Montana 1948
Chapitre 2
Ce fut le lendemain que mon père commença à mener son enquête pour vérifier les accusations portées par Marie contre son frère. Si j’en avais douté, trois faits m’en auraient convaincu. Avant de quitter son bureau dans la matinée, il demanda à ma mère si elle avait besoin de miel. Puisqu’il se rendait à la réserve indienne, il pourrait s’arrêter à Birdwell pour lui en acheter. Ma mère avait une passion pour le miel. Elle en mettait sur les toasts, les biscuits, sucrait son thé avec, l’utilisait dans ses pâtisseries et s’en régalait à pleine cuillerée à même le pot. Elle pensait que le meilleur venait de la ferme de Birdwell, qui se trouvait justement sur la grand-route menant à la réserve.
Mon père y voyait surtout l’occasion d’un geste d’apaisement vis-à-vis de ma mère. “Ne nous disputons pas”, signifiait-il par là. La formule qu’il employait volontiers, aussi bien avec moi qu’avec ma mère, était : “Pas de discorde entre nous !”, comme si le problème quel qu’il fut ne tenait pas à nous mais provenait d’ailleurs.
En offrant à ma mère de lui acheter du miel, il lui faisait aussi comprendre qu’il comptait se rendre à la réserve indienne. Celle-ci ne relevait pas de sa compétence, et la police locale n’ayant pas fait appel à lui, il y allait donc pour vérifier les accusations portées par Marie.
Un peu plus tard dans la journée, je vis mon père au Coffee Cup, un des cafés les plus connus de Bentrock. Il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que mon père, comme tout un chacun, fréquente cet établissement par un après-midi d’été. Or mon père s’asseyait généralement à la grande table au milieu de la salle pour boire un café avec ses amis : Don Young, le pharmacien ; Rand Hutchinson, le propriétaire de la firme Hutchinson Greenhouse ; Howard Bailey, qui dirigeait une société pétrolière ; et d’autres notables de Bentrock. Mais ce jour-là, il avait préféré se mettre à une petite table pour deux, proche du mur. Il s’y était installé avec Ollie Young Bear, le plus estimé et le plus aimé des Indiens du nord-est du Montana, et peut-être du Montana tout entier.
Ollie Young Bear était aussi un héros de guerre (il avait été blessé lors d’une bataille en Afrique du Nord) ; il était diplômé de l’université d’État du Montana de Bozeman, diacre à l’église proto-luthérienne, l’un des responsables de la société de Service public Montana-Dakota, et le lanceur vedette des Elks – l’équipe montante de base-ball au sein de la division d’argent dans le championnat régional – bien qu’ils ne l’aient sûrement jamais admis comme membre à part entière. Il ne fumait pas, ne buvait pas. Il avait épousé Doris Strickland, une femme blanche dont la famille possédait un ranch très prospère au sud de Bentrock, et avec qui il avait eu deux enfants, un garçon et une fille, timides et charmants. La réussite d’Ollie constituait une référence pour les Blancs qui voyaient en lui un exemple édifiant pour les Indiens. Mon père disait volontiers d’Ollie Young Bear : “Il est l’illustration parfaite de ce à quoi un homme qui travaille peut aisément arriver.”
Ce succès ne signifiait pas qu’Ollie ait délaissé sa propre communauté. Bien que n’appartenant pas à la réserve, il s’y rendait chaque week-end avec des battes et des balles qu’il avait payées de sa poche et il organisait des parties de base-ball pour les garçons.
Comme mon père l’appréciait, le respectait et le considérait comme un modèle, je me disais que je me devais d’avoir les mêmes sentiments que lui, mais ça m’était difficile.
M. Young Bear, comme mon père tenait à ce que je l’appelle, était un homme austère et sévère. Il était physiquement impressionnant – grand et baraqué, avec de larges épaules et une grosse tête –, et il ne souriait jamais. Il pinçait les lèvres avec une expression à la fois triste et dédaigneuse. On avait l’impression que rien ne l’amusait dans la vie, et je ne me souviens pas de l’avoir jamais entendu rire.
Lui et mon père allaient volontiers jouer ensemble au bowling et l’on me permettait parfois de les accompagner. Je n’avais pas de goût particulier pour le sport, mais j’adorais le bowling de Castle Alley, un établissement tout en longueur avec seulement quatre pistes, installé dans un sous-sol qui sentait la cire et le cigare froid. J’aimais poser ma bouteille de soda au raisin à côté de la cannette de bière de mon père sur le tableau de jeu, glisser mes chaussures sous la banquette à côté des siennes, quand on les échangeait contre des chaussures de bowling. J’aimais l’ambiance, les bruits, la lourde chute de la balle sur le sol en bois, son roulement sur la piste, le cliquetis des quilles, et plus que tout les cris des spectateurs : “Allez, allez, vas-y ! Tape dans le mille ! Explose-la !”, ou encore les jurons que l’on chuchotait pendant que le garçon remettait les quilles. Quand j’étais à Castle Alley, quel que fût le nombre de femmes ou d’enfants qui s’y trouvaient, j’avais l’impression d’avoir gagné mon billet d’entrée dans l’univers des hommes, de l’avoir enfin rejoint.
Et pourtant, quand Ollie Young Bear était avec nous, je me sentais vraiment tout petit. Ollie ne pouvait s’empêcher de me faire la leçon et voulait à tout prix rectifier mon jeu.
— Assure-toi que tu tiens la balle derrière bien droite, me disait-il. Accompagne le mouvement, utilise la technique des cinq pas, garde l’œil fixé sur la cible centrale et pas sur les quilles.
Ses critiques étaient sans relâche. Mon père, lui, se contentait de me répéter :
— Suis bien ses conseils. Tu sais quel est son score quand il participe à un championnat ? Deux cent dix en moyenne ! Alors écoute-le.
Je comprenais bien que mon père s’efforçait de manifester son estime pour Ollie et d’afficher son absence de préjugé, mais le seul résultat était que le bowling finissait par me paraître aussi assommant que l’école.
Quand je vis que mon père et Ollie Young Bear étaient assis à une table isolée des autres, je devinai que mon père demandait à Ollie s’il avait entendu dire quelque chose sur le comportement de Frank à l’égard des filles indiennes. Je n’étais pas sûr qu’il s’adresse à l’homme le plus compétent. Les Blancs admiraient Ollie Young Bear, mais il ne jouissait d’aucun statut spécial chez les Indiens. Je me souvenais d’avoir entendu Marie dire de lui : “Il ne sera heureux que lorsqu’il sera devenu blanc !” Ollie et mon père penchés sur la table, une tasse de café devant eux, discutaient à voix basse.
Je quittai mes copains au comptoir et j’allai dire bonjour à mon père, à l’autre bout de la salle.
Comme je marchais vers eux, c’est Ollie Young Bear qui m’aperçut le premier. Il s’arrêta de parler et se redressa, puis les deux hommes me regardèrent. Aucun d’eux ne me fit signe. Alors que je continuais à m’avancer, je me sentis comme glissant le long d’une rampe telle une pièce de bétail – cheval, mouton, veau – soumise à l’inspection. Je compris alors que tant que durerait cette affaire avec son frère, mon père n’aurait que faire d’un fils. Je pouvais aller et venir comme je voulais : il n’était pas près de me remarquer.
Quand j’arrivai à sa table, mon père me dit :
— Tu veux quelque chose, David ?
Pour toute réponse je lui montrai du doigt mes amis au comptoir :
— Nous revenons de la pêche.
Mon père chercha son portefeuille :
— Tu as besoin d’argent ?
— Non, ça va, je voulais seulement te dire bonjour, répondis-je en reculant.
Il esquissa un sourire.
— Est-ce que tu vas à la maison ? Si tu y vas, jette un coup d’œil sur Marie et vérifie qu’elle a bien pris ses remèdes.
De retour à la maison, je trouvai la porte de Marie légèrement entrouverte, mais elle dormait. Elle semblait ne pas avoir quitté cet état de somnolence depuis qu’elle était malade. Il y avait son flacon de médicament et un verre d’eau à côté de son lit : j’en conclus qu’elle avait pris ce qu’on lui avait prescrit. Je ne voulais pas la réveiller.
Je n’étais pas rentré depuis plus de cinq minutes que j’eus le sentiment que quelque chose n’allait pas, sans bien savoir quoi. Et je compris tout d’un coup : c’était le silence !
Nous avions sur le comptoir de notre cuisine une petite radio en bois brillant, devenu terne aujourd’hui, et dont le vernis se craquelait (sur le dessus de l’appareil il y avait une sorte d’anneau noirâtre, un cercle parfait qu’avait dessiné soit depuis l’intérieur un tube qui chauffait trop, soit depuis l’extérieur un objet brûlant). La radio n’était pas allumée, et ça devait bien faire quarante-huit heures qu’elle ne l’avait pas été. Or quand Marie était là, la radio marchait tout le temps, généralement mise sur une station canadienne qui passait du Big Band. Jusqu’à aujourd’hui, il me suffit d’entendre à la télé l’une de ces pubs nous pressant d’envoyer 19,95 dollars pour obtenir tous les succès de l’époque du Big Band – ceux de Glenn Miller, Artie Shaw, Paul Whiteman, Kay Kaiser, Duke Ellington – ou de surprendre à peine quelques mesures de cette musique – String of Pearls, Tuxedo Junction, Satin Doll –, pour penser à Marie. Jamais pourtant je n’envoie d’argent : mes souvenirs sont trop présents – trop douloureux – pour que j’éprouve le besoin de les raviver.
J’allumai la radio et je montai le son, dans l’espoir que Marie serait en état d’entendre sa musique préférée quand elle se réveillerait.
Le soir, après que nous eûmes dîné à la cuisine et que ma mère eut fait une soupe pour Marie, mon père se leva et dit :
— Gail, vous ne voulez pas aller faire un tour, David et toi, je veux encore parler à Marie.
Ma mère commença à empiler les assiettes, mais mon père l’interrompit aussitôt :
— Tu débarrasseras plus tard, je tiens à parler à Marie tout de suite, pendant qu’elle est encore éveillée.
— Peut-être préférerait-elle que je sois là, elle se sentirait plus à l’aise.
— Peut-être, mais je pense que ce n’est pas ce qui importe le plus en ce moment. Il y a d’autres impératifs, et je vous demande, à toi et à David, de sortir faire un tour.
Comme il avait déjà interrogé Marie quand j’étais à la maison, j’avais l’impression que, cette fois, c’était de ma mère dont il voulait se débarrasser. Mais elle n’avait pas l’air de comprendre, elle insista :
— Je pense pourtant que ma présence pourrait être utile.
Pendant ce temps mon père avait attrapé un petit carnet dans la poche de sa veste. Cessant de le consulter il répondit à ma mère :
— Est-ce que tu m’as bien compris, Gail ? Il y a certaines choses que je préfère que tu n’entendes pas.
Faisait-il preuve de délicatesse – en voulant épargner à sa femme le détail des abus sexuels attribués à son propre frère ? Ou bien voulait-il protéger ce dernier en limitant au minimum les témoins du récit de ses crimes ?
Ma mère et moi n’allâmes pas bien loin. C’était mieux ainsi. Elle n’appréciait pas spécialement la marche et j’étais décidément un gamin à me trouver trop grand pour faire une promenade avec elle. Nous avions résolu de rester dans le jardin, assez vaste toutefois qu’à le parcourir de long en large nous aurions eu notre dose d’exercice.
Nous étions donc au milieu du jardin. Un vent violent qui fit tomber la température de vingt degrés en moins d’une heure, rabattait les cheveux de ma mère sur son visage, enroulait sa jupe autour de ses jambes. Un subit rafraîchissement que les gens de la région accuseraient de gâcher la pêche. Ma mère frissonna et croisa ses bras.
— J’aurais dû prendre un pull.
— Tu veux que j’aille t’en chercher un ?
— Non ! me dit-elle sur un ton péremptoire. Tu ne dois pas aller là-bas. Ton père est en train de… travailler.
Je ravalai ma salive difficilement. J’avais décidé de demander à ma mère, une fois que nous serions seuls, pour quelle raison mon père désirait parler à Marie. Je savais pourquoi, mais je tenais à l’entendre dire à ma mère. Je voulais être dans la confidence, en savoir plus que ce que mes écoutes indiscrètes m’avaient appris. Je crois que j’aspirais surtout à être considéré comme un adulte, à pouvoir écouter mes parents discuter de l’affaire en ma présence, à ce qu’on ne me demande plus de m’éloigner, à ne plus avoir à constater qu’on se taisait à mon approche ou, pire encore, qu’on parlait en langage codé, comme si j’étais un bébé qu’on pouvait tenir dans l’ignorance en épelant les mots en sa présence.
Pourtant à ce moment même où j’avais la possibilité de parler seul avec ma mère, le courage me manquait. Je ne savais pas laquelle de ses réactions me perturberait le plus : qu’elle ne me dise rien et me reproche mon indiscrétion, ou au contraire qu’elle me raconte tout et que j’aie à entendre l’histoire de sa propre bouche.
Finalement je m’enhardis suffisamment pour lui poser une question courte, plutôt vague, qui n’allait pas vraiment droit au but :
— Alors, qu’est-ce qui se passe ?
Ma mère était toujours face au vent, mais elle fermait les yeux pour éviter la poussière qu’il soulevait.
— Oh, il y a des difficultés avec les Indiens. Peut-être devrais-je plutôt dire d’éventuelles difficultés.
Elle devenait aussi prudente que mon père.
— Mais pourquoi tient-il tant à parler à Marie, alors qu’elle est malade ?
Elle mit un bon moment avant de répondre. Elle semblait avoir l’esprit ailleurs, comme emporté par le vent.
— Il pense que Marie peut lui fournir certains renseignements.
— Je croyais que le Bureau des affaires indiennes réglait ce genre de question.
— Ton père donne juste un coup de main. Mais ce n’est rien de grave.
“Ce n’est rien de grave”, une expression qu’elle tenait de sa propre mère. J’avais entendu ma grand-mère Anglund l’employer en diverses occasions allant d’un genou égratigné, le mien, jusqu’à l’histoire d’une famille dont la ferme avait entièrement brûlé. C’était sa manière norvégienne de relativiser tous les drames humains.
Ma mère fit quelques pas et s’arrêta devant le seul arbre que nous avions, un beau chêne qui s’élevait comme une tour, planté au milieu du gazon, à l’endroit idéal pour empêcher que notre jardin soit transformé en un merveilleux terrain de football.
— J’aime le vent, me dit-elle, en essayant d’écarter le plus possible ses cheveux de son visage. Il me rappelle le Dakota du Nord. Mon Dieu, ce que mon père pouvait maudire le vent, lui. “C’est ça, enlève la bonne terre et donne-la au Dakota du Sud !”, disait-il en s’adressant à lui. Mais moi j’ai toujours aimé ce vent déchaîné. J’avais le sentiment qu’il nous apportait toujours quelque chose de nouveau.
— C’est bon pour la pêche, dis-je. Ça brasse tellement l’eau que les poissons ne voient plus le pêcheur.
Elle fit demi-tour.
— Mais ici le vent a une odeur différente. Dans le Dakota il sentait souvent la terre. Même au milieu de l’hiver tout enneigé, cette odeur persistait. Comme si le vent venait d’un endroit où il ne gèle jamais. Mais ici il apporte l’odeur des montagnes, de la neige et de la pierre. Peu importe à quelle distance se trouvent les montagnes : je sens leur présence dans l’air. Je ne peux pas m’y habituer, je ne m’y habituerai jamais. Je suppose qu’au fond je suis une fille des plaines.
Si j’avais été alors un tant soit peu réceptif, j’aurais compris que la façon dont ma mère s’exprimait à propos du vent, de la terre, des montagnes, de l’enfance traduisait son désir de quelques instants de pureté, d’échapper un temps au drame sordide qui se nouait dans sa propre maison. Mais j’étais pour ma part en quête de ce qui me ferait définitivement sortir de l’enfance.
— Est-ce que Marie a des ennuis, ou bien Ronnie ?
— Quoi ? Mais non ! Rien de ce genre. Ton père veut seulement voir si Marie peut lui fournir quelques informations et répondre à certaines questions.
Je regardai à nouveau vers la maison. Dans l’encadrement de la fenêtre j’aperçus la silhouette de mon père. Je me demandai depuis combien de temps il nous observait.
— Il est sorti, dis-je à ma mère. Nous pouvons rentrer.
Ma mère se retourna et fit signe à mon père. S’il la vit, il resta sans réaction, immobile devant la fenêtre.
— Peut-être a-t-il le soleil dans les yeux, dit-elle.
— On rentre ?
— Non, vas-y d’abord, je vais rester ici encore un moment.
— À respirer le vent ?
Elle rit.
— Oui, quelque chose comme ça.
Le dimanche suivant, alors que nous nous rendions au ranch de mes grands-parents, le vent que ma mère aimait tant se remit à souffler. Nous avions pris notre nouvelle Hudson, que mon père venait d’acheter. Même cet imposant monument tanguait doucement sous les bourrasques dès que nous roulions à découvert dans la campagne. Il faisait très chaud, mais nous étions obligés de garder les vitres fermées pour éviter que la poussière et le sable ne s’engouffrent dans la voiture.
Marie se sentait un peu mieux, et nous avions estimé que nous pouvions la laisser sans crainte pour la journée. De plus, Daisy, notre voisine proche, avait promis de veiller sur elle et dans l’après-midi Doris Looks Away, une amie de Marie, devait passer.
Mes parents ne se parlaient pas pendant que nous roulions et ce silence n’était pas moins pesant que la chaleur. Je savais pourquoi mes parents se taisaient. Ma mère ne voulait pas accepter l’invitation à dîner de mes grands-parents car elle savait qu’Oncle Frank et sa femme seraient là. Mes parents s’efforçaient de me tenir en dehors de leurs querelles, mais le matin même j’avais entendu mon père crier :
— Pour l’amour de Dieu, Gail, ce sont mes parents. Qu’est-ce que je devrais faire ? Rompre avec eux ?
— Tu n’as pas besoin de jurer, avait simplement répondu ma mère.
Et l’instant d’après nous étions montés à bord de la voiture. Moi j’étais ravi de la promenade – je n’étais pas allé au ranch depuis un bon moment – et heureux à l’idée de revoir mon cheval, de passer toute la journée si possible à le monter.
Dès que nous eûmes quitté la grande route et emprunté le minable chemin sillonné d’ornières qui menait chez mes grands-parents, des petits cailloux et des projections de terre commencèrent à crépiter sous la voiture. Un léger nuage de poussière fauve s’éleva derrière nous.
— Dites donc, vous deux, lança mon père d’une voix forte, que penseriez-vous de partir quelques jours à la fin du mois pour Yellowstone ? On pourrait camper, on irait voir les geysers…
— De vraies vacances, approuva ma mère. Ah, les montagnes…
— Pourquoi pas ? continua mon père en tenant fermement le volant qui vibrait. Ce serait bien à notre tour !
Ce n’était pas tout à fait un dialogue, mais je comprenais que cette proposition marquait la fin des hostilités. Je savais bien, d’ailleurs, que nous n’irions pas à Yellowstone. Mon père détestait tellement les disputes qu’il faisait volontiers des promesses ou des suggestions comme celle-ci pour nous remonter le moral. Malheureusement il était bien rare qu’elles se réalisent.
Quand nous arrivâmes devant la maison du ranch, le vieux pick-up d’Oncle Frank se trouvait déjà là. Recouvert par la poussière de la journée, le Ford paraissait encore plus vieux et déglingué qu’à l’habitude.
— Ah, ils sont arrivés, dit doucement ma mère.
La maison de mes grands-parents était construite en bois. Cependant, ni simple, ni modeste, elle n’avait rien d’une cabane. Elle en imposait. Deux étages, cinq chambres, une salle à manger plus vaste que celle de bien des restaurants et une cheminée en pierre assez grande pour que deux enfants puissent s’y tenir debout. De hauts plafonds avec des poutres apparentes. Des murs intérieurs faits de rondins, du mobilier en bois massif. Des divans et des fauteuils en cuir, des tables rustiques, des lampes de cuivre, des tapis en peau de mouton sur le plancher et des tapisseries indiennes sur les murs. Dans le fumoir de mon grand-père, il y avait au mur deux râteliers de fusils, quelques ramures de cerfs, d’élans ou d’antilopes et une peau de serpent à sonnette de deux mètres de long. Une des rares fois où j’ai entendu mon père critiquer mes grands-parents, ce fut à propos de leur maison. Alors que nous leur rendions visite, il avait un jour déclaré que cette maison ressemblait exactement à l’idée que les gens de l’Est se font d’un ranch, à une caricature de ranch pour vacanciers. Et pour les habitants du Montana, soucieux d’authenticité, il ne pouvait y avoir appréciation plus méchante que celle-ci. L’utilisation de rondins choquait particulièrement ma mère, qui détestait toute forme d’ostentation. Le rondin ne symbolisait-il pas la simplicité et l’humilité ? La maison de ses propres parents était un modeste bâtiment de ferme à deux étages, soigné, bien tenu, agréable, mais qui ne révélait en rien l’aisance de ses occupants.
Pourtant moi, j’adorais cette maison. Elle était assez grande pour que je puisse y dénicher un coin tranquille quel que soit le nombre de personnes qui s’y trouvaient. Les adultes pouvaient jouer aux cartes au rez-de-chaussée, pendant que je me faufilais à l’étage au-dessus, un pistolet en plastique en main, m’amusant à chercher de chambre en chambre les bandits qui avaient dévalisé la First National Bank de Bentrock.
Quand j’y dormais, on me donnait une chambre au premier étage, pourvue de larges fenêtres donnant sur le nord et devant lesquelles je m’asseyais pour essayer d’apercevoir la Grande et la Petite Ourse, les deux seules constellations que j’étais capable de reconnaître. Ou bien je m’imaginais que le grand porche était le pont d’un navire et la prairie autour, une mer sans limites.
Grand-père se tenait sous le porche pour nous accueillir. Il portait sa tenue du dimanche de riche propriétaire ; une chemise blanche de l’Ouest, une cravate-lacet, un pantalon en whipcord et des bottes texanes faites main. Il était seul et tout le temps que nous mîmes à sortir de la voiture, il eut l’air de nous observer comme si nous étions des étrangers. Il avait les mains enfoncées dans les poches arrière de son pantalon et son gros ventre pointé en avant ressemblait à un sac bourré de grains. Il se tenait les jambes écartées, comme prêt à faire face à la moindre agression. Il portait ses cheveux blancs plus longs que la plupart des gens de son âge – pas dégagés derrière les oreilles et retombant en boucles sur le col de sa chemise. Ses rouflaquettes fournies lui descendaient jusqu’aux bajoues. Quand nous arrivâmes devant lui, le vent souleva ses cheveux, conférant à sa tête un volume plus imposant que jamais.
Je revoyais grand-père Hayden pour la première fois depuis que j’étais au courant de l’affaire d’Oncle Frank et quand je l’aperçus, trônant là comme un nuage orageux, je me dis qu’il ne permettrait pas qu’il arrive quoi que ce soit à son fils bien-aimé. Et qu’adviendrait-il, si son autre fils tentait quelque chose ?
— Je peux aller à l’écurie ? demandai-je.
— Certainement pas, répondit ma mère, va d’abord saluer tes grands-parents et demande-leur à quelle heure tu dois rentrer dîner.
Ma mère prit une boîte de gâteaux qui se trouvait sur la lunette avant de la voiture. En la voyant, grand-père Hayden dit de sa voix tonitruante :
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Nom d’un chien ! Enid t’avait pourtant dit de ne rien apporter !
— Bonjour, Julian, dit ma mère en entrant sous le porche, je pensais que vous aimiez les gâteaux au chocolat.
Grand-père lui prit la boîte des mains.
— Inutile de les apporter à l’intérieur. Pas besoin qu’ils sachent. Confidentiel ! Je m’en charge.
— Mais qu’est-ce que tu fais là, papa ? intervint mon père. Tu fais partie du comité d’accueil ?
— Je suis sorti exprès pour péter : j’ai mangé de la saucisse au petit déjeuner et je n’en pouvais plus de rester là-dedans à serrer les fesses. Pas question !
Ma mère reprit la boîte de gâteaux et entra dans la maison. S’il y a deux choses que ma mère détestait c’était qu’on parle des fonctions organiques ou qu’on profère des gros mots. Et en la matière grand-père était un spécialiste…
Mon père se posta alors à côté de mon grand-père, en s’appuyant sur la balustrade du porche.
— C’est quelque chose, ce vent ! dit-il.
— Si tu n’aimes pas le vent, répondit mon grand-père, c’est que tu n’aimes pas le Montana ! Il souffle ici trois cent soixante jours par an. Mieux vaut s’y habituer.
C’était une autre spécialité de mon grand-père. Il réagissait aux remarques fortuites en les utilisant pour imposer ses propres vues. J’allais m’éloigner quand mon père, après avoir jeté un coup d’œil autour de lui, demanda calmement à mon grand-père :
— Papa, où est Frank ?
— Il est quelque part par là, à l’intérieur, en train de triturer et de manipuler le cou de ta mère pour voir si elle a de l’arthrose. Et bon Dieu, je sais qu’elle en a de l’arthrose !
— Puis-je te demander quelque chose, papa ?
J’avais posé ma main sur la poignée de la porte et mon père m’observait, attendant que je m’en aille pour poursuivre la conversation. J’entrai dans la maison, mais je restai tout près de la porte pour écouter ce que mon père allait dire.
— C’est au sujet de Frank…
Oui, me disais-je, parle, papa, explique à grand-père de quoi il s’agit ! Tu vas voir, il va s’occuper de tout. Il va prendre Oncle Frank par les épaules et il va le secouer si violemment que ses os vont claquer comme des castagnettes. Il va le soulever et lui crier à la face qu’il ferait mieux de mettre de l’ordre dans ses affaires immédiatement s’il ne veut pas avoir à payer une sacrée addition. Et parce que c’est grand-père, on n’en parlera plus. Frank ne se permettra plus jamais de se conduire avec une femme comme il l’a fait. Oui, papa, dis-lui !
Papa se racla la gorge.
— Tu sais, sur le fait que Gloria et lui n’ont pas d’enfants, n’insiste pas, papa. Ils tiennent à en avoir, ils essaient.
— Tu en es sûr, Frank te l’a dit ?
— Pas sûr à cent pour cent, mais…
— En tout cas, ils ont l’air d’avoir une santé de fer. Gloria est peut-être petite mais avec les nénés qu’elle a, elle mériterait des jumeaux ! Où est le problème ? Pourtant c’est un sacré docteur, il devrait tout de même être capable de comprendre ce qui ne va pas.
— Papa, tu t’entends ?
Le talon de la chaussure de mon grand-père frappa le plancher.
— Ta mère et moi pensions que nous aurions plus d’un petit-enfant. Rien contre Davy, mais bon Dieu, un seul enfant à vous deux !
— Tu sais bien ce qu’elle a enduré pour David. Après nous avons décidé que…
— Et blancs ! rugit mon grand-père. Nous les voulons blancs !
Il y eut un tel silence que je crus d’abord qu’ils m’avaient aperçu et qu’ils s’arrêtaient à cause de ça. Mais je ne bougeai pas, me disant que si je le faisais, ils me verraient à coup sûr.
Mon père murmura quelque chose que j’eus du mal à entendre :
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Mon grand-père laissa échapper un “heu, heu, heu”, profond et voilé, entre l’accès de toux et le rire étouffé.
— Allons, Wesley ! Allons mon garçon, tu sais bien que Frank a toujours eu un faible pour la viande rouge ! Il ne devait pas être plus vieux que Davy quand Bud l’a surpris dans l’écurie avec cette petite Indienne. “Monsieur Hayden, vous feriez bien de parler à ce garçon !” m’a-t-il dit. Il était à quatre pattes, grimpé sur la petite Indienne. Il avait dû apprendre ça en voyant faire les chiens, les chevaux et les taureaux. Ça ne m’étonnerait pas que quelques enfants de la réserve ressemblent étrangement à ton frère.
L’un des deux s’approcha de la porte-moustiquaire, je filai aussitôt de ma cachette pour regagner la salle de séjour. Je ramassai la première chose que je trouvai à portée de la main – un briquet en forme de pistolet – et je commençai à presser la molette tant et plus, raclant la pierre et faisant surgir une petite flamme odorante à chaque coup. Je m’efforçai de me concentrer sur ce briquet de telle sorte que personne ne puisse me soupçonner d’écouter aux portes.
Mon père franchit le seuil en premier.
— Il est bien possible que tu aies raison pour cette histoire, dit-il à mon grand-père par-dessus son épaule. Laisse donc ça, David, ce n’est pas un jouet ! reprit-il à mon adresse.
C’était la seconde fois que j’entendais mon grand-père parler de mon oncle et des filles indiennes…
Ni mon père ni mon oncle n’avaient épousé des femmes de Bentrock ou du Montana. Une des raisons sûrement pour lesquelles les gens en voulaient aux Hayden : “Il n’y avait donc pas de filles assez bien chez nous pour les garçons Hayden !” Ma mère, comme je l’ai dit, venait du Dakota du Nord, et Gloria du Minnesota. Mon père avait connu ma mère pendant qu’il faisait son droit et Frank avait rencontré Gloria au cours de ses études de médecine. Mes parents s’étaient mariés peu de temps après avoir fait connaissance ; Frank et Gloria, de leur côté, avaient eu une relation mouvementée pendant des années.
Ils avaient fini par se marier à Minneapolis, ville natale de Gloria. C’était pendant la guerre, Frank avait eu une permission. Le mariage s’était déroulé immédiatement après Noël : une cérémonie très simple, avec les membres de la famille et quelques amis. Grand-père avait payé pour chacun de nous le voyage en train et une chambre d’hôtel à Minneapolis. Je prenais le chemin de fer et je couchais à l’hôtel pour la première fois de ma vie.
La veille du mariage, mon oncle Frank, l’un de ses vieux camarades d’université, deux des frères de Gloria, mon père et mon grand-père, célébrèrent comme il se doit l’enterrement de sa vie de garçon.
Ils n’étaient retournés à l’hôtel qu’à une heure très avancée de la nuit. Je dormais déjà, mais je m’étais réveillé lorsque mon père était rentré. Il était ivre, une autre nouveauté pour moi. Je n’avais jamais vu mon père boire plus d’un verre en une journée. J’étais resté couché dans mon lit, immobile, pendant que ma mère l’avait aidé à se déshabiller. Elle avait essayé de le faire rester tranquille mais sans succès : il était trop saoul et trop agité pour parler doucement.
— Tu aurais vu ça, Gail, lui avait-il dit, bon Dieu, c’était quelque chose ! Ce grand bastringue de Minneapolis et ce gars de la ville qui ne voulait pas nous lâcher. Il a dit à papa : “Tu as de très jolies bottes, là. Vraiment très jolies. J’espère que tu ne traînes pas de la bouse de vache partout avec des bottes pareilles ?” Et il insistait, en plus !
— Fais attention à ce que tu dis. David peut entendre !
— Je raconte ce qui s’est passé, c’est tout. Finalement papa a dit : “Si tu ne la fermes pas je vais t’enfoncer ma botte dans le cul ! Et ensuite je traînerai ta merde à travers tout le bar !”
— Oh, Wesley !
Il s’était mis à rire, à glousser plutôt.
— Il faut que je raconte ce qui s’est passé, non ? Ce gars de la ville a estimé qu’il en avait assez entendu. Il a mis son chapeau sur le bar, il a enlevé ses lunettes et les a déposées. Il s’est dirigé vers notre table. Mais entre-temps, papa avait sorti son petit revolver .32 chromé, l’objet le plus éclatant de toute la salle. Diable ! J’ignorais qu’il l’avait avec lui. Quoi qu’il en soit, il a planté ce revolver devant le type, qui est devenu blanc de terreur, oui blanc comme un linge. Papa l’a tenu en respect ainsi pendant une minute et l’a averti : “Là-bas, dans le Montana, avec les gars comme toi on ne prend pas la peine de se salir les mains, ni même les bottes ! On leur règle leur compte comme ça, bien proprement.” Et il a continué à pointer son revolver sur lui. Je m’apprêtais à dire quelque chose quand Frank a posé une main sur mon bras. Frank était mort de rire, il devait savoir quelque chose. Finalement papa a dit : “Maintenant tu vas te tirer d’ici et j’espère pour toi que la neige recouvrira tes pas, parce que dès que j’aurai fini mon whisky je pars sur tes traces !” Ah, bon Dieu ! Gail, si tu avais vu le type se tirer comme un lapin. Il en a même oublié de reprendre son chapeau et ses lunettes ! Papa, lui, s’est rassis et a tranquillement terminé son whisky, sans dire un mot. Pendant ce temps Frank riait tellement que j’ai commencé à me marrer moi aussi, et qu’on ne pouvait plus s’arrêter. Les clients quittaient le bar les uns après les autres, probablement effrayés par ces cow-boys frustes et sauvages du Montana. Frank et moi riions toujours comme des malades. Nous avons passé la tête dehors et nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait pas le moindre flocon de neige à Minneapolis. C’est ce qui nous a décidés à partir. Gail, j’aurais vraiment aimé que tu sois là ! On était à nouveau réunis, les hommes de la tribu Hayden : les deux frères et leur vieux père…
Pendant qu’il poursuivait son bavardage, ma mère était parvenue à le fourrer au lit et à l’envelopper dans les couvertures.
— Je ne sais pas si tu trouveras ça si drôle demain matin, lui avait-elle dit. Vous avez eu de la chance de ne pas vous faire arrêter.
— Mais on ne pouvait pas nous arrêter, nous.
Mon père continuait à rigoler de plus belle. Il s’était même mis à rire si fort qu’il en avait perdu le souffle. Il avait même commencé à suffoquer et à tousser et avait dû se précipiter dans la salle de bains. Je l’avais entendu vomir. Il était resté si longtemps dans la salle de bains que je m’étais endormi avant qu’il n’en sorte.
Après le mariage, dans le premier train qui nous ramenait vers le Montana, mon grand-père avait offert des boîtes de chocolats, une à ma mère, une à ma grand-mère et une autre à moi. Mon père ne pouvait même pas les regarder, ce qui amusait beaucoup mon grand-père. Fin palais, il avait insisté sur le fait que ces chocolats étaient les meilleurs du monde et qu’on ne pouvait les trouver que chez un confiseur de Minneapolis.
Puis très vite, tout le monde s’était mis à parler du mariage de Frank et Gloria, du côté charmant de la cérémonie, de la beauté de Gloria, et chacun avait formulé des vœux de bonheur pour le couple.
— Maintenant qu’il a trouvé une très jolie femme blanche, j’espère qu’il ne mettra plus les pieds dans la réserve indienne, avait déclaré mon grand-père.
Tout le monde s’était tu, chacun se tournant vers la fenêtre. Comme s’il avait pu y avoir autre chose à admirer au-dehors que la prairie balayée par le vent et couverte de neige.
Au dîner, ce soir-là, je pris place entre ma grand-mère et ma tante Gloria. Ma grand-mère, une femme menue et émotive, qui ne s’exprimait guère en présence de mon grand-père, semblait uniquement soucieuse de découper son jambon en de parfaits petits dés avant de les avaler.
— Aimes-tu ça, David ? me disait-elle en me passant les plats.
La question paraissait à chaque fois si empressée, si pathétique, que je répondais toujours par l’affirmative. Le résultat fut que mon assiette regorgea vite de patates douces, de carottes cuites, de rondelles de tomates, de fromage de ferme, de haricots rouges, de pain de maïs et de jambon. Pour quelqu’un qui n’avait pas faim !
Tante Gloria bavarda pendant tout le repas. Elle parla du temps qu’il faisait, du prix du lait. Elle dit aussi que, bien que la guerre fût terminée depuis trois ans, ça lui semblait toujours bizarre de jeter une boîte de conserves. Institutrice, elle expliqua qu’elle allait faire confectionner à tous ses élèves des coiffures indiennes en papier, avec leur nom écrit sur les plumes. Elle parla enfin de son jeune frère qui était à l’université de Missoula et qui lui avait dit que les anciens GI’s envoyaient promener leurs professeurs.
J’adorais Tante Gloria, si douce, si ravissante et si gentille avec moi – et pourtant je n’avais pas envie de la regarder ce jour-là. Comment pouvait-elle agir normalement en étant mariée à Oncle Frank ? Était-il possible qu’elle ne sût rien ?
Telles étaient les pensées les plus honnêtes qui se présentaient à mon esprit, mais d’autres venaient, que j’essayais d’écarter : pourquoi Oncle Frank aurait-il désiré une autre femme alors qu’il en avait une comme Gloria ? Une pensée qui m’était évidemment inspirée par ma propre inclination : je trouvais Gloria plus que jolie…
Un an plus tôt, quand mes parents s’étaient rendus à Helena pour un congrès sur la sécurité publique, j’étais allé chez Frank et Gloria. D’habitude, en pareil cas, je restais généralement avec Marie ou au ranch avec mes grands-parents, mais cette fois-là Marie était retenue dans sa famille et grand-père se remettait des suites d’une opération de la vésicule biliaire.
Après le départ de mes parents, j’avais attrapé une angine, comme cela m’arrivait fréquemment lorsque j’étais enfant. Oncle Frank m’avait donné de la pénicilline et Tante Gloria s’était occupée de moi avec plus d’attention que ma mère elle-même ne l’aurait fait. Elle m’avait préparé une soupe au poulet et de la gelée, elle m’avait donné des illustrés, du Ginger Ale, et ne passait pas une heure sans venir voir comment j’allais…
Un soir, elle était venue assez tard pour s’assurer que j’étais bien couvert. Je fermai les yeux en faisant semblant de dormir et quand elle s’était penchée sur moi, j’avais pu sentir son parfum. Son odeur qui m’enveloppait me semblait chaude. Gloria s’était écartée et s’était rendue à la fenêtre. J’avais ouvert un œil. Elle ne portait que le haut de son pyjama et quand elle s’était mise devant la fenêtre, j’avais pu, grâce à la lumière qui venait de la rue, voir parfaitement sa poitrine. J’avais fermé les yeux à nouveau, un peu honteux et craignant d’être surpris en train de la regarder.
De derrière la porte j’avais entendu Oncle Frank qui chuchotait :
— Alors, il dort ?
— Chut ! avait murmuré Tante Gloria. Oui.
Elle s’était retirée de la chambre sur la pointe des pieds. Oncle Frank continuait à parler à voix haute dans le hall.
— Alors si c’est ça, avoir des enfants, bon sang !
Un peu plus tard, je les avais à nouveau entendus à travers le mur, dans leur chambre. Les ressorts du lit grinçaient à un rythme régulier. J’avais eu l’impression d’entendre Gloria respirer, comme un souffle qui se répandait, plus qu’un souffle, comme une présence dans la maison, un parfum, comme la nuit elle-même. Tous deux se rendirent ensuite dans la salle de bains. Je n’arrivais pas à bien saisir ce qu’ils se disaient, mais cela importait peu. Je ne pensais qu’à une chose : Oncle Frank avait bien de la chance, une chance qui me rendait envieux.
Ce fut la honte, encore, ce dimanche-là qui m’empêcha de regarder Tante Gloria pendant le déjeuner. Cette journée me rappelait cette nuit-là. Quand Gloria se pencha vers moi pour prendre le plat de tomates des mains de grand-mère, je respirai de nouveau son parfum. Mais cette fois-ci cette senteur enivrante de fleurs sucrées, si étrange et si insolite dans cette pièce en bois imprégnée du fumet des nourritures, ne me bouleversa pas comme la première fois. Elle me rendit si triste que j’eus envie de pleurer.
Dès la fin du repas, je demandai la permission d’aller faire du cheval. Mes parents me donnèrent si rapidement leur autorisation que je me demandai s’ils n’attendaient pas que je sorte pour porter leurs accusations contre Oncle Frank. Mais il était peu vraisemblable qu’ils le fassent en présence de grand-mère. Mon père aurait pu s’en entretenir avec grand-père, mais l’un et l’autre auraient pris les plus grandes précautions pour que grand-mère n’en sache rien. On la qualifiait souvent de “nerveuse”, expression par laquelle on désigne habituellement quelqu’un qui ne tient pas en place, se ronge les ongles et s’inquiète trop facilement, trois choses que grand-mère faisait ; mais on voulait surtout signifier par là qu’elle vivait dans une telle instabilité qu’elle pouvait basculer à tout moment, comme si un virus demeurant tranquillement en elle pouvait se déchaîner sous l’effet de la moindre contrariété. Tout le monde savait qu’il fallait épargner à grand-mère toute émotion forte.
Avant que je ne sorte de la salle à manger, mon grand-père m’interpella :
— Attends une seconde, David !
Il sortit de table et alla dans son antre.
Il en revint assez vite avec, à la main, un revolver – un Hi-standard automatique – et une boîte de cartouches.
— Putain de coyotes ! me dit-il, si tu en déniches un, bousille-le !
Comme tous les gosses de mon âge au Montana, j’avais mon petit arsenal : une .22 pour tirer sur les chiens de prairie et les serpents ; un .410 calibré pour chasser les faisans, les oies, les canards et les grouses ; et aussi un 30-30 pour chasser les cerfs. Mais toutes ces armes n’étaient qu’à un seul coup. Pour mon père il n’y avait rien de pire que les faux tireurs d’élite et les gaspilleurs de munition. Pour lui, posséder un fusil à un coup constituait le meilleur apprentissage au tir utile. Sa théorie était valable, mais on ne pouvait me l’appliquer. Médiocre tireur, j’étais en revanche très rapide pour recharger.
Il en allait toutefois différemment avec les armes de poing. Elles manquaient en quelque sorte de sérieux, puisqu’on ne pouvait pas s’en servir pour chasser le gibier mais uniquement pour tirer, en soi, pour le plaisir, ce qui avait quelque chose de suspect.
J’attendis avec anxiété l’autorisation de mes parents. Ma mère ne s’intéressait absolument pas aux armes à feu, quelles qu’elles soient, mais elle avait compris qu’il fallait se garder d’en interdire l’usage à un jeune garçon du Montana. Elle haussa simplement les épaules. Mon père aurait pu s’inquiéter de me voir doté d’un automatique bon à brûler les cartouches, en plus de mon fusil, mais il se contenta de me dire :
— Les coyotes, uniquement les coyotes.
Je pris le revolver et les munitions des mains de grand-père et je sortis lentement de la maison. Dès que je fus dehors, je courus vers l’écurie. En quelques minutes, je sellai Nutty et je partis à vive allure jusqu’aux collines d’armoise et aux ravins où j’aimais jouer. À vrai dire, je ne pensais pas y rencontrer de coyotes, mais j’étais assez loin de la maison pour pouvoir tirer autant que je le voulais sans que personne ne m’entende.
Vidant toute la boîte de balles, je tirai tellement de coups de feu cet après-midi-là que la terre étincelait des cartouches vides. Nutty s’était tellement accoutumé à mes tirs qu’en broutant il avait traversé la clôture. Depuis un bon moment, ses oreilles ne frémissaient plus au sempiternel pan ! pan ! pan !
Le .22 n’avait qu’un faible recul, mais après avoir tiré cartouche après cartouche, ma main et mon bras finissaient par s’en ressentir. J’avais des fourmillements dans les mains comme si un faible courant électrique les traversait et je sentais, impression très agréable, mon bras engourdi et chaud de l’épaule au poignet.
J’aurais pu utiliser mon lot de cartouches pour me perfectionner, pour viser aussi bien que possible ou pour atteindre une cible désignée chaque fois que je tirais, mais je dois avouer que je n’en fis rien. Au lieu de ça, j’essayai de tester en combien de temps je pouvais utiliser une boîte entière de cartouches, en tirant sur le sol juste pour voir voler la terre en éclat. Si je me donnais une cible – pomme de pin, branche, nœud dans un arbre –, je m’amusais à tirer en faisant un demi-tour sur moi-même très rapidement. La plupart du temps je ratais mon coup.
Une fois, pourtant, je visai juste et tuai une pie.
Elle se balançait sur une branche, ses plumes noires luisant comme de l’huile et sa longue queue tremblant sous le vent.
À moins de quarante mètres de là, je levai en vitesse le .22 à hauteur d’épaule et je tirai avec guère plus d’application que si j’avais pointé un doigt.
L’oiseau glissa de la branche, mais en tombant il eut encore assez de vie – ou était-ce simplement l’effet du vent ? – pour déployer ses ailes et ralentir sa chute.
Pour vérifier que la pie était bien morte, j’allai jusqu’à l’endroit où elle gisait. Son œil vert, vitreux et entrouvert commençait déjà à se couvrir de poussière. Ce n’était pas la première fois que je tuais un animal, et sûrement pas la dernière. Je ressentais, comme toujours en pareil cas, un étonnant mélange de puissance et de tristesse, d’ivresse et de peur. Mais cette fois-ci il y avait autre chose.
Je me sentais étrangement calme, comme si je sortais d’un état de grande agitation et venais de recouvrer mon état normal, mon pouls reprenant son rythme habituel, ma respiration s’apaisant et ma vision redevenant tout à fait claire. Je me dis que j’avais eu besoin de ça. Sans y penser j’avais éprouvé la nécessité de tuer. Les événements, les découvertes, les secrets des jours précédents – la maladie de Marie, les péchés d’Oncle Frank, la tension entre mon père et ma mère – avaient fait surgir en moi une sorte d’agressivité que je n’avais pu expulser qu’en tuant une pie perchée sur un pin.
Je me trouvais dans le même état qu’après un rêve particulièrement pénible et impressionnant. Alors que le canevas du rêve se dissipe, telle l’eau qui s’échappe de la main, l’émotion qu’il a engendrée se prolonge. En observant le regard mort de l’oiseau, je me rendais compte que les plus étranges relations auxquelles on ne pense pas – le sexe et la mort, le désir et la violence, l’envie et la déchéance – sont nichées là, oui, bien nichées au cœur même des âmes les plus pures.
Avec le talon de ma chaussure, je creusai un petit trou dans le sol dur et sec et j’y poussai la pie. Je la recouvris de terre, juste assez pour atténuer l’éclat de son plumage.
Pour retourner au ranch, je pris une autre route qu’à l’aller, chevauchant lentement le long d’une crête couverte de pins que je connaissais bien et qui donnait sur McCormick Creek, une rivière où j’allais quelquefois pêcher. J’y recherchais les endroits suffisamment profonds pour abriter des truites.
À moins de deux kilomètres du ranch, là où la rivière, plus large, était bordée d’une sorte de plage rocheuse et sablonneuse, j’aperçus deux hommes sur la même rive que moi. J’arrêtai Nutty et j’essayai de les identifier. C’était mon oncle Frank et mon père, debout sur la berge. On aurait dit qu’ils se disputaient. J’étais trop loin d’eux pour entendre ce qu’ils se disaient, mais ils faisaient de grands gestes nerveux et parlaient en même temps.
C’était une scène bizarre. De cette hauteur, je remarquai quelque chose qui ne m’avait encore jamais frappé ; je constatai à quel point les deux frères se ressemblaient dans leur façon de se tenir, dans leurs attitudes. Deux hommes au pantalon élégant, en chemise blanche, chacun d’eux légèrement courbé comme ployant sous le vent. Chacun montrait l’autre du doigt, tel un maître d’école réprimandant un élève. Et quand celui qui parlait avait fini, il se penchait en arrière, haussait les épaules et mettait les mains sur ses hanches – exactement comme mon père lorsqu’il écoutait les excuses que j’avançais pour ne pas tondre la pelouse ou pour échapper à une quelconque corvée.
Je m’imaginai que mon père avait décidé de confronter son frère aux accusations de Marie et je voulus m’approcher afin d’entendre ce qu’ils se disaient. Je mis donc pied à terre, et, aussi discrètement que je le pus, je commençai à chercher un sentier pour descendre à travers la colline. À peu près à mi-parcours, les arbres étant plus clairsemés, je dus m’arrêter pour ne pas être vu. Je me cachai alors derrière un pin épais.
Je ne pouvais toujours pas comprendre ce qu’ils disaient. Était-ce à cause de la distance ou parce qu’ils parlaient désormais à voix basse ? Oncle Frank recula en murmurant quelque chose. Mon père ramassa une pierre et la brandit comme s’il voulait l’envoyer le plus loin possible, puis il se contenta de la jeter dans la rivière. J’observai les remous pour voir s’il en surgirait comme il arrivait parfois une truite inquiète. Mais il n’y avait rien à voir. Je n’en étais guère surpris. Que serait venue faire une truite en eau si basse et par une journée si chaude ?
Frank fit alors soudain un pas vers mon père. Il avait les bras grands ouverts, l’air suppliant, mais il bougea tellement vite qu’on aurait pu croire qu’il menaçait son interlocuteur.
J’avais toujours le revolver de mon grand-père, fourré dans la ceinture de mon jean. Je le sortis, je défis le cran de sûreté et je posai l’arme sur la fourche d’un arbre. J’avais Oncle Frank en pleine ligne de mire, je visais la tête, juste à la tempe.
Bien sûr, le revolver n’était pas chargé, mais je me demandai ce qui aurait pu arriver s’il l’avait été. La question n’était pas d’éprouver ma capacité à appuyer sur la gâchette. À cette distance, avec cette arme et dans de telles conditions – le vent, l’inclinaison de la colline –, pouvais-je atteindre ma cible ? Je conclus que cela me serait difficile compte tenu de mon manque d’expérience à manier cette arme, de son faible calibre et de mon peu d’habileté à tirer. Seulement après, je me suis demandé ce qui se passerait si je tuais mon oncle. Est-ce que ça résoudrait tous nos problèmes ? Est-ce que ça soulagerait mon père ? Est-ce que je risquais de me faire prendre ?
Habité par toutes ces pensées, je constatai que mon père et son frère se rapprochaient l’un de l’autre. Ils se serraient même la main. Je remis mon revolver dans ma ceinture. Mon père et Oncle Frank partirent alors ensemble, presque épaule contre épaule.
Nous quittâmes Bentrock après la tombée de la nuit. Je pris ma place habituelle à l’arrière, d’où je pouvais regarder les étoiles. Le vent était tombé et la nuit était claire. À l’avant, mes parents restèrent silencieux jusqu’à ce que nous soyons à mi-distance de la ville.
— J’ai parlé à Frank, déclara brusquement mon père.
— Wes ! chuchota ma mère d’une voix sèche en regardant dans ma direction.
Je ne bougeai pas.
— Oui, oui ! répondit mon père. D’accord !
Je ne sais s’il pensait que je dormais ou s’il était décidé à ne rien dire.
— Je crois que ça va s’arranger, ajouta-t-il. Frank m’a dit qu’il allait arrêter.
— Oh, Wesley !
On aurait dit que ma mère gémissait et j’ai failli me trahir, manquant de me pencher pour voir si elle souffrait !
— Qu’est-ce qu’il y a ? lui dit mon père qui semblait vraiment surpris. Mais qu’est-ce qu’il y a ?
— Et tout ce mal qui a déjà été fait ? Et tout ce grabuge ?
— On n’y peut plus rien. C’est fini. Ce qui est fait est fait.
Ma mère répondit d’une voix si douce et si tendre qu’on aurait pu imaginer qu’elle allait exprimer un sentiment affectueux. Ce ne fut pas le cas.
— Non, ça ne marche pas comme ça, et tu le sais bien, dit-elle à mon père. Les péchés, les crimes ne doivent pas rester impunis.
Je voyais bien toutefois ce qu’il y avait de dérisoire dans ses propos : la secrétaire donnant une leçon de justice au représentant officiel de la loi.
Mon père garda le silence si longtemps que je crus que la conversation était terminée.
— Il aura son châtiment dans l’au-delà, finit-il par dire. Je ne ferai rien ici-bas.
Quand nous fûmes arrivés à la maison, Doris Looks Away était encore là. Elle buvait un café avec Marie dans la salle de séjour. Cette dernière, enveloppée dans une couverture, nous dit qu’elle se sentait mieux. Elle toussait encore, mais moins violemment que les jours précédents. En tâtant son front, ma mère put constater qu’elle avait encore de la fièvre, mais que celle-ci avait baissé. Marie n’avait plus le regard vague, ses joues n’étaient plus enflammées, elles restaient simplement rougeâtres.
Sans doute gênée par notre présence, Doris partit presque immédiatement. Marie annonça qu’elle allait se mettre au lit. Avant de quitter la pièce, elle se tourna vers moi.
— Tu es monté à cheval aujourd’hui, David ?
Je hochai la tête en signe d’affirmation.
— Tu es allé loin ?
J’acquiesçai de nouveau par un hochement de tête.
— Tu as vu un coyote ?
Comment pouvait-elle savoir que je portais un pistolet pour tuer des coyotes ?
— Non, lui répondis-je, mais j’en ai cherché.
— C’est pas toujours quand on les cherche, qu’on les trouve…
Ce furent les derniers mots que Marie m’adressa. Le jour suivant, le lundi 13 août 1948, Marie Little Soldier mourait. Ma mère rentra de son travail vers cinq heures et la trouva sans vie dans son lit. Après avoir passé la journée à pêcher avec Georgie Cahill, j’étais revenu moi-même vers les six heures, juste au moment où le corbillard – une Buick familiale de la société de pompes funèbres Undset – sortait de l’allée de notre maison, transportant le corps de Marie. La voiture d’Oncle Frank était garée devant chez nous. De l’autre côté de la rue, sur la pelouse du tribunal, quelques curieux s’étaient rassemblés et nos voisins, M. et Mme Grindhal, se tenaient sous leur porche, regardant fixement notre maison comme si elle risquait de prendre feu à tout instant. On entendait au loin le bourdonnement incessant d’une tondeuse à gazon – sûrement un voisin qui ne savait pas encore que l’agitation ordinaire du quartier s’était momentanément interrompue.
À la vue du fourgon d’Undset, je ne m’étais pas précipité vers la maison, pris de peur ou de curiosité. Je savais, j’avais su dans l’instant ce qui était arrivé. Plus sûrement, j’aurais pu ne pas rentrer, j’aurais pu descendre la longue Green Avenue jusqu’à la sortie de Bentrock. J’aurais pu quitter la ville sans jamais me retourner, loin de ma famille, loin de mon enfance. J’aurais pu fuir en emportant avec moi la vérité sur ce qui s’était passé dans cette maison. Personne n’était au courant, et j’aurais pu déambuler jusqu’à ce que je trouve le coin propice pour enterrer ce secret à jamais.
Mais je ne le fis pas. Je remontai lentement l’allée jusqu’au garage. J’y rangeai ma canne et tout mon attirail de pêche, j’accrochai le filet qui contenait mes prises de la journée, des perches et des loches. Je rentrai alors dans la maison.
Ils se tenaient encore tous dans la cuisine. Mon père téléphonait :
— Oui, c’est exact ! Vous pouvez la prévenir ? Oui, c’est ça, elle est maintenant chez Undset.
Ma mère était assise devant la table, elle avait l’air effondrée ; elle fixait le plancher, mais elle avait posé une main sur la table qu’elle tapotait nerveusement de ses doigts. Ces deux postures, le corps totalement relâché d’un côté, les doigts en mouvement de l’autre, semblaient si contradictoires qu’on avait l’impression qu’elles étaient le fait de deux personnes distinctes. Oncle Frank, lui, était penché au-dessus de la table, sa sacoche de médecin s’y trouvait aussi ; en la voyant posée là où nous prenions nos repas, je me rendis compte à quel point elle était volumineuse et me dis que si sa grosse bouche s’ouvrait, elle pourrait avaler toute la lumière de la pièce.
La porte de la chambre de Marie était entrouverte et j’aperçus son lit. On avait enlevé les draps et les couvertures, le matelas avait été retourné et reposait à moitié sur le sol.
Ma mère me vit et tendit un bras vers moi, tandis que sa main, celle dont les doigts tapotaient la table tout à l’heure, semblait paralysée. Je m’approchai d’elle pour l’embrasser et elle appuya alors sa tête sur ma poitrine de telle manière qu’il m’apparut clairement que c’était moi qui devais la réconforter et non le contraire.
— C’est Marie, me dit-elle, elle n’a pas résisté.
Mon père reposa le téléphone. Je le regardai.
— Elle est morte, David. Voilà ce que veut dire ta maman, Marie est morte cet après-midi.
Je sentais le poisson et je ne pouvais pas m’empêcher d’y penser. C’était pour ça que je ne me trouvais pas à l’aise dans cette pièce, c’était à cause de ça et non en raison du secret que je détenais, de la terrible découverte que j’avais faite…
La porte de derrière claqua, et Daisy McAuley entra en coup de vent dans la cuisine :
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Qu’est-ce qui se passe ici ?
Mon père répéta ce qu’il m’avait dit :
— Marie est morte, Daisy. Elle est morte cet après-midi.
— Oh, mon Dieu ! Oh non ! Je lui avais rendu visite hier après-midi, elle semblait aller beaucoup mieux.
Oncle Frank avait fini son rapport et s’était redressé, il se tenait si droit qu’il paraissait être au garde-à-vous.
— Oui, ça arrive, dit-il à Daisy, des gens qui ont attrapé cette maladie peuvent avoir une brusque rechute, leurs poumons se remplissent rapidement… ou c’est le cœur qui flanche, usé par le combat contre la pneumonie. Peut-être avait-elle des antécédents défavorables. On ne sait pas. Mais en général ça arrive à des patients plus âgés.
Je vis le document rédigé par Oncle Frank, il y avait inscrit en lettres majuscules, en haut de la page : CERTIFICAT DE DÉCÈS, MERCER COUNTY.
— J’ai aussi le sentiment, continua Oncle Frank, qu’elle n’allait peut-être pas aussi bien qu’elle le laissait entendre. Je pense que les Indiens ont tendance à nier la maladie, espérant ainsi passer à travers.
— Tout ce que je sais, c’est que sa fièvre était tombée, dit ma mère.
Oncle Frank haussa les épaules.
— Une fièvre peut toujours redevenir mauvaise !
Daisy s’écroula si lourdement sur une chaise de la cuisine que celle-ci ripa de quelques centimètres sur le linoléum.
— La pauvre chérie, la pauvre petite chérie, répétait-elle.
— La pneumonie reste une maladie très grave, très sérieuse, dit Oncle Frank, il ne faut jamais l’oublier.
Mon père se tenait debout devant le réfrigérateur, il nous tournait le dos. Il faisait glisser son doigt dans un sens, puis dans l’autre, le long du panier d’osier qui cachait le moteur de l’appareil.
— Je n’ai pas pu joindre une seule personne de la famille de Marie. Aucune réponse chez elle, ni au bar de son beau-père.
Il se retourna et je pus constater qu’il avait pleuré.
— Je vais aller chez eux en voiture, il faut les avertir le plus vite possible, ajouta-t-il.
— Et Ronnie ? dit ma mère.
Mon père baissa la tête.
— Je vais le joindre aussi, de même que Doris, mais il faut d’abord prévenir la mère de Marie, elle doit être la première avertie.
Il alla vers la porte avec les clefs de la voiture à la main.
— Tu as besoin de quelque chose ? demanda-t-il à ma mère.
Elle secoua la tête négativement.
— Non, mais ne tarde pas.
— Je ferai vite.
J’aurais dû saisir ma chance. J’aurais pu partir avec mon père et, quand nous nous serions retrouvés seuls tous les deux, j’aurais pu lui dire ce que je savais. Mais ma mère m’entourait toujours de son bras et, jusqu’à ce qu’elle me libère, je ne me sentais pas le droit de partir. De plus il allait être confronté à davantage de chagrin encore et cette pièce en contenait déjà plus que je n’en pouvais supporter.
Je n’ai compris qu’à ce moment-là à quel point la démarche qu’il allait accomplir faisait partie de son métier. Qu’un fils fît des tonneaux sur l’autoroute avec son pick-up, qu’un père se tirât dessus accidentellement à la chasse en enjambant une clôture, qu’un mari tombât raide mort terrassé par une crise cardiaque dans un hôtel de Miles City, il revenait à mon père de prévenir la famille. Et si un ivrogne s’allongeait sur la voie juste avant le passage du train de marchandises du Grand Nord, c’était encore son boulot de trouver si cet homme avait ou non une famille. Jusqu’à aujourd’hui, je ne peux entendre les mots “en attendant la notification au parent le plus proche”, sans me représenter quelqu’un, quelqu’un comme mon père, en train de transporter une corbeille chargée de chagrin en cherchant l’endroit où la déposer. Et dire que j’ai longtemps pensé que le plus dur dans son travail était de faire face à de dangereux criminels…
Juste après que mon père fut parti, Oncle Frank s’excusa en disant qu’il devait rendre visite à Janie Cassidy, un cas très sévère de varicelle. Ma mère ne se leva pas pour l’accompagner.
Daisy s’approcha d’elle et lui caressa la main.
— Vous vous en êtes très bien occupé, commença Daisy. Cette fille ne pouvait être mieux soignée qu’ici.
Ma mère s’écarta de moi et posa sa main sur celle de Daisy.
— Oh, j’aurais pu rester à la maison au lieu d’aller travailler. J’aurais pu sortir avant pour venir la voir plus tôt.
Daisy plaça aussitôt son autre main sur celle de ma mère, si bien qu’on aurait pu croire qu’elles s’amusaient à ce jeu d’enfant où l’on retire la main du dessous pour la mettre sur le dessus.
— Voyons, ne dites pas ça ! dit Daisy à ma mère. Vous avez parfaitement pris soin de cette jeune fille, vraiment.
Daisy dut apercevoir quelque chose dans les yeux de ma mère parce qu’elle se tourna soudain vers moi.
— Tu n’as pas faim, David ? Tu dois avoir faim… Pourquoi ne vas-tu pas chercher une part de tarte à la maison ? Je viens d’en faire une aux groseilles, elle est sur la table de la cuisine. Vas-y en vitesse avant que Len n’ait tout mangé.
Je ne bougeai pas. Daisy s’adressa de nouveau à moi, et cette fois ce n’était plus sur le ton de la suggestion. C’était bien d’un ordre qu’il s’agissait.
— Vas-y, David ! Et sers-toi aussi de la glace, prends tout ce que tu veux.
Comme Daisy tenait les fenêtres et les rideaux clos pour se protéger de la chaleur du jour, la maison McAuley était sombre et sentait le renfermé. Il y régnait d’ailleurs une odeur étrange, comme si Daisy y avait fait cuire un légume dont personne n’aurait jamais entendu parler.
Je trouvai le gâteau dont elle m’avait parlé, mais n’ayant pas faim du tout, je me demandai comment réussir à en avaler un bout.
Une voix me parvint d’une autre pièce :
— Qui est là ?
C’était Len. J’allai dans la salle de séjour, où il était assis dans un fauteuil bien rembourré, ses longues jambes étendues. Dans l’obscurité, les petits napperons blancs en dentelle dont Daisy avait orné le sofa et les fauteuils brillaient d’un vif éclat, comme s’ils absorbaient toute la lumière disponible.
Sur la table à côté de Len je remarquai un verre de whisky. J’en avais reconnu la couleur brune et l’odeur de tourbe sucrée. C’était mauvais signe. À une époque, Len avait été un gros buveur, capable de se saouler une semaine entière, et il sombrait alors si profondément dans l’abîme de l’alcool qu’il semblait ne jamais devoir en remonter. À Bentrock, Len McAuley était si populaire et respecté que tout le monde avait appris avec soulagement qu’il avait cessé de boire. Je me sentais aussi mal en voyant ce verre de whisky que le jour où j’avais entendu Marie tousser pour la première fois.
Il me fixait des yeux. Autant que je pouvais en juger son regard était normal. Mais il mit quand même un bout de temps avant de me dire bonjour.
— Eh bien, David, y en a de l’agitation chez toi.
— Marie est morte.
Les mots – et ce qu’ils annonçaient – m’échappèrent avec tant de facilité que j’en fus effrayé.
Len hocha la tête solennellement.
— Oui. Je crois le savoir. Oui.
L’atmosphère lourde de la pièce, le peu de lumière semblaient inviter au silence et je dus faire un effort pour continuer à parler.
— Mon père est allé voir sa famille.
Len approuva de nouveau d’un signe de la tête.
— Oui, ton père doit le faire. Oui.
J’avais envie de m’en aller, mais je ne trouvais aucun prétexte pour le faire. Et je savais que l’instant d’après ce serait trop tard. Len me lança leur vieux coussin de crin – c’était le premier mouvement brusque qu’il faisait – et quand il eut atterri devant moi, il me dit :
— Assieds-toi donc, David.
Difficile de refuser.
Len me dévisagea pendant un long moment et, bien que son regard fût appuyé, c’était comme s’il n’arrivait pas à le focaliser, comme si dans la pièce un rai de poussière invisible brouillait sa vision.
Il avala une rasade de whisky et j’eus l’impression que ça lui dénouait la langue.
— David, tu sais ce que je pense de ta famille ?
— Oui, monsieur.
— J’exerce ce boulot de shérif adjoint.
Il jeta un coup d’œil à sa chemise comme s’il s’attendait à y voir son insigne.
— Ce travail je le dois à ton grand-père et à ton père. Tu sais ce que ça signifie pour ton grand-père d’être officier de police dans le Montana ? Pour lui ça veut dire savoir quand il faut suivre une affaire ou la laisser tomber. J’ai mis un certain temps à apprendre ça.
Len se pencha en avant et pointa son doigt noueux vers moi.
— Ton père, lui, n’a pas encore pris le coup. Pas tout à fait.
Il s’affala de nouveau sur sa chaise et se mit à fixer intensément le plancher de la pièce, comme s’il y cherchait des souris ou des insectes. J’avais entendu parler des ivrognes et de leurs éléphants roses, je me demandai s’il n’était pas victime d’une hallucination. J’avais plus que jamais envie de partir, mais sous l’apparence relâchée de Len – épaules baissées et jambes étendues – subsistait une infime tension qui me laissait supposer qu’il simulait le calme et l’inattention et que, si je faisais mine de m’en aller, il me ferait un croche-pied avec sa botte ou qu’une main aux longs doigts m’agripperait pour me jeter à terre.
Il cessa d’examiner la pièce de fond en comble et concentra son attention sur le tapis en dessous de ses pieds.
— Il y a longtemps, je voulais parler à ton grand-père… Je voulais lui dire : “Ne laissez pas ces garçons faire ce qu’ils veulent. Simplement parce que nous sommes coupés de tout, à un millier de kilomètres de nulle part, vous croyez que ça n’a aucune importance. Oui, nous sommes en dehors de tout. Rien que des cailloux et des touffes de sauge. Vous pensez que personne n’en a rien à faire. Mais ces garçons ne doivent pas rester à l’écart du monde. Mettez-leur un peu la bride. Ne les brimez pas, mais dressez-les.” Mais je n’ai rien dit. Et maintenant, regarde-les !
Il redressa la tête comme s’il voyait soudain mon père et mon oncle dans la pièce.
— Un homme de loi et un médecin. La faculté et tout le bastringue. Un shérif et un docteur… Ton grand-père pourrait m’en raconter de belles…
Il avait suffi d’un instant, comme si le vent avait soulevé un rideau et qu’un rayon de soleil avait pu pénétrer dans la pièce. Est-ce que Len savait ce que je savais ?
Je me penchai en avant.
— Avez-vous vu quelque chose, Len ?
Il s’assit et me regarda comme s’il n’était pas sûr de mon identité.
— Et toi ? me dit-il.
C’était mon entrée en matière. Maintenant je pouvais me soulager, partager avec quelqu’un le fardeau que je portais. Je pouvais avoir confiance en Len. Mais son verre de whisky était toujours là et il y avait son haleine quelque peu fétide. Qui sait si nous parlions vraiment de la même chose ?
Je me dressai sur mes jambes.
— J’ai oublié la tarte ! Je devais leur apporter de la tarte.
Len sourit d’un air un peu las.
— Va t’occuper de ta mère, ça va pas être facile pour elle.
Len avait-il été amoureux d’elle ? Je n’y avais jamais encore songé avant d’écrire ces mots. Mais maintenant je me souviens de tous les petits services qu’il lui rendait dans la maison et de la gentillesse qu’il manifestait à son égard – quand il rabotait une porte qui avait gonflé ou réparait un robinet qui fuyait, ou encore quand il lui apportait des faisans qu’il avait abattus ou des poissons qu’il avait pêchés. Je me rappelle aussi la façon dont il enlevait son chapeau quand il entrait dans la maison : il le tripotait, le froissait, bosselait le haut, et faisait glisser son doigt sur la bande de cuir intérieure. Mais après tout, oui, après tout, pourquoi ne pas reconnaître qu’il avait pu l’aimer ? Pourquoi ne pas admettre un cœur brisé de plus dans cette suite d’événements tragiques ?
Ce soir-là, j’eus l’impression que la mort était présente dans la maison. Grand-mère Hayden qui était superstitieuse m’avait raconté que, lorsqu’elle était enfant et avait perdu son frère, elle avait éprouvé pendant quelques jours cette même sensation. Son frère avait été piétiné par un attelage de chevaux ; le cadavre maculé de sang et de terre avait été couché sur la table de la cuisine. De ce moment au soir de l’enterrement, m’expliqua ma grand-mère, elle avait perçu une autre présence dans la maison. Rien qui se pouvait voir, mais chaque fois qu’elle entrait dans une pièce, elle avait l’impression que quelqu’un la frôlait. Ouvrir ou fermer une porte demandait plus d’efforts qu’à l’habitude. Elle avait cru aussi percevoir un constant bruit de fond, une sorte de chuchotement à la limite de l’audible, quelque chose qu’on ne pouvait vraiment distinguer.
Mes parents m’avaient très souvent répété qu’il ne fallait pas croire aux histoires surnaturelles de ma grand-mère et je ne m’y étais donc jamais lié. Mais le jour de la mort de Marie tout changea. Cette nuit-là, allongé dans mon lit, je n’arrivais pas à respirer. L’atmosphère de ma chambre me semblait lourde et étouffante, comme si quelqu’un me subtilisait l’oxygène dont j’avais besoin.
J’allumai la lumière, je descendis doucement de mon lit et j’ouvris plus largement la fenêtre. Aucun soulagement. Bizarrement, le rideau se colla contre le cadre, comme si le vent soufflait depuis l’intérieur de ma chambre vers le dehors.
Au bord de la panique, j’allai jusqu’à la chambre de mes parents. J’appelai d’une voix douce à travers la porte :
— Papa !
Il me répondit si vite et d’une voix si calme que je me dis qu’il ne devait pas vraiment être en train de dormir.
— Qu’est-ce qu’il y a, David ?
— J’ai cru entendre quelque chose.
Je cherchais à percer l’obscurité de leur chambre. Mon père était toujours au lit.
— Et qu’est-ce que tu crois avoir entendu ?
— Je ne sais pas. Peut-être rien.
Dans un froissement de draps ma mère se releva.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— J’ai cru entendre quelque chose, mais ce n’était rien. Oui, rien du tout.
— Approche-toi, David, me dit mon père.
Il se redressa et posa ses jambes sur le plancher. Avec sa main, il tapotait le flanc du sommier.
— Mets-toi là.
Je m’assis et mon père me frotta le dos en me massant les muscles de part et d’autre de la colonne vertébrale.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu n’arrives pas à dormir ?
Ce simple geste de tendresse, ce petit massage du pouce sur la nuque, il ne m’en fallait pas plus pour que les mots s’échappent.
— J’ai aperçu quelque chose…
— Vraiment ? (Il parlait avec calme et douceur.) Je croyais que tu avais entendu quelque chose.
— Je veux plutôt parler de cet après-midi.
— Et qu’est-ce que tu as aperçu ?
— Oncle Frank. Oncle Frank était là.
— Bien sûr qu’il était là, ta mère l’a appelé immédiatement quand elle a trouvé Marie.
— Non, je veux dire plus tôt, avant.
Sa main s’arrêta de me frictionner le dos.
— Vers quelle heure, David ?
— Je ne me rappelle plus exactement.
— Fais un effort, essaie de te souvenir à peu près.
— Vers les trois heures.
Ma mère vint se mettre à côté de moi.
— Qu’est-ce que tu racontes, David ?
— Allons Gail, dit mon père, laisse David parler.
J’inspirai profondément, puis dans un souffle, je commençai à livrer mon secret.
— Je partais à la pêche avec Charley et Ben ; nous venions de quitter la maison de Ben et nous passions à bicyclette le long de la voie ferrée. Nous voulions nous rendre jusqu’au trou de gravier de Fuller. Alors j’ai eu envie d’aller aux toilettes. Comme je ne voulais pas retourner jusqu’à la maison j’ai décidé d’utiliser celles de Len et de Daisy.
En 1948, la plupart des maisons de Bentrock disposaient d’installations sanitaires, cependant certains propriétaires avaient conservé leurs toilettes extérieures. D’une part ça permettait d’économiser de l’eau, d’autre part ça pouvait dépanner, par exemple l’hiver, en cas de gel.
— J’ai dit à Charley et à Ben de ne pas m’attendre, que je les rattraperais. Pendant que j’étais assis là, j’ai aperçu quelqu’un couper par notre jardin, derrière la maison. Il y a un trou dans les planches qui permet de regarder à l’extérieur. Je suis pratiquement certain que c’était Oncle Frank. Alors je suis sorti et je l’ai vu aller vers les rails. Il se dirigeait vers la ville. Oui, je suis presque sûr que c’était lui.
— Tu en es presque sûr, David ? me dit brusquement mon père. Qu’est-ce que ça veut dire “presque sûr” ?
— Ça veut dire que j’en suis sûr. C’était bien lui.
— Est-ce qu’il avait sa sacoche avec lui ?
— Il me semble bien. Oui… oui, il l’avait.
— Et il venait de la maison, tu en es sûr ? Tu l’as vraiment vu sortir ?
À côté de moi, ma mère avait empoigné un bout de drap et de dessus-de-lit entremêlés, et les avait portés à son visage.
— Je l’ai seulement vu venir depuis cette direction.
— Donc tu ne l’as pas vu sortir de la maison ?
— Oh ! Wesley, dit ma mère sur un ton à la fois suppliant et autoritaire, ça suffit. Tu en sais assez, n’en demande pas plus.
Mon père se leva avec difficulté et s’approcha de la fenêtre en boitant. C’était au moment où il se mettait debout que sa jambe handicapée le gênait le plus :
— Et tu dis qu’il devait être environ trois heures ?
Depuis un moment déjà, il n’était plus mon père, il avait revêtu l’habit de l’enquêteur, de celui qui fait subir un contre-interrogatoire. Le shérif. Le frère de mon oncle.
— Je crois qu’il devait être à peu près cette heure-là.
— Réfléchis, David. Fais un effort. Tâche de te souvenir d’un moment où tu aurais regardé l’heure et détermine en fonction de ça l’instant où tu as vu Frank. Cherche bien.
— Attends ! Oui, chez Ben. Il devait garder son petit frère jusqu’à ce que sa maman rentre, elle devait revenir vers deux heures, mais elle avait du retard. Alors, il devait être un peu moins de trois heures.
— Quelqu’un d’autre – Charlie ou Ben par exemple – a-t-il vu Frank ?
— Non. Ils ne m’ont pas attendu.
Mon père se tourna vers ma mère.
— Et toi, tu es rentrée quand ? Vers cinq heures ?
Elle sortit du lit et mit sa robe de chambre.
— Je te l’ai déjà dit, je suis rentrée à cinq heures exactement.
Mon père marmonna alors entre ses dents :
— Il était peut-être tout simplement allé la voir. Il prenait des nouvelles de sa patiente. Les médecins doivent veiller sur leurs malades. Elle allait bien quand il l’a quittée, très bien. Il est sorti par la porte de derrière parce que celle de devant est généralement fermée.
Ma mère s’efforça de l’interrompre :
— Allons, Wesley…
Mais mon père poursuivait sa rêverie.
— À pied ? Le pick-up ne marchait pas. Il était garé dans la rue devant la maison d’un autre malade. Gloria l’a déposé ici.
— Allons, arrête, Wesley !
Mon père donnait de petits coups contre la vitre avec le revers de sa main. Il resta debout comme ça, à tapoter le carreau, pendant un bon moment. Son regard plongeait dans la profondeur de la nuit.
Ma mère posa sa main sur mon épaule et je profitai de son geste affectueux pour lui dire :
— C’est embêtant ?
Je ne pouvais pas révéler ce que je savais à propos d’Oncle Frank, mais encore une fois je voulais qu’on me laisse participer. Je voulais savoir si ce que je faisais était bien et si je ne faisais pas que rapporter sur mon oncle. Mais ma mère ne me répondit pas. Elle me tapa sur l’épaule comme pour me rassurer et c’est finalement mon père qui déclara :
— Plutôt embêtant, oui.
Et j’ai voulu pousser les choses un peu plus loin.
— Est-ce que ça signifie que…
Mon père m’interrompit.
— Est-ce que quelqu’un d’autre est au courant ? Es-tu certain que personne d’autre n’a pu le voir ?
— Je n’en ai parlé à personne, mais…
— Mais quoi, David ?
— Mais peut-être que Len l’a vu.
Mon père recula d’un pas comme il l’aurait fait pour éviter un coup de poing.
— Len ?
Je hochai la tête.
— Oh, Dieu, bon Dieu, Len a vu Frank !
— Peut-être…
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? me demanda ma mère.
— Il me l’a dit… Enfin je ne sais plus. Il se comportait bizarrement. Je pense simplement qu’il a pu le voir.
— Alors là, ça change tout, a dit mon père. Si vraiment il a vu Frank…
— À mon avis ça ne change rien, ajouta ma mère. Absolument rien.
— Ah vraiment ! Au fond, peut-être. Si Len est au courant, peut-être ne dira-t-il rien quand je l’interrogerai ? Ou même si c’est papa qui le questionne. Mais il saura. Les jours se suivront et il saura ! Avec ce regard ! Non, je ne pourrai pas supporter ça, vivre sous ce regard tout le reste de mon existence !
Ma mère alluma la lumière à côté du lit. La première chose qui attira mon attention ce fut le genou handicapé de mon père. Il portait un caleçon et un T-shirt, et son genou paraissait tuméfié, enflé, déformé, bref en sale état, comme si la rotule avait été replacée à l’envers. Je voyais mon père boiter quotidiennement, mais sans réaliser vraiment pourquoi. Et ce jour-là je compris que la douleur qu’il éprouvait devait être constante et qu’un lien étroit unissait étrangement cette souffrance à l’angoisse que lui causait l’attitude de son frère.
Mon père, comme s’il était soudain gêné à cause de la lumière, enfila son pantalon.
— Une dernière question, David, me dit-il en bouclant sa ceinture, le seul accessoire western qu’il daignait porter – une ceinture artisanale, avec boucle en argent. Pourquoi ne nous as-tu rien dit avant ?
— Je ne sais pas.
— Bon, tu peux retourner dans ton lit. Maintenant tu vas pouvoir dormir, toi…
Dans sa voix je crus entendre beaucoup de dépit et de ressentiment.
Malheureusement je n’arrivai pas à trouver le sommeil. Moitié endormi, moitié éveillé, je restai étendu sur mon lit en pensant aux Indiens. La vie quotidienne dans le Montana me les faisait nécessairement côtoyer. On croisait les enfants indiens à l’école, leurs mères chez l’épicier et leurs pères à la station-service. Victimes de toutes sortes de préjugés, traités avec condescendance et mépris, les Indiens de notre ville et des alentours faisaient néanmoins preuve de beaucoup de passivité et de mansuétude. Il y en avait bien qui sortaient du rang – Roy Single Feather en était un parfait exemple ; incarnant à lui tout seul le stéréotype de l’Indien alcoolique, lorsqu’il avait bu, il descendait Main Street en apostrophant les passants, les voitures et… les vitrines de magasins sur la nécessité de consacrer sa vie à Jésus-Christ –, mais on les jugeait plus comiques ou pathétiques que dangereux.
Cette nuit-là cependant, le décès de Marie se mêlait à tous les films que j’avais pu voir sur les cow-boys et les Indiens, me plongeant dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, peuplé d’étranges visions.
À l’est de Bentrock, il y avait une colline couverte de gazon qui dominait les alentours et qu’on appelait Circle Hill. Cette nuit-là je m’imaginai que tous les Indiens de la région s’y étaient retrouvés à l’occasion de la mort de Marie. Dans mon rêve toutefois, les Indiens ne figuraient pas en ordre de bataille comme ils le faisaient immanquablement dans les films, c’est-à-dire montés sur des poneys de guerre, zébrés de peinture, couverts de plumes, et brandissant arcs et flèches, lances et tomahawks. Au lieu de cela, ils étaient habillés comme dans la vie de tous les jours, vêtus de jeans, de bottes de cow-boys, de robes de coton ou de chemises en flanelle. Au lieu de lancer des cris de guerre, ils allaient et venaient, très nombreux, parlant à voix basse et pleurant la pauvre Marie. Allaient-ils descendre depuis Circle Hill pour saccager les rues de Bentrock, à la recherche de l’assassin de Marie, pour se venger comme ils le pourraient ? Ma vision s’arrêta net, là, et finalement je m’endormis, gardant un œil sur Ollie Young Bear, Donna Whitman, George Crow Feather, Simon Mary Snows, Verna Bull, Thomas Pelletier, Doris Looks Away, Sydney Bordeaux et Iris Trimble, qui continuaient à déambuler au sommet de Circle Hill.
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