Minus, lapsus et mordicus

Henriette Walter · Chapitre 2 sur 25

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Minus, lapsus et mordicus

Préambule

 

Le latin, une langue de l’avenir ?

Cette question, lancée comme une boutade, peut surprendre et même sans doute choquer par son incongruité car on sait bien que le latin classique – tout comme le grec ancien – est une langue morte et que seuls peuvent la manier ou la comprendre quelques universitaires érudits dans le silence studieux de leurs bibliothèques ou un petit nombre de religieux savants dans l’atmosphère tranquille de leurs monastères.

Et pourtant c’est sans plaisanter que je voudrais rappeler que le latin ne s’est pas vraiment éteint avec la chute de l’Empire romain à la n du Ve siècle de notre ère ; non seulement, pendant de nombreux siècles, il a été la langue privilégiée de l’écrit en Europe, mais cette langue au destin singulier n’a jamais cessé de mener sa propre vie en se faisant une place de choix dans d’autres idiomes, tandis qu’elle se transformait par ailleurs progressivement pour donner naissance à de multiples langues toujours vivantes, en Europe et ailleurs dans le monde.

Le latin et sa descendance

Alors que le latin classique restait enfermé, sous sa forme dé nitive, dans les écrits de Cicéron, Virgile, Horace ou Sénèque, et que ses éléments lexicaux étaient systématiquement répertoriés dans de savants dictionnaires, c’est en effet une autre sorte de latin – le latin populaire, dit vulgaire – qui prenait le relais pour se métamorphoser et aboutir au bout de quelques siècles aux multiples langues romanes. On reconnaît sans peine en elles la survivance d’un latin très évolué dans les différentes parties de l’Empire romain, et qui constitue désormais ce que les linguistes spécialistes appellent la Romania.

LA ROMANIA N’EST PAS UN PAYS…

Ce n’est pas un pays comme les autres, mais c’est ainsi que l’on nomme l’ensemble des

régions où le latin a connu une nouvelle vie, en donnant naissance à divers « rejetons », les langues romanes :

par exemple l’italien, le français, l’espagnol, le portugais ou le roumain, qui ont acquis le statut de langues of cielles d’État ;

mais aussi d’autres langues, qui ont eu moins de chance, comme le vénitien, le sicilien, le sarde, le corse, le frioulan, le romanche, ainsi que le catalan ou le galicien, ou encore le picard, le provençal, le gascon, le savoyard, ou même l’aroumain ou le mégléno-roumain…

 

Mais il y a plus.

Le latin sous des habits différents

On peut par ailleurs constater que, contre toute attente, et malgré la chute de l’Empire romain, le latin a très largement dépassé les frontières de la Romania ; on peut en détecter encore de nos jours d’innombrables manifestations dans le vocabulaire d’un grand nombre de langues qui n’en sont pas issues, comme le basque, les langues slaves ou le hongrois, ou encore dans celui des langues germaniques, comme l’allemand, le néerlandais ou l’anglais… surtout l’anglais.

Et ce n’est pas tout. On connaît de nos jours, face au latin classique, désormais con né dans des textes écrits immuables, plusieurs autres formes de latin :

le latin d’église, à la prononciation si particulière, le latin juridique, qui jette le trouble dans les rangs du public des tribunaux au détour d’une plaidoirie,

le latin de la nomenclature scienti que, celle de la physique et de la chimie, devenue internationale,

le lexique spéci que des naturalistes, dont la classi cation binominale, dans une forme de latin très personnelle, est adoptée dans le monde entier,

Sans oublier le « latin de cuisine », une façon facétieuse de s’exprimer, qu’affectionnent les gens cultivés.

Le latin, en ligrane

Ce sont ces différentes métamorphoses du latin qui, dans une première partie, seront présentées dans le cadre général de cet ouvrage, dont la deuxième partie reconstitue l’histoire du latin des origines, une langue qui, sous sa forme populaire, deviendra autre au cours des siècles, à la fois dans sa prononciation, sa grammaire, son lexique.

On voyagera dans une troisième partie de l’une à l’autre des principales langues romanes, héritières du latin. En n, surgira aussi, en dernière analyse, une question de fond sur les langues de l’avenir, et la place que pourrait occuper le latin dans le concert des langues du monde.

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