Minus, lapsus et mordicus

Henriette Walter · Chapitre 19 sur 25

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Minus, lapsus et mordicus

TROISIÈME PARTIE Le latin populaire et sa multiple progéniture

TROISIÈME PARTIE

 

 

LE LATIN POPULAIRE ET SA

MULTIPLE PROGÉNITURE

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CHAPITRE 17

EXPANSION DU LATIN : LA « ROMANIA »

 

La conquête de la Gaule par Jules César s’était déroulée vers le milieu du Ier siècle avant notre ère, entre 58 et 51 av. J.-C., c’est-à-dire pendant la période dite « classique », qui a vu l’épanouissement de la littérature latine (cf. ch. 10 Le latin, langue prestigieuse). Toutefois, ce n’est pas cette forme de latin littéraire que les légions romaines avaient transportée et acclimatée dans les pays conquis puis occupés, mais une langue latine présentant de nombreux traits assez différents.

Latin classique et latin vulgaire

L’hypothèse de l’existence d’une autre forme de latin à l’origine des langues romanes a été énoncée dès la n du XVIe siècle mais c’est surtout grâce au développement de la grammaire comparée des langues romanes vers le milieu du XIXe siècle que l’on a pu prouver que la langue latine à laquelle il faut remonter pour expliquer la constitution des langues romanes n’est pas le latin classique tel qu’on le trouve chez Cicéron ou chez Virgile : on la désigne assez généralement sous les termes de latin vulgaire.

Qu’est-ce que le latin vulgaire ?

On dé nit communément le latin vulgaire comme une sorte de latin parlé quotidien, dans ses différentes variétés régionales, individuelles et stylistiques, assez divergent par rapport au latin classique, mais dif cile à cerner.

En l’absence de documents oraux, si l’on désire s’en faire une idée plus ou moins approximative, on recourt aux « fautes » involontaires que l’on peut détecter dans des écrits non littéraires des premiers siècles, et qui sont soit des écrits personnels, soit des traités techniques. On peut également consulter plusieurs textes des débuts du christianisme, par exemple ceux de Tertullien (Quintus Septimius Florens Tertullianus, vers 150-220), le véritable père de la littérature latine chrétienne.

Quelques traces écrites de ce latin tardif

Parmi les traités techniques, on possède par exemple un livre de cuisine où sont rassemblées des recettes vraisemblablement dues à l’origine à Apicius, un cuisinier réputé sous l’empereur Tibère. Toutefois, le texte qui nous est parvenu semble dater des environs de 400 et comprend de nombreuses additions bien plus tardives.

APICIUS ET LE FOIE GRAS

Né aux alentours de 25 av. J.-C., Apicius s’était rendu célèbre pour ses extravagances

culinaires. D’après Pline, c’est lui qui avait par exemple mis au point la technique du gavage des oies aux gues sèches, qu’il tuait ensuite en leur donnant à boire du vin miellé. Dans De re coquinaria (« De l’art culinaire »), on trouve deux attestations du nom du foie,

catum, abréviation de catum iecur « foie (d’oie engraissée) aux gues », où c’est iecur,

qui en réalité désignait le foie.

Il existe aussi un livre de médecine, datant du Ve siècle, d’un certain Marcellus, dit Empiricus, de Bordeaux, intitulé De medicamentis liber (« le livre des médicaments ») qui est en fait un recueil de formules pharmaceutiques plutôt qu’un livre de médecine, et qui présente certaines traces des nouveautés lexicales ou grammaticales alors en cours.

Parmi les textes religieux, toutes les traductions de la Bible avant la Vulgate , c’est-à-dire avant le début du Ve siècle, offrent aussi de précieuses indications sur ce que devait être le latin parlé à cette époque.

En n, l’ouvrage d’un grammairien nommé Probus (sans doute du IVe siècle apr. J.-C.) l’Appendix Probi, donne vraiment une liste des fautes à ne pas commettre, sous la forme : « Dites… mais ne dites pas… ». Ce faisant, il met en réalité l’accent sur une partie des nouveautés de cette variété de latin dit « vulgaire », celle qui a donné naissance aux langues romanes, et dont nous avons ainsi un aperçu partiel, en quelque sorte « en avant-première ».

LES RÉVÉLATIONS DE L’APPENDIX PROBI

Grâce à l’annexe d’un petit livre de grammaire latine, l’Appendix Probi, (du IIIe-IVe s.

av. J.-C.), nous pouvons prendre connaissance d’un certain nombre de mots (227 exactement) considérés comme incorrects, mais qui ont pourtant traversé les siècles, par exemple :

Dites :

vetulus , non veclus, « un peu vieux, vieillot » calida, non calda, « chaude » frigida , non fricda, « froide » tabula , non tabla, « table » auris , non oricla, « oreille » vinea , non vittia, « vigne » viridis, non virdis, « vert » olim, non oli, « autrefois » idem , non ide, « le même »

On y voit de nombreuses traces de la tendance à ne pas prononcer la consonne -m à la nale (oli, ide, pour olim, idem), à confondre le timbre des voyelles (vinia, au lieu de vinea) ou encore à favoriser les diminutifs (oricla « petite oreille », au lieu de auris, ou encore vetulus au lieu de vetus « vieux »).

En n, nous disposons aussi d’un vaste corpus d’inscriptions sur les murs de Pompéi, qui nous est particulièrement précieux pour la précision de leur datation, puisqu’elles ne peuvent pas être postérieures à l’éruption du Vésuve qui avait détruit la ville (24 août 79).

SALUT LES COPAINS

Les 6 000 inscriptions de citoyens de la ville, découvertes après l’éruption volcanique de

Pompéi, le 24 août 79, sont de toutes sortes, et elles permettent de connaître le mode de vie de ses habitants : af ches électorales, sentences moralisatrices, annonces de spectacles ou d’offres de location de logement, déclarations d’amour ou messages de haine, allusions à des actes explicitement sexuels, liste de prix…

En voici quelques exemples :

Sodales ave te , « Salut les copains » ;

Tu mortus es, Tu nugas es, « Tu es une charogne. Tu es un farceur » ; Hic futui XIX K Sep XIII K Sep, « Ici, j’ai baisé le 19 des calendes de septembre » ; Mais l’inscription la plus piquante est sans doute celle qui s’adresse directement au mur

sur lequel elle est gravée :

Admiror o paries te non cecidisse ruinis qui tot scriptorum taedia sustineas, « Je m’étonne, ô mur, que tu ne te sois pas effondré, toi qui dois supporter tant de

niaiseries de scribouillards ».

À

À la fois lucidité et humour !

Toutes ces données éparses sont évidemment bien utiles pour acquérir un petit nombre de certitudes sur les stades intermédiaires entre les formes du latin classique et celles du latin déjà sur la voie des langues romanes, mais, a n de mieux inscrire ces informations dans leur contexte historique, un retour sur la chronologie de l’aventure romaine est à présent nécessaire.

L’expansion romaine

Une première constatation s’impose : elle ne s’est vraiment pas faite dans la précipitation.

LES DIFFÉRENTES ÉTAPES

DE L’EXPANSION ROMAINE

–753 Fondation de Rome

IIIe s. av. J.-C. Conquête de l’Italie

– 238 Conquête de la Sardaigne et de la Corse – 212 Conquête de la Sicile

n IIIe s.- Ier s. av. J.-C.

Conquête du Bassin méditerranéen (Gaule, péninsule Ibérique, une partie des Balkans, de la Grèce, de l’Afrique du Nord et de l’Asie Mineure)

Conquête de la Pannonie (Hongrie de l’Ouest et une partie de l’ancienne Yougoslavie) Conquête de la Britannia (l’actuelle Angleterre)

Ier s.-IIe s. de notre ère

Conquête de la Dacie (une partie de la Roumanie actuelle)

Carte de l’expansion romaine

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Une précaution à prendre, cependant : les datations gurant dans l’encadré ci-dessus doivent être considérées seulement comme des points de repère approximatifs car, on le sait, l’occupation a été progressive. La conquête de l’Espagne, par exemple, a duré près de deux siècles, et il n’est pas super u de rappeler que la romanisation linguistique de ce très vaste empire ne pouvait avoir été que beaucoup plus lente. Sur la carte de la page précédente, on pourra remarquer que les langues romanes actuelles ne sont maintenues que dans une partie de l’Empire romain alors que, en dehors de la Britannia, tous les pays autour de la Méditerranée étaient touchés, non seulement en Europe mais aussi en Afrique et en Asie.

La lente progression du latin

Il est en effet considérable, le chemin parcouru en près de neuf siècles par ces Romains, porteurs de la langue latine, entre 753 av. J-C., date légendaire de la fondation de Rome, et la dernière conquête, celle de la Dacie, approximativement l’actuelle Roumanie (106/124 apr. J.-C.).

Les voies romaines

Entre-temps, à l’intérieur des terres, les Romains avaient construit un vaste réseau de routes aux solides pavés de pierre (strata via, « voie pavée »). Instruments majeurs de l’expansion de l’Empire, ces routes, qui sont encore présentes pour la plupart dans nos paysages contemporains, témoignent de leur incroyable résistance à l’épreuve du temps : la Via Appia, qui est la toute première route romaine, menant de Rome à Capoue (312 av. J.-C.), est probablement la mieux conservée, et, en Gaule, la première route romaine, la « Voie domitienne » (Via Domitia), avait été créée à partir de –118 pour relier l’Italie à la péninsule Ibérique. On peut en voir encore des vestiges tout au long de son tracé dans le midi de la France, et une petite étendue très bien conservée de sa surface couverte de pavés peut se découvrir par exemple devant la mairie de Narbonne (Aude).

De la Sicile à l’Afrique du Nord et à la Britannia La prononciation du latin au IIIe siècle apr. J.-C.

Toutefois les premières régions à avoir été conquises ne l’ont pas été grâce à ces routes à toute épreuve, puisque ce furent, entre –241 et –238, les trois grandes îles de la Méditerranée (Sicile, Sardaigne et Corse), puis la péninsule Ibérique. Mais l’occupation de cette dernière n’a pas été suivie d’une latinisation rapide et homogène.

CHRONOLOGIE DÉTAILLÉE

DE L’EXPANSION ROMAINE

Les noms en lettres capitales sont les anciens noms latins, alors que les noms actuels ont

été mis entre parenthèses

–241 SICILIA (Sicile)

–238 SARDINA (Sardaigne)

–227 CORSICA (Corse)

–197 HISPANIA (péninsule Ibérique)

–168 ZACYNTHUS et CEPHALLENIA (les îles Zante et Céphalonie) –167 ILLYRICUM (côte de Bosnie et Serbie)

–166 DELOS

–146 AFRICA (nord-est de la Tunisie)

–146 MACEDONIA (Macédoine), ACHAIA (Grèce)

–129 ASIA (Asie Mineure)

–118 GALLIA NARBONENSIS (Gaule du Sud)

–96 CILICIA (sud de la Turquie) –81 GALLIA CISALPINA (plaine du Pô) –74 CYRENAICA (Libye)

–68 CRETA (Crète)

–64 BITHYNIA (nord-ouest de la Turquie) –63 SYRIA (Syrie)

–58 CYPRUS (Chypre)

–51 GALLIA TRANSALPINA (Gaule du Nord) –46 AFRICA NOVA (Tunisie)

–30 AEGYPTUS (Égypte)

–15 NORICUM et RHAETIA (Autriche, Bavière) +9 PANNONIA (Hongrie)

+17 CAPPADOCIA (Turquie centrale)

+43 BRITANNIA, jusqu’en 409 (Angleterre)

+106 DACIA, jusqu’en 250 (Roumanie)

Avec des différences de détails selon les régions, le latin adopté par ces nouvelles populations se manifestera graduellement sous de nouvelles formes, aussi bien pour la prononciation que pour la grammaire ou le lexique.

Sur le plan de la prononciation, le système des voyelles accentuées du latin apparaît dès les premiers siècles de notre ère comme profondément modi é, en particulier parce que les oppositions de longueur (cf. ch. 12 Le système vocalique du latin classique) ont fait place à des oppositions de timbre. On a d’ailleurs vu que déjà en latin classique, les réalisations de /ĭ/ bref, très relâchées, tendaient à s’ouvrir en [e], et celles de /ŭ/ bref, en [o].

Les voyelles

En syllabe accentuée, d’une manière générale, au IIIe siècle, les voyelles brèves se sont ouvertes, tandis que les voyelles longues ont maintenu leur timbre primitif et se sont maintenues distinctes des nouvelles brèves par un plus grand degré de fermeture. Seules les voyelles les plus ouvertes, /ă/ bref et /ā/ long, se sont confondues.

De 10 voyelles se distinguant par la longueur, on est passé à 7 voyelles se distinguant par le timbre :

ă ā ĕ ē ĭ ī ŏ ō ŭ ū \ / | \ / | | \ / |

a è e i O o u

Ainsi, le /ĭ/ de pīra, « poire » et le /ē/ de tēla, « toile », se sont confondus en [e] fermé, (et ultérieurement, en français, en [wa]). De même, le [ō] long de ō ŭ rem , « eur », et le / ŭ / bref de gla, « gosier », se sont confondus en [o] fermé (et ultérieurement, en français, en /œ/ : eur, gueule).

En syllabe inaccentuée, les confusions de timbre ont été plus précoces et plus totales, la plupart des voyelles allant, dans certaines régions, jusqu’à ne plus être prononcées : par exemple, dans civitátem, « cité », seules la voyelle accentuée, á (devenue /e/) et la voyelle de la première syllabe, se sont

nalement maintenues en français, dans cité.

Les diphtongues

La diphtongue /au/, seule survivante des diphtongues du latin classique, montre, selon les régions, une tendance à se simpli er en [o] fermé.

L’accent

La place de l’accent, qui était prévisible en latin puisqu’on pouvait le déduire de la longueur, ne l’est plus car les voyelles ne se distinguent plus par la longueur mais par le timbre. Sa place devient pertinente, et dans les évolutions romanes, la place de l’accent jouera désormais un rôle primordial car, comme on vient de le voir, les voyelles ont eu un sort différent selon qu’elles étaient accentuées ou inaccentuées.

Les consonnes

Alors qu’une base populaire commune peut être établie dès le IIIe siècle pour les voyelles, les évolutions consonantiques seront assez différentes selon les régions. Une exception pourtant : le passage de [u] consonantique latin, labio-vélaire, prononcé [w], sous la forme graphique <v> (comme dans vivere « vivre »), à une bilabiale relâchée [β], puis à une labio-dentale plus tendue [v]. Cette évolution a abouti au phonème /v/ dès les premiers siècles de notre ère dans la plupart des régions romanisées, à l’exception de l’Espagne, où, même aujourd’hui, on ne distingue pas /b/ de /v/ (vino, « vin » se prononce [’βino], vaca [’βaka], où [β] représente une consonne spirante bilabiale, une espèce de [b] mal fermé).

La consonne [m] en position nale, on l’a vu ci-dessus (Encadré : Les révélations de l’Appendix Probi, dans ce même chapitre), était pratiquement inaudible dès le Ier siècle de notre ère, et probablement déjà auparavant. Dans la même position nale de mot, la consonne /-t/ disparaît également dans presque toutes les régions, alors que /-s/ nal se maintient mieux.

Comme on l’a indiqué plus haut, certaines des consonnes que nous connaissons aujourd’hui en français n’existaient pas en latin. Elles se développeront en particulier en raison du phénomène de la palatalisation, c’est-à-dire de l’articulation des consonnes vers le palais dur, autrement dit vers l’avant de la bouche.

La palatalisation

À

À l’intérieur des mots, l’élimination des hiatus du type /-ea-/ (prononcé en deux syllabes) se fait en une seule syllabe [ja], où [j] (réalisé comme un [i] non syllabique), s’articule à l’avant de la bouche, dans la région du palais dur : valeat > [walja(t)], « (qu’)il vaille », et conduit à la réalisation de la latérale palatale [λ] [waλa]. De même lia > [ lja], puis [ λa]. Dans des contextes au voisinage des nasales, comme vinea « vigne », on aboutit à [winja], puis à la nasale palatale [G], d’où [wiGa],

La réalisation très avancée de /k/ et de /g/ devant les voyelles antérieures /i/ et /e/ provoque également une palatalisation de ces consonnes et aboutit à des affriquées (c’est-à-dire des consonnes commençant par une occlusive et se terminant par une fricative) et aboutit à /ts/ ou /tH/ selon les régions.

D’autre part, on constate en de nombreux endroits des confusions /i/ + voyelle (par exemple dans maior, prononcé en deux syllabes, avec [j] non syllabique), et /g/ + /i/ ou /e/ : ainsi, dans septuaginta, le /g/ est prononcé avec la fricative palatale [j] (comme dans maior).

L’élimination des géminées

Entre deux voyelles, les géminées s’affaiblissent, ce qui conduit en particulier les consonnes sourdes /p/, /t/, /k/ à se conformer aux articulations qui les entourent, c’est-à-dire à se sonoriser entre voyelles (qui sont des articulations sonores : elles s’articulent avec des vibrations des cordes vocales), ce qui a pour conséquence que les consonnes sonores /b/, /d/, /g/ se relâchent pour demeurer distinctes des anciennes sourdes devenues sonores.

Dans certains cas, leur relâchement va jusqu’à leur disparition : lat. mutare > ital. mutare, esp. mudar, fr. muer.

On constate ainsi :

le maintien de la consonne latine /-t-/en italien (mutare) ; sa sonorisation et son relâchement en espagnol mudar (où le relâchement se réalise avec une consonne interdentale relâchée [ð]) ; sa disparition totale en français entre deux voyelles (muer). En français, il ne reste plus de géminées que dans la graphie (apparence, abbé, attendre, addition, accord, aggraver), où elles se prononcent comme des simples : [aparãs], [abe], [adisjõ], [akOr], [agrave].

Les premières manifestations de ce phénomène de réduction des géminées sont beaucoup plus tardives que celles de la palatalisation – vers le VIe siècle de notre ère – et ne deviennent fréquentes qu’au VIIe siècle.

Quelques innovations grammaticales

Les changements grammaticaux ont été multiples, mais on se contentera d’insister uniquement sur certains des plus remarquables :

réduction des trois genres grammaticaux (masculin, féminin, neutre), à deux (masculin et féminin) ;

perte partielle ou totale de la déclinaison, compensée par une prolifération de prépositions et de conjonctions ; naissance d’un nouveau futur ;

création d’un article à partir d’un démonstratif.

Les genres grammaticaux

Le latin classique connaissait trois genres : le masculin, souvent représenté par la deuxième déclinaison, comme dans dominus, « le maître », le féminin, par la première déclinaison, comme pour rosa, « la rose », et le neutre, avec pour prototype templum, « le temple ».

C’est le neutre qui a progressivement décliné, le plus souvent au pro t du masculin, et en aboutissant nalement à une répartition aléatoire des noms entre le masculin et le féminin. Ainsi, balneum (neutre), « le bain », du latin classique se rencontre sous la forme balneus (masc.) chez Pétrone, au Ier siècle de notre ère, et dans les inscriptions de Pompéi (79), ou encore vinum sous la forme vinus (masc.), également chez Pétrone. En outre, le nominatif pluriel des noms neutres en -um étant en -a (vina, « les vins », folium, « la feuille », folia, « les feuilles »), on a vu proliférer à partir de ce nom collectif de nouveaux féminins (en -a), par analogie avec des formes comme rosa, « la rose », ou domina, « la maîtresse ».

Perte de la déclinaison, désormais inutile

Au cours de l’évolution du latin, une tendance de plus en plus nette s’était manifestée dans les usages parlés pour préciser la valeur des cas à l’aide de prépositions, créant ainsi une situation de double emploi, en favorisant la disparition des cas, puisqu’ils étaient devenus moins importants et moins nécessaires. Ainsi, eo urbem, « je vais à la ville », du latin le plus formel, était fréquemment remplacé par eo ad urbe, en supprimant par la même occasion la marque du cas à l’accusatif, la fonction du mot étant déjà marquée par la préposition.

De plus, on remarquera que ce n’est pas le nominatif urbs qui refait surface, mais urbe, autrement dit une forme réduite de l’accusatif urbem. Cet exemple permet de rappeler que, d’une manière générale, seules les formes de l’accusatif ont survécu dans la plupart des langues romanes. Ainsi, en français, pied remonte à pedem, accusatif de pes, « pied », seigneur est issu de seniorem, accusatif de senior, « plus âgé » (comparatif de senex « vieillard »), paon est une forme évoluée de pavonem, accusatif de pavo, « paon ».

Naissance d’un nouveau futur

Aux multiples formes synthétiques du futur du latin classique (amabo, « j’aimerai », faciam, « je ferai », aget, « il agira »), on substituera de plus en plus souvent soit le présent, soit surtout des formes composées, constituées d’un in nitif, accompagné des formes conjuguées du verbe habere, « avoir » : pour amabo, la forme nouvelle sera amare + le verbe « avoir » au présent, ce qui donne, en français : aimer-ai, aimer-as, aimer-a, aimer-ons, aimer-ez, aimer-ont , où l’on reconnaît à la nale la conjugaison du verbe avoir au présent : (j’)ai, (tu) as, (il) a, (nous av)ons, (vous av)ez, (ils) ont.

Un déterminant qui accompagne le substantif : l’article dé ni

Contrairement au latin, qui n’avait pas d’article dé ni, les langues romanes en ont créé un, la plupart d’entre elles à partir du démonstratif ille (par exemple le, la, les en français), à l’exception du sarde, du catalan et du gascon, où l’article remonte au démonstratif ipse. Ces deux démonstratifs, qui servaient déjà, aux premiers siècles du latin, à mettre un mot en relief, étaient donc tout trouvés pour devenir des articles dé nis.

D’autres modi cations grammaticales intéressantes se sont produites, qui ne peuvent pas toutes être détaillées ici, mais on insistera à présent sur le renouvellement du vocabulaire, qui a été vraiment considérable.

Les innovations lexicales

En examinant le vocabulaire des langues romanes, ce qui étonne le plus, c’est peut-être d’y découvrir des mots qui n’existaient pas en latin classique, mais qui se sont révélés dans ce latin populaire que l’on nomme le latin vulgaire . Certains d’entre eux ont été regroupés dans le petit glossaire qui suit, ce qui permettra de repérer d’une part une partie des mots du latin classique qui n’ont pas été transmis directement (mais dont certains ont été repris ultérieurement comme formes savantes), de l’autre une partie des mots du latin vulgaire qui ont été hérités par transmission naturelle.

Petit glossaire latin-latin

Les entrées de ce petit glossaire sont présentées sous leur forme évoluée en latin vulgaire et sont suivies par un commentaire à propos des mots du latin classique délaissés.

agnellus : lat. class. agnus, « agneau ». On peut constater dans agnellus la

présence du suf xe diminutif -ellus, impliquant qu’il s’agit ici du « petit agneau », et non pas de l’agneau tout court. De nombreux autres exemples illustrant la tendance à former des diminutifs plutôt que de continuer les noms du latin classique jalonnent le parcours de ce petit glossaire.

articulus : lat. class. « petite articulation », diminutif de artus,

« articulation ». Ce diminutif a ni par se spécialiser en gallo-roman pour désigner la petite articulation du doigt de pied, l’orteil, un nom d’abord attesté sous la forme arteil.

auricula : lat. class., « petite oreille », diminutif de auris, « oreille ».

avicellus : lat. dass. « petit oiseau », alors que le nom de l’oiseau était

aves.

bucca : il y avait deux mots en lat. class., os, oris, « bouche », et bucca,

désignant plutôt les mâchoires, voire les joues. C’est ce dernier nom qui a été maintenu dans les langues romanes.

caballus : lat. class. equus, « cheval ». Le mot caballus existait aussi en

lat. class., mais avec le sens péjoratif de « cheval de trait, canasson ».

cantare : ce verbe fréquentatif « chanter de façon habituelle » a remplacé

dans les langues romanes le verbe du lat. class. canere.

ON FAVORISE LES FRÉQUENTATIFS

Entre canere, « chanter », et la forme fréquentative cantare, « avoir l’habitude de

chanter », torrar, « griller, rôtir » et tostare, fréquentatif de ce même verbe, qui étaient présents en latin classique, les langues romanes n’ont nalement retenu que le deuxième, le goût pour les formes verbales à valeur fréquentative étant de plus en plus favorisé en latin tardif.

Témoin également le verbe carricare, « charger (habituellement) », qui n’est pas attesté en

latin classique, mais qui est bien présent dans toutes les langues romanes (charger en français, cargar en espagnol, caricare en italien…), ou encore saltare, préféré à salire (ce dernier ayant nalement donné saillir en français, avec un sens particulier). De même, le verbe français bouger laisse supposer l’existence préalable de *bullicare, fréquentatif de bullare, « bouillir ».

casa : lat. class. domus, « maison ». Le mot casa est également attesté en

lat. class., avec le sens particulier de « cabane, chaumière », mais il a

nalement pris de sens de « maison » en général dans les langues

romanes.

catellus : lat. class. catulus, « petit chien », le nom catellus semblant être

lui-même, en latin vulgaire, un diminutif de catulus. L’Appendix Probi conseille d’ailleurs : catulus, non catellus.

cepulla : lat. class., « petit oignon », diminutif de cepa, « oignon », d’où

cipolla en italien, cebolla en espagnol.

comparare : lat. class. emere, « acheter ». Le verbe comparare, présent

déjà en lat. class., dans le sens de « procurer », est à la base de l’italien comprare, « acheter », tandis que le français acheter vient du latin de basse époque *accaptare, « saisir ».

conucula, colucula : lat. class. « petite quenouille », diminutif de colus

« quenouille ».

cultellus : lat. class. « petit couteau », diminutif de culter, « couteau »,

d’où l’italien coltello, « couteau », et franç. couteau.

fabulari : lat. class. loqui, « parler », tandis que fabulari signi ait plutôt

« bavarder ». Le verbe français parler vient du latin ecclésiastique parabolare, dérivé de parabola, « parabole, comparaison ».

furari : lat. class. « voler, dérober » (roum. jura, « voler »), qui connaissait

aussi rapere, « emporter précipitamment, violemment » (d’où franç.

ravir ) et involare, « s’abattre sur » (franç. voler).

genuculum : lat. class. « petit genou », diminutif de genu, « genou ». En

ancien français, on connaissait la forme genouil et, en italien, gitiocchio , qui montrent tous deux une trace du suf xe diminutif.

grandis : lat. class. « de grandes proportions », tandis que son concurrent

magnus, qui avait un sens souvent plus moral, a été éliminé dans presque toutes les langues romanes, au pro t de grandis. Un cas particulier est représenté par grand-père, grand-mère, grand-oncle, grand-tante en français, où le sens de « grand » n’est pas tout de suite évident.

in rmus : lat. class. « faible », d’où « malade ». Le mot aeger, « en

mauvaise santé, souffrant », du latin classique, n’a pas été gardé dans les langues romanes, qui lui ont souvent préféré male habitus, « mal en point », d’où l’évolution ultérieure en malade en français ou ammalato en italien.

longo tempore : lat. class. « longtemps », mais une forme concurrente, diu,

« longtemps, pendant longtemps », du lat. class., n’a pas survécu dans les langues romanes.

RÉCRÉATION

POURQUOI DIT-ON GRAND-MÈRE ?

Est-ce :

1. Parce que, autrefois, les aïeules étaient plus grandes de taille que leur progéniture ? 2. Parce qu’on devait le respect à la génération précédente ?

3. Parce qu’en latin classique, grandis avait aussi le sens de « âgé » ?

▶

 

manducare : le lat. class. edere, « manger », qui coexistait toutefois avec

manducare, « mâcher », puis « bâfrer ». On retrouve cet autre verbe à la base du français (manger) et de l’italien (mangiare). Mais c’est une forme dérivée, comedere, à partir de edere, qui est à la base de l’espagnol et du portugais comer.

minutus : lat. class. « très petit », formé sur le comparatif de parvus,

« petit », ce dernier n’ayant généralement pas survécu dans les langues romanes.

occidere : lat. class. « abattre en frappant, tuer » (it. uccidere, « tuer »). Ne

pas confondre ī ī occ dere (qui comporte un // long) avec ĭ occdere (où se manifeste un ĭ bref) qui signi e « tomber à terre, succomber, périr ».

plorare : en lat. class., ere « , pleurer, verser des larmes », alors que

plorare, « pleurer bruyamment ».

portare : en lat. class., ferre était usuel pour « porter ». Le verbe portare

existait aussi en lat. class, qui a nalement été préféré à ferre, sans doute en raison de la conjugaison vraiment compliquée du verbe ferre (tuli pour le passé simple « je portai », latus pour le participe passé « porté »).

soliculum : lat. class. « petit soleil », diminutif de sol, « soleil », le

diminutif soliculum étant particulièrement fréquent dans les régions où les voyelles nales se prononçaient de moins en moins, allant parfois jusqu’à s’effacer, et où par exemple sole(m) avait tendance à se confondre avec solu(m). Cela a été en particulier le cas pour le français (soleil < soliculus).

testa : en lat. class. « vase en terre cuite ». Ce nom a ensuite pris le sens de

« crâne », et, par plaisanterie, celui de « tête ». C’est seulement ce nouveau sens que l’on retrouve plus tard en italien (testa), ou en français (tête), où l’image du vase en terre cuite a supplanté celle évoquée par caput, « tête », en latin classique, une forme qui toutefois s’est prolongée en cabeza en espagnol.

vetulus : lat. class., « petit vieux, vieillard », diminutif de vetus, « vieux ».

vitellus : lat class. « petit veau », moins usuel que vitulus, « petit d’un

animal ».

vulpecula : lat. class. « petit renard », diminutif de vulpes, « renard ».

Réapparition de formes du latin classique

Après avoir été éclipsé pendant plus ou moins longtemps selon les mots et les régions, le latin classique refait lentement surface par la volonté des gens instruits, et coexistera désormais, dans le lexique de toutes les langues romanes, avec les formes héritées du latin populaire.

RÉCRÉATION

DU LATIN CLASSIQUE RÉCUPÉRÉ

Avec un petit effort, et une relecture attentive du petit glossaire latin-latin ci-dessus, on

peut retrouver, en français, certains des mots qui ont été repris tardivement au latin classique. Il s’agit de trouver les mots français qui correspondent respectivement à…

1. « en mauvaise santé »

2. « mis à mort »

3. « de la maison »

4. « celui qui parle »

5. « l’ancien nom du renard »

6. « vieux, détérioré par le temps »

Et les mots latins auxquels il faut penser sont : aeger , domus, loqui, occidere, vetus, vulpiculus

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Les doublets

Comme on vient de le voir, après la chute de l’Empire romain, le latin classique avait progressivement disparu des usages en laissant libre cours au latin populaire, puis était réapparu dans son lexique, désormais hybride, puisque gurent désormais côte à côte, en français, chance et cadence (du lat. cadentia), ou encore écouter et ausculter (du lat. auscultare). C’est ce que l’on a appelé des doublets, c’est-à-dire des mots du français issus du même étymon latin, dont l’un avait été repris au latin classique sous une forme savante et l’autre avait librement évolué dans les usages parlés pour constituer la plus grande partie du vocabulaire ultérieur.

Un latin transformé

Dès lors, une constatation s’impose : il faut croire qu’il y avait dans cet autre latin, joliment métissé, le ferment d’une vitalité exceptionnelle, puisqu’elle ne s’est pas démentie après plus de deux millénaires.

La meilleure illustration de ce dynamisme, on la trouve brillamment réalisée dans les diverses langues romanes actuelles, qui, en ce début de XXIe siècle, sont bien vivantes sur les cinq continents. Le récit de leurs aventures et mésaventures fera l’objet des prochains chapitres, en commençant tout naturellement par celles de l’Italie, berceau du latin.

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