligé de la ceder à un autre qui étoit encore plus grand que lui. Le Prince de Conti ou tenté de changer sa crosse contre une épée, car il étoit Abbé de St. Denis, ou envoyé peut-être par le Prince de Condé son Frere pour avoir encore par son moyen quelque credit dans le Parlement qu’il alloit perdre en se declarant contre lui, vint aussi à Paris dans le même dessein qu’y étoit venu le Duc de Longueville. Il mit d’accord par là quelques Ducs & quelques autres personnes de qualité qui ne vouloient pas demeurer d’accord d’obéïr au Duc de Longueville. Ils pretendoient voir auparavant un brevet dont sa Maison se ventoit de devoir aller immediatement après les Princes du sang. Ils ne croyoient pas cette pretention si bien établie qu’ils ne songeassent à la disputer, sur tout ne voyant pas qu’il en joüit à la Cour où l’on voyoit tous les jours les Princes de la Maison de Savoye &

de Lorraine lui disputer le pas. Or les Ducs soutenoient qu’ils ne le cedoient point à ceux là, & que par consequent, ils ne devoient point aussi le lui ceder. Mais si c’étoient là leurs pretentions le Maréchal de la Motthe Houdancour qui étoit mécontent du Cardinal, & qui dans le dessein de s’en venger, parce qu’il l’avoit fait mettre en prison, d’où il ne faisoit que de sortir, étoit venu offrir pareillement sa tête &

son épée au Parlement, en avoit une contr’eux qui paroissoit beaucoup mieux fondée que la leur. Il pretendoit que leur qualité de Duc n’entroit point en concurrence avec la sienne, quand il s’agissoit du commandement d’une Armée, & que les Maréchaux de France étoient de cent piques au dessus deux à cet égard. Enfin toutes ces differentes pretentions eussent peut-être causé encore une autre guerre que celle qui étoit prête de s’allumer, quand le Prince de Conti les mit tous d’accord par son arrivée. Ceux qui disputoient ce commandement au Duc de Longueville n’oserent disputer à sa qualité de Prince du sang ce qu’ils étoient prêts de soutenir contre l’autre, à la pointe de l’épée; ainsi tout ce différent s’étant terminé par là Mr. le Cardinal me dit de me préparer à retourner en Angleterre. Je pris la liberté de lui répresenter que j’y étois suspect à Cromwel, qui y avoit bien encore accru sa Puissance, depuis la mort funeste de Charles Premier. Cet homme qui étoit un des plus grands Politiques qu’il y ait eu depuis long tems dans l’Europe, après avoir reconnu par l’experience qu’il en avoit faite en plusieurs rencontres, que les Anglois étoient gens à tout entreprendre pour maintenir leur liberté, leur avoit fait abolir la qualité de Roi, sous laquelle ils avoient toûjours vécu, pour s’ériger en Republique. Il les avoit leurés par là d’une maniere que peu s’en falloit qu’ils ne baisassent les pas par où il passoit, & qu’ils ne coupassent ses habits en piéces pour en faire autant de Reliques. Jamais on n’a veu en effet une si grande amitié pour un homme que ces Peuples en eurent pour lui au commmencement. Il fit bien d’avantage encore en leur faveur. Comme le commun Peuple après s’être délivré de la Puissance Royale, regardoit encore une espece d’esclavage l’authorité que la Chambre Haute avoit dans le Parlement, il la supprima tout de même qu’il avoit déjà fait la Royauté. Il est impossible de dire les benedictions qu’il en eut de la populace, elle en fit des feux de joye pendant plusieurs jours, & en ayant receu des acclamations tout autant de fois qu’il se montroit en public, son Eminence ne fut pas plûtôt qu’il avoit fait ce coup là, qu’il le jugea capable de faire doresenavant tout ce qu’il voudroit entreprendre.

 

La pensée qu’il en eut & celle qui lui vint en même tems de lier une étroite amitié avec lui, fut cause du commandement dont je viens de parler. Il fit attention à la réponse que je lui avoit faite là dessus, & comme il sçavoit comment j’avois été poursuivi par les gens de ce nouveau tiran, & par ceux de l’Ambassadeur d’Espagne, peut-être que ma remonstrance eut fait quelque impression sur lui, si ce n’est qu’il me croyoit plus capable qu’un autre de me ménager avec les esprits de ce païs là. Il ne pretendoit pas seulement envoyer faire compliment à Cromwel sur ce que son pouvoir augmentoit de moment à autre, mais reconnoître encore ceux qui avoient le plus de credit auprès de lui, afin de se les rendre favorables par ses largesses. Il me donna donc des lettres de change pour vingt mille écus, me disant que s’il m’en falloit d’avantage pour executer son commandement, je n’aurois qu’à l’en avertir & qu’il me les envoyeroit aussi-tôt: C’est pourquoi rien ne me devoit empêcher de faire des avances jusques à la somme que je trouverais bon de promettre. Je partis comme malgré moi pour ce païs là; & Cromwel ne me vit pas plûtôt qu’il me reconnut. Il me demanda aussi-tôt si je le tromperois cette fois là comme j’avois fait l’autre, & que j’avois été bien heureux de m’échaper de ses mains, que si j’y fusse tombé dans la conjoncture où l’on étoit, il ne pouvoit me dire de quelle maniere il m’eut traitté; parce que cela eut dépendu de mille choses; qu’il me pardonnoit, presentement qu’il n’y avoit plus de peril, principalement si je lui apprenois ce que j’étois venu faire en Angleterre en ce tems là.

Continuer : partie 3 sur 3