Montana 1948

Larry Watson · Chapitre 4 sur 5

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Montana 1948

Chapitre 3

 

 

Nous comptions évidemment assister aux obsèques de Marie mais quand mon père demanda à Mme Little Soldier à quel moment et où aurait lieu la cérémonie, on lui répondit que Marie ne serait pas enterrée dans le Montana. Sa famille devait venir du Dakota du Nord pour les chercher, elle et sa mère, et les conduire là-bas, dans leur pays. Et comme il faisait part à ma mère de sa conversation, mon père ajouta :

— J’ai essayé de faire comprendre à Mme Little Soldier que notre maison était aussi celle de Marie et que nous la considérions comme un membre de notre famille, mais elle n’a rien voulu entendre. Elle voulait quitter le Montana aussi vite que possible.

Ma mère hocha la tête.

— Tâche de savoir où nous pourrons envoyer des fleurs. C’est le moins que l’on puisse faire, et nous devons faire un geste.

— Mais, Gail, tu sais très bien que je ne reste pas les bras croisés, répondit doucement mon père.

Je compris ce qu’il voulait dire par là. Il n’y avait pas eu un jour depuis la mort de Marie que mon père n’avait consacré au travail. Il partait de bonne heure le matin et ne rentrait que tard dans la soirée. Ou s’il passait chez nous, c’était pour téléphoner. Il avait quitté plusieurs fois son bureau pour appeler depuis la maison, ne souhaitant pas s’entretenir là-bas de certaines questions.

Je connaissais suffisamment ses habitudes de travail pour savoir ce qui se tramait : il menait une enquête et pour cela il procédait exactement de la même façon que lors de la campagne en vue de sa réélection. Autrement dit, en faisant le tour de ses amis et de ses relations. Je suppose qu’il recueillait des témoignages, mais ça n’a jamais été bien clair pour moi. Je crois qu’il essayait surtout, à l’instar des enfants qui jouent ou des pays en guerre, de mettre le plus de gens possible de son côté.

Au début de l’année, il y avait eu une affaire d’incendie criminel très controversée. Le magasin Shelton Hardware avait complètement flambé, et mon père soupçonnait M. Shelton, un homme d’affaires très apprécié, d’y avoir lui-même mis le feu afin de toucher la prime d’assurance. Pendant que mon père menait son enquête, j’avais été sidéré de son changement de comportement. Je le voyais dans la rue ou au Coffee Cup blaguant ou riant aux plaisanteries des autres. Il distribuait des cigares comme un père qui vient d’apprendre la naissance de son enfant. Et il ne procéda à l’arrestation qu’après s’être assuré les bonnes grâces de tout le monde, au moment où sa cote de popularité était au zénith. La communauté ne pouvait alors qu’acquiescer – “Si le Shérif Hayden dit que c’est ainsi, ce doit être ainsi” – et ce sentiment gagnait facilement jusqu’aux jurés. M. Shelton avait été ainsi reconnu coupable d’incendie volontaire et envoyé pour cinq ans au pénitencier de Deer Lodge.

En bref, au lieu de se montrer tenace et menaçant alors que son enquête avançait, mon père devenait chaque jour plus détendu et sociable. Il se faisait charmant. Il ressemblait de plus en plus à son frère.

Dans les jours qui suivirent le décès de Marie, les choses prirent cependant une tournure inhabituelle.

Un jeudi pluvieux, vers quatre heures de l’après-midi, trois jours après que ma mère eut trouvé Marie morte, mon père fit venir chez nous Oncle Frank. J’avais prévu de sortir avec quelques copains, mais la pluie m’avait forcé à rester à la maison et à passer la journée à construire un modèle réduit de bombardier B-29. Quand mon père et Oncle Frank arrivèrent par la porte de derrière, j’étais assis à la table de la cuisine, les doigts enduits de colle, une centaine d’éléments de l’avion posés sur un journal en face de moi. Oncle Frank entra le premier et me salua d’une phrase désinvolte :

— Bon après-midi, mon garçon. Tu aimes bien la pluie, j’espère ?

Il portait un cartable, mais qui n’était pas sa trousse de médecin.

Voyant ce que je faisais, il me demanda de quelle maquette il s’agissait.

Je lui montrai sur la boîte le modèle du B-29.

— Les B-29, me dit-il, j’en ai vu pas mal au-dessus de ma tête. Ils étaient toujours les bienvenus.

Mon père entra juste après Frank et son attitude contrastait avec la jovialité de son frère. L’air grave, et sans dire un mot, il indiqua simplement du regard l’escalier du sous-sol. Ils traversèrent alors la pièce et s’y engagèrent. Mon père ferma la porte derrière lui.

Ils restèrent en bas un long moment sans que je bouge de la cuisine. J’essayai d’écouter ce qui se passait au sous-sol, mais aucun bruit ne me parvenait. Quand j’entendis enfin leurs pas lents et lourds résonner, je me remis à la construction de mon modèle réduit feignant d’être absorbé alors que je n’avais monté aucune pièce depuis leur passage.

Mon père franchit le seuil, seul, et referma derrière lui avec précaution.

Il semblait épuisé, comme si le fait d’avoir monté les marches lui avait pris toute son énergie. Il était pâle. Pendant un moment il resta debout, le dos appuyé contre la porte du sous-sol. Puis il se dirigea vers le placard sous levier, fouilla dedans et en ressortit une bouteille de Old Grand Dad. Il prit un verre à jus de fruits sur l’étagère, le remplit à moitié de whisky, puis se mit à l’examiner devant la fenêtre ruisselante de pluie, comme pour s’assurer qu’il ne contenait pas d’impuretés. Relevant légèrement son chapeau, il porta enfin le verre à ses lèvres, ferma les yeux et but une petite gorgée.

Je l’observais et me disais que tout comme les enfants, les adultes pouvaient être là sans y être. Cela m’arrivait souvent à l’école. Et quand mon père prit une deuxième gorgée de whisky, celle-là plus substantielle que la première, au point de le faire frissonner, je me dis qu’il accomplissait un long voyage immobile au milieu de la cuisine. J’attendis qu’il me paraisse revenu sur terre et je lui demandai alors, aussi doucement que possible :

— Papa ?

Il mit un doigt sur ses lèvres.

— Un instant, David. D’accord ? Ta maman va bientôt rentrer et je ne voudrais pas avoir à répéter deux fois ce que j’ai à dire. Il y a du nouveau.

Nous restâmes donc tous les deux silencieux. Il continua à siroter son whisky et je rangeai, pièce après pièce, mon modèle d’avion. La pluie tintait et gargouillait dans les gouttières. Une fois, une seule fois, j’ai entendu un bruit venant du sous-sol, un bruit qu’Oncle Frank aurait pu faire en se déplaçant.

Était-ce possible cependant ? Oncle Frank pouvait-il faire du bruit alors que mon père l’avait tué ?

J’en étais arrivé à cette conclusion. Ou presque.

Je croyais, ou voulais croire, que mon père avait coincé son frère dans un recoin du sous-sol et qu’il l’avait… Quoi ? Étranglé ? Matraqué ? Abattu avec un pistolet silencieux ? Dans tous les cas il l’avait supprimé sans faire de bruit. Mon père avait cherché un moyen pour amener son frère devant la justice, mais à la fin, incapable d’y parvenir, il avait inévitablement opté pour la vengeance, il avait attiré son frère au sous-sol et l’avait tué. Comment expliquer autrement la tête que faisait mon père ?

Quand ma mère arriva de son travail, elle remarqua aussitôt son état et lui demanda ce qui n’allait pas.

Il indiqua du doigt le sous-sol.

— Frank est en bas.

Ma mère et moi le regardâmes tous les deux en attendant qu’il en dise plus.

Mon père enleva son chapeau et l’envoya valser contre le réfrigérateur.

— Il est au sous-sol, bon Dieu ! Vous ne comprenez pas ? Je l’ai arrêté et il est en bas.

Il nous regardait comme s’il pensait que nous tournions encore moins rond qu’à l’accoutumée. Il marchait de long en large, et, au lieu de nous parler, à nous, il s’adressait à la pluie.

— Il ne veut pas aller en prison. Du moins pas à Bentrock.

— Frank est au sous-sol ? demanda ma mère.

Mon père se retourna vers nous mais sans dire un mot. Il alla ramasser son chapeau et commença à lui redonner forme, modelant le creux dans les règles avec l’arrondi de la main, pinçant la couronne du haut, redressant les bords en les brossant et les époussetant d’un geste affectueux.

Il le posa ensuite au milieu de la table et me dit solennellement :

— Mon frère, ton oncle, a défié la loi, j’ai dû procéder à son arrestation. Est-ce que tu comprends ça ? Je n’avais pas le choix.

Il était au bord des larmes.

— Je comprends, lui dis-je.

Ma mère avait ouvert son sac et fouillait nerveusement à l’intérieur comme si elle espérait y trouver la solution au problème. Tout en poursuivant ses recherches, elle demanda :

— Où, au sous-sol ?

— Dans la buanderie, j’ai tourné la serrure à double tour.

Et il nous montra la clef.

Notre sous-sol n’était pas totalement aménagé ; la buanderie et le cellier étaient séparés du reste par une lourde porte en bois. Celle-ci provenait d’une école de campagne, mon père l’avait récupérée avant que le bâtiment ne soit détruit. La pièce dans laquelle se trouvait mon oncle contenait une machine à laver avec essoreuse, un vieil évier, la douche sous laquelle, un jour, j’avais vu Marie nue, des toilettes et deux vieilles commodes pour ranger les couvertures et les vêtements d’hiver. Dans le cellier, on avait recouvert le sol en terre battue de planches en bois et les étagères croulaient sous les conserves maison de cornichons, de tomates, de rutabagas, de compote de pommes et sous les pots de confiture de prunes et de cerises. Dans une autre partie de la buanderie, notre vieille chaudière, gigantesque monstre d’argent, déployait ses tuyaux comme une pieuvre ses tentacules.

— Au sous-sol, répéta ma mère.

— J’ai installé un lit pliant. Il peut dormir dessus. Je lui apporterai de quoi manger après le dîner.

— Tu as transformé ma buanderie en prison !

— Écoute, répliqua mon père, Frank m’a dit qu’il me suivrait sans faire d’histoire. Mais il ne veut pas qu’on fasse de tapage. Il ne voulait pas aller en prison. Je lui ai dit que je respecterais sa volonté, et il est prêt à coopérer. Enfin, coopérer ! Il se comporte comme s’il s’agissait d’une sorte de plaisanterie.

— Qui sait que Frank se trouve là ? Tu en as parlé à Mel ?

Ma mère faisait allusion à Mel Paddock, le procureur général. Si mon oncle était officiellement inculpé, c’était à M. Paddock qu’il reviendrait de présenter l’acte d’accusation au nom du comté. M. Paddock et mon père étaient de bons amis : à chaque élection ils mettaient leurs moyens en commun et menaient campagne de concert.

— Personne n’est au courant en dehors de nous. J’en ai vaguement parlé à Mel, mais sans lui donner aucun nom. D’abord je dois prévenir Gloria.

Il jeta un coup d’œil sur sa montre.

— Je devrais aller la voir maintenant. Elle a le droit de savoir…

— De savoir que tu détiens son mari dans notre sous-sol !

Ma mère alla chercher une chaise à tâtons, comme si elle était aveugle. Elle s’écroula dessus et appuya la tête sur son bras.

— Je ne dis pas que ce soit la meilleure solution…

Ma mère l’interrompit :

— Ça va durer longtemps ?

— Je ne sais pas exactement, répondit mon père, je vais appeler Helena dans la matinée. Je vais joindre le parquet et demander s’il peut être traduit en justice dans un autre comté. Ou bien je vais peut-être contacter Mel personnellement, voir si l’on peut régler les choses rapidement, fixer la caution.

Ma mère intervint de nouveau.

— Qu’est-ce que tu vas dire à Gloria ?

— Peut-être que Frank a des ennuis…

— Dis-lui donc la vérité. De toute façon elle la saura. Alors, ne lui mens pas.

Il hocha la tête mais ne fit pas le moindre mouvement pour quitter la cuisine.

— Allez, vas-y, dit vivement ma mère, elle a tout de même le droit de savoir où se trouve son mari.

Mon père sortit son mouchoir et s’essuya le nez. Avait-il pleuré discrètement sans que je m’en rende compte ? Il mit son chapeau et sortit par la porte de derrière.

Il revint un moment après et me cria depuis le jardin de l’y rejoindre.

Je sortis aussitôt, pensant que mon père allait enfin me dire, d’homme à homme, ce que l’on reprochait à Oncle Frank.

La pluie avait pratiquement cessé de tomber et mon père m’attendait le long de l’aile ouest de la maison. Il se tenait sous le toit et semblait examiner les bardeaux en bois de la maison.

— Regarde, David.

Il pointa du doigt un endroit sur le mur. Je regardai mais je ne voyais rien de spécial.

— Quoi ?

— La peinture. Tu vois comme elle est en train de se boursoufler et de se décoller…

Avec un ongle, il grattait le revêtement extérieur de la maison.

— Ça s’effrite facilement.

Je ne comprenais pas. Y avait-il quelque chose que j’aurais dû faire ?

— Il va falloir repeindre la maison. Mais avant, nous allons racler et poncer pour mettre le bois à nu. Après on préparera bien le bois. Peut-être qu’il faudra deux couches.

Mon père enleva un autre morceau qui s’écaillait.

— Ça va être un rude travail. Est-ce que tu te sens d’attaque ?

— Je crois.

Il scruta mon visage comme pour y repérer des signes d’effritement, d’écaillure. Je dus passer l’examen car il me mit sa main sur l’épaule et dit :

— Je le pense aussi. Dès que nous aurons réglé cette affaire avec ton oncle, nous allons nous atteler tous les deux à cette tâche.

Était-ce encore une de ses promesses pour me remonter le moral, comme le voyage à Yellowstone ? N’aurait-il pas pu trouver mieux ?

Et, comme si c’était vraiment son intention de ne me parler que de peinture et de maisons, il se tourna de nouveau vers le mur.

— Évidemment, si j’avais le choix, je laisserais les choses aller. Je laisserais faire le temps jusqu’à ce que le bois soit complètement à nu. Si ça ne tenait qu’à moi, je ferais la même chose pour toutes les maisons de la ville. Que la peinture cuise au soleil ou gèle sous le vent du Nord jusqu’à ce que chaque maison soit blanchie. Quand on apercevrait la ville au loin, on ne distinguerait que du bois de chauffage et de l’ardoise. Et peut-être s’arrêterait-on, pétrifié, se demandant s’il ne s’agirait pas d’une ville morte. La peinture, la peinture fraîche, c’est un élément essentiel de la vie et de la civilisation. Les femmes arrivent et elles veulent de la peinture fraîche !

Il regarda les corniches et les gouttières – peut-être, voulait-il jauger la taille de l’échelle dont nous aurions besoin. Puis il frappa énergiquement sur le mur, trois coups secs, comme pour le prévenir que Wesley Hayden et son fils étaient décidés à s’occuper de lui avec des grattoirs, du papier de verre, des pinceaux et de la peinture blanche, plus blanche que les os blanchis qui parsemaient la grande prairie du Montana.

— Un mot encore, David.

— Oui.

— S’il y a un problème en mon absence, va chercher Len. Tu as compris ? Tu préviens Len.

— Quel genre de problème ?

— Toute sorte, tu sais bien.

— Len a recommencé à boire.

— Tu vas simplement le chercher. Saoul ou pas saoul. Tu as compris ?

— Oui.

Mon père tendit la main pour voir si la pluie tombait toujours. Elle avait cessé.

— Ça ne sert à rien d’attendre plus longtemps, je vais aller voir Gloria. Rappelle-toi ce que je t’ai dit.

— Attends, est-ce que Len est au courant ?

— Oui, oui.

Dans la soirée, vers les neuf heures, mes grands-parents vinrent nous rendre visite. Mon père, ma mère et moi étions dans la salle de séjour à lire le Saturday Evening Post et la Mercer County Gazette et à écouter la radio tout en essayant d’oublier que nous retenions prisonnier un parent dans notre sous-sol. Quand je repense aujourd’hui à notre allure d’alors, combien tout paraissait calme et naturel, comme si de rien n’était, j’en suis plus choqué que si nous nous étions traînés à quatre pattes, hurlant tels des chiens sauvages. Quand nous entendîmes frapper à la porte nous sursautâmes tous les trois.

— David, va donc voir qui est là, dit ma mère.

J’ouvris la porte et je découvris mes grands-parents habillés comme pour aller à l’église. Mon grand-père portait un costume croisé brun, une chemise blanche et une cravate. La robe de ma grand-mère était d’un jaune si pâle que le mat de sa peau, brunie par les longues heures de jardinage, sautait aux yeux. Elle me salua. Mon grand-père, lui, passa devant moi comme si je n’existais pas.

À la vue de ses parents, mon père fit un grand sourire.

— Regardez qui arrive. Quelle bonne surprise !

Grand-père jeta autour de lui un bref coup d’œil soupçonneux.

— Où est Frank ? dit-il.

Mon père plia son journal et le posa sur la table.

— Gloria vous a parlé ?

— Où est-il ? Qu’est-ce que tu en as fait ? insistait mon grand-père en continuant d’approcher. Je veux le voir.

Mon père fit non de la tête.

— Je ne crois pas que ça soit une bonne idée, pas maintenant.

— Gloria s’inquiète. Elle voudrait être sûre que Frank va bien, avança grand-mère avec humilité.

Mon père contracta plusieurs fois les muscles de sa mâchoire.

— Il va bien, je l’ai dit à Gloria.

Sans que je m’en aperçoive, ma mère s’était approchée de moi par-derrière et avait mis ses mains sur mes épaules.

— Va le chercher, dit mon grand-père, et tout de suite, bordel !

— Vous ne voulez pas vous asseoir et prendre une tasse de café ? tenta ma mère d’une voix mal assurée.

Tout en souriant à ma mère, ma grand-mère fit un signe négatif en montrant son mari.

— Il se met toujours dans de tels états.

— Wesley ! répéta mon grand-père. Lève ton cul et va chercher ton frère immédiatement.

J’éprouvai soudain de la compassion pour mon père, non pas tel qu’en lui-même mais pour le fils qu’il était aussi. Qu’est-ce que cela faisait d’avoir un père qui vous parle sur ce ton ?

— Il ne s’agit pas d’une affaire de famille mais d’une affaire judiciaire, dit-il.

— Tu déconnes ou quoi ? Si c’est ça, alors pourquoi l’avoir enfermé ici et pas dans une prison ? C’est ton frère et mon fils.

Je regardai ma grand-mère, n’allait-elle pas dire, elle aussi, que Frank était son fils ?

— J’ai voulu épargner à Frank certains ennuis, répondit mon père, mais je ne sais pas pendant combien de temps je pourrai continuer à le faire.

Mon grand-père commença à fouiller rageusement dans ses poches et je me souvins alors du jour où, à Minneapolis, il avait mis en joue un étranger avec son revolver. Qu’est-ce que mon père avait à rester là, les bras ballants, désemparé ? Ne voyait-il pas que son propre père cherchait une arme ?

— Papa ! criai-je.

Mon père se tourna vers moi. Ma mère me serra plus fortement les épaules et ma grand-mère dit alors d’un ton suppliant :

— Voyons, Julian, fais attention au petit.

Mon grand-père était la seule personne du groupe qui ne prêtait pas attention à moi. Il sortit un cigare et en déchira la cellophane. Ma mère me murmura brusquement à l’oreille :

— Monte, David. Tout de suite !

Et elle me poussa en avant.

J’étais heureux de m’échapper et grimpai l’escalier quatre à quatre. Je n’en désirais pas moins savoir comment la confrontation allait tourner. J’entrai prestement dans la chambre d’amis qui se trouvait juste au-dessus de la salle de séjour. Un conduit d’aération à même le plancher permettait d’entendre ce qui se disait en bas. Je m’accroupis à côté du conduit, j’ouvris la petite trappe en métal, doucement, pour éviter les grincements, et je posai mon oreille contre la grille.

— Allons assieds-toi, papa, dit mon père à mon grand-père, asseyons-nous tous et parlons calmement, raisonnablement.

Ce qui dut se passer, car mon père très vite ajouta :

— C’est tout de même mieux comme ça. Tiens, Gail, sers-nous donc un peu de ton café. Et apporte un cendrier pour papa, qu’il ne laisse pas tomber ses cendres dans le revers de son pantalon.

Je me rendais compte que mon père essayait désespérément de détendre l’atmosphère. Sa voix sonnait de la même manière lorsqu’il s’essayait à raconter une blague. Guère doué pour ça, il en perdait souvent le fil et ratait toujours la chute. Mon grand-père grommelait. L’expression, je le sais, est triviale concernant les vieillards, mais dans son cas elle se révélait littérale. Quand il se taisait, il continuait néanmoins d’émettre une modulation, entre le raclement de gorge et le bourdonnement, comme si, pour ne pas manquer de reprendre la parole, il devait garder l’instrument graissé, prêt à fonctionner.

— Alors, dit mon père, êtes-vous maintenant disposés à entendre ma version des faits ?

Cette phrase me fit un drôle d’effet. Je n’aurais jamais pu imaginer que mon père se dresse un jour contre son frère, en tout cas à titre personnel. Je préférais penser que la loi, dans son déroulement inexorable, avait pris une tournure telle que les deux frères se retrouvaient sur les côtés opposés de la route.

— On dit qu’il a frappé un Indien, déclara mon grand-père.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? intervint mon père.

— C’est ce que Gloria nous a dit. Qu’il aurait agressé un de ces putains d’Indiens. Depuis quand on arrête un homme dans ce foutu pays parce qu’il en a bousculé un autre ? Qu’il soit rouge ou blanc, c’est proprement…

— Hé ! Attends un peu ! Qu’est-ce que Gloria vous a raconté ?

— Elle a dit que tu avais arrêté Frank parce qu’il avait agressé un Indien, répondit ma grand-mère de sa voix fluette.

Mon père dut alors se lever ; sa voix se rapprochait et s’éloignait tour à tour comme s’il allait et venait dans la pièce.

— Maman ! Papa ! Écoutez-moi. Je n’ai pas arrêté Frank pour une simple histoire d’agression. Je ne sais pas ce que Gloria vous a raconté, mais il s’agit d’une agression sexuelle. J’ai arrêté Frank parce que… il abusait de ses malades. De ses patientes indiennes.

— Grand Dieu ! s’écria mon grand-père. Qu’est-ce que c’est que ces conneries !

— C’est le résultat de mes investigations.

— Quoi ! Toi, tu as fait une enquête ?

Ces mots manifestaient le peu de respect qu’avait mon grand-père pour mon père et pour tout ce qu’il entreprenait.

— J’ai même trouvé des femmes qui sont prêtes à témoigner. Et il y en a d’autres qui ne sont pas encore tout à fait disposées à parler, mais qui le feront, j’en suis sûr, dès que leurs amies s’y seront risquées. Et il y en a beaucoup, papa !

Le silence s’abattit sur la salle de séjour, au point que je vérifiai que la trappe ne s’était pas refermée.

Puis ma mère se mit à parler sur le ton accommodant et empressé qu’elle n’adoptait qu’avec grand-père et grand-mère Hayden.

— Nous-mêmes, nous avons eu du mal à le croire.

Se méprenant sur la remarque de ma mère, grand-mère ajouta aussitôt, pleine d’illusions :

— Une jeune fille peut facilement se tromper. Une visite chez le docteur. La peur, la confusion… Et particulièrement une jeune fille indienne…

— Écoute, maman, rétorqua mon père, il ne s’agit pas d’une fille mais de plusieurs. Ce n’est pas la même chose. Ne m’oblige pas à en dire plus.

— C’est vrai, va-t’en, dit mon grand-père. Laisse-nous parler seul à seul.

— Venez avec moi à la cuisine, Enid, dit ma mère.

J’hésitai quelques secondes à me déplacer, à chercher un autre conduit d’où je pourrais entendre ce qu’allaient se raconter ma mère et ma grand-mère, mais comme la conversation dans la salle de séjour s’annonçait plus riche en révélations, je préférai ne pas bouger.

— Depuis la guerre, commença mon grand-père, depuis que Frank est revenu à la maison en uniforme, tandis que toi tu étais resté là, tu es jaloux de lui. Je l’ai bien senti, et ta mère aussi. Toute la ville a dû aussi s’en rendre compte. Mais je pensais que tu aurais suffisamment de bon sens pour ne pas broncher. Et maintenant tu nous sors ce coup foireux. Il y a longtemps que j’aurais dû te remettre dans le droit chemin ! Quitte à devoir te botter le cul !

Il y eut encore un grand silence, puis mon père dit doucement :

— C’est vraiment ce que tu penses ?

— Putain d’uniforme ! Si j’avais réussi à t’en faire porter un, on n’aurait jamais eu ce genre de problème !

— Alors, c’est vraiment ce que tu penses.

Cette fois-ci ce n’était plus une question.

— Mais bon Dieu qu’est-ce que je devrais penser ? Baiser une Indienne, la tripoter ou je ne sais quoi… On ne met pas un homme en taule pour ça. On n’enferme pas son frère. Un homme respectable. Un héros de guerre.

— Arrête, papa. Je t’en prie.

Mais je comprenais que grand-père ne pouvait plus s’arrêter, sa voix tournait à plein régime. Passé le grommellement, la machine était lancée et on ne pouvait plus la stopper.

— C’est pour en arriver là que je t’ai transmis ce sacré insigne ? Pour que tu arrêtes ton propre frère ?

— Tu ne vas quand même pas m’apprendre le droit ?

— Une Indienne pense que Frank a mis ses mains là où il ne fallait pas et tu sors ton insigne !

— Ce n’est pas ça. Si ce n’était que ça…

La voix de mon père faiblit. Je ne sais si c’est parce qu’il s’éloignait de mon poste d’écoute ou si c’est parce qu’il butait sur quelque chose qu’il avait du mal à lâcher.

Grand-père continuait à le harceler :

— Alors, qu’est-ce qu’il a fait ? Bon Dieu, qu’est-ce qu’il a fait de si grave que tu te mettes du côté des Indiens et alpagues ton frère ?

Mon père dit quelque chose que je ne pus saisir. Ni grand-père d’ailleurs, car il s’écria :

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Parle plus fort, bon Dieu !

Le seul mot de réponse de mon père retentit si fort que j’écartai mon oreille du conduit.

— Un meurtre ! cria-t-il.

Et il répéta une seconde fois, plus fort :

— Un meurtre !

Un cri étouffé – ce devait être ma grand-mère, car elle et ma mère s’étaient précipitées dans la salle de séjour – m’arriva à travers la grille ou plutôt fondit sur moi, comme une masse d’air chaud qui s’échappe d’une chaudière.

Une pensée me vint alors, m’empêchant de coller à nouveau mon oreille au conduit. Peut-être, à l’autre extrémité de la maison, au sous-sol, Oncle Frank avait-il fait exactement la même chose que moi ; peut-être avait-il entendu résonner les voix des membres de sa famille au travers d’une canalisation ; peut-être les avait-il écoutés discuter de son sort. Mais pour entendre hurler le mot meurtre il n’avait pas eu besoin du secours d’un conduit.

Je ne pouvais m’arracher à cette image : mon oncle Frank, l’oreille collée à la canalisation du sous-sol. Il m’apparut alors que si je retournais à mon poste d’écoute, nous pourrions mon oncle et moi nous trouver reliés, nos deux oreilles branchées sur un même réseau métallique ; et que si Frank se mettait à parler, à clamer soudain son innocence, sa voix, sans être entendue de personne, traverserait la maison tout entière pour parvenir jusqu’à mon oreille.

Un moment passa avant que je ne retrouve mon calme. En bas la conversation continuait sans moi, comme une chaudière diffuse de la chaleur qu’il y ait ou non quelqu’un pour en profiter.

Ma grand-mère pleurait à chaudes larmes, en respirant par à-coups comme si elle avait le hoquet.

— Bon Dieu ! Mais regarde, mon garçon, regarde le mal que tu lui fais, gronda mon grand-père.

— Allez, laissez-moi vous aider, dit ma mère.

— Je suis désolé, dit mon père.

— Mais qui diable est mort ici ?

— Marie.

— Elle était malade, elle avait une pneumonie, grand Dieu !

— Il n’a pas nié, papa. Et il y a des preuves…

Grand-mère pleurait de plus belle. Elle semblait avoir du mal à respirer.

— Des preuves ? Quelles sortes de preuves ? Des preuves qui t’envoient direct chez le juge ou des preuves à la brosse-moi les poils du cul ?

— Ça sera à Mel Paddock d’en décider.

— Tu as mêlé Mel à ça ?

— Pas encore.

— Mon Dieu, arrête ça tout de suite mon garçon. Ne m’oblige pas à intervenir.

— Aucun d’entre nous n’a à arrêter ou à engager quoi que ce soit. L’affaire suivra son propre cours.

Aucun d’entre nous ! Je me souvins de nouveau comment j’avais visé mon oncle avec mon pistolet, et aussi de la fermeté avec laquelle j’avais gardé secrète sa présence dans notre maison l’après-midi où Marie était morte.

— Oh, Wesley, Wesley, dit ma grand-mère avec ce ton particulier qu’emploient les mères pour implorer leur fils.

Mon père était-il capable d’y résister ? En tout cas il n’y répondit pas.

— Allez, lève-toi, dit grand-père. Partons ! Nous n’allons tout de même pas nous jeter à ses pieds.

Il y eut un mouvement d’agitation, quelques pas et je compris qu’ils se dirigeaient vers la porte principale. J’entendis la voix de ma mère, mais les seuls mots que je pus distinguer furent “S’il vous plaît !”.

La porte se referma, j’attendis cependant un moment avant de descendre. Je ne sais pas ce que je pouvais craindre : mes grands-parents étaient partis, mon oncle était enfermé au sous-sol ; sans doute en étais-je arrivé à redouter de me retrouver seul avec mes parents. Le comportement de chacun était devenu si imprévisible que mieux valait ne compter sur personne. Pour le moment il était plus sûr de rester dans ma chambre, allongé par terre, à portée de voix mais seul, hors d’atteinte.

Qu’est-ce qui me décida finalement à quitter l’étage et a descendre les escaliers ? Quelque chose de bien banal et qui prouvait combien je demeurais un enfant. Dans la cuisine il y avait un gâteau au chocolat. La veille, mon père s’était arrêté à la pâtisserie Cox pour l’acheter, et il trônait depuis sur une étagère. Un assassin avait beau être enfermé au sous-sol, les particules de sa victime flottant encore dans l’air, il n’y avait pas là de quoi décourager l’appétit de gâteaux chez un gamin.

Alors que je m’approchais de la cuisine où se trouvaient mes parents, j’entendis mon père dire :

— Aide-moi, Gail.

Et comme simultanément une chaise avait crissé sur le linoléum, je crus que, déplaçant un meuble ou changeant une ampoule, il avait besoin d’un coup de main.

Je me trompais.

En entrant je vis ma mère assise à côté de la table, mon père se tenait à ses pieds, sa tête reposait sur ses genoux. Elle lui frottait la nuque d’une manière que je reconnus tout de suite ; c’était comme ça qu’elle me massait quand j’avais mal à la tête. Au-dessus d’eux des insectes dessinaient des cercles invisibles autour du luminaire de la cuisine.

Avant que j’ouvre la bouche ma mère me vit et me dit d’une voix si douce que je me demandai si mon père ne dormait pas :

— Ça va, David ?

Mon père releva la tête et je constatai à ses yeux rouges qu’il avait pleuré. Il y avait plus inquiétant, cependant.

Mon père me parut alors si vieux – il n’avait que trente-huit ans à l’époque –, que je saisis à quel point l’épreuve à laquelle le soumettait son frère le détruisait physiquement. Fut-ce à ce moment que je compris qu’il mourrait un jour ? Peut-être. En tout cas j’entrevis que ses yeux gonflés, les rides d’inquiétude qui se creusaient sur son front et autour de sa bouche, sa pâleur, sa démarche qui devenait plus lente et qui se raidissait, que tout en lui indiquait qu’il allait s’affaiblissant. Je voyais aussi que pour continuer à résister à grand-père, il devrait mobiliser toutes ses forces. Et que cela ne serait peut-être pas suffisant.

Comme si elle lisait dans mes pensées ma mère laissa tomber :

— Ton père est juste un peu fatigué, David.

Et s’arc-boutant sur sa jambe valide mon père se releva.

— Nous sommes tous fatigués, lança-t-il. C’est l’heure d’aller au lit, non ?

Je n’étais pas fatigué et je n’avais pas envie de dormir. Je voulais que mes parents me racontent ce qui était arrivé quand grand-père et grand-mère étaient là. Même si je connaissais le détail de ce qui s’était passé, j’aurais voulu savoir leur version des faits. J’aurais voulu les entendre dire que tout cela était moins grave qu’il n’y paraissait.

Mon père cependant s’était senti trop gêné que je l’aie vu à genoux pour que je n’aille pas au lit. Ma mère me regarda avec gentillesse mais ne dit rien. Comme je m’apprêtais à monter dans ma chambre, mon père m’arrêta net :

— David.

— Oui.

— Si grand-père veut entrer ici quand je n’y suis pas, tu ne lui ouvres pas, compris ?

— Qu’est-ce que je lui dirai ?

— Tu n’auras rien à dire. Tu ne réponds pas, c’est tout. On fermera bien les portes, devant et derrière.

— Et pour grand-mère ?

Mon père cligna des yeux et baissa la tête comme quelqu’un qui cherche à retenir ses larmes.

— Même chose.

— En aucun cas ?

— Pas avant que je te demande de faire autrement.

 

Cette nuit-là fut la première fois où je pleurai depuis le début de cette triste suite d’événements sordides et tragiques.

Ces larmes, je ne les versai ni pour Marie que j’avais aimée, ni pour mon oncle que j’avais idolâtré, ni pour mes parents ou mes grands-parents, ni pour la communauté qui était mienne ou la vie que j’y menais – tout, je le savais, avait été irrémédiablement bouleversé. Cette nuit-là, je pleurai à l’idée que je ne reverrais jamais mon cheval, Nutty. Je me remémorais la façon dont il baissait la tête, secouait le col quand je m’approchais, comme s’il attendait quelque mot murmuré à l’oreille, cette grande oreille qui, au toucher, évoquait pour moi la douceur du feutre. Je me rappelais comme j’aimais remonter du bout des doigts le crin de son front court et épais avant de le laisser retomber en le lissant. Je me souvenais de la première fois où j’avais mis mon pied dans l’étrier, il m’avait semblé qu’il avait glissé sur ses pattes, comme s’il voulait s’abaisser et faciliter ma montée. L’un des grands regrets de mon enfance avait été de ne pouvoir vivre en compagnie de mon cheval. Désormais, la distance entre nous paraissait trop grande pour que nous puissions à nouveau voyager ensemble.

 

Le jour suivant, il fit chaud et il y eut du vent. Ma mère était restée à la maison et, bien qu’elle eût prétexté une migraine, j’en savais la vraie raison. Elle ne voulait pas me laisser seul avec Oncle Frank. Tôt le matin, mon père avait descendu à Frank un petit déjeuner et était resté environ une demi-heure avec lui. Quand il était remonté il avait dit à ma mère :

— Je vais voir quels autres arrangements on peut trouver.

Vers dix heures ma mère m’envoya à l’épicerie. Après cinq minutes de marche je me rendis compte que, ce matin-là, quelque chose avait changé.

J’étais un Hayden. Très tôt, encore tout petit, j’avais compris, sans qu’on ait besoin de me le préciser, que ça voulait dire quelque chose à Bentrock. Chacun y avait son opinion sur les Hayden. Parce que mon grand-père était riche et puissant ; parce que mon père, comme son père avant lui, représentait la loi ; parce que mon oncle soignait les malades et les blessés ; et enfin – ai-je tort de le souligner ? –, parce que leurs femmes étaient belles. Chez eux, au café, dans les bars, dans les magasins, les gens parlaient de nous. Quand l’un de nous passait dans la rue il arrivait qu’on chuchote derrière son dos. Peut-être ne nous aimait-on pas toujours. Peut-être mon grand-père avait-il racheté pour une bouchée de pain un ranch qui avait été saisi ou bien avait-il laissé paître son troupeau sur les terres d’un voisin. Peut-être mon père avait-il envoyé le frère ou le cousin d’un tel ou de tel autre au pénitencier d’État. Peut-être étions-nous simplement trop riches pour cette région déshéritée, ingrate. Quoi qu’il en soit, on nous respectait. Nous constituions l’aristocratie de Mercer County ou ce qui lui en tenait lieu. Je n’ai jamais cherché consciemment à me prévaloir de mon nom, mais je savais qu’il me conférait un crédit que je n’avais pas à conquérir.

Comme je descendais, ce matin-là, notre rue bordée d’arbres, je m’imaginais que quelqu’un se tenait à l’affût derrière chaque rideau ou chaque store pour voir passer un Hayden, l’observer en méditant non pas sur le pouvoir, la magnificence ou la force de la loi, mais sur la perversion, le scandale, les querelles de famille et leur décadence. Quand bien même les citoyens de Bentrock ignoraient encore que mon père avait arrêté son frère pour abus sexuels sur ses patientes et pour le meurtre de Marie Little Soldier, il serait toujours assez tôt pour qu’ils l’apprennent. Être un Hayden constituerait alors ma première identité, que je n’avais pas demandée, mais que je ne pourrais ni désavouer ni renier.

Arrivant chez Nash, à l’épicerie, j’avais tellement honte de mon nom que je n’osais pas entrer. Finalement, je rassemblai mon courage, me persuadant que le détail du scandale n’avait pu encore parvenir jusqu’ici. J’achetai donc ce que ma mère m’avait demandé et je repartis aussi vite que possible.

Sur le chemin du retour, je tombai sur miss Schott, qui descendait la rue, montée sur un de ses grands palominos. Elle avait été mon institutrice en cours élémentaire – je devrais plutôt dire l’institutrice de tout un chacun en cours élémentaire – et depuis qu’elle avait cessé d’enseigner, elle se consacrait entièrement à son violon d’Ingres : l’élevage, le dressage et la présentation à des concours de ses chevaux de race, qui comptaient parmi les plus beaux du Montana.

Vigoureuse, corpulente et joviale, elle portait, depuis qu’elle avait cessé d’enseigner, bottes, blue-jeans et chemises western, ainsi qu’un chapeau de cow-boy trempé de sueur, manifestement trop petit pour sa grosse tête. Elle habitait juste à la sortie de la ville et s’y rendait tous les jours à cheval pour poster son courrier ou faire ses courses. Personne à Bentrock ne s’étonnait d’entendre le lourd et lent clap-clap que faisait miss Schott en se déplaçant dans les rues de la ville, ni de voir l’un de ses palominos grands et dorés attaché devant chez Nash l’épicier ou dans la contre-allée, derrière l’hôtel Hi-Line, ou encore de humer l’odeur d’un crottin fumant au détour d’un caniveau.

C’est un lieu commun que de souligner l’étroitesse d’esprit et la mesquinerie qui caractérisent la vie de village. Il me faut pourtant souligner qu’en 1948, à Bentrock, dans le Montana, l’inverse était vrai. Les habitants de notre communauté toléraient toutes sortes de personnages aux comportements les plus excentriques, les plus insolites ou les plus aberrants. Outre miss Schott avec ses palominos il y avait là Mme Russell, l’épouse du président de la banque, qui était kleptomane – les commerçants repéraient ce qu’elle leur dérobait et, chaque semaine, le mari se déplaçait pour les rembourser ; Arne Olsen, un fermier qui ne prenait jamais, mais jamais de bain et qui s’en vantait ; M. Prentice, le chef d’orchestre du lycée, qui préférait ses étudiants à ses étudiantes ; ou encore ce vieil Henry Sandstrom qui tuait les colombes de son jardin et les faisait cuire avant de les manger. Mon oncle, enfin, qui abusait de ses patientes. Combien d’autres secrets recelait notre ville ?

Quand miss Schott me vit, elle m’interpella cordialement :

— Bonjour, David. Est-ce que tu profites bien de l’été ?

J’étais incapable de répondre.

Je me rappelais qu’elle avait consulté une fois Oncle Frank. Je ne me souvenais pas des circonstances, ni de comment je l’avais su – certainement encore une conversation saisie à la dérobée –, mais cette pensée éclipsait toutes les autres. Je la regardais à califourchon sur son cheval, et je ne pouvais m’empêcher de me dire : “Qu’est-ce qu’Oncle Frank vous a fait, à vous ? Vous a-t-il touchée là ? Et là ? Est-ce qu’il a introduit quelque chose en vous et quoi ?”

Heureusement, Loretta Waterman, une des jolies filles du lycée et dont le père tenait la pharmacie, passait par là. Ses mocassins crissaient sur le trottoir. Elle fit un signe de la main qui m’était adressé, ou peut-être était-ce à miss Schott ou au cheval de miss Schott. Cessant dans l’instant de penser à ce que mon oncle pouvait avoir fait à mon ancienne institutrice, je reportai mes interrogations sur Loretta : “Es-tu allée chez Oncle Frank ? T’a-t-il demandé de te déshabiller complètement ? Est-ce qu’il t’a examinée là ? Ou bien là ?”

Un sentiment d’ivresse et de honte m’envahit ; contrairement au cas de miss Schott l’idée qu’Oncle Frank puisse avoir abusé de Loretta ni ne me dégoûtait, ni ne m’offusquait, mais suscitait en moi un profond émoi sexuel.

Je ne pouvais assumer ce que j’éprouvais. Je pris mon panier à provisions, je le serrai contre moi et je courus jusqu’à la maison.

Une fois arrivé, ma mère me demanda :

— Tu t’es vu ? Tu es tout rouge.

Je tournai la tête brusquement vers la porte du sous-sol.

— Il va rester longtemps ?

— Non. Ton père fait ce qu’il faut pour ça.

— Et alors ?

— Alors quoi ?

— Alors, qu’est-ce qui va lui arriver après son départ ?

Ma mère mit un doigt sur ses lèvres et murmura :

— Je suppose qu’il y aura un procès.

— Grand-père le tirera de là. Il peut obtenir ce qu’il veut de tout le monde !

Elle haussa les épaules et retourna couper ses concombres.

— Au fond tu as peut-être raison.

Elle se reprit tout de même et ajouta :

— Enfin, pas toujours de tout le monde.

— Mais, pourquoi tout ça ?

— Nous… ton père fait ce qu’il est juste de faire.

— Oui, mais c’est sur nous que ça va retomber en premier.

Ma mère, sans quitter des yeux son couteau, me répondit :

— Peut-être bien.

 

Je fus le premier à remarquer le pick-up qui tournait autour de la maison. De la fenêtre de ma chambre, je le vis arriver par l’allée de derrière qui longeait la voie ferrée. Ils étaient quatre, quatre hommes, deux dans la cabine, deux autres debout à l’arrière.

Quand le pick-up passa une seconde fois, doucement, je dévalai les escaliers pour aller les observer de plus près. Je m’accroupis sous la baie vitrée de la salle de séjour et je jetai un œil en prenant garde à ne pas être vu. Je reconnus l’un des hommes. Dale Paris, contremaître au ranch de mon grand-père, occupait le siège côté passager, les manches retroussées, le coude sortant par la fenêtre, la casquette en avant. Dale Paris était le seul cow-boy que je connaissais à ne jamais porter de chapeau, toujours coiffé d’une casquette à carreaux rouges et noirs avec des oreillettes relevées en été et baissées en hiver. Je ne savais pas grand-chose de lui. Il était une sorte de silhouette, impalpable, silencieuse, hantant le ranch. Je n’avais eu qu’un contact avec lui. Un jour où je revenais d’une longue et rude randonnée avec Nutty, j’avais rentré mon cheval à l’écurie et, par hâte ou par paresse, ou les deux à la fois, je l’avais simplement dessellé. J’allais partir quand Dale avait surgi, m’avait saisi sans ménagement par le bras et m’avait lancé :

— Tu n’as pas bouchonné ton cheval !

Les autres passagers du pick-up étaient eux aussi probablement des employés de mon grand-père. Dans ce cas, il n’y avait pas trop à épiloguer sur la raison de leur présence en ville. Ils étaient venus pour Oncle Frank. Comment allaient-ils s’y prendre pour le délivrer ? Il y avait manifestement plus urgent que de spéculer là-dessus.

Ma mère m’aperçut, pendu à la fenêtre.

— Qu’est-ce qu’il y a de si intéressant dehors ?

— Rien.

Il ne me fallait pas l’inquiéter tant que je n’étais pas sûr de ce que je soupçonnais. Ma réponse ne dut pas la convaincre car elle tira le rideau juste au moment où le pick-up passait à ras du trottoir dans le teuf-teuf caractéristique d’un véhicule au ralenti.

— Qui était-ce ?

— Je ne sais pas trop.

Elle me fixa longuement, suspectant que je connaissais la réponse. Quand je ne pus plus supporter son regard je concédai :

— Je pense qu’ils viennent du ranch de grand-père. Je les ai vus redescendre l’allée.

Sans dire un mot ma mère fila vers la cuisine. Depuis la fenêtre arrière elle verrait encore mieux. Chacun à son poste, nous pourrions ainsi observer attentivement les allées et venues du pick-up.

— C’est qui ? demanda-t-elle de nouveau. Tu les connais ? Dis-le-moi.

Je continuai à regarder par la fenêtre comme si je ne l’avais pas entendue. Le pick-up était garé le long de la voie ferrée, au bout de notre jardin, juste en face de la maison. Les deux types qui étaient à l’arrière étaient descendus et discutaient près de la cabine avec l’homme assis du côté passager.

— Je crois que c’est Dale Paris.

— Qui ?

— Il travaille pour grand-père.

Dehors, un des hommes avait pointé son doigt vers la maison et l’autre hochait la tête. Je compris ce qu’ils avaient repéré. Les anciens propriétaires avaient eu le projet d’aménager le sous-sol et de le louer comme appartement. Afin d’y accéder directement, on avait creusé quelques marches et percé une nouvelle porte. Grand-père avait dû dire à ces hommes où Frank se trouvait et qu’il leur suffirait d’emprunter cette entrée de derrière pour le délivrer. Les deux autres types sortirent de la cabine. Ma mère me tapa sur l’épaule.

— Appelle ton père !

Elle resta devant la fenêtre comme s’il était crucial qu’elle ne perde pas les quatre hommes des yeux.

Je donnai au standardiste le numéro du bureau de mon père – deux, deux, trois, deux –, et quand Maxine, sa secrétaire, me répondit, je demandai à lui parler.

— Il n’est pas là, mon chou, me dit-elle, avec son intonation traînante de la Louisiane.

Maxine Rogers et son époux étaient arrivés dans le Montana dans les années vingt, au moment des premiers forages pétroliers. Après la mort de son mari, Maxine avait commencé à travailler pour mon grand-père et depuis n’avait plus quitté le bureau du shérif. C’était une femme petite et mince, pleine d’un charme que je croyais sudiste. Elle avait une mèche de cheveux blancs qui allait de son front jusqu’au sommet de sa tête et que j’associais – sans l’ombre d’une raison – à la mort de son mari. Il avait été tué par la foudre sur une colline située à l’ouest de la ville. Maxine n’était pas à ses côtés lorsque ça lui était arrivé.

— C’est très important. Savez-vous où est mon père ?

— Non, pas vraiment. Il est parti depuis au moins une heure ou deux. Tu peux essayer de le joindre au bureau de Paddock.

— Et Len, il est là ?

— On l’a pas vu de toute la matinée.

— Si mon père revient, dites-lui, s’il vous plaît, de passer à la maison.

Je voulus demander à ma mère le numéro du bureau du procureur, mais elle n’était plus là. Le vent soufflait, les rideaux rentraient dans la pièce et quand je regardai par la fenêtre je vis les quatre hommes qui traversaient notre pelouse.

Ils marchaient de front, les uns à côté des autres, mais gardaient assez de distance entre eux pour couvrir toute la largeur du terrain. Trois des hommes étaient habillés de la même façon, chapeau de cow-boy en paille, T-shirt blanc, blue-jean et bottes, de sorte qu’ils semblaient former un commando en uniforme crapahutant sur notre pelouse.

Ils avançaient lentement, aux aguets, comme s’ils s’attendaient à être à tout moment arrêtés dans leur progression. Je regardai s’ils portaient des armes – fusils, carabines ou pistolets –, mais je n’en vis pas. Cependant Dale Paris avait une hache qu’il tenait nonchalamment au bout de son bras, laissant la lame se balancer le long de sa cuisse.

Avant que j’aie le temps de me tourner ou d’appeler ma mère pour lui signaler que les hommes s’approchaient, elle se retrouva dans la pièce.

Elle avait apporté le fusil de mon père et une boîte de munitions. Elle posa la boîte sur la table de la cuisine, l’ouvrit et en sortit deux cartouches.

— Papa n’est pas à son bureau et Len non plus.

Elle tourna et retourna le fusil, cherchant quelque chose, le coinçant maladroitement entre ses avant-bras et ses poignets, essayant de le caler, d’équilibrer son poids. Quand elle eut trouvé ce qu’elle cherchait – le chargeur – elle tenta d’y introduire une cartouche. Quand je vis qu’elle n’y arrivait pas, je lui dis qu’elle devait actionner la pompe du fusil.

Elle tira celle-ci – j’entendis le frottement furtif, lisse, huileux de l’acier contre l’acier –, plaça les cartouches, puis repoussa la pompe. Le fusil était prêt à tirer.

Je lui dis qu’il pouvait contenir cinq cartouches.

— J’en ai plein d’autres, répondit-elle, en indiquant la boîte.

Le spectacle de ma mère chargeant ce fusil était effrayant, certes, mais aussi étrangement touchant. Si gauche, à l’évidence si peu apte à agir ainsi, elle me rappelait par sa façon de faire le jour où elle avait mis un gant de base-ball pour jouer avec moi. Je voulais me précipiter sur elle pour l’aider, pour lui épargner la terrible tâche qu’elle s’était mis en tête d’accomplir.

— Attention au recul, si tu tires tu dois te préparer au contrecoup.

Je fis un pas en avant.

— Pourquoi ne me laisses-tu pas faire ?

— Sors-toi de là, me cria-t-elle. Va-t’en ! Cours au palais de justice. Va chercher ton père. Trouve quelqu’un !

Avant de partir, je jetai un dernier coup d’œil par la fenêtre. Les quatre hommes s’étaient rapprochés mais n’avaient pas encore atteint la maison. Ils avaient resserré leur rang et marchaient maintenant côte à côte. Je pouvais voir distinctement le visage de Dale Paris, anguleux, décidé, raviné par le vent. L’un des cow-boys s’étant esclaffé, Dale Paris le fit taire d’un mot appuyé d’un œil mauvais, bref et impérieux comme un hurlement de coyote.

Ma mère se tenait à peine en retrait de la fenêtre, sans lâcher le fusil, bien calé sous sa poitrine et dirigé vers l’extérieur.

— La sécurité ! lui criai-je, en m’approchant juste assez pour pouvoir l’embrasser et libérer la sécurité. C’est bon.

Elle ne quittait pas le jardin des yeux.

— Je reviendrai vite.

— Vas-y ! Sors par-devant.

Je traversai la rue en courant, je montai quatre à quatre les marches du tribunal et j’ouvris en grand la porte. J’avais l’impression que tout concourait à ralentir ma progression, la hauteur des marches, le poids de la porte… J’avalai encore un autre escalier avant d’arriver devant la porte, en verre opaque cette fois, où l’on pouvait lire en lettres noires : PROCUREUR GÉNÉRAL DE MERCER COUNTY. Je la poussai avec tant de vigueur que le verre en trembla dans son cadre.

Flora Douglas, la secrétaire, était là. Elle empilait des rames de papier dans la réserve. Elle devait avoir dans les soixante ans ; c’était une femme au visage lunaire et à la forte mâchoire à qui des lunettes non cerclées et des cheveux gris acier tirés en chignon donnaient une allure plus sévère encore. En réalité c’était une femme douce, gentille, célibataire et sans enfants, qui me gâtait beaucoup. Elle s’était occupée de moi lorsque j’étais tout petit.

— Bonjour, David.

Ses dents plaquées or brillaient quand elle souriait.

— Vous avez vu mon père ?

— Il est passé il y a moins d’une heure.

— Savez-vous où il est allé ?

— Malheureusement, non.

— Et M. Paddock, il est là ?

Elle secoua la tête en haussant les épaules.

— Si mon père revient pouvez-vous lui dire de passer tout de suite à la maison ?

— Bien sûr.

Je descendis en courant les escaliers pour me rendre à la prison, au sous-sol. J’avais beau faire au plus vite, la seule pensée de Dale Paris et des autres hommes avançant dans notre jardin me donnait l’impression d’être désespérément lent.

Maxine se trouvait derrière le comptoir où les gens viennent payer leurs amendes de stationnement. Elle comptait les enveloppes et égrenait à haute voix les numéros pour ne pas risquer de se tromper.

— Est-ce que mon père est revenu ? murmurai-je.

Avant de me répondre, elle fit éclater une bulle de chewing-gum Beeman.

— Pas encore, mon chou.

Et elle se replongea dans ses comptes.

— Est-ce que vous pourriez lui lancer un message radio ?

— Il n’est pas dans sa voiture. Je croyais qu’il était dans l’immeuble.

— Et Len n’est pas là non plus ?

— Je ne l’ai pas encore aperçu.

Elle se remit à empiler ses enveloppes puis, levant les yeux, remarqua enfin ce qui lui avait échappé auparavant.

— Mon Dieu, David ! Qu’est-ce qui se passe ? Il est arrivé quelque chose ? C’est ta maman ?

J’étais déjà sur le pas de la porte.

— Dites-lui juste de venir sans tarder à la maison. Absolument.

Je traversai la rue en courant pour retourner à la maison quand le coup de fusil retentit, un coup si puissant, si insolite dans cette rue paisible bordée d’arbres, ordinaire de l’Amérique profonde, que l’air lui-même en parut immédiatement altéré. Comme si une épaisse odeur de fumée âcre, d’une noirceur chimique, s’était substituée à l’oxygène pur et frais que nous respirions quotidiennement.

Déjà haletant, mon cœur se mit à battre plus fort quand le coup partit. J’avais du mal à respirer, n’arrivais plus à reprendre mon souffle au point de me demander, l’espace d’une seconde, si ce n’était pas moi qui avais été touché.

Je continuai malgré tout à avancer et en m’engouffrant dans la maison, je laissai claquer la porte moustiquaire avec une telle violence que, l’ouïe malmenée par la déflagration – en alerte mais émoussée –, je crus entendre un second coup de fusil.

Ma mère avait tiré depuis la fenêtre de la cuisine, trop en retrait cependant ; la projection de chevrotine avait non seulement troué la moustiquaire, mais fait dégringoler le rideau.

Vu sa position, l’angle de tir et d’où le coup était parti, elle n’avait sûrement atteint personne. Elle avait simplement tiré en guise d’avertissement, prise d’un mouvement de panique, ou les deux à la fois.

Elle souleva son fusil et, faisant voltiger la douille vide sur le lino, introduisit une nouvelle cartouche dans le chargeur comme si cette arme lui était devenue aussi familière que sa machine à écrire.

Elle se pencha à la fenêtre et cria :

— Allez-vous-en ! Partez d’ici ! Compris ?

J’arrivai derrière elle. M’entendit-elle ? Je me demandais comment lui arracher le fusil des mains. L’idée que ma mère puisse atteindre quelqu’un me semblait alors la pire des éventualités. Ce n’est pas que je préférais être maîtrisé, battu ou tué par ces types, mais pour l’instant ils demeuraient loin, à l’extérieur. Ma mère, juste en face de moi, essayait maintenant maladroitement de glisser le canon du fusil dans le trou de la moustiquaire. Je voulais la protéger non seulement de Dale Paris, mais aussi d’elle-même et de ce que serait sa vie avec du sang sur les mains.

Ce que je vis alors au-dehors m’évita toutefois d’avoir à intervenir.

Len McAuley s’apprêtait à passer la haie qui séparait notre propriété de la sienne. Il ne portait pas de chapeau, était nu-pieds et son blue-jean tombait sur ses hanches. Sa chemise sortait de son pantalon, était déboutonnée et flottait au vent.

Malgré la distance, je pus reconnaître en un clin d’œil son torse décharné et blanc, mais aussi les enlacements de muscles nerveux, noueux que dessinaient ses bras. Un autre détail que je finis par apercevoir annulait pourtant toute considération sur son anatomie.

Dans sa main droite, qu’il tenait serrée contre sa cuisse, Len portait une arme, un revolver à long barillet, probablement un .44 ou un .45.

À peine eut-il posé un pied dans notre jardin, qu’il accéléra, avançant à grandes enjambées. Arrivé à environ dix mètres de la maison, il mit un genou à terre, porta son revolver à hauteur de ses yeux, cala le barillet dans le creux de sa main et pointa l’arme vers les quatre hommes, qui devaient se trouver près de la porte du sous-sol.

— Ne bougez plus ! leur cria-t-il d’une voix sèche.

Était-il ivre ? Je ne sais pas pourquoi cette pensée m’était venue. Sa position de tir aurait-elle semblé quelque peu comique – rien à voir avec celle des cow-boys dans les films –, sa détermination, son regard paraissaient, eux, de marbre. La vue de cet homme à la peau sur les os, aussi maigre qu’un coucou et qui avait surgi soudainement dans notre jardin, un revolver à la main, comme pour nous protéger des maraudeurs y avait peut-être suffi. Et puisque rien de logique ou de rationnel ne permettait d’expliquer sa présence, l’hypothèse pourtant peu vraisemblable de l’ivresse m’avait paru aussi plausible qu’une autre.

De son arme, Len signifia aux types qu’ils devaient s’éloigner de la maison.

Ce ne fut que lorsqu’ils commencèrent à rebrousser chemin à pas lents en le surveillant du regard, qu’il se releva. Il les garda néanmoins en joue, visant, semblait-il, la tête de Dale Paris. L’un des hommes avait les mains en l’air. Len ajouta quelque chose que je ne pus entendre et les quatre types se hâtèrent vers le pick-up.

Len se retourna vers la maison et lança en direction du trou de la moustiquaire de la fenêtre :

— Tout va bien là-dedans ?

— Ça va ! répondit ma mère.

Le fusil encore à la main, elle se précipita alors vers la porte et la poussa brutalement comme s’il lui fallait sortir sans plus attendre. Je la suivis, me demandant pourquoi nous devions quitter la maison maintenant qu’il n’y avait plus de danger.

Le soleil brillait, ce qui n’avait rien d’extraordinaire, mais debout sur la pelouse j’avais l’impression de débarquer d’un pays bizarre et hostile sans rayons de soleil ni herbe tendre. Au bout du terrain, le pick-up noir avec ses quatre passagers démarra sur les chapeaux de roue, soulevant une projection de gravillons et un nuage de poussière qui arriva jusqu’à nous malgré la distance.

Ma mère posa délicatement son fusil par terre et courut jusqu’à Len. Je le ramassai – car il ne faut jamais laisser un fusil dans l’herbe, même plusieurs heures après que la rosée s’est évaporée. L’arme embaumait l’huile de graissage et la poudre.

— Oh, Len ! dit-elle, en le serrant dans ses bras.

Il ne lui rendit pas son étreinte mais il leva le bras pour dégager la main qui portait le revolver.

Ma mère m’aperçut alors et, tout en se cramponnant à Len, voulut s’approcher de moi.

— David !

J’eus l’impression qu’elle me demandait de faire un pas pour rejoindre cette nouvelle famille que nous formions, Len notre protecteur, elle et moi. Je restai sur place, tenant à la main le fusil de mon père.

Celui-ci arriva sur le côté de la maison juste au moment où la question de la trahison et de la loyauté m’envahissait l’esprit.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Qu’est-il arrivé ? Maxine m’a dit…

Mon père était en nage, hors d’haleine et le visage écarlate. Dès qu’il devait hâter le pas, sa jambe le faisait atrocement souffrir. Il arrivait les bras vides et, dans notre camp retranché, sa présence paraissait presque incongrue. Il semblait comme nu.

Len recula légèrement. Ma mère s’écarta de lui pour se jeter dans les bras de mon père.

Ils restèrent serrés l’un contre l’autre suffisamment longtemps pour s’être mutuellement rassurés.

— Alors, qu’est-ce qui s’est passé ici ? réitéra mon père, s’adressant cette fois à Len.

Len désigna le bout du terrain, là où le pick-up avait stationné.

— Dale Paris. Mickey Krebs. Et deux autres types qui travaillent pour votre père. Ils étaient là, s’apprêtant à libérer votre frère, je suppose.

Et indiquant ma mère :

— Elle leur a donné un avertissement en leur balançant de la chevrotine. Ils ont filé.

— Oui, mais si Len n’était pas arrivé…, ajouta ma mère.

— Il n’y a pas eu de blessés ?

Len secoua la tête.

— Ça va, David ? On m’a dit que tu avais couru partout pour me trouver. Mon pauvre David, quelle histoire de fous, hein !

— Mais où étais-tu ? demandai-je.

— Tout simplement au-dessus de la salle d’audience. À discuter avec Ollie Young Bear. Il s’est un peu occupé de l’affaire. Il a trouvé deux femmes de la réserve, au moins deux, qui veulent bien se mouiller et témoigner contre Frank.

— Quelle sorte de témoignage ? dit Len.

— Pour agression sexuelle. C’est le mieux qu’on puisse faire. On n’arrivera à rien pour Marie. Aucune chance d’inculpation. L’affaire est close depuis longtemps.

— Tu ferais bien d’accélérer les choses. Un avocat avisé risquerait de faire un foin du diable et de t’accuser d’avoir procédé à une détention abusive sous ton propre toit.

Depuis que le scandale avait éclaté, il y avait quelques jours, c’était la première fois que mon père se montrait si explicite en ma présence. Il avait employé l’adjectif “sexuel” devant moi.

Mon père hocha la tête, répondant à Len :

— On y est presque. L’acte d’accusation devrait lui être signifié ce soir ou demain, au plus tard.

Cessant de prêter attention à Len, mon père se dirigea vers moi et doucement, sans un mot, me prit le fusil des mains.

Len regardait ses pieds nus dans l’herbe.

— Et pour votre père, qu’est-ce qu’on fait ? Il ne va pas en rester là. C’était sa première tentative aujourd’hui. Sûr qu’il va rappliquer.

— Je vais voir comment éviter ça.

Comme les deux hommes discutaient impassiblement de la meilleure façon d’inculper Oncle Frank et de protéger notre maison, ma mère fit un geste dans ma direction.

— Viens, David.

Comme attendu, Len et mon père restèrent seul à seul.

De retour dans la cuisine, ma mère s’acharna sur la moustiquaire de la fenêtre ; elle s’escrimait à redresser quelques-uns des fils du grillage comme si les dégâts occasionnés pouvaient être aussi facilement réparés qu’une petite déchirure sur un chandail. Elle y renonça finalement et ferma la fenêtre.

Quelques instants plus tard, mon père et Len rentrèrent. Mon père déposa son fusil dans un coin de la pièce, exactement comme il le faisait quand il revenait de la chasse.

— Désormais, déclara-t-il, quand je ne pourrai être là, Len y sera. Il n’ira plus au bureau ; il va rester ici et veillera à ce que tout se passe bien. Je vais appeler mon père aujourd’hui et lui dire que je ne veux plus de numéro de ce genre, qu’ici c’est ma famille et ma maison !

Tandis que mon père parlait j’avais l’impression que les mots glissaient de sa bouche comme des paquets tombent d’un camion trop chargé. On aurait dit qu’il cherchait à s’excuser. Je me demandais bien pourquoi. Parce qu’il n’était pas là quand les types étaient venus ? Comment aurait-il pu le savoir ? Il était à son travail, là où il devait être. Parce qu’il était le frère de Frank Hayden ? Le fils de Julian Hayden ? Malgré mon jeune âge, je savais que nul ne peut être tenu responsable des circonstances de sa naissance et des fautes de ses ancêtres. Parce qu’il retenait prisonnier Frank dans notre sous-sol ? Parce qu’il vivait dans le Montana ? Parce qu’il n’exerçait pas la fonction d’avocat à Minneapolis ?

Le ton emphatique qu’il employait dut aussi frapper ma mère, car elle le regarda bizarrement.

— Non, Wes, dit-elle. (Sa voix paraissait étrangement douce.) Non, tu ne vas rien faire de tout ça.

Elle s’assit calmement, avec précaution, comme si elle n’était pas sûre que la chaise puisse supporter son poids.

— Tu vas simplement ouvrir cette porte. (Elle indiquait la porte du sous-sol.) Ouvre-la et laisse-le partir. Ça arrangera tout.

Mon père la regarda dans les yeux, il attendait la suite, qu’elle précise qu’elle exagérait, qu’elle plaisantait. Mais comme elle n’ajoutait rien, il lui répondit :

— Tu ne penses pas ce que tu dis, Gail ?

— Oh, si ! C’est ce que je pense. Laisse-le partir. Mets-le dehors. Comme ça je n’aurai plus à tourner en rond dans ma propre maison, à imaginer que je l’entends respirer là, en dessous. Je n’aurai plus à redouter qu’il surgisse, qu’il fasse irruption dans la cuisine comme… comme je ne sais quoi. Comme un fou ! Et je n’aurai plus à me soucier que des inconnus forcent notre porte pour le sortir de là. Je n’aurai plus à m’inquiéter pour mon fils, à décider si je dois le garder près de moi ou l’envoyer le plus loin possible de la maison. Je n’aurai plus à me demander en cas de menace qui, de lui ou de moi, doit tenir le fusil pour chasser les agresseurs. Que je suis capable de tirer sur quelqu’un, je le sais désormais. Oui, c’est sûr, tu entends bien ! Laisse-le partir. Laisse-le faire ce qu’il veut et à qui il veut. Je m’en fiche complètement. Ce que je veux c’est retrouver ma maison et qu’on laisse notre famille vivre en paix.

Quand ma mère eut fini, je vis des larmes couler sur son visage.

Mon père se tut pendant un long moment, puis il s’adressa à Len :

— Eh bien, qu’est-ce que tu en penses ?

Len semblait embarrassé, comme lorsqu’on s’immisce dans une querelle entre mari et femme. Mais puisque mon père l’interrogeait, il ne pouvait se dérober. Il renifla et dit :

— Elle a sans doute raison. Peut-être vaut-il mieux le laisser partir ? Même pour la plus petite des charges, ça va être toute une histoire pour le faire condamner. Dans cette ville. Vu ton père. Vu ceux qui sont prêts à témoigner contre lui.

— Au moins, on en aura parlé, dit mon père. Peut-être qu’il ne pourra plus faire comme avant.

— Je ne crois pas que tu aies à t’en faire, répondit Len, le message a dû passer.

Il y avait quelque chose que je n’arrivais pas à m’ôter de la tête pendant cette conversation. Cet homme dont ils parlaient, et aux crimes duquel ils faisaient allusion, tout en restant dans le vague par respect pour ma prétendue ignorance des faits, n’était pas un étranger, ni un quelconque cow-boy de Kallispell ou de Billings qui serait venu faire des embrouilles dans le secteur de mon père. Non, cet homme c’était mon oncle qui, il n’y a pas si longtemps, affectueux et chamailleur, me soulevait dans ses bras et me faisait tournoyer en l’air jusqu’à ce que j’aie le tournis. C’était Oncle Frank, celui qui s’efforçait de m’enseigner le lancer au base-ball, qui me faisait de somptueux cadeaux pour mon anniversaire et pour Noël, qui racontait des plaisanteries osées pendant les repas familiaux à Thanksgiving ou à Pâques, qui chaque année se rendait au Canada pour acheter les plus beaux feux d’artifice pour le 4 Juillet. Qui était marié à Tante Gloria, la magnifique Tante Gloria. Qui avait tué ma bien-aimée Marie. Je n’arrivais pas à accorder ce dernier fait aux autres. De même que je n’arrivais pas à me faire à l’idée qu’il se trouvait dans notre sous-sol, et lorsque je m’y essayais, d’un coup, le plancher sous mes pieds me semblait moins solide, telle une de ces grilles d’égouts sur lesquelles on se risque à marcher non sans jeter un coup d’œil en contrebas vers l’abîme ténébreux, insondable, toujours à même de s’ouvrir sous le pas.

— Ton père ne va pas s’arrêter là, dit Len. Tu peux en être certain. Le coin ne va plus être très sûr. Gail a raison de s’inquiéter.

Mon père regarda le plancher si intensément qu’il me parut, lui aussi, obsédé par la présence de son frère au sous-sol.

— On va bientôt entrer dans une période d’élection, poursuivit Len. Tu dois réfléchir à l’impact qu’une affaire comme celle-là peut avoir sur les électeurs. Je crois qu’il y aura trois camps. D’une part ceux qui vont te soutenir, pas beaucoup. D’autre part la réserve et les Indiens qui vivent en ville. Enfin, ton père. Et dis-toi qu’il mobilisera tous ses appuis. Le pays va en être tout retourné. Le comté va entrer dans une guerre totale, combinant embuscades à l’indienne, et batailles rangées. On mettra du temps à s’en remettre.

Mon père continuait de regarder par terre.

— Mon père t’a-t-il parlé, Len ?

— Quand ?

— Récemment, ces jours-ci.

Len garda le silence pendant un moment.

— Il m’a parlé.

— Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il t’a demandé de faire ?

— Il vaut mieux que tu ne le saches pas, Wes. Ton père est fou de rage en ce moment. Il déraille. Il ne sait plus quoi inventer.

— Est-ce qu’il t’a demandé de venir ici, Len ? Est-ce qu’il t’a suggéré de délivrer Frank, toi-même ? Est-ce qu’il t’a indiqué la marche à suivre ?

Len a secoué la tête.

— Ne m’interroge plus. Ton père m’a parlé. Restons-en là.

— Et tu as refusé, c’est ça ? Sinon, tu ne serais pas ici maintenant.

Len se toucha la tête maladroitement, comme s’il voulait vérifier qu’il portait bien son chapeau.

— Tu es le shérif, je suis l’adjoint.

Je crus discerner un léger sourire sur les lèvres de mon père. Finalement, il redressa la tête. Son regard glissa sur ma mère et sur Len pour finir sur moi.

J’étais encore suffisamment petit pour imaginer, comme le croient tous les gamins, que quand les adultes sont absorbés par leurs affaires, les enfants deviennent invisibles. L’insistance de mon père me rendait mal à l’aise. Qu’attendait-il de moi ? Voulait-il que je donne mon avis ? J’étais bien le seul dans la pièce à ne pas en avoir. Avait-il oublié que j’étais un enfant, que je n’avais même pas le droit de vote et oserait-il me mêler, comme cela, à cette histoire alors que je n’étais pas censé en connaître les faits principaux ?

On dit que les jeunes sont impatients, mais la plupart du temps ils pourraient en remontrer à leurs aînés, ils ont plus l’habitude d’attendre ; le temps s’écoule plus lentement pour eux et ils passent tant d’heures, de jours, de mois et d’années dans l’attente – de leur anniversaire, de Noël, du retour de leur père, de la venue de l’été, des examens, que la pluie tombe, que le pasteur en ait fini de parler, que les filles arrêtent de dire “Pas maintenant, pas encore, attends !”. Oui, pour ce qui est de la patience, et sous toutes ses formes, les jeunes en ont la vraie maîtrise.

Aussi n’eus-je pas de mal à rivaliser avec mon père. Je me bornai à le dévisager, le regard éteint, impassible. Il ne tarda pas à bouger et sans ajouter un mot, il traversa la pièce, ouvrit la porte du sous-sol et descendit l’escalier.

Quand le bruit de ses pas cessa, ma mère interrogea calmement Len :

— Comment Frank s’y est-il pris ?

— Pour Marie ?

Elle hocha la tête.

— J’imagine que ça n’a pas dû être difficile. Pour un médecin. Je pense qu’il avait apporté le nécessaire dans sa sacoche. Des pilules. Ou une injection de je ne sais quel produit. Ou tout simplement, il l’a étouffée avec un oreiller. Faible comme elle était, il n’en aura pas fallu beaucoup plus.

J’aurais cru que des propos aussi brutaux auraient bouleversé ma mère, mais non. Elle ne flancha, ni ne me demanda de quitter la pièce pour que cette conversation me fût épargnée. Elle était trop fatiguée pour se soucier de quoi que ce soit. Ce même jour elle avait tiré à coups de fusil en direction de quatre hommes. De sa propre cuisine. Il n’y avait plus à s’inquiéter de ce que les enfants pouvaient entendre. Il n’y avait plus à les protéger maintenant que le mal et le danger s’étaient tant rapprochés d’eux.

— On aurait dû pratiquer une autopsie, dit-elle.

— Quelqu’un doit en faire la demande, répondit Len en haussant les épaules. Et il faut avoir de bonnes raisons.

— Au moins, on saurait.

— Et après ? Quand on sait quelque chose vraiment, on doit alors agir en connaissance de cause. Je crois que c’est mieux comme ça. Vous avez votre idée sur ce que Wes doit faire. Ce sera beaucoup plus facile pour lui s’il n’en sait pas trop.

— Oui, bien sûr, dit ma mère sur un ton résigné.

Ça me troublait que Len et ma mère puissent se parler avec autant de facilité, aussi librement, sur un ton presque intime. L’absence de mon père me semblait encourager cette familiarité. Il avait suffi qu’il quitte la pièce pour qu’ils se détendent et qu’ils parviennent à exprimer ce qu’ils avaient vraiment en tête.

Len alla se remplir un verre d’eau au robinet.

— Excusez-moi, Len, dit ma mère. Vous ne voulez pas du café ? Ou peut-être avons-nous quelque chose de plus fort ?

Len fit un signe négatif de la main.

— Merci, il faut que je me sauve. Daisy doit se demander ce que je fabrique.

— Je m’étonne qu’elle ne soit pas venue.

— C’est cette histoire de coup de feu. Elle a préféré rester à l’écart.

Len tapota la fenêtre de la cuisine juste à l’endroit où le grillage avait été déchiqueté.

— On est déjà en août, autant installer tout de suite la fenêtre d’hiver. De toute manière vous n’auriez pas tardé à la changer.

Il porta le verre à ses lèvres et le but d’un trait, voulant laisser supposer qu’il avait très soif et que son geste n’était pas pure nervosité.

Il se tourna vers moi.

— Allez, David, voilà une occupation pour toi. Tu peux bien faire ça pour ta mère, démonte la fenêtre moustiquaire et pose la fenêtre d’hiver.

— Maintenant ?

— Non, David, pas maintenant, répondit ma mère.

— Bon, je dois y aller, dit Len de nouveau.

En se dirigeant vers la porte il récupéra négligemment son revolver sur le haut du réfrigérateur, comme s’il s’agissait d’un simple outil de jardin.

— N’hésitez pas à crier si vous avez besoin de moi.

Et jetant un rapide coup d’œil à la porte du sous-sol :

— Cela dit, je ne crois pas que vous aurez d’autres ennuis. Pas tout de suite.

Il partit et nous restâmes dans la cuisine ma mère et moi, attendant que mon père et Oncle Frank montent l’escalier. Aucun de nous deux ne parlait, mais le silence qui régnait dans la pièce était inhabituel. Étourdissant, vibrant encore pourtant, de la façon dont l’atmosphère se ressent après un coup de feu. Et je pensais aussi que tout autour de nous, dans notre pâté de maisons, les oreilles des êtres humains, branchées sur notre fréquence, écoutaient notre silence, se demandant si c’était bien un coup de fusil qu’elles avaient entendu. D’où venait-il ? De chez les Hayden ?

Je ne voulais pas me trouver là quand Oncle Frank remonterait. Que pouvait-on trouver à lui dire ? Votre femme vous a-t-elle manqué ? Avez-vous fait un agréable séjour dans notre sous-sol ? Que pensez-vous de votre libération ? Pourtant je ne pouvais pas m’en aller. Tant que ma mère restait, j’avais l’impression que je devais en faire autant. Je n’étais pas son protecteur, je n’avais plus aucune illusion sur ma capacité à jouer ce rôle, mais je demeurais là par loyauté. Je ne savais pas très bien ce qu’il était advenu de notre famille en ces jours mouvementés, mais j’avais la certitude que nous devions nous serrer les coudes. Nous soutenions un siège. Il nous fallait consolider les murailles de notre famille du mieux que nous pouvions.

Nous n’attendîmes pas longtemps. Des pas résonnèrent dans l’escalier, des bruits sourds que nous aurions pu prendre pour une suite de coups de feu lointains, si notre oreille ne venait justement d’en éprouver la réalité.

Ce ne furent pas deux hommes qui franchirent la porte, mais mon père, tout seul. Il toussotait comme quelqu’un qui sort de l’eau. Avant que ma mère n’ait ouvert la bouche, il balaya l’air de sa main dans un geste de dégoût.

— Demain à la première heure, je le conduis en prison, dit-il.

Ma mère pencha la tête en avant.

— Il est coupable comme le péché lui-même, Gail, il en a convenu.

Mon père tapa avec son poing sur sa cuisse.

— Bon Dieu ! Qu’est-ce que j’avais pu m’imaginer ? Il y aura peut-être un jury pour l’innocenter, mais pas moi. Nom de Dieu, sûrement pas moi.

Ma mère se leva et se mit au travail. Elle disposa sur la table le sucrier, le beurre et un morceau de pain. Elle se dirigeait vers le réfrigérateur quand mon père l’arrêta net.

— Tu m’entends, il n’y a pas d’autre issue. J’en suis navré.

Elle ouvrit le réfrigérateur et examina ce qu’il y avait dedans.

— Mais je ne le conteste pas, Wesley.

— Tu ne crois pas que je préférerais faire autrement ? poursuivit-il d’un ton agressif. C’est mon frère, nous avons grandi ensemble, été nourris au même sein.

Elle claqua la porte du réfrigérateur.

— Wesley !

— Je n’en ai rien à faire, je te le dis. Si tu l’avais entendu ! Il ne semble pas plus affecté que… s’il avait donné un coup de pied à un chien. Et encore. Il en aurait peut-être éprouvé plus de remords.

— Et pour Marie ?

Mon père secoua la tête vivement.

— Ne me demande pas comment.

Elle mit la main devant sa bouche comme pour retenir un juron ou pour arrêter net ce que mon père lui disait. Ou bien ce qu’il voulait lui taire et que son imagination la conduisait à supposer.

— Tu comprends ? reprit mon père. Je ne pourrais pas vivre en paix avec moi-même si je le libérais.

Mes parents avaient interverti les rôles. Ma mère incarnait désormais le réalisme et l’expérience ; mon père la rigueur morale. Et pourtant, à voir l’expression si angoissée de mon père, il y allait manifestement d’autre chose que d’une question de principes.

— Nous comprenons, Wesley, dit ma mère doucement.

Je voyais bien que de telles paroles n’apaiseraient en rien sa souffrance.

— David, poursuivit-elle ensuite, d’une voix nette et calme – un ton différent pour des propos différents –, nous n’avons plus rien à manger. Tu ne veux pas faire un saut jusqu’à chez Butler pour aller chercher de ces succulentes saucisses de Francfort ? Je les ferai bouillir. Ça ne sera pas long.

Elle voulait m’exclure, que je sorte. C’était évident. Mais elle s’efforçait d’enrober ça d’un petit cadeau. Je raffolais des francforts de la boucherie Butler. Elle me donna cinq dollars.

— Et quand tu passeras devant chez Cox, si tu vois dans la vitrine un de leurs gâteaux au citron, achètes-en. À moins que tu ne préfères autre chose.

Avant de quitter la maison, je lançai un dernier regard sur mes parents. Ils ne s’étaient pas jetés dans les bras l’un de l’autre comme j’aurais pu l’imaginer. Ils étaient restés debout dans la cuisine. Mon père avait les bras croisés et contemplait fixement le plancher. Ma mère le regardait avec cette expression de tendresse, d’amour et d’inquiétude qu’elle posait sur moi lorsque j’étais malade.

Je ressentis soudain une grande distance entre nous, comme si chacun, à cet instant, se tenait seul sur son carré de linoléum, à mille lieues des autres. Trop éloignés pour sauter d’île en île, il fallait nous contenter du regard que l’un pouvait porter sur l’autre comme ma mère le faisait alors avec mon père.

 

Puis vint la nuit des bocaux cassés.

Je me réveillai en sursaut à une heure du matin, incapable de discerner ce qui m’avait tiré de mon sommeil. J’entendis alors un lointain pan ! et un faible cliquetis. Je scrutai l’obscurité. Je ne pensais pas que le son venait de ma chambre mais je sentais, à tâtons dans mon sommeil, que convoquer chacun de mes sens m’aiguiserait l’ouïe.

À nouveau, je perçus ce cliquetis, ce tintement, manifestement un bruit de verre brisé. D’où venait-il ? que se passait-il ?

Je sautai de mon lit et allai vers la fenêtre tout en sachant déjà qu’il était inutile de chercher au-dehors. Le bruit venait de la maison, il venait du sous-sol ! D’Oncle Frank !

Je courus jusqu’à la chambre de mes parents. Les oreillers gardaient en creux l’empreinte de leurs têtes ; les couvertures et les draps, au milieu du lit, formaient une sorte de V renversé, ce qui donnait à penser que chacun les avait prestement rejetés de son côté. Je sortis de leur chambre en courant et je m’arrêtai en haut de l’escalier.

Je restai là à attendre, à écouter.

Encore un bruit étouffé de verre cassé.

Était-ce une fenêtre ? Oncle Frank cherchait-il à briser l’une des lucarnes, espérant, après s’être hissé jusqu’à une étroite ouverture, s’extirper du sous-sol ? Mes parents s’étaient-ils levés pour l’en empêcher ?

Non, il était impossible qu’il se glisse par là.

Un autre fracas.

En bas de l’escalier l’obscurité perdait de son épaisseur et de sa densité : une lumière brillait quelque part, au rez-de-chaussée. Était-ce mes parents ? Oncle Frank ? Quelqu’un qui venait à nouveau pour le délivrer ? Quelqu’un qui cassait les vitres pour rentrer dans la maison ?

Je dévalai les escaliers, heurtant chaque marche aussi fortement et bruyamment que je le pouvais, tant pour m’enhardir que pour effrayer un quelconque visiteur.

Je trouvai mon père et ma mère, en pyjama, assis l’un à côté de l’autre sur le canapé, mais sans se toucher. Ils semblaient effrayés et fatigués, comme des enfants qui ont été réveillés subitement en pleine nuit.

— Papa, dis-je, j’ai entendu…

— Je sais, m’interrompit-il, les conserves.

— Il les fait toutes exploser, rajouta inutilement ma mère.

— Il a dû pénétrer dans le cellier, continua mon père, et il fracasse toutes celles qui lui tombent sous la main.

— Tous mes bocaux de tomates et de rutabaga. Les cornichons. La gelée de prune. La compote de pommes. Le condiment au maïs que tu aimes tant.

Une autre conserve éclata en dessous de nous et, maintenant que je savais de quoi il s’agissait, je pouvais distinguer parmi les bruits. Les plus aigus étaient produits par la projection des petits pots de gelée hermétiquement clos et scellés à la cire, les fracas aux sonorités les plus basses venaient des grands bocaux de cornichons emplis de liquide et fermés par des couvercles en fer.

Ma mère appuya son poing contre sa joue.

— Quand je pense à tout ce travail… À ce que Marie a fait. Et Daisy…

— Je ne descendrai pas, m’expliqua mon père. C’est exactement ce qu’il souhaite. Non, laissons-le se défouler un bon coup. Qu’il casse tout s’il en a envie.

Encore une autre explosion.

— Il les jette, dit ma mère. Je peux vous le dire. Il ne se contente pas de les laisser tomber sur le plancher, il les lance de toutes ses forces.

Mon père lui tapota le bras.

— Et qui nettoiera tout ça ? demanda-t-elle.

— Tu peux retourner au lit, David, me dit mon père. Je vais rester là jusqu’à ce qu’il en ait fini.

Encore une autre. Faisait-il exprès de jeter les bocaux à intervalles réguliers ?

— Dors un peu, me conseilla ma mère, la journée a été rude.

Mon père vint vers moi et mit sa main sur mon épaule. Ce geste, ainsi que parfois un massage du dos, était la seule marque physique d’affection qu’il m’accordait. Ma mère, quant à elle, m’embrassait encore et m’étreignait fréquemment. Je savais, et je l’avais compris depuis longtemps, que cette différence de comportement ne signifiait en rien que l’un des deux m’aimait plus que l’autre, mais simplement qu’ils étaient plus ou moins démonstratifs. Néanmoins, j’aurais voulu rester là, sans bouger, à sentir sur moi la pression rassurante de la main de mon père.

— Encore une nuit, dit mon père. Une nuit de plus et il s’en ira. Tout reviendra dans l’ordre.

Il m’accompagna jusqu’à l’escalier, sa main ne reposait plus simplement sur mon épaule mais me poussait gentiment, me montrait le chemin.

— Essaie de te lever tard, me souffla-t-il, quand nous atteignîmes les premières marches. Dors aussi longtemps que tu pourras, et quand tu te réveilleras le pire sera passé.

 

Je ne pus me lever tard cependant. De la même manière que je m’étais endormi en écoutant le bruit des conserves qui éclataient, je m’éveillai en dressant l’oreille pour entendre le fracas du verre.

Était-ce le silence qui m’avait finalement sorti du sommeil ? Il était six heures du matin. La matinée était peu lumineuse, le ciel couvert et aucun rayon de soleil ne pénétrait dans ma chambre. Les oiseaux ne chantant pas avec le même entrain sous un ciel gris que sous un ciel bleu, leurs chants n’avaient pas suffi à m’éveiller. On n’entendait plus Oncle Frank casser des pots de verre au sous-sol. Alors quoi d’autre que le silence ?

Je me levai rapidement mais sans inquiétude. Je passai discrètement devant la porte de la chambre de mes parents et descendis les escaliers. J’étais si content de ce calme domestique recouvré que je voulais en profiter.

Je fus surpris en entrant dans la cuisine. Mon père était déjà levé (ou peut-être ne s’était-il pas couché ?), il était assis à la table. Il portait un T-shirt sans manches et le pantalon de son complet gris clair. Il était pieds nus, il avait glissé ses grosses chaussures sous la table. Il avait près de lui un exemplaire d’Argosy, mais fermé. Quand j’entrai, il releva la tête brusquement.

— David, tu es déjà debout ?

— Je croyais que personne n’était encore levé.

— J’attends qu’il remue un peu, en dessous. J’irai le chercher aussitôt pour le conduire en face.

— Et le mettre en prison ?

— Et le mettre en prison. Exactement.

Je me suis alors rendu compte de ce que ce jour signifiait pour mon père. Peut-être parce qu’il était fatigué et que ça se voyait, avec ses cheveux en bataille, sa barbe pas rasée, ses cernes autour des yeux, ses épaules voûtées. C’était le jour où il allait mettre son unique frère en prison, et jamais il n’y aurait un autre jour comme celui-ci dans sa vie.

Je voulais dire quelque chose, lui témoigner ma compréhension et ma compassion. Certes je compatissais, mais de là à comprendre… Je ne le pouvais pas, personne ne le pouvait.

— C’était plutôt une sale journée, non ?

C’était là toute la consolation que j’avais trouvée à lui prodiguer. Il haussa les épaules d’un air résigné et las.

— David, je pense que dans ce monde les gens doivent payer pour leurs crimes. Peu importe qui l’on est ou quelles relations on a. Si on se conduit mal, on doit payer. J’y crois et c’est mon devoir.

Il s’appuya sur la table, se levant avec difficulté.

— Mais c’est pas pour autant que le soleil va se mettre à briller.

Il commença à faire du café. Remplissant doucement d’eau le percolateur et y déposant avec soin quelques cuillerées de café moulu, il s’efforçait de rester le plus calme possible.

— C’est drôle, cette histoire à laquelle je pense, ce matin. Je ne sais pas si je te l’ai déjà racontée. Je ne me rappelle pas quel âge j’avais à l’époque. Neuf ou dix ans peut-être, et Frank douze ou treize. Nous étions déjà installés en ville, papa était alors shérif. C’est sûr. Un de mes amis, ça devait être Cordell Wettering, et moi étions en train de jouer près du terrain de golf, un jour d’automne. Ce terrain n’avait alors rien d’extraordinaire, comme aujourd’hui d’ailleurs. Enfin, à l’époque, il faisait vraiment minable. Plein de sable, avec tout juste un arbre. Sauf vers le septième trou où le parcours longeait un vieux marécage.

“Cordell et moi allions je ne sais plus trop où, peut-être revenions-nous de quelque part, et nous avions voulu couper par le marécage. Je crois que l’eau s’était évaporée ou que la terre s’était tassée à la suite de quelque gelée. Toujours est-il que nous avons commencé à trouver des balles de golf dans les buissons, des douzaines. Je ne sais pas pourquoi ça nous remplissait de joie. Nous n’avions ni l’un ni l’autre jamais joué au golf, mais tu sais ce que c’est, nous n’aurions sûrement pas été plus excités si nous avions trouvé des pépites d’or dans ce bourbier. Nous sommes sortis de là, croulant sous le poids des balles de golf. Nos poches en étaient bourrées et nous en portions plus que nous le pouvions.

“Nous avons grimpé un peu pour quitter l’endroit et on est alors tombés sur les fils Highdog, trois frères Blackfoot, à la sale réputation. Le plus vieux avait environ quatorze ans ; le plus jeune était un petit avorton tout maigrelet, à peu près de notre âge mais plus venimeux qu’un serpent lorsqu’il était en compagnie de ses grands frères. Depuis ce temps, chacun d’eux a eu maille à partir avec la justice et le plus jeune a été condamné à perpétuité pour avoir charcuté un cow-boy avec un tesson de bouteille à Havre.

“Bref, les frères Highdog ont décrété que les balles de golf que nous emportions leur appartenaient. Que ce marécage faisait partie du territoire dont ils avaient la surveillance – ce sont les mots qu’ils ont employés – et que donc tout ce que nous avions trouvé leur revenait.

“Bien sûr, Cordell et moi étions morts de trouille. Nous avions entendu notre comptant d’histoires sur ces frères. Mais aucun de nous deux ne voulait céder ses balles.

“Nous nous sommes enfuis, filant le plus vite possible et laissant échapper des balles pendant notre course. Ces balles nous permettaient de maintenir notre avance car chaque fois que l’une d’elles tombait, ils se baissaient pour la ramasser.

“Mais ils gagnaient du terrain, et juste au moment où ils allaient nous rejoindre – à peu près à hauteur du pavillon des sports –, on est tombés sur Oncle Frank.

“Il traînait avec ses amis sur le parking du golf. Ils étaient avec un plus grand, Charley McLaughlin, qui roulait des cigarettes pour Frank et les autres.

“On n’était pas idiots, Cordell et moi. On a couru vers Frank et ses amis et on leur a dit que les frères Highdog étaient sur nos traces. Ils n’ont pas eu besoin d’en entendre davantage. C’était l’occasion rêvée pour eux de s’en prendre à ces Indiens qui avaient brutalisé tellement d’enfants. Ce fut au tour des Highdog de s’enfuir, poursuivis par mon frère et les autres.

“En fait ils ne réussirent pas à les attraper, mais l’essentiel était qu’il nous avait tirés d’affaire.

“Frank avait été pris d’un fou rire quand il avait su que nous avions failli être scalpés pour quelques balles de golf. Des années plus tard, il se moquait de moi à propos de ce jour mémorable. ‘Fais gaffe ! me disait-il. Voilà les Highdog ! Cache tes balles de golf !’Je ne lui en voulais pas. Je lui étais tellement reconnaissant d’avoir été là ce jour-là. J’avais le sentiment que ç’avait été un vrai miracle. Mon frère. Juste là où j’avais le plus besoin de lui…”

Quand il eut fini son histoire, il regarda par la même fenêtre d’où ma mère avait tiré au fusil.

— Ils vous auraient vraiment scalpés ? demandai-je.

— Oh, non, non ! Il ne faut pas prendre ça à la lettre. Ces types n’étaient pas un cadeau, mais tout de même… Bien sûr nous aurions passé un sale quart d’heure. C’est drôle, j’ai découvert des années plus tard pourquoi ils tenaient tant aux balles de golf. Ils les revendaient au club. Ah, ces Highdog… Je t’ai dit que le petit avait fini en prison. Le plus vieux a été tué alors qu’il s’était couché sur la voie ferrée juste après la ville. Ivre, en route pour rentrer chez lui. Je me souviens de papa quand il est revenu à la maison après l’enquête sur l’accident. Il disait qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi horrible.

Le bruit du percolateur cessa et le silence qui s’ensuivit brusquement sembla arracher mon père au passé et le ramener dans la cuisine.

— Voyons si ça s’agite en dessous.

— Je n’ai rien entendu.

— Non ? Peut-être pas. Je prendrai mon café en bas. Ça le réveillera. On partira tôt.

Il remplit deux tasses de café et les mit sur les soucoupes avec une telle délicatesse et tant de solennité que je faillis éclater de rire.

Portant une soucoupe avec sa tasse dans chaque main, il me demanda de lui ouvrir la porte.

La porte, ou du moins son cadre, était tellement déformée que je dus la pousser fort pour l’ouvrir. Une fois ouverte, je n’eus aucune envie de jeter un coup d’œil en bas.

— Je referme derrière toi ?

— Non, tu peux laisser ouvert. On n’en a pas pour longtemps.

Combien de temps s’écoula avant que le cri de mon père arrive jusqu’à moi ? Trente secondes ? Une minute ?

Certainement pas plus. Cependant, ce que j’entendis annonçait une telle rupture dans nos existences, un tel abîme séparant désormais ce que nous étions de ce que nous ne serions plus jamais, qu’il faudrait, semble-t-il, mesurer le temps à cette aune. Dix ans après que mon père eut descendu l’escalier qui menait au sous-sol…

Depuis l’obscurité aux relents de moisissure du cellier, escaladant les marches grinçantes, traversant les poutres couvertes de toiles d’araignée et le plancher en bois brut, me parvint le gémissement de mon père.

— Non ! Mon Dieu ! Non !

Je dévalai l’escalier. Comme dans un rêve, comme si je chutais sans dévisser, me rattrapant juste un instant à chaque marche pour ne pas m’écraser tête la première sur le sol en ciment.

Je ralentis en arrivant en bas, comme si soudain la peur de ce qui m’attendait prenait le dessus sur mon inquiétude pour mon père.

L’arôme du café flottait encore dans l’air. En fait j’avais l’impression d’être guidé par lui.

J’entrai alors dans la buanderie où régnait une autre odeur. Celle qui montait de tous les bocaux brisés – âcreté du vinaigre des cornichons, senteur de l’aneth coupé, exhalaisons douceâtres des pommes et des prunes, bouquet décomposé des rutabagas et des tomates – à laquelle se mêlait encore une autre odeur plus douce, plus forte, nauséabonde. Mon père était assis par terre dans le cellier et quand je vis du sang baigner parmi les autres liquides, telle de l’huile en suspension, je crus qu’étant pieds nus, il avait marché sur le verre cassé qui jonchait le sol.

Cette pensée s’évanouit instantanément car, en un éclair, m’apparut d’où venait ce sang répandu.

Oncle Frank gisait sur le plancher, sa tête reposant sur la poitrine de mon père. L’entaille au poignet de mon oncle avait vainement commencé de se refermer : les contours en étaient déjà secs et plissés. Le sang, ce qui lui en était resté, avait noirci et s’était caillé. Je ne pouvais voir que son bras droit, mais j’étais sûr que l’autre, le gauche, portait une plaie identique.

J’émis sans doute un son, une sorte de hoquet cognant contre mon larynx, car mon père se tourna vers moi. Ses traits étaient déformés par le chagrin, mais il n’avait aucune larme aux yeux.

— Va réveiller ta mère, David. Dis-lui d’appeler Len. Il faut qu’il vienne. Immédiatement.

Je partis aussitôt, content d’être chargé d’une mission qui me faisait quitter ce sous-sol. Mon père m’arrêta net, me faisant une dernière recommandation.

— Eh David, ne laisse pas ta mère descendre ici. Ne la laisse surtout pas descendre.

Alors mon père éclata en sanglots – un épanchement saumâtre de plus sur le plancher.

Je ne grimpai pas les marches en courant. J’en étais incapable. Non pas pour la raison que vous imaginez. Mes jambes ne se dérobaient pas. Oui, j’avais été bouleversé ; oui, ce que j’avais vu au sous-sol avait accéléré mon pouls, m’avait soulevé le cœur, mais ce n’était pas cela qui ralentissait mon pas.

Les deux étages qui me séparaient de ma mère, je voulais les monter sans me presser. J’avais besoin de temps pour me reprendre, pour être sûr de dissimuler ma satisfaction de ce qui était arrivé.

Voyez-vous, je savais, j’avais la conviction, oui je savais que le suicide d’Oncle Frank résolvait tous nos problèmes.

Mon père n’aurait pas à conduire son frère de l’autre côté de la rue pour le mettre en prison.

Il n’y aurait pas de procès, il n’y aurait pas de défilé de témoins dont les jurés auraient à déterminer s’ils disaient le huitième, le quart ou la moitié de la vérité. Pas de pression sur quiconque pour qu’il se présente à la barre, pas de réputations mises en cause, personne ne serait dans l’embarras, personne ne serait puni… La ville n’aurait pas à se déchirer, à choisir, entre la culpabilité et l’innocence.

Les femmes indiennes pourraient consulter un médecin sans craindre d’être agressées et violées par un homme qui avait pourtant fait le serment de leur éviter tout mal.

Nous n’aurions plus à redouter que grand-père organise un raid contre notre maison.

Bien sûr il y aurait de la tristesse. Tante Gloria était veuve, désormais, et mon père se retrouvait d’un coup fils unique, comme moi. Ma grand-mère allait verser des torrents de larmes, mais son chagrin s’atténuerait avec le temps. Une fois la période de deuil passée, nos vies reprendraient comme avant sans concorder parfaitement avec ce qu’elles avaient pu être, assez ressemblantes cependant pour que je m’en satisfasse.

Que dire de plus ? J’étais un enfant. Je croyais à la vérité de tout cela.

Comme je montais l’escalier, j’éprouvais à l’égard de mon oncle, mort désormais, un sentiment qui ne m’avait jamais effleuré de son vivant. De la gratitude, oui, mais quelque chose de plus aussi. Quelque chose proche de l’amour.

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