Montana 1948
Chapitre 1
En 1948, mon père effectuait son second mandat comme shérif de Mercer County, dans le Montana. Nous habitions Bentrock, chef-lieu du comté et seule ville notable de la région. En 1948 elle comptait toutefois moins de deux mille habitants.
Mercer County se situe à l’extrémité du nord-est du Montana, et Bentrock à la limite de la frontière de l’État. Le Canada est à dix-neuf kilomètres à vol d’oiseau, quoique le poste frontière le plus proche soit à quarante-huit kilomètres, vers l’ouest, et le Dakota du Nord à seize kilomètres. En ce temps-là, tout comme aujourd’hui, Mercer County était à la fois une région d’agriculture et d’élevage, mais à quelques exceptions près, les exploitations n’étaient ni vastes ni prospères. Sur sa bordure au ponant, et empiétant sur deux autres comtés, s’étendait la réserve indienne de Fort Warren, terre la plus caillouteuse, la plus sablonneuse et la moins fertile de tout le coin. En 1948, les routes n’y étaient pas goudronnées, et les baraques plantées de-ci, de-là semblaient à la merci de la moindre bourrasque.
Tout le nord-est du Montana est un rude pays. Les terrains y sont secs et clairsemés ; le vent ne cesse d’y souffler. L’été, la chaleur peut y être écrasante et les orages d’une rare intensité. Les hivers sont réputés pour leurs violentes tempêtes et pour leurs brutales chutes de température. Dans la même année, on peut avoir quarante et un degrés en juillet et moins cinq en janvier. Que ceux d’entre vous qui s’imaginent le Montana plein de montagnes couvertes de neige me permettent de les détromper. Le comté de Mercer est, à l’ouest, plat comme un dessus de table tandis que, à l’est, les siècles de labeur de la Knife River ont modelé ravins et collines rocheuses. Les seuls arbres qui y poussent, à part quelques peupliers de Virginie le long de la rivière, ont été plantés par des fermiers ou des citadins. Et ils n’en ont guère planté. Sans la main de l’homme on n’y aurait rien trouvé de plus haut que les broussailles et l’herbe à bison.
La dureté de la terre, le balancement du vent et l’horizon d’un ciel étiré à l’infini expliquent la relative tranquillité qui régnait dans la région de Mercer. La vie y était simplement trop pénible, et tant de temps et d’énergie étaient consacrés à survivre, que ce fut pour soi, sa famille, son troupeau ou ses moissons, qu’il en restait bien peu pour faire les quatre cents coups ou semer l’agitation.
1948 marquait une ère nouvelle, bénie, paisible. L’exaltation de la fin de la guerre s’était évanouie mais en subsistait un sentiment de soulagement. La vie de tous les jours restait un don du ciel dont l’éclat n’était pas encore terni. Beaucoup d’hommes de la région avaient passé les dernières années sur le front. Mais pas mon père, réformé 4 F. À seize ans, il avait été si sévèrement blessé par une ruade de cheval que depuis il boitait et avait besoin d’une canne, sa jambe droite prenant la tangente, son genou tournant en dedans. Les soldats de retour ne demandaient qu’à travailler sur leurs fermes, à s’occuper de leurs élevages et à vivre tranquilles dans leurs familles. Le nombre de chasseurs avait même diminué.
Cet état des choses rendait la tâche de mon père relativement facile. Bien sûr, il arrêtait les inévitables alcooliques des fins de semaine, intervenait dans les querelles de clôture ou de bétail égaré, apaisait quelques disputes familiales et invitait les gamins de la ville à ne pas faire de tapage au Woods Café, mais la fonction de shérif de Mercer County ne requérait ni beaucoup de force ni beaucoup de courage. Savoir conduire sur les routes de campagne souvent impraticables, été comme hiver, était nettement plus utile que d’être un bon boxeur ou tireur. L’une des obligations de mon père était de surveiller les bals du samedi soir, mais le simple fait qu’il y emmenait ma mère – et même moi, à l’occasion – montre bien que ces tâches – et donc son travail – étaient des plus tranquilles.
J’avoue qu’à l’époque, j’en étais déconcerté. Pourquoi cette promesse d’une vie riche en aventures, en dangers et en actes de bravoure que pouvait laisser espérer le métier de mon père tardait-elle tant à se concrétiser ? Quel que fût le nombre de champs de blé et de pâturages qui nous entouraient, nous étions malgré tout du Montana et mon père n’arborait même pas la panoplie du shérif de l’Ouest ! Il allait en chemise et cravate, comme la plupart des messieurs de la ville, mais au moins ces derniers exhibaient bottes et Stetson, alors que mon père portait des chaussures de ville et un feutre à larges bords. Il détenait un pistolet mais ne l’avait jamais sur lui, qu’il soit ou non en mission. Cela je le savais, pour ne cesser de le vérifier. Dès qu’il sortait de la maison, je me précipitais pour inspecter son armoire, particulièrement le tiroir du haut, du côté droit, et je constatais que, comme toujours, le pistolet s’y trouvait. À mon sens il ne détenait pas un pistolet digne d’un shérif. Il aurait dû posséder un colt .45 de l’Ouest, plaqué argent, une arme sûre, légendaire. Et au lieu de ça, mon père se contentait d’un petit pistolet automatique .32, d’origine italienne et pas plus grand que la paume de la main. Il ne l’avait même pas achetée, cette arme minable : il l’avait confisquée à l’un des premiers ivrognes qu’il avait arrêtés, puis gardée. En contrepartie il avait payé au gars un ticket de bus pour Billings, où celui-ci avait de la famille.
L’arme en question était rayée et entaillée ; le canon portait une légère trace de rouille. Mon père avait remplacé les anciennes gardes de la crosse par deux rectangles prédécoupés en Masonite. À chaque fois que je tombais sur le pistolet, je constatais qu’il n’était pas chargé. Juste à côté traînait le chargeur bourré de cartouches trapues. Le pistolet de mon père flottait dans un étui à bouton pression en cuir épais et rigide destiné à un pistolet plus grand, ou même à un revolver. Comme il ressemblait davantage à un jouet que mes propres pistolets à amorce, style western, je ne fus jamais tenté de m’en amuser. Pourtant, je suis convaincu que j’aurais pu le conserver pendant des semaines sans qu’il vienne à lui manquer.
Naturellement vous vous demandez si mon père ne gardait pas son arme de fonction au bureau de police ? Si tel était le cas, je ne l’y ai jamais vue alors que j’en connaissais autant les recoins que ceux de la maison. On y trouvait, enfermé dans une armoire, un râtelier garni de fusils et d’armes automatiques ; deux paires de menottes entrecroisées pendaient au canon d’une Winchester 94 – mais de pistolets, aucun.
Nous vivions dans une maison en bois à deux étages peinte en blanc, située en face du tribunal, au sous-sol duquel étaient installés la prison et le bureau de mon père. Parfois, j’attendais qu’il ait relâché un prisonnier – la plupart du temps un ivrogne se remettant d’une cuite, coffré de manière à lui éviter de pires ennuis – ou qu’il ait fini d’afficher un avis de recherche pour pouvoir lui montrer mon carnet de notes ou lui demander une pièce afin d’aller au cinéma. Non, vraiment, s’il y avait eu là un revolver à six coups, un Stetson ou une paire de bottes de cow-boy que mon père pût porter en même temps que son insigne officiel, je l’aurais su. Il me faut cependant corriger ce que je viens de dire : en réalité, mon père n’a jamais arboré son insigne, il le mettait dans la poche de son manteau ou de son veston. J’ai toujours mis ça sur le compte de sa discrétion naturelle, et il en allait peut-être ainsi. Mais maintenant que cet insigne est en ma possession – ma mère me l’a envoyé après la mort de mon père – et que je l’ai épinglé sur un panneau d’affichage dans mon bureau, je me rends compte que son refus n’était pas une affaire de tempérament mais tenait à une raison pratique. Son insigne relevait plus du bouclier que de l’étoile, il pesait une tonne et l’épingle en était aussi épaisse que la mine d’un crayon. S’il l’avait porté, mon père aurait fait de sacrés trous dans ses costumes et ses chemises, de véritables boutonnières !
Si mon père ne correspondait pas à l’image idéale que je me faisais d’un shérif, son métier ne trouvait pas plus grâce aux yeux de ma mère. Elle aurait voulu qu’il soit avocat. Diplômé de l’université de droit du Dakota du Nord, membre du Barreau du Dakota du Nord et de celui du Montana, il en avait le titre. Ma mère était intimement persuadée que mon père et nous tous aurions été plus heureux s’il avait exercé cette profession et si nous n’avions pas vécu dans le Montana. Non pas à cause des dangers potentiels du métier de shérif, ni en raison de la meilleure situation financière qui en aurait résulté. Si elle souhaitait que mon père ait un autre travail et que nous déménagions c’était par conviction : seulement ainsi il deviendrait vraiment lui-même. Une conviction qui n’était pas sans fondement.
Né en 1910 dans le comté de Mercer, mon père avait grandi dans une vaste exploitation agricole aux environs de Bentrock. Au début des années vingt, il s’était retrouvé avec ses parents et son frère à Bentrock même, où mon grand-père devait entamer le premier de ses nombreux mandats en qualité de shérif. Mon grand-père n’en poursuivait pas moins l’exploitation du ranch. Il embauchait de la main-d’œuvre à cet effet et pouvait ainsi sans problème y retourner vivre tous les six ans. Le règlement stipulait en effet que le shérif de Mercer County ne pouvait exercer ses fonctions que pendant trois mandats consécutifs de deux ans. Quand au terme de ceux-ci mon grand-père quittait son poste, son adjoint, Len McAuley, le relayait. Après lui, mon grand-père reprenait le poste. Et ainsi de suite. De la sorte, ils s’assuraient de garder la charge de shérif. Pendant les périodes où il exerçait son mandat, mon grand-père installait sa famille dans un petit appartement au-dessus d’un bar dont il était propriétaire – comme de tout l’immeuble, d’ailleurs. Mon père m’a souvent répété combien il lui était difficile de quitter le ranch et ses grands espaces pour rejoindre ce minuscule appartement qui sentait la bière éventée et le cigare froid. Il passait chaque week-end et chaque été au ranch ; quand il devait retourner à l’appartement où son frère et lui dormaient sur des lits pliants, il avait envie de pleurer.
Alors que tous ceux que j’aurais pu interroger ont disparu, je me demande pourquoi mon grand-père avait tant voulu devenir shérif. Je garde le souvenir de quelqu’un qui désirait ardemment le pouvoir, l’éprouvait comme un besoin impérieux. D’esprit dominateur, il tirait sa force de l’autorité qu’il exerçait sur les autres. Pour lui, devenir le représentant de la loi s’inscrivait dans un parcours naturel : après la maîtrise de la terre et des animaux, la régence de la conduite des hommes et des femmes.
Quand mon grand-père décida de se retirer pour de bon et de retourner dans son ranch, il trouva tout de même le moyen de maintenir son influence sur le pays : il s’arrangea pour que ses attributions reviennent à mon père. Bien sûr le shérif était élu. Mais la popularité et l’ascendant de mon grand-père étaient tels – aussi bien que le prestige du nom Hayden –, qu’il lui suffit alors de dire, comme il l’avait fait auparavant pour son adjoint, “Je veux que mon fils me succède” pour qu’il en fût ainsi.
Mon père, avant même de l’avoir exercé, avait donc renoncé à son métier d’avocat et accepté l’insigne que lui transmettait mon grand-père. L’idée même de refuser ne lui aurait pas traversé l’esprit.
Telle était la situation de mon père à l’époque : il devait s’efforcer de concilier deux attitudes contradictoires ; d’une part satisfaire mon grand-père qui voulait le voir continuer à faire régner la loi des Hayden sur Mercer County, d’autre part plaire à ma mère qui souhaitait que son mari devienne tout simplement lui-même et non pas un Hayden. Ce qui était impossible tant que nous vivions sur le domaine de mon grand-père.
Si ma mère voulait que nous quittions le Montana pour des cieux plus cléments, il y avait une autre raison. Et qui me concernait. Elle avait peur pour mon âme – l’expression désuète me fait sourire aujourd’hui, mais tels étaient les termes qu’elle employait.
Oui, ma mère craignait pour ma moralité. Les choses du monde les plus ordinaires prenaient à ses yeux une dimension spirituelle ; pour elle, tout tenait à ma condition mortelle ! Ma mère était luthérienne et d’une dévotion parfaite ; mon père, lui, était agnostique – une voie dans laquelle je me suis finalement engagé après avoir mollement fréquenté l’école du dimanche, suivi les cours de catéchisme et assisté à l’office.
Le problème était que je voulais une enfance sauvage. Oh, pas une vie de petit voyou au sens où on l’entend aujourd’hui. Non, seulement une vie sans contraintes. Je n’étais pas particulièrement attiré par les bravades d’adolescents comme conduire des voitures de sport (ou pour être exact, à Bentrock, des pick-up), fumer (des Sir Walter Raleigh “DES CIGARETTES DE CHOIX À ROULER SOI-MÊME”), boire (la bière brassée à la maison était si courante chez nous que tous les garçons pouvaient en consommer à tout-va), courir les filles (spécialement, les filles des fermes qui, contrairement aux autres, avaient la réputation d’être faciles). Ce n’est que plus tard que j’ai succombé à ces tentations.
Une vie sauvage signifiait pour moi quitter la ville et retrouver la campagne. Même notre bourgade – qui ressemblait fort à une ville frontière – me faisait l’effet d’un foyer de conformisme où régnaient les bonnes manières, l’ordre établi, où l’on vivait au rythme d’un carillon comme à l’école ou à l’église. Un monde vraiment fait sur mesure pour les boutiquiers, les profs, les pasteurs, les faiseurs de lois, les autorités de tous poils, les défenseurs de l’ordre public. Et, pour ce qui me concernait, mes parents n’étaient pas seulement des représentants de la loi : mon père était la loi.
Outre ces difficultés que j’éprouvais à me sentir bien dans la ville, situation courante pour un jeune garçon, un problème, bien personnel celui-là, me tracassait : je n’arrivais pas à comprendre comment s’articulait la vie urbaine. J’avais le sentiment qu’il existait un secret permettant de vivre agréablement et sans souci au sein d’une communauté et que ce savoir ésotérique m’échappait complètement. J’avais dû sécher les cours où l’on nous expliquait comment se sentir à l’aise à l’école, dans les magasins, les cafés, entre jeunes ou avec les adultes. Dans ces moments-là, je ne me comportais pas vraiment mal mais jamais je ne savais quelle conduite adopter. J’observais toujours les autres du coin de l’œil afin de me mettre au diapason et de ne pas commettre d’impair. Au lieu d’attribuer ce manque de sociabilité à ma timidité, je condamnais la vie urbaine et m’efforçais d’y échapper aussi souvent que possible.
Ce n’était pas très difficile pour moi. Bien que nous vivions au cœur de la ville, je pouvais m’en évader en quelques minutes, en marchant, en courant, à bicyclette ou en longeant la voie ferrée de l’autre côté de notre jardin, derrière la maison. Seul ou avec des camarades, je passais tout le temps que je pouvais au-dehors, généralement aux alentours du ranch de mon grand-père ou le long des berges de la Knife River. J’ignore pourquoi on l’avait appelée ainsi. On peut difficilement imaginer rivière plus insignifiante… L’été, asséchée, elle se réduisait à un maigre filet d’eau gagné de tous côtés par les bancs de sable ; vers Thanksgiving, immanquablement, elle gelait.
Je faisais tout ce que font les garçons et tout ce qu’ils sont ravis de faire. Je montais à cheval – j’avais mon propre cheval au ranch, un petit alezan aux poils anormalement longs, nommé Natty –, je nageais, je pêchais, je chassais – je garde toujours bien rangés les premiers fusils que je reçus alors, une carabine à un coup, une Winchester .22 long rifle et une Montgomery Ward .410, à un coup aussi. Mes copains et moi, nous avons sûrement dégommé plus de cannettes de bière, de bouteilles de soda, de panneaux de signalisation et de poteaux téléphoniques que de ces lapins, écureuils, grouses et faisans que nous prétendions chasser. J’explorais la nature, j’en fouillais les moindres recoins ; il m’arrivait de revenir à la maison avec toutes sortes de choses : la peau d’un serpent, la mâchoire d’une vache, la pelote d’un hibou, un piquant de porc-épic, ou encore les débris d’une flèche, un pigeon d’argile intact, un bout d’écorce avec un morceau de queue d’écureuil tellement incrusté qu’on se demandait comment il avait pu finir là, une superbe feuille de peuplier aussi grande qu’une main d’homme, une myriade de pierres de rivière choisies pour leur beauté ou leur forme originale.
L’important n’était toutefois pas ce que je faisais. À la campagne, je pouvais tout simplement être, me sentir moi-même, déterminé, calme, sûr de moi, ce dont j’étais bien incapable quand je fréquentais l’école ou n’importe quelle autre communauté humaine qui faisait de moi un garçon faible, écartelé. Il m’arrivait de pouvoir rester assis pendant une heure sur un rocher, au bord de la rivière, sans souhaiter d’autre conversation que le murmure régulier de l’eau. J’étais sans aucun doute un enfant introverti, mais plus encore, j’éprouvais hors de la société une plénitude qu’il m’était absolument impossible de ressentir en son sein.
Ma mère l’avait sans doute deviné ; persistant dans son souci de me policer, elle aurait souhaité me voir grandir dans un plus vaste ensemble dont je n’aurais pu m’évader facilement et qui n’aurait pas offert d’échappatoire anarchique et fascinante. À m’entendre, on pourrait croire que ma mère avait reçu une éducation urbaine l’ayant peu disposée à goûter la vie rustre et sauvage du Montana. Pas du tout. Elle avait passé son enfance dans une ferme de la partie orientale du Dakota du Nord, dans la vallée de la Red River, une région agricole, plate, fertile et prospère.
Voilà comment se présentait notre famille en 1948, et quelles étaient les tensions qui alourdissaient l’atmosphère à la maison. Avant même que l’histoire ne commence, je dois toutefois esquisser un ultime personnage de notre entourage.
Comme ma mère travaillait – elle était secrétaire au greffe, situé lui aussi dans la cour du tribunal de l’autre côté de la rue –, une aide vivait chez nous durant la semaine. Elle s’appelait Marie Little Soldier, elle appartenait à la tribu des Sioux Hunkpapa et avait d’abord vécu dans la réserve de Fort Berthold, au nord du Dakota. Elle n’avait guère plus d’une vingtaine d’années et avait rejoint notre coin du Montana après que sa mère eut épousé un Canadien qui tenait un bar à Bentrock. Ce bar, Frenchy’s, perché au sommet de la ville, plutôt sale et mal famé, était un lieu de rencontre pour cow-boys à la dérive. Selon une rumeur qui courait parmi mes copains, on pouvait y faire l’amour pour deux dollars avec une grosse et vieille Indienne édentée que Frenchy gardait prisonnière dans sa cave. L’un de mes copains prétendait qu’elle était la mère de Marie, mais je savais que c’était faux. La mère de Marie nous avait un jour rendu visite. Femme fine et timide dont la taille ne devait pas dépasser un mètre cinquante, elle me faisait penser à ces oiseaux qui paradent devant les êtres humains pour mieux battre en retraite. Quand Marie l’avait présentée à ma mère, elle avait baissé les yeux et n’avait pu décrocher un mot.
Marie, elle, n’était ni petite ni timide. Elle aimait rire, bavarder et, souvent taquine, s’abandonnait volontiers à des mensonges outranciers que ce fût sur le comportement bizarre d’un animal ou sur un meurtre sanglant. Elle aimait particulièrement, après vous avoir embarqué dans une de ces histoires, vous lancer : “Je t’ai bien eu, hein ?”
Elle mesurait à peu près un mètre quatre-vingts et, sans être vraiment grosse, elle paraissait bien en chair, à la fois vigoureuse et douce, comme si ce corps était prêt à chaque instant à l’amour comme au travail. Les robes de coton imprimé qu’elle portait, elle avait dû les hériter de personnes de taille au-dessus et en dessous de la sienne, car elles ne tombaient jamais parfaitement. Trop courtes ou trop étroites, Marie paraissait sur le point d’exploser ; trop amples, elle risquait à tout instant de les perdre ou de se prendre bras et jambes dans le fatras de tissu. Elle avait un joli visage ouvert et plaisant avec des pommettes si hautes, si charnues, que je me demandais si c’était leur aspect naturel ou si elles n’étaient pas enflées ou gonflées. Ses cheveux étaient noirs, longs et raides, et souvent elle en écartait les mèches du coin de sa bouche ou du milieu de son front pour y voir plus clair.
Et je l’aimais.
Je l’aimais parce qu’elle me parlait, parce qu’elle me prêtait attention. Parce qu’elle était plus vieille que moi, mais pas trop. Parce qu’elle n’était pas insipide et conformiste comme tous les adultes que je connaissais. Parce qu’elle m’attirait, même si mon amour pour elle restait chaste, comme c’est souvent le cas à cet âge-là – je n’avais que douze ans.
Qui plus est, Marie avait un petit ami, Ronnie Tall Bear, qui travaillait dans un ranch au nord de la ville. Je n’étais pas jaloux de ce garçon parce que je l’appréciais presque autant que Marie. J’appréciais bien Ronnie ? Non, je l’adorais ! Il avait fini depuis peu ses études au lycée de Bentrock et comptait parmi les plus remarquables athlètes que la région eût jamais produits. Au football, il était la star incontestée des arrières et au basket celui qui mettait le plus de ballons au panier ; il détenait le record, pour l’école, du lancement du disque, du javelot, et du quatre cents mètres. Il pouvait occuper n’importe quelle place dans l’équipe de base-ball de l’American Legion. Je me rends compte aujourd’hui à quel point j’étais partie prenante de la mentalité de l’époque ; je ne me demandais jamais alors, comme je le fais maintenant, pourquoi aucune université n’avait essayé de recruter un athlète de l’envergure de Ronnie. Je savais sans qu’on ait eu besoin de me le dire, comme l’air qu’on respire, que l’université n’était pas faite pour les Indiens. Pendant la guerre, Ronnie avait servi dans l’infanterie. Assez bon pour l’armée mais pas assez pour l’université ! Marie me disait qu’il pensait tenter sa chance dans le milieu du rodéo.
Pendant la semaine, Marie occupait une petite chambre à côté de la cuisine. La mienne et celle de mes parents étaient au premier étage. En fouillant dans mes souvenirs, je me rappelle qu’il y avait une troisième chambre au premier. Pourquoi avait-on décidé de ne pas la donner à Marie, alors qu’il avait vite été évident que je demeurerais fils unique ? J’évoque la chambre de Marie parce que c’est là et avec elle que l’histoire a commencé.
Nous étions donc en 1948, à la mi-août. Dans notre coin, il avait fait très chaud et sec, comme d’habitude. Toutefois, au cœur même de l’été, nous pouvions déjà observer quelques signes avant-coureurs de l’automne : une feuille de peuplier qui çà et là tournait au jaune ou qui lâchait prise, la couverture légère exigée par la fraîcheur des nuits.
Ce jour-là, Marie était restée dans sa chambre toute la matinée, et en passant devant sa porte je l’entendis tousser. En regardant par le trou de la serrure, je vis qu’elle était étendue sur son lit. Elle n’avait quitté sa chambre que le temps de nous préparer le déjeuner. Nos repas n’étaient jamais très recherchés mais la nourriture était toujours abondante et variée. Marie nous apporta probablement du fromage blanc, peut-être aussi des restes de poulet, du jambon ou des saucisses, un morceau de cheddar, une miche de pain, du beurre, des cornichons, une boîte de pêches au sirop, du lait froid et bien entendu quelque chose du jardin tel que carottes, radis, concombres ou pommes de terre.
Midi sonna. Ma mère arriva à la porte dans les cinq minutes qui suivirent ; si mon père était en ville, il ne tarderait pas lui non plus à apparaître.
J’allai voir ma mère dans la salle de séjour.
— Je crois que Marie est malade, lui murmurai-je.
— Qu’est-ce qui lui arrive ? s’inquiéta aussitôt ma mère.
Il n’y avait rien qu’elle ne craignait plus que les ennuis de santé, mais elle était tout à fait capable de leur faire face. N’importe quelle maladie, fût-elle banale ou exotique, trouvait en elle un adversaire déterminé. Elle consacrait une grande partie de son énergie à les éviter pour elle-même ou pour sa famille. Elle n’aurait jamais accepté ou adressé une invitation qui pouvait exposer quiconque au moindre risque de contamination. Si nous marchions dans la rue et que nous croisions quelqu’un qui toussait ou qui éternuait, ma mère s’en écartait jusqu’à ce qu’elle estime que les microbes s’étaient dissipés dans l’air. Tout cela peut paraître idiot mais se révéla efficace. Nous étions rarement malades et je n’ai connu aucune des maladies infantiles, du moins tant que je suis resté à la maison. Je ne les ai attrapées que plus tard. Il me fallut ainsi renoncer aux cours de français lors de ma première année d’études en faculté à cause d’une rougeole tenace ; quelques années plus tard, les accès de fièvre que me causa la varicelle forcèrent ma femme à me conduire aux urgences, où je finis enveloppé de glace.
— Je ne sais pas trop, dis-je à ma mère, mais je crois qu’elle est restée dans sa chambre toute la matinée.
Ma mère traversa tranquillement la salle de séjour et la cuisine pour se rendre à la chambre de Marie.
La porte n’était pas tout à fait fermée, et ma mère frappa suffisamment fort pour qu’elle s’ouvre.
— Eh bien, Marie, ça ne va pas ?
Marie fut reprise par un accès de toux et ne put répondre. Elle roula sur le côté et replia ses genoux, secouée de nouveau par un accès de toux sèche. Quand la quinte cessa, elle dit à ma mère en hochant la tête :
— Ce n’est qu’un rhume. J’ai attrapé un petit rhume.
Ma mère n’en croyait pas un mot. Elle s’approcha du lit et mit sa main sur le front de Marie.
— Viens ici ! me dit-elle ensuite.
Quand je fus près d’elle, elle mit sa main sur mon front. La comparaison lui confirma ce qu’elle craignait.
— Tu as de la température, c’est sûr !
Si mon père avait été là, il aurait aussitôt repris ma mère :
— De la fièvre, Gail ! Tout le monde a de la température.
En retirant sa main de mon front, ma mère exerça une petite pression comme pour me signifier qu’elle préférait que je me retire d’un endroit où régnait la maladie.
Je ne suis pas allé bien loin, je suis resté dans le couloir et j’ai observé Marie pendant que ma mère lui posait les questions d’usage.
— Depuis combien de temps es-tu malade ?
Marie roula sur le dos et dégagea ses cheveux de son visage. Ses joues étaient en feu au point de paraître douloureuses, comme écorchées vives. Dans ses yeux, plus sombres que jamais, les pupilles ressemblaient à une eau noire qui n’aurait reçu la lumière que pour l’absorber. Ses lèvres étaient desséchées et gercées. La jupe remontée au-dessus des genoux, seul le spectacle de ses jambes brunes vigoureuses, de ses pieds nus, détonnait, introduisant une note de sensualité dans cette chambre de malade.
Cependant ce n’était pas une première ! J’avais déjà vu Marie nue ou presque. Dans notre salle d’eau, au sous-sol, nous avions une douche – toute simple, un pommeau de douche, une cabine en étain et un vieux rideau en plastique vert orné de grands hippocampes blancs. Un jour, alors que je descendais les escaliers à fond de cale, j’étais tombé sur elle juste au moment où elle sortait de sa douche – elle avait dû croire que je resterais en ville plus longtemps. Elle s’était vite enveloppée dans sa serviette, quoique pas assez rapidement. J’en avais suffisamment vu pour que nous soyons l’un et l’autre embarrassés : des tétons bruns saisissants, pointés comme un index, un triangle de poils noirs en dessous d’une taille enrobée, d’un ventre rondelet. Et pour couronner le tout, des épaules qui semblaient aussi larges que celles de mon père. J’avais bredouillé des excuses et m’étais promptement défilé. Ni elle, ni moi n’étions revenus sur cet incident.
Marie, après une autre brève quinte de toux, un simple raclement nerveux cette fois, répondit à ma mère :
— Je n’en sais rien, peut-être depuis deux jours.
— As-tu mangé ?
Marie secoua la tête.
— As-tu mal au cœur ?
Autre signe de tête négatif.
— As-tu vomi ?
Marie chuchota que non.
— Connais-tu quelqu’un d’autre qui soit malade et qui aurait pu te passer sa maladie ?
Trop mal à l’aise de voir Marie subir cet interrogatoire, je finis par intervenir :
— Maman, tu vois bien qu’elle souffre !
Ma mère se retourna brusquement.
— Va m’attendre dans une autre pièce. Tu vois bien que j’essaie d’y voir clair, laisse-nous ! me dit-elle d’un ton sec.
Je fis quelques pas en direction de la cuisine mais je pouvais toujours voir et entendre ce qui se passait dans la chambre.
Ma mère alla chercher deux couvertures de laine dont elle enveloppa Marie.
— Le plus urgent, lui dit-elle, c’est de faire baisser ta température en te faisant transpirer. On devrait vite y arriver.
Jusqu’à nos jours, beaucoup de Sioux pratiquent encore une sorte de purification rituelle par la sueur, un bain de vapeur pris dans une tente ou une petite pièce où l’on jette de l’eau sur un foyer de pierres brûlantes. Ma mère pensait alors à une sorte de traitement similaire. Elle croyait qu’on pouvait se débarrasser de la fièvre grâce à un surcroît de chaleur, qu’il n’y avait qu’à accumuler les couvertures sur soi, transpirer abondamment, et que c’était gagné.
Marie devait sans doute partager l’avis de ma mère puisqu’elle n’émit aucune protestation.
— David sera là cet après-midi si tu as besoin de quelque chose, poursuivit ma mère. En attendant repose-toi. Je reviendrai te voir vers trois heures, et si ça ne va pas mieux, j’appellerai le docteur Hayden.
À ces mots, Marie sursauta dans son lit.
— Non, non ! Je n’ai pas besoin de docteur !
Dans son agitation, elle se remit à tousser, plus fort encore qu’auparavant.
— Tu vois dans quel état tu es ! Tu entends cette toux ? Et tu me dis que tu n’as pas besoin de voir le docteur, lui répondit ma mère.
— Je veux bien voir le docteur Snow, mon docteur, mais pas le docteur Hayden !
— Le docteur Hayden est le frère de M. Hayden, tu le sais bien. Il vient souvent chez nous. Et si c’est ça qui t’inquiète, je peux te dire qu’il ne te demandera pas un sou.
L’ascétisme de Marie était légendaire, elle détestait le gaspillage et, bien souvent, elle nous reprochait de jeter de la nourriture, des vêtements, des magazines, en nous affirmant qu’elle pourrait en faire profiter quelqu’un. Finalement nous nous étions rendus à ses raisons et avant de jeter quoi que ce soit nous l’en informions d’abord. Combien de nos vieux numéros de la revue Colliers ont ainsi échoué à la réserve ?
Marie ferma les yeux.
— Non, je n’ai vraiment pas besoin d’un docteur, dit-elle.
Sa voix n’était plus qu’un faible murmure.
Ma mère sortit en laissant la porte entrebâillée.
— Surveille-la, David, me dit-elle. Et si son état s’aggrave, appelle-moi.
— Tu crois qu’elle est très malade ?
— En tout cas, elle a de la température. Et, je n’aime pas le son de sa toux.
Sans y entrer, comme ma mère me l’avait demandé, je suis souvent repassé devant la chambre de Marie. Elle s’était endormie tout en continuant à tousser. À l’un de mes passages, entendant sa voix, je me suis arrêté. Mais elle ne s’adressait pas à moi. Sous l’effet de la fièvre elle parlait dans son sommeil. “C’est le gros chien jaune ! disait-elle, le chien jaune, il ne va pas boire !” Alors, elle a prononcé un mot étrange, quelque chose comme “ratchety”. Elle a répété : “Ratchety, ratchety.” Je me suis demandé si c’était un mot sioux ou un mot qu’elle inventait dans son délire.
Un peu plus tard, alors que j’étais assis devant la table de la cuisine, elle s’est mise à crier : “David !” J’ai couru jusqu’à sa chambre.
Je me suis arrêté sur le seuil et je l’ai vue, étendue sur son lit. Elle regardait dans la direction de la porte, fixement.
— Pas de docteur, Davy ! Dis-leur.
— Maman veut que tu guérisses.
— Pas de docteur !
— Mais c’est mon oncle Frank qui viendra. Il est OK.
Marie avait le front et les joues ruisselants de sueur.
— Je vais mieux.
Elle a repoussé ses couvertures et s’est assise, mais elle s’est aussitôt remise à tousser. Entre chaque quinte elle suffoquait. J’ai pris peur, je suis allé vers le lit et je lui ai maintenu les épaules serrées jusqu’à ce qu’elle s’arrête, ainsi que ma mère le faisait pour moi. Marie tremblait de tout son long, comme après un gros effort.
Je l’ai alors aidée à se rallonger.
— Peut-être que je devrais appeler ma mère ?
— Pas de docteur !
— D’accord, d’accord, je leur dirai que tu ne veux pas de docteur.
Elle ferma les yeux et j’eus l’impression qu’elle recommençait à respirer normalement.
— Marie ?
Elle fit un léger signe de tête.
— Ça va mieux.
Je sortis lentement. J’hésitai à franchir la porte, mais ses yeux restaient fermés et sa respiration était redevenue régulière et profonde. Je gardais les mains moites de lui avoir maintenu les épaules. Était-ce ma sueur ? La sienne ?
Mon père et ma mère revinrent à la maison vers cinq heures. Quand la soirée se déroulait normalement, mon père lisait la Mercer County Gazette, soupait et ne ressortait qu’une heure ou deux si tout était calme.
Mon père jeta sur la table son chapeau et sa serviette, cadeau de ma mère qui lui donnait une allure d’homme de loi.
— Alors, David, me dit-il, il paraît que tu nurses ta nurse.
Quel naïf ! J’avais cru jusque-là que Marie avait été engagée pour tenir la maison et pour préparer les repas depuis que ma mère, à la différence des autres mères, travaillait tous les jours à l’extérieur. Nous appelions Marie notre “aide ménagère”, et je pensais vraiment que son travail consistait à s’occuper de la maison. Jamais je n’aurais imaginé qu’elle avait aussi été engagée pour veiller sur moi !
Ma mère s’inquiéta de l’état de Marie.
— Je crois qu’elle dort toujours.
Elle alla la voir et revint quelques minutes après.
— Elle est brûlante, nous dit-elle. Il vaut mieux appeler Frank.
Sans tergiverser, mon père se dirigea vers le téléphone.
— Attends ! m’écriai-je.
Mon père et ma mère me regardèrent avec étonnement. Je cherchais rarement à attirer leur attention parce que, privilège de fils unique, je savais que je pouvais l’obtenir quand je voulais.
— Marie m’a dit qu’elle ne voulait pas voir de médecin.
— C’est de la superstition, David, répondit mon père, une superstition d’Indienne.
Autant avouer tout de suite quelque chose que je préférais oublier : mon père n’aimait pas les Indiens. En fait, on ne peut pas vraiment dire qu’il ne les aimait pas, mais il avait peu de considération pour eux. Il n’avait rien d’un esprit mesquin et haineux – il pensait certainement être aussi exempt de préjugés qu’on peut l’être – et il pouvait se montrer généreux, bon et respectueux envers les Indiens, comme avec tout un chacun. Néanmoins il pensait que les Indiens étaient, à quelques exceptions près, ignorants, paresseux, superstitieux et irresponsables. J’avais déjà pu constater son racisme quand j’avais sept ou huit ans. Une de mes tantes m’avait offert une paire de mocassins pour mon anniversaire et mon père m’avait interdit de les porter. Quand j’avais protesté et que ma mère m’avait défendu, il avait tempêté : “S’il se met à porter ces godasses, il sera bientôt aussi pied-plat et paresseux qu’un Indien.” Ma mère avait cédé en admettant que mon père avait peut-être raison pour les pieds plats. Aujourd’hui, dès que je rentre du travail, je mets une paire de mocassins, acte mineur de provocation tardive de la part d’un fils obéissant.
— Elle a dit qu’elle n’en avait pas besoin, poursuivis-je.
— Qu’est-ce qu’il lui faut, David ? Un guérisseur ?
Je me tus. Mes parents pouvaient se montrer plutôt mordants et je n’avais aucune envie ce jour-là d’être leur cible.
Mon père prit aussitôt le récepteur et composa le numéro de téléphone de mon oncle.
— Allô ! C’est toi, Glo ? C’est Wes. Est-ce que le docteur est là ?
Gloria, la femme de mon oncle, était une des plus jolies femmes que j’ai jamais vues – plus belle même que ma mère, confession significative pour un garçon. Tante Gloria faisait à peine un mètre cinquante-cinq et elle avait des cheveux blond platine. Frank et elle s’étaient mariés cinq ou six ans auparavant, mais ils n’avaient pas eu d’enfants. Un jour mon grand-père avait décrété à mon oncle : “Gloria ne serait-elle pas trop petite pour avoir des enfants ? C’est ça, hein, Frank, le couloir est trop étroit !”
Avec la grosse voix qu’il prenait volontiers au téléphone, mon père dit :
— Il y a chez nous une jeune fille indienne qui est malade, Frank. Gail voudrait savoir si tu peux passer.
Après une pause, mon père s’adressa à ma mère :
— Gail, Frank demande quels sont les symptômes de Marie.
— Une température élevée. Des frissons. De la toux.
Mon père répéta les mots de ma mère à mon oncle, puis ajouta :
— Il y a autre chose, Frank. Cette fille n’a pas envie de te voir. Elle affirme qu’elle n’a pas besoin de docteur.
Et après un bref silence, mon père poursuivit :
— Elle na pas précisé pourquoi. Je suppose qu’elle n’en a jamais vu et qu’elle a toujours été soignée par le guérisseur de sa tribu.
J’ignorais si mon père était sérieux ou s’il plaisantait.
Il se mit à rire et raccrocha.
— Frank dit qu’il fera peut-être une petite danse autour du lit et que, si ça ne donne rien, il ira même jusqu’à jouer du tambour…
Ma mère ne rit pas.
— Je retourne voir Marie, dit-elle.
Dès que mon oncle Frank arriva, sa cravate à moitié défaite et ses manches relevées, je ressentis de la peine pour mon père. J’éprouvais toujours ce même sentiment quand les deux hommes se trouvaient ensemble. On a souvent tendance à vouloir faire la comparaison entre deux frères, et en la circonstance elle ne tournait pas à l’avantage de mon père. Il avait pourtant beaucoup d’allure. Grand, avec de larges épaules, il était même assez séduisant. Frank était aussi comme ça mais avec quelque chose en plus. Il était vraiment beau, avec des cheveux ondulés, un visage si harmonieusement modelé qu’il semblait avoir été conçu selon quelque loi de géométrie. Il était aussi grand et bien bâti que mon père, mais avec une élégance d’athlète qui faisait défaut à ce dernier. Il avait d’ailleurs été un sportif de haut vol au lycée et à l’université puis s’était conduit avec héroïsme pendant la guerre, comme en témoignaient ses décorations. Dans le Pacifique, lors d’une bataille où les forces alliées avaient subi de lourdes pertes, il avait quitté l’hôpital militaire où il était affecté pour secourir sur place les blessés. Sous le feu nourri des ennemis, il avait transporté sur ses épaules – oui, comme au cinéma – trois blessés du champ de bataille jusqu’à un endroit sûr. Les agences de presse avaient rapporté le fait et mon grand-père avait, je ne sais comment, réussi à se procurer une vingtaine de dépêches à ce sujet. Un jour mon père, après avoir lu l’une d’elles, avait marmonné : “Comme si son véritable devoir n’était pas de rester à son poste, à l’hôpital !”
Frank était vif, charmant, à l’aise dans toutes les circonstances de l’existence. À côté de lui, son frère (mon père) semblait bien commun. Oh, imperturbable, bien sûr, calme et digne de confiance, mais un peu terne. Rien ne resplendissait après son passage, pas comme après celui d’Oncle Frank.
Juste après la guerre, la ville avait organisé un pique-nique pour fêter son retour. Officiellement il s’agissait d’honorer les anciens combattants, mais tout l’honneur revenait en fait à Oncle Frank. Le parc de la ville était comble. Je suis sûr qu’aucun événement n’y avait jamais rassemblé une telle foule et la diversité des mets, tous offerts, était sidérante : un cochon rôti, un quartier de bœuf grillé, des chaudrons de haricots, des saladiers de lardons, de chou et de pommes de terre, un assortiment de légumes frais, des tartes et des gâteaux tout chauds, des pichets de citronnade, des fontaines de café, des barils de bière. Lorsque les gens avaient eu fini de manger et boire, mon grand-père était monté sur une des tables du pique-nique.
Il n’avait pas demandé le silence. Ce n’était pas son genre. Il s’était tout simplement mis debout, les jambes écartées, les mains sur les hanches. Il portait sa longue veste de daim, celle qui était si usée par le temps qu’elle avait l’air presque blanche. Il était convaincu qu’il suffisait aux gens de l’apercevoir pour qu’ils lui prêtent attention. Ce qui était arrivé.
Il avait d’abord rendu hommage à tous ceux qui avaient servi le pays. Aucun habitant de Mercer County n’avait été tué. Il est vrai que sa population était réduite, mais il y avait eu un certain nombre de blessés, parmi lesquels Harold Branch, qui avait perdu ses deux jambes. Puis après un long moment de silence, grand-père avait dit : “Et maintenant, je voudrais que mon fils me rejoigne.”
Mon père se trouvait à côté de moi lorsque mon grand-père avait prononcé ces mots. Et il n’avait pas bougé. Grand-père n’avait pas dit : “mon fils, l’ancien combattant” ou “mon fils le héros de la guerre” ou “mon fils, le soldat”. Il avait dit simplement : “mon fils”. Et pourquoi le shérif du comté n’aurait-il pas été invité à prononcer quelques mots ?
Mais mon père n’avait pas bougé. Il était resté à sa place, comme n’importe qui dans la foule, souriant et applaudissant, alors que son frère avait sauté sur la table. Oncle Frank n’avait pas hésité une seconde : il avait tout de suite compris que c’était lui que grand-père appelait.
Oncle Frank avait fait une allocution brève et modeste, soulignant que la guerre n’aurait jamais pu être gagnée sans les sacrifices communs des soldats et de l’arrière, de ceux qui étaient restés dans leur foyer.
J’avais voulu jeter un coup d’œil pour voir comment mon père réagissait aux propos de son frère. Mais mon père était parti. Il s’était peu à peu écarté de la foule pour ramasser les bouts de papier disséminés dans l’herbe. Tâche difficile avec sa mauvaise jambe, il devait la tenir droite tout en se penchant vers le sol. Il avait ensuite transporté les papiers jusqu’à la poubelle d’incinération.
Le discours d’Oncle Frank n’avait pas dû suffire à mon grand-père. Il était remonté sur la table et, après avoir demandé à la foule d’applaudir une nouvelle fois, il avait levé les mains pour obtenir le silence. “Cet homme aurait pu aller où il voulait, avait-il déclaré. Avec ses titres militaires, il aurait pu exercer sa profession à Billings, à Denver, à Los Angeles même. Il n’y a pas une seule région de notre pays qui n’aurait été fière de l’accueillir. Mais il est revenu parmi nous. Mon fils. Oui, parmi nous.”
Mon père, pendant ce temps, continuait à ramasser les papiers.
Mon oncle Frank posa sa sacoche noire sur la table.
— Est-ce qu’on pourrait boire quelque chose, Wes ? J’ai creusé des trous pour mettre des piquets toute la matinée, et je suis complètement déshydraté.
Mon père ouvrit le réfrigérateur :
— Des trous ! Je ne savais pas que c’était le genre de chirurgie que tu pratiquais.
— Ils sont en train de construire deux nouvelles maisons derrière chez nous, alors je vais mettre une clôture, qu’on puisse garder un peu d’intimité.
Je me demandais ce que grand-père Hayden dirait de ça. Bien que ses terres fussent entourées de fils de fer barbelés comme la plupart des autres ranchs, il avait toujours gardé cet esprit du propriétaire terrien du e XIX siècle qui déteste les maisons trop fermées. Notre domaine jouxtait une voie ferrée – il passait environ quatre trains par jour –, mais mon père, comme tous nos voisins, avait toujours refusé d’installer une clôture entre elle et notre terre.
— J’ai de la bière fraîche, dit mon père. De la bière brassée par le vieux Norggard.
Ce dernier vivait dans une cabane à la lisière de la ville. Il avait un grand jardin et vendait ses légumes pendant tout l’été. Mais sa grande spécialité, et qui n’était pas saisonnière, était le brassage et la vente de la bière. Mon père ne jurait que par ce qui venait de chez Ole Norggard.
Oncle Frank fit une légère grimace.
— Sans façon.
Mon père ne désarma pas. Il apporta une bouteille avec un bouchon en caoutchouc entouré d’un fil métallique.
— Impossible de trouver une meilleure bière.
Et il lui tendit la bouteille.
Oncle Frank rit et fit un signe de refus à mon père.
— Donne-moi seulement un verre d’eau.
Mon père insista.
— Demande à Pop, il ne boit que la bière de Ole Norggard.
— D’accord, d’accord, dit Frank, c’est une putain de bonne bière, c’est même la meilleure du monde ! Mais si ça ne t’ennuie pas, je boirai de la Schlitz.
— Parle pas comme ça devant le petit, dit mon père, en me désignant de la tête.
C’était un de ses principes : personne ne devait jurer devant ma mère ou moi.
Oncle Frank prit sa sacoche.
— C’est bon, Wes. Voilà ce qu’on va faire : tu me laisses d’abord voir la malade et après je boirai une bouteille d’Ole avec toi… peut-être même deux.
Ma mère sortit de la chambre de Marie.
— C’est par ici, Frank.
— Bonjour, Gail. Comment va la malade ?
— Elle est réveillée. Je crois qu’elle a un peu moins de température.
Frank entra dans la chambre de Marie et referma la porte. Et moins d’une minute après nous entendîmes appeler :
— Madame ! Madame !
Ma mère regarda mon père d’un air interrogateur. Il haussa les épaules. Marie cria de nouveau :
— Non. Madame !
Cette fois-ci ma mère se dirigea vers la chambre de Marie et frappa à la porte.
— Frank ? Tout va bien ?
Mon oncle ouvrit.
— Elle dit qu’elle veut que tu restes avec elle, Gail.
Il secoua la tête, comme exaspéré.
— Entre. J’en ai rien à faire, après tout.
La porte se referma et nous n’entendîmes plus rien.
— David, me dit mon père, pourquoi n’irions-nous pas dans la véranda pendant que la faculté de médecine fait son boulot ?
Notre véranda donnait sur le tribunal de l’autre côté de la rue. Plus jeune, j’avais l’habitude d’y attendre mes parents avant cinq heures, sauf les jours de grand froid.
Mon père déposa sa bouteille de bière sur la table à côté de son fauteuil. Moi-même, je ne m’assis pas, je préférais rester à l’écoute de ce qui se passait dans la chambre de Marie. Je n’eus pas longtemps à attendre. J’entendis Marie crier une nouvelle fois “Non !”, d’une voix assourdie mais bien reconnaissable.
Je regardai mon père, mais il gardait les yeux fixés sur le tribunal.
J’entendis encore deux autres “Non !”, peu espacés.
Mon père pointa la main vers l’un des deux ormes de notre cour.
— Regarde ça, on est en août et les feuilles commencent déjà à tomber.
Il avait entendu crier Marie, j’en étais sûr.
Bientôt Oncle Frank vint nous rejoindre. Il posa sa sacoche et regarda la véranda comme s’il n’y était jamais venu.
— Il fait frais ici, dit-il, en tirant légèrement sur sa chemise comme font les gens en nage quand leurs vêtements leur collent à la peau. Je devrais peut-être en installer une chez moi.
— Orientée à l’est, c’est là le secret, dit mon père.
— Je veux bien de cette bière, maintenant.
Mon père se leva immédiatement.
Oncle Frank pencha la tête et ferma les yeux. Il prit son nez dans ses doigts et le pinça comme s’il voulait le rendre plus fin. J’entendis la porte du réfrigérateur claquer et un cliquetis de bouteilles. J’avais hâte que mon père arrive. Après ce qui venait de se passer avec Marie, je n’avais aucune envie de rester seul avec Oncle Frank.
Sans ouvrir les yeux, Frank me demanda si j’avais fait un peu de base-ball cet été.
Je n’avais pas envie de répondre. Oncle Frank avait été une vedette locale de base-ball, jouant même en qualité de semi-pro pendant la saison, lorsqu’il était à l’université et à la faculté de médecine. Moi, au contraire, j’étais si mauvais au base-ball que j’avais dû abandonner. Mais comme Frank et Gloria n’avaient pas d’enfant, je me sentais toujours un peu obligé de leur faire plaisir et d’être un peu le fils qu’ils n’avaient pas eu. Aussi ai-je fini par répondre que j’étais allé très souvent à la pêche.
— Avec succès ?
— Oui, des petits poissons et des perches dans le lac, des truites dans la rivière.
— De belles truites ?
Il s’était enfin décidé à ouvrir les yeux et à porter son regard sur moi.
— Pas vraiment. D’environ vingt centimètres. J’en ai peut-être pêché deux ou trois qui en faisaient trente.
— La taille idéale pour la poêle à frire. J’aimerais bien y aller avec toi un de ces après-midi.
Avant que j’aie eu le temps de répondre, mon père arriva avec sa bouteille de bière.
— Déguste-moi ça doucement, dit-il à mon oncle. Prends la peine de savourer.
Frank prit solennellement la bouteille, l’examinant longuement avant de la boire.
— Alors, Frank, qu’est-ce qu’elle avait, Marie ? demanda mon père.
— C’est ce que tu m’avais dit au téléphone. Les Indiens ont l’habitude de consulter un guérisseur ou une vieille squaw. Et quand un médecin arrive, ils ont l’impression qu’il est envoyé par un esprit malin ou quelque chose du même genre.
Mon père hocha la tête.
— Ils ne pourront jamais s’adapter au e XX siècle tant qu’ils ne se seront pas débarrassés de leurs superstitions et de leurs vieilles coutumes.
— Le progrès social n’est pas mon affaire. Tout ce qui m’intéresse c’est qu’ils puissent résister à la rougeole, aux oreillons et aux pneumonies… Je crois que c’est ce que Marie a attrapé. Je voudrais lui faire passer une radio, mais ça sera dur.
— Une pneumonie ! dit mon père. C’est grave.
— Je n’en suis pas tout à fait sûr. Je vais quand même lui prescrire quelque chose au cas où.
De l’endroit où j’étais assis, je pouvais apercevoir ma mère dans la salle de séjour. Elle contemplait fixement la véranda, droite, figée, immobile. Ses mains étaient croisées, comme si elle priait, mais elle les tenait tout près de sa bouche. Je me retournai brusquement, regardant derrière moi ; elle-même semblait avoir vu quelque chose d’effrayant, mais seuls mon père et mon oncle se trouvaient là.
— Penses-tu qu’il faudrait l’hospitaliser ? demanda mon père.
Mon oncle revint sur la question, comme si mon père l’avait mal posée.
— Si elle devrait l’être ? Ça dépend. Voudrait-elle rester à l’hôpital ? Ou bien tenterait-elle de s’évader et de retourner chez elle ? Évidemment, si elle devait vivre dans une cabane sordide dans la prairie, ça serait terrible. Mais… si elle pouvait rester ici.
Bentrock n’avait pas d’hôpital. Le plus proche était à près de soixante-cinq kilomètres de là, dans le Dakota du Nord. Les habitants de Bentrock faisaient souvent cinquante kilomètres de plus pour aller jusqu’à l’hôpital de Dixon, dans le Montana.
Ma mère s’approcha jusque dans la véranda pour répondre à Frank.
— Oui, elle va rester ici. Elle demeurera chez nous jusqu’à ce qu’elle aille mieux.
Elle parlait avec fermeté et avait croisé ses bras, comme si elle se préparait à une dispute.
— À moins qu’elle n’aille moins bien. Vous ne garderiez tout de même pas une fille indienne avec une pneumonie dans votre maison, Gail ?
— Je la garderai aussi longtemps que nous pourrons le faire.
Frank jeta un coup d’œil à mon père. Du moment que ma mère l’avait dit, il en serait ainsi, mais encore fallait-il que mon père le signifie à mon oncle à haute voix.
— Oui, elle peut rester ici.
— Elle reste ici, réaffirma ma mère. Il y aura toujours quelqu’un avec elle, ou pas loin en tout cas.
Je ne comprenais pas pourquoi ma mère avait l’air si en colère. J’avais toujours pensé qu’elle n’aimait pas particulièrement Frank, et ce, principalement pour deux raisons. D’abord à cause de son charme. Ma mère se méfiait du charme. Elle pensait que le goût de la séduction servait à dissimuler un défaut personnel ou un manque de caractère véritable. Nul besoin de faire du charme si l’on avait une personnalité affirmée. Ensuite parce que mon oncle Frank était un Hayden, et, vis-à-vis des Hayden, ma mère conservait un grand sentiment de défiance.
Cependant, son attitude envers Frank avait toujours été affable, quoiqu’un peu réservée. Mes parents sortaient avec Frank et Gloria ; ils se voyaient au moins une fois par mois pour jouer aux cartes ; ils se rencontraient régulièrement au ranch les jours de fête ou lors des réunions de famille. Si mon père ou moi avions un quelconque problème de santé, nous allions chez Frank ou il passait chez nous. Ma mère, pour sa part, était restée cliente du vieux docteur Snow, l’autre médecin de Bentrock. Elle aurait trouvé malséant d’avoir Frank pour médecin.
Quelle qu’en ait été la raison, Frank avait certainement perçu son irritation. Il posa son verre à moitié plein.
— Il vaut mieux que je rentre, dit-il. J’ai le pressentiment que les Holland vont m’appeler dans la soirée. L’accouchement est prévu pour aujourd’hui et Mme Holland est généralement ponctuelle. Je vais téléphoner à la pharmacie pour Marie. Passez-moi un coup de fil si son état s’aggrave.
Tous les trois, nous avons regardé Frank s’en aller. Il marchait à grandes enjambées. Après qu’il eut regagné sa vieille Ford – un engin qui faisait dire à mon père : “Si un médecin se déplace dans un vieux pick-up, je pourrais peut-être patrouiller à cheval dans les rues !” – et qu’il fut parti, ma mère me demanda d’aller prendre l’air. Elle devait parler en tête à tête avec mon père.
Si j’étais rentré à l’intérieur de la maison, si j’étais resté dans la cuisine ou dans ma chambre, ou à l’inverse si j’étais parti dans la même direction qu’Oncle Frank, je n’aurais jamais entendu la conversation entre mon père et ma mère et j’aurais peut-être gardé toute ma vie des illusions sur ma famille en particulier et sur le genre humain en général. Je n’aurais en tout cas jamais pu raconter cette histoire…
Je quittai la véranda, je tournai à droite et arrivai au coin de la maison. Là je pus m’accroupir de telle sorte que mes parents ne puissent me voir, alors que j’entendais leur conversation. Je pressentais que ma mère allait dire quelque chose concernant Marie, ses cris en présence d’Oncle Frank, et je tenais à savoir quoi.
Je n’eus pas longtemps à attendre.
Ma mère s’éclaircit la voix et commença à parler sur un ton assuré et fort. Mais elle s’arrêtait de temps à autre, comme pour reprendre son souffle.
— La raison, Wesley, la raison pour laquelle Marie ne voulait pas être examinée par Frank, eh bien, c’est que… c’est que… ton frère est connu pour avoir attenté à la pudeur de jeunes Indiennes.
Mon père voulut alors sans doute s’esquiver, car j’entendis un bruit de pas. Mais ma mère l’en empêcha.
— Attends une seconde et écoute-moi ! dit-elle vivement. Marie m’a dit qu’elle ne voulait pas rester seule avec lui. Tu ne peux pas t’imaginer quel était son état. Elle était au bord de l’hystérie à l’idée que je ne veuille pas rester avec elle. Et dès que Frank est parti, elle m’a tout raconté. Ça fait des années que ça dure, Wes. Quand Frank examine une Indienne, il… il fait des choses qu’il ne devrait pas faire. Il prend des libertés, il outrepasse les limites de la décence.
Il y eut un long silence. Parmi les roses trémières et les gueules-de-loup de ma mère grimpant le long de la maison où je me cachais, les abeilles volaient, remplissant l’air de leur bourdonnement.
Mon père intervint alors.
— Et tu la crois ?
— Bien sûr !
À nouveau des bruits de pas. Je compris que mon père marchait de long en large.
— Pourquoi mentirait-elle, Wesley ?
Mon père ne répondit pas mais je devinais ce qu’il pensait : “C’est une Indienne, pourquoi dirait-elle la vérité ?”
— Pourquoi, Wesley ?
— Je n’ai pas dit qu’elle mentait. Peut-être se trompe-t-elle. Un examen par un docteur… Peut-être n’a-t-elle pas idée de ce que cela doit être. Nom d’un chien, je me rappelle le jour de la visite médicale, à l’école, quand j’ai vu pour la première fois le docteur Snow. Et il me tâtait, il me chatouillait et il m’inspectait les testicules, il me faisait tousser. J’aurais eu de quoi être surpris, mais je savais que ça faisait partie de l’examen. Et si je ne l’avais pas su ?
— Ça n’est pas ça. Marie m’a expliqué. Ça n’a rien à voir !
— Et si tu n’avais jamais vu un docteur de ta vie, tu pourrais très bien ne pas comprendre ce qui se passe.
— Non, Wes…
— Voyons, imagine qu’on ne t’ait jamais fait de vaccins ou de piqûres, que tu n’aies jamais vu une seringue de ta vie, tu pourrais très bien croire que l’homme qui est là en face de toi cherche à t’assassiner, à te poignarder.
— Wesley, veux-tu m’écouter ?
— Mais tu sais bien comment Marie… Voyons, tu n’ignores pas à quel point elle aime affabuler ! Ça fait des années qu’elle farcit d’histoires la tête de David. Elle a indiscutablement un grand sens de la dramatisation…
— Wesley !
Ma mère avait hurlé le nom de mon père comme l’on crie après un enfant pour qu’il renonce à un geste dangereux – trotter vers l’escalier, fourrer ses doigts dans une prise électrique –, pour qu’il s’arrête immédiatement. Je tressaillis ; une voix au-dedans de moi me disait : va-t’en avant qu’il ne soit trop tard, avant que tu n’entendes quelque chose que tu n’as pas à savoir. Avant que tout bascule. Me tassant sur moi-même, je me concentrais néanmoins de plus belle.
— Très bien, dit mon père, très bien. Continuons, je t’écoute.
Il y eut un bruit de pas et j’eus l’impression que ma mère se rapprochait de mon père. Elle se mit à parler d’une voix plus douce.
— Je te le répète, quand il examine les filles indiennes, il fait certaines choses.
— Certaines choses, Gail ! Je suis persuadé qu’il fait les choses en question à tous ses patients !
Le ton sur lequel il répondit irrita probablement ma mère car elle recommença à parler aussi fort qu’avant ; chaque mot qu’elle prononçait semblait lui coûter, et en même temps, elle paraissait absolument déterminée.
— Quelles choses ? Je vais te le dire. Ton frère oblige ses patientes, en tout cas certaines d’entre elles, à se déshabiller complètement et à prendre des postures indécentes. Il les fait s’accroupir et se relever vivement sous son regard. Il leur caresse les seins. Il… Mais écoute-moi, nom d’un chien ! Tu m’as posé une question, eh bien, tu sauras tout ! Tout ! Il introduit des choses dans les filles. Oui, à l’intérieur, là. Ses instruments. Ses doigts. Je pense même qu’il… que ton frère a mis son pénis dans une de ces filles. Wesley, ton frère viole ces femmes, ces jeunes filles. Ces jeunes Indiennes. Il a offert ses services à la réserve, à l’école du Bureau des affaires indiennes, au lycée pour les visites médicales. Et il dispose de ces filles comme il l’entend. Et puis ne me fais pas répéter ce que je t’ai déjà dit. Il fait ce qu’il a envie de faire.
Le choc que j’éprouvai à cette conversation fut d’autant plus grand que ma mère avait employé les mots : viol, seins, pénis. Jamais je ne l’avais entendue les prononcer – jamais –, et je suis certain que son bégaiement, du moins, tenait autant à l’émotion qu’à l’obligation d’utiliser un tel vocabulaire.
Je m’attendais à ce que mon père explose, qu’il prenne violemment la défense de son frère, qu’il condamne sans appel Marie et ses mensonges. Au lieu de ça, il dit avec autant de flegme qu’auparavant :
— Pourquoi me parles-tu de ces choses ?
— Comment, pourquoi ?
— Mais oui, pourquoi ? Est-ce que tu m’en parles parce que je suis le frère de Frank ? Parce que je suis ton mari ? Parce que j’emploie Marie ?
Et quelques secondes après :
— Ou encore parce que je suis le shérif du coin ?
— Je te mets au courant, Wes. Je t’informe, tout simplement. Pourquoi ? Quel est l’homme en toi qui ne veut pas entendre ces choses ?
— J’espère, dit mon père, oui, j’espère que tu ne t’es pas adressée au shérif.
Mon père se mit-il à rire doucement ? Se moquait-il ? J’eus l’impression d’entendre un rire feutré, mais ce n’était peut-être que le bruissement que faisaient les lourdes têtes des gueules-de-loup en ployant et en se frôlant !
Ils ne parlèrent pas bien longtemps. J’aurais aimé me lever pour les voir. Est-ce qu’ils s’embrassaient ? Ou au contraire est-ce qu’ils s’observaient avec fureur ? Je les imaginais aussi pointant le regard chacun dans une direction différente, mon père vers le gazon et les feuilles qui tombaient prématurément, ma mère de l’autre côté, vers l’intérieur de la maison, vers la chambre où Marie reposait dans la fièvre et la honte.
— Est-ce qu’il est arrivé à Marie quelque chose de ce genre ? demanda mon père.
— Oui, un peu. Mais elle n’a pas subi le pire comme certaines de ses amies ou de ses connaissances.
— Est-ce qu’elle voudrait me parler ?
— C’est possible. À condition que tu t’y prennes bien.
Mon père tapa vivement des mains, comme il le faisait habituellement avant de passer à l’action, qu’il ait à fermer les fenêtres avant l’orage, à ratisser l’herbe, à consolider un mur ou à secouer les couvertures. Depuis, lorsque retentit la première salve d’applaudissements dans un théâtre, une salle de conférences ou un banquet, je ne peux m’empêcher de penser à mon père, à sa façon de se remémorer les corvées.
— Allons voir si elle est réveillée, dit-il, et essayons de lui parler.
Comme mes parents quittaient la véranda, je fis le tour de la maison en courant. J’arrivai par la porte de derrière juste au moment où ils atteignaient la chambre de Marie. Ils ne me dirent pas un mot. Ils entrèrent et fermèrent derrière eux. Je restai tout près, quelques instants, mais ne pus saisir aucun mot ; j’entendais seulement le murmure de leurs voix, ponctué de temps à autre par les quintes de toux de Marie.
La bouteille de bière d’Oncle Frank était restée sur la table de la cuisine. Je l’examinai soigneusement, cherchant à y retrouver les traces de ses empreintes digitales. (Pendant la guerre et entre autres manières, mon père s’était acquis le respect et l’admiration des garçons du village en recueillant les empreintes de tous ceux qui passaient par son bureau. Je pense qu’il avait bien dû prendre les miennes une bonne quinzaine de fois.) Je considérais désormais Oncle Frank comme un criminel. Je n’étais pas entièrement certain de sa culpabilité, mais les faits rapportés par ma mère à mon père étaient trop odieux, trop terribles pour que je continue à considérer mon oncle comme auparavant. Le charmant, l’affable Oncle Frank était mort à jamais.
Mes parents passèrent un long moment dans la chambre de Marie avant d’en ressortir, l’un et l’autre, sombres et silencieux.
— Comment va Marie ? demandai-je à ma mère.
— Elle va dormir un peu, c’est ce dont elle a le plus besoin pour l’instant.
Notre menu se composa de soupe et de sandwiches, un menu que nous adoptions généralement au déjeuner ou les dimanches soir, quand nous rentrions tard après avoir passé la journée au ranch. Une fois le dîner fini, mon père retourna dans la véranda où il resta debout à contempler la lente tombée de la nuit. Ma mère terminait la vaisselle quand il revint.
— Je vais aller parler à Len ! annonça-t-il.
Len McAuley était l’adjoint de mon père et aussi notre voisin. Avant d’avoir été son adjoint, il avait été celui de mon grand-père. On m’avait raconté ses prouesses ; alors qu’un cow-boy avait attaqué un bar sur Main Street, Len l’avait désarmé à mains nues. Il était toutefois difficile de croire à cette histoire quand on le connaissait. Len McAuley était un homme de grande taille, décharné, aux épaules voûtées, timide et s’exprimant d’une voix douce. Len et sa femme Daisy (qui compensait le caractère taciturne de Len par une étonnante volubilité) avaient atteint la soixantaine, et ils étaient pour moi davantage des grands-parents que mon propre grand-père. Quand j’étais tout petit, Len avait l’habitude de sculpter des petits animaux pour que je joue avec, et Daisy préparait gâteau après gâteau pour moi.
Au moment où mon père sortit, ma mère lui cria :
— Si tu vois Daisy, dis-lui que je viens de faire du café.
Quelques instants plus tard, j’aperçus mon père et Len debout dans le jardin, tandis que ma mère et Daisy étaient assises à la table de notre cuisine. Situations qui ne manquaient pas de similitudes. Tous les quatre buvaient du café. Des deux côtés, il y en avait un qui parlait et l’autre qui écoutait. (Ma mère et Len étaient ceux qui écoutaient.) De toute évidence, mon père et ma mère poursuivaient leur enquête.
Je tournai et virai dans la maison, saisissant des bribes de conversation jusqu’à ce que ma mère finisse par me dire :
— Écoute, David, tu restes ou tu sors !
— Il est comme Cuss, mon chat. Quand il est dehors, il veut rentrer ; quand il est dedans, il veut sortir, dit Daisy en riant.
Mes parents enquêtaient avec discrétion. Au lieu de dire carrément ce qui s’était passé, de répéter les propos de Marie sur Oncle Frank, ils recouraient tous deux à la même tactique. Ils évoquaient l’esprit perturbé de Marie et s’interrogeaient sur une éventuelle mystification, tout en l’écartant :
— Je ne vois pas quel intérêt elle aurait à agir ainsi, disait ma mère, tandis que mon père hochait la tête en signe d’approbation.
Ils laissaient ainsi à Len et à Daisy l’opportunité d’apporter ou non leur contribution.
Et la ruse de ma mère s’avéra payante.
Lors d’un de mes passages dans la cuisine, je trouvai Daisy penchée au-dessus de la table, sa tête grisonnante inclinée vers ma mère et son bras potelé et bronzé posé sur son épaule. Elle qui d’habitude parlait bruyamment, s’exprimait cette fois d’une voix plus douce, mais je l’entendis cependant :
— On raconte qu’il ne fait pas tout dans les règles.
Voyant alors que j’étais là, elle se redressa, me sourit et se tut. C’était me signifier que je devais quitter la pièce. Ce que je fis, mais en traînant les pieds. Au moment où je traversais la salle de séjour, Daisy murmura :
— Mais seulement avec les femmes peaux-rouges…
Plus tard dans la soirée, juste avant que nous n’allions tous nous coucher, ma mère alla une fois de plus voir Marie. Quand elle revint, nous étions mon père et moi dans la cuisine, en train de boire du lait et de manger le gâteau à la rhubarbe que Daisy avait apporté.
Ma mère ferma la porte de Marie tranquillement, puis s’appuya dessus, comme pour s’assurer qu’elle demeurerait close. Elle avait l’air fatiguée. Elle portait encore ses vêtements de travail – alors que d’habitude elle enfilait une salopette ou un pantalon et une chemise à carreaux dès qu’elle rentrait à la maison. Elle avait enlevé ses lunettes et ses yeux étaient cernés de fatigue. Son rouge à lèvres s’était effacé et elle n’avait pas pris la peine de se recoiffer.
— Alors, comment va Marie ? lui demanda aussitôt mon père.
— C’est bon ? lui dit ma mère en le regardant fixement.
— Le gâteau de Daisy ? Oui, il est délicieux.
— Et tu as encore le cœur à manger !
Mon père dut se rendre compte que ma mère le dévisageait avec insistance. Il posa sa fourchette avant même d’avoir fini son gâteau.
— Je ne l’entends plus tousser.
— Non, elle s’est rendormie.
Impossible de dire si ma mère le regardait vraiment ou si la silhouette de mon père ne faisait qu’échouer dans son champ de vision.
Je comprenais néanmoins qu’elle le voyait maintenant comme elle ne l’avait jamais vu auparavant ; il n’était pas seulement son mari, il était aussi un frère, le frère d’un homme qui profitait de sa profession pour abuser des femmes. Le frère d’un pervers ! Et si je pouvais deviner la pensée de ma mère, c’est que j’étais alors tout aussi bouleversé qu’elle.
Je reposai mon verre de lait et ne voulus pas regarder mon père. Je ne voulais pas voir comment il coiffait ses cheveux en arrière. Je ne voulais pas voir le petit bourrelet entre ses sourcils. Je ne voulais pas voir comment la longue ligne de son nez était interrompue par une légère courbe. Je ne voulais rien voir de ce qui le faisait ressembler à son frère.
— Alors qu’est-ce que Len t’a dit ? lui demanda ma mère.
— Que nous avons besoin de pluie.
Ma mère baissa la tête.
— Oui, c’est de ça dont nous avons parlé, Gail.
Ma mère releva vivement la tête :
— Ce n’est pas de ça dont nous avons parlé, Daisy et moi !
— Écoute, Gail, je ne veux pas qu’on discute de cette histoire dans toute la ville. Nous n’avons aucune preuve.
Maintenant, ils retrouvaient chacun leur façon habituelle de réagir. Mon père accordait foi aux preuves, aux dépositions, et tant qu’il n’était pas assuré de la justesse de ses convictions, il les gardait en réserve. Ma mère, au contraire, était naturellement portée à faire confiance à ses intuitions, à ce en quoi elle croyait.
— On en parle en ville, plus que tu ne crois, dit ma mère.
— En tout cas, je ne veux pas que ça vienne aux oreilles de mon père.
Mon grand-père, c’est en lui que mon père avait mis toute sa foi. S’il ne pouvait craindre, aimer, respecter, honorer Dieu et lui obéir sans retour – comme on nous disait de le faire au catéchisme –, c’est que, ayant voué une allégeance absolue à son père terrestre, il n’avait rien gardé pour le Père céleste.
— C’est ça qui te préoccupe le plus ?
— Écoute, Gail…
Ma mère me désigna du doigt :
— Il n’ira plus le voir, je te le garantis.
— Pour l’amour de Dieu, Gail !
— C’est hors de question !
J’avais peur de mal réagir, de rougir, de me trahir : je n’étais pas supposé être au courant de ce dont ils parlaient.
— Ne parlons pas de ça devant lui.
Ma mère continuait à le regarder fixement.
— Je vais m’occuper de ça, Gail. À ma façon.
Après un autre long silence, ma mère se dirigea vers la chambre de Marie. Juste avant de sortir de la cuisine, elle se retourna et dit à mon père du même ton calme qu’elle avait adopté toute la soirée :
— Un mot seulement, Wes. Tu ne m’as jamais dit que tu n’y croyais pas. Pourquoi ?
Elle espérait une réponse. Moi aussi, je retenais mon souffle, et regardant le linoléum moucheté de la cuisine, les yeux fixés sur une tache verte, j’attendais que mon père dise : “Bien sûr que je n’y crois pas, bien sûr que ce n’est pas vrai.”
Mais il ne dit pas un mot. Il reprit simplement sa fourchette et continua de manger le gâteau à la rhubarbe de Daisy McAuley.
C’est ainsi que la vérité m’apparut. Oncle Frank était le frère de mon père et mon père le connaissait aussi bien que n’importe quel autre homme ou femme.
Et mon père savait qu’il était coupable.
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