Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 5 sur 7 · partie 3/3

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Mémoires de Mr. d'Artagnan

amateurs du repos public ne s’en voulurent…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Cromwel me parloit avec tant de bonté & de cordialité que je resolus de lui avouër naïvement toutes choses. Je ne pris pas garde que j’allois deroger par là au caractere dont j’étois revêtu. Je sçavois bien pourtant que dans le portrait qu’en a fait un homme de ce siecle, qui a passé pour avoir beaucoup d’esprit, il a pretendu que bien loin qu’un Ministre public doive faire le personnage que j’allois faire, il doit bien plûtôt mentir avec gravité. C’est du moins la deffinition qu’il lui donne, & qui n’est pas trop mal inventée, en égard au personnage que la plûpart de ceux qui en sont revêtus jouent tous les jours à la veuë de toute l’Europe; me departant donc à ce coup là de cette politique quand je l’eusse même cru inseparable de ma qualité, je dis à Cromwel qu’il n’avoit pas en trop de tort de me soupçonner pour être autre chose que ce que je paroissois être; que j’étois venu effectivement la premiere fois en Angleterre, à un autre dessein que de lui faire un simple compliment; que j’avois eu ordre de sçavoir en quel état étoient les affaires de Charles, & de me conduire selon ce que je viendrois à en apprendre, qu’il ne le devoit pas trouver mauvais, parce que s’il se mettoit à la place de Mr. le Cardinal il avoueroit qu’il n’en eut pas moins fait que lui.

 

Il aima mon ingenuité, & me dit qu’on faisoit bien mieux les affaires de son maître en convenant comme je faisois de la verité, qu’en s’efforçant de la deguiser; qu’il vouloit être de mes amis, à condition que je fusse des siens; qu’il m’en demandoit ma parole, persuadé qu’il étoit que quand je la lui aurois donnée je la garderois inviolablement. Je me tins extrémement honnoré de cette maniere d’agir, & lui disant que ce n’étoit pas de mon amitié dont j’osois l’assurer, mail d’un respect dont je ne me departirois de ma vie, il me répondit fort obligeament que je laissasse là le respect, & que je lui accordasse ce qn’il me demandoit.

Je tâchai par une reponse toute remplie de defference & de soumission de ne pas dementir la bonne opinion qu’il vouloit bien me témoigner avoir de moy. Enfin cette entreveuë ayant de quoi me contenter infiniment je tâchai de me servir de l’estime dont il m’honnoroit pour avancer auprès de lui ce que Mr. le Cardinal m’avoit recommandé. Je lui parlai de la passion que son Eminence avoit d’étre de ses amis, & qui étoit telle qu’elle ne manqueroit jamais à la moindre chose qui seroit capable de le lui prouver. Il me répondit en riant que je faisois mon devoir de tâcher de se lui persuader, & que s’il vouloit faire le sien, il me répondroit qu’il ne me conseilloit pas tellement de me fier à sa parolle que de vouloir être sa caution; que ce Ministre venoit d’un Païs où l’on ne le faisoit pas une loi de tenir tout ce que l’on promettoit, qu’il étoit bien vrai qu’il n’y avoit point de regle si generale qui n’eut son exception, mais enfin que d’être Italien & Ministre d’Etat d’un grand Royaume, tel qu’étoit la France, & en même tems rempli de sincerité, c’etoit presque deux choses incompatibles; qu’il le lui diroit à lui même s’il lui parloit, comme il faisoit à moy, qu’il me diroit même que plus il y trouveroit à redire plus ce seroit une marque qu’il lui auroit dit la verité. Il se mit en même temps à goguenarder avec moy, sur toutes les grimaces que l’on faisoit dans la plûpart des Cours, me demandant si celles de France & d’Espagne en avoient jamais été meilleures amies pour toutes les Ambassades qu’ils s’étoient envoyées, aussi bien que pour toutes les alliances qu’ils eussent jamais contractées ensemble. Je ne pus lui dire autre chose sinon que je croyois qu’il avoit raison. Il aima encore ma bonne foi, & nous étant separés de la sorte, il me dit qu’il me vouloit donner à diner en famille avant que je m’en retournasse en France; qu’il ne pouvoit mieux me marquer l’estime qu’il faisoit de moy, que de me traiter de la sorte; qu’il n’en usoit comme cela qu’avec ses bons amis, & que de se depouiller ainsi avec eux de sa dignité c’étoit leur montrer qu’on n’avoit pas envie de les surprendre en quelque maniere que ce pût être.

 

Le Colonel Harrisson, Malmey & Lambert, étoient ses plus confidens. Il me presenta lui même à eux, & ils me donnerent tous trois à manger, mais trop proprement & avec trop de sumptuosité pour croire qu’ils le fissent de bon coeur; car quand on donne à manger à ses amis on n’y fait point tant de façon. Je fus ravi qu’il me fit connoitre ainsi lui même ceux qui étoient les siens, & ne m’y pouvant plus tromper, puisque c’étoit de sa propre bouche, me les avoit nommés, je leur rendis à sous trois un repas, qui n’eut pas été inferieur au leur, si j’eusse eu une maison aussi bien meublée que je l’eusse pu souhaitter pour les recevoir; mais comme il y a bien à dire qu’il y en ait en ce Pais là de telles, comme il s’en trouve une à S. Cloud chez le nommé Denoiers, tout ce qui put manquer à mon festin, c’est que le lieu où nous mangeames ne répondoit pas à la depense que j’y avois faite. Il est vrai que je n’y avois rien épargné, d’autant plus que je pretendois bien le mettre sur le compte de M. le Cardinal. Je croyois qu’il n’y pourroit trouver à redire, & que comme c’étoit pour ses interêts, & non pas pour les miens, que je les traittois, il ne m’en diroit jamais mot. Je fis après cela tout ce qu’il falloit faire, & tout ce que la prudence me pouvoit suggerer pour attirer ces trois Colonels dans son parti: mais comme l’Ambassadeur d’Espagne m’avoit primé, & qu’il leur avoit promis monts & merveilles pour être sourds à toutes les propositions qui lui pouroient être faites de ma part, je trouvai des gens si durs qu’il me fut impossible de les amollir. Je le mandai à Mr. le Cardinal, & l’informai en même tems de ce que je croyois qui en étoit cause. Il me fit reponse que quoique les Indes fournissent à l’Espagne des tresors que la France n’avoit pas, comme nôtre Couronne l’avoit toûjours emporté pardessus l’autre, il falloir tâcher encore que ce fut la même chose en cette occasion; qu’ainsi je n’y epargnasse rien, & que je n’en serois point dedi, quelque dépense que j’y eusse faite. J’avois déja offert mes vingt mille écus pour les gagner. Ils avoient traité cela de bagatelle, & il falloit bien que l’Espagne chantât sur un autre ton, puis qu’ils me méprisoient si fort: mais enfin cette lettre me parlant en termes si précis que je croyois pouvoir aller jusques à cent mille écus, s’il en étoit besoin, j’en fus quitte à meilleur marché, puisque moyennant soixante mille, je les fis convenir de faire tout ce que voudroit Mr. le Cardinal. Je le mandai à son Eminence, me tenant tout fier de la victoire que je remportois sur l’Ambassadeur; mais la reponse que j’en receus, au lieu de me rejouïr, eut de quoi me mortifier étrangement. Il me manda que de la maniere que j’en usois, il s’étonnoit comment avec les Soixante mille écus je n’avois pas encore promis la Couronne du Roi mon maître; qu’il n’avoit que faire de leur amitié à ce prix là, & qu’il aimoit mieux s’en passer que de l’acheter si cher. Il m’ordonna en même tems de m’en revenir, & n’en voulant rien faire que je ne me fusse disculpé auparavant à ces trois Messieurs de mon manquement de parole, je le fis du mieux que je pus, quoi que j’y fusse bien empêché.

 

Quand je fus de retour à Paris, & que je voulus porter dans mon compte à son Eminence la dépense que j’avois faite pour les traiter, elle me dit que je me moquois d’elle & me la raya; elle me dit aussi que s’il faloit qu’elle payât tous les festins qu’il plairoit à ses Domestiques de donner, le revenu du Roi n’y suffiroit pas, que c’étoit à ceux qui convioient les autres à danser à payer les violons, & qu’il n’y avoit que moi qui voulut y obliger les autres. La manière dure dont je vis qu’elle me parloit & qui sentoit sa correction, me parut insupportable.

J’en parlai à Mr. de Navailles qui étoit comme son favori, ou qui du moins avoit assez son oreille, pour lui redire quand il lui plairoit tout ce que je lui aurois dit. Je lui dis que j’étois resolu de la quitter, ne pouvant plus souffrir le mauvais traitement qu’il me faisoit tous les jours; que je le priois de lui demander mon congé, & que je lui en aurois obligation. Comme il étoit de mes amis il me demanda si je me moquois de lui parler de la sorte, qu’il n’étoit pas homme à me croire dans ma colere, & que s’il le faisoit, ce seroit le plus méchant office qu’il me put jamais rendre; si je voulois perdre le tems qu’il y avoit que j’étois à son Éminence; que je me donnasse patience & que ce qu’elle ne faisoit pas en un jour pour ses domestiques elle le fesoit avec le tems; qu’il étoit bien vrai qu’elle eut pu se dispenser de me dire tout ce qu’elle m’avoit dit; mais que ce qui me devoit consoler c’est que je n’étois pas le seul qui essuyât ainsi ses brusqueries, qu’il n’en étoit pas exempt non plus que les autres, mais que comme ce Ministre avoit toutes les graces du Royaume entre les mains, & qu’elles ne pouvoient couler que par son canal, il falloit non-seulement se mordre les levres quand on avoit la demangeaison de se plaindre de ses injures, mais encore étouffer le ressentiment qui en pouvoit naître dans son coeur; qu’il falloir prendre le bon & le mauvais des gens à qui l’on avoit affaire, & se resoudre quelquefois à passer de mauvaises heures, afin d’en avoir un jour de bonnes.

 

J’avois bon besoin de ces remontrances pour remettre mon esprit, tant il étoit ulceré contre ce Ministre. Ce n’est pas que la dépense qu’il jettoit sur moi injustement me souciat beaucoup, quoi que fusse dans un tems à avoir besoin de toutes mes pièces: mais il me sembloit, comme il étoit vrai effectivement, que quand il eut eu la raison de son côté comme il étoit bien éloigné de l’avoir, il y avoit des manières plus honnêtes que les siennes de faire la correction. Mais c’étoit-là son caractere, & bien qu’il fut le plus fourbe de tous les hommes, il avoit cela de particulier en lui, qu’au lieu bien souvent de cacher ce qu’il pensoit il s’en expliquoit en des termes qui étoient encore mille fois plus offensans pour ceux que cela regardoit, que le soupçon qu’il pouvoit avoir, ou de leur fidelité ou de leur preudhomie. Quelques jours après il y eut un Lieutenant aux Gardes de tué à un Château que l’on voulut emporter en Flandres, & comme malgré le conseil que m’avoit donné Mr. de Navailles j’étois resolu de le quitter à la première occasion que j’en trouverois, je lui demandai cette charge qui me fournissoit un beau prétexte de me contenter. Il me regarda, attentivement à cette demande &

craignant qu’il ne me dit encore quelque dureté, je me mordis la langue d’avance, parce que je me sentois une certaine demangeaison de lui parler comme il falloit, s’il venoit encore à me blâmer. Mais au lieu de me dire quelque chose de desobligeant il me répondit avec son baragouin dont il ne s’est jamais pû deffaire jusques à la mort, Monsieur d’Artagnan on ne connaît pas un homme pour le voir, j’ou vous avois toujours pris pour un aigle, & j’ou vois que vous n’êtes qu’un oison. Me vouloir quitter pour une Lieutenance aux Gardes; sachez qu’un Capitaine dans ce Regiment voudroit avoir trouqué sa charge contre vous, & vous avoir encore douné vingt mille écous de retour. Un Gouvernement est la moindre chouse que peut esperer oun de mes Doumestiques; vouiez la belle comparaison qu’il y a donc doune Lieutenance aux Gardes avec oun Gouvernement.

 

Un autre à ma place se seroit consolé de ce refus, par les belles esperances qu’il me donnoit; mais comme c’étoit le plus grand prometteur du monde, & que je le connoissois mieux que personne, je ne m’en crus pas plus avancé pour cela. Je m’imaginai au contraire que son refus ne venoit que de ce qu’il avoit quelque Marchand en main qui lui vouloit donner de l’argent comptant de cette charge. Je ne me trompois pas, il y avoit le fils d’un homme d’affaire qui la lui marchandoit. Ce n’étoit pourtant gueres là le poste d’une personne de si basse naissance. Quand j’étois arrivé à Paris ces sortes de charges n’étoient remplies que par des gens de la première qualité, mais comme la condition chez lui n’étoit pas ce qui lui paroissoit le plus recommandable, & qu’il faisoit bien plus de cas de la richesse, il les eut données encore à un homme moindre que celui-là, pourvû qu’il lui en eut voulu donner cinquante pistoles plus qu’un autre. Le Duc de la Feuillade que le Roi à honnoré, il n’y a pas long-tems, de la charge de Mestre de Camp de ce Regiment a fait ces jours-ci une chose qui témoigne qu’il ne ressemble pas trop mal à ce Ministre, à la reserve qu’il chante pouille quand on ne lui veut pas donner ce qu’il demande, & que son Eminence ne se rebutoit point jusques à ce qu’il vit qu’il n’y avoit plus rien à esperer pour lui. Le fis d’un Fermier General de mes amis ayant voulu acheter ces jours passez une Enseigne aux Gardes, d’une personne de sa connoissance & de la mienne, & le marché en étant fait à quatorze mille francs, comme il a voulu avoir l’agrément du Duc avant que de demander celui du Roi, il lui a dit qu’il ne prit pas cette Charge de celui de qui il la marchandoit, & qu’il lui en vouloit vendre lui-même une pareille qui étoit en sa disposition: le fils du Fermier en a été ravi, parce qu’il a cru que cela lui faciliteroit sa reception. Mais quand c’est venu à parler du prix, l’autre en a voulu avoir deux mille Loüis d’or, sous prétexte que ce qui coutoit quatorze mille francs à une personne de condition en devoit couter vingt-deux tout du moins à un roturier comme lui. Il a voulu ainsi verifier en sa personne ce qui se dit d’ordinaire des villains, savoir qu’ils entrent dans les charges par la porte dorée: mais quoi que celui-ci le soit de pere en fils, jusques à la millieme generation, cela n’empêche pas qu’il n’ait mieux aimé ne pas entrer dans les gardes que d’y entrer en donnant huit mille francs plus qu’il ne falloit.

 

Mr. le Cardinal m’ayant refusé de la sorte, je résolus de faire ce que me conseilloit Mr. de Navailles, c’est-à-dire de prendre patience, jusques à ce qu’il plut à son Eminence de me donner quelque établissement. Au reste comme je ne trouvois point que j’en pusse prendre de meilleur que d’avoir quelque charge auprès du Roi, ce fut à cela que je buttai uniquement. Besmaux ne me ressembla pas, & soit qu’il aimât à trouver toujours la nappe mise, ou qu’il se sentit moins propre à la guerre qu’à la servitude, bien loin de songer à sortir de celle où il étoit, il ne demanda qu’à s’y enfoncer encore plus qu’auparavant. Il dit à son Eminence que comme chacun étoit de son sentiment, & croyoit avoir raison, il ne lui demanderoit pas comme moi de lui faire changer de maître; mais de l’attacher tellement à lui qu’il en devint desormais inseparable; que tout ce qu’il desiroit étoit d’avoir quelque charge dans ses gardes; parce qu’il ne s’éloignerait jamais par-là de sa personne. Je ne sais si une telle demande s’accordoit bien avec la mouche qu’il portoit toujours au coin de l’oeil. Il ne l’avoit jamais arborée que pour apprendre à tous ceux qui ne l’avoient jamais vû à la guerre, que ce n’étoit pas sa faute qu’ils eussent eu de si méchans yeux, puis qu’il falloit bien qu’il y eut été, aux marques honnorables qu’il en portoit encore sur le visage; pretendant donc s’avancer par-là bien plus avant dans la carriere que je ne ferois de ma vie, & me jetter en même-tems de la poussiere aux yeux, il se trouva que Mr. le Cardinal nous rendit justice bientôt après à l’un & à l’autre. Comme il le croyoit plus propre que moi à garder sa salle, & moi plus propre que lui à rouller dans l’armée du Roi, il lui donna la Lieutenance de ses Gardes, & à moi une charge pareille à celle que je venois de lui demander. Nous fumes ainsi contens l’un & l’autre, & je tâchai de servir dans la mienne d’une manière que je n’y pusse pas demeurer toûjours. Car quand on est poussé d’une belle ambition, quoi qu’on ait obtenu ce que l’on desire, on desire bientôt quelque chose davantage. L’homme à cela même de particulier en lui qu’il n’est jamais content de sa fortune: Il aspire toûjours à quelque nouveauté, & le Roi même n’est pas exempt de cette foiblesse, quoi qu’il semble que rien ne manque à ses desirs. Ouï j’appelle foiblesse cette phrenesie qui fait que nous ne sommes jamais contens dans nôtre condition presente, & en effet bien que je vienne de lui donner moi-même un autre nom, je l’ai fait plûtôt sans y penser que je n’en ai parlé selon que je devois, pour en dire la verité.

 

Le Cardinal après avoir emmené le Roi, de Paris, étant excité par la Reine mere & par son propre ressentiment de venger les injures communes qu’ils avoient reçûës du Parlement & des Parisiens qui ne les haïssoient gueres moins l’un que l’autre, quoi qu’il y eut bien à dire qu’ils leur en eussent donné le même sujet, le Cardinal dis-je après avoir resolu dans son ame de ne pas laisser leur rebellion inpunie, tint Conseil avec Mr. le Prince comme il s’y devoit prendre pour y réussir. Mr. le Prince avoit été detourné d’abord de cette resolution par ses veritables amis, & par ses bons & fideles serviteurs. Ils lui avoient representé qu’il perdroit par-là l’amitié de cette Compagnie, que son pere, dont l’exemple n’étoit pas à mépriser, avoit ménagée, tellement qu’il l’avoit toûjours mise au nombre des choses qui lui étoient les plus precieuses.

Mais le Cardinal, qui quand il avoit une fois affaire de quelqu’un, ne se soucioit guerres de faire des bassesses, pour veu qu’il put parvenir à ce qu’il desiroit, se mit à genoux devant lui pour le prier de ne pas abandonner ses interêts, qui dans cette occasion avoient une telle connexité avec ceux de l’Etat, qu’on pouvoit dire que c’étoit presque une même chose. Il avoit bien fait plus, il s’étoit raccommodé avec le President Perrault, Intendant de ce Prince, qu’il ne pouvoit souffrir auparavant, parce que, sous pretexte du merite & du credit de son maître, il vouloit presque avoir autant de voix en chapitre que s’il eut été lui même premier Ministre. Comme il étoit fier naturellement comme le sont presque tous les gens qui viennent de peu, comme il venoit, il parloit non seulement bien haut, quand il y alloit des intérêts de Mr.

le Prince ou des siens, mais encore de ceux de moindre personne qui appartenoit à son maître. Il étoit President de la Chambre des Comptes, qui étoit beaucoup pour lui, par rapport à sa naissance, mais étant de ceux dont je viens de parler, c’est à dire de ces gens qui ne sont jamais contens de leur fortune, il voulait être President à mortier. Mr.

le Cardinal le lui avoit promis par plusieurs fois, & même eu avoit donné parolle à Mr. le Prince, mais comme il apprehendoit l’esprit altier de ce President, il ne s’étoit pas beaucoup pressé de la lui tenir. Il avoit trouvé un pretexte de s’en deffendre par le peu d’obéïssance que rendoit le Parlement & par l’attache que tous ceux qui possedoient de pareilles charges avoient à les garder. Il disoit, comme c’étoit la verité, que l’un en rendoit une nouvelle création dangereuse, & que l’autre mettoit de l’impossibilité à le gratifier d’une de celle qui étoient déja sur pied. Il tiroit ainsi tout l’avantage qu’il pouvoit esperer de leur raccommodement, sans qu’il lui en coutât rien, parce que l’autre n’étoit pas assez deraisonnable pour lui demander l’impossible.

 

Le Prince s’étant ainsi rendu aux desirs de son Eminence, à quoi la Reine mere encore ne contribua pas peu, en le conjurant de ne pas abandonner son fils ni elle dans une conjoncture de si grande consequence pour eux, il fit marcher ses troupes du côté de la Riviere de Seine au dessous de Paris. Leur petit nombre les empêcha de se pouvoir emparer de tous les postes avantageux, & comme Charenton étoit du nombre de ceux qui n’étoient pas occupez, le Prince de Conti qui avoit été declaré Generallissime des forces du Parlement y envoya deux mille hommes sous le commandement du Marquis de Chanleu. Il fit des barricades à la hâte pour se deffendre dans ce trou qui ne valloit rien.

Le Comte de Brancas, Chevalier d’honneur de la Reine Mere, tâcha de le retirer de sa desobéïssance avant qu’il la fit éclatter davantage. Ils étoient proches parens, & les liens du sang qui doivent se faire sentir particulierement dans un tems, comme celui-là, le rendirent hardi à ne lui rien déguiser pour lui faire reconnoître sa faute; mais comme l’autre se plaignoit du Cardinal qu’il accusoit de l’avoir laissé en arriere pour avancer des gens qui avoient beaucoup moins servi que lui, il ne le voulut jamais croire.

 

Mr. le Prince qui avoit peur que les Parisiens n’entreprissent de secourir ce poste qui n’étoit éloigné de leurs Faubourgs que d’une petite lieuë tout au plus, s’avança lui même de ce côté là, quoi que cette bicoque fut indigne de sa presence. Il se mit au dedans des murailles qui enferment le Parc de Vicennes avec quelques Cavalerie pendant qu’il fit garder l’Abbaye de Conflans & Carrieres par son Infanterie. Il chargea le Duc de Chatillon de faire cette attaque; &

comme celui-ci vouloit à toute force être Marêchal de France, il esperoit que le Cardinal qui avoit à coeur cette entreprise, lui en tiendroit plus de compte que de tout ce qu’il avoit pû faire, d’ailleurs M. le Prince se servit des murailles du Parc de Vincennes comme d’un rétranchement pour n’être pas accablé par le nombre; car les parisiens ne pouvoient venir à lui que par des breches qu’il y fit faire, & qui se voyent encore aujourd’hui au même état qu’il les mit. Le Duc de Chatillon qui s’étoit toûjours montré digne du grand nom qu’il portoit, après avoir reconnu cette bicoque que Chanleu croyoit qu’il dut attaquer du côté de Paris, parce que c’étoit celui qui paroissoit le plus foible, le trouva si bien fortifié qu’il ne crut pas s’y devoir attacher. Il aima mieux s’addresser du côté du temple que les gens de de la Religion ont dans ce Bourg, quoi qu’il fut naturellement plus fort que l’autre, &

que Chanleu y eut jetté quelque Infanterie pour prendre en flanc ceux qui s’avanceroient de ce côté là; mais comme il avoit négligé d’y faire des retranchemens, comme il avoit fait ailleurs, & que l’art passe souvent la nature, il se trouva pris justement du côté qu’il ne s’attendoit pas. Il y courut lui même pour le deffendre, & il s’y exposa d’autant plus qu’il avoit peur qu’on ne l’accusât d’avoir negligé de prendre ses précautions par une sotte credulité. Il avoit promis outre cela au Parlement que moyennant qu’il lui donnât le nombre de troupes qu’il demandoit, il conserveroit ce poste ou qu’il s’enseveliroit sous ses ruines. Ainsi ayant fait une belle deffense & l’attaque n’étant pas moins vigoureuse, l’on vit bientôt tomber de part & d’autre quantité de monde sans savoir encore qui auroit le dessus. Le Duc de Chatillon qui avoit accompagné Mr. le Prince dans toutes ses Victoires & dans l’attaque de plusieurs places qui étoient tombées devant lui, fâché de voir resister cette bicoque après avoir aidé à tant de grandes actions, fit alors un dernier effort pour faire plier les troupes qui lui étoient opposées. Il y réüssit & les ayant chassez de leurs retranchemens, il les fit abbattre pour se faire un passage afin de s’avancer plus avant.

Ses gens entrerent ainsi dans la rûë par où l’on va au Temple. Chanleu leur y fit tête, le mieux qu’il put, & comme il se ressouvenoit de la parolle qu’il avoit donnée au Parlement, il s’y fit tuer en faisant tout ce que pouvoit faire un homme de tête & de courage. Le Duc de Chatillon ne trouvant plus rien qui lui fit resistence après la mort de Chanleu, s’avança vers le temple où il prétendoit bien que ceux qui étoient dedans missent les armes bas, & se rendissent prisonniers de guerre sans coup ferir. Mais lors qu’il se defioit le moins de sa mauvaise fortune, il lui fut tiré un coup de là; dont il perdit d’abord connoissance. On le fut dire à Mr. le Prince qui en eut été plus fâché qu’il ne fut s’il n’eut pas été amoureux de sa femme; mais comme le Duc s’étoit mis depuis peu sur le pied de mari incommode, & que ce Prince n’aimoit pas à être gehenné, il dit à Guittaut qui étoit auprès de lui, il eut tout aussi bien fait de n’être point jaloux, puis qu’il avoit si peu de tems à vivre. Les gens du Duc ne laissèrent pas nonobstant la bravoure d’achever la conquête qu’il avoit entamée. Les troupes de Chanleu s’y firent presque toutes tailler en pièces, quoi que la mort de leur Gouverneur les dut rendre moins hardis. On porta cependant le blessé à Vincennes, où il lui vint des Medecins & des Chirurgiens de tous côtez.

Le Roi lui envoya les siens, & Mr. le Cardinal en ayant fait tout autant, il n’eut pas manqué d’en rechaper s’il n’eut tenu qu’à du secours; mais sa blessure étoit mortelle, de sorte qu’il ne vécut que jusques au lendemain, Son Eminence à qui j’étois encore m’y envoya pour lui témoigner le chagrin qu’il avoit de son état. Je trouvai la Duchesse sa femme auprès de lui. Elle étoit venuë en diligence de St. Germain, lachant qu’il n’avoit plus gueres à vivre. Ce n’est pas qu’elle eut grande amitié pour lui, elle avoit trop d’amans pour aimer un époux; &

comme c’étoit la plus belle personne de la Cour, & la plus coquette, il avoit reconnu, mais un peu tard, que s’il eut bien fait, il eut cru son pere, qui lui disoit avant son mariage qu’il étoit dangereux souvent d’épouser une si belle femme. Je le trouvai tout attendri auprès d’elle, soit qu’il eut regret de la quitter ou que n’ayant pas encore trente ans, il ne put soutenir son malheur avec la même fermeté qu’il eut fait s’il eut été dans un âge plus avancé. Charenton ayant ainsi été emporté, Mr. le Prince retourna à St. Germain avec le Duc d’Orleans qui avoit voulu être present à cette action. On avoit dit au Cardinal qu’il étoit sorti plus de vingt mille hommes de Paris pour s’y oposer, & que Mr. le Prince leur avoit fait prendre la fuite, avec un seul Escadron. L’un étoit vrai, & non pas l’autre, la verité étoit que ces vingt mille hommes étoient bien sortis de cette grande Ville, mais non pas qu’ils se fussent mis en devoir de venir l’attaquer. Ils s’étoient contentez de montrer le nez sans oser en faire davantage; mais comme ce Ministre étoit un donneur d’encens sans s’informer d’avantage si on lui avoit dit vrai ou non; Mr. le Prince, lui dit-il d’abord qu’il le vit, que fairont les Espagnols d’oresenavant, vous qui tenez plus de monde vous seul, que ne fait oune armée. Il lui demanda en même tems à voir son épée, supposant apparement qu’elle étoit teinte du sang des pauvres Parisiens, mais Mr. le Prince qui ne vouloit point de louanges, qui ne lui fussent dues, & qui même ne s’en soucioit guère après les avoir meritées, lui ayant conté la chose comme elle étoit. Ah qu’ou me dites vous, reprit-il, & bien loin de me dire de ce qu’ou je viens d’avancer, je les plains encoure davantage vous dont la voüe est plus dangereuse que celle d’oun Basilic; faire enfouir vingt mille hommes pour les regarder soulement, est un ouvrage qui n’appartient qu’à vôtre Altesse.

 

Il lui dit encore quantité de mommeries, qui eussent été bien mieux dans la bouche d’un baladin que dans celle d’un Ministre d’Etat. Je crois même que ce fut là la pensée de Mr. le Prince, quoi qu’il en soit, les Generaux des parisiens étant tout honteux de ce qu’on leur avoit pris à leur barbe un poste qui leur eut été facile de secourir, tachérent d’en effacer la honte par quelque conquête plus considerable. Il n’y en avoit gueres cependant qui leur pût faire grand honneur. Tout ce que nous tenions au dessus, & au dessous, de la Seine ne valloit rien, & ne méritoit pas le nom de place. La seule Ville de Melun avoit quelque reputation à cause de son antiquité. Car elle a été bâtie avant Jules Cesar, & c’est du moins ce que ses commentaires nous apprennent. Mais comme ce n’est pas l’antiquité qui rend une Ville considerable pour la guerre, & que si cela étoit il n’y en auroit gueres qui le fut en comparaison de Treves, qui ne vaut pourtant rien; ce ne fut pas là aussi où ils s’attacherent, parce que la riviere qui la divise en trois, de sorte qu’on diroit presque que ce sont trois Villes, leur faisoit craindre que s’ils separoient leurs forces pour l’attaquer, Mr. le Prince ne tombât sur eux sans qu’ils se pussent secourir les uns les autres. Ils bornerent donc leurs grands desseins à se saisir de Brie-Comte-Robert, & de quelques autres bicoques. Sur la nouvelle qu’en eut Mr. le Prince, il voulut quitter la Cour pour s’en venir dans son armée qui tenoit pour le moins quinze ou vingt lieuës de païs. 11 avoit mis le quartier du Roi à St. Denis, parce que ce lieu lui paroissoit plus considerable que les autres, non-seulement parce qu’il renferme les tombeaux de nos Rois, mais encore par là proximité de Paris. Mais le Cardinal & la Reine mere lui témoignant que les lieux qui étoient à attaquer étoient indignes de sa presence, il se laissa debaucher d’autant plus aisément, qu’il avoit quelques amourettes qui lui faisoient trouver agréable le sejour de St. Germain. Le Marêchal du Plessis prit sa place. Le Comte de Grancey qui a été depuis Marêchal de France & qui étoit alors Lieutenant General, ayant été detaché de son armée fut attaquer Brie-Comte-Robert. Cette Ville qui est à l’entrée de la Brie du côté de Paris fit mine de se deffendre, parce qu’il lui étoit honteux de se rendre étant aux portes de cette Ville, dont elle pouvoit esperer du secours; mais personne n’ayant paru pour deloger le Comte de devant ses murailles, parce que le Marêchal s’étoit posté entre deux pour l’empêcher, elle demanda à Capituler tout aussi-tôt. Quelques autres Villes qu’on attaqua ensuite firent la même chose, & l’on ne vit jamais plus de lâcheté qu’il en parut de la part des Parisiens, car quoi que le Marêchal du Plessis n’eut qu’une poignée de monde, ils n’oserent jamais se montrer devant lui. Il est vrai que comme on avoit tiré de St.

Denis les troupes qui y étoient pour marcher en campagne, & qu’il n’y étoit resté qu’une Compagnie Suisse qui n’étoit pas capable de la garder, ils forcerent cette place, se flattant que par cette prise ils repareroient le blâme qu’on leur pouvoir donner avec justice, d’avoir laissé perdre tout le reste sans coup férir. Mais s’ils se ventoient de cette Conquête qui n’étoit pourtant pas capable d’effacer leur honte, leur vanité fut bientôt étouffée par l’arrivée de Mr. le Prince. Il quitta St. Germain pour venir reprendre cette place, il le fit même à leur barbe sans qu’ils osassent encore s’y opposer.

 

Mr. le Cardinal fut ravi de toutes ces petites expeditions, qui, bien que de peu de conséquence par elles mêmes, ne laissoient pas de resserrer tellement les parisiens qu’ils commençoient à manquer de tout.

S’ils eussent bien-fait ils s’en fussent pris à leurs Generaux à qui c’étoit à leur ouvrir les passages; mais comme ils ne songeoient tous tant qu’ils étoient, depuis le premier jusques au dernier, qu’à faire en leur particulier quelque accommodement avantageux avec la Cour, & qu’ils n’avoient garde d’affranchir le peuple de leur misere, parce qu’après cela il eut été trop insolent, ils trouvoient des difficultez à toutes choses sans que le Parlement pût connoître s’ils disoient vrai ou non.

En effet ce n’étoit pas son métier de decider de tout cela, & il falloit bien qu’il s’en rapportât à leur parole. La haine cependant de tous ceux qui étaient dans la souffrance retomboit sur lui, parce qu’ils l’accusoient avec raison d’avoir allumé la guerre pour ses intérêts particuliers. Comme leur mécontentement & la misere qui augmentoit de moment à autre dans la Ville étoient capables d’y exciter quelque sedition, cette Compagnie si trouva bien embarrassée, & commença à reconnoître, mais un peu tard, qu’on ne se soustrait jamais de l’obeïssance que l’on doit à son Souverain, sans y trouver de grandes difficultes. Tout commença même à lui devenir suspect jusques à ses propres Membres, parce que plusieurs d’entr’eux, à l’exemple de ses Generaux, avoient des relations à la Cour dont ils tâchoient de tirer quelque grace devant que de lui promettre de rentrer dans le devoir.

 

Mr. le Cardinal qui ne demandoit pas mieux que d’augmenter le soupçon que leurs confreres avoient de leur conduite, bien loin de finir avec eux, les tenoit en suspens, pendant que sous main il faisoit part aux autres de toutes les propositions qui lui étoient faites. Il m’employa dans cette rencontre, & je l’y servis utilement. Je connoissois la femme d’un conseiller qui étoit coquette à un point qu’elle vouloit que chacun lui en contât. Je l’avois servie selon son inclination, parce qu’il ne m’en devoit couter que des paroles, & qu’on n’a pas plus de peine à dire à une femme qu’elle est jolie, quoiqu’on ne le dise souvent qu’au prejudice de la verité, que si on lui disoit ce qu’on en pense veritablement. Sa coquêterie avoit déplu d’abord à son mari, qui croyoit que l’appannage d’un homme qui a une femme de cette humeur est d’être bientôt ce que tant d’autres sont; mais le tems & l’experience lui ayant appris que bien que cela arrive ordinairement il n’en étoit pas de même avec elle, & que si elle aimoit la fleurette elle n’en aimoit pas moins la vertu, s’y accoutuma, non-seulement, mais se fit encore souvent un regal de lui entendre parler de ses intrigues. Elle lui avoit dit que j’étois du nombre de ses amans, & comme je n’avois pas encore quitté Mr.

le Cardinal & que ce Magistrat croyoit que je pourrois être instruit plus particulierement qu’un autre des demarches de ses confreres, elle m’écrivit une lettre par son conseil dont la teneur étoit qu’elle avoit cru que je lui disois vrai, quand j’avois pris soin quelquefois de lui assurer qu’elle ne m’étoit pas indifferente, qu’elle craignoit bien cependant de s’y être trompée, parce que quand on aimoit veritablement on trouvoit bien moyen malgré ce qui se passoit entre les deux partis, de revoir ce que l’on aimoit; que l’on n’étoit pas si exact sur les passeports que je n’en pusse obtenir un, pour peu que je voulusse m’y employer; qu’elle s’offroit même de m’en sauver la peine, si j’y trouvois quelque difficulté; que je n’avois qu’à le lui faire savoir, &

qu’elle m’en envoieroit un tout au plûtôt.

 

Je montrai cette Lettre à Mr. le Cardinal, non pas pour lui demander permission d’aller voir cette Dame, car c’étoit dequoi je me souciois le moins; mais pour savoir de lui s’il ne vouloit point se servir de cette occasion pour me faire menager quelque chose dans la Ville qui pût tourner à son avantage. Il me dit qu’il me savoit bon gré de lui en parler, que j’eusse à accepter cette proposition, & que devant que ce passeport m’arivat, il me diroit tout ce que j’aurois à faire pour son service; qu’il y alloit penser serieusement, parce qu’après une meure reflexion, on se trompoit moins que quand on decidoit des choses à la bouluëve. Une heure après il m’envoya chercher pour me faire entrer dans son Cabinet. Il me demanda d’abord qu’il me vit, si j’entendois bien à faire l’amoureux, & lui ayant répondu qu’il avoir été un tems que je ne m’en acquittois pas trop mal, & que je ne croyois pas encore l’avoir oublié; tant mieux, me dit-il, mais ne me tromperas tu point, car quand on a une maîtresse il est bien rare qu’on ne lui sacrifie pas son Maître dans l’occasion. Je lui répondis que cela arrivoit quelquefois, mais non pas à un honnête homme; d’ailleurs qu’il falloit que ce fut une maîtresse aimée, mais que quand elle ne tenoit pas plus au coeur que me faisoit celle-là, ni le maître ni même le moindre ami, n’avoit rien à apprehender, que je ne l’avois jamais veuë pour m’en faire une attache, mais par un simple amusement; que quand on en étoit sur ce pied-là avec une personne, on demeuroit toûjours avec elle le maître de son secret; qu’ainsi si elle ne savoit le sien que par moi, il pouvoit conter qu’elle n’en seroit jamais plus instruite qu’elle le pouvoit être presentement. Il me répartit que puis que je ne l’aimois pas, il avouoit avec moi qu’il devoit mettre toute crainte bas, qu’ainsi j’eusse à lui écrire sans perdre de tems qu’elle eut à m’envoyer le passeport qu’elle m’offroit.

 

Je le fis d’abord que je l’eus quitté, & comme nous avions les mêmes sentimens elle & moy, & que nous ne songions qu’à nous tromper, elle ne perdit point de tems de sa part, pour m’envoyer ce que je lui demandois.

Je la fus trouver le premier jour que j’eus son passeport, & jouant extrémement bien mon personnage auprès d’elle, j’en fis si bien l’amoureux qu’elle trouva qu’une absence de cinq semaines comme j’avois été, sans la voir, étoit un merveilleux secret pour rechauffer l’amant le plus froid. Cependant pour ne me point dementir de l’ardeur que je lui témoignois, je lui dis en confidence qu’avant qu’il fut peu j’esperois que nous nous reverions, sans qu’il fut besoin d’avoir recours à un passeport. Je n’en voulus pas dire davantage, sachant que si je ne disois ainsi les choses qu’à demi, elle n’en auroit que plus de curiosité de savoir ce que j’entendois par là. Cela ne manqua pas d’arriver. Elle me pria de m’expliquer mieux, & feignant de me repentir en quelque façon d’avoir trop parlé, je ne voulus jamais rompre le silence qu’elle ne m’eut fait serment qu’elle ne raporteroit jamais à personne ce que je voulois bien lui dire pour lui marquer mieux la passion que j’avois pour elle. Je ne faisois pas trop bien de lui demander une chose comme celle là, moi qui me doutois qu’elle me tarderoit gueres à être parjure; mais enfin comme je savois que les grimaces sont souvent de saison, & que même elles font mieux réussir que tout le reste, je n’eus pas de peine à me deffaire des scrupules que je pouvois avoir là dessus: la Dame me jura tout ce que je voulus, & je lui dis après cela que tels & tels Presidens & tels & tels Conseillers avoient promis à Mr. le Cardinal d’être dans ses intérêts au préjudice de toutes choses, qu’on leur avoit promis des benefices à la plupart pour leurs enfans, & que cela s’executeroit d’abord qu’il viendroit à en vaquer; que moyennant cette recompense ils avoient promis de quitter Paris incessamment, & de se retirer à Montargis où le Roi avoit transféré leur compagnie par une Declaration; que ceux qui y resteroient seroient en petit nombre après cela; de sorte qu’il ne seroit pas difficile à son Eminence de les abbatre: d’ailleurs, que le peuple qui se plaignoit déja d’eux les tourneroient bientôt en ridicules, voyant que la plus saine partie de leur Compagnie les auroit d’abandonnez, &

que ce qui en resteroit dans la Capitale du Royaume ne meriteroit pas de porter le nom de Parlement.

 

La Dame goba d’autant plûtôt cette nouvelle, que tous ceux que je lui avois nommez étoient devenus suspects à leurs confreres, ils savoient effectivement qu’ils avoient fait quantité d’avances à la Cour pour embrasser son parti, & que si cela ne s’étoit pas encore conclu ce ne pouvoit être tout au plus, que parce que leurs demandes ne s’accordoient pas avec la gueuserie. Comme la plûpart des Provinces avoient part à la desobéïssance du Parlement, & qu’elles suivoient son exemple l’argent qui en revenoit étoit si rare, que bien loin de le pouvoir prodiguer, comme ils desiroient, on ne pouvoit jamais en être trop bon ménager.

Aussi n’avois-je pas cru devoir avancer qu’ils eussent été gagnez par du comptant, ce que j’eusse dit se fut détruit par l’état presente des affaires, & il étoit bien plus à propos d’avoir recours, comme j’avois fait, à une chose sur laquelle on ne me pouvoit convaincre de mensonge.

Le Mari à qui la Dame fit part de ce que je lui avois dit s’y laissa surprendre aussi-bien qu’elle, tellement qu’en ayant fait rapport à ceux de sa Compagnie qu il croyoit n’avoir aucune liaison avec la Cour, ils firent diverses assemblées entr’eux où ils n’eurent garde d’appeller ceux qui leur étoient suspects. Je n’avois pas nommé cependant à la Dame ceux qui le leur devoient être davantage, & qui recevoient effectivement des bien-faits de la Cour sans que personne en fut rien. Cela eut detruit la confiance qu’ils avoient en eux, & par consequent les services que ceux là rendoient, en affectant que tous les conseils qu’ils dormoient étoient uniquement par rapport aux interêts de la Compagnie, & au bien du Peuple. Quoi qu’il en fait cette finesse commençant à jetter de la division entre la plûpart, on pouvoit esperer d’en receuillir bientôt quelque fruit, quand le Duc de Beaufort qui s’étoit sauvé de prison depuis peu, & qui avoit embrassé le parti du Parlement tâcha de réparer le faux bruit qui couroit de la defection de tous ces membres. Comme il ne pouvoit pardonner au Cardinal tous les maux qu’il lui avoit fait souffrir, il ne pouvoit entendre sans horreur qu’on voulue se raccommoder avec lui: ainsi prenant soin de justifier ceux que j’avois tâché de noircir, je courais grand risque de voir toutes mes esperances renversées, quand le hazard plûtôt que le reste réunit les esprits au moment qu’ils paroissoient se brouiller de nouveau tout autant qu’auparavant.

 

Le mauvais état des affaires des parisiens ayant obligé le Parlement d’envoyer demander du secours aux Espagnols, l’Archiduc Leopold, qui commandoit dans les Païs-Bas, crut non seulement devoir en promettre à celui qu’il avoit envoyé vers lui; mais encore lui écrire une lettre de sa propre main pour marquer qu’il pouvoit s’y assurer. Un de ses Gentilhommes là lui apporta de sa part, & la Cour en ayant nouvelle, &

même que cet Archiduc devoit entrer lui même en personne en France pour faire lever le blocus de Paris, la Reine Mère qui avoit toujours paru ferme dans la resolution de punir cette grande Ville, changea tout d’un coup de sentiment par le peril qui la menaçoit. Elle crut, avec raison, que ce Prince qui avoit déja proffité de nos desordres en reprenant en Flandres quantité de bonnes Places, pouroit bien y joindre en passant celles qu’il trouveroit à sa devotion, soit sur la Frontiere de Picardie ou même dans le coeur du Royaume; ainsi la nécessité l’obligeant de se relâcher de la fierté, elle envoya un Heraut d’armes pour proposer quelque accommodement au Parlement. Je ne sçais à quoi son conseil pensoit d’envoyer ainsi un Heraut d’armes aux sujets du Roi, puis qu’ils ne s’envoyent jamais que de Souverain à Souverain. Mais la crainte que l’on avoit de la venuë de l’Archiduc avoit tellement troublé la cervelle à la plûpart, qu’ils ne sçavoient plus ce qu’ils faisoient. Ce Heraut s’étant presenté à la Porte St. Honoré avec sa cotte d’armes, & son bâton, on en donna avis à cette Compagnie qui ne s’assembloit plus comme de coutume pour vaquer aux affaires des particuliers, mais seulement à celles qui avoient du rapport à elle, ou à l’Etat en general. Comme elle étoit toûjours divisée entr’elle, & que ceux qui étoient bien intentionnez pour la Cour ne cherchoient qu’à ramener les autres à leur sentiment, ils prirent cette occasion aux cheveux pour les faire revenir de leur devoir. Ils leur répresenterent qu’ils avoient tout tant qu’ils étoient déja donné assez à mordre sur leur conduite, en envoyant demander du secours aux ennemis de l’Etat, sans s’attirer encore de nouveaux réproches; que s’ils recevoient ce Herault, ce seroit donner lieu à leurs ennemis de les accuser comme ils faisoient déja de vouloir s’ériger en Souverains; qu’ainsi il falloit le renvoyer, & faire sçavoir à cette Princesse que s’ils ne l’avoient pas receu ce n’étoit que parce qu’ils n’étoient pas si criminels qu’on tâchoit de les faire passer dans son esprit.

 

Le Parlement trouva ce conseil tout à fait honnorable pour lui, & cet avis ayant passé à la pluralité des voix, il envoya les gens du Roi pour faire part à la Reine du sujet pour lequel on avoit renvoyé ce Herault.

Il y avoit parmi ces Deputez des gens bien intentionnez pour la paix, &

comme cette soumission étoit du goût de la Cour, & qu’elle vouloit s’affranchir de la crainte qu’elle avoit de la venuë de l’Archiduc, elle leur proposa une conference pour terminer à l’amiable les differens qui divisoient les esprits. Ils ne purent l’accepter de leur chef, quelque bon dessein qu’ils en pussent avoir. Il falloit qu’ils en fissent rapport auparavant au Parlement, & l’ayant fait en des termes qui marquoient que s’ils en étoient crus ou proffiteroit bientôt de la disposicion où la Reine Mere étoit de leur pardonner, leur avis fut suivi d’un consentement unanime. On convint de parr & d’autre que l’on s’assembleroit à Ruel pour y examiner toutes choses. Le Parlement y envoya des Deputez, & le Cardinal Mazarin y étant allé lui même de la part de la Cour, le Duc d’Orleans honora ces conferences de sa presence.

Enfin après bien des contestations la paix fut concluë entre les deux partis. Mais elle fut de peu de durée, desorte que devant qu’il fut peu la guerre civile se ralluma si fortement que tout ce que l’on avoit veu jusques là n’étoit rien en comparaison de ce qui se vit alors.

 

FIN.